La Femme pauvre (page 18)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Femme pauvre · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Par un besoin passionné de se configurer à sa femme, sans doute aussi par l’effet de quelque débâcle intérieure dont elle avait été l’occasion, il avait adopté spontanément les pratiques pieuses de cette Vigilante du Livre Saint, à la lampe toujours allumée, et, peu à peu, était devenu un homme d’oraison.

S’en étonnera qui voudra ou qui pourra. Léopold était surtout un soldat, de l’espèce de ceux qu’on ne peut pas tuer. Il faut alors que Dieu s’en charge lui-même, et il les expédie à sa manière.

VIII

À sa manière. Assurément ce n’était pas une manière humaine, et le mot miracle aurait pu être employé sans extravagance.

Léopold avait été extrêmement loin de tout cela. Il est vrai que la hauteur de son caractère ne l’avait pas moins éloigné de l’antichambre ou de l’écurie du scepticisme. Il croyait, naturellement, spontanément, sans induction, comme tous les êtres faits pour commander. Son admiration sans réserve pour Marchenoir eût été, d’ailleurs, inexplicable autrement.

Mais les passions furieuses, qui avaient fait de lui, dès l’adolescence, leur château fort, n’avaient eu qu’à se montrer aux créneaux de sa formidable face pour mettre en fuite les velléités de recueillement ou de componction qui auraient tenté de s’approcher.

Délivré par Clotilde, en une seule fois, de tout ce qui pouvait faire obstacle à Dieu, il n’avait eu qu’à laisser toute grande ouverte la porte, si longtemps fermée, par où cette victorieuse était entrée dans son cœur. Alors, tout ce qui peut liquéfier le bronze des vieilles idoles s’était précipité derrière elle.

Il est raconté que le saint pape Deusdedit guérit un lépreux en lui donnant un baiser. Clotilde avait renouvelé le prodige, avec cette différence qu’elle-même avait été guérie en même temps que son lépreux, et que, désormais, ils n’avaient pas mieux à faire, l’un et l’autre, que de rendre grâces, à n’en plus finir, dans la pénombre d’une petite chapelle d’amour attiédie par une verrière de pourpre et d’or où la Passion du Christ était peinte.

De même qu’au Sacrement des malades, médecine du corps et de l’âme, dit le rituel, Léopold, béni par le prêtre, juxta ritum sanctæ Matris Ecclesiæ, avait été visité dans tous ses sens, touché comme d’une onction sur ses yeux cruels qui n’avaient pas vu la Face de pardon ; sur ses oreilles inattentives qui n’avaient pas entendu les « gémissements de l’Esprit-Saint » ; sur ses narines de bête féroce qui n’avaient pas odoré les fragrances de la Volupté divine ; sur le « sépulcre » de sa bouche qui n’avait pas mangé le Pain vivant ; sur ses mains violentes qui n’avaient pas aidé à porter la Croix du Seigneur ; sur ses pieds impatients qui avaient marché partout, excepté vers le Saint Tombeau.

Le mot, d’ailleurs si prostitué, de conversion, appliqué à lui, n’exprimait pas bien sa catastrophe. Il avait été pris à la gorge par Quelqu’un de plus fort que lui, emporté dans une maison de feu. On lui avait arraché l’âme et broyé les os ; on l’avait écorché, trépané, brûlé on avait fait de lui un mastic, une espèce de chose argileuse qu’un Ouvrier, doux comme la lumière, avait repétrie. Ensuite on l’avait jeté, la tête en avant, dans un vieux confessionnal dont les planches avaient craqué sous son poids. Et tout cela s’était accompli dans un même instant.

« … Des Splendeurs inconnues, la lumière des Yeux de Jésus, des Voix prodigieuse, des Harmonies qui n’ont pas de nom !… » a dit Rusbrock l’Admirable.

La littérature et l’art n’avaient été pour rien dans cette escalade. Ah ! non, par exemple. Léopold n’était pas de l’école des Rares qui découvrent tout à coup le catholicisme dans un vitrail ou dans un neume du plain-chant, et qui vont, comme Folantin, se « documenter » à la Trappe sur l’esthétique de la prière et le galbe du renoncement. Il ne disait pas, à l’instar de cet imbécile, qu’un service funèbre a plus de grandeur qu’une messe nuptiale, persuadé, jusqu’au plus intime de sa raison, que toutes les formes de la Liturgie sont également saintes et redoutables. Il ne pensait pas non plus qu’une architecture spéciale fût indispensable aux élans de la dévotion et ne songeait pas, une minute, à se demander s’il était sous un plein cintre ou sous un tiers-point, quand il s’agenouillait devant un autel.

Il croyait même, avec Marchenoir, que l’Art n’avait pas le plus petit mot à dire, aussitôt que Dieu se manifestait, et sa pente naturelle était dans le sens de l’Humilité profonde, ainsi qu’on a pu le vérifier historiquement chez la plupart des hommes d’action organisés pour le despotisme.

IX

La naissance, longtemps attendue, d’un fils fut un événement plus considérable que l’abolition définitive de la durée, pour ces deux buveurs d’extase. Ils se crurent mariés depuis quelques heures seulement et s’étonnèrent d’avoir ignoré l’Amour. Un gouffre nouveau s’ouvrit au fond de leur double abîme qu’ils pensaient être cousin germain des concavités du firmament.

Il faut laisser la monographie de telles ivresses aux jeunes bonshommes en condition littéraire, dont c’est l’office de divulguer impuissamment l’âme humaine à des maquereaux inattentifs. Ces deux êtres, plus grands, à coup sûr, qu’il n’est permis dans une société postérieure à tant de déluges, apparurent tout à coup privés d’haleine et pâles de sollicitude, penchés sur un petit pauvre.

Ils le nommèrent Lazare, du nom de ce Druide qu’on a déjà vu et que Léopold choisit pour parrain, de préférence à Marchenoir qui lui paraissait tout de même un arbre bien sombre pour abriter un berceau.

Clotilde, en vraie fille d’un peuple autrefois chrétien, ne voulut pas entendre parler de nourrice, intuitivement assurée que les mercenaires donnent, en même temps que leur lait, un peu de leurs âmes obscures ou contaminées aux Innocents qu’on leur abandonne, quand elles ont la bonté de ne pas les faire mourir.

Le petit Lazare, exceptionnellement vigoureux et beau, fut une fleur éclatante sur le sein de sa mère, et Léopold, qui aimait à travailler auprès d’eux, se persuada qu’un reflet infiniment doux de quelque clarté inconnue émanait de cette présence et se répandait sur sa peinture comme un duvet de lumière…

Les œuvres du grand artiste, à cette époque de sa vie, ses dernières œuvres, hélas ! ont la marque de cette péripétie sentimentale où disparurent les teintes violentes, les heurts farouches des tons, les séditions brusques de la couleur qui donnaient à ses enluminures plus qu’étranges une originalité si forte.

Peu à peu, tout se fondit, s’éteignit dans une espèce d’aqua-tinte pâteuse que délimitait un raide contour. Druide, un certain soir, se détourna d’une feuille que l’infortuné plaçait devant lui, feignit un étourdissement et regarda Clotilde avec des yeux si hagards qu’elle comprit que le malheur frappait à leur porte.

Léopold devenait aveugle. Du moins, il était menacé de le devenir.

Quelque temps auparavant, forcé de travailler une nuit, il avait tout à coup cessé de voir, comme si les deux grosses lampes qui l’éclairaient s’étaient brusquement éteintes. Attribuant le phénomène à un excès de fatigue, il s’était couché à tâtons et le matin, la clairvoyance revenue, s’était borné à en parler avec insouciance, affectant de croire que c’était une chose très simple qui ne valait pas qu’on s’en mît en peine. Silencieusement, Clotilde se prépara à souffrir.

Bientôt, en effet, les troubles reparurent. Un spécialiste consulté prononça que tout travail d’enluminure devait être interrompu, qu’il fallait même y renoncer absolument, sous peine de cécité.

Ce fut un très rude coup. Léopold aimait passionnément son art, cet art, qu’il avait créé, ressuscité, qu’il avait forcé de reparaître vivant et jeune, quand on le croyait si mort que le souvenir même s’en effaçait. Elle était tellement à lui, cette peinture qui remontait l’escalier des siècles et qui ressemblait aux rêves d’un enfant profond !

Qu’allait-il faire maintenant ? Depuis plusieurs années, il ne subsistait que de son pinceau et n’avait jamais songé une minute à « réaliser des économies ». Ah ! oui, des économies ! Les puissances inférieures, les salopes et implacables puissances dont se prévaut, contre les cœurs solitaires, l’identique bassesse du Nombre, ne pardonnent pas. Elles ont des représailles sûres et mortelles. Léopold cessant de peindre, la misère se jeta sur lui, comme les bêtes gluantes sur un beau fruit mûr que le vent a détaché de sa tige.

Il fallut, presque immédiatement, chercher quelque autre moyen de vivre. Les démarches affreuses commencèrent. Plus de recueillement, plus de paix érémitique. C’en était, fait de la tente de velours bleu pâle, dans la clairière silencieuse où l’émeraude et le corail d’une végétation de livre d’heures se profilaient, avec une tendresse mélancolique, sur l’or d’un ciel byzantin. Tout cela, c’était fini pour jamais. Il fallut se noyer l’âme dans les malpropres soucis d’argent, dans la purulence des égoïsmes sollicités, dans le cloaque des poignées de main.

Les anciennes façons de gentilhomme écumeur de cet indiscipliné qui, naguère, semblait toujours parler à ses contemporains avec des pincettes, n’avaient pu lui faire un nombre considérable d’amis. Quand on le vit par terre, ce fut la curée des sourires, des condoléances venimeuses. Sans doute, ses allures s’étaient modifiées d’une manière qui pouvait passer pour miraculeuse, depuis qu’il était heureux ; mais il avait, du même coup, tellement disparu qu’on ne s’en doutait guère. D’ailleurs, il était avantagé, ainsi que la plupart des individus célèbres, d’une légende spéciale — espèce d’eau-forte si énergiquement mordue par l’Envie qu’aucune transfiguration ou métamorphose de l’original n’est capable de l’altérer.

D’un autre côté, son mariage avait scandalisé les oiseaux pourris ou les poissons recommandés par le vomito-negro, qui promulguent, à Paris, les décrets d’un monde puant dont la vieille morale, — expulsée avec horreur des plus basses boutiques de prostitution, — cherche sa vie dans les ordures.

On lui avait attribué les restes du malheureux Gacougnol. Quelques facéties agréables, dans le goût de la sauce Léopold, avaient même agrémenté la chroniquaille de certains journaux que ne lisait pas le solitaire, — fort heureusement pour les turlupins qui tremblaient dans leurs culottes, bien qu’ils se dissimulassent avec attention sous des coquillages d’emprunt.

Le ménage connut les expédients qui font frémir et qui font pleurer, la vente successive des objets aimés dont on croyait ne pouvoir jamais se séparer, le changement de certaines habitudes qui semblent adhérer au principe même de la puissance affective, la suppression graduelle et si douloureuse de toutes les barrières de la vie intime et cachée que ne réalisent jamais les pauvres. Surtout il fallut déménager. Oh ! ceci fut le plus dur.

Leur jolie ruche paisible et claire, aux environs du Luxembourg, était pour Léopold et Clotilde le lieu unique, l’endroit privilégié, la seule adresse qu’ils eussent donnée au bonheur. Ils l’avaient meublée de leurs émotions d’amour, de leurs espérances, de leurs rêves, de leurs prières. Même les souvenirs lugubres n’en avaient pas été écartés. Atténuées fil à fil par une bénédiction venue si tard, les tristesses d’autrefois s’y entrelaçaient avec les joies neuves, comme des figures de songe qu’une tapisserie aux couleurs éteintes aurait fait flotter sur les murs.

Puis, leur enfant était né là. Il y avait vécu onze mois, pendant lesquels avait recommencé la tribulation, et son image de merci était pour eux dans tous les coins.

Au moment d’abandonner cette retraite, les malheureux se crurent exilés de la paix divine. Arrachement d’autant plus cruel que le nouveau gîte où les transplanta la nécessité leur parut sinistre. L’ayant visité par un tiède soleil de fin d’automne, ils l’avaient jugé habitable, mais la pluie froide et le ciel noir du jour de l’installation le transformèrent à leurs yeux épouvantés en une sorte de taudion humide, sombre et vénéneux qui leur fit horreur.

C’était un pavillon minuscule au fond d’une impasse du Petit Montrouge. Ils l’avaient loué en haine des petits appartements, espérant échapper ainsi aux promiscuités ignobles des maisons de rapport. Trois ou quatre autres bicoques du même genre, habitées on ne savait par quels saturniens et calamiteux employés, exhibaient, à la distance de quelques mètres, leurs hypocondres façades badigeonnées d’un lait de chaux aveuglant et séparées les unes des autres par une végétation poussiéreuse de cimetière suburbain qu’empuantirait le voisinage d’une gare de marchandises ou d’une fabrique de chandelles.

Espèce de petite cité bourgeoise, à prétention de jardins, comme il s’en trouve dans les quartiers excentriques, où d’homicides propriétaires tendent le traquenard de l’horticulture à des condamnés à mort.

Ceux-ci furent accueillis, dès le seuil, par tous les frissons. Clotilde, grelottante et consternée, roula aussitôt son petit Lazare dans un amas de couvertures et de châles, ne songeant qu’à le préserver de l’humidité glaciale, singulière, et attendit, avec une angoisse jusqu’alors inconnue, que les déménageurs eussent fini.

Hélas ! ils ne devaient jamais finir, en ce sens que, jusqu’au dernier instant de sa vie, la pauvre femme devait garder l’impression actuelle du désordre triste et banal de ces quelques heures.

X

Le malheur est une larve accroupie dans les lieux humides. Les deux bannis de la Joie crurent flotter dans des limbes de viscosité et de crépuscule. Le feu le plus ardent ne parvenait pas à sécher les murs, plus froids à l’intérieur qu’au dehors, comme dans les cachots ou les sépulcres, et sur lesquels pourrissait un papier horrible.

D’une petite cave haineuse que n’avait certainement jamais élue la générosité d’aucun vin, parurent monter, au commencement de la nuit, des choses noires, des fourmis de ténèbres qui se répandaient dans les fentes et le long des joints d’un géographique parquet.

L’évidence d’une saleté monstrueuse éclata. Cette maison, illusoirement lessivée de quelques seaux d’eau, quand elle attendait des visiteurs, était, en réalité, gluante, à peu près partout, d’on ne savait quels sédiments redoutables qu’il aurait fallu racler avec un labeur sans fin. La Gorgone du vomissement était accroupie dans la cuisine, que l’incendie seul eût été capable de purifier. Dès la première heure, il avait fallu installer un fourneau dans une autre pièce. Au fond du jardin, de quel jardin ! persévérait un amas de détritus effrayants que le propriétaire avait promis de faire enlever et qui ne devait jamais disparaître.

Enfin, tout à coup, l’abomination. Une odeur indéfinissable, tenant le milieu entre le remugle d’un souterrain approvisionné de charognes et la touffeur alcaline d’une fosse d’aisances, vint sournoisement attaquer la muqueuse des locataires au désespoir.

Cette odeur ne sortait pas précisément des latrines, à peu près impraticables, d’ailleurs, ni d’aucun autre point déterminé. Elle rampait dans l’étroit espace et s’y déroulait à la manière d’un ruban de fumée, décrivant des cercles, des oves, des spirales, des lacets. Elle ondulait autour des meubles, montait au plafond, redescendait le long des portes, s’évadait dans l’escalier, rôdait d’une chambre à l’autre, laissant partout comme une buée de putréfaction et d’ordure.

Quelquefois elle semblait disparaître. Alors on la retrouvait au jardin, dans ce jardin des bords du Cocyte, clos d’un mur de bagne capable d’inspirer la monomanie de l’évasion à un derviche bancal devenu équarrisseur de chameaux atteints de la peste.

Ce que fut pour les naufragés l’existence des premiers jours, il n’y a que l’ange préposé à la flagellation des Âmes qui pourrait le dire.

La puanteur est un fourrier qui court en avant des Larves cruelles, quand il leur est permis de remonter du fond de l’abîme, et la peur froide l’accompagne. Certaines circonstances trop affreuses pour n’être pas réelles et, d’ailleurs promptement suivies, de quelle rafale d’horreur ! ne permirent pas à Clotilde d’abord, et à son mari ensuite, de douter qu’ils ne fussent tombés, pour la trempe surnaturelle de leur courage, dans un de ces lieux maudits, que ne désigne comme tel aucun cadastre fiscal, où l’Ennemi des hommes prend son délice et se met à califourchon.

Le petit Lazare, paraissant indisposé depuis le désarroi funèbre de l’emménagement, sa mère dormait seule, près de lui, dans une chambre du rez-de-chaussée qu’on avait trouvée un peu moins sinistre que les autres. Léopold, fermait avec soin toutes les issues et gagnait une cellule fétide à l’étage supérieur.

Dès la seconde nuit, Clotilde fut arrachée au sommeil par des coups d’une violence extrême frappés à la porte extérieure, comme si quelque malfaiteur essayait de l’enfoncer. L’enfant dormait et le père, dont elle crut entendre de loin la respiration égale et sonore, ne semblait pas avoir été troublé. Le vacarme avait donc été pour elle seule. Glacée de terreur et n’osant bouger, elle invoqua les âmes pieuses des morts qu’on dit puissantes pour écarter les sombres esprits. Le lendemain, elle n’en parla pas, mais il lui resta, de cette première visitation de l’Épouvante, une anxiété lourde, une transe de catacombes dont elle eut le cœur crispé.

D’analogues avertissements lui furent donnés les nuits suivantes. Elle entendit une voix panique hurlant à la mort. Des heurts mystérieux d’impatience et de colère firent sonner les cloisons et jusqu’au bois de son lit. Affolée, hagarde, ayant la sensation d’une griffe dans ses cheveux, mais craignant de partager ce hors-d’œuvre d’agonie avec son malheureux homme, elle fit venir un prêtre de la paroisse pour bénir la maison.

« Pax huic domui et omnibus habitantibus in ea… Seigneur, tu m’arroseras avec l’hysope et je serai net ; tu me laveras et je serai blanchi plus que la neige. Exauce-nous, Seigneur saint, Père tout-puissant, éternel Dieu, et de tes cieux daigne envoyer ton saint ange pour qu’il garde, réchauffe dans son sein, protège, visite et défende ceux qui résident en cet habitacle. Par le Christ Notre Seigneur. »

La nuit qui vint sur cette bénédiction fut paisible, mais celle d’après, ah ! Jésus très obéissant qui sortîtes de la mort et du tombeau, quelle épouvantable nuit !

Un cri inhumain, un croassement de supplicié par les démons mit la pauvre femme sur son séant, yeux dilatés, dents claquantes, membres disloqués par le tremblement et cœur poussé, comme le battant d’une cloche d’alarme, contre les parois de ce flanc qui avait porté un enfant de Dieu. Elle se jeta au berceau de son fils. L’innocent n’avait pas cessé de dormir et la clarté pâle de la veilleuse le montrait si pâle qu’elle chercha son souffle.

Elle fut alors frappée de cette circonstance qu’il dormait trop depuis une semaine, qu’il dormait presque continuellement et qu’il avait toujours froid aux pieds. Comprimant une crise de sanglots, elle le prit très doucement dans ses bras et le porta près du feu.

Quelle heure pouvait-il être ? Elle ne le sut jamais. Il pleuvait un silence énorme, un de ces silences qui font perceptible la rumeur des petites cataractes artérielles…

L’enfant exhale une plainte faible. La mère ayant essayé vainement de le faire boire, il s’agite, paraît soudain tout égaré, jette ses bras mignons contre l’Invisible, à la manière des puissants qui meurent, et commence le râle de son agonie.

Clotilde, comblée d’effroi, mais ne comprenant pas encore que c’est la fin, met la tête du cher souffrant sur son épaule, dans une position qui l’a plus d’une fois calmé, et se promène longtemps en larmes, le suppliant de ne pas la quitter, appelant à son secours les Vierges Martyres à qui les lions ou les crocodiles mangeaient les entrailles pour l’amusement de la populace.

Elle voudrait bien la présence de son mari, mais elle n’ose élever la voix et l’escalier est si difficile dans les ténèbres, surtout avec un pareil fardeau ! À la fin, le petit être tombe de son cou sur son sein, et elle comprend.

— Léopold ! notre enfant meurt ! crie-t-elle d’une voix terrible.

Celui-ci a dit plus tard que cette clameur l’avait atteint dans son sommeil, comme un bloc de marbre atteint le plongeur au fond d’un gouffre. Accouru tel qu’un projectile, il n’eut que le temps de recueillir le dernier frisson de cette commençante vie, le dernier regard sans lumière de ces yeux charmants dont l’azur clair se faïença, s’émailla d’une vitre laiteuse qui les éteignit…

En présence de la mort d’un petit enfant, l’Art et la Poésie ressemblent vraiment à de très grandes misères. Quelques rêveurs, qui paraissaient eux-mêmes aussi grands que toute la Misère du monde, firent ce qu’ils purent. Mais les gémissements des mères et, plus encore, la houle silencieuse de la poitrine des pères ont une bien autre puissance que les mots ou les couleurs, tellement la peine de l’homme appartient au monde invisible.

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