Le Sang du pauvre (page 3)
On ne sait pas le nombre de ces bienfaiteurs qui n’ambitionnent pas la publicité et qu’on désobligerait en les divulguant. Tout porte à croire qu’ils sont très-nombreux. On sait que les patrons ou chefs d’emploi, dans le commerce ou l’industrie, pour ne rien dire des administrations les plus respectables, sont, assez ordinairement, des sauveurs en cette manière. Les anglo-saxons ne sont pas seuls à pratiquer ainsi l’Évangile.
— Tu as faim, ma pauvre fille, tu as faim pour toi et, peut-être, pour d’autres qui te sont chers. Eh ! bien, tu as de la chance d’être tombée sur un homme généreux ! Voici du pain, il est à toi, seulement tu le ramasseras dans mon ordure.
Jésus est sur sa Croix de misère et il voit ces choses. Il en voit d’autres que ne peuvent pas voir les hommes. Il voit de tels actes aller dans l’Infini et il voit le majestueux abîme de son Épouvante, à Lui. C’est donc pour cela qu’il a souffert et qu’il a eu peur, ainsi qu’il est raconté dans sa Passion ! Je ne pense pas que l’Imitation parle de cette peur de Jésus qui a certainement dépassé toutes les peurs, mais qui devrait pourtant être imitable, comme tout le reste. L’imitation de la Peur qui fait suer le sang ! Seulement il faudrait savoir et croire que nous sommes, en réalité, des créatures divines, infiniment importantes et incalculables, des « Dieux » ! Ego dixi : Dii estis. Or, nous ignorons et renions infiniment et incalculablement, comme des faux dieux.
Le xviiie siècle, par une profanation héroïque du sens des mots, a beaucoup parlé d’amour. « Tu l’as connu, ce péché si charmant… » Un art fétide et défigurant, sans force ni profondeur, même du côté où commence l’asphyxie, a traduit exactement les âmes de cette époque. Il y a encore des fabricants de fécule ou de suif de vache qui sont passionnés pour Watteau et pour Fragonard. Assurément la concupiscence charogneuse du roman célèbre de Laclos n’a pas la netteté ferme, la franchise de collier du maquignonnage cité plus haut. Mais c’est toute la différence. On est tous des cochons féroces et la misère dont abuse chiennement le flaireur du mont-de-piété, les Faublas et les Héloïses des fêtes galantes veulent absolument n’en rien savoir.
Sur le chemin de Cythère, un peu avant la guillotine où tout ce beau monde fit escale, il y avait le Hameau de Marie-Antoinette, où la pauvre reine, en robe de percale blanche et fichu de gaze, allait voir traire les vaches, idylle villageoise qui avait coûté cent mille écus. C’était l’extrême concession. Tous les bergers de France devaient avoir des houlettes et garder bucoliquement des moutons enrubannés, dans des paysages de frontispice, en jouant de la flûte avec des bergères couronnées de roses…
Aujourd’hui que la géographie est mieux connue, on s’embarque sûr d’autres bateaux. On sait positivement que le pauvre existe et qu’il est en viande. Cela suffit pour la table et pour l’alcôve. Le miséreux est un condiment, il a la valeur d’une truffe ou d’un aphrodisiaque. — Écrase-moi ce vieux, dit la baronne à son chauffeur, et j’irai de mon voyage.
Sur sa montagne de la Salette, Celle qui pleure est devenue de bronze. Reine pauvre et Mère très pure du Père des pauvres, Elle veut ignorer à son tour ceux qui les ignorent. Qui peut les ignorer d’une ignorance plus complète que ces effrayantes brutes, mâles et femelles, occupées uniquement à se verser, les unes dans les autres, la purulence de leurs âmes reçues en vain ? Le gaspillage homicide, l’inutilité de l’argent déjà souillé par toutes les fanges, le Sang même du Pauvre des pauvres dont l’argent n’est que la figure servant à cela ! Et les mains des Anges étendues sur les claviers des ouragans !
Avez-vous vu aux Enfants assistés, dans une longue et lugubre salle, cette double ou quadruple rangée de bancs où sont assis, pour attendre je ne sais quoi, les petits abandonnés ? Il y en a des dizaines, plus ou moins, selon les temps et les jours. Ils ont de trois à cinq ans et ils pleurent.
Ce sont les débarqués de Cythère.
Quand passent des étrangers, les pauvres petits tendent les bras en sanglotant. Il y en a qui disent papa ou maman, croyant reconnaître quelqu’un, et je pense que c’est ce qu’on peut voir de plus poignant sur la terre. Ces tendres parmi les plus faibles sont sous la molaire de l’Assistance et ils cesseront bientôt de pleurer. L’Administration aux mamelles arides se charge de tarir leurs larmes, comme on a tari les Larmes de la Vierge douloureuse. Leurs petits sanglots ne deviendront pas même des bouillons de désespoir. S’ils n’ont pas le bonheur de mourir très vite, on en fera des machines sèches de production infernale.
Le droit à l’innocence qui est le droit régalien de l’enfance et sa loi des Douze Tables, on les en privera, si c’est possible, dès le premier jour. Leurs blancs Anges gardiens seront remplacés par des démons. Quand ils auront l’âge de voyager, ils s’embarqueront, à leur tour, pour une Cythère que Watteau n’a pas prévue et que ne parfument pas les orangers des Cyclades. Ils pousseront même jusqu’à Sodome qui n’en est pas loin et la guillotine, comme autrefois, complétera le tableau champêtre.
Voilà votre peuple, Reine aux yeux de bronze, Reine du Silence et de la Solitude qui pleurâtes en vain sur la Montagne.
L’HALLALI
Voici ce que j’écrivais en 1900 :
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Le petit nombre d’âmes vivantes, pour qui le Sang de Jésus est valable encore, se trouve en présence d’une multitude inconcevable, inimaginée jusqu’ici. C’est « la troupe infinie des gens qui se tiennent devant le Trône, en présence de l’Agneau, vêtus de robes blanches et des palmes dans les mains ». Ces gens sont les catholiques modernes.
Interminablement ils défilent sur la prairie qui est juste au-devant du ciel. Puis, soudain on s’aperçoit que les oiseaux tombent des nues, que les fleurs périssent, que tout meurt sur leur passage, enfin qu’ils laissent derrière eux une coulée de putréfaction, et, si on les touche, il semble qu’on soit inoculé à jamais, comme Philoctète.
Cette horreur appartient au XIXe siècle. À d’autres époques, on apostasiait bravement. On était ingénument et résolument un renégat. On recevait le Corps du Christ, puis, sans barguigner, on allait le vendre, comme on aurait été secourir un pauvre. Cela se faisait, en somme, gentiment, et on était des Judas à la bonne franquette. Aujourd’hui, c’est autre chose.
Je n’ai cessé de l’écrire depuis vingt ans. Jamais il n’y eut rien d’aussi odieux, d’aussi complètement exécrable que le monde catholique contemporain — au moins en France et en Belgique — et je renonce à me demander ce qui pourrait plus sûrement appeler le Feu du Ciel…
Je déclare, au nom d’un très-petit groupe d’individus aimant Dieu et décidés à mourir pour lui, quand il le faudra, que le spectacle des catholiques modernes est une tentation au dessus de nos forces.
Pour ce qui est des miennes, j’avoue qu’elles ont fort diminué… Je veux bien que ces… gens-là soient mes frères ou du moins mes cousins germains, puisque je mis, comme eux, catholique et forcé d’obéir au même Pasteur, lequel est, sans doute, un Fils prodigue ; mais le moyen de ne pas bondir, de ne pas pousser d’effroyables cris ?…
Je vis, ou, pour mieux dire, je subsiste douloureusement et miraculeusement ici, en Danemark, sans moyen de fuir, parmi des protestants incurables qu’aucune lumière n’a visités depuis bientôt quatre cents ans que leur nation s’est levée en masse et sans hésiter une seconde à la voix d’un sale moine, pour renier Jésus-Christ. L’affaiblissement de la raison, chez ces pauvres êtres, est un des prodiges les plus effrayants de la Justice. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu’on peut imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs séculaires qu’ils lèguent à leurs enfants comme des nouveautés. Des ténèbres sur des sépulcres.
Mais les catholiques ! Des créatures grandies, élevées dans la Lumière ! informées à chaque instant de leur effrayant état de privilégiées ; incapables, quoi qu’elles fassent, de rencontrer seulement l’erreur, tant la société où elles vivent — toute ruinée qu’elle est — a pu conserver encore d’unité divine ! Des intelligences pareilles à des coupes d’invités de Dieu où n’est versé que le vin fort de la Doctrine sans mélange !… Ces êtres, dis-je, descendus volontairement dans les Lieux sombres, au-dessous des hérétiques et des infidèles, avec les parures du festin des Noces, pour y baiser amoureusement d’épouvantables Idoles !
Lâcheté, Avarice, Imbécillité, Cruauté. Ne pas aimer, ne pas donner, ne pas voir, ne pas comprendre, et, tant qu’on peut, faire souffrir ! Juste le contraire du Nolite conformari huic sæculo. Le mépris de ce Précepte est indubitablement ce que la volonté humaine a réalisé de plus désastreux et de plus complet depuis la prédication du Christianisme…
Je ne sais rien d’aussi dégoûtant que de parler de ces misérables qui font paraître petites les souffrances du Rédempteur, tellement ils ont l’air capable de faire mieux que les bourreaux de Jérusalem.
Beaucoup de mes pages, et non des moins bonnes, j’ose le dire, furent écrites pour exhaler mon horreur de leur vilenie et de leur sottise. J’ai toujours insisté particulièrement sur cette dernière qui est une espèce de monstre dans l’histoire de l’esprit humain, et que je ne puis mieux comparer qu’à une végétation syphilitique sur une admirable face. Au surplus, toutes les figures ou combinaisons de similitudes supposées capables de produire le dégoût sont d’une insuffisance plus que dérisoire quand on songe, par exemple, à la littérature catholique !… Une société où on en est à croire que le Beau est une chose obscène est évidemment une société formée par Satan, avec une attention angélique et une expérience effroyable…
Voulez-vous que nous parlions de leurs pauvres, rien que de leurs pauvres dont j’ai l’honneur d’être ?
J’ai rencontré, un jour, à Paris, une très belle meute appartenant à je ne sais quel mauvais apôtre qui avait su vendre son Maître beaucoup plus de trente deniers. J’en ai parlé, je ne sais où. J’ai dû dire la révolte immense et profonde, le mouvement de haine infinie que me fit éprouver la vue de ces soixante ou quatre-vingts chiens qui mangeaient, chaque jour, le pain de soixante ou quatre-vingts pauvres.
À cette époque lointaine, j’étais fort jeune, mais déjà fort crevant de faim, et je me rappelle très-bien que je fis de vains efforts pour concevoir la patience des indigents à qui on inflige de tels défis, et que je rentrai en grinçant des dents.
Ah ! je sais bien que la richesse est le plus effrayant anathème, que les maudits qui la détiennent au préjudice des membres douloureux de Jésus-Christ sont promis à des tourments incompréhensibles et qu’On a pour eux en réserve la Demeure des Hurlements et des Épouvantes.
Oui, sans doute, cette certitude évangélique est rafraîchissante pour ceux qui souffrent en ce monde. Mais lorsque, songeant à la réversibilité des douleurs, on se rappelle, par exemple, qu’il est nécessaire qu’un petit enfant soit torturé par la faim, dans une chambre glacée, pour qu’une chrétienne ravissante ne soit pas privée du délice d’un repas exquis devant un bon feu ; oh ! alors, que c’est long d’attendre ! et que je comprends la justice des désespérés !
J’ai pensé, quelquefois, que cette meute, dont le souvenir me poursuit, était une de ces images douloureuses, qui passent dans le fond des songes de la vie, et je me suis dit que ce troupeau féroce était, en une manière, — et bien plus exactement qu’on ne pourrait croire — pour chasser le Pauvre.
Obsession terrible ! Entendez-vous ce concert, dans ce palais en fête, cette musique, ces instruments de joie et d’amour qui font croire aux hommes que leur paradis n’est pas perdu ! Eh ! bien, pour moi, c’est toujours la fanfare du lancer, le signal de la chasse à courre. Est-ce pour moi, aujourd’hui ? Est-ce pour mon frère ? Et quel moyen de nous défendre ?
Mais ces atroces, dont le pauvre suant d’angoisse entend l’allégresse, sont des catholiques, pourtant, des chrétiens comme lui ! n’est-ce pas ? Alors tout ce qui porte la marque de Dieu sur terre, les croix des chemins, les images pieuses des vieux temps, la flèche d’une humble église à l’horizon, les morts couchés dans le cimetière et qui joignent les mains dans leurs sépulcres, les bêtes même, étonnées de la méchanceté des hommes et qui ont l’air de vouloir noyer Caïn dans les lacs tranquilles de leurs yeux ; … tout intercède pour le pauvre et tout intercède en vain. Les Saints, les Anges ne peuvent rien ; la Vierge même est rebutée ; et le chasseur poursuit sa victime sans avoir aperçu le Sauveur en Sang qui accourait, lui offrant son Corps !…
Le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre…
Il est intolérable à la raison qu’un homme naisse gorgé de biens et qu’un autre naisse au fond d’un trou à fumier. Le Verbe de Dieu est venu dans une étable, en haine du Monde, les enfants le savent, et tous les sophismes des démons ne changeront rien à ce mystère que la joie du riche a pour substance la Douleur du pauvre. Quand on ne comprend pas cela, on est un sot pour le temps et pour l’éternité. — Un sot pour l’éternité !
Ah ! si les riches modernes étaient des païens authentiques, des idolâtres déclarés ! il n’y aurait rien à dire. Leur premier devoir serait évidemment d’écraser les faibles et celui des faibles serait de les crever à leur tour, quand l’occasion s’en présenterait. Mais ils veulent être catholiques tout de même et catholiques comme ça ! Ils prétendent cacher leurs idoles jusque dans les Plaies adorables !…
Kolding, Danemark, janvier 1900.
I LA CARTE FUTURE
J’attache une grande importance et une grande idée de gloire à détruire la mendicité.Napoléon.
J’ai, sous les yeux, une chose de cauchemar, une carte « hypothétique » de l’Europe future qui pourrait être l’Europe de demain, publiée par une revue à l’occasion des tremblements de terre qui ont détruit Messine et Reggio. Scientifiquement, strictement, implacablement, il est déduit ou supposé que l’Europe est désignée pour des bouleversements géologiques, prochains peut-être, inévitables et prodigieux.
« Nos côtes du Midi s’effondreront les premières, jusqu’à ce que la Manche soit réunie à la Méditerranée. » De toute la France orientale il ne restera plus que des lambeaux alpestres ou jurassiques. Le Rhône aura son embouchure dans le département de l’Ain et c’est à Cologne ou Mayence que le Rhin se précipitera dans… l’Atlantique, Plus de Seine, plus de Loire, plus de Garonne. Un gouffre de mer séparera des Pyrénées quelques débris de la France occidentale. Notre Bretagne, toujours indomptée, sera une île et, de l’orgueilleux royaume britannique, submergé comme une Atlantide, subsistera seulement l’Écosse et de misérables rochers d’Irlande.
L’Italie privée de la Lombardie, de la Sicile et des deux tiers de son littoral, ressemblera à la grande arête de quelque horrible poisson dévoré. En haut, l’Islande intacte et saturnienne dans son désert de glaces démesurément agrandi ; la Baltique multipliée par trente Baltiques, désormais navigable au-dessus des plaines de la colossale Russie ; enfin la presqu’île Scandinave, irrévocablement détachée du continent asiatique, et soudée au continent européen, présentera la figure d’un monstrueux hippocampe saluant le pôle.
Voilà donc la carte de Napoléon qui ne voulait pas qu’il y eût des mendiants en France et qui fit un code célèbre où l’inexistence du pauvre est supposée. On n’avait jamais vu cela dans aucune législation chrétienne. Le pauvre y avait toujours sa place, quelquefois même la place d’honneur qui est la sienne. C’est pourquoi il n’y eut jamais, pour un temps si court, un aussi puissant empire. Napoléon, hélas ! le plus dévorant et le plus adorable des instruments divins, l’homme tout-puissant au cœur immobile, à ce qu’on a prétendu, et qui allait, il ne savait où — il l’a confessé lui-même — ; empereur et roi, souverain maître de l’Occident sous qui tremblèrent tant de peuples ; la voilà donc la carte qu’il croyait savoir par cœur !
Il n’y a plus de Paris, plus de Berlin, plus de Vienne, peut-être, ni de Rome, ni de Moscou. Londres, la seule capitale qu’il n’ait pas conquise, est au fond des mers qu’elle pensait avoir domptées. L’Espagne seule tout entière a surnagé comme un énorme brisant, mais combien triste et lunaire pour son châtiment d’avoir été l’égorgeuse du grand empereur ! Il n’y a plus rien à conquérir, ô mon capitaine qui ne voulais pas qu’il y eût des mendiants. On ne sait même pas s’il reste encore quelques pauvres et, s’il y a des riches, ils ont, maintenant, leurs vraies figures, de démons. C’est fini de ta vieille garde et de ta grande armée dont les sépulcres même sont descendus dans l’abîme avec les champs de bataille et les royaumes disputés. C’est fini de ta gloire et de ta mémoire, C’est fini de tout, excepté de Dieu, parce qu’il est le Pauvre éternel.
Si quelques solitaires malheureux se souviennent de toi encore, c’est parce que tu fus toi-même, à ta manière, le plus grand des pauvres, tu mendiais l’empire du monde et on te l’a refusé. En ce sens les Paroles sacrées du Juge te sont applicables, applicables à toi seul, ô infortuné sans pareil :
— J’ai eu faim de toute la terre et vous ne me l’avez pas donnée à manger ; j’ai eu soif de tout le sang des hommes et vous ne me l’avez pas donné à boire ; j’étais étranger autant qu’un Dieu et vous ne m’avez pas accueilli comme tel ; j’étais nu de l’inexprimable nudité du premier mortel et vous ne m’avez pas vêtu de gloire pour l’éternité ; j’étais infirme de vos désobéissances et mis en prison pour tous ceux qui ne se croyaient pas des captifs, et c’est à peine si deux ou trois cœurs blessés d’amour m’ont visité…
Application téméraire et pourtant certaine du plus redoutable des Textes saints. Il y a des hommes, innocents ou criminels, en qui Dieu semble avoir tout mis, parce qu’ils prolongent son Bras et Napoléon est un de ces hommes.
Je le vois encore et toujours, comme il y a cent ans, penché sur la carte du monde — la carte d’alors — disposant tout pour le Jugement universel, exactement comme le négociant qui fait ses comptes. Car tel est l’unique soin de toute créature à la ressemblance de Dieu : Préparer le Jugement universel.
— L’Angleterre doit disparaître. Les États scandinaves subsisteront, vaille que vaille, pour s’amalgamer comme ils pourront. Cela fera contrepoids au néant. La Prusse redeviendra une servante d’auberge et la Russie, indéfiniment refoulée ; ne sera plus qu’un Cosaque pouilleux dans le désert. Je serai là-dessus comme l’Océan.
— Qu’il en soit, ainsi, prononce le Seigneur.
— Et l’Italie, qu’en ferons-nous ? Je prends Naples, je prends Rome, je prends Venise et le Milanais. Je dévore tout ce qui est à dévorer et je laisse la carcasse aux chiens de Constantinople.
— C’est fort bien, dit la grande Voix qui n’a pas d’écho, mais tu ne toucheras pas à la guenilleuse Espagne. Ses mendiants sont à moi et si tu t’en approches, ils te perceront le cœur avec des couteaux plus fins que les aiguillons des abeilles qui ont cousu ton manteau !
La mendicité est interdite. Il avait biffé le Pauvre et ce fut son attentat — perpétué. Car Dieu étant à ses ordres, il eut le pouvoir de faire le monde a sa propre image. C’est la Carte future. Elle est monstrueuse et paraît avoir été configurée par Satan,
Tout de même, c’est dur. On a beau Vouloir que le Pauvre soit vengé, une Europe sans France est quelque chose de trop infernal. Les soldats eux-mêmes de Napoléon, tout jugés qu’ils sont depuis un siècle, protesteraient.
— Et nous donc, Seigneur ! est-ce que nous n’étions pas les pauvres, les pauvres de ce pauvre qui nous envoyait au massacre, qui nous exterminait de fatigues et de privations, mais qui nous faisait si fiers et que nous chérissions comme un père, comme une mère, comme un petit enfant porté dans les bras à qui tout est permis et pardonné ? Il ne voulait pas d’autres pauvres que nous qui mangions dans sa main et nous étions six cent mille. N’est-ce pas assez, Dieu de miséricorde ? Quand nous mourions dans les tortures, il était notre dernier cri. Le grand Napoléon était pour nous la France, véritablement. Il était nos villages, nos fiancées, nos foyers lointains, nos humbles églises pleines d’images de saints guérisseurs et de vieux vitraux où d’anciens guerriers le représentaient. Il était tout cela pour nous et, malgré la peine, c’était bien vrai que nous donnions, notre vie pour tout cela. Qu’importaient Cadix ou Moscou ? Avec lui nous étions toujours en France, dans une France plus belle que tout ce que les poètes ont pu dire.
Il n’est pas possible qu’elle disparaisse, que vous l’effaciez de la terre. Vous nous la devez bien, notre douce France, les pauvres que nous sommes l’ont payée si cher !…
Oh ! cette carte future et le royaume de Marie, et Napoléon le Grand, et toute l’histoire, et ce sanglot des morts ! Où se cache-t-il donc le va-nu-pieds tout-puissant qui doit succéder à Napoléon et qui réalisera, en une manière que ne peut deviner aucun homme, la divine figure de ce Précurseur ?
X LA CASSETTE DE PANDORE
Brigadier vous avez raison.