Le Désespéré (page 6)
Du côté de cette femme que Leverdier nommait Véronique et qui n’était pas la maîtresse de Marchenoir, quoiqu’elle vécût avec lui et par lui, la sollicitude pélicane de son mamelouck le délivrait de tout rongeur souci, au sujet de la subsistance quotidienne, aussi longtemps que durerait sa départie. Il y avait là une histoire aussi simple que peu vraisemblable.
Véronique Cheminot, célèbre naguère au quartier latin sous le nom expressif de la Ventouse, était une splendide goujate que dix années, au moins, de prostitution sur vingt-cinq, n’avaient pu flétrir. Et Dieu sait pourtant l’effroyable périple de ce paquebot de turpitudes !
Née dans un port breton, d’une ribaude à matelots malencontreusement fruitée par un cosmopolite inconnu, nourrie, on ne savait comment, dans cet égout, polluée dès son enfance, putréfiée à dix ans, vendue par sa mère à quinze, on l’avait vue se débiter dans toutes les halles à poisson de la luxure, se détailler à la main sur tous les comptoirs du stupre, pendre à tous les crocs de la grande triperie du libertinage.
Le boulevard Saint-Michel l’avait assez connue, cette rousse audacieuse qui avait l’air de porter sur sa tête tous les incendies qu’elle allumait dans les reins juvéniles des écoles !
Elle ne passait pas généralement pour une bonne fille. Quoiqu’elle eût fait d’étranges coups de tête pour des hommes qu’elle prétendait avoir aimés, cette avide guerrière se livrait à de terrifiques déprédations qui la rendaient infiniment redoutable aux familles. À l’exception de quelques rares et singuliers caprices qui lui faisaient mettre parfois dans son lit des vagabonds sans asile, — et qu’on expliquait inexactement par la fangeuse nostalgie de sujétion particulière à ces réfractaires, — ses caresses les plus authentiques étaient d’une vénalité escaladante, qui montait jusqu’au lyrisme. Elle avait gardé cette ingénuité de croire fermement que les hommes qui la désiraient étaient tous des apoplectiques d’argent qu’aucune saignée ne pouvait jamais anémier.
Sa cupidité fort à craindre n’était pourtant pas hideuse. Elle vidait facilement son porte-monnaie dans la main de ses camarades moins achalandées et, quelquefois même, ne se refusait pas la fantaisie d’inviter brusquement le premier mendiant guenilleux qu’on rencontrait, à l’inexprimable consternation du type, horripilé de ce convive et menacé, — s’il aventurait un mot séditieux, — de l’apparition d’Adamastor.
XXII
Marchenoir avait été désigné pour retirer ce Maëlstrom de la circulation. Il n’y pensait guère, pourtant, quand la chose lui arriva. Il commençait à peine à se remettre et à se radouber de l’énorme tourmente de cœur qui vient d’être racontée. Il ne se sentait nullement disposé à recommencer ces sauvetages, ces rédemptions de captives qui lui avaient coûté si cher et qui avaient été si nombreux en une dizaine d’années, quoique les deux plus considérables seulement aient dû être mentionnés, à cause de leur durée et du tragique de leur dénouement.
D’ailleurs, une grande révolution s’était faite en lui, fort antérieure à la récente catastrophe. Il vivait dans la continence la plus ascétique et les sophismes de la chair n’avaient plus aucune part aux déterminations victorieuses de sa volonté. Parvenu enfin à la plénitude de sa force intellectuelle et physiologique, il était, de tous les hommes, le plus tendre et le plus inséductible.
Aucune circonstance dramatique ne signala le commencement de ses relations avec la Ventouse. Ayant cessé, depuis Leverdier, le famélique vagabondage de ses débuts, gagnant à peu près sa vie et, aussi, souvent celle des autres, par diverses industries dont la littérature était la moins lucrative, connu déjà par des scandales de journaux et même un peu célèbre, — ce sombre individu, si différent de tout le monde et qui ne parlait jamais à personne, intrigua fortement la bohémienne qui le voyait habituellement déjeuner à quelques pas d’elle, dans un petit restaurant du carrefour de l’Observatoire. Ce fut à un point qu’elle prit des informations et rêva d’exercer sur lui son ascendant.
Le manège de circonvallation fut banal, comme il convenait, et tout à fait indigne de la majesté de l’histoire. Elle obtint ceci que Marchenoir, très doux sous son masque de fanatique, répondit, sans même fixer les yeux sur elle, aux remarques saugrenues qu’elle supposait grosses d’une conversation, par d’inanimés monosyllabes qu’on aurait crus péniblement tirés à la poulie du fond d’un puits de silence.
Exaspérée de ce médiocre résultat, elle lui dit un jour :
— Monsieur Marchenoir, j’ai envie de vous et je vous désire, voulez-vous coucher avec moi ?
— Madame, répondit l’autre avec simplicité, vous tombez fort mal, je ne me couche jamais.
Et c’était vrai. Il travaillait jour et nuit avec furie et ne dormait qu’un petit nombre d’heures dans un fauteuil, ce qui fut laconiquement expliqué.
Cette rousse, très stupéfaite, entreprit alors le seul déballage nouveau pour elle, des sages remontrances. Elle parla comme une mère prudente de la nécessité d’une meilleure hygiène, de la longueur des jours et du nécessaire repos des nuits, faites pour dormir, assurait-elle. Enfin, elle crut discerner le besoin pour un homme de pensée d’avoir quelqu’un qui s’occupât de ses petites affaires, etc. Marchenoir paya son déjeuner et ne revint plus.
Un mois après, rentrant chez lui par un minuit très froid, il la trouva accroupie et grelottante sur le seuil de sa porte. Il ne demanda aucune explication, la fit entrer dans sa chambre, alluma du feu, lui montra son lit et se mit au travail. Pas un mot n’avait été prononcé.
Elle vint lui passer ses superbes bras autour du cou.
— Je t’aime, lui souffla-t-elle, je suis folle de toi. Je ne sais pas ce que j’ai. Je ne voulais plus penser à ce caprice que j’avais eu de te tenir dans mes bras, mais ce soir, je me serais traînée sur les genoux pour venir ici. Je vois bien que tu n’es pas comme les autres et que tu dois fièrement me mépriser. Tant pis, dis-moi ce que tu voudras, mais ne me repousse pas.
Et l’impudique vaincue, craignant de déplaire par un baiser, se coula par terre à ses pieds et fondit en larmes.
Marchenoir eut le frisson de la mort. — Ne sera-ce donc jamais fini ? pensa-t-il. Il se pencha et partageant l’épaisse chevelure de cette Salamandre en abîme, ondée de flammes, — avec une douceur qui était presque de la tendresse, il lui raconta sa pauvreté et son deuil immense ; il lui représenta, sans espoir d’être compris, l’impossibilité de nouer ou de ficeler deux existences telles que les leurs et son horreur, désormais insurmontable, de tout partage, aussi bien dans le passé que dans l’avenir.
À ce mot de partage, la belle fille redressa la tête et, sans vouloir se relever, croisant ses mains en suppliante sur les genoux du maître qu’elle s’était choisi :
— Pardonnez-moi de vous aimer, dit-elle, d’une voix singulièrement humble. Je sais que je ne vaux rien et que je ne mérite pas que vous fassiez attention à moi. Mais il ne peut y avoir de partage. Vous m’avez prise et je ne peux plus être qu’à vous, à vous seul. Les infamies de mon passé, je me les reproche comme des infidélités que je vous aurais faites… Vous êtes un homme religieux, vous ne me refuserez pas de sauver une malheureuse qui veut se repentir. Laissez-moi près de vous. Je ne vous demande pas même une caresse. Je vous servirai comme une pauvre domestique, je travaillerai et deviendrai peut-être une bonne chrétienne pour vous ressembler un peu. Je vous en supplie, ayez pitié de moi !
Jamais Marchenoir n’avait été si bien ajusté. Il ne se crut pas le droit de renvoyer au marché cette esclave qui lui paraissait s’offrir encore plus à son Dieu qu’à lui. Tous les dangers qui peuvent résulter pour un catholique exact d’une si prochaine occasion habituelle de manquer de continence, il les accepta, avec la certitude résignée de compromettre et de surcharger abominablement sa vie.
Quelques jours après, il s’installait avec Véronique, rue des Fourneaux, au fond de Vaugirard, dans un petit appartement d’ouvrier. Alors, commença cette cohabitation tant calomniée de deux êtres absolument chastes, à la fois si parfaitement unis et si profondément séparés. La formidable machine à vanner les hommes qui s’était appelée la Ventouse, devint, par miracle, une fille très pure et un encensoir toujours fumant devant Dieu. Les pratiques religieuses, d’abord commencées en vue de s’identifier avec l’homme qu’elle aimait, devinrent bientôt un besoin de son amour, son amour même, transfiguré, transporté dans l’infini !
XXIII
Il y eut peu de monde à l’enterrement, les pauvres cercueils n’étant pas, à Périgueux plus qu’ailleurs, convoyés par des multitudes. Il est vrai que Marchenoir, ayant oublié jusqu’aux noms de la plupart de ses concitoyens d’autrefois, s’était borné à faire insérer dans l’Écho de Vésone un entrefilet de convocation générale aux obsèques du défunt. D’ailleurs, la Liturgie mortuaire de l’Église, — la plus grande chose terrestre à ses yeux, — agissait sur tout son être, en cette circonstance, avec une force inouïe et l’exiguïté du bétail condolent ne fut inaperçue que de lui.
Pour un pareil désenchanté de la vie, qui n’en connut jamais que les plus atroces rigueurs, et qui semblait avoir été créé eunuque aux joies de ce monde, il y avait dans l’appareil religieux de la mort une force de vertige qui le confisquait tout entier avec un absolu despotisme. C’était la seule majesté à laquelle ce révolté ne résistât pas. On l’avait vu souvent suivre des enterrements d’inconnus et il fallait qu’il fût bien pressé pour ne pas entrer dans une église, lorsque le seuil tendu de noir l’avertissait de quelque cérémonie funèbre. Combien d’heures il avait passées dans les cimetières de Paris, à des distances infinies du vacarme social, déchiffrant les vieilles tombes et les surannées épitaphes des adolescents en poussière, dont les contemporains étaient aujourd’hui des ancêtres et dont personne au monde ne se souvenait plus !
Aux yeux de ce contempteur universel, la Mort était vraiment la seule souveraine qui eût le pouvoir d’ennoblir pour de bon la fripouille humaine. Les médiocres les plus abjects lui devenaient augustes aussitôt qu’ils commençaient à pourrir. La charogne du plus immonde bourgeois se calant et se cantonnant dans sa bière, pour une sereine déliquescence, lui paraissait un témoignage surprenant de l’originelle dignité de l’homme.
Cette irraisonnée induction, venant à refluer intérieurement sur le plexus syllogistique de son esprit, Marchenoir avait toujours été rempli de conjectures devant tous les signes funèbres. Sans doute, les oracles de la foi touchant les fins dernières et l’ultime rétribution de l’animal responsable, suffisaient à ce croyant. Mais le visionnaire qui était au fond du croyant avait de bien autres exigences, que Dieu seul, sans doute, eût été capable de satisfaire.
Précisément, ce mot d’exigence le faisait bondir. Lui que la mort avait tant déchiré, il se raidissait, en des transports de rage, contre la rhétorique de résignation, qui nomme repos ou sommeil, la liquéfaction des yeux et le rongement des mains de l’être aimé, et le grouillement d’helminthes de sa bouche, et tous les viols inexprimables de la matière sur cette argile si vainement spiritualisée ! Il trouvait que l’exigence n’était vraiment pas du côté d’un homme à qui on prenait sa femme ou son enfant, pour en faire, il ne savait quoi, et qu’on priait d’attendre jusqu’à la consommation des siècles !
Si ce n’était pas là une dérision à faire crouler les étoiles, c’était terriblement demander en échange de dons si précaires ! Même en sachant tout, ce serait intolérable, et la vérité, c’est qu’on ne sait rien, absolument rien, sinon ce que le christianisme a voulu nous dire.
Mais quoi ! c’est un atome d’espérance pour contrepeser un mont de terreurs ! La religion seule donne la certitude de l’immortalité, mais c’est au prix de l’enfer possible, de la défiguration sans retour, du monstre éternel !
Cette pauvre créature qu’il pleure, le misérable, et qu’il appelle en de désolées clameurs du fond de ses nuits, — qui fut son paradis terrestre, son arbre de vie, son rafraîchissement, sa lumière et sa paix dans ses combats, — qu’il n’aille pas s’imaginer, au moins, qu’il lui suffise de l’avoir vu mourir et d’avoir livré le déplorable corps, aux dévorants hideux qui sont sous la terre. Si son âme est profonde, tout cela n’est que le commencement des douleurs.
Il y a, — qui ne l’oublie pas ! — le ciel et l’enfer, c’est-à-dire une chance de béatitude contre dix-sept cent mille de malédiction et de hurlements sempiternels, ainsi que l’enseigne Monsieur Saint Thomas d’Aquin, dont le Bon Pasteur ne paraît pas avoir prévu les doctrines !
Les irrésistibles entraînements de cœur qui jetèrent dans ses bras l’infortunée, les caresses presque chastes, mais non permises, qui lui faisaient oublier, un instant, l’abomination de sa misère, — pendant qu’il s’attendrit confortablement sous les marronniers en fleur, — elle est probablement en train de les expier d’une façon qu’on ne pourrait pas, sans crever de rire, le voir entreprendre de conjecturer.
C’est toute la puissance divine qui est en armes pour supplicier cette douce fillette qui buvait les pleurs de ses yeux et qui se mettait à genoux pour laver ses pieds en sang, quand il avait trop marché pour sa rédemption. C’est maintenant contre elle toute une armée de Xerxès d’épouvantements. La plus intime essence du feu sera tirée de l’actif noyau des astres les plus énormes, pour une inconcevable flagrance de tortures qui n’auront jamais de fin. Cette affreuseté de la putréfaction sépulcrale qui est à faire se cabrer les cavalcades de l’Apocalypse, — ah ! ce n’est rien, c’est la beauté même, comparée à l’infamation surnaturelle de l’image de Dieu dans ce brûlant pourrissoir !…
Le désolé catholique avait eu souvent de ces pensées qui le roulaient par terre, rugissant, épileptique, écumant d’horreur. — Dix mille ans de séparation, criait-il, je le veux bien, mais au moins, que je sache où ils sont, ceux que j’ai aimés !
Obsécration insensée d’une âme ardente ! Il aurait tout accepté, le diadème de crapauds, le mouvant collier de reptiles, les yeux de feu luisant au fond des arcades de vermine, les bras visqueux, tuméfiés, pompés par les limaces ou les araignées, et l’épouvantable ventre plein d’antennes et d’ondulements, — enfin des apparitions à le tuer sur place, — s’il eût été possible d’apprendre quelque chose, au prix de cette monstrueuse profanation de ses souvenirs !
Et maintenant, au bord de la fosse où, le prêtre étant parti, les pelletées de terre tombaient comme des pelletées de siècles sur le nouveau stagiaire de l’éternité, il ne trouvait, en fin de compte, d’autre refuge que la Prière. Cette âme lassée ne s’épuisait plus en sursauts et en convulsions inutiles. Catholique étonnamment fidèle, il s’arrangeait pour retenir le dogme tridentin de l’enfer interminable, en écartant l’irrévocabilité de la damnation. Il avait trouvé le moyen de mettre debout et de donner le souffle de vie à cette antinomie parfaite qui ressemblait tant à une contradiction dans les termes, quoiqu’elle devînt une opinion singulièrement plausible quand il l’expliquait. Mais la prière seule lui était vraiment bienfaisante, — l’infinie simplicité de la prière, par laquelle une vie puissante et cachée sourdait tout au fond de lui, par-dessous les plus ignorés abîmes de sa pensée…
Il resta longtemps à genoux, si longtemps que les fossoyeurs achevèrent leur besogne et, pleins d’étonnement, l’avertirent qu’on allait fermer la porte du cimetière. Il eut une satisfaction à s’en aller seul ayant fort redouté les crocodiles du sympathique regret. Son départ de Périgueux était fixé pour le lendemain et il se proposait de ne voir personne. Il rentra donc immédiatement, se fit apporter une nourriture quelconque et passa une partie de la nuit à écrire la lettre suivante à son ami Leverdier.
XXIV
« J’ai reçu ton argent, mon fidèle, mon unique Georges. Je ferai ce que tu me conseilles de faire, comme si c’était la Troisième Personne divine qui eût parlé, et voilà tout mon remerciement. J’arrive du cimetière et je pars demain pour la Grande Chartreuse.
« Je t’écris afin de me reposer en toi des émotions de ces derniers jours. Elles ont été grandes et terribles. Une virginité de cœur m’a été refaite, je pense, tout exprès pour que je visse expirer mon père que je ne croyais, certes, pas aimer tant que cela. Tu sais combien peu de place il avait voulu garder dans ma vie. Nous nous étions endurcis l’un contre l’autre, depuis longtemps, et je n’attendais rien de plus que cette obscure trépidation que donne à des mortels la vision immédiate et sensible de la mort. Il s’est trouvé qu’il m’a fallu prendre une hache et trancher des câbles pour échapper à ce trépassé qu’on portait en terre…
« Je suis saturé, noyé de tristesse, mon ami, ce qui ne me change guère, tu en conviendras, mais la grande crise est passée et le voyage de demain m’apparaît comme une de ces aubes glacées et apaisantes que je voyais poindre, il y a deux ans, du fond de mon lit de fiévreux, après une nuit de fantômes. Ils encombrent désormais ma vie, les fantômes ! ils m’environnent, ils me pressent comme une multitude, et les plus à redouter, hélas ! ce sont encore les innocents et les très pâles qui me regardent avec des yeux de pitié et qui ne me font pas de reproches !
« Je viens de parcourir, en gémissant, cette pauvre maison de mon père où je suis né, où j’ai été élevé et qu’il va falloir vendre pour payer d’anciennes dettes, ainsi qu’on me l’a expliqué. La mélancolique sonorité de ces chambres vides, plafonnées, pour mon imagination, de tant de souvenirs anciens, a retenti profondément en moi. Il m’a semblé que j’errais dans mon âme déserte à jamais.
« Pardonne-moi, mon bon Georges, ce dernier mot. Je crois que je ne pourrai jamais dire exactement ce que tu es pour le sombre Marchenoir. J’ai eu un frère aîné mort très jeune, dans la même année que ma mère. Tout à l’heure, j’ai retrouvé des objets enfantins qui lui ont appartenu. Je t’en ai déjà parlé. Il s’appelait Abel et c’est, sans doute, ce qui détermina mon père à m’accoutrer de ce nom de Caïn dont je suis si fier. Je l’aurais peut-être aimé beaucoup s’il avait pu vivre, mais je ne me le représente pas comme toi et je ne te nommerais pas volontiers mon frère.
« Tu es autre chose, un peu plus ou un peu moins, je ne sais au juste. Tu es mon gardien et mon toit, mon holocauste et mon équilibre, tu es le chien sur mon seuil, je ne sais pas plus ce que tu es, que je ne sais ce que je suis moi-même. Mais, quand nous serons morts à notre tour, si Dieu veut faire quelque chose de nos poussières, il faudra qu’il les repétrisse ensemble, cet architecte, et qu’il y regarde à trois fois avant d’employer l’étrange ciment qui lui collera ses mains de lumière !
« Tu as sans doute raison de me reprocher d’avoir écrit à Dulaurier et j’ai raison aussi, très probablement, de l’avoir fait. Il a jugé convenable de me répondre par une lettre qui le déshonore. N’est-ce pas là un beau résultat ? Tout ce que tu m’écris de lui, il a pris la peine de me l’écrire lui-même. Le pauvre garçon, c’est à peine s’il se cache de la terreur que je lui inspire.
« Franchement, j’avais cru que ce sentiment bien connu de moi, à défaut de magnanimité, vaincrait son avarice et le déterminerait à me rendre le facile service que je lui demandais. Il a eu la bonté de me conseiller la fosse commune, en me rappelant à l’humilité chrétienne. Pour être si imprudent, il faut qu’il me croie tout à fait vaincu, autrement ce serait par trop bête d’outrager un homme dont la mémoire est fidèle et qui a une plume pour se venger !
« Quant au docteur, je ne l’avais pas prévu dans cette affaire. Ah ! ils sont dignes de s’estimer et de se chérir, ces négriers de l’amitié qui m’ont jeté par-dessus bord à l’heure de prendre chasse, et qui mettraient à mes pieds les trésors de leur dévouement si j’obtenais un succès qui me rendît formidable ! Avec quelle joie je leur ai renvoyé leur argent, tu le devines sans peine.
« Mais laissons cela. J’ai reçu la visite du notaire de la famille. Je lui suppose d’autres clients, car il est gras et luisant comme un lion de mer. Cet authentique personnage m’apportait d’infinies explications auxquelles je n’ai rien compris, sinon que mon père, vivant uniquement d’une pension de retraite, ne laisse absolument que sa maison et le mobilier, l’un et l’autre de peu de valeur, ce que je savais aussi bien que lui. Mais il m’a révélé certaines dettes que j’ignorais. Il faut tout vendre et l’acquéreur est déjà trouvé, paraît-il. J’ai même cru démêler que je pouvais bien n’en être séparé que de l’envergure d’un large soufflet. N’importe, j’ai signé ce qu’il a fallu, le drôle ayant tout préparé d’avance. Les pauvres n’ont pas droit à un foyer, ils n’ont droit à rien, je le sais, et je me suis cerclé le cœur avec le meilleur métal de ma volonté pour signer plus ferme.
« On me fait espérer un reliquat de quelques centaines de francs qui me seront envoyés, le tripotage consommé. Ce sera mon héritage. Si ton Général des Chartreux veut me gratifier de son côté, il m’en coûtera peu de recevoir l’aumône de sa main. Nous pourrons, alors, faire l’acquisition d’un nouveau cheval de bataille pour la revanche ou pour la mort. J’ai le pressentiment que ce sera plutôt la mort et je crois vraiment qu’il me faudrait la bénir, car je commence à furieusement me lasser de jouer les Tantales de la justice !
« Dis à ma chère Marie l’Égyptienne qu’elle continue de prier pour moi dans le désert de notre aride logement. Elle ne pourrait rien faire qui me fût plus utile. Tu ne comprends pas trop bien tout cela, toi, mon pauvre séide. Tu ne sais que souffrir et te sacrifier pour mon service, comme si j’étais un Manitou de première grandeur, et la merveille sans rivale de cette fille consumée de l’amour mystique, est presque entièrement perdue pour toi. Tous les prodiges de l’Exode d’Égypte se sont accomplis en vain, sous tes yeux, en la personne de cette échappée à l’ergastule des adorateurs de chats et des mangeurs de vomissements à l’oignon de la Luxure.
« Pour moi, je grandis chaque jour dans l’admiration et je m’estime infiniment honoré d’avoir été choisi pour récupérer cette drachme perdue, cette perle évangélique flairée et contaminée par le groin de tant de pourceaux.
« Il est étrange que je sois précisément l’homme qu’il fallait pour rapprocher deux êtres si exceptionnels et si parfaitement dissemblables. Dans votre émulation à me chérir, c’est toi, l’homme de glace, qui me brûles et c’est elle, l’incendiée, qui me tempère. Tu ne te rassasies jamais de ce que tu nommes mes audaces et elle tremble parfois de ce qu’elle appelle naïvement mes justices. En même temps, vous vous reprochez l’un à l’autre de m’exaspérer. Chers et uniques témoins de mes tribulations les plus cachées, vous êtes bien inouïs tous les deux et nous faisons, à nous trois, un assemblage bien surprenant !