La Femme pauvre (page 15)
— Allons ! je suis une sotte, s’écria-t-elle, refermant la fenêtre d’où venait un air glacial, une sotte rêveuse et une ingrate !
Elle s’agenouilla devant son lit pour une prière et se rendormit dans cette posture, en sanglotant.
XXXV
Vous avez le sommeil dur, Mademoiselle, lui dit son hôtesse à l’heure du déjeuner. Voici une lettre que le porteur m’avait priée de remettre sans retard. Vous ayant entendue rentrer à trois heures, j’ai cru bien faire de frapper chez vous. Mais vous dormiez déjà si profondément que je n’ai pu vous réveiller. Quand je verrai M. Gacougnol, je le gronderai de vous garder si longtemps. Le cher homme n’est pas raisonnable. Il devrait vous ménager.
Clotilde, qui venait de prendre la lettre et qui avait reconnu l’écriture de sa mère, demeura immobile, saisie de ces derniers mots qu’on aurait pu croire portés sur les ailes d’un doux zéphire et dont l’intention n’était pas douteuse. Elle vit en plein la malice infernale de la drôlesse qui l’insultait et devina l’extrême satisfaction des pensionnaires, voluptueusement chatouillées de cette insolence en leurs plus intimes recoins.
Une seconde, elle fut sur le point d’éclater. Mais elle se rappela en même temps sa résolution, prise dès le premier jour, de mettre un dragon à chacune des trois portes par lesquelles ces tourmenteuses auraient pu pénétrer dans son âme. Depuis plusieurs mois qu’elle mangeait à la pension, elle ne disait rien, ne voyait rien, n’entendait rien. Elle s’était enfermée dans sa volonté comme dans une tour.
Pourquoi donc, alors, n’aurait-elle pas enduré les conjectures ou les soupçons outrageants, aussi longtemps que la haine basse dont elle se sentait enveloppée ne serait pas incompatible avec sa paix intérieure ? Elle avait, d’ailleurs, pour elle-même aussi peu d’estime qu’une femme en peut avoir et trouvait infiniment naturel de ne pas en inspirer. Aux fréquentes questions que lui faisait Gacougnol, elle avait invariablement répondu avec assurance que rien ne manquait à son bien-être et, vraiment, elle pensait ainsi.
Cette fois, pourtant, l’injure était si flagrante qu’il lui parut difficile de la dévorer, et un peu d’héroïsme lui fut nécessaire pour se borner à répondre que Gacougnol lui avait fait l’honneur de l’admettre à une soirée d’artistes où figuraient de non moindres personnages que Folantin et Bohémond de l’Isle-de-France.
Vengeance infaillible. L’institutrice déplumée, folle de gloire et qui ne pouvait attirer chez elle que des reporters ou des poètes de concours, aurait accompli des actes de vertu pour obtenir une telle faveur.
Clotilde ne se résolut à ouvrir sa lettre que lorsqu’elle se fut retirée dans sa chambre. Elle n’espérait aucune consolation de cette lecture et la nuit affreuse qui avait laissé son ombre sur elle ne la disposait pas aux pressentiments joyeux.
La femelle de Chapuis l’avait laissée jusqu’à ce jour, il est vrai, tout à fait tranquille, n’ayant même pas cherché à lui soutirer de l’argent, ce qui pouvait passer pour un miracle. Sans la crainte de rencontrer l’horrible voyou, Clotilde aurait déjà tenté de la revoir, car la paix charmante où s’engourdissait le souvenir des tribulations d’autrefois l’inclinait à une sorte de pitié pour sa misérable mère. Mais, en ce moment, elle ne sentait que de l’inquiétude et de l’effroi. Voici ce qu’écrivait la compagne d’Isidore.
« Ma chère enfant, Ta tendre mère qui t’a portée dans ses flancs et qui a tant souffert pour te mettre au monde, est sur le point d’achever son pèlerinage terrestre. Ma Clo-clo bien-aimée, je voudrais te bénir une dernière fois, avant de retourner dans ma céleste patrie. La bénédiction d’une mère porte bonheur. Je ne veux pas te faire de reproches, au moment où je vais revêtir la robe blanche pour paraître devant mon fiancé. Je sais que tout n’est pas rose dans la vie et je ne peux pas te blâmer d’avoir su te faire une position, mais tu n’as pas été gentille pour tes vieux parents qui t’adorent. Quand ton M. Gacougnol m’a jetée à la porte, j’ai eu les sangs tournés et c’est ce qui est cause de ma mort. Zizi te ferait pitié. Le pauvre agneau est comme une âme en peine depuis ton départ. J’irai l’attendre dans le ciel, où il ne tardera pas à me suivre, le chérubin ! Cependant nous te pardonnons de bien bon cœur. Viens dans nos bras, viens fermer les yeux à la sainte créature qui a tout sacrifié pour toi. Accours, mon enfant, mais n’oublie pas d’apporter un peu d’argent pour m’ensevelir, car nous n’avons plus rien. Ta pauvre mère qui aura bientôt cessé de souffrir. Rosalie. »
— C’est un mensonge ! dit Clotilde, en posant la lettre qui était, d’ailleurs, puante et sordide, quoique burinée d’une main très ferme et même orthographiée avec luxe. Toute une enfance de larmes et toute une jeunesse d’enfer étaient dans ce mot.
Elle décida, néanmoins, d’aller à Grenelle. Mais elle ne pouvait se dispenser d’en avertir Gacougnol et courut d’abord à l’atelier.
— Bon Dieu ! ma chère petite, cria le peintre en l’apercevant, comme vous voilà déterrée ! Seriez-vous malade ?
Elle lui raconta sa mauvaise nuit et l’incendie de ses rideaux, sans parler, toutefois, du cauchemar ; puis, spontanément, lui donna à lire la lettre de sa mère.
— Mais, ma pauvre Clotilde, on vous tend un piège. Votre mère n’est pas plus mourante que moi, la digne femme. On suppose avec noblesse que je vous comble de trésors et on meurt surtout du désir de les extraire de votre porte-monnaie… Je comprends très bien, cependant, que vous teniez à éclaircir ce point. Écoutez. Je m’intéresse infiniment plus à votre situation qu’aux sottes besognes que je fais ici. Vous ne savez pas ? Nous allons partir ensemble. Je vous déposerai à l’église la plus proche du « chérubin » et j’irai seul prendre des nouvelles de la « sainte créature ». Inutile de vous dire que je ne m’attarderai pas dans ce lieu charmant. De toutes manières, vous me verrez reparaître bientôt, et si votre présence est indispensable, vous le saurez par moi d’une manière certaine.
La proposition avait quelque chose d’exorbitant. Clotilde hésita une minute, rien qu’une minute, juste ce qu’il fallait pour que sa volonté, déjà si parfaitement acquise à cet homme, s’inclinât… et cette minute décida de leur destin.
I
Vous aurez toujours des pauvres parmi vous. Depuis le gouffre de cette Parole, aucun homme n’a jamais pu dire ce que c’est que la Pauvreté.
Les Saints qui l’ont épousée d’amour et qui lui ont fait beaucoup d’enfants assurent qu’elle est infiniment aimable. Ceux qui ne veulent pas de cette compagne meurent quelquefois d’épouvante ou de désespoir sous son baiser, et la multitude passe « de l’utérus au sépulcre » sans savoir ce qu’il faut penser de ce monstre.
Quand on interroge Dieu, il répond que c’est Lui qui est le Pauvre : Ego sum pauper. Quand on ne l’interroge pas, il étale sa magnificence.
La Création paraît être une fleur de la Pauvreté infinie ; et le chef-d’œuvre suprême de Celui qu’on nomme le Tout-Puissant a été de se faire crucifier comme un voleur dans l’Ignominie absolue.
Les Anges se taisent et les Démons tremblants s’arrachent la langue pour ne pas parler. Les seuls idiots de ce dernier siècle ont entrepris d’élucider le mystère. En attendant que l’abîme les engloutisse, la Pauvreté se promène tranquillement avec son masque et son crible.
Comme elles lui conviennent, les paroles de l’Évangile selon saint Jean ! « Elle était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Elle était dans le monde et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue. Elle est venue dans son domaine, et les siens ne l’ont pas reçue. »
Les siens ! Oui, sans doute. L’humanité ne lui appartient-elle pas ? Il n’y a pas de bête aussi nue que l’homme et ce devrait être un lieu commun d’affirmer que les riches sont de mauvais pauvres.
Quand le chaos de ce monde en chute aura été débrouillé, quand les étoiles chercheront leur pain et que la fange la plus décriée sera seule admise à refléter la Splendeur ; quand on saura que rien n’était à sa place et que l’espèce raisonnable ne vivait que sur des énigmes et des apparences il se pourrait bien que les tortures d’un malheureux divulgassent la misère d’âme d’un millionnaire qui correspondait spirituellement à ses guenilles, sur le registre mystérieux des répartitions de la Solidarité universelle.
— Moi, je me fous des pauvres ! dit le mandarin.
— Très bien ! mon joli garçon, dit la Pauvreté sous son voile, viens donc chez moi. J’ai un bon feu et un bon lit… Et elle le mène coucher dans un charnier.
Ah ! vraiment, ce serait à dégoûter d’être immortel s’il n’y avait pas de surprises, même avant ce qu’on est convenu d’appeler la mort, et si la pâtée des chiens de cette duchesse, revomie par eux, ne devait pas être, un jour, l’unique espoir de ses entrailles éternellement affamées !
— Je suis ton père Abraham, ô Lazare, mon cher enfant mort, mon petit enfant que je berce dans mon Sein pour la Résurrection bienheureuse. Tu le vois, ce grand Chaos qui est entre nous et le cruel riche. C’est l’abîme, qu’on ne peut franchir, des malentendus, des illusions, des ignorances invincibles. Nul ne sait son propre nom, nul ne connaît sa propre figure. Tous les visages et tous les cœurs sont obnubilés, comme le front du parricide, sous l’impénétrable tissu des combinaisons de la Pénitence. On ignore pour qui on souffre et on ignore pourquoi on est dans les délices. L’impitoyable dont tu enviais les miettes et qui implore maintenant la goutte d’Eau du bout de ton doigt ne pouvait apercevoir son indigence que dans l’illumination des flammes de son tourment ; mais il a fallu que je te prisse des mains des Anges pour que ta richesse, à toi, te fût révélée dans le miroir éternel de cette face de feu. Les délices permanentes sur lesquelles avait compté ce maudit ne cesseront pas, en effet, et ta misère non plus n’aura pas de fin. Seulement, l’Ordre ayant été rétabli, vous avez changé de place. Car il y eut entre vous deux une affinité si cachée, si parfaitement inconnue, qu’il n’y avait que l’Esprit-Saint, visiteur des os des morts, qui eût le pouvoir de la faire éclater ainsi dans l’interminable confrontation !…
Les riches ont horreur de la Pauvreté parce qu’ils ont le pressentiment obscur du négoce piaculaire impliqué par sa présence. Elle les épouvante comme le visage morne d’un créancier qui ne connaît pas le pardon. Il leur semble, et ce n’est pas sans raison, que la misère effroyable qu’ils dissimulent au fond d’eux-mêmes pourrait bien rompre d’un coup ses liens d’or et ses enveloppes d’iniquité, et accourir tout en larmes au-devant de Celle qui fut la Compagne élue du Fils de Dieu !
En même temps, un instinct venu d’En Bas les avertit de la contagion. Ces exécrables devinent que la Pauvreté, c’est la Face même du Christ, la Face conspuée qui met en fuite le Prince du Monde et que, devant Elle, il n’y a pas moyen de manger le cœur des misérables au son des flûtes ou des haut-bois. Ils sentent que son voisinage est dangereux, que les lampes fument à son approche, que les flambeaux prennent des airs de cierges funèbres et que tout plaisir, succombe… C’est la contagion des Tristesses divines…
Pour employer un lieu commun dont la profondeur déconcerte, les pauvres portent malheur, en le même sens que le Roi des pauvres a déclaré qu’il était venu « porter le glaive ». Une tribulation imminente et certainement épouvantable est acquise à l’homme de joie dont un pauvre a touché le vêtement et qu’il a regardé les yeux dans les yeux.
C’est pourquoi il y a tant de murailles dans le monde, depuis la biblique Tour qui devait cogner le ciel, — Tour si fameuse que le Seigneur « descendit » pour la voir de près, — et qu’on bâtissait sans doute afin d’écarter éternellement les Anges nus et sans domicile qui erraient déjà sur la terre.
II
Cinq ans plus tard. Clotilde est maintenant la femme de Léopold. Gacougnol est mort. Marchenoir est mort. Un petit enfant est mort. Et de quelles horribles morts !
En attendant son mari, son cher mari qu’elle se reproche d’aimer autant que Dieu, elle lit la Vie des Saints. Sa préférence est pour ceux qui ont versé leur sang, qui ont enduré d’horribles tortures. Ces histoires de Martyrs la comblent de force et de douceur, surtout lorsqu’elle a la chance de tomber sur quelques-uns de ces candides fragments de leurs Actes sincères, tels que la relation de sainte Perpétue ou la fameuse lettre des églises de Vienne et de Lyon, miraculeusement préservés de la sucrerie démoniaque des abréviateurs.
Alors, elle se sent appuyée à une colonne et peut regarder en arrière.
La voici justement qui ferme son livre, aveuglée de larmes et le visage tout en pleurs.
Oh ! elle n’a pas changé. C’est toujours le « ciel d’automne » d’autrefois, avec un commencement de crépuscule, un ciel de pluie où le soleil meurt. Mais elle se ressemble davantage. À force de souffrir, elle a tellement conquis son identité que, parfois, dans la rue, les tout petits, qui sont nés depuis peu, lui tendent les bras, ayant l’air de la reconnaître…
Que de choses en ce court espace de cinq années !
Il y a une minute affreuse qui pèsera sur son cœur jusqu’au moment où lui seront dites les sacrées paroles de l’agonie, qui délivrent l’âme du poids des minutes et du poids des heures : Proficiscere, anima christiana, de hoc mundo ! Sans cesse elle revoit le pauvre Gacougnol mourant, frappé sauvagement par le compagnon abominable de sa mère.
De l’église de Grenelle, où elle attendait son retour, un pressentiment l’avait tout à coup jetée dans la rue, comme si l’Ange d’Habacuc l’eût empoignée par les cheveux. Arrivée en quelques instants à la maison de l’assassin devant laquelle déjà grondait une multitude, son bienfaiteur lui était apparu, porté par deux hommes, un couteau en pleine poitrine, avec la même figure que dans son rêve. On n’avait pas encore osé arracher cette arme très profondément enfoncée.
Tout ce qui avait suivi lui semblait un autre rêve. Les quatre jours d’agonie du blessé, sa mort, son enterrement ; ensuite le procès de Chapuis et de sa femelle, où elle avait dû comparaître en qualité de témoin, sans pouvoir presque articuler un seul mot, tant elle était paralysée de voir sa mère plus vivante et plus audacieusement cafarde que jamais. Elle se souvenait d’avoir entendu, — aussi longtemps qu’avaient duré les débats, — comme un tintement de cloche à son oreille, cette parole de la victime : Votre mère n’est pas plus mourante que moi…
Le pochard sanglant n’avait échappé à la guillotine que par l’équité de quelques jurés marchands de vin qui avaient admis la circonstance atténuante de l’alcoolisme, invoquée par un avocat d’origine polonaise, et on l’avait envoyé se dessoûler perpétuellement au bagne.
Quant à la papelarde, elle consommait son martyre dans la pénombre claustrale d’une prison cellulaire, non loin de l’altière et poétique Séchoir, trahie par des lettres trouvées dans les guenilles de cette bandite et convaincue d’avoir machiné contre sa pensionnaire le guet-apens où Gacougnol avait succombé.
L’instruction avait révélé la manigance diabolique et à peu près invraisemblable d’un viol, que le balancier vert-galant se serait chargé de conditionner lui-même avec une virtuosité incomparable.
Aucun autre calcul apparent. On voulait seulement noyer la malheureuse fille dans le plus profond désespoir, la tuer d’horreur, en comptant bien qu’elle n’oserait jamais dénoncer sa mère.
Pendant trois semaines, les journaux avaient fait couler ce fleuve d’ordures. Clotilde, broyée de chagrin, s’était vue forcée de subir, en manière d’extra, la flétrissante commisération des chroniqueurs qui larmoyèrent, aux rives du Nil de l’information parisienne, sur les malheurs de la « délicieuse maîtresse » de Pélopidas Gacougnol, enfin qualifié d’illustre.
Ce pauvre nom ridicule, synonyme, pour elle seule, de la Miséricorde infinie, avait été profané, à cause d’elle, par ces chiens immondes.
Mais, comme il fallait que tout fût exceptionnel dans les aventures d’une pauvresse vouée aux flammes, il y avait eu encore autre chose.
Environ deux heures avant sa mort, Gacougnol, s’éveillant d’un long évanouissement, pendant lequel on lui avait administré l’extrême-onction, s’était tout de suite informé d’elle. Léopold et Marchenoir, qui ne quittaient pas sa chambre, lui ayant répondu que le juge d’instruction l’avait fait appeler en hâte :
— Pauvre, fille ! avait-il dit, j’aurais aimé sa figure de sainte au dernier moment. Mais je ne veux pas la laisser sans ressources. Donnez-moi du papier, chers amis, je vais écrire un bout de testament.
Il avait, en effet, trouvé la force d’écrire pendant quelques minutes, puis laissant tout tomber, indifférent, désormais, aux choses terrestres, il s’était mis à heurter doucement à la porte pâle…
Le testament avait été reconnu indéchiffrable !
Un frère jusqu’alors inconnu, magistrat vertueux venu de Toulouse pour conduire le deuil, avait tout raflé, sans que les exhortations pathétiques des deux amis, qui l’instruisirent éloquemment des dernières volontés du mort, eussent eu le pouvoir de lui faire lâcher un centime.
Ce drame, dont toutes les péripéties ont été d’une amertume excessive, Clotilde le retrouve au fond de son cœur, installé comme dans un antre, chaque fois qu’elle y veut descendre. Rien n’a pu tuer ce dragon, pas même les autres douleurs. Quelquefois, c’est à croire qu’il les dévore, tant il est vivant !
De temps en temps, son bienfaiteur passe dans ses rêves, tel qu’elle l’a vu la veille du crime. C’est toujours le même regard de compassion douloureuse, mais sans paroles, et le spectre s’évanouit aussitôt.
Tout ce qu’elle peut faire, c’est de prier pour l’âme en peine, mais, jusqu’à son dernier jour, elle s’accusera d’avoir causé la mort de cet homme qui l’avait sauvée du désespoir.
Et pourquoi cela ? mon Dieu ! pourquoi ? Parce qu’elle avait peur, tout simplement. Parce qu’elle était une lâche, une impardonnable lâche !
Elle se lève, jette son livre sur une table, regarde autour d’elle avec détresse. Elle aperçoit le grand vieux Christ en bois peint, relique du quatorzième siècle que lui a donnée son mari. C’est là seulement qu’elle sera bien. Elle met son front sur les pieds durs de cette image et dit en pleurant
— Seigneur Jésus, ayez pitié de moi ! Il est écrit dans votre Livre que vous avez eu peur en votre Agonie, lorsque votre âme était triste jusqu’à la mort, et que vous avez eu peur jusqu’à suer le sang. Vous ne pouviez pas descendre plus bas. Il fallait que les lâches eux-mêmes fussent rachetés et vous vous êtes laissé tomber jusque-là. Ô Fils de Dieu, qui avez eu peur dans les ténèbres, je vous supplie de me pardonner ! Je ne suis pas une rebelle. Vous m’avez pris mon enfant, mon doux petit garçon aux yeux bleus, et je vous ai offert ma désolation, et j’ai dit, comme au sacrifice de la messe, que cela était juste et raisonnable, équitable et salutaire… Vous savez que je n’ai point d’estime pour moi-même, que je me regarde vraiment comme une petite chose faible et triste. Guérissez-moi, fortifiez-moi, éloignez de moi, si c’est votre volonté, le calice de cette amertume… Cette eau, mon Sauveur, cette eau vive que vous promîtes à la Samaritaine prostituée, donnez-la-moi, pour que je sois du nombre de ceux qui vivront toujours, pour que je la boive, pour que je m’y baigne, pour que je m’y lave, pour que je sois un peu moins indigne du noble époux que vous m’avez choisi et que ma tristesse décourage !…
Léopold vient d’entrer et Clotilde s’est précipitée dans ses bras.
— Mon cher ami ! mon bien-aimé ! ne t’afflige pas de me voir pleurer. Ce sont des larmes de tendresse. J’ai tant de chagrin d’être pour toi une mauvaise femme ! Je demandais à Dieu de me rendre meilleure… Comme tu es pâle ! mon Léopold, comme tu parais abattu !
On pourrait croire, en effet, qu’elle tient dans ses bras un fantôme. Ce n’est plus le flibustier, le condottière terrible, le fascinateur à la bouche close qui faisait trembler. Tout cela est loin. Quelque chose de très puissant a dompté ce fauve. C’est la douleur, sans doute, une certaine douleur. Seulement il a fallu que ce breuvage, que ce philtre lui fût présenté par l’enchanteresse miséricordieuse dont il est devenu captif.
Au contraire de Clotilde, il a beaucoup vieilli, bien qu’il ait à peine quarante ans. Sa tête est devenue grise et ses yeux, épuisés par ses travaux d’enluminure, ont perdu cette fixité inquiétante qui les faisait ressembler à ceux d’un tigre. La face a gardé toute son énergie, mais s’est démasquée de cette raideur cruelle, tétanique, suggérant l’idée d’une âme garrottée par le désespoir.
— Rassure-toi, ma Clotilde, grâce à Dieu et à tes prières, je n’ai pas de nouveau sujet de peine, dit-il, d’une voix que ses anciens amis ne reconnaîtraient pas, tant elle est douce, et que brise, par moments, l’émoi de son cœur, lorsqu’il prononce le nom de sa femme.
Il la serre sur sa poitrine, comme un naufragé serre une épave que le brasillement de la Voie lactée rendrait lumineuse, et un peu après :
— En revenant de mes courses, j’ai été m’agenouiller à Saint-Pierre, puis j’ai visité nos tombes, et je sens que nous ne serons pas abandonnés, ajoute-t-il, regardant le pauvre gîte où ils vivent, on ne sait comment, depuis des mois. Car ils sont très malheureux.
III
Leur mariage avait été un poème bizarre et mélancolique. Dès le lendemain de la mort de son protecteur, Clotilde était retombée dans la misère.
Un psychologue fameux, enfant de pion par droit de naissance et d’une jeunesse éternellement désarmante, a décidé souverainement que les douleurs des pauvres ne sauraient entrer en comparaison avec les douleurs des riches, dont l’âme est plus fine et qui, par conséquent, souffrent beaucoup plus.
L’importance de cette appréciation de valet de chambre est indiscutable. Il saute aux yeux que l’âme grossière d’un homme sans le sou qui vient de perdre sa femme est amplement réconfortée, tranchons le mot, providentiellement secourue par la nécessité de chercher, sans perdre une heure, un expédient pour les funérailles. Il n’est pas moins évident qu’une mère sans finesse est vigoureusement consolée par la certitude qu’elle ne pourra pas donner un linceul à son enfant mort, après avoir eu l’encouragement si efficace d’assister, en crevant de faim, aux diverses phases d’une maladie que des soins coûteux eussent enrayée.