Breviloquium (Résumé de la foi catholique) (page 8)

Bonaventure · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Breviloquium · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. En second lieu, il nous faut considérer la grâce de l’Esprit Saint par rapport au libre-arbitre et cela sous deux aspects: la grâce est d’abord aide pour le mérite, elle est ensuite remède contre le péché.

2. Enoncé

Le mot « grâce » présente trois significations quand on parle de la grâce comme aide pour le mérite, on doit se rappeler que ce terme peut s’employer dans un triple sens: général, spécial et propre. Dans un sens général, il désigne le secours divin libéralement et gratuitement départi à la créature pour tout acte sans distinction, quelle que soit la nature de l’acte de cette créature. Sans un tel secours, nous ne pouvons ni faire quelque chose, ni durer dans l’être. Dans son sens spécial, la grâce est une aide que Dieu donne pour préparer à recevoir le don de l’Esprit Saint par lequel il accède ainsi à l’état de mérite. On appelle cette aide, grâce gratis data. Sans elle, nul ne peut faire en suffisance ce qu’il peut pour se préparer au salut.

Dans son sens propre, la grâce est une aide que Dieu nous donne pour mériter; on l’appelle grâce gratum faciens. Sans elle, nul ne peut mériter, ni avancer dans le bien, ni parvenir au salut éternel. Cette grâce, en effet, comme racine du mérite, précède tout mérite. Pour cela, il est dit qu’elle « prévient la volonté pour qu’elle veuille et qu’elle l’accompagne pour qu’elle ne veuille pas en vain ».

Personne donc ne peut la mériter en justice, mais « c’est elle qui mérite son accroissement par Dieu ici-bas, afin qu’ayant augmenté, elle mérite d’être consommée » au ciel et dans la gloire sans fin par Dieu lui-même auquel appartient d’infuser, d’augmenter et de consommer la grâce selon la coopé ration de notre volonté et selon le dessein ou bon plaisir de la prédestination éternelle.

3. Explication

Le premier principe, par sa vertu toute-puissante et sa magnanime libéralité a produit à l’être toute créature à partir du néant. La créature a donc de soi le non-être, elle reçoit tout son être d’un autre. Elle fut ainsi créée pour que, par son indigence, elle ait toujours besoin de son principe et pour que le premier principe, par sa bonté, ne cesse de se communiquer à elle. Donc, puisque l’esprit raisonnable, par le fait même qu’il est tiré du néant, est en soi imparfait puisque, du fait de sa nature limitée et indigente, l’esprit raisonnable est replié sur lui-même et aime son propre bien; du fait qu’il doit tout à Dieu, il est totalement dépendant de Dieu. Imparfait, il tend de soi au non-être; replié sur lui-même, il ne peut par lui-même s’élever jusqu’à la rectitude de la parfaite justice; totalement dépendant de Dieu, et Dieu n’ayant pas besoin de ses biens, il ne peut rien faire de lui-même et par sa propre vertu qui constituât Dieu son débiteur surtout à l’égard de la récompense éternelle qui est Dieu, si ce n’est par la divine condescendance. Donc, pour être sauvé dans l’être, étant imparfait, il a besoin perpétuelle ment de l’aide de la présence, du soutien et de l’influence de Dieu par laquelle il est maintenu dans l’être. Bien que cette influence soit universelle dans toutes les créatures, on l’appelle cependant grâce, car elle ne procède pas d’une dette, mais de la libéralité de la bonté divine.

Donc aussi, pour se préparer au don de la grâce d’en haut, l’esprit raisonnable, étant replié sur lui même, a besoin surtout après la chute, du don d’une autre grâce gratis data, afin d’être habilité aux actes moralement bons qui sont bons en vertu des circonstances. Ces actes ne peuvent aucunement être appelés bons que s’ils procèdent d’une intention droite, c’est-à-dire s’ils sont faits non pour nous mais en vue du souverain Bien vers lequel notre esprit replié sur lui-même ne s’élève que si Dieu le prévient par quelque grâce gratis data.

Donc enfin, pour faire des oeuvres méritant la récompense éternelle, l’esprit raisonnable étant totalement dépendant de Dieu et son entier débiteur, a besoin du don de la grâce gratum faciens par laquelle Dieu condescend jusqu’à lui, en acceptant son image et sa volonté avant d’accepter l’oeuvre qui en émane. Car, « la cause étant plus noble que l’effet », nul ne peut se rendre meilleur, ni faire oeuvre agréable qui plaise à Dieu, à moins de se complaire d’abord à ce que Dieu le regarde lui-même avant de regarder ses offrandes. Et c’est pourquoi le mérite s’enracine dans la grâce gratum faciens dont le propre est de rendre l’homme digne de Dieu. Aussi bien nul ne peut-il la mériter en justice, mais seulement en convenance.

4. Une fois possédée, la grâce mérite son propre accroissement ici-bas par son bon usage et le mérite en justice. En effet, Dieu seul étant le principe et la source de cette grâce, il est le seul principe de son accroissement en l’infusant, la grâce en est aussi le principe en le méritant et s’en rendant digne, le libre-arbitre en coopérant et en méritant, dans la mesure où il coopère à la grâce et fait sien ce qui est l’oeuvre de grâce.

5. Ainsi, le libre-arbitre, par la grâce, mérite en justice non seulement l’accroissement de cette grâce ici-bas, mais aussi en toute justice, son achèvement dans l’état de gloire et cela à cause de la sublimité de don de l’Esprit Saint chez celui qui coopère au mérite; à cause de la vérité du Dieu qui l’a promis à cause du caractère instable du libre-arbitre consentant et persévérant jusqu’à la fin; à cause de la difficulté de l’état de mérite; à cause de la dignité du Christ médiateur, lui notre chef qui doit être glorifié avec ses membres; à cause de la libéralité du Dieu rémunérateur qui ne peut décemment rétribuer avec parcimonie l’hommage d’une obéissance fidèle; à cause de la supériorité de l’oeuvre procédant de la charité, qui au regard du juge pèse autant que l’amour dont elle émane, amour qui préfère incomparablement Dieu à toutes les créatures et ne peut donc être récompensé en suffisance et en convenance si ce n’est par Dieu souverain Bien.

Pour ces sept raisons, la grâce septiforme ne fait pas mériter la gloire éternelle seulement en convenance, mais aussi en justice.

Chapitre 3: La grâce remède du péché

1. Enoncé

Le libre-arbitre, bien que « tout-puissant sous la main de Dieu », peut néanmoins se précipiter par lui-même dans le péché. Mais il ne peut absolument pas se relever sans le secours de la grâce divine appelée grâce gratum faciens.

Cette grâce, bien que remède suffisant contre le péché, n’est cependant donnée à l’adulte que si son libre-arbitre y consent. D’où l’on peut conclure que la justification de l’impie requiert le concours de quatre éléments

le don de la grâce

l’expulsion de la faute la contrition

le mouvement du libre-arbitre.

La faute est expulsée par le don de Dieu, non par le libre-arbitre, mais cependant pas sans lui. Car il est du rôle de la grâce gratis data de rappeler le libre-arbitre du mal et de l’exciter au bien; il est du rôle du libre-arbitre de consentir à cette grâce ou de la rejeter; celui qui y consent reçoit la grâce et la recevant coopère avec elle afin de parvenir enfin au salut.

2. Explication

Le premier principe, par le fait qu’il est premier et tout-puissant, est la cause de tout ce qui a lieu dans l’univers, sauf des péchés qui sont des « transgressions de la loi divine et des désobéissances aux commandements célestes ». Rien ne lui est rebelle, injurieux et offensant sinon le péché qui, en méprisant le précepte de Dieu et en nous détournant du bien immuable, offense Dieu, déforme le libre-arbitre, détruit le don gratuit et enchaîne au supplice éternel. Or, la déformation de l’image et la destruction de la grâce est comme un anéantissement dans l’être du bien, de l’état et de la vie de la grâce; l’offense faite à Dieu a autant de poids que Dieu lui-même est grand, comme la peine éternelle possède un aspect infini, il est donc impossible que l’homme se relève de sa faute s’il n’est pas recréé dans la vie surnaturelle, si l'offense ne lui est remise, s’il n’est pas gracié de la peine éternelle. Seul celui qui fut le principe créateur est aussi principe re-créateur, le Verbe éternel du Père qui est le Christ Jésus, médiateur entre Dieu et les hommes, qui créant tout à partir du néant, crie par lui-même sans aucun intermédiaire.

3. Parce qu’il recrée en reformant par l’habitus de grâce et de justice celui que le mal de la faute a déformé, en absolvant par une satisfaction de justice celui qui a été condamné à la peine, c’est dire qu’il nous répare en supportant pour nous la peine dans la nature humaine qu’il a assumée et en infusant la grâce réformatrice qui, en nous unissant à son origine, nous fait membres du Christ. Par là, de l’âme pécheresse qui avait été ennemie de Dieu, prostituée du diable et esclave du péché, la grâce fait l’épouse du Christ, le temple de l’Esprit Saint et la fille du Père éternel. C’est là l’oeuvre de l’infusion gratuite et condescendante du don de la grâce.

4. En outre, Dieu reformant sans infirmer les lois inscrites dans la nature, il donne donc cette grâce au libre-arbitre de telle manière qu’il ne force pas mais laisse libre son consentement. Et donc, pour que la faute soit expulsée, il est non seulement nécessaire que la grâce soit introduite mais aussi que le libre-arbitre de l’adulte — car chez les enfants, la foi de l’Eglise et le mérite du Christ suffit, et leur impuissance obtient l’impunité — il faut, dis-je, que le libre-arbitre se conforme à l'expulsion de la faute en détestant tous les péchés c’est ce que nous appelons contrition. Il est nécessaire aussi que l’adulte se conforme à l’introduction de la grâce en goûtant et en acceptant le don divin: c’est ce que nous appelons le mouvement du libre-arbitre. Ainsi, le concours de ces quatre éléments est nécessaire à la justification de l’impie.

5. Enfin, la prédisposition à une forme complémentaire devant lui être conforme, pour que le libre-arbitre se dispose à la grâce gratum faciens, il a besoin de l’appui d’une grâce gratis data. Parce qu’il est du rôle de la grâce de ne pas forcer le libre-arbitre mais de la prévenir et de passer ensemble à l’acte, dans notre justification concourrent l’acte du libre-arbitre et celui de la grâce, harmonieuse ment et avec ordre, de sorte que le rôle de la grâce est d’exciter le libre-arbitre, celui du libre-arbitre est de consentir à cette excitation ou de la rejeter. S’il y consent, il se prépare à la grâce gratum faciens, car c’est là faire ce qui est en lui; ainsi disposé, la grâce gratum faciens lui est infusée à laquelle il peut coopérer s’il le veut, alors il mérite, ou qu’il peut contrarier par le péché, alors il démérite. S’il coopère jusqu’à la fin, il mérite de parvenir au salut éternel.

6. Est donc vrai ce que dit Augustin que « celui qui t’a créé sans toi ne te justifie pas sans toi ». Est vrai aussi que ce n’est pas l’oeuvre de celui qui veut ou qui concourt, mais de Dieu qui fait miséricorde. Est vrai aussi que nul ne peut s’enorgueillir de ses mérites car Dieu ne couronne rien d’autre en nous que ses dons. Dieu s’est, en effet, réservé de distribuer libéralement les dons de sa grâce afin que l’homme apprenne à n’être pas ingrat et à ne pas se glorifier en lui-même comme s’il n’avait rien reçu, mais à se glorifier dans le Seigneur.

Est vrai aussi que, bien que le libre-arbitre ne puisse par lui-même accomplir la loi, ni produire en lui la grâce, il est -cependant inexcusable s’il ne fait pas ce qu’il peut, car la grâce gratis data est toujours prête à la prévenir, par l’appui de laquelle il peut faire ce qui est en lui. Quand il le fait, il possède la grâce gratum faciens. Lorsqu’il a obtenu cette grâce, il accomplit la loi divine et fait la volonté de Dieu. Lorsqu’il l’a faite, il parvient enfin à la béatitude éternelle à cause des oeuvres méritoires qui sont totalement oeuvres de la grâce et totalement oeuvres du libre-arbitre, bien que la grâce en soit la cause principale, comme le dit saint Augustin: « La grâce est au libre-arbitre comme le cavalier au cheval. » Comme un cavalier, la grâce dirige, mène et conduit le libre-arbitre jusqu’au port de la félicité éternelle en nous exerçant dans les oeuvres de la vertu parfaite selon le don de cette grâce septiforme.

Chapitre 4: La ramification de la grâce dans les habitus des vertus

1. En troisième lieu, il reste à traiter de la grâce dans son rapport avec les habitus des vertus. A ce sujet, il nous faut considérer trois choses: 1 comment la grâce une se ramifie dans les habitus des vertus, 2 comme elle se ramifie dans les habitus des dons, 3 comme elle se ramifie dans les habitus des béatitudes.

2. Enoncé

Bien que la grâce gratum faciens soit une, il y a pourtant sept vertus gratuites qui dirigent la vie humaine: trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité; quatre vertus cardinales, la prudence, la tempérance, la force et la justice. Celle-ci, en un sens, est vertu générale, en un autre sens, une vertu spéciale et propre.

Ces sept vertus, bien que distinctes et possédant leur excellence propre, sont cependant connexes et égales entre elles au regard du même objet. Bien qu’informées gratuitement par la grâce, les vertus gratuites peuvent cependant devenir informes par la faute, à l'exception de la charité seule. Elles peuvent être à nouveau informées par la pénitence lorsque survient la grâce qui est l’origine, la fin et la forme des vertus.

3. Explication

De même que le principe créateur, par sa perfection suprême, en donnant la vie de la nature non seulement donne de vivre quant à l’acte premier, mais aussi quant à l’acte second qui est l’agir, il est de même nécessaire que le principe réparateur donne la vie à l’esprit dans l’être gratuit quant à l’être et quant à l’agir. Et parce que, d’un vivant selon la vie première, multiples sont les opérations vitales pour la parfaite manifestation de cette vie, puisque les actes se diversifient par leur objet et que la diversité des actes requiert la distinction des habitus, bien qu’il n’existe qu’une seule grâce vivifiante, elle doit cependant se ramifier dans divers habitus à cause des diverses opérations.

Certaines oeuvres morales sont premières comme croire, certaines intermédiaires comme comprendre le donné de la foi, certaines enfin sont dernières comme voir les choses comprises. Dans les premières, l’âme est rectifiée, dans les secondes, elle est équipée, aidée dans ses opérations par les seconds, et élevée enfin à la perfection par les derniers, dans les troisièmes, elle est consommée. La grâce gratum faciens doit donc se ramifier en habitus des vertus qui rectifient l’âme, en habitus des dons qui l’équipent [pour la rendre plus souple, plus opérante] et en habitus des béatitudes qui la consomment.

4. En outre, parce que la rectitude parfaite de l’âme requiert d’être rectifiée dans sa double face, supérieure et inférieure et par rapport à la fin et par rapport à ce qui conduit à la fin, il est donc nécessaire que, dans sa face supérieure en qui réside l’image de la Trinité, l’âme soit rectifiée par les trois vertus théologales. De cette façon, comme l’image de création consiste dans la trinité des puissances en l’unité d’essence, ainsi l’image de recréation consiste dans la trinité des habitus en l’unité de grâce par lesquels l’âme est portée en droite ligne vers la souveraine Trinité selon les appropriations des trois personnes. Ainsi, la foi conduit à croire et à assentir à la vérité souveraine, l’espérance à prendre appui sur la grandeur suprême et à attendre tout d’elle, la charité à désirer et à aimer le Bien souverain.

5. Il est nécessaire aussi que l’âme, quant à sa face inférieure, soit rectifiée par les quatre vertus cardinales. Car la prudence rectifie le rationnel, la force l’irascible, la tempérance le concupiscible, la justice rectifie toutes ces puissances dans leur rapport avec autrui. Et parce que cet « autrui » peut être d’une façon déterminée le prochain, un même homme peut être rapporté à soi-même en tant qu’autrui, cet autrui peut être aussi Dieu lui-même, la justice englobe ainsi toutes les puissances. Elle est non seule ment vertu cardinale, mais aussi vertu générale embrassant la rectitude de toute l’âme puisqu’elle est appelée « rectitude de la volonté ». De là vient qu’elle ne comprend pas seulement les vertus ordon nées au prochain, comme l’équité et la libéralité, mais aussi les vertus ordonnées à soi-même comme la pénitence et l’innocence et enfin les vertus ordon nées à Dieu comme l’adoration, la piété et l’obéissance.

6. Enfin, parce que toute rectitude des vertus, selon l’être gratuit découle de la grâce comme de son origine et de sa racine, et selon l’être méritoire elle se réfère à la charité comme à son origine, à sa forme et à sa fin, les autres vertus gratuites sont connexes quant à leur habitus et égales quant aux actes méritoires. De là aussi, les autres habitus des vertus peuvent être informes, la charité seule exceptée qui est la forme des vertus. Lorsqu’on les possède sans la grâce et la charité qui sont la vie des vertus, alors elles sont informes. Lorsque la grâce s’y surajoute, alors elles sont formées, ornées et rendues acceptables par Dieu. Comme les couleurs sont invisibles sans la lumière, lorsque celle-ci survient, elles deviennent alors lumineuses, belles et plaisantes à l’oeil. Ainsi, de même que la lumière et les couleurs ne font qu’une seule chose au point de départ et qu’une seule lumière suffit à rendre visibles de multiples couleurs, ainsi en est-il de la grâce et des habitus informes: lorsqu’ils sont formés, ils ne font qu’un sous l’angle du mérite et de la grâce, et une seule grâce suffit néanmoins à informer et à sanctifier les divers habitus.

Chapitre 5: La ramification de la grâce dans les habitus des dons

1. Enoncé

Les dons de la grâce gratuite sont nombreux et, dans un sens général il n’est pas absurde d’affirmer que tous les habitus donnés par Dieu peuvent être appelés dons de Dieu. Cependant, il existe, dans un sens spécial et propre, sept dons du Saint Esprit qu’Isaïe énumère et nomme, en parlant de la fleur qui naît de la tige de Jessé, c’est-à-dire du Christ dont il est dit que repose sur lui l’Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de piété et que le remplit l’esprit de crainte du Seigneur. Dans cette énumération, il procède en descendant du sommet et en les unissant afin de montrer la distinction, la connexion, l’origine et l’ordre des dons.

2. Explication

Le principe réparateur, par sa souveraine libéralité, ne donne pas seulement la grâce pour rectifier l’âme par les vertus contre les entraves des vices, mais aussi pour l’équiper par les dons contre les obstacles dus aux séquelles des vices. Les dons gratuits se multiplient donc selon qu’il est nécessaire à un équipement suffisant. Puisque l’âme a besoin d’être équipée de sept manières, pour sept raisons, les dons du Saint Esprit doivent être au nombre de sept. Car il faut que l’âme soit équipée contre les entraves des vices, pour l’exercice des facultés naturelles, comme pour le développement des vertus gratuites, dans la souffrance, dans l’action, dans la contemplation, dans la vie active et la vie contemplative.

3. En premier lieu, pour repousser facilement les entraves des vices, les sept dons du Saint Esprit nous sont donnés, la crainte contre l’orgueil, la piété contre l’envie, la science contre la colère qui est comme une folie, la force contre la paresse qui rend l’esprit incapable du bien, le conseil contre l’avarice, l'intelligence contre la gourmandise, la sagesse contre la luxure.

4. En second lieu, pour équiper les facultés naturelles, les dons de l’Esprit Saint doivent être sept. L’appétit irascible a, en effet, besoin d’être équipé pour accomplir de bonnes actions tant dans la prospérité que dans l’adversité: dans la prospérité il est équipé par la crainte, dans l’adversité par la force. L’appétit concupiscible a besoin d’être préparé à aimer le prochain, ce que fait la piété et à aimer Dieu, ce que fait le goût de la sagesse. L’appétit rationnel a besoin d’être aidé c la contemplation, l’élection et l’accomplissement de la vérité, Le don de l’intelligence l’aide dans la contemplation du vrai, le don de conseil dans le choix du vrai, le don de science dans l’accomplissement de ce qui a été choisi. Par le don de science, nous nous comportons droite ment au sein d’une génération dévoyée et perverse.

5. En troisième lieu, pour nous aider à accomplir les offices des sept vertus, il faut sept dons de l’Esprit Saint. La crainte, en effet, aide la tempérance en crucifiant la chair, la piété aide la vraie justice, la science aide la prudence, la force aide la patience, le conseil aide l’espérance, l’intelligence aide la foi, la sagesse aide la charité. Ainsi, de même que « la charité est mère et consommation de toutes les vertus », la sagesse l’est aussi des dons, de sorte que le Sage parle en toute vérité en disant que « avec elle me sont venus tous les biens et par ses mains d’innombrables richesses ».

6. En quatrième lieu, les dons sont au nombre de sept pour aider à souffrir en conformité avec le Christ. Or, le Christ fut conduit à souffrir par la volonté du Père, la nécessité humaine et le zèle de sa vertu. La volonté divine l’a conduit en tant que connue par l’intelligence, en tant qu’aimée par la sagesse, en tant que révérée par la crainte. Notre nécessité l’a conduit, car pour la découvrir, il faut la science et pour y compatir s’y ajoute la piété. Enfin, la générosité de la puissance l’a conduit, en tant que prévoyante dans le choix par le conseil, en tant que ferme dans l’exécution par la force. Ainsi les dons sont-ils au nombre de sept.

7. En cinquième lieu, pour aider l’action, sept dons nous sont octroyés par l’Esprit Saint. Car pour aider l’action, il est nécessaire que nous soyons prêts à éviter le mal, c’est l’oeuvre de la crainte. La pour suite du bien nous est facilitée de deux façons s’il s’agit d’un bien nécessaire la science et la piété nous y aident, l’une dirigeant et l’autre accomplissant; s’il s’agit d’un bien surérogatoire, le conseil nous dirige et la force achève. Il faut aussi que nous reposions dans le meilleur quant à l’intelligence du vrai et quant à l’amour du bien: le don de l’intelligence nous aide à la première, au second, le don de sagesse en lequel est le repos.

8. En sixième lieu, pour nous aider à la contemplation, les dons de l’Esprit Saint sont au nombre de sept. La vie hiérarchique et contemplative exige que l’âme soit purifiée, illuminée et parachevée. Elle doit être purifiée de la concupiscence, de la méchanceté, de l’ignorance, de la faiblesse ou impuissance. C’est là l’oeuvre respective de la crainte, de la piété, de la science, de la forte. Nous avons besoin d’être illuminés dans les oeuvres de restauration et de condition première: c’est l’oeuvre du conseil et de l’intelligence. Nous atteignons la perfection par l’accession au sommet qui consiste en une seule réalité, c’est l’oeuvre de la sagesse. Ainsi l’arche de la contemplation se rétrécit depuis la large base jusqu’au sommet étroit d’une coudée.

9. En septième et dernier lieu, pour aider simultanément à l’action et à la contemplation, il faut sept dons de l’Esprit Saint. La vie contemplative doit, à cause de notre conversion à la Trinité, posséder trois dons qui l’aident: la crainte dans le respect de la majesté, l'intelligence dans la compréhension de la vérité, la sagesse dans la dégustation de la bonté. La vie active qui est tournée vers l’action et le support des adversités doit en posséder quatre, la piété pour agir, la force pour supporter et pour diriger les deux, la science et le conseil. De là, puisqu’une direction est nécessaire qui rend l’action plus aidée, il y a coordination des dons. Il y a aussi plusieurs dons qui se rapportent à l’intelligence car la lumière de la connaissance aide efficacement à guider nos pas dans le droit chemin.

Il y a sept béatitudes que le Sauveur énumère dans le Sermon sur la montagne, la pauvreté en esprit, la douceur, les larmes, la faim et la justice, la miséricorde, la pureté du coeur et la paix.

Chapitre 6: La ramification de la grâce dans les habitus des béatitudes et par voie de conséquence dans les habitus des fruits et des sens

1. Enoncé

A ces béatitudes, à cause de leur perfection et de leur plénitude se rattachent douze fruits de l’Esprit et cinq sens spirituels. Ce ne sont pas de nouveaux habitus mais un état de jouissance et un usage des spéculations spirituelles qui remplissent et consolent les esprits des justes.

Explication

Le principe réparateur étant parfait et parfaite ment réparateur et reformateur par le don gratuit, le don de la grâce émanant de lui avec libéralité et abondance doit donc se ramifier jusqu’aux habitus des perfections qui, parce qu’elles sont proches de la fin reçoivent, à juste titre, le nom de béatitudes. De l’intégrité de la perfection, des modes de perfection et des dispositions à la perfection, on comprend leur suffisance, leur nombre et leur ordre.

3. En premier lieu, l’intégrité de la perfection exige nécessairement une retraite complète devant le mal, une progression à fond dans le bien et une parfaite stabilité dans le mieux. Parce que le mal procède de l’enflure de l’orgueil, de la rancoeur de la méchanceté ou de la langueur de la concupiscence, pour s’éloigner au mieux de ce triple genre de mal, trois béatitudes sont nécessaires, à savoir la pauvreté en esprit éloignant du mal de l’orgueil, la douceur éloignant du mal de la rancoeur et les larmes éloignant du mal de la sensualité et de la langueur de la concupiscence.

Puisque le parfait progrès dans le bien est tendu dans l’imitation de Dieu et toutes les voies du Seigneur étant miséricorde et vérité, il existe donc une double béatitude selon ces deux voies, la faim ou zèle de la justice et l’amour de la miséricorde. La stabilité dans le mieux vient d’une connaissance claire ou d’un amour paisible. Il existe donc deux béatitudes ultimes, la pureté du coeur pour voir Dieu et la paix de l’esprit pour jouir parfaitement de lui.

4. En second lieu, si l’on considère les modes de perfection, il faut sept béatitudes. Car c’est la perfection de la religion, du gouvernement et de la sainteté intérieure. La perfection de la religion requiert nécessairement le renoncement au bien privé, la considération du bien fraternel et le désir du bien éternel: la première est l’affaire de la pauvreté en esprit, la seconde de la douceur de l’amour, la troisième de l’amertume des larmes. La perfection du gouvernement requiert nécessairement deux béatitudes, le zèle de la justice et l’amour de la miséricorde, car la miséricorde et la vérité gardent le roi. Le gouvernement dans l’Eglise militante doit être organisé selon ces deux béatitudes.

La perfection de la sainteté intérieure requiert nécessairement la pureté de la conscience et la tranquillité de toute l’âme par la paix divine sur passant tout ce que l’homme peut penser.

5. En troisième lieu, si l’on considère les dispositions préalables, il doit exister sept béatitudes. Car la crainte doit éloigner du mal et de l’occasion du mal. La racine de tous les maux étant la cupidité, la crainte dispose donc à la pauvreté en esprit dans laquelle l’humilité se joint à la pauvreté pour qu’ainsi l'homme parfait soit éloigné de la source de toute faute, c’est-à-dire de l’orgueil et de la cupidité. La pauvreté en esprit est donc le fondement de toute perfection évangélique. Il doit d’abord partir de ce fondement, celui qui veut parvenir au sommet de toute perfection évangélique, selon ce que dit Matthieu au ch. 19: « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes »: c’est là l’humilité qui fait que l’homme, en se renonçant, prend sa croix et suit le Christ qui est le principal fondement de toute perfection.

La crainte dispose donc à la pauvreté en esprit. La piété dispose à la douceur, car celui qui aime quelqu’un ne l’irrite pas et n’est pas irrité par lui. La science dispose aux larmes, parce que nous savons par la science que nous sommes écartés de l’état de béatitude dans cette vallée de misère et de larmes. La force dispose à la faim de la justice, car celui qui est fort tient si avidement à la justice qu’il préfère se séparer de la vie corporelle plutôt que de la justice. Le conseil dispose à la miséricorde et place cet acte au-dessus de tous les holocaustes.

L’intelligence dispose à la pureté du coeur, car la spéculation de la vérité purifie notre coeur de toutes les imaginations. La sagesse dispose à la paix? Car la sagesse nous unit au vrai et au bien souverain dans lesquels se trouvent la fin et la tranquillité de tout notre appétit rationnel.

6. Lorsque cette paix est acquise, il s’ensuit nécessairement une délectation spirituelle surabondante qui est contenue dans les douze fruits pour insinuer la surabondance des délectations. Le nombre douze est, en effet, surabondant qui insinue l’exubérance des charismes spirituels par lesquels l’âme sainte jouit et se délecte. Alors, l’homme est apte à la contemplation, à la vision et à l’embrassement de l’époux et de l’épouse, lesquels surviennent quand il possède les sens spirituels par lesquels il voit la souveraine harmonie sous l’aspect du Verbe, il goûte la souveraine douceur sous l’aspect de la Sagesse comprenant les deux précédents aspects, le Verbe et la Splendeur, il sent le parfum souverain sous l'aspect du Verbe inspiré dans le coeur, il étreint la souveraine suavité sous l’aspect du Verbe incarné habitant en nous corporellement et se laissant par nous toucher, embrasser, étreindre par l’ardente charité qui, par l’extase et le transport, fait passer notre esprit de ce monde au Père.

7. De là découle manifestement que les habitus des vertus disposent principalement à l’exercice de la vie active, les habitus des dons au loisir de la vie contemplative, les habitus des béatitudes à la perfection des deux.

Les fruits de l’Esprit qui sont la charité, la joie, la paix, la patience, la longanimité, la bonté, la bénignité, la mansuétude, la confiance, la modestie, la continence, la chasteté, désignent les délectations qui suivent les oeuvres parfaites.

Les sens spirituels désignent les perceptions mentales de la vérité contemplée. Cette contemplation exista chez les Prophètes par révélation dans une triple vision corporelle imaginative et intellectuelle, chez les autres justes, elle part de la spéculation qui commence dans le sens et parvient à l’imagination et passe de l’imagination à la raison, de la raison à l’entendement, de l’entendement à l’intelligence, de l’intelligence à la sagesse ou connaissance excessive qui commence en cette vie et s’achève dans la gloire éternelle.

8. Dans ces degrés consiste l’échelle de Jacob dont le sommet touche le ciel et le trône de Salo mon sur lequel est assis le Roi très sage, vraiment pacifique et plein d’amour comme l’époux très beau et tout désirable que les anges désirent contempler et vers lequel soupire le désir des âmes saintes comme le cerf désire les fontaines des eaux. Ce désir fer vent, à la manière d’un feu, rend notre esprit non seulement agile pour monter mais aussi, par une certaine docte ignorance, il l’élève au-dessus de lui-même dans la ténèbre et l’extase pour qu’il dise non seulement avec l’épouse: « Nous courons à l’odeur de tes parfums », mais aussi avec le prophète: « La nuit est ma lumière au milieu des délices ». Cette lumière nocturne et délicieuse, personne ne l’a vue hormis celui qui l’éprouve, personne ne l’éprouve que par la grâce divine qui n’est donnée qu’à celui qui s’y exerce. Il faut donc considérer maintenant les oeuvres méritoires.

Chapitre 7: L’exercice de la grâce dans les vérités à croire

L Il reste à considérer en quatrième lieu la grâce dans ses rapports avec l’exercice des mérites.

L’exercice de la grâce dans les vérités à croire comme le sont les articles de foi,

L’exercice de la grâce dans les objets à aimer comme l’est tout ce qui est de l’ordre de la charité,

L’exercice de la grâce dans les oeuvres à accomplir comme le sont les préceptes de la loi divine,

L’exercice de la grâce dans l’objet de notre prière comme le sont les demandes de l’oraison dominicale.

Enoncé

Bien que, par la foi, nous soyons astreints à croire bien des choses qui dépassent la raison, et, dans un sens général, tout ce qui est contenu et énoncé dans le canon de la sainte Ecriture, cependant dans un sens spécial et propre, on appelle articles de foi ceux qui sont contenus dans le symbole apostolique. Ils sont au nombre de douze, si l’on se place au point de vue de ceux qui publièrent le symbole, mais dont le nombre est de quatorze, si nous considérons les vérités à croire comme les fondements de tout l’objet de notre foi.

3. Explication

En lui-même, le premier principe souverainement vrai et bon est, dans son oeuvre, souverainement juste et miséricordieux. Au vrai souverain est dû un assentiment ferme, au bien souverain un amour fervent, au juste souverain une soumission totale, au souverain miséricordieux une prière confiante. Or, la grâce ordonne notre esprit au culte dû au premier principe. La grâce dirige donc et règle les exercices dûs et méritoires dans ce qu’il y a à croire, à aimer, à suivre et à demander comme le requiert la vérité, la bonté, la justice et la miséricorde souveraine dans la Trinité bienheureuse.

4. Il faut croire la vérité, croire plus encore une vérité plus haute et par conséquent croire souverainement la souveraine vérité. Or la vérité du premier principe est infiniment plus grande que toute vérité créée et plus lumineuse que toute lumière de notre intelligence. Aussi étant donné la réalité vers laquelle est bien tourné justement notre esprit dans la foi, il faut qu’il croie plus la vérité souveraine qu’elle ne se croit elle-même et se soumette à l’obéissance du Christ, et par conséquent qu’il croie non seulement ce qui est conforme à la raison mais aussi ce qui la dépasse et va contre l’expérience des sens. S’il s’y refuse, il ne rend pas à la souveraine vérité l’hommage qui lui est dû puisqu’il préfère le jugement de sa propre science à la révélation de la lumière éternelle. Cela ne peut se faire sans l’enflure de l’orgueil et de l’arrogance.

5. En outre, la vérité qui dépasse la raison ou est hors de sa portée n’est pas une vérité qui saute aux yeux ou apparente, mais une vérité plutôt enveloppée de mystère très difficile à croire. Il faut donc pour la croire fermement que la lumière de la vérité élève l’âme et que le témoignage l’affermisse.

Le premier effet est l’oeuvre de la foi infuse, le second de l’Ecriture sainte. Les deux découlent de la vérité souveraine par Jésus-Christ, qui est Splendeur et Verbe, et par l’Esprit Saint qui montre et enseigne la vérité et aussi amène à croire. L’autorité apporte donc un appui à la foi et la foi donne son assentiment à l’autorité. Or, l’autorité réside principale ment dans la sainte Ecriture qui a été composée par l’Esprit Saint toute entière, pour diriger la foi catholique. La vraie foi ne s’écarte donc pas de l’Ecriture mais plutôt y assentit d’un assentiment vrai.

6. Enfin, la vérité à laquelle nous sommes astreints de croire par la foi et dont traite principalement la sainte Ecriture n’est pas n’importe quelle vérité, mais vérité de Dieu, soit comme elle est dans sa nature propre, soit comme elle est dans sa nature assumée. — car dans la connaissance de cette vérité consiste la récompense du ciel et le mérite ici-bas —. Les articles de foi, fondements de la foi, regardent donc la divinité ou l’humanité. Or il faut considérer la divinité dans les trois personnes, le Père engendrant, le Fils engendré et l’Esprit Saint procédant, et dans une quadruple opération: la création dans l’être de nature, la réparation dans l’être de grâce, la résurrection dans la réparation de la vie et la glorification dans le don de la gloire. Il y a donc sept articles qui regardent la divinité.

De même, il nous faut considérer l’humanité du Christ comme conçue de l’Esprit Saint, née de la Vierge, souffrant sur la croix, montant aux cieux et venant au jugement dernier. Il y a donc sept articles qui concernent l’humanité, ce qui fait en tout quatorze à la manière des sept étoiles et des sept candélabres d’or au milieu desquels marchait le Fils de l’homme.

7. Parce que le Christ est un dans sa nature divine et sa nature humaine, une est seulement la vérité souveraine qui est la raison de croire unique, première, souveraine, que le temps ne modifie pas. Donc de tous les articles de foi mentionnés ci-dessus, une est seulement la foi en une seule et même réalité, immuable dans le présent comme dans le passé et comme dans l’avenir, bien qu’elle soit plus claire et explicite dans les temps qui ont suivi le Christ que dans ceux qui ont précédé sa venue, comme le Nouveau est plus clair que l’Ancien des deux testaments dans lesquels sont contenus les articles de foi.

8. L’Esprit

Saint ayant réuni par les douze Apôtres comme par les témoins les plus solides, ces articles de foi contenus dans la profondeur des Ecritures, ces articles ont donc été rassemblés en un seul symbole des apôtres. On peut donc dire que ces articles sont au nombre de douze comme les apôtres, car chaque apôtre a posé un article comme une pierre vivante dans l’édification de la foi. L’Esprit Saint l’a justement préfiguré dans les douze hommes qui ont tiré douze pierres du lit du Jourdain pour construire l’autel du Seigneur.

Chapitre 8: L’exercice de la grâce dans les objets à aimermmm

1. Enoncé

Toutes les oeuvres divines sont très bonnes, mais nous devons cependant aimer de charité proprement dite quatre objets:

Dieu éternel, ce que nous sommes, notre prochain, notre corps.

Dans cette charité, il faut garder l’ordre et la mesure de telle sorte que

— Dieu soit aimé le premier, par-dessus tout et pour lui-même, en second lieu, ce que nous sommes, en Dieu et pour Dieu, en troisième lieu, notre prochain comme nous-mêmes, enfin notre corps, moins que nous et moins que le prochain, comme un bien moins important.

Pour nous rendre capable de cet amour, nous sont donnés un habitus de charité et un double commandement qui contient toute la loi et les prophètes, non seulement de l’Ancien Testament mais aussi du Nouveau.

2. Explication

Le premier principe étant premier est souverain. Etant souverain, il est souverainement bon. Etant souverainement bon, il est souverainement bienheureux et souverainement béatifique. Etant souverainement béatifique, il est jouissance inépuisable. Etant jouissance inépuisable, il mérite qu’on adhère à lui par amour et qu’on se repose en lui comme en notre fin.

Or l’amour droit et ordonné qu’on appelle charité se porte en premier lieu sur ce bien dont il jouit et en lequel il se repose. Ce bien est la raison d’aimer. La charité aime donc en premier lieu ce bien comme béatifique, elle aime ensuite les autres biens qui sont aptes à être béatifiés par lui. Or le prochain étant fait pour parvenir à la béatitude avec nous et notre corps étant, lui aussi, créé pour parvenir à la béatitude avec l’esprit, il n’existe donc que quatre objets à aimer de charité, Dieu, notre prochain, notre esprit et notre corps.

3. En outre, Dieu étant au-dessus de nous comme le Bien suprême, notre esprit étant en nous comme un bien intrinsèque, notre prochain étant à côté de nous comme notre bien apparenté, notre corps enfin étant un bien au-dessous de nous comme un bien assujetti, il faut, dans l’amour, observer l’ordre suivant: Dieu aimé le premier, par-dessus tout et pour lui-même, en second lieu notre esprit en Dieu au-dessus de tout bien caduc, en troisième lieu notre prochain près de nous comme un bien semblable, enfin notre corps au-dessous de nous comme le bien inférieur, et après notre corps le corps du prochain, car l’un et l’autre sont bien inférieurs par rapport à notre esprit.

4. Enfin, l’amour étant le poids de l'esprit et l’origine de toute affection mentale qui facilement se retourne sur soi et tend difficilement vers le prochain et plus difficilement encore s’élève jusqu’à Dieu, bien que la charité ait quatre objets, un double commandement nous est donné: l’un nous dirige vers Dieu, l’autre vers le prochain.

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