Le Sang du pauvre (page 4)
Chanson connue.
— N’est-ce pas ? monsieur, que je ressemble à Marie-Antoinette ?
— Oui, madame, le bourreau s’y tromperait.
— Il faut bien que les propriétaires mangent ! disait une bourgeoise après avoir jeté dans la rue un très-pauvre homme qui lui devait quelques francs. Sans doute, mais on ne vit pas seulement pour manger. Il ne suffit pas de farcir la tomate, il faut mettre quelque chose autour. Des bijoux, par exemple, les bijoux des dames.
On a souvent parlé du symbolisme des pierres dites précieuses, œuvre du feu souterrain durant des milliers de siècles, prononce la science qui n’est pas avare de révolutions planétaires. Il y en a bien trente ou quarante espèces dont chacune a sa légende, sa signification emblématique. Le diamant, par exemple, est l’hiéroglyphe de la mort. Inutile de demander pourquoi. C’est ainsi et voilà tout. Mais ce qu’on n’ignore pas, ce qui est révélé par l’expérience, c’est que le diamant est provocateur de luxure, au point d’être un danger pour les plus chastes cœurs. Par là s’explique, je ne dis pas sa rareté, mais son prix énorme et l’avidité excessive de le posséder. L’inexpiable guerre du Transvaal, qui a déshonoré tout un grand peuple, est le chef-d’œuvre le plus authentique de cette concupiscence déchaînée, et les suites qu’on peut voir dépassent en hideur atroce et mortelle ce que les poètes sont capables d’inventer.
Dix ou vingt mille hommes nourris comme des animaux sont encagés littéralement sur des périmètres immenses. Esclaves d’une compagnie minière qui ne permet pas même aux enfants de venir embrasser leurs pères, les misérables travaillent sans pardon à l’extraction du minerai diamantifère. Si, tentés par l’exorbitante valeur des pierres et l’apparente facilité de les dérober, quelques-uns succombent, ils doivent s’attendre à des châtiments affreux, si leurs maîtres les surprennent. Leur sang, alors, s’ajoute au torrent de sang préalablement répandu pour la conquête monstrueuse de ce pays, transformé en une colonie de l’enfer par l’avarice de quelques banquiers.
La surveillance y est diabolique. Il y a, ô mesdames, la chambre de purge ! Quand un de ces forçats plus ou moins volontaires est libéré, avant de sortir il lui faut passer par là. Car les malheureux en avalent quelquefois, de ces cailloux merveilleux qui valent des prairies et des forêts. La chambre de purge les en délivre. Les mondaines parfumées, fières de leurs bijoux, peuvent, sans courbature d’imagination, évoquer ce riant décor. Évacuateurs et fouilleurs travaillent pour elles. L’éblouissement des mangeuses d’hommes et la réalisation de leurs plus beaux rêves est dans cette chambre. Leur parure est le rendement des deux équipes. Sans doute il y a eu du sang et il y en aura encore, c’est bien entendu, toujours du sang, puisque les douces femelles des tigres en demandent ; maintenant il y a cette autre chose que les chiens les plus superbes savent apprécier…!
Peu de paroles ont été plus utilisées, plus usées par les rhéteurs que celle de Tertullien sur la femme vaine et ambitieuse qui porte autour de son cou des patrimoines entiers : Saltus et insulas tenera cervix circumfert. De cela aussi on a fait un lieu commun, c’est-à-dire un assemblage de sons qui n’a plus de sons. La mort est derrière, pourtant, derrière et devant, au-dessus et au-dessous, et c’est bien ainsi que l’entendait ce terrible Père, se réjouissant, avec l’église de Carthage, du dépouillement splendide de la patricienne Vivia Perpetua se précipitant toute nue au martyre.
Mais la vache furieuse qui tourmenta cette chrétienne a changé de rôle. C’est elle qui est, aujourd’hui, la grande dame. C’est elle maintenant qui porte les parures méprisées par la martyre et ramassées dans son sang. Que lui importent les âmes vivantes des pauvres qui souffrent et meurent pour son inhumaine vanité ? Que sont pour elle les milliers de malheureux qui risquent leur vie, chaque jour, pour aller lui chercher des perles dans les gouffres du Pacifique ou de l’Océan indien ?
Ceux-là semblent plus tragiques encore que les mineurs. Cela tient sans doute à la primauté mystérieuse de ces globules aveugles et ennuyeux mais préférables, que l’Évangile déclare si précieux qu’il faut tout vendre pour les acquérir. Dieu sait combien les femmes sont, en ce point, observatrice de sa Parole. Les entrepreneurs de pêcheries le savent aussi et les miséreux qu’ils emploient ne l’ignorent guère.
C’est là-bas, au large du Pacifique, autour des Touamotou, terre française. Les îles Manga-Reva, situées à l’aile sud de l’archipel, avaient, quand on les découvrit, 25.000 habitants. On n’en compte plus que 500. Les dames et les requins ont avalé tous les autres. Ces pauvres gens, stimulés par les Européennes, se sont faits plongeurs. Au signal de la plonge, hommes, femmes et enfants se précipitent. Ceux que les squales ne dévorent pas, ceux qu’épargne la congestion ou l’apoplexie, sont tués par la phtisie, par l’alcool ou emportés par de très-fréquents cyclones. Ainsi meurt la race Maorie, une des plus belles du monde.
À Ceylan ou dans le golfe Persique, c’est encore pis. Tous les ans, douze mille bateaux prennent part à la pêche qui emploie environ trois cent mille hommes dont la moitié sont des plongeurs. Beaucoup périssent par le refroidissement dans des eaux extrêmement froides en ces endroits de la mer où la température extérieure est cependant la plus élevée du globe. Les autres sont, plus ou moins, la proie des requins. Soudain l’équipage d’une barque voit un remous violent qui agite les flots. L’eau s’empourpre. C’est un plongeur qui vient d’être coupé en deux, accident banal qui ne vaut pas d’être consigné. Un modeste collier de perles de soixante mille francs est l’addition du déjeuner de soixante requins et représente la mort affreuse de soixante créatures à la ressemblance de Dieu que nourrissait à peine leur épouvantable métier.
La fable de Pandore et de sa boîte à surprise qu’on rabâche depuis Hésiode, est suffisamment connue. De cette boîte confiée par Jupiter à la « première femme » et ouverte par curiosité, s’échappèrent tous les maux. Seule, l’Espérance resta au fond. Tradition dénaturée par les poètes. Les dames riches ont hérité de cette cassette et tous les malheurs imaginables, au contraire de la vider en s’échappant, servent à la remplir. Mais le comble de l’enfantillage serait d’y chercher l’espérance qui est partie la première. Elle s’est agrandie, d’ailleurs, cette cassette fameuse, jusqu’à ressembler au puits de l’Abîme et, tout au fond, c’est l’immobile Serpent qui tient le cœur humain dans sa gueule, depuis le commencement du monde.
II LA CROIX DE MISÈRE
Terram tenebrosam et opertam mortis caliginæ, terram miseriæ et tenebrarum ubi umbra mortis et nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat.
Job.
La Pauvreté groupe les hommes, la Misère les isole, parce que la pauvreté est de Jésus, la misère du Saint-Esprit.
La Pauvreté est le Relatif, — privation du superflu. La Misère est l’Absolu, — privation du nécessaire.
La Pauvreté est crucifiée, la Misère est la Croix elle-même. Jésus portant la Croix, c’est la Pauvreté portant la Misère. Jésus en croix, c’est la Pauvreté saignant sur la Misère.
Ceux d’entre les riches qui ne sont pas exactement des réprouvés peuvent comprendre la pauvreté, puisqu’ils sont eux-mêmes des pauvres, en un sens ; ils ne peuvent pas comprendre la misère. Capables de l’aumône ; peut-être, incapables du dépouillement, ils s’attendriront, en belle musique, sur Jésus souffrant, mais sa Croix leur fera horreur, la réalité de sa Croix ! Il la leur faut toute en lumière et toute en or, somptueuse et légère, agréable à voir sur une belle gorge de femme.
Prêtres élégants, éloignez d’eux le lit d’amour de Jésus-Christ, la croix misérable, infiniment douloureuse, plantée au milieu d’un charnier de criminels, parmi les ordures et les puanteurs, la vraie Croix simplement hideuse, bonnement infâme, atroce, ignominieuse, parricide, matricide, infanticide ; la croix du renoncement absolu, de l’abandon et du reniement a jamais de tous ceux, quels qu’ils soient, qui n’en veulent pas ; la croix du jeûne exténuant, de l’immolation des sens, du deuil de tout ce qui peut consoler ; la croix du feu, de l’huile bouillante, du plomb fondu, de la lapidation, de la noyade, de l’écorchement, de l’écartellement, de l’intercision, de la dévoration par les animaux féroces, de toutes les tortures imaginées par les bâtards des démons… La Croix noire et basse, au centre d’un désert de peur aussi vaste que le monde ; non plus lumineuse comme dans les images des enfants, mais accablée sous un ciel sombre que n’éclaire pas même la foudre, l’effrayante croix de la Déréliction du Fils de Dieu, la Croix de Misère !
Si ces maudits se contentaient de n’en pas vouloir ! Mais ils prétendent qu’elle n’est pas pour eux, se prévalant de leur argent, qui est le Très-Précieux Sang du Christ, pour y envoyer à leur place le troupeau des pauvres qu’ils ont saignés et désespérés !
Et ils osent parler de charité, prononcer le mot Charité qui est le Nom même de la Troisième Personne divine ! Prostitution des mots à faire peur au diable ! Cette belle dame, qui n’a pas même la loyauté de livrer son corps aux malheureux qu’elle attise, ira, ce soir, montrer tout ce qu’elle pourra de sa blanche viande à sépulcre où frémissent des bijoux pareils à des vers et la faire adorer à des imbéciles, en des fêtes prétendues de charité, à l’occasion de quelque sinistre, pour engraisser un peu plus les requins ou les naufrageurs. La richesse dite chrétienne éjaculant sur la misère !
Dieu souffre tout cela jusqu’à ce soir, qui pourrait être le « Grand Soir », comme disent les nourrissons de l’Anarchie. Cependant il fait jour encore. Il n’est que trois heures, c’est l’heure de l’Immolation du Pauvre. Les esclaves des mines et des usines travaillent encore. Des millions de bras agissent péniblement sur toute la terre pour la jouissance de quelques hommes et les millions d’âmes, étouffées par l’angoisse de ce labeur, continuent à ne pas savoir qu’il y a un Dieu pour bénir ceux qui les écrasent : le Dieu des luxures et des élégances, dont « le joug est suave et le fardeau si léger » pour les oppresseurs.
C’est vrai qu’il y a des refuges : l’ivrognerie, la prostitution des corps, le suicide ou la folie. Pourquoi la danse ne continuerait-elle pas ?
Mais il n’y a pas de refuge pour l’Indignation de Dieu. C’est une fille hagarde et pleine de faim à qui toutes les portes sont refusées, une vraie fille du désert que nul ne connaît. Les lions au milieu desquels elle a été enfantée sont morts, tués en trahison par la famine et parla vermine. Elle s’est tordue devant tous les seuils, suppliant qu’on l’hébergeât, et il ne s’est trouvé personne pour avoir pitié de l’Indignation de Dieu.
Elle est belle pourtant, mais inséductible et infatigable et elle fait si peur que la terre tremble quand elle passe. L’Indignation de Dieu est en guenilles et n’a presque rien pour cacher sa nudité. Elle va pieds nus, elle est toute en sang et, depuis soixante-trois ans, — cela est terrible — elle n’a plus de larmes ! Ses yeux sont des gouffres sombres et sa bouche ne profère plus une parole. Quand elle rencontre, un prêtre, elle devient plus pâle et plus silencieuse, car les prêtres la condamnent, la trouvant mal vêtue, excessive et peu charitable. Elle sait si bien que tout est inutile désormais ! Elle a pris quelquefois des petits enfants dans ses bras, les offrant au monde, et le monde a jeté ces innocents dans les ordures en lui disant :
— Tu es trop libre pour me plaire ! J’ai des lois, des gendarmes, des huissiers, des propriétaires ! Tu deviendras une fille soumise et tu paieras ton terme.
— Mon terme est proche et je le paierai fort exactement, a répondu l’Indignation de Dieu
XI LA DÉRISION HOMICIDE
— Nous ne pouvons rien pour la personne recommandée. Le budget de notre charité est bouclé.Un monsieur dans les œuvres.
Au contraire du Précepte évangélique poussiéreux et démodé, la main gauche sait fort bien ce que fait la droite. Celle-ci donne ou fait semblant de donner à grand carillon et l’autre, placée du côté du cœur, la retient tant qu’elle peut. C’est ce combat, dont l’issue n’est jamais douteuse, qui constitue ce qu’on nomme les fêtes de bienfaisance ou de charité et les effets admirables de ces divertissements prétendus chrétiens.
On se pare de la dépouille du pauvre et on s’amuse avec fracas pour lui venir en aide, quand il est aux trois quarts détruit par un cataclysme. On récolte ainsi de l’argent dont les misérables entendent parler sans jamais le voir venir. Car il faut compter avec les intermédiaires crochus presque sans nombre qui se multiplient, au cours des voyages, comme les requins dans le sillage d’un navire où il y a des agonisants. Il faut compter aussi avec les fournisseurs pour sinistrés dont les entrepôts de vivres en putréfaction ressemblent aux boutiques des épaveurs ou fanfrelucheurs de la mort sur les chemins des cimetières.
Les tremblements de terre, les incendies ou les cyclones font aller le commerce, pour ne rien dire des guerres ou massacres asiatiques ou européens qui l’accélèrent encore. Les affaires étant les affaires, la spéculation s’y ingénie. On sait, par exemple, qu’il est au pouvoir de tel groupe honorable d’accapareurs britanniques ou américains de décréter une famine profitable en un point déterminé du planisphère. Dans l’hiver de 97 à 98, un spéculateur américain très-admiré, pour maintenir la hausse du blé sur le marché universel, en fit jeter à la mer soixante-dix millions d’hectolitres, à deux ou trois heures de New-York. Cet homme qui détruisait ainsi la subsistance de la population d’un empire, avait reçu au baptême ou autrement le nom de Joseph qui signifie « gardien du pain ». À la même époque, d’autres qui ont encore leurs têtes sur leurs épaules, se sont servis de blé, eux aussi, pour chauffer des locomotives. Simple question de capitaux, d’arithmétique, de géographie et d’estomac.
Ensuite et par voie de conséquence, on donne des galas, des fêtes, des illuminations, des loteries, au profit des victimes, en vue d’autres affaires de moindre grandeur. Et les dames de plusieurs pays sont dans la gloire, ayant eu l’occasion de montrer beaucoup leurs clavicules et leur poitrail. Tout le monde y gagne ; excepté les affamés. À l’heure où j’écris, il y a deux mois que Messine et Reggio ont été renversées de fond en comble. Il est vrai — ou du moins probable — que cette catastrophe ne fut pas déterminée par une spéculation transatlantique, mais la suite est exactement la même. Des sommes immenses, disent les fouilles, ont été recueillies. Nul ne sait ce qu’elles sont devenues. Cinquante mille corps humains continuent de pourrir sous les décombres, en attendant d’exhaler la peste aux premiers souffles du printemps, et ceux qui survivent crèvent de misère.
La Bergère de la Salette, la prophétesse Mélanie jugeait cela plus effrayant que les catastrophes mêmes. La Dérision de la Charité, la dérision qui donne du pain à ceux qui meurent d’inanition, pour le reprendre avec un éclat de rire, quand ils le portent à leur bouche, la dérision qui tarit les mamelles, qui assassine les moribonds, qui fait de la luxure avec de la douleur, de la volupté sentimentale avec du désespoir !
Quelquefois, cela finit mal. On a vu, il n’y a pas si longtemps, des personnes tout à fait exquises, devenues, en un instant, des torches vivantes et hurlantes, au milieu d’une impraticable fournaise, — des personnes qui « faisaient le bien », a dit un imbécile fameux. Elles avaient fait de l’Évangile grand ouvert et planté debout, une haute muraille d’airain pour protéger leur plaisir et cette muraille, devenue rouge, est tombée sur elles. Il a fallu des pelles et des tombereaux pour les mettre au lit. Leçons bien inutiles pour les autres et nullement profitables aux indigents qui continueront à être secourus de la sorte jusqu’au Jour de Dieu.
J’imagine que ce jour commencera par une aube d’une douceur infinie. Les larmes de tous ceux qui souffrent ou qui ont souffert auront tombé toute la nuit, aussi pures que la rosée du premier printemps de l’Éden. Puis, le soleil se lèvera comme une Vierge pâle de Byzance dans sa mosaïque d’or, et la terre se réveillera toute parfumée. Les hommes, ivres de délices et réconfortés puissamment, s’étonneront de ce renouveau du Jardin de volupté et se dresseront parmi les fleurs en chantant des choses profanes qui les rempliront d’extase. Les infirmes eux-mêmes et les putréfiés vivants auront l’illusion des désirs de l’adolescence. Agitée du pressentiment d’une Venue indicible, la nature se vêtira de ses accoutrements les plus magnifique et, pareille à une courtisane superbe, répandra sur elle, avec ses joyaux qui ont perdu tant de condamnés à mort, les fragrances capiteuses qui font oublier la vie.
Rien ne saurait être trop beau, car ce sera le Jour de Dieu — enfin ! — attendu, des milliers d’années, dans les ergastules, dans les bagnes, dans les tombeaux ; le jour de la dérision en retour, de la Dérision grande comme les cieux que le Saint Livre nomme la Subsannation divine. Ce sera la vraie fête de charité, présidée par la Charité en Personne, par le Vagabond redoutable dont il est écrit que nul ne connait ses voies, qui n’a de comptes à rendre à personne et qui va où il lui plaît d’aller. Ce sera tout de bon la fête des pauvres, la fête pour les pauvres, sans attente ni déception. En un clin d’œil, ils recueilleront eux-mêmes, sans intermédiaire, tout ce que les riches peuvent donner en s’amusant et encore bien au delà, prodigieusement et à jamais.
Pour ce qui est de l’incendie qui terminera le gala, il n’y a pas de créature, fût-ce un archange, qui pourrait en dire un seul mot.
XVII LE COMMERCE
Suis-je le gardien de mon frère ?
Caïn.
Autrefois, il y a bien longtemps, quand il y avait de la noblesse et des chevaliers libérateurs, le commerce dérogeait. C’était une loi absolue, une loi de fond. Le gentilhomme qui se livrait au commerce était, de ce fait, discrédité, disqualifié, déchu, démonétisé, déshonoré, rejeté du sol, racines en l’air. Et c’était parfaitement juste et raisonnable. Même aujourd’hui que l’arithmétique a remplacé la noblesse, le commerce garde encore quelque chose de son ancienne puanteur et on ne l’avoue pas très volontiers.
Pourquoi donc est-il si infâme ? C’est parce qu’il dévore le pauvre, parce qu’il est la guerre au pauvre, simplement. Les détaillants de toute sorte : boulangers, bouchers, charcutiers, charbonniers, logeurs, etc., ne gagnent réellement que sur les pauvres, toujours incapables de s’approvisionner ou de profiter des occasions. La moitié de cinq est trois, c’est l’arithmétique des détaillants. Voici du pain à 0 fr. 35 cent. le kilo. Le pauvre, qui ne peut acheter qu’une livre à la fois, la paiera quatre sous. S’il a faim deux fois par jour, au bout d’un mois le boulanger lui aura volé 1 fr. 50. Ainsi du reste. Une chambre infecte est louée huit francs par semaine, plus de quatre cents francs par an, à une malheureuse qui se tue pour gagner deux francs par jour.
Le crédit est un veau gras tué depuis longtemps pour fêter le retour de l’Enfant prodigue réintégrant la maison paternelle à six étages, après avoir longtemps gardé les cochons. Dites à un commerçant : « Je ne puis admettre qu’on doute de la probité d’un homme qu’on ne connaît pas ». Il ne comprendra jamais. Dans la langue de cet ignoble, connaître quelqu’un signifie savoir qu’il a de l’argent et ne pas le connaître signifie ne pas savoir s’il a de l’argent. Un homme connu, c’est un riche. Catastrophe de la Parole tombée dans la boue. Dans le premier cas, l’estime empressée, la servilité la plus basse ; dans le second, la défiance et l’hostilité. C’est immonde, mais commercial dans toute la force du terme.
Le désir exclusif de s’enrichir est, sans contredit, ce qui peut être imaginé de plus abject. À supposer qu’il fût possible de confronter réellement, c’est-à-dire dans l’Absolu, un artiste et un commerçant, ce serait une expérience à faire crier les gonds de la terre.
Instinctivement, sans qu’il ait besoin de le savoir, le premier tend vers la Douleur, la Pauvreté, le Dépouillement complet, parce qu’il n’y a pas d’autres gouffres et que son attraction est au fond des gouffres. L’autre amasse, croyant savoir ce qu’il fait. Il amasse comme un insecte et se conditionne un petit tombeau avec les pailles de la famine et les détritus de la misère. C’est ce qu’il appelle faire fortune. D’un côté, un homme cherchant la Beauté, la Lumière, la Splendeur libératrice ; de l’autre, un esclave contraignant son âme à fouiller dans les ordures !
« On ne peut rien faire sans argent », dit un lieu commun dont la stupidité sacrilège est parfaitement ignorée de ceux qui en font usage. Sans doute on ne peut rien sans la sueur et le sang du pauvre ; mais cette sueur, quand elle coule d’un noble front, et ce sang, lorsqu’il ruisselle d’un cœur généreux, ce n’est pas aux chiens de les venir boire et c’est une horreur d’en être témoin.
Au fond, le commerce consiste à vendre très-cher ce qui a très-peu coûté, en trompant autant que possible sur la quantité et la qualité. En d’autres termes, le commerce prend la goutte du Sang du Sauveur donnée gratuitement à chaque homme et fait de cette goutte plus précieuse que les mondes, épouvantablement multipliée par des additions ou mixtures, un trafic plus ou moins rémunérateur.
— Je ne vous force pas à venir chez moi, dit l’usurier qui est au fond de tout commerçant. — Sans doute, chien, tu ne m’y forces pas ; mais la nécessité m’y force, la nécessité invincible, et tu le sais bien.
Vu d’en haut, le commerce est un véritable sacrilège. Les Juifs, Race aînée auprès de qui tous les peuples sont des enfants et qui ont eu, par conséquent, le pouvoir d’aller du côté du mal beaucoup plus loin que les autres hommes du côté du bien, les profonds Juifs doivent sentir qu’il en est ainsi. Ils sont les pères du commerce comme ils furent les pères de ce Fils de l’Homme, leur propre Sang le plus pur, qu’il fallait, par décret divin, qu’ils achetassent et vendissent un certain jour. Leurs proches voisins d’extraction, les Carthaginois de Carthage, ancêtres perdus des Carthaginois d’Angleterre, ont dû être leurs bons écoliers. Cela n’est certes pas pour les diminuer. Lorsqu’ils se convertiront, ainsi qu’il est annoncé, leur puissance commerciale se convertira de même. Au lieu de vendre cher ce qui leur aura peu coûté, ils donneront à pleines mains ce qui leur aura tout coûté. Leurs trente deniers, trempés du Sang du Sauveur, deviendront comme trente siècles d’humilité et d’espérance, et ce sera inimaginablement beau.
Tomber de là dans le négoce moderne, c’est à faire peur, c’est à dégoûter de la vie et de la mort. On a beaucoup parlé de l’abjection juive. Il s’agit ici, bien entendu, des Juifs trafiquants, de la lie juive, exception faite des individus très-nobles qui ont pu garder un cœur fier, un cœur « vraiment israélite » sous le terrible Velamen de saint Paul. En quoi cette abjection si fameuse dépasse-t-elle la servilité du boutiquier le plus hautain vis-à-vis d’un client présumé riche et son insolence goujate à l’égard d’un autre client supposé pauvre ? Si on veut que leurs attitudes ignobles les égalent en apparence, il y aura toujours, même à ce niveau, l’aînesse infinie de la Race élue et l’énorme prééminence de vingt siècles d’humiliations très-soigneusement enregistrées. L’abjection juive peut invoquer la foudre, l’abjection commerciale des chrétiens ne peut attirer que des giboulées de crachats et de déjections.
Quelqu’un pense-t-il aux heures de loisir d’un commerçant ? Horreur de la pauvre âme ! Pas une lecture, pas une pensée généreuse, pas un souvenir consolant, nulle autre espérance que de continuer demain les turpitudes antérieures. L’argent gagné, volé, la danse des chiffres et le trou de la tombe. Les très-pauvres gens qu’il dépouille ont des délices qu’il ne connaît pas. Même ceux qui ont perdu tout, excepté leurs larmes, peuvent être consolés par un livre, par une parole de bonté, par la caresse d’une bête misérable, par la vue d’un humble jouet d’enfant mort, d’un objet quelconque de nul prix pouvant évoquer un souvenir de douleur ou un souvenir de joie, par n’importe quoi ne coûtant rien, ne valant rien, ne pouvant tenter personne et gardé religieusement comme un trésor, jusqu’à la fin. C’est pour ceux-là, sans doute, que Jésus a pleuré sur le tombeau de Lazare. « Je te bénis, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux prudents et les as révélées aux petits. »
« Les affaires sont les affaires », autre lieu commun diabolique. Un commerçant capable de pitié en dehors de son négoce — il paraît que cela s’est vu — devient sans miséricorde aussitôt que son intérêt commercial est en jeu, alors même qu’il s’agit du profit le plus mince, le plus dédaigné par lui, — parce qu’à cet instant le prêtre ou le pontife de Mammon apparaît. Mais s’il est dans la situation jupitéréenne d’un créancier, il se manifeste épouvantable, précisément parce que la dette ne représente rien pour lui, — rien que ce qu’il croit être la Justice. Justice de Caïn, disant qu’il « n’est pas le gardien de son frère » et croyant peut-être se justifier ainsi de l’avoir assassiné. Il se trompe horriblement, ajoutant à son fratricide un fratricide plus inexpiable.