Légende de saint François (Legenda maior) (page 2)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Légende de saint François · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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vision. Il lui semblait voir un palmier croître peu à peu à ses pieds, s'élever ensuite et devenir un arbre admirable. Etonné et se demandant ce que signifiait une pareille vision, la céleste lumière lui fit comprendre que ce palmier désignait le pauvre rejeté par lui la veille. Le jour venu , il envoya par la ville ses serviteurs chercher ce pauvre. Ils le trouvèrent à l'hôpital de Saint-Antoine, proche de Latran , et le pape commanda qu'on le lit venir sans délai. Introduit pour la seconde fois devant le Souverain-Pontife , François lui exposa son projet et le supplia avec instance et humilité de vouloir bien approuver sa règle. Le vicaire de Jésus-Christ , qui était Innocent III, homme illustre par sa sagesse, voyant dans le serviteur de Dieu la pureté admirable d'une âme droite , une constance inébranlable et la ferveur d'une volonté toute sainte, fut épris d'amour pour lui et se sentit porté à répondre à ses désirs. Cependant il différa pour le moment , car plusieurs cardinaux jugeaient ce genre de vie nouveau et au-dessus des forces humaines. Mais il y avait dans le Sacré-Collége un homme vénérable , Jean de Saint-Paul, évêque de Sabine. Il aimait avec ardeur la sainteté sous quelque forme qu'elle se montrât, et il était le protecteur des pauvres de Jésus-Christ. Enflammé par l'Esprit-Saint, il dit au Souverain-Pontife et à ses frères : « Ce pauvre nous demande d'approuver un genre de vie conforme aux conseils évangéliques. Si nous rejetons ses projets comme trop difficiles et comme une nouveauté, nous nous

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exposons à agir contre l'Evangile du Seigneur. Car soutenir que l'observance des conseils et le voeu qu'on en fait sont quelque chose de nouveau ou de contraire à la raison , c'est blasphémer ouvertement contre Jésus-Christ , auteur de l'Evangile. » Alors le successeur de saint Pierre se tournant vers le pauvre du Seigneur : « O mon fils, lui dit-il, priez Jésus-Christ de nous manifester sa volonté par vous-même , afin que , l'ayant connue d'uuue manière plus certaine, nous puissions plus sûrement répondre à vos pieux désirs. » Le serviteur du Dieu tout-puissant se mit donc à prier avec ardeur, et sa ferveur lui obtint une réponse qu'il put produire extérieurement et dont le pape sentit intérieurement la vertu. Il leur dit en parabole qu'un roi riche avait choisi pour épouse une femme d'une rare beauté , mais pauvre, et que , heureux de trouver dans les enfants issus de cette union son image royale , il avait ordonné de les nourrir des mets de sa table , selon l'ordre qu'il en avait reçu de Dieu. Il expliqua sa parabole et ajouta : « On ne doit pas craindre de voir mourir de faim les enfants et les héritiers du Roi éternel , qui , comme Jésus-Christ , ont pris naissance d'une pauvre mère par la vertu de l'Esprit-Saint. On ne doit pas craindre de les voir former par l'esprit de pauvreté un ordre dénué de tout. Si le Roi des cieux a promis son royaume éternel à ses imitateurs , combien plus leur donnera-t-il les choses qu'il accorde indifféremment aux bons et aux méchants ! »

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Le vicaire du Sauveur avait écouté avec l'attention la plus vive la parabole et son explication. Il fut transporté d'admiration et ne douta plus que le Seigneur lui - même n'eût parlé par la bouche de François. Il jugea aussi , par l'inspiration divine , qu'une autre vision dont il avait été favorisé trouverait son accomplissement en cet homme. Il voyait en songe , comme il le rapporta lui-même, l'église de Latran près de tomber en ruines, quand un homme pauvre, sans apparence et méprisable , la soutenant de son dos, l'empêchait de s'écrouler. « Ce pauvre , dit-il , est vraiment celui qui soutiendra l'Eglise de Jésus- Christ par ses oeuvres et sa doctrine. » Alors plein d'une sainte ferveur, le pape accorda au serviteur de Dieu toute sa demande, et il eut toujours pour lui dans la suite une tendresse spéciale. Non-seulement il satisfit à ses désirs, mais il lui promit de faire encore plus pour lui dans la suite. Il approuva sa règle, lui donna le commandement de prêcher la pénitence, et voulut que ses compagnons portassent de petites couronnes , afin de pouvoir répandre en toute liberté la divine parole.

CHAPITRE IV. Progrès de l'ordre sous la direction de François et confirmation de sa règle déjà approuvée.

Appuyé sur la grâce divine et sur l'autorité du pape, François partit plein de confiance et se dirigea

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vers la vallée de Spolète pour y enseigner l'Evangile du Seigneur et le pratiquer lui-même. Dans le voyage il examinait avec ses frères comment ils pourraient observer fidèlement la règle qu'ils venaient de recevoir , marcher en présence de Dieu en toute sainteté et toute justice, croître intérieurement en perfection , et servir d'exemple aux autres. Ces discours les avaient occupés longuement et l'heure était déjà bien avancée. Accablés des fatigues de la marche et en proie à la faim, il s'arrêtèrent en un lieu solitaire. Mais ils n'avaient aucun moyen de se procurer les aliments dont ils manquaient, quand la Providence leur vint en aide. Un homme se présenta tout-à-coup portant en sa main un pain qu'il donna aux pauvres de Jésus-Christ , puis il disparut de même , sans dire ni d'où il venait ni où il allait. Les frères, reconnaissant que l'assistance du Ciel ne les abandonnerait pas en la société du serviteur de Dieu , trouvèrent un bonheur incomparablement plus grand à admirer la bonté divine qu'à prendre la nourriture qu'elle leur envoyait. Pleins d'une consolation toute céleste , ils résolurent fermement et arrêtèrent irrévocablement de ne jamais manquer, sous prétexte de privation ou de souffrance, à l'engagement qu'ils avaient pris de garder la sainte pauvreté. Ensuite ils se remirent en route pour la vallée de Spolète, et examinèrent s'ils devaient demeurer parmi les hommes ou dans la solitude. Mais François, se défiant de ses lumières et de celles de ses frères, demanda au Ciel par d'instantes prières de lui faire connaître sa

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volonté en ce point. Eclairé enfin par une révélation d'en haut , il comprit que le Seigneur l'avait envoyé pour gagner à Jésus-Christ les âmes que le démon s'efforçait de lui ravir. Et ainsi il choisit de vivre pour tous et non pour lui seul, entraîné par l'exemple de celui qui a daigné mourir pour le monde entier.

L'homme de Dieu se retira donc avec ses compagnons près d'Assise, dans une misérable hutte abandonnée; et là ils vivaient selon les règles de la sainte pauvreté, dans un travail pénible et une grande détresse. Leur nourriture consistait plutôt dans l'abondance de leur larmes que dans un pain délicieux. Leur prière était continuelle et fervente; mais ils priaient plus de coeur qu'autrement, car ils manquaient encore de livres; et ainsi il leur était impossible de réciter l'office de l'Eglise. Leur livre unique était la croix de Jésus-Christ, et leurs yeux la contemplaient sans interruption le jour et la nuit à l'exemple de leur père, qui , de son côté, les entretenait sans cesse de cette croix bienheureuse. Lui ayant demandé un jour de vouloir bien leur enseigner à prier, il leur dit : « Lorsque vous prierez , dites : Notre Père qui êtes dans les cieux , etc. Seigneur Jésus, nous vous adorons dans toutes les églises consacrées à votre gloire dans l'univers entier, et nous vous bénissons de ce que vous avez racheté le monde par votre croix sainte. Il leur apprit aussi à louer le Seigneur en toutes choses et par toutes ses créatures , à avoir pour les prêtres un respect particulier , à croire inviolablement et à

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confesser en toute simplicité la foi professée et enseignée par la sainte Eglise romaine. Fidèles aux enseignements de leur bienheureux père, d'aussi loin qu'ils apercevaient une église ou une croix , ils se prosternaient et priaient selon la méthode indiquée par lui.

Cependant les frères continuaient à demeurer en ce lieu.

Or, un jour de samedi, notre saint entra dans la ville d'Assise pour y prêcher le lendemain matin à la cathédrale, selon sa coutume. S'étant retiré en une cabane placée dans le jardin des chanoines afin d'y passer la nuit à s'entretenir avec Dieu , ainsi qu'il le faisait habituellement , voilà qu'au milieu de la nuit , tandis que quelques-uns de ses frères se livraient au sommeil et d'autres persévéraient dans la prière, voilà , dis-je, qu'un char de feu répandant une lumière admirable, entre par la porte de la maison , se promène çà et là, et la parcourt trois fois. Sur le char était un globe lumineux ayant l'apparence du soleil, et son éclat changea la nuit en un jour brillant. Ceux qui veillaient furent saisis d'un étonnement profond; ceux qui étaient endormis s'éveillèrent pénétrés d'épouvante; et leur coeur se trouva aussi accessible que leur corps aux rayons de cette clarté ineffable, car sa vertu leur montra à découvert la conscience les uns des autres. Cette vue leur fit comprendre à tous sans exception que leur bienheureux père absent corporellement, mais présent en esprit au milieu d'eux, leur apparaissait sous cet emblème; que dans ce char de feu et tout resplendissant, le Seigneur, par un effet de

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sa puissance, l'offrait à leurs regards illuminé des splendeurs célestes et enflammé de divines ardeurs, comme un véritable Israélite à la suite duquel ils devaient s'avancer, comme un autre Elle établi par Dieu pour ètre le char et le guide des hommes spirituels. Et il est à croire assurément que les yeux de ces pauvres frères avaient été ouverts miraculeusement à la prière de François, comme autrefois le furent ceux du serviteur d'Elisée lorsqu'il vil la montagne remplie de cavaliers et de chars enflammés qui environnaient son maître. 1)e retour auprès de ses enfants , le saint commença à pénétrer les secrets de leur conscience, à les fortifier en leur parlant de cette vision admirable et à leur prédire plusieurs particularités touchant les progrès de l'ordre. Comme la plupart de ces choses ne pouvaient se connaître humainement, les frères comprirent à n'en plus douter que l'Esprit du Seigneur s'était reposé avec une telle plénitude sur son serviteur , qu'il y avait pour eux toute sûreté à suivre ses enseignements et à marcher sur ses traces. Ensuite François, guidé par la grâce d'en haut , conduisit son petit troupeau à Sainte-Marie de la Portiuncule, afin que l'ordre des Frères mineurs trouvât l'accroissement là où, par les mérites de la Mère du Seigneur , il avait pris naissance. C'est là aussi que, devenu héraut de l'Evangile, il se mit à parcourir les villes et les bourgades en prêchant, non dans le langage éclatant de la sagesse des hommes, mais dans la vertu de l'Esprit-Saint. Il semblait un

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homme d'un autre monde à ceux qui le regardaient; car son esprit et ses yeux étaient sans cesse fixés vers le ciel, et il s'efforçait d'élever tous les coeurs au-dessus de la terre. C'est alors que la vigne de Jésus-Christ commença à se couvrir de plantes odoriférantes, à produire des fleurs pleines de suavité, et à porter des fruits abondants de gloire et de sainteté. Entraînés par les prédications brûlantes de François, beaucoup qui jusqu'alors avaient servi Dieu dans l'état du mariage, s'imposaient de nouvelles lois de pénitence selon une règle donnée par lui. Il résolut donc de former un nouvel ordre de frères pénitents selon ce même genre de vie; car le chemin de la pénitence étant la voie commune à tous ceux qui dé-sirent s'avancer vers la patrie, il est certain que cet état doit admettre dans son sein des clercs et des laïques, des vierges et des personnes engagées dans le mariage; et les miracles accomplis par quelques-uns de ceux qui l'ont embrassé montrent clairement combien Dieu l'a pour agréable. Des vierges aussi s'engageaient à une chasteté perpétuelle. Parmi elles se trouvait Claire, femme vraiment chérie de Dieu. Elle fut la première de ces plantes bénies; elle répandit ses parfums comme une fleur brillante et embaumée ; elle devint radieuse comme une étoile éclatante de lumière. Maintenant qu'elle a reçu la récompense céleste, l'Eglise entière la vénère comme la fille en Jésus-Christ de notre saint père François, et comme la mère de toutes celles qui ont embrassé la pauvreté dans son ordre.

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Beaucoup aussi , non-seulement touchés de dévotion, mais enflammés du désir de la perfection, foulaient aux pieds toutes les vanités du monde pour marcher sur les traces de François; et leurs progrès de chaque jour leur permirent bientôt de s'élancer jusqu'aux extrémités du monde. La sainte pauvreté, qui était tout leur trésor , les rendait prompts à obéir, forts dans le travail et agiles dans les voyages. Comme ils ne possédaient aucun bien terrestre , ils n'étaient retenus par aucune affection , ils ne redoutaient aucune perte; partout ils se trouvaient en sûreté, à l'abri de toute crainte, exempts de toute inquiétude; l'âme en paix ils se retiraient le soir à l'hôpital et y attendaient le lendemain sans sollicitude. Ils étaient , il est vrai , comme des personnes viles et méprisables, exposés en plusieurs endroits à de mauvais traitements; mais le désir de se conformer à l'évangile de Jésus-Christ les avait rendus si patients qu'ils cherchaient les lieux où ils pourraient souffrir persécution en leur corps de préférence à ceux où leur sainteté étant connue leur aurait attiré les honneurs du monde. La détresse où ils étaient leur semblait aussi une abondance extraordinaire; car, selon le conseil du Sage, ils réputaient considérable la chose la plus minime. Plusieurs d'entre eux étant allés chez les infidèles, un sarrasin touché de pitié leur offrit tic l'argent pour acheter de quoi vivre. Comme ils le refusaient, cet homme , voyant leur pauvreté, en fut dans l'admiration. Mais, ayant compris qu'ils ne voulaient posséder aucun

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argent parce qu'ils s'étaient rendus pauvres pour l'amour de Dieu , il conçut pour eux une affection telle qu'il s'offrit à pourvoir à leur subsistance aussi longtemps que sa fortune le lui permettrait. O prix inestimable de la pauvreté , dont la vertu puissante a rempli l'âme d'un barbare d'une compassion si pleine de tendresse! C'est donc un crime horrible et abominable pour un chrétien de fouler aux pieds cette perle précieuse, entourée par un sarrasin d'une vénération si profonde. En ce même temps il y avait dans un hôpital proche d'Assise un religieux mathurin , nommé Maurice, depuis longtemps en proie à une maladie douloureuse. Déjà même les médecins l'avaient condamné à mort, quand il envoya supplier instamment le serviteur de Dieu de vouloir bien intercéder pour lui auprès du Seigneur. Notre bienheureux père y consentit volontiers; et, après avoir prié, prenant des miettes de pain et de l'huile d'une lampe qui brûlait devant l'autel de la Vierge, il en fit un remède qu'il envoya au malade par un frère en lui disant : « Portez cette médecine à notre frère Maurice, car la vertu de Jésus-Christ ne lui rendra pas seulement la santé, mais elle en fera un soldat robuste, elle l'unira à notre société et l'y fera persévérer. » Aussitôt que le malade eut goûté ce remède préparé par une inspiration de l'Esprit-Saint , il se leva guéri et se trouva surnaturellement si fortifié en son corps et en son âme, que peu de temps après il entra dans notre ordre. Là il se contenta

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d'une robe pour tout vêtement; pendant longtemps il porta sous cette robe une cuirasse; sa nourriture se composa d'aliments grossiers et sans préparation , comme d'herbes , de légumes et de fruits ; durant un grand nombre d'années il ne fit usage ni de pain ni de vin; et cependant sa santé se conserva forte et sans infirmité.

A mesure que ces nouveaux enfants de Jésus-Christ croissaient en vertu, la bonne odeur de leur renommée se répandait en tous lieux , et attirait des diverses contrées du monde des hommes désireux de connaître par eux-mêmes notre bienheureux père. Parmi eux se trouva un poète illustre par ses productions mondaines. L'empereur avait honoré ses talents d'une couronne et on l'avait surnommé le roi des vars. Il résolut donc d'aller voir aussi l'homme de Dieu , le parlait contempteur des choses de la tare. L'ayant trouvé dans un monastère, à San-Severino, où il prêchait alors, le poète reçut de Dieu une faveur signalée. Il vit le prédicateur de la croix du Seigneur, François , marqué de deux épées en forme de croix et resplendissantes de lumière : l'une descendait de sa tête à ses pieds , et l'autre s'étendait, en se croisant sur sa poitrine, d'une main jusqu'à l'autre. Il n'avait point vu jusque-là le serviteur de Dieu; mais un tel prodige suffit à le lui faire connaître. Etonné d'un spectacle aussi merveilleux , il commença à se proposer une vie plus parfaite. Ensuite touché par la vertu des paroles du saint , transpercé par ses. discours comme par le glaive spirituel sorti de sa

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bouche, il renonce entièrement au monde et s'attache an bienheureux par la profession de la pauvreté. Celui-ci, le voyant passer d'une manière si parfaite des agitations du siècle à la paix de Jésus-Christ , l'appela frère Pacifique. C'est ce même frère qui , croissant toujours en sainteté, mérita, avant d'être envoyé en la province de France, dont il fut le premier supérieur, de voir encore une fois sur le front de François une grande croix nuancée de couleurs diverses et répandant sur la face de notre saint un éclat admirable. Au reste , le serviteur de Dieu avait pour ce signe sacré une affection profonde; il en faisait sans cesse l'éloge dans ses discours et le traçait de sa main dans toutes ses lettres, comme si toute son application eût été de l'imprimer, selon la parole du Prophète, sur le front de tous ceux qui gémissaient et pleuraient , de tous ceux qui s'étaient véritablement convertis à Jésus-Christ.

Cependant le nombre des frères s'était considérablement augmenté. Alors ce pasteur plein de sollicitude les convoqua en chapitre général à Sainte-Marie de la Portiuncule, afin de donner dans l'empire de la sainte pauvreté une part à l'obéissance de chacun d'entre eux. On manquait en ce lieu des choses les plus nécessaires, et plus de cinq mille religieux s'y étaient réunis; mais la divine miséricorde leur vint en aide : elle fournit de quoi donner à manger à tout le monde; le corps fut sustenté et l'esprit abonda de saintes délices. François ne pouvait assister en personne aux chapitres provinciaux; mais sa pieuse

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sollicitude, l'ardeur de ses prières, l'efficacité de ses bénédictions l'y rendaient présent en esprit, et même quelquefois, par un effet admirable de la vertu céleste , il s'y montrait visiblement. Ainsi, un jour que l'illustre prédicateur et maintenant glorieux confesseur du Seigneur , Antoine (1), prêchait aux frères assemblés en chapitre à Arles, un religieux, nommé Monalde, homme d'une vertu éprouvée, poussé par un mouvement du Ciel, porta ses regards vers la porte du chapitre et vit distinctement François élevé dans l'air, étendant ses mains en forme de croix et donnant à ses enfants sa bénédiction. Alors tous les frères se sentirent remplis en leur âme d'une consolation si vive et si extraordinaire, que leur esprit leur rendit en eux-mêmes un témoignage certain de la présence réelle de leur bienheureux père; et ensuite des signes évidents, les paroles mêmes du saint vinrent les confirmer dans leur sentiment. On doit croire que la vertu du Tout-Puissant qui accorda au saint évêque Ambroise de Milan d'être présent aux funérailles du glorieux saint Martin et de pouvoir honorer par ce pieux office un pontife si illustre , rendit également présent son serviteur à la prédication d'Antoine, son fidèle héraut, afin d'approuver les paroles de vérité sorties de sa bouche, alors surtout qu'il célébrait les louanges de la croix de Jésus-Christ, dont François était le ministre et le prédicateur.

Cependant l'ordre se multipliait et le saint se proposait de faire confirmer pour toujours par le pape

1 C'est saint Antoine de Padoue.

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Honorius, successeur d'Innocent, la règle approuvée par ce dernier, quand Dieu lui envoya la révélation suivante : il lui semblait qu'il ramassait à terre des miettes de pain presque imperceptibles, et qu'il devait les distribuer à une multitude de frères affamés et pressés autour de lui. Comme il craignait de présenter ces faibles miettes à ses religieux dans la pensée qu'elles passeraient inaperçues en leurs mains , une voix du Ciel lui dit : « François, fais une hostie de toutes ces miettes, et donne-la à manger à tous ceux qui le voudront. » Il obéit, et tous ceux qui recevaient cette nourriture sans dévotion ou la méprisaient après l'avoir reçue , apparaissaient bientôt couverts de lèpre. Le matin, l'homme de Dieu raconta toutes ces choses à ses compagnons et leur témoigna sa peine de n'en point comprendre le mystère. Mais la nuit suivante, comme il prolongeait sa veille dans la prière, il entendit de nouveau la voix du Ciel qui lui dit : « François, les miettes qui te furent montrées la nuit dernière sont les paroles de l'Evangile; l'hostie, c'est la règle; et la lèpre, c'est l'iniquité de ceux qui y résistent. » Voulant donc, comme la vision divine le lui indiquait, réduire en une forme plus abrégée la règle qu'il avait faite de plusieurs endroits de l'Evangile et qu'il se proposait de faire confirmer, il se retira , conduit par l'Esprit-Saint, sur une montagne avec deux de ses compagnons , et là , jeûnant au pain et à l'eau , il la fit écrire selon que ce même esprit du Seigneur le lui suggérait dans ses prières. En descendant de la montagne il la confia à

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son vicaire; nais celui-ci peu de jours après lui ayant déclaré qu'il l'avait égarée par négligence, le saint retourna de nouveau en la solitude et l'écrivit semblable à la première avec autant de fidélité que si Dieu lui-même lui en eût dicté les paroles; et ensuite il en obtint la confirmation selon son désir , la huitième année du pontificat du pape Honorius. Il disait à ses frères, afin de les porter à l'accomplir avec plus de ferveur, qu'il n'y avait rien mis d'après son propre sentiment, mais qu'il avait fait tout écrire selon qu'il lui avait été divinement révélé. Peu de jours après, Dieu, afin d'affermir par son témoignage ce que son serviteur avançait, lui imprima de son doigt même les stigmates de Jésus; et ces marques sacrées furent comme la bulle du Pontife suprême du ciel, qui confirmait cette règle sans réserve et exaltait son auteur, comme nous le dirons plus tard après avoir parlé des vertus de notre saint.

CHAPITRE V. De l'austérité de la vie du saint, et comment les créatures lui étaient un sujet de consolation.

L'homme de Dieu , voyant donc que son exemple animait un grand nombre d'hommes à porter avec ferveur la croix de Jésus-Christ, s'excitait lui-même, comme un digne chef de l'armée du Seigneur, à

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atteindre au sommet d'une vertu consommée, afin de cueillir ainsi la palme de la victoire. Il méditait sans cesse ces paroles de l'Apôtre : Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscenses (1) et il s'efforçait de porter en son corps l'armure de la croix. Il réprimait avec une telle vigueur les appétits sensuels, que c'est à peine s'il accordait à la nature ce qui était nécessaire à la sustenter; car, disait-il, il est difficile de satisfaire aux besoins du corps sans se laisser entraîner à obéir à l'exigence des sens. Aussi , lorsqu'il était en santé, il n'acceptait qu'avec peine et à de longs intervalles des aliments; et encore avait-il soin de les mélanger de cendre, ou d’y ajouter une telle quantité d'eau qu'ils devenaient insipides au goût. Que dirai-je de son breuvage, lorsque, dans la plus grande ardeur de sa soif, il prenait à peine ce qu'il lui fallait d'eau pure pour la tempérer. Il inventait sans cesse de nouveaux genres d'abstinences , et chaque jour ses pratiques en ce point allaient se multipliant. Il était déjà arrivé au sommet de la perfection, et il trouvait toujours quelque moyen nouveau d'affliger sa chair et de punir en elle la concupiscence. Cependant , lorsqu'il allait au-dehors prêcher la parole de Dieu , il se conformait pour la qualité de la nourriture à ceux qui le recevaient; mais, une fois rentré à la maison , il reprenait, sans y rien changer, ses rigoureuses abstinences. Ainsi il se montrait sévère pour lui-même, plein de condescendance pour le prochain,

1 Gal., 5.

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et soumis en tout à l'évangile; et de la sorte il était un sujet d'édification non-seulement par ses pénitences, mais encore lorsqu'il se traitait comme le reste des hommes. La terre nue était pour l'ordinaire la couche offerte à son corps fatigué; un morceau de bois ou une pierre lui servait d'oreiller; il dormait couvert de son pauvre et unique vêtement; et de la sorte il servait le Seigneur dans le froid et la nudité. Interrogé un jour comment un habit si léger pouvait le garantir des rigueurs de l'hiver, il répondit avec une admirable ferveur d'esprit : « Si nous avions soin de nous environner intérieurement par de vifs désirs des saintes ardeurs de la patrie céleste, nous supporterions sans peine ce froid extérieur. » Il avait en horreur les vêtements recherchés;

il aimait ceux qui étaient grossiers, et il disait que c'était ainsi que Jean-Baptiste avait mérité les louanges du Seigneur. Si l'habit qui lui était donné lui offrait quelque commodité , il avait soin de le re-vêtir intérieurement de petites cordes; car, se disait-il , ce n'est pas dans la demeure des pauvres, mais dans les palais des princes qu'il faut , selon la parole évangélique , aller chercher la mollesse dans les vêtements.

Au reste, l'expérience lui avait appris que le démon redoutait l'austérité, et que les délices et la recherche de nos commodités l'excitaient à nous tenter plus fortement.

Ainsi, une nuit souffrant de la tête et des yeux , il prit contre sa coutume un oreiller de plume pour mieux reposer. Mais le démon , y étant entré,

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troubla sans interruption le serviteur de Dieu et l'empêcha de diverses manières de s'appliquer au saint exercice de l'oraison, jusqu'à ce qu'il eût fait porter, par le frère qui l'accompagnait , cet oreiller loin de sa cellule ; et le frère lui-même , à peine sorti , sentit ses forces l'abandonner et ses membres lui refuser leur service. Mais à la voix du saint, à qui Dieu avait fait connaître ce qui se passait , le frère fut totalement guéri et rendu à son premier état.

Ainsi, rigide observateur d'une bonne discipline, François se tenait sur ses gardes, et apportait le plus grand soin à conserver en lui l'homme intérieur et l'homme extérieur à l'abri de toute tache. Aux premiers temps de sa conversion, il se plongeait souvent durant l'hiver dans des fosses pleines d'une eau glacée , afin de soumettre entièrement l'ennemi qu'il portait avec lui , et de préserver des feux de la' volupté le vêtement délicat de sa chasteté.

Il assurait qu'un homme vraiment spirituel trouvait sans comparaison plus tolérable de souffrir les rigueurs d'un froid intense, que de ressentir tant soit peu en son âme les ardeurs de la concupiscence.

Pendant son séjour au désert de Sartiano, une nuit qu'il était occupé à prier dans sa cellule, notre antique ennemi l'appela trois fois par son nom. François lui ayant demandé ce qu'il voulait, il répondit insidieusement : « Il n'est pécheur au monde à qui Dieu ne pardonne , s'il se convertit. Mais quiconque se donne la mort par une pénitence trop rigoureuse, n'obtiendra jamais miséricorde. »

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Aussitôt l'homme de Dieu connut par révélation la ruse du démon , et comment il s'efforçait de le conduire à la tiédeur. Ce qui lui arriva ensuite fut une preuve évidente de ses desseins. Car aussitôt après ces paroles, celui dont le souffle allume des charbons ardents (1) attaqua le saint par une grave tentation de la chair. Mais cet amant de la chasteté, pressentant l'approche de son ennemi, se dépouilla de ses vêtements, saisit une corde et en frappa rudement son corps. « Allons, frère âne, disait-il, voilà en quel état tu es digne de rester , voilà le traitement qui te convient. Le vêtement que tu portes est utile à la religion; il est un signe de sainteté, et il n'est pas permis de s'en couvrir à celui qui aime les plaisirs des sens. Va donc maintenant en cet état où bon te semblera. » Ensuite, plein d'une ferveur admirable d'esprit, il sort ainsi nu dans le jardin, se plonge. tout entier dans un monceau de neige, et, la ramassant à peines mains, il en forme sept nouveaux monceaux. Alors il s'adresse ainsi à son corps : « Le plus grand de ces monceaux , lui dit-il , sera ton épouse; ces quatre autres, tes fils et tes filles, et les deux autres , le serviteur et la servante dont tu as besoin pour te servir. Hâte-toi donc de les couvrir de vêtements, car ils meurent de froid. Mais si un pareil travail te semble trop pénible , applique-toi alors soigneusement à ne servir que Dieu seul. » Le tentateur ainsi vaincu se retira aussitôt, et le saint rentra victorieux en sa cellule.

1 Job, 21.

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Le froid rigoureux qu'il avait souffert au-dehors avait tellement éteint en lui le feu de la concupiscence, que dans la suite il n'éprouva plus aucune tentation de ce genre. Un frère qui était alors en oraison, fut instruit de tout cela plus clairement que s'il l'eût vu de ses yeux. Mais l'homme de Dieu, ayant su la vision dont ce frère avait été favorisé durant cette nuit, lui raconta toute la suite de cette tentation et lui ordonna de ne faire connaître à personne avant sa mort ce qu'il avait vu.

Il enseignait aussi que ce n'est pas assez de mortifier les vices de la chair et d'en réprimer les ardeurs, mais qu'il fallait apporter encore une vigilance souveraine à la garde des sens extérieurs, qui sont comme autant d'entrées en notre âme offertes à la mort. Il ordonnait d'éviter les entretiens familiers avec les personnes d'un sexe différent, et de veiller sur ses regards dans les rapports avec elles. Car elles sont pour beaucoup une occasion de ruine. « Par elles, disait-il, l'esprit qui est faible se brise le plus souvent; et celui qui est fort s'affaiblit. Il n'est point facile, à moins qu'on ne soit un homme réellement éminent en vertu, de rie point éprouver quelque atteinte au milieu de telles conversations; car, selon l'Ecriture, on ne saurait marcher dans le feu sans se brûler les pieds. » Il était si soigneux lui-même à veiller sur ses regards en ce point, qu'il ne connaissait de vue aucune femme, ainsi qu'il le dit un jour à son compagnon. Il pensait qu'il n'était pas sûr d'avoir en son âme la moindre image

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de leurs traits , image capable de ressusciter les ardeurs d'une chair déjà domptée, ou de souiller la candeur d'une âme innocente. Il assurait que tout entretien avec une femme était frivole, si ce n'était pour entendre sa confession ou lui donner une courte instruction , selon qu'il est nécessaire à son salut ou que la politesse le demande. « Qu'a donc à traiter un religieux avec une femme , disait-il , si elle n'a besoin de lui pour recevoir le sacrement de pénitence, ou des conseils pour une vie meilleure. Celui qui est trop rassuré ne se tient pas assez eu garde contre l'ennemi; et si le démon peut lui ravir un cheveu , il en fera bientôt une poutre. »

Il recommandait encore de fuir souverainement l'oisiveté, comme la sentine de toutes les pensées mauvaises; et il montrait par son exemple comment il fallait, par des disciplines continuelles et un travail utile, dompter une chair rebelle et paresseuse. Ainsi il appelait son corps frère âne, et il disait qu'il devait être chargé de fardeaux pesants, châtié par des coups réitérés et sustenté au moyen d'une vile nourriture. S'il voyait quelqu'un oisif et inappliqué vivre du travail des autres, il jugeait qu'on devait le nommer frère mouche, parce qu'un tel homme ne fait rien de bon , gâte le bien des autres, et inspire à tous le mépris et le dégoût. « Je veux , disait-il , que mes frères travaillent et soient occupés, de peur que, livrés à l'oisiveté , ils ne se laissent aller au mal dans leurs pensées ou dans leurs paroles... » Il voulait également que le silence fût observé par les

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religieux et qu'ils s'abstinssent soigneusement et en tout temps, selon le précepte de l'Evangile, de toute parole inutile, comme devant en rendre compte au jour du jugement. S'il trouvait quelque frère aimant à se répandre en vaines conversations, il le reprenait sévèrement; et il affirmait qu'un silence modeste était le rempart d'un coeur pur et une grande vertu, car la mort et la vie sont en la puissance de la langue, non en tant qu'elle est l'instrument du goût , mais celui de la parole.

Il s'efforçait , il est vrai , de porter ses enfants à une vie austère; cependant il n'aimait point une sévérité trop rigoureuse, éloignée de tout sentiment de douceur, et non assaisonnée du sel de la discrétion. Ainsi une nuit, un frère, dont l'abstinence avait été excessive, étant tourmenté de la faim ne pouvait goûter aucun repos. Le tendre pasteur le sut et comprit le danger qui menaçait sa brebis. Il appela donc le frère, lui offrit du pain , et afin de lui ôter tout sentiment de honte, il commença à manger lui-même et l'invita avec bonté à faire de même. Le religieux rassuré mangea sans crainte et plein de joie d'avoir ainsi, parla sage condescendance de son père, échappé au danger qui menaçait son corps, et trouvé en même temps un si grand exemple d'édification. Quand le jour fut venu, l'homme de Dieu , ayant réuni les frères, leur rapporta ce qui s'était passé durant la nuit , et leur dit sagement : « Cherchez, mes frères, à être l'exemple des autres par votre charité, et non par une abstinence excessive dans la nourriture. »

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Il leur enseigna ensuite à prendre la discrétion pour guide des vertus , non pas cette discrétion inspirée par la chair , mais celle montrée par Jésus-Christ, dont la vie très-sainte est un modèle accompli de perfection. Mais, parce qu'il n'est pas possible à l'homme soumis à l'infirmité de la chair de suivre d'une manière si parfaite l'Agneau sans tache crucifié pou' nous, sans se couvrir de temps à autre un peu de la boue du monde, il affirmait en toute assurance que ceux qui s'appliquent sincèrement à mener une vie sainte doivent se purifier chaque jour par des larmes abondantes. Il ne cessait lui-même, bien qu'il eût acquis une pureté admirable de coeur et de corps, de sanctifier les regards de son âme par des torrents de larmes, sans considérer combien les yeux de son corps avaient à en souffrir. En effet, ces pleurs continuels lui avaient affecté gravement la vue, et le médecin lui avait conseillé, s'il ne voulait devenir aveugle , d'y mettre un ternie. « Mon frère, lui répondit le saint , nous ne devons pas repousser , même légèrement , les rayons de la lumière éternelle par amour pour une lumière qui nous est commune avec les mouches; car l'esprit a reçu pour lui-même, et non pour la chair, le bienfait de la lumière. » Ainsi il aimait mieux perdre la vue du corps que d'empêcher, en modérant les ardeurs de sa dévotion, ces larmes qui purifiaient le regard de son âme et lui permettaient de jouir de la vue de Dieu. Une autre fois les médecins lui conseillaient et les frères le

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priaient instamment de vouloir bien permettre qu'on lui appliquât le feu pour tenter de le guérir; l'homme de Dieu y consentit humblement, parce qu'il vit en cela un remède salutaire et douloureux à la fois. Le chirurgien étant donc venu , fit rougir au feu son instrument afin d'accomplir son opération. Alors le serviteur de Jésus-Christ, afin de fortifier comme un ami son corps déjà pénétré d'effroi , se mit à parler au feu en ces termes : « Mon frère le feu , le Très-Haut t'a créé par-dessus tous les êtres dont l'éclat est ravissant, plein de puissance, de beauté et d'utilité. Sois-moi donc propice en ce moment, et montre-toi bon envers moi. Je prie le grand Dieu qui t'a donné l'existence , de daigner tempérer ta chaleur afin que je puisse supporter tes atteintes sans douleur. » Quand il eut fini sa prière, il fit le signe de la croix sur le fer embrasé et demeura sans crainte. Le fer fut appliqué tout brillant sur un endroit fort sensible , et promené depuis l'oreille jusqu'au sourcil. Mais quelle douleur le saint éprouva alors , lui-même nous l'a fait savoir. « Louez le Très-Haut, dit-il à ses frères; car, je vous l'assure en toute vérité, je n'ai ressenti ni l'ardeur du feu, ni aucune souffrance en ma chair. » Et se tournant vers le médecin, il ajouta : « Si la brûlure n'est point parfaite , vous pouvez recommencer. » Mais le médecin, voyant en un corps aussi faible une vertu d'esprit 'si puissante, fut dans l'admiration et exalta ce miracle tout divin, en s'écriant : « Je vous le dis, mes frères : j'ai vu des merveilles aujourd'hui. »

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Le saint était en effet arrivé à une telle pureté , que sa chair était soumise à son esprit et son esprit à Dieu avec tin accord admirable; et ainsi par la volonté du Seigneur, la créature, obéissant à son Auteur , se soumettait d'une façon merveilleuse à la volonté et au commandement de son serviteur.

Une autre fois , pendant qu'il demeurait à la maison de Saint-Urbain , se trouvant en proie à une maladie très-grave, et sentant la nature lui faire défaut, il demanda du vin ; mais il n'y en avait point dans le monastère. Alors il commanda de lui apporter de l'eau, qu'il bénit par un signe de croix. Aussitôt cette eau se changea en un vin excellent , et ainsi la sainteté de François obtint ce que la pauvreté du lieu ne permettait pas d'avoir. Mais à peine en eut-il bu qu'il sentit ses forces revenir promptement; et ce breuvage miraculeux et le prodige qui en fut la suite, influant surnaturellement sur son âme , affermirent doublement en elle le dépouillement parfait du vieil homme et le règne du nouveau.

Au reste, les créatures seules ne se prêtaient pas ainsi aux désirs du serviteur de Dieu; la providence elle-même du Créateur se montrait pleine de condescendance à ses volontés. Un jour que son corps se trouvait abattu par la douleur de plusieurs infirmités réunies, François souhaita d'entendre un peu de musique pour ranimer la joie de son esprit. Mais l'état dont il faisait profession ne permettant pas de le satisfaire, les anges ,eux-mêmes se chargèrent de servir ses désirs. La nuit suivante, comme

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il veillait et méditait sur son Seigneur, il entendit le son d'un luth d'une merveilleuse harmonie et d'une mélodie délicieuse. On ne voyait personne, mais la variété des sons faisait connaître la présence d'un musicien qui va et revient. Et le saint, ravi en Dieu, éprouva une telle suavité de ces accords enivrants, qu'il crut avoir passé à une vie meilleure. Il découvrit lui-même à quelques-uns de ses frères les plus chers la grâce qu'il venait de recevoir; et d'ailleurs ils avaient des preuves si assurées des consolations fréquentes et extraordinaires dont Dieu le favorisait, qu'il n'était pas en son pouvoir de les leur cacher entièrement.

Une fois aussi que le serviteur de Dieu étant allé prêcher, s'avançait avec son compagnon le long des frontières de la Lombardie et de la Marche de Trévise, ils furent surpris non loin de Padoue par une nuit obscure. Comme les ténèbres rendaient le chemin fort dangereux à cause d'une rivière et des marais au milieu desquels ils se trouvaient, le frère dit au saint : « Mon père, priez Dieu de nous délivrer de périls aussi imminents. » François répondit avec une vive confiance : « Dieu est assez puissant, s'il plaît à sa bonté , pour dissiper les ténèbres et nous faire jouir du bienfait de la lumière. » A peine eût-il parlé que la divine puissance fit briller autour d'eux une clarté éblouissante; et pendant que , pour le reste des hommes, tout était plongé dans l'obscurité , ils voyaient non-seulement leur route, mais encore une foule d'autres objets au loin

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dans la campagne. Dirigés ainsi dans leur voyage par cette lumière, et fortifiés en leur âme, ils arrivèrent après, une longue course sans avoir éprouvé aucun mal, et en chantant des hymnes à la louange du Seigneur, au lieu où ils devaient s'arrêter. Jugez donc quelle était la pureté de cet homme, quelle était sa vertu, puisque au moindre désir de sa volonté, le feu modérait ses ardeurs, l'eau changeait de nature, les anges faisaient entendre la douceur de leurs concerts, la lumière du ciel prodiguait ses rayons, et le monde entier se montrait ainsi empressé à servir son innocence et sa sainteté.

CHAPITRE VI. De l'humilité et de l'obéissance de François, et de la condescendance du Ciel à ses moindres désirs.

Une humilité profonde est la gardienne et l'ornement de toutes les vertus. Or, l'homme de Dieu était rempli abondamment d'une telle humilité. En sa propre estime il n'était qu'un pécheur, alors qu'en réalité il était un miroir et un flambeau de sainteté en tout genre. Comme un sage architecte , il s'était appliqué à jeter cette vertu pour fondement de l'édifice qu'il voulait élever en lui-même, selon qu'il l'avait appris dû Seigneur. Il disait que le Fils de Dieu était descendu des hauteurs du sein paternel à l'abjection

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de notre humanité afin de nous enseigner l'humilité, comme notre Seigneur et notre Naître, par ses exemples et ses paroles. Voilà pourquoi il s'étudiait, en vrai disciple de Jésus-Christ, à paraître vil à ses yeux et aux yeux de tout le monde, se souvenant de cette parole du Docteur suprême : « Ce qui est grand devant les hommes est en abomination devant Dieu (1). » Il avait aussi coutume de dire souvent : « L'homme n'est que ce qu'il est aux yeux de Dieu et rien de plus. » Ainsi , jugeant une folie de se glorifier des faveurs du monde, il trouvait sa joie dans les opprobres, et les louanges lui causaient de la tristesse. Il aimait mieux recevoir le blâme que les éloges; car il voyait d'un côté une occasion de chute, et de l'autre un moyen de se corriger. Aussi, lorsque les peuples exaltaient les mérites de sa vie sainte, ce qui arrivait souvent, il ordonnait à un frère de lui adresser à l'oreille quelque parole mortifiante; et quand ce frère, obéissant à contre-coeur, lui disait qu'il était un homme grossier et inutile, un vil mercenaire, le saint, transporté d'une joie qui se manifestait au-dehors, lui répondait : « Que Dieu vous bénisse, mon enfant bien-aimé, car vous avez parlé selon la vérité, et le fils de Pierre Bernardon mérite de s'entendre dire de pareilles choses. » Afin de se rendre méprisable aux autres et de se couvrir de confusion , il ne craignait pas, en prêchant , de faire connaître ses défauts en présence de tout le monde. Il lui arriva une fois , accablé par

1 Luc., 16.

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les souffrances, de se relâcher un peu des rigueurs de son abstinence afin de recouvrer la santé. Quand il eut commencé à reprendre ses forces , ce vrai contempteur de lui-même, désireux de se couvrir d'opprobre , dit à ses frères : « Il n'est pas juste que le peuple nie considère comme un homme pénitent , lorsque, dans le secret, je m'occupe à nourrir soigneusement mon corps. » Ensuite il se leva tout pénétré de l'esprit de la sainte humilité, et, après avoir rassemblé le peuple , il alla avec éclat à l'église principale, entouré d'un grand nombre de frères qu'il avait amenés avec lui. Là il se mit une corde au cou , se dépouilla de ses principaux vêtements en présence de tout le monde, et ordonna qu'on le traînât jusqu'à la pierre où les criminels destinés au supplice avaient coutume d’être placés. Il faisait alors un froid rigoureux; François avait plus de quarante ans, et sa santé était délabrée.

Etant donc monté sur cette pierre, il prêcha avec une force d'âme incroyable , et protesta à ses auditeurs que , loin de l'honorer comme un homme spirituel, ils devaient plutôt le mépriser comme un homme tout sensuel et adonné à la gourmandise. Les spectateurs, surpris d'un spectacle si extraordinaire et connaissant d'ailleurs l'austérité du saint, furent touchés de componction et déclarèrent plus admirable qu'imitable une telle humilité. Une pareille action semble moins être, en effet, un exemple donné aux hommes, qu'un prodige semblable à ceux que nous lisons dans les Prophètes ; cependant elle offre un grand enseignement

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