Le Désespéré (page 5)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Désespéré · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« J’ai parfaitement senti qu’il tenait surtout à se justifier par avance du soupçon de ladrerie. Il paraît qu’il a poussé le zèle de l’amitié jusqu’à s’en aller demander pour toi l’aumône à Des Bois, qui s’est fendu de quelques pièces de cent sous, à ce que j’ai pu comprendre. Ça ne doit pas être gros. Une bien jolie pratique, celui-là encore ! J’espère bien que tu vas leur renvoyer immédiatement leur sale monnaie.

« Ce Dulaurier a eu un mouvement admirable : — Voulez-vous prendre ma montre ? m’a-t-il dit d’une voix mourante, vous la porteriez au mont-de-piété et vous enverriez l’argent à ce malheureux.

« Moi, toujours silencieux, je regardais l’oignon monter et descendre dans le gousset, puis finalement disparaître, comme un pauvre cœur qu’on dédaigne. Cela tournait au Palais-Royal.

« Cette oblation grotesque me rappela, néanmoins, que l’heure galopait. Je me hâtai de le féliciter sur son ruban rouge et sur le prix de cinq mille francs qu’on vient de lui décerner, en le suppliant avec douceur de vouloir bien épandre désormais sa protection sur quelques écrivains supérieurs que je lui nommai, et que les récompenses n’atteignent jamais. Il m’a regardé alors avec des yeux de merlan au gratin et s’est immédiatement fait disparaître. J’espère que m’en voilà débarrassé pour quelque temps.

« Maintenant, très cher, pleure à ton aise, tant que tu pourras, en une seule fois, et quand ce sera bien fini, fais ce que je vais te dire.

« Va-t’en à la Grande-Chartreuse et demande l’hospitalité pour un mois. Je connais ces excellents religieux, confie-leur tes idées, tes projets, ils te feront la vie douce et, si tu sais leur plaire, ils ne te laisseront pas revenir à Paris sans ressources. N’hésite pas, ne délibère pas, je sais ce que je te dis. Je vais même écrire au Père Général pour t’annoncer et te présenter. On te sinapisera le cœur sur cette montagne et tu pourras ensuite reprendre la lutte avec une vigueur nouvelle qui déconcertera plusieurs sages.

« Ne t’inquiète pas au sujet de ta Véronique. La bonne fille s’extermine à prier pour toi dix-huit heures par jour. Tu peux te flatter d’être aimé d’une bien extraordinaire façon. Sa hâte de te revoir est extrême, mais elle comprend que je te donne un bon conseil en t’envoyant à la Chartreuse.

« Rien à craindre pour le pot-au-feu. Je suis là et tu dois un peu me connaître, n’est-ce pas ? Je te serre dans mes bras.

« Georges Leverdier. »

XVIII

Ce Georges Leverdier, à peine connu dans le monde des lettres, était bien, en réalité, le seul homme sur lequel Marchenoir pût compter. L’avare destinée ne lui avait donné que cet ami, et, encore, elle l’avait choisi pauvre, comme pour empoisonner le bienfait.

Il faut l’expérience de la misère pour connaître l’affreuse dérision d’un sentiment exquis frappé d’impuissance. La crucifiante blague archaïque sur les consolations lambrissées et trimalcyonnes de l’amour dans l’indigence, ne paraît pas une ironie moins insupportable quand il s’agit de la simple amitié. C’est peut-être la plus énorme des douleurs, et la plus suggestive de l’enfer, que cette nécessité quotidienne d’éluder le réciproque secours qui s’achèterait quelquefois au prix de la vie, — si l’infâme vie du Pauvre pouvait jamais avoir le poids d’une rançon !

Leverdier, passionné pour Marchenoir, qu’il regardait comme un homme du plus rare génie, et dont il s’honorait d’être l’inventeur, avait réalisé des prodiges de dévouement. Il se comptait pour rien devant lui et ne s’estimait qu’à la mesure des services qu’il pouvait lui rendre.

Il l’avait connu en 1869, il y avait déjà quatorze ans, — alors que la supériorité hivernale de son étonnant ami ne donnait encore aucun signe de maturité prochaine. Mais il l’avait fort bien démêlée sous la gourmande frondaison de chimères et de préjugés qui en retardait le développement. Il avait même, en horticulteur plein de diligence, pratiqué, d’un sécateur tremblant, quelques émondages respectueux.

Marchenoir était un peu son œuvre. Naturellement froid et peu enthousiaste pourtant, cet original critique avait livré son âme en esclavage pour cette Galatée d’airain qui aurait lassé la ferveur d’un Pygmalion moins intellectuel. Cette donation de tout son être avait été jusqu’au célibat volontaire ! — la piété de ce séide ne lui permettant pas de reculer devant aucune immolation avantageuse pour son prophète.

Il est vrai que celui-ci lui avait à peu près sauvé la vie pendant la guerre. Ils faisaient partie du même bataillon de francs-tireurs et, dans l’effroyable sauve-qui-peut de la retraite du Mans, le chétif Leverdier, épuisé de fatigue et tordu par le froid, serait peut-être mort sur la neige, au milieu de l’indifférence universelle, si son compagnon, doué d’une vigueur extraordinaire, ne l’eût porté dans ses bras pendant plus de deux lieues et n’eût enfin réussi, par supplications et menaces, à le faire admettre dans une charrette quelconque dont il faillit égorger le conducteur.

Aussi, Leverdier ne pouvait s’absoudre de n’être pas millionnaire. Volontiers, il s’accusait de sa pauvreté comme d’une trahison.

— Je déteste l’argent pour lui-même, disait-il, mais je devrais être un sac d’écus sous la main de Marchenoir. J’aurais ainsi une excuse plausible d’encombrer sa voie.

Et cependant, il n’était guère assuré d’un futur triomphe ! Sa pensée, fort enflammée quand elle se fixait sur son ami, redevenait singulièrement lucide et froide quand il l’abaissait sur le public contemporain. L’espérance d’un avenir moins sombre était chez lui en raison inverse de la hauteur de génie qu’il supposait et ce calcul n’allait pas sans déchirement.

Marchenoir, son aîné de quelques mois, venait d’entrer dans sa quarante et unième année, il avait publié déjà deux livres jugés de premier ordre et la gloire aux mains pleines d’or ne venait pas. Elle se prostituait dans les pissotières du journalisme.

Leverdier avait fait des démarches inouïes auprès des directeurs et rédacteurs en chef, qui se refusèrent toujours au lancement d’un écrivain dont l’indépendance révoltait leur abjection. Celui-ci, d’ailleurs, ne leur avait jamais caché son absolu dégoût. Littéralement, il les déféquait. Il laissait agir son fidèle esclave pour qu’on ne lui reprochât pas de refuser absolument de s’aider lui-même, mais il se serait fait couper tous les membres avec des cisailles de tondeur de jument et scier entre deux planches à bouteilles longtemps savonnées, par un maniaque centenaire ivre depuis trois jours, avant de consentir à une démarche personnelle en vue de recueillir, de leurs nidoreuses mains, un quartier de cette charogne archi-putréfiée dont ils sont les souteneurs et qu’ils vendent pour de la vraie gloire !

On ne pouvait raisonnablement pronostiquer un succès beaucoup plus éclatant à la nouvelle œuvre qui se préparait. Marchenoir allait toujours s’exaspérant dans sa forme déchaînée, qui rappelait l’invective surhumaine des sacrés Prophètes. Il se faisait de plus en plus torrentiel et rompeur de digues.

Leverdier qui l’admirait précisément à cause de cela, ne pouvait, cependant, se dissimuler qu’on allait ainsi à d’inévitables catastrophes. Il avait fini par en prendre son parti et s’était fait le résigné pilote de la tempête et du désespoir.

XIX

La munificence de Leverdier consterna Marchenoir sans le surprendre. Depuis longtemps, il était habitué à ces merveilles de dévouement qui le bourrelaient d’inquiétude. Il ne s’était pas adressé à lui, le sachant fort gêné et capable, néanmoins, de s’écorcher vif et de se tanner sa propre peau, s’il eût fallu, pour lui procurer un peu d’argent. Quoique l’égoïsme affectueux et l’élégante sordidité de Dulaurier lui fussent parfaitement connus, il avait espéré que, pour cette fois, du moins, il n’oserait se dérober et que l’exceptionnelle monstruosité d’un tel refus l’épouvanterait par ses conséquences possibles. Il n’avait pas prévu le truc du docteur.

Il mit, un moment, les deux lettres sur le visage du mort, comme pour le faire juge, puis il alla s’occuper des préparatifs funèbres, non sans avoir cacheté avec soin, sous une vierge enveloppe, le billet de cent francs de Dulaurier qu’il lui renvoya, le soir même, sans un seul mot.

Il avait terriblement besoin d’une impression qui le protégeât contre les dévouements de sa pensée, et le message de son ami lui fut, de toutes manières, une délivrance.

Son père était mort sans le reconnaître, ou, ce qui revenait au même, sans témoigner, par aucun signe, qu’il le reconnût. Le silence de plusieurs années de séparation et de mécontentement n’avait pas été interrompu, même à ce suprême instant. Les deux dernières heures de l’agonie, il les avait passées auprès du moribond, agenouillé, pénitent, plein de prières, portant son cœur, — comme un calice, — dans ses mains tremblantes, pour qu’une parole, un regard ou seulement un geste de pardon y tombât. Le mystère de la Mort était entré, sans prendre conseil, et s’était assis entre eux sur son trône d’énigmes…

Cette reine de Saba qui pérambule sans cesse avec ses effrayants trésors de devinailles, Marchenoir la connaissait bien ! Il l’avait appelée en de néfastes heures, et elle était venue frapper à côté de lui, — tellement près qu’il en avait adoré le souffle et bu la sueur. Il lui en était resté comme un goût de pourriture et des crevasses au cœur !…

Mais, cette fois, il lui semblait avoir été mieux atteint. Il se découvrait une palpitation filiale ignorée et cet arrachement nouveau, après tant d’autres, lui parut une lésion énorme, hors de proportion avec le reliquat d’énergie qu’on lui laissait pour le supporter.

Un moment, il oublia tout, les deux êtres dont il était aimé, les vastes projets de son esprit, le cadavre même qui bleuissait sous son regard, une glaçante rafale d’isolement vint tournoyer dans cette chambre mortuaire embrumée de crainte, il se sentit « unique et pauvre », ainsi qu’il est écrit du Sabaoth terrible, et il sanglota sur lui-même, comme un enfant abandonné dans les ténèbres…

Mais, bientôt, l’épine de révolte aux noires fleurs, dont il s’était transpercé de sa propre main, renouvela ses élancements. — Pourquoi une vie si dure ? Pourquoi cette aridité invincible de l’humus social autour d’un malheureux homme ? Pourquoi ces dons de l’esprit, si semblables à d’efficaces malédictions, qui ne semblaient lui avoir été départis que pour le torturer ? Pourquoi, surtout, ce piège à peu près inévitable, de ses facultés rationnelles en conflit perpétuellement inégal avec ses facultés affectives ?…

Tout ce qu’il avait entrepris pour la gloire de la vérité ou le réconfort de ses frères avait tourné à sa confusion et à son malheur. Les entraînements de sa chair, les avait-il assez infernalement expiés ! C’était fini, maintenant, tout cela, c’était très loin, c’était effacé par toutes les canoniques pénitences qui raturent la coulpe du chrétien. Le torrent d’immondices avait passé sans retour, mais le vase de la mémoire avait gardé la lie la plus exquise d’anciennes douleurs, qui avaient été presque sans mesure.

Deux cadavres de femmes, naguère lavés de ses larmes, lui paraissaient étendus à droite et à gauche de celui de son père, et un quatrième, cent fois plus lamentable, — celui d’un enfant, — gisait à leurs pieds.

De ces deux femmes qu’il avait adorées jusqu’à la démence et dont il avait accompli le miracle de se faire aimer exclusivement, la première, arrachée à une étable de prostitution, était morte phtisique, — après deux ans de misère partagée, — dans un lit d’hôpital, où le malheureux, n’ayant plus un sou, avait dû la faire transporter. Administrativement avisé du décès et voulant, au moins, donner une sépulture à la pauvre fille, il avait avalé, en l’absence momentanée de son ami, des vagues de boue pour trouver les quelques francs du convoi des pauvres, et il était arrivé une minute à peine avant l’expiration du délai réglementaire.

Ce déplorable corps nu, jeté sur la dalle de l’amphithéâtre, éventré par l’autopsie, environné d’irrévélables détritus, suintant déjà les affreuses liqueurs du charnier, avait commencé, pour ce contemplatif dévasté, la dangereuse pédagogie de l’Abyme !

XX

L’aventure de la seconde morte n’avait pas été moins tragique. Celle-ci, Marchenoir ne l’avait pas épousée sur un grabat de déjections, dans le gueulement d’épithalame d’une porcherie d’ivrognes en rut.

C’était une de ces pauvresses d’esprit de la débauche, — à casser les bras à la Justice ! — une de ces irresponsables chasseresses, ordinairement bredouilles, du Rognon pensant, sommelières sans vocation, inhabiles à soutirer la futaille humaine.

Il l’avait trouvée une nuit, dans la rue, désolée et sans asile. Son histoire, infiniment vulgaire, était la navrante histoire de cent mille autres. Séduite par un drôle sans visage que d’inscrutables espaces avaient presque aussitôt englouti, chassée de sa pudibonde famille et ballottée comme une épave, elle était tombée sous la domination absolue d’un de ces sinistres voyous naufrageurs, moitié souteneurs et moitié mouchards, qui monopolisent à leur profit la camelote de l’innocence.

Forcée, depuis des mois, de transmuer sa chair en victuaille de luxure, sous la menace quotidienne d’épouvantables volées, la malheureuse, décidément inapte, mourante d’horreur et n’osant plus réintégrer l’horrible caverne, accepta sans hésitation les offres de service de Marchenoir, exceptionnellement galionné de quelques pièces de cent sous.

Incapable d’abuser d’une pareille détresse et rempli d’évangéliques intentions, celui-ci dormit sur une chaise plusieurs nuits de suite, cachant dans sa chambre et dans son lit cette désirable créature qui tremblait à la seule pensée de sortir. Il fallut devenir amoureux et le devenir passionnément. Le fragile chrétien interrompit, à la fin, ses dormitations cathédrales et une grossesse imprévue récompensa bientôt sa ferveur.

Il gagnait alors un peu d’argent, aux Archives de l’État, comme harponneur de documents onctueux, pour le compte d’un fabricant d’huile de baleine historique de l’Institut. Cette énorme aggravation de sa misère ne l’épouvanta pas. Praticien du concubinage héroïque, la circonstance d’un enfant à naître, loin de le troubler, lui parut un bénissable surcroît providentiel de tribulations.

Un soir, la grossesse étant déjà fort avancée, on rapporta chez lui sa maîtresse à moitié morte et l’enfant naissant. La mère étant tombée sur son ancien éditeur, avait été rouée de coups et sauvagement piétinée, au conspect d’un troupeau de boutiquiers dont pas un seul n’intervint. L’infortunée expira dans la nuit, après avoir accouché avant terme, laissant au seul ami qu’elle eût jamais rencontré, le souvenir crucifiant de la plus délicieusement naïve des tendresses.

Fauvement, il se jeta à son fils. Dans cette âme d’ancêtre, altérée de dilection, le sentiment paternel éclata comme un incendie.

Ce fut une nouvelle sorte de délire, fait de toutes les agitations précordiales du passé et de toutes les antérieures tempêtes, un épitomé sublime de toutes les procellaires véhémences de la passion enfin clarifiée, spiritualisée, concentrée et dardée uniquement sur le berceau de cet enfantelet débile !

Redoutant les meurtrières abominations des nourriceries lointaines, il voulut le garder auprès de lui et, à force d’amoureuse énergie, parvint à le faire vivre jusqu’à l’âge de cinq ans. Ce que cela lui coûta, lui-même n’aurait pu le dire ! Mais il voulut être heureux de souffrir et se fit une volupté de râler toutes les agonies. Pour son enfant, il aurait accepté de cheminer dans une voie lactée de douleurs !

Lorsque, après avoir fait n’importe lequel des quinze ou vingt métiers humiliants que la nécessité lui suggéra, il venait le reconquérir chez une vieille voisine qui le gardait en son absence, c’était un cri et une extase !…

Il prenait ce petit être comme Hercule dut prendre le grand Antée, fils de la terre, avec des bras enveloppeurs que l’écroulement des cieux n’aurait pu désenlacer. Il l’emportait dans sa chambre, comme un ravisseur, et le roulait éperdument dans son sein. C’étaient des baisers de folie, des balbutiements, des cataractes de pleurs !…

Il sortait de lui de si pénétrants effluves d’amour que l’enfant ne sentait aucun effroi de toutes ces furies et ne tremblait que du tremblement de douceur de ces bras terribles.

Voyant son père toujours en larmes, il lui essuyait les yeux du bout de ses faibles doigts, trop pâles. — Pauvre petit père, ne pleure pas, tu sais bien que ton petit André ne veut pas mourir sans ta permission, lui disait-il, la dernière fois qu’ils se virent, avec une précoce et surprenante lumière de pitié dans les deux lampes sépulcrales de ses vastes yeux d’enfant marqué pour la mort.

Cette frêle créature devait normalement expirer bientôt sur le cœur du malheureux homme qui ne pouvait pas être le thaumaturge qu’il aurait fallu pour l’empêcher de mourir. Même cette redoutable consolation ne lui fut pas accordée ! La destinée, jusqu’alors simplement impitoyable, se manifesta soudain si noirement atroce, si démoniaquement hideuse, que le hurlement identique d’une éternité de damnation put être défié d’exprimer la touffeur de désespoir d’un plus hermétique enfer !

Comment la chose arriva-t-elle exactement ? Ce réprouvé ne parvint jamais à le savoir. Après trois jours d’une disparition que personne ne put expliquer, le corps du pauvre petit fut découvert par Leverdier, à la Morgue, entre un noyé et une assommée qui ressemblait vaguement à sa mère. Il fut établi que le sujet était mort d’inanition.

Comment et pourquoi ? Questions sans réponse, mystère insoluble que rien ne put éclaircir…

Ce fut le bon Leverdier qui passa de jolis instants ! Marchenoir eut quinze jours de frénésie admirablement caractérisée. Il fallut l’intervention du commissaire de police pour l’enterrement et huit paires de robustes bras pour lui arracher le corps de son fils. Il ne se retrouva lui-même qu’au bout de deux mois d’une sorte de fièvre turbulente, son organisme puissant ayant vaincu, — pour lui seul, hélas ! — la mort jugée presque inévitable, une demi-douzaine de fois.

XXI

On conçoit maintenant ce que pouvaient être les idées et les sentiments de Marchenoir, veillant le cadavre de son père qu’il s’accusait d’avoir fait mourir. Le retour spectral de ses propres songes de béatitude paternelle éclairait d’une lumière fantastiquement désolée, — à la manière d’une lune déclinante et rasant le niveau des eaux, — la vengeresse coalition de ses remords. Les remontrances expiatrices de son passé lui faisaient, une fois de plus, indéniablement manifeste, l’inoxydable équité des glaives dans les cœurs qui sont à point pour être transpercés.

C’était vrai, cependant, que pour lui, les glaives avaient été jugés par trop nobles. Ce qu’il avait enduré, c’était une transfixion de pilotis, enfoncés à coup de marteaux qui pesaient le monde, avec cent mille hommes au cabestan !

Mais, en cet instant de méditative rétrogradation de sa conscience, envahi du grandiose quasi divin de la paternité et mesurant à ses souffrances personnelles les présumables souffrances du mort, il se persuadait qu’une Justice incapable d’erreur s’était exercée, ici et là, comme toujours, dans d’irrépréhensibles arrêts, quoiqu’il se proclamât sans intelligence pour en pénétrer les indéchiffrables considérants. Étant arrivé par cette route à un complet attendrissement, les larmes avaient redoublé dans le silence précaire de l’esprit et le facteur de la poste avait dû présenter son registre ponctuel au plus beau milieu d’une tempête de pleurs.

Dans son actuelle disposition à tout magnifier, la fidélité canine de son ami lui parut immense, surhumaine, et, par un bonheur inouï, il ne se trompait pas. Leverdier était véritablement unique. On pouvait croire qu’il avait été créé spécialement pour cette besogne de se donner à un être d’exception qui, sans lui, eût été tout à fait seul. Pour employer une image extravagante et monstrueuse, ce dévouement était comme l’appendice génital de la supériorité virile de Marchenoir, probablement inféconde sans ce testicule providentiel !

Sa lettre lui fut donc un dictame, un électuaire, un rafraîchissement céleste. Sans hésiter une seconde, il résolut d’accomplir le voyage que lui conseillait un homme dont il avait eu tant d’occasions d’éprouver le pratique discernement. D’ailleurs, cette retraite à la Grande-Chartreuse était, depuis longtemps, un de ses vœux et lui souriait étrangement.

Il était, certes, bien éloigné de la vocation cénobitique. Après la mort de son enfant, il y avait deux ans, la pensée lui était venue d’essayer de la Trappe et il avait été se faire tâter à la Maison-Dieu. L’expérience, fort bien faite, avait donné un résultat surabondamment négatif et on ne s’était pas gêné pour lui dire qu’une excessive activité d’imagination s’opposait en lui à l’architecture de cet acéphale rigide et pieux qu’on nomme un trappiste.

Mais quelques semaines de recueillement dans la mouvance plus intellectuelle de saint Bruno lui paraissaient extrêmement désirables. Il pourrait, dans la paix sédative de ce désert, vérifier à l’aise certaines inductions métaphysiques encore insuffisamment élaborées, pour un livre qu’il avait entrepris dans les affres écartelantes de son existence de Paris. Surtout, il appuierait son âme exténuée à ce rouvre monastique du silence et de la prière qui lui communiquerait, sans doute, quelque chose de sa tranquille vigueur.

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