La Femme pauvre (page 13)
Mais tous les porcs ne sont pas chez ces négociants honorables. On en rencontre à chaque pas qui ne sont pas débités et qui ne peuvent pas l’être, à cause de la multitude des lois. Il est trop clair, en effet, que ceux-là ne doivent pas être sans tablature dans le voisinage de monsieur Crozant. Je me demande si la circonstance de la musique n’est pas précisément ce qu’il y a de plus efficace pour aggraver leur tintouin. Ah ! on ne saura jamais ce que pensent les cochons !…
— Si on tient à se servir de ce mot, dit à son tour Marchenoir, je suppose qu’ils pensent exactement ce que penseraient les lions eux-mêmes. Il est prouvé que les bêtes sentent le Diable, toutes les bêtes, à ce point que les rats et jusqu’aux punaises délogent précipitamment d’une maison hantée. Je ne crois pas qu’il y ait d’exemple d’un démoniaque déchiré par les animaux féroces dans les lieux déserts où l’Esprit du Mal entraînait ces malheureux. Les pauvres lunatiques recommençaient à leur insu, la destinée de Caïn que le Seigneur, par une sollicitude mystérieuse, avait marqué d’un signe inconnu pour que sa carcasse fût épargnée. Les fauves, autant que la vermine, se retirent devant la face du Prince de ce monde. Je dis la face, parce que les bêtes, étant sans péché, n’ont pas, comme nous, perdu le don de voir ce qui parait invisible. À l’autre pôle de la mystique, l’histoire des Martyrs et des Solitaires est pleine d’exemples de carnassiers affamés qui refusaient de leur nuire et léchaient humblement leurs pieds. Miracle tant qu’on voudra. Moi, je ne peux voir là qu’une restitution naïve du Paradis terrestre qui n’existe plus, depuis six mille ans, que dans la rétine inquiète et douloureuse de ces inconscients. C’est là, sans doute, que Dieu sera forcé d’aller le reprendre, quand sonnera l’heure du retour à l’Ordre absolu. Nos premiers Parents durent consommer la Prévarication effroyable dans une solitude infinie. La présence du Démon avait dû mettre tellement tous les animaux en fuite qu’il fallut, je pense, que les Désobéissants expulsés fissent trois ou quatre fois le tour de la terre pour les retrouver à l’état sauvage.
— Oserai-je vous demander, Monsieur Folantin, interrogea l’excellent Apémantus, si vous avez quelque objection à ce renouveau de l’Éden que nous promet Marchenoir ?
— Pas du tout, répondit aigrement l’interpellé. Marchenoir est un homme de génie, c’est incontestable, et, par conséquent, ne peut se tromper. Je suis peu exigeant, d’ailleurs, en matière de paradis. Je tiendrais pour tel un endroit quelconque où on me servirait, dans de la vaisselle propre, des biftecks tendres et cuits à point.
— Vous vous passeriez même des houris de Mahomet ? lança Druide.
— Oh ! très facilement, je vous assure.
— S’il était cras, grommela le bonhômme Klatz, qui songeait aux eunuques obèses des estampes, le clope te la terre ne pourrait plus le porter.
Le paradis des biftecks avait jeté Clotilde hors d’elle-même.
— S’il vous faut absolument une victime, dit-elle spontanément à Léopold, qui avait toujours l’air de quêter un holocauste, je vous abandonne volontiers ce monsieur. Exécutez-le, si cela vous amuse ; mais sans violence, je vous en prie.
XXIX
Sans violence. Ce n’était pas exactement la spécialité de l’enlumineur. Enfin, on ferait ce qu’on pourrait.
Léopold n’avait rien d’un orateur. Il ne fallait pas espérer de lui l’ampleur sereine, la puissante nappe de Marchenoir, non plus que le facile bavardage du bon Gacougnol. Il parlait sec, décochant des phrases de jet, brèves et dures, qui coupaient comme du silex, en homme accoutumé à faire marcher des animaux et des esclaves.
— Vous ne me paraissez pas avoir les qualités d’un explorateur, commença-t-il brusquement, s’adressant à Folantin.
— D’un explorateur ? Ah ! non, par exemple. L’Afrique centrale, n’est-ce pas ? un ciel d’indigo, un soleil ignoble qui vous mange la cervelle, cinquante ou soixante degrés à l’ombre et le bain de siège dans la culotte, perpétuellement ; les moustiques, les serpents, les crocodiles et les nègres, merci ! Je préférerais le Groenland ou le Cap Nord, si on pouvait y aller sans changer de place. Là, du moins, on est sûr de ne pas être embêté par le soleil ni par aucune végétation emphatique.
On sait, d’ailleurs, ce que je pense du Midi, en général. Je hais plus que tout les choses excessives et les individus exubérants. Or, tous les méridionaux gueulent, ont un accent qui m’horripile et, par-dessus le marché, ils font des gestes. Non, entre ces gens qui ont de l’astrakan bouclé sur le crâne et des palissades d’ébène le long des joues, et de flegmatiques et silencieux Allemands, mon choix n’est pas douteux. Je me sentirai toujours plus d’affinité pour un homme de Leipsick que pour un homme de Marseille. Je ne parle, bien entendu, que des méridionaux de la France, puisque je ne connais pas ceux de la zone torride, mais je les suppose volontiers de plus en plus odieux à mesure qu’on s’approche de l’astre exécrable.
— Comme ce voyou parle du soleil ! souffla derechef à Bohémond l’impétueux Druide, qui adore provisoirement ce luminaire et dont la patience ne tenait plus qu’à un léger fil.
— Regardez donc ses mains ! dit en manière de réponse le poète, absent déjà. Des mains d’infante ! cela ! Allons donc ! Des mains de bossu, mon cher !
— Tiens ! mais, intervint alors Gacougnol, si j’en juge par vos sympathies allemandes, vous dûtes, en 1870, vous tenir à une certaine distance des champs de bataille ?
— Aussi loin que possible, n’en doutez pas. Je ne me cache pas d’avoir eu la foire tout le temps et on ne vit que moi dans les hôpitaux. Sac au dos ! Je me charge de documenter un bon disciple de Zola qui ne dédaignerait pas d’écrire, sous ce titre excitant, mon épopée, et je vous jure que la conclusion ne serait pas pour rallumer l’enthousiasme des combats. Au surplus, si chacun avait été dans les mêmes dispositions, la guerre aurait été finie tout de suite, et j’imagine qu’elle aurait coûté moins cher.
— Beaucoup moins cher, en effet, approuva Apémantus. Hé ! hé ! c’est un point de vue. On aurait acheté des pots de chambre et des astringents au lieu de se ruiner en canons. C’eût été une sorte de patriotisme, moins héroïque peut-être, mais plus éclairé. Puis, nous n’aurions pas cette occasion nouvelle de dévoiement que nous procure la seule idée d’une revanche.
— Le patriotisme ! reprit Folantin qui était décidément en verve, encore une bien bonne blague lyrique ! C’est — comme l’or des blés que j’ai toujours vus couleur de rouille et de pissat d’âne, ou encore comme les abeilles du doux Virgile, ces « chastes buveuses de rosée » qui se posent quelquefois, dit-on, sur des charognes ou des excréments, — une vieille panne romantique rapetassée par les rimailleurs et les romanciers de l’heure actuelle !
Voulez-vous le connaître, mon patriotisme ? Eh bien ! je suis si loin de gémir sur l’Alsace et la Lorraine perdues, que je déplore de ne pas voir les Prussiens à Saint-Denis ou au Grand Montrouge, où je pourrais, sans déplacement coûteux, boire de la bière allemande — en Allemagne.
Druide et Marchenoir se préparaient, du même élan, à relever l’ignominieuse boutade, lorsque Léopold, d’un geste, les arrêta.
— Monsieur Folantin, déclara-t-il, vous me désarmez. Quand je vous ai dit, il y a quelques minutes, que vous ne me paraissiez pas explorateur, comme je vous aurais dit n’importe quoi, j’avoue que j’étais un peu excité par vos biftecks. Je voulais vous faire jaillir de votre écaille. Mais, ma foi ! j’ai tellement réussi que vous me rendez l’excellente humeur qui était sur le point de me fuir. J’ai même acquis une lumière sur votre peinture que je comprenais mal avant de savoir votre attitude pendant la guerre. Je vous conseillerais, néanmoins, de réserver l’expression de vos sentiments patriotiques pour un très petit nombre d’élus. On ne sait pas dans quel tuyau cela peut tomber, et j’ai connu des amants de Terpsichore qui eussent mal digéré votre bière allemande.
Pour revenir à vos biftecks, savez-vous de quelle sorte de viande se nourrissent des hommes, de vrais hommes, vous m’entendez bien, dans une immense région désolée, au Sud-Ouest du Tanganika ? Ces malheureux, toujours vagabonds, observent continuellement le ciel, guettant les vautours qui planent pour partager avec eux les charognes sur lesquelles ces oiseaux vont s’abattre. J’ignore si cette pitance d’hyène est pour eux un rappel ou une suggestion du Paradis, mais j’en ai goûté et je suis sûr que vous l’auriez, comme moi, trouvée délicieuse, monsieur Folantin. Cela tient, sans doute, à ce qu’on est forcé de se souvenir, en de tels moments, qu’on est soi-même un peu moins que de la vermine.
Ce discours que Folantin écouta en souriant, avec la patience dont il est parlé au Commun des Martyrs Pontifes, était si différent des manières habituelles de Léopold et parut à Gacougnol si surnaturellement inspiré par le désir de plaire à Clotilde que le pauvre bon garçon en devint songeur.
XXX
La soirée se prolongea. Tout ce qui peut être dit, en quelques heures et dans un tel groupe, fut dit par ces gens étranges dont deux ou trois étaient hommes à mettre en branle et à faire pleurer dans leurs tours les plus puissantes cloches de l’alarme ou de la prière, s’ils avaient pu être moins captifs au fond des bastilles d’une silentiaire démocratie. Le chanteur macabre était oublié, mis au rancart.
Après maints détours et d’inextricables circuits après force randonnées paradoxales où l’accord semblait unanime sur ce seul point de mettre en défaut toute velléité de logique ou d’enchaînement rudimentaire dans les confabulations ; après qu’en réponse à d’illicites audaces Bohémond eut évacué un certain nombre de ces paraboles célèbres dont l’incohérence pleine d’acrimonie étonne la littérature depuis vingt ans ; après qu’une moitié de la troupe eut été abasourdie, domptée, concréfiée pour quelques instants ; lorsqu’enfin les seuls molosses furent en présence, Marchenoir venait de s’asseoir, mèche allumée, sur le baril de poudre à canon de Jean Bart.
— Pour qui me prends-tu ? disait-il, ô Bohémond ! Suis-je un artiste pour que ta musique de Wagner me déséquilibre et me jette en bas ? Je crains, Dieu me pardonne ! que tu ne puisses prononcer ce nom sans être en danger de perdre le tien, tellement tu l’idolâtres ! Et pourquoi ? justes cieux ! pourquoi ? Diras-tu que c’est parce qu’il fut le plus grand ou l’unique musicien d’un siècle qui a entendu Beethoven ? Vraiment j’ai peine à le croire. Prétendras-tu, au mépris de ma face, que ses insupportables poèmes puissent être lus par un homme qui fait quelque usage de la licence de ne pas périr d’ennui ?
Tu as, depuis longtemps, arrêté dans tes conseils que le monstrueux amalgame de christianisme et de mythologie scandinave présenté par cet Allemand n’est rien moins que le déchirement du voile des Cieux. La magnificence divine fut ignorée sur la terre avant Tannhæuser et Lohengrin, voilà qui est bien entendu, n’est-ce pas ? et cet antique frémissement de l’Esprit-Saint à travers les os des morts qui fut toute la mélodie religieuse du Moyen Âge doit céder, sans doute, au contre-point fracassant de ton enchanteur… On assure, mon cher poète, que tu possèdes une intelligence merveilleuse de la musique, aussi bien que de tel autre de ces prestiges par lesquels on espéra, dans tous les temps, de récupérer quelque rayon pâle de la Substance. Étranger à tous les grimoires de l’art et plus étranger, s’il est possible, à tout rituel de discussion, je serais donc mal venu d’engager avec toi un corps à corps esthétique. Mais, je le confesse, il est au-dessus de mon pouvoir d’endurer que le dramaturge lyrique, dont la génération nouvelle est en train de s’affoler, soit tenté par toi comme le Fils de Dieu lui-même, lorsque Satan, l’ayant porté sur la plus haute montagne, lui montra tous les royaumes du monde et toute leur gloire.
— Plusieurs respects me rendent chère ta personne, ô Marchenoir, riposta Bohémond, empruntant à Balzac l’ancien cette formule précieuse. Je n’ignore pas que tu es un chrétien d’une puissance verbale extraordinaire. Mais tu abuses ici de ta force… Je n’ai pas oublié le catéchisme, veuille le croire. On sait que, vers l’époque si intellectuelle du plébiscite, je ne craignis pas d’offrir ma candidature, pour les curés, à un banc de maquereaux dans une piscine de la Villette et que, durant une heure environ, je haranguai avec splendeur, mais non sans danger, cette laitance. Où prends-tu que je songe à faire un quadrille de la Très-Sainte Trinité en lui annexant Richard Wagner ? Depuis quand l’admiration pour un artiste est-elle un acte d’idolâtrie ?
Tu te déclares toi-même étranger à l’art, ce qui est déjà fort, étrange et singulièrement démenti par tes travaux d’écrivain. M’accorderas-tu, cependant, qu’il a pu se rencontrer, même dans ce siècle, par le seul influx de la Volonté divine, un mortel assez économisé sur les rognures des Séraphins pour nous délivrer — au moyen d’un de ces prestiges dédaignés par toi, — quelque valable pressentiment de la Gloire ? L’homme n’est que la pensée qu’il a, j’ai passé ma vie à le dire…
— Un peu trop, peut-être, intercala Marchenoir.
— … Si donc Wagner a pensé le Beau substantiel, poursuivit le fanatique, sans prendre garde à l’interruption, s’il a pensé Dieu, il a été Dieu lui-même, autant que le puisse être une créature.
Mais… n’ai-je pas parlé, il n’y a qu’un instant, d’admiration ? Où donc avais-je la tête ? Entre tes deux épaules, j’imagine. En vérité, Marchenoir, c’est toi qui me déséquilibres. J’aurais de l’admiration, moi ! pour Wagner, en la même sorte qu’un notaire a de l’admiration pour Boïeldieu ! Ah ! ah ! très joli !…
Je suis à genoux, — cria-t-il, attisé soudain jusqu’au flamboiement, hispide comme un hérisson de blason et les yeux inconcevablement dilatés dans sa face pâle chevronnée des huit ou dix siècles de son Lignage, — tu m’entends bien, je me traîne à deux genoux et le cœur percé, comme Amfortas, dans la sacrée poussière du Mont Salvat, dans l’ombre salutaire de la sainte Lance de Parsifal, et je chante avec les angéliques enfants :
« Le pain et le vin de la dernière agape, le Seigneur les a changés, par la force d’amour de la compassion, en le Sang qu’il a versé, en le Corps qu’il a offert… »
Il s’était élancé au piano, non sans bousculer Crozant, et chantait en effet, maintenant, s’accompagnant de quelques accords, d’une voix chevrotante et sépulcrale, mais si fondue dans l’ivresse amoureuse, dans l’adoration, dans les pleurs, que le cantique de Wagner devenait un gémissement d’une douceur surnaturelle.
Ce fut si beau que tous se dressèrent, une minute, à l’exception de Folantin, dont un sourire mauvais découvrit les dents supérieures et qui, ayant fort bien entendu le mot sur ses mains, susurra, croyant tenir sa vengeance :
— Le punch s’allume, ça va devenir drôle !
Quant à Marchenoir, quelque pénétré qu’il fût de ce Bénédicité sublime, cela ne pouvait rien changer à ses précédentes et déjà anciennes récalcitrations. Il n’en était pas à sa première querelle avec L’Isle-de-France. L’espèce d’ataxie cérébrale du poète et la débandade perpétuelle, infinie, de cette imagination de fulminate était trop connue de lui pour qu’il s’en déconcertât. Il l’aimait, d’ailleurs, autant qu’un rectiligne de son espèce pouvait aimer une incarnation du déséquilibre et du chaos.
— C’est un Innocent de Bethléem, disait-il, que les assassins d’Hérode ont mal égorgé. Et une pitié sans bornes renaissait en lui, chaque fois, pour l’incomparable misère de ce vieil enfant.
La crise finie, Bohémond revint sur Marchenoir, comme la vague revient sur recueil.
— Lorsque ce hors-d’œuvre des festins du Paradis qui se nomme Tannhæuser, dit-il d’une voix profonde et lointaine, fut livré aux chiens de l’Opéra et des alentours, il y aura bientôt vingt ans, pas un outrage ne fut oublié, tu le sais peut-être, quoique plus jeune que moi… de toutes manières. Mais j’y étais et j’affirme que jamais la scurrilité de l’enfer ne se déploya davantage pour avilir une Visitation inexprimable. Comment ne serais-je pas confondu de te rencontrer, toi, Marchenoir, qui fais profession de marcher sur la racaille, parmi la troupe hyrcanienne des insulteurs ! Te plairait-il d’écouter un bout d’apologue ?
Il alla chercher une chaise, s’assit en face de son adversaire, les pieds strictement rapprochés, les coudes aux flancs et les mains jointes serrées entre les genoux, dans la posture dévotieuse d’un jardinier sans remords écoutant une homélie. Il parut se recueillir ainsi un moment. Puis, relevant brusquement la tête, fit claquer sa langue, se frotta les mains, congédia, une fois de plus la mèche indocile de son front et, de l’air mystérieux d’un bonze qui va dévoiler un arcane, il improvisa :
XXXI
Il y eut aux noces de Cana, en Galilée, les évangélistes ont, je crois, omis ce détail, — un petit juif, un horrible crapaudaillon de la tribu d’Issachar, qui voyageait pour un notable vigneron de Sarepta, et qui fut présent lorsque le maître d’hôtel dégusta le vin du miracle.
Ce jeune homme, plein de génie et probablement espion, aperçut, d’un coup d’œil unique, l’énorme danger, pour le commerce des vins en gros, de pareilles manifestations de la Puissance divine.
En conséquence, après un rapide, mais attentif examen du cas, pressé aussi, je m’en doute, par quelque impulsion diabolique, il obtint du maître d’hôtel, ravi de l’affaire, qu’il lui cédât, contre vingt ou trente épha du meilleur cru de Saron, tout ce qui pourrait rester du Sang du Christ au fond des cruches miraculeuses.
Tu as bien compris, Marchenoir, du Sang du Christ !
Or ce « bon vin » ayant été réservé pour la fin du banquet nuptial, lorsque les convives étaient déjà suffisamment imbibés de l’ordinaire, — comme l’atteste positivement un Historien vérifié dans l’huile bouillante, soixante ans plus tard, par l’empereur Domitien, — il y a lieu de croire qu’il dut en rester une quantité raisonnable qui fut expédiée, le soir même, à Jérusalem, avec un rapport très circonstancié, pour qu’on l’analysât dans le laboratoire du Sanhédrin.
Nul n’a le droit d’ignorer que les princes des prêtres et les docteurs de la loi qui formaient le Grand Conseil étaient des scélérats d’une science talmudique à faire peur, connaissant sur le bout du doigt toutes les traditions messianiques et tous les signes où se devait reconnaître l’avènement du Fils de Dieu. Quand ils demandèrent Sa mort, ils savaient donc très bien ce qu’ils faisaient, préférant la plus ample damnation lointaine à l’inconvénient prochain d’humilier devant Lui leurs barbes pharisaïque et pédiculaires.
Faute de documents certains, il serait difficile, je ne dis pas de savoir, mais seulement d’imaginer les sacrilèges abominations ou les amalgames vingt fois indicibles qui se perpétrèrent, en la conjoncture, au sein du Collège pandémoniaque. Mais voici ce qu’une vie déjà longue et, d’ailleurs, jusqu’à ce jour, entièrement consacrée à l’iniquité, m’a permis d’entrevoir.
Ce vin, identique, d’après une infiniment plausible exégèse, à Celui qui devait être recueilli dans la coupe mystérieuse du Saint-Graal, fut conservé par les rabbins et transmis, de siècle en siècle, à tous les cohens ou sagans fétides qui le gardaient soucieusement au fond de leurs juiveries, comme un électuaire infaillible et inépuisable pour faire entrer le démon dans le corps des hommes qui en boiraient une seule goutte mélangée à n’importe quel breuvage.
Il est vraisemblable qu’on en offrit à Judas un vaste cratère et que la populace enragée qui hurlait à la mort du Christ, le Vendredi Saint, écuma pour avoir bu le terrible vin sophistiqué des figuratives Épousailles…
J’ose donc présumer que ce poison de la plus ténébreuse officine des enfers est toujours invariablement versé, chaque fois qu’il est expédient d’ameuter des hommes contre Dieu ou, si on le préfère, contre un Homme dont la scandaleuse Présence rend manifeste, une fois de plus, la hideur plus qu’effroyable d’un monde qui a cessé de ressembler à son Créateur. J’ai dit.
Il s’arrêta net, immobile autant qu’un vaisseau pris dans les glaces du pôle antarctique, les mains étendues nerveusement à deux centimètres au-dessus de la ficelle de son pauvre pantalon fatigué par les automnes, la bouche close désormais, comme s’il se fût agi de retenir un irrévélable secret, et la flamme bleue de ses yeux pâles dardée magnétiquement sur son interlocuteur.
XXXII
Quelque habitué que fût l’auditoire aux incartades imaginatives du poète, celle-ci parut forte et il y eut un silence. Tous, même Folantin, regardèrent curieusement Marchenoir demeuré très impassible, se demandant ce qu’allait dire ce redoutable. Clotilde, surtout, qu’il avait tant étonnée le premier jour et qui, d’ailleurs, avait peu compris la similitude, jaillissait d’elle-même, ayant l’air de croire que quelque chose de grand allait se passer.
— Marchenoir, dit Léopold, vous êtes le seul homme capable de répondre à ce que nous venons d’entendre.
Celui qu’on nommait l’Inquisiteur alluma une cigarette et s’adressant à L’Isle-de-France
— Quand ta musique n’est pas bénie par l’Église, prononça-t-il avec un grand calme, elle est comme l’eau, très mauvaise et habitée par les démons. Si je m’adressais à des intelligences dégagées de toute matière et, par conséquent, semblables à celles des anges, ce mot suffirait pour en finir avec Wagner. Malheureusement, il faut quelque chose de plus.
D’abord, je n’ai que faire de ton poison juif, mon cher Bohémond. Personne ne m’a jamais aperçu dans aucune meute ni aucune émeute. Je suis un méprisant et un solitaire, tu le sais très bien. J’ignore et veux ignorer ce qui a pu être gazouillé, coassé ou vociféré contre ce teuton qui recommence aujourd’hui, avec ses partitions orgueilleuses, la conquête rêvée, en 1870, par le vieux Guillaume, avec un million de soldats.
C’est assez, pour moi, de savoir qu’il a inventé une religion. Prosterne-toi tant que tu voudras, au seuil du Vénusberg ou de la Walhalla, traine-toi sur les marches du Graal qui est leur prolongement lyrique dans ce « crépuscule des Dieux ». Omnes dii gentium dœmonia. Arrange tout ça avec les leçons de ton catéchisme dont tu me parais n’avoir gardé qu’un souvenir trouble. Mes genoux ne te suivront pas. Ils appartiennent à la sainte Église catholique, apostolique, romaine, exclusivement.