Breviloquium (Résumé de la foi catholique) (page 7)
3. Les choses possèdent l’être dans l’art éternel, dans l’esprit humain et dans leur réalité propre il fallait donc que le Christ possède cette triple connaissance des choses. Les choses peuvent être connues dans l’art éternel d’une double manière, par leur artisan lui-même ou par celui qui contemple cet art. Semblablement, les choses peuvent être et être connues dans l’esprit d’une double manière (même en dehors de toute science acquise, dont l’imperfection ne convient pas au Christ), selon un habitus inné ou selon un habitus infus. En conséquence, il a été nécessaire à la parfaite plénitude de sa sagesse, que le Christ Dieu et homme possède les cinq modes de connaissance décrits: connaissance des choses dans l’art éternel, par sa nature divine et par la vision de gloire; connaissance dans son esprit, par habitus naturel et inné, comme connurent Adam et les Anges, et par habitus gratuit et infus, comme connaissent les saints de Dieu illuminés par l’Esprit Saint; connaissance des choses dans leur réalité propre par la voie des sens, de la mémoire et de l’expérience, par quoi, en nous-même, une chose inconnue devient connue Mais dans le Christ une chose connue selon un de ces modes la lui fait connaître selon un autre.
4. Parce que la substance, la force et l’opération divine sont immenses, en conséquence, selon le premier mode qui vient de la nature divine, le Christ comprend actuellement les infinis; car, d’une certaine manière ineffable pour le souverain Infini, toute infinité est finie.
5. Quant à la créature, quelque soit son degré d’élévation, elle est limitée dans sa substance, dans sa force et dans son opération. Toutefois l’esprit humain ne peut se reposer que dans le bien infini sans proprement le comprendre, car l’infini n’est pas compris par le fini, si on prend le mot compréhension dans son sens propre. En conséquence, selon le deuxième mode de connaissance, l’âme du Christ, par la vision de gloire comprend tout ce que peut comprendre la nature finie béatifiée par le bien infini auquel elle est souverainement unie; et par là, elle s’étend aux finis d’une compréhension actuelle, aux infinis seulement par un habitus infus ou même dans l’extase. Car l’âme du Christ ne peut s’égaler au Verbe, ni en science ni en rien d’autre.
6. En outre, la grâce concernant surtout l’oeuvre de réparation, selon le troisième mode de connaissance, le Christ a connu par la grâce la plus parfaite, toutes les choses qui concernent notre rédemption, beaucoup plus parfaitement et mieux que ne l’aurait pu l’un quelconque des Prophètes ou même des Anges.
7. De plus, la nature de l’homme étant par faite pour être à la tête de toutes les créatures et les connaître en tant qu’elles devraient le servir, comme il apparut dans la condition du premier homme, selon le quatrième mode de connaissance, le Christ a donc connu tout ce qui concerne la constitution de la machine mondiale, plus parfaitement que ne l’aurait pu faire Adam.
8. Enfin, le sens percevant les choses seulement comme un objet présent, selon le cinquième mode de connaissance, celui de la connaissance sensible, le Christ ne connaissait pas toutes les choses en même temps, mais seulement celle-ci ou celle-là, selon qu’il était opportun à la réparation du genre humain.
Chapitre 7: La perfection du mérite dans l’agir du Christ
1. Enoncé.
Dans le Christ Seigneur, habitaient la perfection et la plénitude de tout mérite.
En premier lieu, en raison de celui qui méritait et qui était non seulement homme, mais Dieu. En second lieu, en raison du temps durant lequel il méritait, depuis le premier instant de sa conception jusqu’à l’heure de sa mort. En troisième lieu, quant à ce par quoi il méritait, l’habitus parfait de charité et l’exercice parfait de la vertu dans la prière, l’action et la souffrance. En quatrième lieu, en raison de celui pour qui il méritait, non seulement pour lui-même, mais aussi pour nous, bien plus pour tous les justes. En cinquième lieu, en raison de ce qu’il a mérité pour nous, non seulement la gloire, mais aussi la grâce et le pardon, non seulement la gloire de l’esprit, mais aussi la transfiguration du corps et l’ouverture des portes du ciel. En sixième lieu, en raison de ce qu’il a mérité pour lui, car bien qu’il n’ait pas mérité la glorification de son âme qu’il possédait déjà, il a cependant mérité la glorification de son corps, l’accélération de sa résurrection, la glorification de son nom et la dignité de sa puissance de Juge. En septième lieu, en raison de la manière dont il a mérité. On peut, en effet, mériter de trois manières ou bien en obtenant un titre qu’on n’avait pas avant, ou bien en accroissant le titre que l’on avait déjà, ou bien en obtenant à un nouveau titre ce que déjà l’on possédait. De toutes ces manières, le Christ a mérité pour nous;
mais pour lui, seule ment de la troisième. C’était l’oeuvre de la plénitude de grâce de l’Esprit Saint, par laquelle le Christ était à la fois bienheureux et dans l’état de mériter, de sorte que tous nos mérites se fondent sur son mérite.
2. Explication.
Dans le principe réparateur, le Christ Notre Seigneur, habitait nécessairement la plénitude de la grâce et de la sagesse qui sont pour nous source d’une vie droite et sainte. Il fallait donc que le Christ possède la plénitude et la perfection de tout mérite selon tout mode de plénitude Car dans le Christ habite la plénitude de la grâce d’union par laquelle il était Dieu depuis le premier instant de sa conception, possédant la vision de gloire et le mouvement du libre-arbitre. Il était donc nécessaire que le Christ possède la perfection du mérite en raison de l’excellente dignité de celui qui méritait et de la remarquable opportunité du temps.
3. En outre, il possédait la plénitude de la grâce de la personne singulière qui l’établissait fermement dans la charité et dans la perfection de toutes les vertus, à la fois en habitus et en acte. Il était donc nécessaire que son mérite soit plénier en tout ce par quoi il l’obtenait: sa charité radicale et les actes de ses multiples vertus.
4. De plus, en lui était la plénitude de la grâce capitale, par laquelle il a exercé une pleine influence sur ses membres. Il possédait donc la plénitude de mérite non seulement pour lui, mais pour nous. De même qu’il a une influence sur tous nos biens spirituels en raison de sa déité, de même, en raison de l’humanité assumée, il a mérité les biens de la vie pré sente et ceux du bonheur éternel.
5. Enfin, la plénitude de si grands charismes supposait nécessairement dans le Christ une souveraine et parfaite félicité dans la partie supérieure de lui-même, bien que selon l’économie de notre salut il était pèlerin ici-bas. Il possédait donc la perfection du mérite en raison de ce qu’il méritait pour lui-même, non pas la gloire et la béatitude concréées avec son âme, qui précédaient naturelle ment en lui tout mérite, mais seulement ce qui ne pouvait normalement coexister avec l’état de pèlerin ici-bas, par exemple la transfiguration de la chair et son exaltation à la plus haute dignité.
6. De là vient aussi qu’il possédait la perfection du mérite en raison de la manière de mériter. Dès le premier instant de sa conception, il avait une plénitude parfaite, et mérita donc aussitôt tout ce qu’il pouvait mériter pour lui-même. Il put, en cela, mériter à un nouveau titre ce qu’il aurait pu déjà mériter autrement. Mais il ne pouvait, pour lui, acquérir un titre qu’il n’avait pas encore ou accroître le titre qu’il avait déjà, car il ne pouvait en aucune manière avancer dans la sainteté, étant parfaitement saint dès le commencement. Il mérita cependant pour nous, qui, par son mérite, sommes justifiés par sa grâce, avançons dans la justice et recevons la couronne de la gloire éternelle.
7. Ainsi, dans le mérite du Christ prennent racine tous nos mérites, qu’ils soient satisfactions des peines ou qu’ils nous obtiennent la vie éternelle. Nous ne sommes dignes, en effet, d’être absous de l’offense au souverain Bien ni de gagner l’immensité de la récompense, qui est Dieu, que par le mérite de l’Homme-Dieu à qui nous pouvons et devons dire: « Toutes nos oeuvres, tu les fais en nous, Seigneur ». Il est, dis-je, le Seigneur à qui le Prophète s’adresse: « J’ai dit au Seigneur: tu es mon Dieu parce que tu n’as pas besoin de mes biens. »
Chapitre 8: La souffrance du Christ
1. Après avoir considéré l’union des natures dans le Verbe incarné et la plénitude de ses charismes, il faut maintenant parler de la souffrance des passions au sujet de laquelle nous verrons l’état du patient, le mode et les fruits de la passion.
2. Enoncé.
Le Christ n’a pas assumé seulement une nature humaine, il en a aussi assumé les défauts. Il a assumé, en effet, les peines corporelles, comme la faim, la soif et la lassitude; il a assumé aussi les peines spirituelles comme la tristesse, les gémissements et la crainte; mais il n’assuma pas toutes les pénalités corporelles, comme le sont les défauts des multiples maladies; ni toutes les pénalités spirituelles comme le sont l’ignorance et les rébellions de la chair contre l’esprit; il n’assuma pas n’importe comment ces défauts, car il reçut la nécessité de souffrir de telle façon qu’il ne pouvait rien souffrir contre son gré, que ce soit le gré de la Déité ou le gré de la raison, bien que la passion fut contre la volonté de la sensualité et de la chair, comme l’exprime la prière du Sauveur: « Non comme je le veux, mais comme tu veux »
3. Explication.
Le principe réparateur remplit nécessairement l’office de médiateur dans la réconciliation. Il est donc nécessaire qu’il ait une convenance avec les deux extrêmes, non seulement quant à la nature, mais aussi quant aux conditions de cette nature. Donc, puisque Dieu est juste et bienheureux, impassible et immortel, puisque l’homme tombé est pécheur et misérable, passible et mortel, il était nécessaire que le Christ fût médiateur de Dieu et des hommes, pour pouvoir reconduire l’homme à Dieu, communier avec Dieu dans la justice et la béatitude, avec l’homme dans la passibilité et la mortalité de sorte que, possédant « la mortalité passagère et la béatitude permanente » il reconduisit l’homme de la misère présente à la vie bienheureuse, comme au contraire, l’ange mauvais, possédant l’immortalité avec la misère et l’injustice, fut le médiateur faisant tom ber l’homme dans la faute et la misère par sa sug gestion. Donc, puisque le Christ médiateur a dû posséder l’innocence et la béatitude céleste en même temps que la mortalité et la passibilité, il dut être en même temps pèlerin ici-bas et citoyen du ciel.
Il eut en lui quelque chose de chacun de ces états, selon qu’il est dit avoir assumé de l’état d’innocence l’immunité du péché, de l’état de nature déchue la mortalité, de l’état de gloire la béatitude de la jouissance parfaite.
4. En outre, parce, que les pénalités dues au péché, comme le sont ces quatre pénalités infligées à cause du péché originel, l’ignorance, l’infirmité, la méchanceté et la concupiscence ne peuvent subsister avec la parfaite innocence: en conséquence, le Christ ne devait pas les assumer et ne les assuma pas. Par contre, les peines qui sont exercice de la vertu parfaite et témoignage d’une humanité vraie et non feinte, sont surtout celles qui concernent la nature en général, comme la faim et la soif en l’absence d’aliment, la tristesse et la crainte en présence d’un préjudice en conséquence, le Christ devait les assumer et les assuma.
5. Enfin, aucun innocent ne doit endurer une peine contre son gré, car ce serait contre l’ordre de la justice divine; aucun mortel ne veut mourir et souffrir selon le désir de la nature, qui fuit naturellement la mort. Le Christ devait endurer ces pénalités sans cependant souffrir contre le gré de sa raison, non seulement à cause de la béatitude et de la Déité toute-puissante unie à lui, par laquelle il pouvait toutes les chasser, mais aussi à cause de sa parfaite innocence qui, selon l’ordre de la justice naturelle, lui permettait de ne rien souffrir contre son gré; ainsi, souffrait-il, mais bien contre l’inclination et l’appétit naturel qui est dans la sensibilité et dans la chair.
C’est pourquoi quand le Christ pria selon la raison, il exprimait la volonté de sa chair par laquelle il fuyait la passion, lorsqu’il disait « Que ce calice s’éloigne de moi. » Il conforma cependant la volonté de sa raison à la volonté du Père et la posa avant l’appétit de sa chair, lorsqu’il disait: « Non ma volonté, mais la tienne. »
Donc, une volonté n’était pas contraire à l’autre, car « il voulait selon la volonté divine ce qui était juste, il consentait selon la volonté de la raison à la justice, mais il récusait la peine selon la volonté de sa chair, sans cependant accuser la justice. Chaque volonté opérait son oeuvre et suivait son objet: la volonté divine la justice, la volonté de chair la nature". Il n’y avait donc dans le Christ aucune lutte ni combat, mais un ordre paisible et une tranquillité ordonnée.
Chapitre 9: Comment le Christ a souffert
1. Enoncé
Le Christ a souffert d’une souffrance générale, d’une souffrance dure, d’une souffrance ignominieuse, d’une souffrance à la fois mortelle et vivifiante.
Le Christ a souffert d’une souffrance générale, quant à sa nature humaine, non seulement dans tous ses membres corporels, mais aussi dans toutes les puissances de son âme, bien qu’il ne pouvait rien souffrir selon sa nature divine.
Il a souffert d’une souffrance dure, non seulement en éprouvant de la douleur par la souffrance des plaies, mais aussi en compatissant, à cause de nos péchés.
Il a souffert d’une souffrance ignominieuse, à cause du gibet de la croix qui était un supplice des plus abjects et à cause de la compagnie des méchants, les larrons parmi lesquels il a été compté.
Il a souffert d’une souffrance mortelle par la séparation de l’âme et du corps, étant cependant sauve l’union de l’une et de l’autre avec la Déité. Car est anathème qui dit que le Fils de Dieu a, pendant un temps, quitté la nature qu’il avait assumée.
2. Explication
Le principe réparateur, ayant produit le genre humain dans l’ordre, a dû aussi le réparer dans l’ordre. Il doit donc le réparer de façon que soit sauve la liberté de l’arbitre, sauf aussi l’honneur de Dieu, sauf enfin l’ordre du gouvernement universel.
Donc, parce qu’il a dû réparer en sauvegardant la liberté de l’arbitre, il a réparé en donnant l’exemple le plus efficace l’exemple le plus efficace est celui qui invite et conduit au sommet des vertus. Or, rien ne conduit mieux l’homme à la vertu que l’exemple de subir la mort à cause de la justice et de l’obéissance divine, la mort, dis-je, pas n’importe laquelle, mais la mort la plus pénible. Rien ne peut mieux inciter à la vertu qu’une telle bonté par laquelle le Fils de Dieu très haut, a livré son âme pour nous, sans aucun mérite de notre part, mais plutôt de nombreux démérites. Cette bonté nous est montrée d’autant plus qu’il a souffert et voulu souffrir pour nous des peines plus lourdes et plus abjectes. Dieu n’a pas voulu épargner son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous; comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur? Par quoi nous sommes invités à l’aimer et en l’aimant à l’imiter.
3. En outre, parce qu’il a dû réparer en sauve gardant l’honneur de Dieu, le Christ a réparé en offrant un sacrifice de satisfaction. « C’est satisfaire que de payer à Dieu l’honneur qui lui est dû ». Or, l’honneur soustrait à Dieu par l’orgueil et la désobéissance à l’égard de quoi l’homme est tenu, n’est restitué que par l'humiliation et l’obéissance à ce à quoi l’homme n’est aucunement tenu. Donc, parce que le Christ Jésus en tant que Dieu était égal au Père dans la forme de Dieu, en tant qu’homme innocent il n’était nullement débiteur de la mort; lorsqu’il s’anéantit lui-même et devint obéissant jusqu’à la mort il remboursa Dieu de ce qu’il ne lui avait pas arraché, par le sacrifice d’une satisfaction parfaite et offrit le sacrifice très agréable pour une expiation parfaite envers Dieu,
4. Enfin, parce qu’il a dû réparer en sauvegardant l’ordre du gouvernement universel, le Christ a donc réparé par un remède convenable. Or, il est très convenable que les contraires Soient guéris par les contraires L’homme voulait être aussi sage que Dieu. Il pécha en voulant se délecter de l’arbre défendu de sorte qu’il tomba dans la débauche et s’éleva dans la présomption et que tout le genre humain a été infecté, a perdu l’immortalité et encouru la mort. Pour que l’homme soit racheté par un remède convenable, Dieu-fait-homme a voulu s’humilier et souffrir sur le bois de la croix contre l’universelle infection, il a souffert d’une souffrance générale, contre la débauche d’une souffrance dure, contre la présomption d’une souffrance ignominieuse, contre la mort méritée et non voulue, il a voulu souffrir une mort non méritée mais volontaire.
5. La corruption générale avait infecté en nous non seulement le corps et l’âme, mais aussi toutes les parties du corps et toutes les puissances de l’âme. Le Christ a donc souffert dans toutes les parties de son corps et dans toutes les puissances de son âme et dans la portion supérieure de sa raison qui se délectait souverainement en Dieu en tant que raison et à cause de son union à ce qui lui était supérieur, mais qui souffrait souverainement en tant que nature et à cause de son union à ce qui lui était inférieur, car le Christ était tout à la fois pèlerin ici-bas et citoyen du ciel.
6. En outre, parce que la débauche avait infecté violemment en nous l’âme et la chair, nous induisant aux péchés charnels et aux péchés spirituels, le Christ a souffert d’une souffrance dure dans la chair et compati d’une souffrance amère dans son âme. Et parce que sa chair avait une complexion parfaitement équilibrée et une parfaite vivacité des sens, parce que son âme possédait une charité suprême envers Dieu et une piété souveraine envers le prochain il était normal que la douleur de l’une et de l’autre ait été très intense.
7. De plus, parce que l’enflure de l’orgueil surgit parfois intérieurement par la présomption, par fois extérieurement par l’ostentation et la flatterie, pour racheter toute superbe, le Christ a donc souffert ces deux genres d’ignominie en souffrant en lui-même et dans la compagnie qu’il eût dans sa passion.
8. Enfin, parce que toutes ces souffrances n’atteignaient pas la nature divine impassible mais seulement la nature humaine, dans la mort du Christ la division de l’âme et de la chair s’est donc opérée de façon que soit sauve l’unité de la personne et l’union tant de la chair que de l’âme avec la Déité.
L’union de l’âme avec le corps fait un homme et le fait vivant. Le Christ n’était plus homme durant les trois jours de sa mort, bien que son âme et sa chair soient demeurées unies au Verbe. Parce que la mort dans la nature humaine ne pouvait entraîner la mort dans la personne qui a toujours été vivante: la mort est donc morte dans la vie, et par la mort du Christ, la mort a été absorbée dans la victoire et le prince de la mort a été vaincu, et par là, l’homme a été délivré de la mort et de la cause de la mort par le mérite de la mort du Christ comme par le moyen le plus efficace.
Chapitre 10: Le fruit de la passion du Christ
1. Enoncé
Il faut tenir fermement que l’âme du Christ, après la Passion, est descendue aux enfers ou limbes, pour libérer non pas tous les hommes, mais ceux qui, parmi les membres du Christ, étaient morts dans la foi vivante ou dans les sacrements de la foi.
L’âme du Christ ressuscita des morts le troisième jour en reprenant le corps qu’elle avait vivifié, mais non plus tel qu’il était auparavant, car auparavant il était passible et mortel; après qu’il eût ressuscité, il était impassible et immortel, vivant pour toujours.
Après quarante jours, il monta aux cieux où, exalté au-dessus de toute créature, il est assis à la droite du Père On doit comprendre ceci non quant à la localisation, ce qui ne convient pas à Dieu le Père, mais quant à l’excellence des biens, car le Christ réside dans les biens supérieurs du Père.
Enfin, après un intervalle de dix jours, il envoya sur les Apôtres l’Esprit Saint promis, par lequel l’Eglise des nations a été rassemblée et ordonnée selon les diverses distributions d’offices et de grâces.
2. Explication
Parce que le Christ, en tant que Verbe incréé a formé parfaitement toutes choses, de même, en tant que Verbe incarné, il dut les réformer parfaitement. Car il convient que le principe parfait ne laisse pas descendre son oeuvre en dessous de la perfection. Le principe réparateur devait donc mener le remède de la rédemption humaine à la perfection. Pour être parfait, ce remède devait donc être suffisant et efficace.
3. Parce que suffisant, ce remède s’étendit donc au ciel, à la terre et aux enfers. Par le Christ les enfers ont été récupérés, la terre guérie, le ciel réintégré, de sorte qu’il récupéra les enfers par le pardon, guérit la terre par la grâce, réintégra le ciel par la gloire ainsi, après la passion, l’âme du Christ descendit aux enfers pour libérer ceux qui y étaient morts dans les péchés; il monta aux cieux en ramenant les captifs pour réintégrer la Jérusalem céleste; il envoya l’Esprit Saint pour édifier la Jérusalem terrestre. Toutes ces choses sont une conséquence nécessaire exigée pour que la rédemption humaine soit suffisante.
4. En outre, parce que ce remède fut efficace tant pour ceux qui précédèrent la venue du Christ que pour ceux qui la suivent et qui ont accédé au Christ et y accèdent et furent et sont ses membres — tels sont ceux qui adhèrent à lui par la foi, l’espérance et la charité —; ce remède devait donc avoir une efficacité, en premier lieu, pour ceux qui croyaient dans le Christ, qui, en croyant, espérèrent et, en espérant, aimèrent; et par là, le Christ devait donc immédiatement descendre aux enfers pour les libérer. Le Christ, par sa passion, ouvrit les portes du ciel, lui qui, en satisfaisant, écarta le glaive de feu et, en changeant la sentence divine, écarta tous ses membres de l’enfer.
5. Ce remède devait aussi avoir une efficacité excellente pour ceux qui suivent la venue du Christ, afin qu’en les attirant à la foi, à l’espérance et à la charité, il les ramène enfin à la gloire céleste. Donc, pour édifier dans la foi, par laquelle aussi nous croyons qu’il a voulu nous racheter par sa mort et qu’il a pu nous ramener à la vie par sa résurrection; il a donc voulu ressusciter à la vie immortelle, après cependant un espace de temps convenable, c’est-à-dire trente-six heures. Il a montré par là qu’il était vrai ment mort; et il ne devait pas aller plus vite de peur que, s’il ressuscitait trop tôt, on crût qu’il n’était pas vraiment mort et qu’il avait feint d’être mort; il ne devait pas non plus attendre plus longtemps, de peur qu’en demeurant toujours dans la mort, on le crût impuissant et qu’il ne puisse rappeler personne à la vie: il ressuscita donc le troisième jour.
6. De plus, pour élever dans l’espérance, il monta vers la gloire céleste que nous espérons. Mais parce que l’espérance ne naît que de la foi en l’immortalité future, il ne monta pas immédiatement, mais après un intervalle de quarante jours, pendant lequel, par de multiples miracles et arguments, il prouva sa vraie résurrection, par laquelle l’esprit est consolidé dans la foi et emporté vers l’espérance de la gloire céleste.
7. Enfin, pour enflammer dans la charité, le Christ envoya le feu de l’Esprit Saint au jour de la Pentecôte. Et parce que personne ne peut être rempli de ce feu s’il ne prie, ne cherche et ne frappe avec une espérance instante et importune; il ne l’envoya donc pas immédiatement après son ascension, mais après un intervalle de dix jours, durant lequel les disciples en jeûnant, en priant et en gémissant, se disposèrent à recevoir l’Esprit Saint.
Ainsi, comme il avait respecté l’heure de sa passion, il respecta l'heure de sa résurrection, de son ascension et de l’envoi de l’Esprit Saint, pour fonder les trois vertus et en raison de nombreux mystères impliqués dans ces temps.
8. Et parce que l’Esprit Saint, qui est charité et que l’on possède par la charité est l’origine de tous les charismes, lorsqu’il descendit, la plénitude des charismes fut répandue pour embraser le corps mystique du Christ. Et parce que dans un corps par fait, il doit y avoir divers membres, divers offices et activités de ces membres et divers charismes en vue de ces offices, en conséquence « à l’un, c’est une parole de sagesse qui est donnée par l’Esprit; à tel autre une parole de science; à un autre la foi; à tel autre le don de guérir; à tel autre la puissance d’opérer des miracles; à tel autre les diversités des langues; à tel autre le don de les interpréter. Mais tout cela c’est le seul et même Esprit qui l’opère, distribuant ses dons à chacun en particulier, comme l’entend », selon sa providence et sa libéralité providentielle.
PARTIE V: LA GRACE DU SAINT ESPRIT
Chapitre 1: La grâce, don de Dieu
1. Après le traité de l’Incarnation du Verbe, origine et source de tout don gratuit, il nous faut parler de la grâce de l’Esprit Saint. Nous aborderons cette étude sous quatre aspects: en premier lieu, en tant que don de Dieu; en second lieu, dans son rapport avec le libre-arbitre; en troisième lieu, dans son rapport avec les vertus; en quatrième lieu, dans son rapport avec les oeuvres méritoires.
Enoncé
En tant que don venant de Dieu, la grâce est un don qui est donné et infusé par Dieu, sans intermédiaire; car, avec elle et en elle est donné l’Esprit Saint qui est le don incréé, excellent et parfait, descendant du Père des lumières par le Verbe incarné, selon que Jean, dans l’Apocalypse, vit un fleuve splendide, semblable à du cristal, jaillir du trône de Dieu et de l’Agneau.
Elle est aussi un don, par lequel l’âme acquiert la perfection et la dignité d’épouse du Christ, de fille du Père éternel et de temple du Saint Esprit; ce qui ne peut s’obtenir d’aucune façon sinon par la bienveillante condescendance et la condescendante bienveillance de la Majesté éternelle par le don de sa grâce.
Elle est enfin un don qui purifie l’âme, l’illumine et la parfait, ce don qui la vivifie, la réforme et la stabilise; l’élève, l’assimile et l’unit à Dieu et ainsi la rend acceptable. C’est pourquoi un tel don est appelé, à juste titre, et doit être appelé grâce gratum faciens.
3. Explication
Le premier principe créateur, dans sa souveraine bienveillance, a fait l’esprit raisonnable capable de la béatitude éternelle. Le principe réparateur a réparé pour le salut cette capacité rendue caduque par le péché. Or, la béatitude éternelle consiste dans la possession du souverain Bien. Ce bien est Dieu, bien infiniment supérieur au service humain le plus éminent. Nul homme n’est digne d’accéder à ce bien souverain qui transcende toutes les limites de la nature, à moins que Dieu, dans sa condescendance, ne l’élève au-dessus de lui-même.
Or, Dieu ne condescend pas par son essence immuable, mais par une influence émanant de lui. L’esprit n’est pas élevé au-dessus de lui-même en un endroit dans l’espace, mais par une qualité déiforme. Il est donc nécessaire à l’esprit raisonnable, pour devenir digne de l’éternelle béatitude, de participer à cette influence déiforme. Or, cette influence déiforme, parce qu’elle est de Dieu, selon Dieu et pour Dieu, rend l’image de notre esprit semblable à la bienheureuse Trinité, non seulement quant à son mode d’origine, mais aussi en ce qui concerne la droiture du choix et la quiétude de la, jouissance. Qui possède cela est immédiatement ramené à Dieu, comme il lui est immédiatement rendu semblable. C’est pourquoi ce don est donné immédiatement par Dieu, principe influent.
Tant et si bien que de même qu’émane immédiate ment de Dieu l’image de Dieu, ainsi émane immédiatement de Dieu la similitude de Dieu, qui est la perfection déiforme de l’image divine. On peut donc l’appeler l’image de recréation.
4. En outre, parce que celui qui jouit de Dieu possède Dieu, avec la grâce qui, par sa déiformité, dispose à la jouissance de Dieu, est donné le don incréé qui est l’Esprit Saint. Quiconque la possède, possède Dieu.
5. Et parce que nul ne possède Dieu qu’il ne soit très spécialement possédé par lui, nul ne possède et n’est possédé par Dieu qu’il ne l’aime par-dessus tout et incomparablement et ne soit aimé par lui comme l’épouse par l’époux, nul n’est ainsi aimé qu’il ne soit adopté comme fils pour l’héritage éternel, la grâce sanctifiante rend donc l’âme temple de Dieu, épouse du Christ et fille du Père éternel.
Cela ne pouvant se réaliser que par la souveraine bienveillance et condescendance de Dieu, cette réalisation ne vient pas d’un habitus quelconque naturellement présent en nous, mais seulement d’un don divin, gratuitement infus. C’est l’évidence pour qui pèse ce qu’il en est d’être temple de Dieu, fils de Dieu, uni indissolublement et comme matrimonialement à Dieu par le lien de l’amour et de la grâce.
6. Enfin, parce que notre esprit ne peut être rendu conforme à la bienheureuse Trinité que selon la droiture de l’élection, que par la force de la vertu, la splendeur de la vérité et la ferveur de la charité: la force de la vertu purifie l’âme, la stabilise et l’élève; la splendeur de la vérité l’illumine, la réforme et l’assimile à Dieu; la ferveur de la charité la perfectionne, la vivifie et l’unit à Dieu. Et à cause de tout cela, l’homme plaît à Dieu et en est agréé; cette influence déiforme renferme donc les dix actes précédemment indiqués tout en portant un nom qui correspond au dernier, le plus parfait: on l’appelle, en effet, grâce gratum faciens, car celui qui la possède est rendu agréable à Dieu puisqu’elle est non seulement donnée gratuitement par Dieu, mais qu’elle est aussi selon Dieu et pour Dieu. En cela, l’oeuvre émanant de Dieu fait retour à Dieu en qui s’achève, à la manière d’un cercle intelligible, la consommation de tous les esprits raisonnables.
Chapitre 2: La grâce aide pour le bien méritoire