La Femme pauvre (page 17)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Femme pauvre · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Parfaitement exact.

— Charmant ! Vous auriez eu le toupet d’affirmer aussi que cette jeune fille partage vos sentiments très purs ?

— Je ne sais jusqu’à quel point mes sentiments peuvent être qualifiés de purs, mais je crois être certain, en effet, qu’on ne les dédaigne pas.

— Ah ! ah ! vous en êtes certain. J’ai été pourtant aussi bête que ça, quand j’avais votre âge. Eh bien ! mon garçon, j’ai le regret de vous l’apprendre, ce morceau n’est pas pour votre bec… Voici une lettre que vous porterez vous-même, s’il vous plaît, à un de mes vieux camarades qui habite Constantinople. Je le prie de compléter votre éducation. Vous allez faire vos malles rapidement et vous partirez dans une heure.

Une montée de colère me suffoqua, d’entendre parler ainsi de ce que j’adorais. Puis, sans pouvoir deviner la véritable pensée de ce monstre, je le connaissais trop bien pour ne pas sentir que le ton de sarcasme qu’il affectait cachait quelque chose d’horrible, mais combien horrible ! grand Dieu ! comment aurais-je pu le prévoir ? Je pris la lettre et la déchirai en plusieurs morceaux.

— Partir dans une heure ! m’écriai-je, hurlant comme un sauvage. Tenez ! voilà le cas que je fais de vos ordres et voilà mon respect pour votre correspondance ! Oh ! vous pouvez m’assassiner comme vous avez assassiné ma mère et comme vous avez assassiné tant d’autres. Ce sera plus facile que de me dompter.

— Fils de chienne ! gronda-t-il, courant sur moi.

Je n’avais pas le temps de fuir et je me croyais déjà mort, lorsqu’il s’arrêta. Voici ses paroles exactement, ses paroles impies, exécrables, venues de l’Abîme :

— Cette Antoinette avec qui tu as couché, triste cochon, et que j’ai fait élever moi-même, avec tant de soin, par une vieille cafarde, pour qu’un jour elle devînt mon petit succube le plus excitant, sais-tu qui elle est ? Non, n’est-ce pas ? tu ne t’en doutes guère, ni elle non plus. J’étais informé, heure par heure, de ce qui se passait entre vous deux. Mais il ne me déplaisait pas que l’inceste préparât l’inceste, car je suis son père et tu es son frère !…

Clotilde ! éloignez-vous un peu, je vous prie… J’arrachai du mur une arme chargée et je tirai sur ce démon, sans l’atteindre. J’allais recommencer, lorsqu’un domestique, accouru au bruit, me saisit à bras-le-corps. En même temps, je recevais sur la tête un coup formidable et je perdis connaissance.

Cette histoire vous fait peur, Clotilde. Elle est banale, cependant. Le monde ressemble à ces cavernes d’Algérie où s’empilaient, avec leur bétail, des populations rebelles qu’on y enfumait pour que les hommes et les animaux, suffoqués et rendus fous, se massacrassent dans les ténèbres. Les drames tels que celui-ci n’y sont pas rares. On les cache mieux, voilà tout. Le parricide et l’inceste, pour ne rien dire de quelques autres abominations, y prospèrent, Dieu le sait ! à la condition d’être discrets et de paraître plus beaux que la vertu.

Nous étions des effrénés, nous autres, et le monde scandalisé nous condamna, car notre querelle avait eu des auditeurs qui la colportèrent. Mais que m’importait le blâme d’une société de criminels et de criminelles dont je connaissais l’hypocrisie ?

Deux jours après, je m’engageai pour servir dans les colonies et on n’entendit plus parler de moi. Plût à Dieu que j’eusse pu m’oublier moi-même !

J’ai appris que la malheureuse, dont je me suis interdit de prononcer le vrai nom, s’était sauvée dans un monastère cistercien de la plus rigide observance et qu’on l’avait admise, malgré tout, à prendre le voile. Privé à la fois d’une amante et d’une sœur, indistinctement effroyables, il n’y avait plus devant moi qu’une existence de torturé.

Devenu soldat, je sollicitai les postes les plus dangereux, espérant me faire tuer pour en finir vite, et me battis en déchaîné. Je ne réussis qu’à obtenir de l’avancement.

Un jour, mon cancer me faisant souffrir plus que jamais, je courus me cacher au fond d’un bois et, d’une main ferme, le canon du revolver à la tempe, je tirai comme sur une bête enragée. Vous pouvez voir ici la cicatrice qui n’a, certes, rien de glorieux… La mort ne voulut pas de moi et n’en a jamais voulu. Pourtant je vous assure qu’aucun misérable ne l’a plus avidement cherchée.

Vers le commencement de l’odieuse campagne franco-allemande, on me fit officier pour me récompenser de l’acte de démence que voici.

Une batterie très meurtrière nous écrasait. Avec une promptitude inconcevable, incompréhensible, j’attelai quatre chevaux à une voiture d’ambulance qui attendait son chargement d’estropiés. Aidé de deux hommes que j’éperonnais de ma folie, je fis avaler par force à chacun de ces animaux cabrés de terreur une énorme quantité d’alcool, puis, bondissant sur le siège et sabrant les croupes, j’arrivai en quelques minutes, comme la foudre et la tempête, sur les fourgons bavarois que je réussis à faire sauter. Il y eut une espèce de cataclysme où plus de soixante Allemands laissèrent leurs carcasses. Et moi, qui aurais dû être foudroyé le premier, réduit en charpie, je fus retrouvé, le soir, à peine contusionné, sous un magma de tripes de chevaux, de cervelles d’hommes, de débris sanglants ou calcinés.

La guerre finie et mon père mort, je réalisai sa damnée fortune et l’employai tout entière, sans en réserver un centime, à l’organisation d’une caravane expéditionnaire au cœur de l’Afrique centrale, dans une région inexplorée jusqu’alors, entreprise des plus audacieuses dont j’avais le projet depuis longtemps.

Le peu que vous en avez appris chez Gacougnol, qui se plaisait à m’interroger, a pu vous faire entrevoir tout le poème. La plupart de mes compagnons y sont restés. Une fois de plus, la mort, prise de force, violée avec rage, bafouée comme une macaque, m’a dit : Non ! et s’est détournée de moi en ricanant.

Revenu sans le sou, j’ai essayé de tromper mon vautour. D’aventurier, je me suis fait artiste. Cette transposition, radicale en apparence, de mes facultés actives, semblait avoir, au contraire, exaspéré sa fureur, quand vous apparûtes, enfin, ô Clotilde ! sur ma route affreuse…

J’ignore ce que votre cœur décidera, après ce que vous venez d’entendre, mais si je vous perds maintenant, ma situation sera cent fois plus épouvantable. Ne m’abandonnez pas ! Vous seule pouvez me sauver !

Clotilde s’était rapprochée du malheureux jusqu’à le tenir presque dans ses bras. Il se laissa crouler à terre, mit sa tête sur les genoux de la simple fille, et ses yeux, qu’on aurait pu croire plus arides que les citernes consumées dont est parlé dans le Prophète lamentateur, devinrent des fontaines. Les sanglots suivirent, de rauques et de lourds sanglots, venus des endroits profonds, qui le secouèrent comme un roulis.

La pauvresse, très doucement et sans parler, lissa du bout de ses doigts la crinière de ce lion affligé, attendit que la véhémence des pleurs se fût amortie, ensuite se pencha tout à fait vers lui, à la manière des fleurs qui n’en peuvent plus d’être sur leur tige, et, brisée elle-même de tendresse, emprisonnant des deux mains cette tête chère, lui dit à l’oreille :

— Pleure, mon bien-aimé, tant que tu pourras et tant que tu voudras. Pleure chez moi, pleure au fond de moi, pour ne plus jamais pleurer, sinon d’amour. Nul ne te verra, mon Léopold, je te cache et je te protège…

Tu m’as demandé ma réponse. La voici Je suis incapable de vivre et même de mourir sans toi. Rentrons ce soir, pleins d’allégresse, dans ce Paris éblouissant. C’est pour nous qu’on l’illumine et qu’on le pavoise. Pour nous seuls, je te le dis, car il n’y a pas de joie comme notre joie et il n’y a pas de fête comme notre fête. C’est ce que je ne comprenais pas, sotte que j’étais ! quand nous nous rencontrâmes, il y a quelques heures, dans le bienheureux jardin.

… Écoute-moi, maintenant, mon amour. Tu iras trouver, demain, un pauvre prêtre que je t’indiquerai. Il a le pouvoir d’arracher de ta poitrine ce vieux cœur qui te fait tant souffrir et de te donner à la place un cœur nouveau… Après cela, si tu es diligent, qui sait ? nous recevrons peut-être le sacrement de mariage avant qu’aient disparu les derniers drapeaux et que se soient éteints les derniers lampions…

Ces deux êtres comme on n’en voit pas se marièrent, en effet, une semaine plus tard.

VI

La belle Heure des Noces ! Ne serait-ce pas ici le lieu de citer cet épithalame sombre que Marchenoir écrivait, plusieurs années avant d’être l’un des témoins de Clotilde à son mariage, et qui dut, alors, lui revenir bien étrangement.

« Vous vous souviendrez, ma belle, quand les convives du festin des noces auront disparu et que vous serez seule avec votre époux, — n’est-ce pas ? vous vous souviendrez, peut-être, de cet invité mystérieux qui n’avait pas la robe nuptiale et qui fut jeté dans les Ténèbres extérieures.

« Les pleurs et le grincement des dents du misérable étaient si forts qu’on les entendait à travers le mur et que les portes lamées de bronze tremblaient sur leurs gonds, comme si une rafale puissante les eût assiégées.

« Vous ne savez pas qui était cet individu et je ne le sais pas plus que vous, en vérité. Cependant, il me sembla que sa plainte remplissait la terre. Une minute, je vous le jure, une certaine minute, j’ai pensé que c’était là le gémissement de tous les captifs, de tous les exclus, de tous ceux qu’on abandonne, car tel est l’accompagnement nécessaire de la joie d’une épousée. L’espèce humaine est si désignée pour souffrir que la permission donnée à un seul couple d’être heureux, une heure, n’est pas trop payée du cri d’agonie d’un monde.

« Mais voici que votre maître, grelottant et pâle de désir, vous prend dans ses bras. Quelque chose d’infiniment délicieux, je le suppose du moins, va s’accomplir.

« Jetez un dernier regard sur la pendule, et si c’est en votre pouvoir, priez Dieu qu’il éloigne de vous le mauvais ange des statistiques… Une minute vient de s’écouler. Cela fait environ cent morts et cent nouveau-nés de plus. Une centaine de vagissements et une centaine de derniers soupirs. Le calcul est fait depuis longtemps. Le compte est exact. C’est la balance du grouillement de l’humanité. Dans une heure, il y aura six mille cadavres sous votre lit et six mille petits enfants, tout autour de vous, pleureront par lierre ou dans des berceaux.

« Or, cela n’est rien. Il y a la multitude infinie de ceux qui ne sont plus à naître et qui n’ont pas encore assez souffert pour mourir. Il y a ceux qu’on écorche vivants, qu’on coupe en morceaux, qu’on brûle à petit feu, qu’on crucifie, qu’on flagelle, qu’on écartèle, qu’on tenaille, qu’on empale, qu’on assomme ou qu’on étrangle ; en Asie, en Afrique, en Amérique, en Océanie, sans parler de notre Europe délectable ; dans les forêts et dans les cavernes, dans les bagnes ou les hôpitaux du monde entier.

« Au moment même où vous bêlerez de volupté, des grabataires ou des suppliciés, dont il serait puéril d’entreprendre le dénombrement, hurleront, comme en enfer, sous la dent de vos péchés. Vous m’entendez bien ? De vos péchés ! Car voici ce que vous ne savez certainement pas, aimable fantôme.

« Chaque être formé à la ressemblance du Dieu vivant a une clientèle inconnue dont il est, à la fois, le créancier, et le débiteur. Quand cet être souffre, il paie la joie d’un grand nombre, mais quand il jouit dans sa chair coupable, il faut indispensablement que les autres assument sa peine.

« Fussiez-vous idiote, ce que je refuse de croire, vous êtes, néanmoins, une créature si précieuse que c’est tout juste, peut-être, si le saignement de dix mille cœurs suffira pour vous assurer cette heure d’ivresse. Cœurs de pères, cœurs de mères, cœurs d’orphelins, cœurs d’opprimés et de pourchassés ; cœurs déchirés, percés, broyés ; cœurs qui tombent au désespoir comme des meules dans un gouffre ; tout cela c’est pour vous seule. Votre jubilation est à ce prix.

« Sans que vous le sachiez, une armée d’esclaves travaille pour vous dans les ténèbres, à la façon de ces damnés qui fouillent le sol, au fond des puits noirs de la Belgique ou de l’Angleterre.

« Tenez ! en voilà un précisément qui était sur le dos, — comme vous-même en cet instant, — non pas dans des draps de dentelles, mais dans la boue. Monsieur votre père a tant fait la noce que ce vermisseau est peut-être un de vos frères, qui sait ? Il piquait au-dessus de sa tête pour détacher une de ces gemmes sombres et profitables qui font si tiède votre alcôve. Un bloc de houille est tombé sur lui, et voilà que son âme est devant Dieu ! Sa pauvre âme aveugle !… Le moment serait mal choisi, j’en conviens, pour réciter un De profundis.

« J’aurais, sans doute, peu de chances d’être écouté, si je vous parlais du monde invisible, du vaste monde silencieux et impalpable qui est sans caresses et sans baisers.

« Celui-là intéresse, peut-être, quelques chartreux en prière ou quelques agonisants, mais il est au moins superflu de le rappeler à deux chrétiens dont la digestion est heureuse et qui se pétrissent avec ardeur.

« Miseremini meî ! miseremini meî ! saltem vos, amici mei !… Ah ! ils peuvent crier, les Défunts qui souffrent, les Trépassés pour qui nul ne prie. Leur clameur immense qui secoue les Tabernacles du ciel vibre moins dans notre atmosphère que les pennules d’un moucheron ou la quenouille d’une araignée filandière…

— « Encore une étreinte ! mon bien-aimé ! s’il te reste quelque vigueur. » Ô la belle heure ! la belle nuit des noces ! et comme elle fait penser à ces Épousailles de la fin des fins, lorsqu’après le congédiement des mondes et des jours, l’Agneau de Dieu, vêtu de sa Pourpre, viendra au-devant de l’Épouse inimaginable !…

« Je sais bien, vous allez me dire que la vie serait impossible si on pensait continuellement à toutes ces choses, et qu’il n’y aurait plus une minute pour le bonheur. Je ne dis pas non. Cela dépend de ce que vous appelez Bonheur.

« Le Sacrement, je ne l’ignore pas, vous concède la permission de jouir de votre mari, et il serait téméraire de prétendre que l’acte par lequel vous allez peut-être concevoir un fils n’importe pas à la translation des globes.

« Je ne prétends rien, ô héritière de l’Éternité, sinon de vous suggérer une aperception telle quelle de l’Heure qui passe. L’Heure qui passe ! Voyez-vous ce défilé de soixante Minutes frêles aux talons d’airain dont chacune écrase la terre…

« Le recueillement de votre chambre nuptiale, savez-vous de quoi il est fait ? Je vais vous le dire. Il est fait de plusieurs milliards de cris lamentables si prodigieusement simultanés et à l’unisson, par chaque seconde, qu’ils se neutralisent d’une manière absolue et que cela équivaut à l’inscrutable Silence.

« En d’autres termes, c’est l’occasion, sans cesse renouvelée, pour votre Sauveur perpétuellement en croix, de proférer ce Lamma Sabacthani qui ramasse et concentre en lui tout gémissement, tout abandon, toute angoisse humaine et que, seul, peut ouïr, du fond de l’Impassibilité sans commencement ni fin, Notre Père qui est dans les cieux ! »

VII

Les trois premières années de mariage furent heureuses, au delà de ce qui peut être dit ou chanté sur les instruments ordinaires.

Léopold et Clotilde se fondirent tellement l’un dans l’autre qu’ils parurent n’avoir plus de personnalités distinctes.

Une Joie mélancolique, surnaturellement douce et calme, arrivait, chaque matin, pour eux seuls, d’une contrée fort inconnue. Laissant à leur porte toutes les poussières des chemins, toutes les rosées des bois ou des plaines, tous les arômes des monts lointains, elle les éveillait gravement pour le travail et le poids du jour.

L’âme de chacun d’eux frémissait alors, toute lumineuse, dans le regard de l’autre, comme on voit frémir un éphémère dans un rayon d’or. Félicité silencieuse, quasi monastique, à force de profondeur. Qu’auraient-ils pu se dire ? et à quoi bon ?

Ils ne voyaient presque personne. Marchenoir, décidément, livrait sa dernière bataille à une misère enragée de sa résistance de tant d’années et qui, après bien des mois d’une lutte épouvantable, devait l’assassiner par trahison au bord d’un torrent dont les vagues empuanties roulaient les monstres qu’il avait vaincus.

Il venait les voir quelquefois, sillonné de coups de foudre, pâle et conspué, la tête blanchie par l’écume des cataractes de la Turpitude contemporaine, mais plus impavide, plus indompté, plus invaincu, et remplissant la demeure tranquille des mugissements de sa colère.

— Pierre a de nouveau renié son Maître ! criait le prophète, au lendemain de l’expulsion des communautés religieuses. Pierre, qui « se chauffe dans le vestibule » de Dieu et qui est « assis en pleine lumière », ne veut rien savoir de Jésus, quand la « servante » l’interroge. Il a trop peur qu’on le soufflète, lui aussi, et qu’on lui crache au visage !

Combien en faudra-t-il encore de ces reniements, pour que se décide enfin à chanter le « Coq » de France ? Car c’est la France qui est désignée par le Texte Saint. La France dont le Paraclet a besoin ; la France où il se promène comme dans son jardin, et qui est la Figure la plus expressive du Royaume des cieux ; la France réservée, quand même, et toujours aimée par-dessus les autres nations, précisément parce qu’elle paraît être la plus déchue, et que l’Esprit vagabond ne résiste pas aux prostituées !

Ah ! si ce Pape, qui ne sait pas mieux que les vils accommodements de la politique, avait l’âme des Grégoire ou des Innocent ! que ce serait beau !

Voyez-vous Léon XIII jetant l’Interdit sur les quatre-vingts diocèses de France, un Interdit absolu, omni appellatione remota, jusqu’à l’heure où tout ce grand peuple sanglotant demanderait grâce.

… Entendez-vous, à minuit, le glas de ces cloches qui ne tinteront plus désormais. Le Cardinal-Archevêque, accompagné de son clergé, pénètre silencieusement dans la Cathédrale. D’une voix lugubre, les chanoines psalmodient, pour la dernière fois, le Miserere. Un voile noir cache le Christ. Les Reliques des Saints ont été transportées dans les souterrains. Les flammes ont consumé les derniers restes du Pain sacré. Alors, le légat couvert de l’étole violette, comme au jour de la Passion du Rédempteur, prononce à voix haute, au Nom de Jésus-Christ, l’Interdit sur la République Française…

À partir de ce moment, plus de messes, plus de Corps ni de Sang du Fils de Dieu, plus de chants solennels, plus de bénédictions. Les images des Martyrs et des Confesseurs ont été couchées par terre. On cessera d’instruire le peuple, de proclamer les vérités du Salut. Des pierres jetées du haut de la chaire, un peu avant qu’on ferme les portes, avertissent la multitude qu’ainsi le Tout-Puissant la repousse de sa présence. Plus de baptême, sinon à la hâte et dans les ténèbres, sans cierges ni fleurs ; plus de mariages, à moins que l’union ne soit consacrée sur des tombeaux ; plus d’absolution, plus d’extrême-onction, plus de sépulture !…

Je vous dis que la France ne pousserait qu’un cri ! Mourante de peur, elle comprendrait qu’on lui arrache les entrailles, elle se réveillerait de ses abominations comme d’un cauchemar, et le cantique de pénitence du vieux Coq des Gaulés ressusciterait l’univers !…

Les deux amis versaient « l’huile et le vin » de leur paix parfaite sur les plaies horribles de cet égorgé qui partait en les bénissant. Clotilde l’embrassait comme un frère, et Léopold, très peu riche, le secourait de quelque argent.

Ah ! il aurait bien voulu le retirer de cet inégal et mortel combat dont il prévoyait le dénouement ! Mais que faire ? Il sentait que les considérants ordinaires sont sans valeur pour juger un être si exceptionnel, et il était trop en dehors de sa voie pour s’associer à son destin.

Un jour, l’une des dernières fois qu’ils se virent, Marchenoir lui dit

— Nul ne peut me sauver. Dieu lui-même, par égard pour les quartiers pauvres de son ciel, ne doit pas permettre qu’on me sauve. Il est nécessaire que je périsse dans la sorte d’ignominie dévolue aux blasphémateurs des Dieux avares et des Dieux impurs. J’entrerai dans le Paradis avec une couronne d’étrons !

Paroles étonnantes qui le racontaient tout entier, ce grandiloque de boue et de flammes, et que, seul au monde, sans doute, il était capable de proférer !

Une chose à remarquer, c’était que Léopold, aussitôt après son mariage, avait subi des transformations incroyables. Ses allures, ses attitudes, son visage même, s’étaient modifiés.

Il était entré dans la vie conjugale, comme un corsaire gorgé de butin dans la boutique d’un changeur. Il avait versé là tout son bagage de monnaies étrangères et disparates, les unes tachées de rouille, les autres teintes de sang, et on lui avait donné, en retour, la quantité d’or que cela représentait, un petit fleuve d’or très pur qui ne reflétait qu’une seule image.

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