Breviloquium (Résumé de la foi catholique) (page 4)
1. faut traiter maintenant de la nature spirituelle et incorporelle comme l’est la nature angélique au sujet de laquelle il faut considérer la création des esprits supérieurs, la ruine des démons et la confirmation des bons anges.
2. Enoncé
Les anges possèdent, dès leur création, quatre qualités
— La simplicité de l’essence,
— la distinction des personnes,
— le don de la raison avec mémoire, intelligence et volonté,
— et enfin le libre-arbitre pour choisir le bien et rejeter le mal.
Ces quatre qualités principales sont accompagnées
de quatre autres
— la virtuosité dans l’agir,
— l’empressement dans le service,
— la perspicacité dans le savoir,
— l’immutabilité après le choix soit dans le bien, soit dans le mal.
3. Explication
Le premier principe, par le fait qu’il est premier, a produit toutes choses à partir de rien, non seule ment ce qui est proche de rien, mais aussi ce qui est proche de lui-même non seulement la substance éloignée de lui comme l’est la substance corporelle, mais aussi celle qui est proche de lui, la substance intellectuelle et incorporelle qui, par le fait qu’elle est la plus semblable à Dieu, possède la simplicité de la nature et la distinction des personnes afin de ressembler à Dieu par la substance commune aussi bien qu’individuelle. Cette substance possède aussi dans l’esprit l’image de la Trinité par la mémoire, l’intelligence et la volonté. Elle possède enfin la liberté de la volonté afin de ressembler à Dieu par la puissance naturelle aussi bien qu’élective, la puissance naturelle étant marquée par l’image de Dieu, la puissance élective par la liberté de l’arbitre.
Cette substance ne pourrait, en effet, en aucune façon, parvenir, de façon méritoire, à la récompense glorieuse qui rend chacun bienheureux, si elle ne possédait le libre-arbitre de la volonté. Or, ceci ne peut être que dans une substance rationnelle accompagnée de mémoire, d’intelligence et de volonté.
Là où est la raison, il faut que soit, selon Boèce, « la substance individuée d’une nature rationnelle » Il faut aussi qu’il y ait substance spirituelle et incorporelle et, par là, simple, sans aucune dimension quantitative.
4. Une telle substance, par le fait qu’elle est simple, possède la virtuosité dans l’agir. A cause de cette virtuosité et de sa distinction personnelle, lui revient de servir dans une charge distincte. Du fait de sa simplicité et de sa virtuosité, lui revient la perspicacité dans le discernement. Par le fait qu’elle est simple et perspicace, ayant une intelligence à l’image de Dieu, elle possède la stabilité après le choix soit dans le bien, soit dans le mal.
Ces conditions sont liées dans leur généralité à la création des esprits supérieurs en général.
Chapitre 7: L’apostasie des démons
1. Enoncé
Dieu a fait tous les anges bons se situant cependant entre lui, souverain bien, et le bien relatif qui est celui de la créature: de sorte que s’ils se tournent à aimer ce qui est au-dessus d’eux, ils s’élèvent à l’état de grâce et de gloire. Si, par contre, ils se tournent vers le bien relatif qui est au-dessous d’eux, ils se ruent vers le mal de la faute et de la peine, car il n’y a as de honte du péché sans la parure de la justice.
Lucifer, premier entre les anges, présumant d’un bien personnel, a désiré une puissance personnelle en voulant surpasser les autres. Il tombe donc avec tous ceux qui pensaient comme lui. En tombant, il est devenu impénitent, obstiné, aveuglé, exclu de la contemplation de Dieu, désordonné dans l’agir, cher chant de toutes ses forces à faire tomber l’homme par de multiples tentations.
2. Explication
Le premier principe étant souverainement bon, ne fait rien qui ne soit bon, parce que du bien ne procède que le bien. Cependant, ce qui est créé par lui, par ce fait, lui est inférieur et donc ne peut être le souverain bien. L’ange fut donc créé bon par Dieu, mais pas souverainement bon. Il pouvait cependant achever sa perfection en tendant par amour vers le souverain bien.
3. Et parce que, par le libre-arbitre de sa volonté, il pouvait tendre vers le souverain bien ou se tourner vers un bien personnel, Lucifer, excité par la considération de sa beauté et de sa grandeur, à s’aimer lui-même et à aimer son bien personnel, présuma de sa grandeur, désira une puissance propre qu’il n’avait pas. Par là, en présumant ainsi, il se constitua à lui-même son principe en se glorifiant lui-même; et en désirant ainsi, il se Constitua à lui-même son souverain bien, en se reposant sur lui-même. Comme il n’était ni le souverain principe, ni le souverain bien, il fallait que par Cette ascension désordonnée, il tombât et, pour la même raison, tous ceux qui pensaient comme lui.
4. Et parce qu’il n’y a pas de honte du péché sans la parure de la justice, aussitôt donc, en tombant dans le péché et avec lui, ses semblables, il perdit sa place souveraine, l’empyrée, descendant au plus bas, dans l’air obscur, dans l’enfer, de sorte que sa chute dans le péché étant l’oeuvre de son libre-arbitre, sa chute dans la peine fut l’oeuvre du juge ment divin. Et parce qu’il possédait l’immutabilité après le choix, il devint immédiatement obstiné dans le mal, et par là, aveuglé et ne voyant plus le vrai, désordonné dans son action et affaibli dans sa puissance. Sa volonté impie et son action détournée de Dieu, se tournèrent vers la haine et l’envie de l’homme. La perspicacité de sa raison, privée de la vraie lumière, se tourna vers les tromperies par les divinations et les impostures. Son office personnel éloigné du vrai service se tourna vers les tentations. Sa virtuosité amoindrie et rapetissée s’est tournée, autant qu’il est permis, vers les merveilles qu’il opère par des transmutations secrètes sur les créatures corporelles. Or, parce que toutes ces choses sont désordonnées par la volonté que l’orgueil a dépravée, il les convertit toutes à exciter sa superbe, cherchant à être révéré et admiré par les hommes à l’instar de Dieu. De là vient qu’il fait mal toutes choses Cependant Dieu juste le permet maintenant pour le châtiment des méchants et la gloire des bons, ainsi qu’il apparaîtra au jugement dernier.
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Chapitre 8: La confirmation des bons anges
Enoncé
De même que les anges qui se détournèrent de Dieu furent aussitôt obstinés par impénitence, ceux qui se tournèrent vers Dieu furent aussitôt confirmés par la grâce et la gloire dans leur volonté, parfaite ment illuminés dans leur raison selon la connaissance matutinale et vespérale, parfaitement fortifiés dans leur force de commandement ou d’exécution et parfaitement ordonnés dans leur action de contemplation ou de service.
Et ceci dans une triple hiérarchie: suprême, médiane et inférieure. A la hiérarchie suprême, appartiennent les Trônes, les Chérubins et les Séraphins. A la hiérarchie médiane, les Dominations, les Vertus et les Puissances. A la hiérarchie inférieure, les Principautés, les Archanges et les Anges. Parmi eux tous, certains ont été envoyés en service et délégués à la garde des hommes qu’ils servent en les purifiant, les illuminant et les parachevant, selon les ordres du vouloir divin.
2. Explication
Les anges, à cause de leur ressemblance expresse et de leur proximité au premier et souverain principe, possèdent une intelligence déiforme et l’immutabilité après le consentement donné par le libre-arbitre. Recevant la grâce divine, tournés vers le souverain bien, comme ils tendaient totalement vers Dieu, ils furent confirmés par la gloire et également rendus parfaits. Ils furent, dans leur volonté rendus stables et heureux, dans leur raison perspicaces, au point de connaître les choses non seulement en elles-mêmes, mais aussi dans l’art éternel et par là, ils n’acquirent pas seulement la connaissance du soir, mais aussi celle du matin ou peut-être du jour, à cause de la plénitude et de la pureté absolue de cette lumière à l’égard de laque le toute créature peut être appelée, à juste titre, ténèbre. Dans leur virtuosité, ils ont été parfaitement fortifiés soit dans le commandement, soit dans l’exécution, qu’ils revêtent un corps ou non Dans leur action, ils ont été parfaitement ordonnés, de sorte qu’ils ne pouvaient plus se désordonner ni en s’élevant à la contemplation de Dieu, ni en s’abaissant au service de l’homme, car en contemplant Dieu face à face , où qu’ils soient envoyés, c’est toujours en Dieu qu’ils courent.
3. Ils sont créés et agissent selon un ordre hiérarchique commencé en eux par la nature et achevé par la gloire qui, en stabilisant l’instabilité du libre arbitre, a illuminé leur perspicacité, ordonné leur service et renforcé leur virtuosité, selon les quatre qualités mentionnées plus haut La perspicacité de la raison dans la contemplation se rapporte principalement à la vénération de la majesté divine, à la compréhension de la vérité ou au désir de la bonté.
Dans la première hiérarchie, se trouvent trois ordres, les Trônes à qui revient la révérence, les Chérubins à qui revient la sagesse, les Séraphins à qui revient la bienveillance.
A la parfaite virtuosité correspond la force de commandement, la force d’exécution et la force de combat”. La première revient aux Dominations, la deuxième aux Vertus, la troisième aux Puissances, dont le rôle est de repousser les puissances contraires.
Au service parfait, revient le gouvernement, la révélation et le relèvement. Les Principautés gouvernent, les Archanges révèlent, les Anges soutiennent parce qu’ils gardent ceux qui sont debout de peur qu’ils ne tombent et aident ceux qui sont tombés à ressurgir.
Ainsi, il est évident que tout cela existe dans les anges plus ou moins, selon une gradation allant des plus hauts aux plus bas. Chaque ordre angélique doit tirer son nom de la charge plus spéciale qu’il a reçue.
Chapitre 9: La création de l’homme dans son âme
1. Après avoir parlé de la nature corporelle et de la nature incorporelle, il faut dire quelques mots de la nature composée des deux précédentes, en traitant d’abord de l’esprit puis de la chair, enfin de tout l’homme.
Enoncé
L’âme raisonnable est une forme existante, vivante, intelligente et jouissant de liberté.
Forme existante, c’est-à-dire, n’existant ni par elle-même, ni de par la nature divine, mais créée dans l’être par Dieu, de rien.
Forme vivante, elle vit non par une nature extrinsèque, mais par elle-même, non d’une vie mortelle mais d’une vie perpétuelle.
Forme intelligente, elle connaît non seulement l’essence créée, mais aussi l’essence créatrice à l’image de laquelle elle a été faite mémoire, intelligence et volonté.
Forme douée de liberté, elle est toujours libre de toute contrainte. Dans l’état d’innocence, elle était libre de toute misère et de toute faute, elle ne l’était plus dans l’état de nature déchue. Or, cette liberté de toute contrainte n’est rien d’autre qu’une faculté de la volonté et de la raison, qui sont les puissances principales de l’âme
2. Explication
Le premier principe est souverainement bienheureux et bienveillant. Par sa souveraine bienveillance, il communique à la créature sa béatitude, non seule ment à la créature spirituelle proche de lui, mais aussi à la créature corporelle et éloignée de lui. Il la communique cependant à la créature corporelle et éloignée d’une façon médiate, car la loi de la divinité est que les choses d’en bas retournent au sommet par les choses intermédiaires. Dieu n’a donc pas fait capable de bonheur seulement l’esprit angélique et séparé, mais aussi l’esprit conjoint, qui est l’esprit humain.
L’âme raisonnable est donc une forme capable de béatitude. Or, parvenir à la récompense de la béatitude n’est glorieux qu’en raison du mérite et il n’y a mérite que dans ce qui est fait volontairement et librement. Il fallait donc que le libre-arbitre soit donné à l’âme raisonnable par l’éloignement de toute contrainte, car il est de la nature de la volonté de ne pouvoir être contrainte en aucune façon, bien que, par sa fau te, elle se rende misérable et esclave du péché.
3. En outre, forme apte à la béatitude, elle est capable de Dieu par mémoire, intelligence et volonté en cela, elle est à l’image de la Trinité à cause de l’unité dans l’essence et de la trinité dans les puissances. Il fallait donc que l’âme puisse connaître Dieu et toutes choses et, par là, qu’elle soit marquée à l’image de Dieu.
Or, parce qu’aucun bienheureux ne peut perdre la béatitude, rien ne pouvait être capable de béatitude sans être incorruptible et immortel. Il fallait donc que l’âme raisonnable soit vivante, de par sa nature, d’une vie immortelle.
4. Enfin, parce que tout être qui attend d’un autre la béatitude et qui est immortel, est sujet au changement dans son être moral et incorruptible dans son être, l’âme n’est donc pas elle-même, elle n’est pas de la nature divine — puisqu’elle est sujette au changement —; elle n’est pas non plus produite à partir d’autre chose, ni engendrée par la nature, puisqu’elle est immortelle et incorruptible. Ainsi, cette forme ne peut être introduite dans l’être par génération, car tout ce que la nature engendre est par nature corruptible De ceci il apparaît combien la fin de la béatitude impose nécessairement les conditions indiquées à l’âme ordonnée à la béatitude.
5. Parce qu’elle est capable de béatitude, l’âme est immortelle. Donc, lorsqu’elle est unie à un corps mortel, elle peut en être séparée. Par là, elle est non seulement forme, mais aussi substance singulière. Elle n’est donc pas unie au corps seulement comme perfection, mais comme moteur. Ainsi, elle achève par son essence ce qu’elle meut également par sa puissance. Or, parce qu’elle ne donne pas seule ment d’être, mais aussi de vivre, de sentir et de comprendre, elle possède donc une puissance végétative, sensitive et intellective. Par la puissance végétative, elle engendre, nourrit et fait croître; principe de quiddité dans la génération, de qualité dans la nutrition, de quantité dans la croissance “. Par la puissance sensitive, elle appréhende les choses sensibles, retient ce qu’elle a appréhendé, compose et divise ce qu’elle a retenu; elle appréhende par les cinq organes extérieurs des sens qui correspondent aux cinq corps principaux du monde, elle retient par la mémoire, compose et divise par l’imagination qui est la première puissance d’association. Par la puissance intellective, elle discerne le vrai, repousse le mal et recherche le bien; elle discerne le vrai par la raison, repousse le mal par l’irascible, recherche le bien par le concupiscible.
6. En outre, parce que la connaissance est distinction du vrai, et que l’affectivité est répulsion et attirance, l’âme entière est divisée en connaissance et affectivité.
7. Allons plus loin. La connaissance du vrai est double: elle est connaissance du vrai comme vrai ou du vrai comme bien, elle est aussi connaissance du vrai éternel, supérieur à l’âme, ou temporel, inférieur à elle. De là, la puissance de connaissance, en tant qu’intelligence et raison, se divise ainsi: l’intelligence en intelligence spéculative et intelligence pratique, la raison en portion supérieure et portion inférieure. Ce sont là fonctions diverses plutôt que puissances distinctes
8. Enfin, l’appétit peut se porter vers quelque chose de deux façons, selon un instinct naturel ou selon une délibération et un arbitre. Ainsi, la puissance affective se divise en volonté naturelle et en volonté élective qui est la volonté proprement dite. Parce qu’une telle élection est indifférente aux partis qu’elle peut prendre, elle vient donc du libre-arbitre.
Cette indifférence vient d’une délibération à laquelle se joint la volonté. Le libre-arbitre est donc faculté et de la raison et de la volonté, de sorte que, comme le dit saint Augustin, il comprend toutes les puissances raisonnables que nous avons mentionnées plus haut. Saint Augustin dit en effet: « Lorsque nous parlons du libre-arbitre, nous ne parlons pas d’une partie de l’âme, mais de l’âme tout entière.»
Du concours de ces puissances, la raison faisant retour sur elle-même et de la volonté l’accompagnant, naît l’intégrité de la liberté qui est principe de mérite et de démérite, selon que l’on choisit le bien ou le mal.
Chapitre 10: La création de l'homme dans le corps
1. Enoncé
Le corps du premier homme a été créé et formé du limon de la terre de telle façon qu’il était sou mis à l’âme et, à sa manière, doué de proportion. Il étaie doué de proportion dans sa complexion harmonieuse, dans son organisation belle et multiple et dans la droiture de sa stature. Il était soumis, obéissant sans se rebeller, engendrant et engendrable sans sensualité, plein de vie sans défaillance, immuable et absolument incorruptible, car la mort ne l’atteignait pas. A cause de cela, le paradis terrestre lui fut donné comme habitation paisible.
La femme a été formée d’une côte de l’homme pour être sa compagne et l’aider dans la propagation sans péché.
Il lui fut donné aussi l’arbre de vie, dont la végétation était continue et qui le rendait parfaitement immuable d’une immortalité perpétuelle.
2. Explication
Le premier principe est, dans la création, tout puissant, souverainement sage et infiniment bon et il le manifeste d’une certaine façon dans toutes les créatures. Il devait donc par-dessus tout le manifester dans la dernière et la plus noble des créatures, l’homme, qu’il produisit le dernier de toutes les créatures et en qui devait apparaître et éclater la consommation des oeuvres divines.
3. Pour que dans l’homme soit manifestée la puissance de Dieu, il fut créé à partir des natures les plus distantes, en les unissant dans une seule personne et nature. Ce sont le corps et l’âme dont le premier est substance corporelle, l’autre l’âme, substance spirituelle et incorporelle. Ces deux substances sont les plus distantes dans leur genre.
4. Pour que se manifeste la sagesse de Dieu, le corps fut créé proportionné à sa façon à l’âme. Donc, puisque le corps est uni à l’âme comme à ce qui l’achève, le meut et l’élève à la béatitude, pour qu’il soit conformé à l’âme vivifiante, il reçut une complexion harmonieuse non quant au poids ou à la masse, mais dans l’égalité de la justice naturelle qui le dispose au mode de vie le plus noble. Pour qu’il soit conformé à l’âme qui le meut, par la multiplicité des puissances, il reçut une multiplicité d’organes pleins de charmes, d’art et de conductibilité, comme on le voit dans le visage et dans la main qui est l’organe des organes. Pour être conformé à l’âme qui l’élevait vers le ciel, il reçut la station debout et la tête dirigée vers le haut. Ainsi, la rectitude du corps témoignait de la rectitude de l’esprit.
5. Enfin, pour que soit manifestée dans l’homme la bonté et la bienveillance de Dieu, l’homme fut créé sans aucune tache ni faute et sans aucun châtiment ni misère. Car, comme le premier principe est tout en même temps souverainement bon et juste, parce qu’il est souverainement bon, il ne peut faire l’homme que bon, et, par là, innocent et droit parce qu’il est souverainement juste, il ne peut lui infliger de peine, car il n’avait absolument pas péché. Ainsi, il donna ce corps à l’âme raisonnable pour qu’il lui soit soumis et qu’il n’y ait en lui aucune lutte de rébellion, aucune corruption de la mort. Ainsi, le corps était conforme à l’âme de sorte que, comme l’âme était innocente et cependant pouvait tomber dans la faute, le corps était impassible et cependant pouvait tomber dans la peine. Il pouvait donc ne pas mourir et pouvait mourir Il pouvait posséder la suffisance et tomber dans le besoin. Il pouvait être soumis à l’âme et pouvait aussi entrer en rébellion et en lutte avec elle.
6. C’est pourquoi, dans cet état, le corps était tel qu’il pouvait partager sa semence pour la propagation de la race avec l’être du sexe féminin qui devenait également principe avec lui. Il pouvait aussi consommer sa substance nutritive par l’action de la chaleur; il pouvait néanmoins se restaurer en mangeant des arbres du paradis, ses humeurs intérieures étant ainsi renouvelées ou maintenues par l’arbre de vie. Cet arbre possédait la vertu d’être, comme le dit Augustin non seulement nourriture mais aussi sacrement.
Donc, l’incorruption et l’immortalité du corps d’Adam provenait: principalement de l’âme comme d’une forme unificatrice et influente; du corps qui, par sa complexion bonne et harmonieuse, était apte à la recevoir; de l’arbre de vie qui le vivifiait et le nourrissait; enfin du gouvernement de la divine providence qui le conservait du dedans et le protégeait du dehors.
Chapitre 11: La création de l’homme corps et âme
1. Enoncé
Il a été donné à l’homme
— un double sens, intérieur et extérieur, de l’es prit et de la chair,
— un double mouvement, impératif dans la volonté et exécutif dans le corps,
— un double bien, visible et invisible,
— un double précepte, de nature et de discipline. Le précepte de nature était: Croissez et multipliez; le précepte de discipline était: Ne mangez pas de l’arbre de la science du bien et du mal.
Selon quoi, il a été donné à l’homme une aide quadruple, la science, la conscience, la syndérèse et la grâce qu’il possédait en suffisance pour demeurer dans le bien et par là avancer, et pour éviter le mal et éviter d’y tomber.
2. Explication
Le premier principe a fait ce mode sensible pour se manifester lui-même, c’est-à-dire que par ce monde, comme par un miroir et un vestige, l’homme doit remonter à Dieu créateur qu’il doit aimer et louer. Selon quoi, il y a deux livres, l’un écrit intérieurement qui est l’art et la sagesse éternelle de Dieu, l’autre écrit au-dehors, le monde sensible. Donc, puisqu’il existait une créature douée de sens interne pour connaître le livre intérieur, c’était l’ange, et qu’il existait une autre créature douée du sens extérieur, c’était chaque animal, la perfection de l’univers de mandait qu’il existât une créature douée de ce double sens pour connaître le livre écrit à l’intérieur et au-dehors, c’est-à-dire la sagesse et son oeuvre. Et parce que dans le Christ se trouve réunies la sagesse éternelle et son oeuvre en une seule personne, il est appelé le livre écrit au-dedans et au-dehors pour le salut du monde.
3. Parce qu’à chaque sens correspond un mouvement, il a été donné à l’homme un double mouvement: le premier selon l’impulsion de la raison dans l’esprit, le second selon l’impulsion de la sensibilité dans la chair. Il appartient au premier de commander, au second d’exécuter selon la rectitude de l’ordre. Quand le contraire arrive, alors la rectitude et le gouvernement de l’âme sont jetés hors de leur condition.
4. Parce qu’à chaque mouvement et à chaque sens correspond une tendance vers un certain bien, un double bien a été proposé à l’homme: « le premier visible, le second invisible; le premier temporel, le second éternel; le premier charnel, le second spirituel. De ces biens, Dieu a donné l’un et promis l’autre, pour que le premier soit possédé gratuitement et le second recherché par le mérite ».
5. Parce que ce bien est donné en vain s’il n’est pas gardé, et promis en vain si l’on n’y parvient pas, un double précepte a été donné à l’homme: le premier naturel pour garder le bien donné, le second disciplinaire pour gagner le bien promis, qui ne peut être mérité mieux que par la pure obéissance. L’obéissance est pure quand le précepte oblige par lui-même et non pour une autre raison. Un tel précepte est appelé précepte disciplinaire parce qu’il enseigne par lui-même combien est grande la puissance de l’obéissance qui, par son mérite, conduit au ciel, et, par son mépris, précipite en enfer. Ce précepte n’est pas donné à l’homme à cause du besoin qu’aurait Dieu de l’hommage de l’homme, mais pour indiquer le moyen de mériter la couronne par une pure et volontaire obéissance.
6. Parce que l’homme, en raison de sa nature imparfaite, formée à partir de rien et non confirmée par la gloire, pouvait tomber, le Dieu très bienveillant lui a apporté une aide quadruple: aide double de la nature et aide double de la grâce. Dieu a insufflé une double rectitude à cette nature: l’une pour juger droitement, c’est la conscience, l’autre pour vouloir droitement, c’est la syndérèse dont le rôle est d’exciter contre le mal et de stimuler pour le bien. Dieu a surajouté la double perfection de la grâce: celle de la grâce gratis data qui était la science illuminant l’intelligence pour se connaître elle-même, connaître son Dieu et ce monde créé pour elle et celle de la grâce gratum faciens qui était la charité habilitant l’affectivité à aimer Dieu par dessus tout et le prochain comme soi-même.
Ainsi, avant la chute, l’homme possédait une nature parfaite, survêtue aussi de la grâce divine. Par là, il résulte manifestement que si l’homme est tombé, ce ne fut que par sa faute, car il a méprisé l’obéissance.
Chapitre 12: L’accomplissement et l’ordonnance du monde achevé
1. Enoncé
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De tout ce que l’on vient de dire, on peut conclure que la création du monde est semblable à un livre dans lequel éclate, est représentée et est lue la Trinité créatrice selon un triple degré d’expression par mode de vestige, d’image et de ressemblance. L’idée de vestige se trouve dans toutes les créatures l’idée d’image, dans les seules créatures intelligentes ou esprits raisonnables; l’idée de ressemblance, dans les seules créatures déiformes. Ainsi, comme par les degrés d’une échelle, l’intelligence humaine est capable de s’élever graduellement jusqu’au principe souverain, qui est Dieu.
2. Explication
Toutes les créatures ont un rapport et une dépendance vis-à-vis de leur Créateur. Elles peuvent lui être comparées d’une triple manière, soit comme au principe de création, soit comme à l’objet qui les meut, soit comme au don qui les habite. De la première manière, tout ce qui est fait lui est comparé, de la seconde manière toute intelligence, de la troisième tout esprit juste et agréable à Dieu.
Tout ce qui est fait, si peu d’être ait-il, a Dieu pour principe. Toute intelligence, si peu de lumière ait-elle, est capable de saisir Dieu par la connaissance et l’amour. Tout esprit juste et saint possède le don du Saint Esprit infus en lui.
3. La créature ne peut avoir Dieu pour principe sans lui être configurée selon l’unité, la vérité et la bonté. Elle ne peut avoir Dieu pour objet sans le saisir par la mémoire, l’intelligence et la volonté. Elle ne peut posséder Dieu comme don infus sans lui être configurée par la foi, l’espérance et la charité, qui sont le triple don. Or, la première conformité est lointaine, la deuxième proche, la troisième toute proche. On appelle donc la première vestige de la Trinité, la deuxième image, et la troisième ressemblance.
4. L’esprit raisonnable tient donc le milieu entre la première et la dernière; la première est inférieure, la deuxième intérieure, la troisième supérieure. Donc, dans l’état d’innocence, lorsque l’image n’était pas viciée, mais rendue déiforme par la grâce, le livre de la créature suffisait, dans lequel l’homme pouvait s’exercer lui-même à saisir la lumière de la sagesse divine. De sorte qu’il était si sage qu’il voyait toutes choses en lui-même, qu’il les voyait en elles-mêmes et qu’il les voyait dans l’art éternel, par le fait que les choses ont un triple être, l’être dans la matière, c’est-à-dire dans leur nature propre, l’être dans l’intelligence créée et l’être dans l’art éternel, ainsi que le dit l’Ecriture, Dieu dit: « Que soit, il fit et ce fut fait ».
5. A cause de cette triple vision, l’homme a reçu un triple regard comme le dit Hugues de Saint Victor un regard de chair, un regard de raison et un regard de contemplation: le regard de chair pour voir le monde et tout ce qui est dans le monde, le regard de raison pour voir l’esprit et tout ce qui est dans l’esprit, le regard de contemplation pour voir Dieu et tout ce qui est en Dieu. Ainsi, par le regard de chair, l’homme voit les choses qui sont hors de lui, par le regard de raison les choses qui sont en lui, par le regard de contemplation les choses qui sont au-dessus de lui. Ce regard de contemplation n’atteint la perfection de son acte que dans la gloire, s’il perd par la faute et récupère par la grâce, la foi et la connaissance des Ecritures. Par elles l’esprit humain est purifié, illuminé et perfectionné pour contempler les choses célestes.
L’homme déchu ne peut y parvenir sans d’abord reconnaître ses défauts et ses propres ténèbres. Il ne peut le faire qu’en considérant et en observant la ruine de la nature humaine.
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PARTIE III: LA CORRUPTION DU PéCHé
Chapitre 1: L’origine du mal en général
1. Après avoir précisé certaines idées sur la Trinité de Dieu et la création du monde, il nous faut maintenant traiter quelque peu de la corruption du péché.
Enoncé
Le péché n’est pas une essence, mais une défaillance et une corruption qui affecte le mode, l’espèce et l’ordre dans la volonté créée Ainsi, la corruption du péché est contraire au bien lui-même, elle n’a cependant d’être que dans le bien, elle ne tire son origine que d’un bien, ce qu’est certes le libre-arbitre de la volonté. Celui-ci n’est pas souverainement mauvais puisqu’il peut vouloir le bien, il n’est pas souverainement bon puisqu’il peut tomber dans le mal.
Explication
2. Le premier principe, étant l’être par lui-même et non par un autre, doit nécessairement être sa propre fin, donc souverainement bon, sans aucun défaut. Il n’y a pas et ne peut y avoir un mal premier et souverain, car premier principe signifie suprême perfection, et souverain mal signifie défaut extrême. Donc, puisque le premier principe, être suprême et parfait, ne peut défaillir ni dans l’être ni dans l’agir, il n’est pas le mal souverain, ni un mal quelconque, et ne peut en aucune façon être le principe du mal.
Cependant, étant tout-puissant, il peut conduire le bien du non-être à l’être même sans appui d’aucune matière. Ce qu’il fit lorsqu’il forma la créature à laquelle il donna l’être, l’intelligence et la volonté. La créature, oeuvre du souverain bien a été créée selon une triple causalité; elle a dans sa substance et dans sa volonté un mode, une espèce et un ordre. Elle a été faite pour accomplir ses oeuvres par Dieu, selon Dieu et pour Dieu, selon le mode, l’espèce et l’ordre mis en elle.
3. Créée à partir du néant et donc déficiente, elle pouvait défaillir de son agir-pour-Dieu au point d’agir pour elle-même et non pour Dieu, et par là même ni par Dieu, ni selon Dieu, ni pour Dieu. Ceci est le péché qui est corruption du mode, de l’espèce et de l’ordre. Etant un défaut, il n’a pas de cause efficiente, mais il a une cause déficiente, le défaut de la volonté créée.
4. Le péché étant corruption n’est corruption que du bien. Or, toute corruption se trouve dans une chose corruptible; le péché ne se trouve donc que dans le bien. Ainsi, puisque la volonté libre cor rompt en elle-même le mode, l’espèce et l’ordre en défaillant du vrai bien, tout péché en tant que tel provient de la volonté comme de sa source première et se trouve dans la volonté comme dans son propre sujet. C’est ce que fait la volonté quand, par sa faillibilité, sa mutabilité et sa versatilité, elle méprise le bien sans défaut et immuable et s’attache au bien changeant.
5. De ceci résulte que le « péché n’est pas recherche des choses mauvaises, mais abandon des choses meilleures ». Il est donc dans l’appétit de la volonté, corruption du mode, de l’espèce et de l’ordre, et par là « tellement volontaire que s’il n’est pas volontaire, ce n’est pas un péché » Si l’on a compris ceci, on rejette manifestement l’opinion impie des Manichéens qui affirmaient l’existence d’un mal souverain premier principe de tous les maux. On voit aussi quelle est l’origine du mal et quel en est le sujet.
Chapitre 2: La tentation de nos premiers parents
1. Pour comprendre comment la corruption du péché est entrée dans le monde, il faut considérer la chute de nos premiers parents, la transmission de la faute originelle et l’origine ou racine du péché actuel. Au sujet de la chute de nos premiers parents, trois aspects sont à considérer, la tentation diabolique, la faute commise et le châtiment infligé.
Enoncé
2. Dieu avait créé l’homme dans la félicité du paradis, en deux sexes, le mâle et la femelle. Le diable envia l’homme; ayant revêtu l’aspect du serpent, il aborda la femme. Il lui demanda d’abord:
« Pourquoi Dieu vous a-t-il prescrit de ne pas manger? Puis il affirma: « Vous ne mourrez pas ». Enfin il fit une promesse: « Vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal ». Par cette tentation, il voulait faire tomber la femme plus faible et par elle ensuite terrasser le sexe mâle, ce qu’il fit avec la permission de Dieu.
Explication