La Femme pauvre (page 14)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Femme pauvre · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Tout ce qui est en dehors d’elle vient du Mal, émane de l’Enfer, nécessairement, absolument, sans autre examen ni compromis oiseux, car ce qui trouble est ennemi de la Paix divine. » C’est toi-même qui a écrit cela, dans un de tes jours lucides. L’aurais-tu oublié déjà ? Fût-on l’artiste le plus grand du monde, il n’est pas permis de toucher aux Formes saintes, et ce qui bouillonne dans le calice du Mont Salvat, j’en ai bien peur, ne serait-ce pas précisément l’élixir épouvantable dont tu nous as fait le poème ? Beethoven n’entreprit jamais de mettre à genoux les peuples et les rois et n’eut pas besoin d’autres forces que celles de son génie. Wagner, impatient de tout dompter, a prétendu faire de la Liturgie elle-même l’accessoire des combinaisons de ses prétendus chefs-d’œuvre. C’est la différence du légitime au bâtard. Pourquoi voudrais-tu que je me traînasse pieusement derrière ce brouillard sonore qui ne devrait paraître une colonne de nuées lumineuses qu’aux imaginatifs grossiers de la Germanie ?

Ces paroles, vivement approuvées par Gacougnol, parurent exaspérer Bohémond. On le crut même sur le point de se livrer à quelque violence de langage. Par bonheur, il se souvint d’antérieures altercations du même genre où il avait senti l’adversaire aussi infranchissable que la plus haute cime de l’Himalaya, et il put se borner à lui dire avec une sorte de bonhomie orageuse :

— Tu es, peut-être, en effet, le seul, comme l’a très judicieusement observé Léopold, qui jouisse d’une plénière et papale dispense d’admirer Wagner. Es-tu bien sûr, pourtant, que l’Église, notre sainte Église romaine, soit nécessairement aussi rigoureuse ?

— Ceci, L’Isle-de-France, est une banalité sentimentale. L’Église, ici, n’a besoin d’aucune rigueur. Le néant de ceux qui l’outragent est surabondamment notifié par sa silencieuse et indéfectible présence. Elle est comme Dieu est, simplement, uniquement, substantiellement, et les nouveautés lui sont hostiles. Or c’en est une effroyable que de prostituer sa Liturgie. Il n’existe pas de profanation plus grave et celui qui l’ose vient se placer, de son propre mouvement, sous l’anathème.

Un dernier mot. J’ai lu que Wagner aimait à plonger ses auditeurs dans les ténèbres. Il paraît que son œuvre gagne à être entendue par des gens qui ne se voient pas les uns les autres et qui ne pourraient faire trois pas sans tomber. Ne te semble-t-il pas qu’il y a quelque chose d’un peu troublant dans cette circonstance de congédier la lumière, au moment même où on va servir un ragoût du ciel ?

— Glose puérile et sophisme odieux ! rugit le convulsionnaire. Pourquoi ne pas dire tout de suite, — comme l’ont insinué d’impurs cafards de Genève ou de Saint-Sulpice, — que l’obscurité dont tu parles fut calculée pour mettre à l’aise les frôleurs ou les tripoteurs que détraque le violoncelle ?

— Hé ! hé ! fit Marchenoir.

— … Oui, sans doute, cette idée ne te déplaît pas. Eh ! bien, je dis que c’est une honte de chicaner à un grand homme ses moyens d’action. En cette matière il est et doit être seul juge, et les commérages ou clamitations marécageuses d’une provisoire humanité ne valent pas les quelques secondes qu’on perdrait à s’en ébahir. Pour ce qui est de la Liturgie…

— Laissons cela, Bohémond, reprit Marchenoir, le coupant raide. Aussi bien ne pourrions-nous jamais nous entendre. Tu me dirais des injures dont ta noblesse te forcerait bientôt à me demander pardon et nous en serions l’un et l’autre très malheureux. À quoi bon tant de mots ? Nos voies sont diverses. Tu savais, d’avance, qu’il est impossible de faire de moi un sectaire et j’ai renoncé depuis longtemps à te faire comprendre quoi que ce soit. Ton génie a dévasté ta raison ; c’est un chérubin au glaive de feu qui empêche ton intelligence de réintégrer le Paradis, et tu es obstrué, de surcroît, par l’épaisse formule hégélienne… Et, d’ailleurs, pourquoi Wagner ? pourquoi tel ou tel artiste, lorsque l’Art lui-même est en litige ?

Le belluaire s’était levé, comme pour congédier l’importune visitation des pensées frivoles. Bohémond, resté sur sa chaise, et le poing fermé sous son menton, dans l’attitude lithographique du maire de Strasbourg écoutant Rouget de l’Isle beugler la Marseillaise, l’envisageait de bas en haut, de la même façon qu’un tigre, à moitié vaincu mais plein de courage, envisagerait un mammouth ressuscité du Déluge.

— L’Art moderne est un domestique révolté qui a usurpé la place de ses maîtres, catéchisa le promulgateur d’Absolu. J’ai quelquefois dénoncé, avec une amertume qui paraissait excessive, l’étonnante imbécillité de nos chrétiens, et la haine vile dont ils rémunèrent le Beau, infailliblement Vous m’accorderez, Messieurs, qu’il est impossible d’en dire trop sur cet article. Depuis trois ou quatre siècles, les catholiques et les dissidents de n’importe quelle étable ont tout fait pour dégrader l’imagination humaine. En ce seul point, hérétiques et orthodoxes ont été continuellement unanimes.

La consigne donnée aux uns et aux autres par le Tout-Puissant d’En Bas était d’effacer le souvenir de la chute. Alors, sous prétexte de restituer l’homme, on fit renaître la Viande antique avec toutes ses conséquences. Les cathédrales croulèrent, les nudités saintes firent place à la venaison et tous les rythmes appartinrent à la Luxure. Les lignes rigides que la droiture du Moyen Âge avait attribuées aux représentations extra-corporelles des Martyrs, aussitôt brisées, s’incurvèrent, suivant la loi indisponible des mondes, qu’un enfantillage sublime avait un instant domptée, et devinrent les rinceaux de l’autel de Pan. C’est là, je pense, que nous en sommes tout à fait.

Que serait-il arrivé du Christianisme si les images même les plus sacrées étaient autre chose que des accidents de sa substance ? Notre Seigneur Jésus-Christ n’a pas confié sa Barque à des magnifiques. Le monde a été conquis par des gens qui ne savaient pas distinguer leur droite de leur gauche, et il y eut des peuples gouvernés avec sagesse par des Clairvoyants qui n’avaient jamais rien vu de ce qui grouille sur la terre. Pour ne parler que de la musique, la mélodie la plus somptueuse est au-dessous du silence, lorsqu’intervient le Custodiat animam meam de la communion du Prêtre. L’essentiel c’est de marcher sur les eaux et de ressusciter les morts. Le reste, qui est trop difficile, est pour amuser les enfants et les endormir dans le crépuscule.

Toutefois, l’Église, qui connaît parfaitement l’homme, a permis et voulu les Images, dans tous les temps, à ce point qu’elle a mis sur ses autels ceux qui donnèrent leur vie pour cette ossature traditionnelle de son culte, mais sous la réserve absolue d’une vénération surnaturelle strictement référée aux originaux invisibles que ces images représentent. Ainsi prononce le Concile de Trente.

Certes, le mépris ou l’horreur des chrétiens modernes pour toutes les manifestations d’un art supérieur est intolérable et paraît même une autre sorte d’iconoclastie plus démoniaque. Au lieu de crever des toiles ou de briser des statues peintes, comme cela se pratiquait sous les Isauriens, on étouffe des âmes de lumière dans la boue sentimentale d’une piété bête, qui est la plus monstrueuse défiguration de l’innocence…

— Tiens ! poussa Druide, se tournant vers Folantin, n’est-ce pas, en propres termes, ce que vous me prophétisiez, il y a quelques jours : Attendez-vous à finir dans l’égout ? Il s’agissait de ma pauvre peinture dont vous essayâtes charitablement de me décourager. Je demande pardon pour cette interruption, mais je n’ai pu la retenir, tant les derniers mots qui viennent d’être proférés ont ravivé dans mon cœur le sentiment d’une gratitude qui ne prendra fin qu’avec moi-même — et dans le même lieu, selon toute probabilité…

Folantin se contenta de sourire, aussi équivoquement qu’il put, et Marchenoir continua :

— L’Art, cependant, je le répète, est étranger à l’essence de l’Église, inutile à sa vie propre, et ceux qui le pratiquent n’ont pas même le droit d’exister s’ils ne sont pas ses très humbles serviteurs. Elle leur doit sa protection la plus maternelle, puisqu’elle voit en eux ses plus douloureux et ses plus fragiles enfants, mais s’ils deviennent grands et beaux, tout ce qu’elle peut faire, c’est de les montrer de loin à la multitude, comme des animaux féroces dont il est dangereux de s’approcher.

Aujourd’hui cette même Église, dont je suis bien forcé de parler sans cesse, puisqu’elle est l’unique mamelle, a été lâchée par tous les peuples, sans exception. Ceux qui ne l’ont pas expressément, officiellement reniée, la jugent très âgée et se préparent, en fils pieux, à l’ensevelir de leurs propres mains. Pourvue d’un conseil de famille et d’une armée de gardes-malades, à peu près dans tous les pays qui se croient encore d’obédience papale, quel pourrait être son prestige sur la vagabonde populace des rêveurs ? Il peut se rencontrer quelques rares et aristocratiques individus qui soient en même temps des artistes et des chrétiens, — ce que ne fut certes pas Wagner, — mais il ne saurait y avoir un Art chrétien. Certains d’entre vous, peut-être, se rappellent que cette affirmation me fut reprochée avec amertume par les mêmes penseurs, j’ose le croire, qui reprochent le bourreau à Joseph de Maistre.

S’il existait un art chrétien, on pourrait dire qu’il y a une porte ouverte sur l’Éden perdu et que, par conséquent, le Péché originel et le Christianisme tout entier ne sont que des radotages. Mais cet art n’existant pas plus que l’Irradiation divine sur notre planète, éclairée à peine, depuis six mille ans, par le dernier tison d’un soleil que les Désobéissants éteignirent, il était inévitable que les artistes ou les poètes, impatients de rallumer ce flambeau, s’éloignassent d’une vieille Mère qui n’avait à leur proposer que les catacombes de la Pénitence.

Or, quand l’Art est autrement qu’à genoux, — non, comme le prétend mon cher ami Bohémond, dans la poussière du Graal, voisin, m’a-t-on dit, d’un ancien théâtre bâti par Voltaire, mais aux pieds d’un très humble prêtre, — il faut nécessairement qu’il soit sur le dos ou sur le ventre, et c’est ce qu’on nomme l’Art passionnel, le seul qui puisse, maintenant, donner un semblant de palpitation à des cœurs humains pendus à l’étal de la Triperie du Démon !

XXXIII

La vigueur de cette harangue parut avoir dégoûté Bohémond de toute entreprise nouvelle sur un adversaire intraitable dont il admirait, d’ailleurs, l’intransigeance et la « catapultuosité », dénominatif monstrueux qu’il avait puisé dans le gueuloir de Flaubert, autrefois beaucoup trop connu.

— Pauvre Bohémond ! marmotta cette bonne rosse d’Apémantus, depuis qu’en un soir d’ivresse il a vendu son reflet à Catulle Mendès, pour quelques centimes, comme dans le conte allemand, il est devenu incapable de se retrouver lui-même, fût-ce à tâtons !

Les autres, que Marchenoir avait traînés par des chemins où ils n’avaient pas coutume d’aller, se récupérèrent et s’orientèrent comme ils purent. Gacougnol, très satisfait d’une si belle défense des idées qu’il croyait avoir, félicita bruyamment le grandiloque et fit circuler des boissons.

Clotilde, cependant, restait sur son appétit d’émotions intellectuelles. Il lui semblait que tout n’était pas fini. Quelque chose qu’elle n’aurait pu dire manquait à cette primitive, à cette neuve qui voulait son héros tout à fait sublime et, d’instinct, elle attendait un rais de foudre.

Aussi les pulsations de son âme se multiplièrent lorsque Druide, visiblement égaré depuis que Marchenoir avait arraché la langue à Boliémond, l’interpella en ces termes qui ne permettaient aucune évasion

— De tout ce que vous nous avez dit, Marchenoir, je ne peux et ne veux retenir qu’un mot qui me précipite, je suis forcé de l’avouer, dans un gouffre de stupéfaction. Suis-je un artiste ! avez-vous crié tout à l’heure, de l’air d’un corsaire qu’on menacerait d’enchaîner au banc d’une chiourme. Notre ami vous en a exprimé son étonnement qui n’a pas dû être médiocre. Voulez-vous me permettre une question ? Si vous n’êtes pas artiste, qu’êtes-vous donc ?

— Je suis Pèlerin du Saint Tombeau ! répondit Marchenoir de sa belle voix grave et claire qui fait ordinairement osciller les crêtes et les caroncules. Je suis cela et rien de plus. La vie n’a pas d’autre objet, et la folie des Croisades est ce qui a le plus honoré la raison humaine. Antérieurement au crétinisme scientifique, les enfants savaient que le Sépulcre du Sauveur est le Centre de l’univers, le pivot et le cœur des mondes. La terre peut tourner autant qu’on voudra autour du Soleil. J’y consens, mais à condition que cet astre, qui n’est pas informé de nos lois astronomiques, poursuive tranquillement sa révolution autour de ce point imperceptible et que les milliards de systèmes qui forment la roue de la Voie lactée continuent le mouvement. Les cieux inimaginables n’ont pas d’autre emploi que de marquer la place d’une vieille pierre où Jésus a dormi trois jours.

Né, pour ma désolation indicible, dans un fantôme de siècle où cette notion rudimentaire est totalement oubliée, pouvais-je mieux faire que de ramasser le bâton des vieux voyageurs qui crurent à l’accomplissement infaillible de la Parole de Dieu ?

Il me suffit de croire avec eux que le Lieu Saint doit redevenir, au temps marqué, le Siège épiscopal et royal de cette Parole qui jugera toutes les paroles. Ainsi sera résolue l’Anxiété fameuse que les Politiciens nomment si sottement la Question d’Orient.

Alors, que voulez-vous que je vous dise ? Si l’Art est dans mon bagage, tant pis pour moi ! Il ne me reste, que l’expédient de mettre au service de la Vérité ce qui m’a été donné par le Mensonge. Ressource précaire et dangereuse, car le propre de l’Art, c’est de façonner des Dieux !

…Nous devrions être horriblement tristes, ajouta l’étrange prophète, comme se parlant à lui-même. Voici que le jour descend et que vient la nuit où personne ne travaille plus. Nous sommes très vieux et ceux qui nous suivent sont plus vieux encore. Notre décrépitude est si profonde que nous ne savons même pas que nous sommes des IDOLÂTRES.

Quand Jésus viendra, ceux d’entre nous qui « veilleront » encore, à la clarté d’une petite lampe, n’auront plus la force de se tourner vers Sa Face, tellement ils seront attentifs à interroger les Signes qui ne peuvent pas donner la Vie. Il faudra que la Lumière les frappe dans le dos et qu’ils soient jugés par derrière !…

XXXIV

Clotilde revint chez elle à trois heures du matin, escortée de ses amis Gacougnol, Marchenoir et Léopold, qui avaient tenu à la reconduire jusqu’à sa porte, dans ce quartier de marchands de salaisons du Pacifique et de souteneurs de la Pentapole, l’un des plus redoutables du Paris actuel.

Enivrée de cette soirée singulière, intolérable, sans doute, pour toute autre femme, où s’était affirmée, d’une manière si décisive, la prééminence de l’homme sur les animaux privés de grammaire ; habituée, d’ailleurs, à ne donner aucune attention à ce qui se passait chez la Séchoir, elle ne songea pas à s’étonner de voir qu’on veillait encore et ne voulut même pas remarquer, en traversant le vestibule pour gagner sa chambre, le chuchotement soudain de plusieurs voix dans le grand salon. Elle ne devait s’en souvenir que plus tard. Mais elle eut un vague frisson et, à peine rentrée, tira son verrou.

Vaillante comme elle était, cependant, elle ne tarda pas à se remettre complètement et à se moquer d’elle-même. Courte prière, déshabillage rapide et sommeil. Voici maintenant les fantômes qui passent devant les yeux ouverts de son âme.

Vêtue avec magnificence et beaucoup plus belle que les reines, elle se voit assise dans un lieu très-bas. Elle a froid et elle a peur, mais pour le salut du monde, il ne lui serait pas possible de remuer le bout d’un doigt. Le silence est énorme et l’obscurité, à quelques pas, est si compacte, si coagulée, si poisseuse, que le soleil s’y éteindrait.

Les pensées ou les sentiments qu’elle faisait marcher devant elle, quand elle était vive et forte, sont engloutis dans ces ténèbres.

Son puissant désir de vivre a disparu. Il lui semble que son cœur est vide, que Dieu est infiniment loin, et que son corps inerte est une petite colline triste au fond d’un immense abîme.

Sans doute que tout est détruit sur la terre. Pourtant elle n’a pas vu la Croix de Feu qui doit apparaître quand Jésus viendra dans sa gloire, pour juger vivants et morts. Elle n’a rien vu et rien entendu.

— Ai-je donc été jugée pendant mon sommeil ? songe-t-elle.

Le silence, à la fin, s’émeut et se plisse, comme une eau de plomb où s’éveilleraient des bêtes inconnues. Elle entend un bruit…

Oh ! mais si faible, si lointain, qu’on dirait d’un de ces pauvres trépassés qui n’ont presque pas la permission d’appeler à leur secours et que les vivants cruels n’écoutent jamais.

Le cœur de la pitoyable fille bat à gros coups contre les murailles de son sein, cloche sourde et muette dont le branle désespéré ne troublerait pas un atome…

Le bruit extérieur augmente. Un moment, on cogne, on vocifère, puis le silence retombe.

Or, il n’y a plus de ténèbres. Elles ont pris la fuite, comme un troupeau noir qu’une panique aurait dispersé. Clotilde voit une étendue morne et pâle, « une terre déserte, sans voie et sans eau », selon les paroles du Prophète, et le bon Gacougnol lui apparaît.

Il est mort, il a un couteau planté dans le cœur et sa poitrine est inondée de sang. Il ne marche pas, il glisse ainsi qu’une masse légère poussée par le vent. Il passe tout près d’elle, la regarde de ses yeux éteints, avec une compassion douloureuse, et lui dit :

— Vous êtes nue, ma pauvre fille ! prenez mon manteau.

Elle découvre, alors, qu’elle est entièrement nue. Mais le spectre, déjà, n’a plus de manteau à lui donner, plus de visage, plus de mains, et le geste qu’il voulut faire a suffi pour le dissiper.

Marchenoir surgit à son tour. Celui-là, du moins, paraît vivre. Mais on ne distingue pas sa figure, tant il marche courbé, et quel fardeau ! — Dieu de miséricorde ! — quel fardeau épouvantable sur ses épaules !

Ensuite, c’est fini. Personne ne passera plus. Une impénétrable forêt a jailli du sol, une de ces forêts du tropique où la foudre allume des incendies. En voilà un précisément qui éclate. Effrayant et magnifique spectacle !

Ô Jésus en agonie ! n’est-ce pas Léopold qu’elle aperçoit au centre de la fournaise, avec sa haute et dédaigneuse face ravagée par d’inconcevables tourments ? Il aura été surpris, le malheureux ! Le voilà qui lutte contre ces cascades de feu, comme il lutterait contre une armée d’hippopotames en colère. Mais sa chevelure s’est enflammée, il se croise les bras et brûle, impassible, comme un flambeau…

La dormeuse a pu, enfin, jeter un grand cri. Réveillée instantanément, elle s’élance hors de son lit, arrache d’une main ferme ses rideaux en feu, les foule sous un tapis et ouvre la fenêtre pour chasser l’odeur suffocante.

Il fallait vraiment qu’elle fût bien troublée ou bien assommée, pour avoir oublié de souffler sa bougie avant de s’endormir. Elle met ses deux mains sur son cœur pour en comprimer les palpitations.

— Tu n’as pas assez prié Dieu ce soir, Desdémone ! dit-elle, se rappelant les lectures de l’atelier. Quel horrible cauchemar !

Elle se souvient, une fois de plus, de la prédiction mystérieuse du Missionnaire : Quand vous serez dans les flammes… Bien souvent, le jour, elle y pensait ; faudra-t-il, maintenant, qu’elle y pense le long des nuits !…

Mais pourquoi ce Léopold, qu’elle a vu à peine, quelque-fois, et qui est pour elle un inconnu ? Pourquoi lui est-il montré d’une manière si tragique et qui correspond si exactement à sa plus secrète préoccupation ?

Le sommeil qui charge de chaînes le corps humain a le pouvoir de restituer à l’âme, pour la durée d’un éclair, la simplicité de vision qui est le privilège de l’Innocence. C’est pour cela que les impressions d’horreur ou de joie reçues dans les songes ont une énergie dont la conscience est humiliée quand la mécanique de luxure a ressaisi son empire.

La physionomie de pirate ou de condottière de Léopold avait paru à Clotilde si surnaturelle, dans le décor de son rêve, qu’elle crut que ce personnage énigmatique lui était révélé. Elle vit en lui un de ces héros en désuétude, criblés d’ombre et de dédains par un monde ignoble, qui ne peuvent se manifester que dans quelque soudaine et inimaginable conflagration.

Et cela devint aussitôt pour elle un autre rêve si profond que tout s’y noya. L’image, terrible pourtant, de son bienfaiteur poignardé, celle de Marchenoir écrasé sous le poids d’une vie aussi lourde que les contreforts du ciel, disparurent. Faiblement, elle s’étonna de son versatile cœur qu’elle ne pouvait retenir, qui s’en allait spontanément vers un étranger.

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