La Femme pauvre (page 16)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Femme pauvre · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On pourrait multiplier ces exemples à l’infini, et il est malheureusement trop certain que les subtiles banquières ou les dogaresses quintessenciées du haut négoce qui s’emplissent de gigot d’agneau et s’infiltrent de précieux vins, en lisant les analyses de Paul Bourget, n’ont pas la ressource de cet éperon.

Clotilde, qui ne savait pas un mot de psychologie et qu’une longue pratique de la pauvreté parfaite aurait dû blinder contre l’affliction du cœur, — exclusivement dévolue à l’élégance, — eut, cependant, l’inconcevable guignon de souffrir autant que si elle avait possédé plusieurs meutes et plusieurs châteaux. Il y eut même, dans son cas, cette anomalie monstrueuse que les affres du dénûment, loin d’atténuer son chagrin, l’aggravèrent d’une manière atroce.

Bravement, elle entreprit de gagner sa vie. Mais la pauvre fille en était peu capable. Son nom, d’ailleurs, ne la recommandait pas. Elle était devenue une héroïne de cour d’assises, proie désignée au sadisme ambiant. Puis, elle avait tellement sur sa figure la plaie de sa vie, le carnage de ses entrailles, la transfixion de son sein !…

Nulle assistance possible ou acceptable du côté de ses amis. Vers le même temps, Marchenoir se débattait plus que jamais lui-même entre les griffes du Sphinx aux mamelles de bronze et au ventre creux, dont il ne put jamais déchiffrer l’énigme et qui a fini par le dévorer.

Quant à Léopold, une pudeur, qu’elle n’expliquait pas, s’opposait à ce qu’elle voulût tenir de lui un secours quelconque, malgré les plus pressantes et les plus respectueuses supplications. Ce fut au point qu’elle se déroba complètement et que les deux fidèles perdirent sa trace plus d’un mois.

Mois terrible qu’elle croyait avoir été le plus douloureux de son existence ! Lasse de démarches toujours vaines chez des bourgeois uniformément crapuleux qui n’avaient à lui offrir que des outrages, elle passait les journées dans les églises ou sur la tombe de l’infortuné Gacougnol.

Le front appuyé sur la table tumulaire et l’inondant de ses larmes, elle se disait, avec une profondeur sentimentale qui n’aurait pas manqué de paraître superstitieuse, qu’il était bien effrayant que le premier être qui l’avait aimée, comme un chrétien, eût été condamné à payer de sa vie cette charité et qu’un autre, sans doute, aurait le même sort.

Telle était la raison qui l’avait déterminée à fuir Léopold. Elle sentait confusément qu’il y a des créatures humaines, surtout dans le camp des pauvres, autour desquelles s’accumulent et se condensent des forces néfastes, on ignore par quel insondable décret de justice commutative, de même qu’il y a des arbres sur qui tombe invariablement la foudre. Elle était peut-être une de ces créatures, — dignes d’amour ou de haine ? c’est Dieu qui le sait, — et elle devinait aisément que le dur corsaire drapé de flammes qu’elle avait vu dans son rêve n’était que trop disposé à prendre contact.

Un jour, enfin, le 14 juillet 1880, elle vint s’asseoir, épuisée, sur un banc du Luxembourg. Elle avait donné, la veille, ses derniers sous à un logeur de très bas étage et ne pouvait plus acheter le morceau de pain qu’elle mangeait ordinairement dans la rue. À peine vêtue, n’ayant gardé des deux ou trois toilettes offertes par l’ami défunt que le strict nécessaire ; sans gîte maintenant et sans pâture, elle se voyait désormais livrée à Dieu seul, — comme une Chrétienne à un Lion.

Elle venait d’entendre à Saint-Sulpice une de ces messes basses qui s’expédièrent fébrilement, ce jour-là, dans toutes les églises paroissiales, impatientes de fermer leurs portes à triple tour.

Il était environ dix heures du matin. Le jardin était à peu près désert et le ciel d’une douceur merveilleuse.

Le soleil faisait semblant de se diluer, de s’extravaser dans un bleu mitraillé d’or que noyait à l’horizon une lactescence d’opale.

Les puissances de l’air paraissaient en complicité avec la canaille dont c’était le grand jubilé. Le solstice tempérait ses feux, pour que six cent mille goujats se soûlassent confortablement au milieu des rues transformées en cabarets ; la rose des vents bouclait son pistil, ne laissant flotter qu’un léger souffle pour l’ondulation des oriflammes et des étendards ; les nuages et le tonnerre étaient refoulés, pourchassés au delà des monts lointains, chez les peuples sans liberté, pour que les bombes et les pétards de l’Anniversaire des Assassins pussent être ouïs exclusivement sur le territoire de la République.

Cette fête, vraiment nationale, comme l’imbécillité et l’avilissement de la France, n’a rien qui l’égale dans l’histoire de la sottise des hommes et ne sera certainement jamais surpassée par aucun délire.

Les boucans annuels et lamentables qui ont suivi ce premier anniversaire ne peuvent en donner l’idée. Il leur manque la bénédiction d’En Bas. Elles ne sont plus activées, actionnées par cette force étrangère à l’homme que Dieu, quelquefois, déchaîne, pour un peu de temps, sur une nation, et qui pourrait s’appeler l’Enthousiasme de l’Ignominie.

Qu’on se rappelle cette hystérie, cette frénésie sans camisole qui dura huit jours ; cette folie furieuse d’illuminations, de drapeaux, jusque dans les mansardes où s’accroupissait la famine ; ces pères et ces mères faisant agenouiller leurs enfants devant le buste plâtreux d’une salope en bonnet phrygien qu’on trouvait partout ; et l’odieuse tyrannie de cette racaille que ne menaçait aucune force répressive.

Dans les autres fêtes publiques, à la réception d’un empereur, par exemple, et lorsque les républicains les plus fiers s’écrasent aux roues du potentat, il est trop facile d’observer que chacun ment effrontément, et tant qu’il peut, aux autres et à lui-même.

Ici, on se trouva en présence de la plus effroyable candeur universelle. En glorifiant par des apothéoses jusqu’alors inouïes la plus malpropre des victoires, cette multitude fraîchement vaincue se persuada, en vérité, qu’elle accomplissait quelque chose de grand, et les rares protestations furent si aphones, si indistinctes, si submergées par le déluge, qu’il n’y eut, sans doute, que le grand Archange penché sur son glaive, Protecteur, quand même, de la parricide Enfant des Rois, qui les pût entendre !

Clotilde regardait ces choses, comme une bête mourante regardait un halo autour de la lune. Dans l’espèce de torpeur que lui procurait l’exténuation de son corps et de son âme, elle se prit à rêver d’une allégresse religieuse qui se serait tout à coup précipitée en torrents sur la Ville immense. Ces pavois, ces fleurs, ces feuillages, ces arcs de triomphe, ces cataractes de feu qui s’allumeraient au crépuscule, tout cela, c’était pour Marie !!!

Sans doute, à ce moment de l’année ecclésiastique, il n’y avait aucune solennité liturgique de premier ordre. N’importe, la France entière, ce matin, s’était réveillée toute sainte et, pour la première fois, se souvenant que, jadis, elle avait été donnée authentiquement, royalement, à la Souveraine des Cieux par quelqu’un qui en avait le pouvoir, il avait fallu qu’à l’instant même elle fît éclater et rugir son alléluia de deux cents ans !

Alors, éperdue, n’ayant sous la main que les simulacres de la Révolte, les simulacres de la Bêtise et les simulacres de l’Idolâtrie, elle les avait jetés aux pieds de la Vierge Conculcatrice, comme l’Antiquité chrétienne renversait aux pieds de Jésus les autels des Dieux.

L’Église bénirait tout cela, quand elle pourrait et comme elle pourrait. Mais la vieille Mère a le pas pesant, et l’Amour grondait si fort dans les cœurs qu’il n’y avait pas moyen de l’attendre, car ce jour, de vingt-quatre heures seulement, ne reviendrait plus jamais, ce jour sans pareil où tout un peuple mort et puant sortait du tombeau !…

Une ombre passa sur ce songe et la vagabonde releva la tête. Léopold était devant elle.

IV

Deux cris et deux êtres dans les bras l’un de l’autre. Mouvement involontaire, instinctif, que rien n’aurait fait prévoir et que rien n’eût été capable d’empêcher.

Au contraire de ce qu’on pourrait croire, ce fut l’homme qui se ressaisit le premier.

— Mademoiselle, balbutia-t-il en se dégageant, pardonnez-moi. Vous voyez que je suis devenu complètement fou.

— Moi aussi, alors, répondit Clotilde, qui laissa retomber doucement ses bras. Mais non, nous ne sommes fous ni l’un ni l’autre et nous n’avons que faire de nous excuser. Nous nous sommes embrassés comme deux amis très malheureux, voilà tout… Permettez-moi de me rasseoir, je vous prie, car je suis bien lasse… Je ne vous cherchais pas, Monsieur Léopold, c’est Dieu sans doute qui a voulu notre rencontre.

Léopold s’assit auprès d’elle. Il avait la mine passablement ravagée et paraissait, en ce moment, hors de lui-même. Il la considéra quelque temps, les lèvres tremblantes, à la fois ravi et hagard, ayant l’air de la respirer comme un parfum dangereux. Enfin il se décida :

— Vous ne me cherchiez pas, je ne le sais que trop… Vous êtes malheureuse, je le vois bien, ma pauvre petite… Mais pourquoi dites-vous que nous sommes deux malheureux ?

— Hélas ! Il m’a suffi de vous regarder. Aussitôt je me suis sentie fondre de pitié et j’aurais voulu vous faire entrer dans mon cœur !

Elle leva sur lui des yeux sublimes. Puis, ses paupières battirent. Devenue trop lourde, sa tête s’inclina, tomba sur la poitrine bouleversée de cet homme et, d’une voix tout à fait éteinte qui ressemblait à un souffle, elle murmura :

— Je meurs de faim, mon Léopold, donne-moi à manger.

L’amoureux pensa que tout l’azur et tout l’or du ciel croulaient sur lui et autour de lui. Le sable du jardin lui parut une jonchée de diamants aux feux tabifiques dont il fut criblé. Une seconde, les fracas puissants de la Volupté, de la Compassion qui déchire, de la Tendresse infinie, tordues en un seul carreau, le foudroyèrent.

Mais ce farouche, qui avait vaincu le désert, se dressa au milieu du foudroiement et, d’un bond, porta le fragile corps dans une voiture vide qui passait.

— Gare Montparnasse ! commanda-t-il d’un coup de gueule si despotique, appuyé d’un regard si lourd, que le frémissant cocher, supposant une conflagration planétaire, partit au galop.

Une heure après, on déjeunait en tête à tête, loin des bruits, sous un berceau de verdure. Ainsi recommençait pour Clotilde la péripétie du début de ses relations avec Gacougnol, mais combien les circonstances étaient changées !

Il n’y avait pas à dire, elle s’était elle-même spontanément trahie, et n’en éprouvait que de la joie, une joie immense, une joie à donner la mort !

Comment le croire ? Il lui avait suffi de rencontrer Léopold pour sentir qu’elle ne s’appartenait absolument plus, pour que disparussent les craintes, les pressentiments de malheur, les fantômes impitoyables qui l’avaient tant obsédée…

Un seul point, très essentiel, il est vrai, reliait les deux aventures. Dans l’une et l’autre, un homme avait eu pitié de sa détresse. Seulement, ici, dans ce lieu aimable et solitaire, elle était en présence d’un être qui l’adorait et qu’elle adorait. Pour la première fois, elle se souvint de Gacougnol sans trop souffrir. « Mon enfant, lui avait-il dit, prenez avec simplicité ce qui vous arrive d’heureux. » Ces mots lui étaient restés avec bien d’autres. Ils lui traversaient l’esprit comme de la lumière, tandis qu’elle contemplait son compagnon, et il lui semblait que la plus subtile essence des choses que Dieu a formées s’en venait vers elle pour la caresser, pour l’enivrer.

Quant à Léopold, le bonheur l’avait fait semblable à un enfant.

— Vous êtes ma fête nationale, disait-il, car il n’osait encore la tutoyer, vous êtes l’illumination de mes yeux, vous êtes mes couleurs de victoire pour lesquelles je voudrais mourir, et votre voix chère est une fanfare qui me ressusciterait d’entre les morts. Vous êtes ma Bastille, etc., etc.

Bénie soit la misère, ajoutait-il, la sainte misère du Christ et de ses Anges qui vous a jetée sur le chemin de ce tigre affamé de vous, qui vous a forcée de vous rendre à moi, sans que j’eusse rien fait ni voulu faire pour vous avoir à ma merci !

Clotilde répondait moins follement, mais avec une telle sollicitude d’amour, un accent de dilection si pénétrant et si pur que le pauvre pirate en tremblait.

À la fin du repas, cependant, il parut se recueillir. Des stratus de mélancolie s’amassèrent, de plus en plus sombres, sur son visage. Elle, très anxieuse, l’interrogea.

— Le moment est venu, déclara-t-il, de vous dire tout ce que ma femme a le droit de savoir.

La touchante et naïve créature prit une de ces mains redoutables qui avaient peut-être tué des hommes, la retourna sur la table, plongea sa figure dans cette main qu’elle remplit aussitôt de larmes, s’offrant ainsi comme un fruit mûr qu’on peut écraser et, sans changer de posture :

— Votre femme ! dit-elle, ah ! mon ami, j’étais si heureuse d’oublier, un instant, tout le passé ! Ne savez-vous donc pas vous-même que la pauvresse n’a rien à vous donner, absolument rien ?

D’un geste lent il releva cette face noyée, la baisa au front et répondit :

— La pauvresse dont tu parles me suffit, ma bien-aimée. Tu n’as point d’aveux à me faire. Le jour où nous commençâmes à nous connaître, tu exigeas noblement de notre ami qu’il me racontât ce que tu lui avais raconté toi-même, et il a obéi. Tu es ma femme, je l’ai dit une fois pour toutes. Mais avant qu’un prêtre nous ait bénis tu dois m’entendre. Si mon histoire te paraît trop abominable, tu me le diras très simplement, n’est-ce pas ? et je serai encore trop heureux de ces quelques heures divines !

Clotilde, la joue appuyée sur ses deux mains jointes, les yeux humides, et belle comme le premier jour du monde, l’écoutait déjà.

V

Je suis à peu près célèbre et personne ne sait mon nom. Je veux dire mon nom de famille, celui qui n’est pas imprimé dans l’âme et qu’on laisse à d’autres, quand on meurt. Mes amis ne le connaissent pas et Marchenoir lui-même l’ignore.

Ce nom qui appartient à l’histoire et qui me fait horreur, je serai forcé, si nous nous marions, de le livrer aux gens de la municipalité. Ils l’inscriront sur leur registre, entre celui d’un marchand de volailles et celui d’un croque-mort, et ils l’afficheront à la porte de leur mairie. Les curieux apprendront ainsi que vous êtes coiffée par moi d’une des plus anciennes couronnes comtales qu’il y ait en France. J’espère qu’on l’aura oublié au bout de huit jours. Laissons cela.

Voici mon histoire ou mon roman que je vais expédier sans phrases, car ces souvenirs me tuent.

Mon père était un homme brutal et d’un orgueil terrible. Je ne me souviens pas d’avoir reçu de lui une caresse ni une parole affectueuse, et sa mort a été pour moi une délivrance.

Quant à ma mère, dont je ne puis me rappeler les traits, on m’a dit qu’il l’avait assassinée à coups de pied dans le ventre.

J’avais une sœur illégitime, un peu plus âgée que moi, élevée, depuis sa naissance, au fond d’une province. Je ne l’ai connue que lorsque j’étais déjà tout à fait un homme. On ne m’en parlait jamais. Notre père, qui aurait pu la reconnaître, avait pris sur lui de me priver de cette affection.

J’ai donc vécu aussi seul qu’un orphelin, livré aux domestiques, d’abord, puis envoyé dans un lycée où on me laissa croupir des années. Naturellement enclin à la mélancolie, une pareille éducation n’était pas pour me dilater le cœur. Je doute qu’il y ait jamais eu un enfant plus sombre.

Parvenu à l’adolescence, je me mis à faire la noce, la plus imbécile et la plus lugubre des noces, je vous prie de le croire, jusqu’au jour, marqué par un effroyable destin, où je fis la connaissance d’une jeune fille que je nommerai… voyons ! Antoinette, si vous voulez.

Ne me demandez pas son portrait. Elle était très belle, je crois. Mais il y avait en cette créature, d’ailleurs innocente, quoique rencontrée pour ma damnation, une force perverse, une affinité mystérieuse et irrésistible qui me soutira le cœur.

Dès le premier regard que nous échangeâmes, je sentis que j’avais les fers aux pieds, les fers aux mains, et sur les épaules un carcan de fer. Ce fut un amour noir, dévorant, impétueux comme un bouillon de lave,… et presque aussitôt partagé.

… Elle devint ma maîtresse, vous entendez bien ? Clotilde, ma maîtresse ! reprit le narrateur, après un silence, la face crispée, et de l’air d’un marin qui entendrait rugir le Maelstrom.

Des circonstances très singulières qu’un démon, sans doute, calcula, ne permirent pas que notre conscience fût sollicitée une minute, par des pensées ou des considérations étrangères à notre délire, qui était vraiment une chose inouïe, une frénésie de damnés.

Quelque invraisemblable que cela puisse paraître, nous ne savions à peu près rien l’un de l’autre. Nous nous étions vus, pour la première fois, dans un lieu public où j’avais eu l’occasion de lui rendre un service insignifiant dont je sus me prévaloir pour me présenter chez elle.

Vivant à peu près indépendante auprès d’une vieille dame en enfance qui se disait sa tante maternelle, il nous fut loisible de nous empoisonner l’un de l’autre, et nous ne connûmes pas d’autre souci.

Un jour, néanmoins, la duègne eut l’air de se réveiller et me pria, d’un ton bizarre, de vouloir bien lui faire connaître l’objet de mes visites continuelles.

— Mais, Madame, lui dis-je, ne le savez-vous donc pas ? C’est mon intention formelle, aussi bien que mon désir le plus vif, d’épouser Mademoiselle votre nièce le plus tôt possible. Je crois savoir qu’elle partage mes sentiments et j’ai l’honneur de vous demander officiellement sa main.

La demande était tardive, ridicule et, à tous les points de vue, fort irrégulière. Cependant, je ne mentais pas.

À ces mots, elle poussa un grand cri et prit la fuite en se couvrant de signes de croix, comme si elle avait vu le diable.

Antoinette n’était pas là pour me donner une explication ou s’étonner avec moi, et je dus me retirer…

Je ne l’ai jamais revue, la pauvre Antoinette ! Il y a de cela vingt ans, et je ne saurais dire aujourd’hui si elle est vivante ou morte…

Il s’arrêta une seconde fois, n’ayant plus de forces.

Clotilde fit le tour de la table et vint se mettre à côté de lui.

— Mon ami, lui dit-elle, posant la main sur son épaule, mon cher mari, toujours et quand même, n’allez pas plus loin. Je n’ai pas besoin de confidences qui vous font souffrir et je ne suis pas un prêtre pour entendre votre confession. Ne vous ai-je pas dit que nous sommes deux malheureux ? Je vous en supplie, ne gâtons pas notre joie.

— Il me reste, continua l’homme avec autorité, à vous faire le récit de la scène terrible du lendemain.

Mon père me fit appeler. Je verrai toute ma vie l’abominable figure dont il m’accueillit. C’était un grand vieillard, couleur de tison, d’une soixantaine d’années, étonnamment vigoureux encore et fameux par des prouesses de divers genres dont quelques-unes, je crois, furent assez peu honorables.

Il avait fait la guerre, pour son plaisir, en divers pays du monde, particulièrement en Asie, et passait pour le plus féroce brigand que nous eût légué le Moyen Âge.

Le trait le plus saillant de son caractère était une impatience chronique, un mécontentement perpétuel qui devenait de la rage à la plus légère contradiction. Aussi incapable de longanimité que de pardon, héros couvert de sang d’un très grand nombre de duels où il avait été horriblement et scandaleusement heureux, cette brute méchante, qu’il aurait fallu traquer avec des meutes et assommer dans un lieu maudit, étalait, en outre, des mœurs d’un sadisme épouvantable. Nous sommes, paraît-il, une race bâtarde qui a donné pas mal de monstres.

Je dois reconnaître, pourtant, qu’il est mort, en 1870, d’une manière qui a pu racheter une partie de ses crimes. Il s’est fait tuer dans les Vosges, à la tête d’une compagnie franche qu’il commandait en casse-cou, et on raconte qu’il vendit sa peau très cher.

— Monsieur, cria-t-il, dès qu’il m’aperçut, j’ai l’honneur de vous dire que vous êtes un parfait drôle.

À cette époque j’avais déjà une fort belle crête et cette injure me parut impossible à supporter. Je répliquai donc sur-le-champ :

— Est-ce pour m’adresser des compliments de ce genre que vous m’avez fait venir, mon père ?

Je crus qu’il allait me sauter à la gorge. Mais il se ravisa.

— Je devrais vous gifler à tour de bras pour cette insolence, dit-il. Je réglerai ce compte une autre fois. Pour le moment, nous avons à causer. Vous avez déclaré hier à une personne respectable qui a cru devoir m’avertir, votre intention d’épouser à bref délai, avec ou sans mon consentement, cela va sans dire, une certaine jeune fille. Est-ce vrai ?

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