Légende de saint François (Legenda maior)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Légende de saint François · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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JesusMarie.com Saint Bonaventure

Ordre des Frères Mineurs--Cardinal-évêque d'Albane--Docteur de l'église

Légende de Saint François

PROLOGUE. CHAPITRE PREMIER. Vie de François dans le siècle. CHAPITRE II. François se convertit parfaitement à Dieu et répare trois églises. CHAPITRE III. De l'institution de l'ordre des Frères mineurs, et de l'approbation de la règle. CHAPITRE IV. Progrès de l'ordre sous la direction de François et confirmation de sa règle déjà approuvée. CHAPITRE V. De l'austérité de la vie du saint, et comment les créatures lui étaient un sujet de consolation. CHAPITRE VI. De l'humilité et de l'obéissance de François, et de la condescendance du Ciel à ses moindres désirs. CHAPITRE VII. De l'amour de François pour la pauvreté, et de la manière admirable avec laquelle il subvenait aux besoins des autres. CHAPITRE VIII. De la tendre piété de François, et comment les êtres privés de raison semblaient entraînés à l'aimer. CHAPITRE IX. Ardeur de la charité de François, et de son désir du martyre. CHAPITRE X. De l'application de François à la prière, et de la sublimité de son oraison. CHAPITRE XI. De l'intelligence des saintes Ecritures et de l'esprit de prophétie chez François. CHAPITRE XII. De l'efficacité de la prédication et du don des miracles chez François. CHAPITRE XIII. Des stigmates sacrés. CHAPITRE XIV. De la patience de François dans les souffrances, et de sa mort. CHAPITRE XV. De la canonisation de François, et de la translation de son corps.

PROLOGUE.

La grâce de Dieu, notre Sauveur, s'est manifestée de nos jours en son sers heur François aux regards de tous les hommes vraiment humbles et amis de la sainte pauvreté , qui , vénérant la miséricorde surabondante du Seigneur en lui, ont appris, à son exemple, à rejeter du fond du coeur toute impiété et tout désir terrestre , à vivre conformément à Jésus-Christ et soupirer avec une ardeur sans cesse re-naissante après l'espérance bienheureuse. En effet, le Dieu suprême a abaissé ses yeux sur cet homme véritablement pauvre et pénitent avec une telle effusion de bénignité que , non-seulement il a tiré sa bassesse de la poussière d'une vie toute mondaine , mais encore qu'il a fait de lui un maître, un chef et un prédicateur de la perfection évangélique; qu'il l'a donné comme un flambeau brillant aux chrétiens pour rendre témoignage de la lumière et préparer au Seigneur une voie lumineuse et pacifique jusqu'aux coeurs des fidèles. Il a brillé comme l'étoile du matin au milieu de la muée, par la vive splendeur de sa vie et de sa doctrine ; il a dirigé vers la lumière , par sa clarté resplendissante, ceux qui étaient assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort; et comme l'arc glorieux qui déploie son éclat au sein des nuages

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pour être le signe de l'alliance du Seigneur , il a annoncé aux hommes l'évangile de la paix et du salut, et il a été lui-même un ange de la paix véritable. Il fut choisi de Dieu , comme le précurseur , pour lui préparer la voie dans le désert d'une pauvreté parfaite et annoncer la pénitence par ses exemples et ses paroles. Prévenu d'abord des dons de la grâce céleste, orné ensuite des mérites d'une vertu invincible , rempli de l'esprit prophétique, chargé d'un ministère tout angélique , embrasé de l'ardeur dévorante des séraphins, élevé au-dessus de la terre sur un char enflammé comme un homme tout divin , ainsi que nous le montre pleinement le cours entier de sa vie, il nous semble évident qu'il est venu au milieu de nous avec l'esprit et la vertu d'Elie. Nous pouvons donc sans témérité le regarder comme prédit par la prophétie de Jean l'Evangéliste, cet autre ami de l'Epoux et son apôtre, dans cette similitude d'un ange qui monte du côté de l'Orient , portant avec soi le signe du Dieu vivant. Je vis, dit-il, à l'ouverture du sixième sceau, un ange s'élever de l'Orient et ayant dans sa main le signe du Dieu vivant (1).

François nous apparaîtra en effet un vrai serviteur de Dieu , son envoyé, l'ami de Jésus , un modèle digne d'être imité et un objet d’admiration pour le monde , si nous voulons considérer en lui ce comble de sainteté glorieuse qui l'a montré au milieu des hommes un imitateur parfait de la pureté des anges, et l'a rendu digne d'être l'exemple des disciples les

1 Apoc., 7.

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plus parfaits du Sauveur. Et ce sentiment pieux et sincère de notre coeur n'est pas appuyé seulement sur le ministère dont François fut honoré , d'appeler les hommes à pleurer et à gémir, à se raser la tête et à se ceindre d'une corde , à marquer du signe de la pénitence et de la croix le front de ceux qui versent des larmes et s'attristent sur les iniquités du monde, et à les revêtir d’un habit conforme à la croix; mais ce qui le rend pour nous une vérité incontestable, c'est le sceau de ressemblance avec le Dieu vivant , avec Jésus crucifié , sceau imprimé dans le corps de son serviteur non par un effet de la nature ou de l'art, mais par la puissance admirable de l'Esprit du Seigneur.

Je me sens incapable et indigne d'écrire la vie d'un homme aussi vénérable, cette vie si propre à servir de modèle à tous, et jamais je n'aurais tenté un pareil travail si le désir ardent de mes frères ne m'y eût excité, si les instances unanimes du chapitre général de notre ordre ne me l'eussent comme imposé, et si la dévotion particulière que je dois à notre bienheureux Père ne m'en eût fait un devoir. En effet , dans mon enfance j'ai été , par ses prières et ses mérites , arraché aux étreintes de la mort, comme je l'ai appris il n'y a pas longtemps; et si je refusais de célébrer ses louanges , je craindrais d'être accusé du crime d'ingratitude. C'est là le motif principal qui me fait entreprendre cet ouvrage. Je me sais redevable de la vie du corps et de l'âme à son intercession; j'ai fait par moi-même l'expérience de sa puissance auprès de Dieu ; j'ai donc résolu de recueillir,

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du moins en partie, sinon d'une manière parfaite, ce qui est impossible , les vertus , les actes , les paroles de sa vie , comme autant de précieuses reliques éparses ça et là et à la veille de tomber dans l'oubli, de peur que , les compagnons de ce grand serviteur de Dieu venant à mourir , elles ne périssent entièrement. Afin de connaître plus clairement et d'une manière plus assurée la vérité des faits que je me chargeais de transmettre à la postérité , j'ai visité les lieux où notre saint est né , où il a vécu , oit il est mort; je me suis entretenir soigneusement de ce qui le concernait avec ses disciples encore vivants , et surtout avec plusieurs qui furent des témoins plus intimes et des imitateurs plus empressés de sa sainteté , hommes vraiment dignes de foi et par leur propre connaissance des choses et par leur vertu éprouvée. Mais en écrivant ainsi les merveilles que Dieu a daigné accomplir par son serviteur , j'ai cru devoir laisser de côté les vains ornements du style , car le lecteur trouve plus à nourrir sa dévotion dans un langage simple que dans un discours magnifique. Je n'ai pas non plus toujours suivi l'ordre du temps dans mon récit; mais , pour éviter la confusion , je me suis appliqué surtout à établir entre les faits une liaison naturelle et facile , selon que les choses accomplies à une même époque ou à des époques diverses me semblaient convenir à un même sujet ou à des sujets différents. Enfin j'ai renfermé le commencement, la suite et la fin de cette vie en quinze chapitres dont voici les titres :

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Le premier traite de la vie de notre saint dans le siècle. Le second, de sa conversion parfaite à Dieu et de la réparation qu'il fit de trois églises. Le troisième, de l'institution de son ordre et de l'approbation de sa règle. Le quatrième, des progrès de son ordre sous sa direction , et de la confirmation de sa règle déjà approuvée. Le cinquième , de l'austérité de sa vie et des consolations que les créatures de Dieu lui offraient. Le sixième, de son humilité, de son obéissance, et de la manière dont Dieu condescendait à ses moindres désirs. Le septième , de son amour pour la pauvreté et de la manière dont il subvenait aux besoins du prochain. Le huitième, de sa tendre piété et de la manière dont les créatures privées de raison semblaient le connaître. Le neuvième, de l'ardeur de sa charité et de son désir du martyre. Le dixième, de son application à la prière et de la sublimité de son oraison. Le onzième , de son intelligence des Ecritures et de son esprit de prophétie. Le douzième , de l'efficacité de ses prédications et du don qu'il avait de guérir les malades. Le treizième, des stigmates sacrés. Le quatorzième, de ses souffrances et de sa mort. Le quinzième , de sa canonisation et de la translation de son corps.

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CHAPITRE PREMIER. Vie de François dans le siècle.

Il y avait dans la ville d'Assise un homme appelé François , dont la mémoire est en bénédiction. Car Dieu , l'ayant prévenu avec tendresse de ses dons pleins de douceur, l'arracha miséricordieusement aux dangers de la vie présente et le combla avec abondance des bienfaits de la grâce céleste. Dès sa plus tendre jeunesse il fut nourri dans la frivolité, au mi-lieu des enfants des hommes, et livré, après une légère teinture des lettres , aux soins absorbants du commerce; mais assisté du secours d’en haut, il ne suivit point les entraînements de la chair, malgré les exemples de compagnons adonnés aux désordres , malgré son ardeur pour les plaisirs. Il ne plaça son espoir ni dans l'argent, ni dans les trésors de la terre, quoiqu'il vécût au milieu d'hommes avides et que lui-même s'appliquât à réussir dans son négoce. Le Seigneur avait mis dans l'âme du jeune François un sentiment de compassion qui le rendait libéral envers les pauvres, et ce sentiment, croissant de jour en jour, avait rempli son coeur d'une bonté si tendre que , fidèle observateur de l'Evangile , il s'était proposé de ne jamais refuser l'aumône à personne et surtout à celui qui la lui demanderait pour l'amour du Seigneur. Une fois pourtant , tout entier

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appliqué aux affaires de son commerce , il renvoya contre sa coutume, sans rien lui donner, un pauvre qui le priait de la sorte ; mais, rentrant aussitôt en lui-même, il courut après cet homme, lui fit une aumône abondante, et promit à Dieu de ne plus jamais à l'avenir, autant qu'il le pourrait, laisser s'en aller les mains vides quiconque lui aurait demandé pour son amour. Il demeura jusqu'à la mort fidèle à cet engagement avec une charité infatigable , et par là il mérita de croître admirablement dans l'amour et la grâce du Seigneur. Il disait aussi plus tard, après s'être revêtu parfaitement de Jésus-Christ , qu'étant dans le siècle il n'avait jamais entendu parler du divin amour sans sentir son coeur entièrement ébranlé. Or, cette douceur pleine de mansuétude, cette amabilité, cette patience, cette affabilité extraordinaire, cette munificence sans mesure et au-delà de ses ressources, toutes ces qualités dont l'excellent jeune homme paraissait orné étaient comme autant d'indices que , dans la suite, les bénédictions du ciel se répandraient sur lui avec plus d'abondance.

Plusieurs fois un habitant d'Assise , bouline sans savoir, mais éclairé de Dieu, comme on le croit, ayant rencontré François, se découvrit de son manteau et l'étendit sous les pieds du serviteur de Dieu en s'écriant qu'il était digne de toutes sortes de respects, que bientôt il accomplirait de grandes choses qui lui mériteraient la vénération de tous les chrétiens. François ignorait alors-les desseins du Ciel sur lui ; car livré tout entier au soin des affaires par l'ordre de son

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père, entraîné vers da terre par l'inclination de notre nature corrompue , il n'avait point appris à contempler encore les choses célestes , et il n'était point accoutumé à goûter les joies divines. Mais comme l'affliction donne l'intelligence à notre âme, le Seigneur étendit sa main sur lui, et sa droite se fit sentir par de longues infirmités dont elle affligea le corps de son serviteur afin de rendre son âme capable de recevoir l'onction de l'Esprit-Saint.

Lorsque, revenu à la santé, il se disposait à s'habiller comme à l'ordinaire d'une manière digne de son rang , un cavalier d'un extérieur imposant , mais pauvre et mal vêtu, se présenta devant lui. François, touché d'une compassion profonde pour sa misère , se dépouilla aussitôt de ses vêtements et l'en couvrit, remplissant ainsi dans un seul acte deux devoirs de la charité , car il épargna la confusion à la fierté du soldat et soulagea la misère du pauvre.

Mais la nuit suivante , tandis qu'il dormait, la divine Bonté lui montra un palais immense et magnifique, tout plein d'armes et marqué du signe sacré de la croix , afin de lui faire comprendre que la miséricorde dont il avait usé envers ce pauvre pour l'amour du Roi suprême, recevrait une récompense incomparable. Ayant demandé à qui étaient destinées ces armes, il lui fut répondu d'en haut que c'était à lui et aux siens.

Le matin donc, comme son esprit n'était point encore exercé à pénétrer les secrets divins, et ne savait point s'élever de la vue des images sensibles à la vérité

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des choses invisibles, il concluait que cette vision inattendue était pour lui l'annonce d'une grande prospérité. Ignorant encore les desseins du ciel , il résolut d'aller dans la Pouille s'engager au service d'un seigneur puissant , dans l'espérance d'arriver par là aux honneurs militaires qu'il se croyait promis. Peu de jours après il se mit en route et déjà il était arrivé à la ville la plus prochaine , lorsque durant la nuit il entendit Dieu lui-même lui dire dans un langage plein d'amour : « François , qui peut faire plus pour vous du maître ou du serviteur, du riche ou du pauvre? » — « C'est le seigneur et le riche, »

répond François. — Mais alors pourquoi laissez-vous le seigneur pour le serviteur, le Dieu souverainement riche pour l'homme , qui n'est que pauvreté? » — « Seigneur, s'écrie François , que voulez-vous que je fasse? » — « Retournez en votre pays. La vision dont vous avez été favorisé présage des choses spirituelles et dont l'accomplissement ne peut avoir lieu par des efforts humains , mais par l'intervention du Ciel. » Le lendemain, heureux et tranquille , il se hâte de revenir à Assise, et se montrant déjà un modèle d'obéissance , il y attendit la volonté du Seigneur.

Dès ce moment il commença à se soustraire aux agitations tumultueuses du commerce , et il supplia avec ardeur la divine Miséricorde de daigner lui montrer ce qu'il devait faire. Déjà 1'usage fréquent de la prière avait accru en lui à un degré élevé le désir enflammé des biens célestes;

l'amour de la patrie

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bienheureuse lui faisait mépriser et regarder comme un néant les choses de la terre ; et comme un marchand vraiment sage, il pensait à acquérir au prix de tout le reste la perle offerte à ses regards. Mais il ne savait encore de quelle manière y arriver; seulement le Seigneur suggérait à son esprit que ce trafic spirituel a son principe dans le mépris du monde, et que les combats de Jésus-Christ commencent par la victoire sur soi-même. Or, un jour qu'il traversait à cheval la plaine qui environne Assise, il rencontra un lépreux dont la vue inopinée le remplit d'horreur; mais se rappelant aussitôt les desseins de perfection qu'il avait formés en son âme, se souvenant qu'il devait d'abord se vaincre lui-même s'il voulait devenir soldat de Jésus , il niet pied à terre et se hâte d'aller embrasser le lépreux ; et ainsi cet homme qui semblait ne tendre la main que pour avoir l'aumône, la reçut accompagnée d'un baiser. François remonta à cheval aussitôt ; mais quoiqu'il portât ses regards de part et d'autre et que la plaine fût immense, il ne vit plus de lépreux. Plein d'admiration et de joie il se mit à chanter pieusement les louanges du Seigneur et se proposa de s'élever sans cesse à une perfection plus sublime. Il cherchait donc les lieux les plus solitaires et les plus propres à la douleur, afin de se répandre sans interruption en gémissements inénarrables; et enfin il mérita, après de vives et longues prières, d'être exaucé du Seigneur.

En effet, un jour que, séparé ainsi de tout , il se

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livrait à l'oraison et que l'excès de sa ferveur l'avait absorbé tout entier eu Dieu, Jésus-Christ lui apparut attaché à la croix. A cette vue l'âme de François se fondit, et le souvenir de la Passion du Sauveur s'imprima si profondément en son coeur qu'à dater de ce moment c'est à peine s'il pouvait retenir ses larmes et s'empêcher de sangloter toutes les fois qu'il pensait au crucifiement, comme il le rapporta lui même à ses disciples peu de temps avant sa mort. L'homme de Dieu comprit que, par cette vision, le Seigneur lui adressait ces paroles de l'Evangile : Si vous voulez venir après moi, renoncez-vous vous-même, portez votre croix et suivez-moi (1). Et dès lors il se revêtit de l'esprit de pauvreté, des sentiments de l'humilité et de la vive ardeur d'une piété sincère. Auparavant il avait en profonde horreur la société des lépreux; il ne pouvait les regarder même de loin; mais aujourd'hui se souvenant de Jésus crucifié, qui , selon la parole du Prophète (2), s'est montré comme un lépreux digne de tout opprobre, désireux de se couvrir entièrement de mépris lui-même, il rend avec amour aux lépreux tous les services d'une humilité sincère et d'une tendre charité. Il les visite fréquemment dans leurs propres demeures, leur fait généreusement l'aumône, les embrasse avec une compassion profonde et leur baise les mains. Non content de donner aux pauvres mendiants ce qu'il possédait, il désirait se donner lui-même. Tantôt il se dépouillait de ses vêtements pour les en couvrir , tantôt il les décousait et

1 Mat., 16. — 2 Is., 53.

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les déchirait pour leur en offrir une portion, lorsqu'il n'avait rien autre chose sous la main. Il avait également pour les prêtres pauvres le respect le plus sincère, et il leur venait pieusement en aide, surtout en ce qui concernait l'ornement des autels, voulant ainsi participer au culte du Seigneur et suppléer à l'indigence de ses ministres. Lors de la visite qu'il fit au tombeau de saint Pierre avec une vive dévotion , ayant vu une multitude de pauvres devant l'église, poussé par l'ardeur de sa piété et entraîné par son amour de la pauvreté, il donna ses vêtements au plus misérable d'entre eux , prit pour lui ses haillons , et passa tout ce jour en leur compagnie avec une incroyable allégresse d'esprit. C'est ainsi qu'il méprisait la gloire mondaine et s'efforçait d'arriver par degrés à la perfection évangélique. Il s'appliquait en même temps avec un soin non moins grand à mortifier sa chair, afin de porter extérieurement en son corps la croix qu'il avait placée intérieurement en son coeur. Or , l'homme de Dieu agissait de la sorte alors qu'il vivait au milieu du siècle et avant de s'être séparé entièrement du monde.

CHAPITRE II. François se convertit parfaitement à Dieu et répare trois églises.

Le serviteur du Très-Haut n'avait en sa conduite d'autre directeur que Jésus-Christ. La divine Miséricorde

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vint donc le visiter de nouveau par la douceur de sa grâce. Un jour étant sorti dans la campagne pour méditer, il se promenait auprès de l'église de Saint-Damien , qui tombait de vétusté. Poussé par l'Esprit-Saint, il y entra , et prosterné devant l'image de Jésus crucifié, il fut rempli durant sa prière d'une consolation extraordinaire. Tandis que , les yeux baignés de larmes, il contemplait la croix du Seigneur, une voix partie de la croix elle-même vint frapper ses oreilles et lui dit par trois fois : « François, allez et réparez ma maison, car elle tombe en ruine, comme vous le voyez. » François était seul dans l'église : étonné et effrayé d'entendre cette voix miraculeuse, il comprend que c'est Dieu qui lui parle, et son esprit est ravi en extase par la vertu de cette parole divine. Enfin revenu à lui-même il se prépare à obéir sans retard et à réparer autant qu'il le pourra l'église de Saint-Damien selon le commandement qu'il en avait reçu, bien que l'intention principale de la voix se rapportât à cette Eglise que Jésus-Christ a acquise au prix de son sang, comme l'Esprit-Saint le lui manifesta dans la suite et comme lui-même le fit connaître à ses disciples.

Il se lève donc après s'être muni du signe de la croix, va prendre quelques pièces d'étoffe et s'empresse d'aller les vendre à Foligni. En ayant touché le prix, il s'en revient plein de joie, sans ramener le cheval dont il s'était servi. De re-tour à Assise il entre avec révérence dans l'église qu'il avait reçu l'ordre de réparer , et trouvant le prêtre , qui était fort pauvre , il le salue respectueusement,

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lui offre l'argent de ses marchandises tant pour les réparations de son église que pour les besoins des indigents, et le prie humblement de vouloir bien lui permettre de demeurer quelque temps avec lui. Le prêtre acquiesça à sa demande ; mais il refusa l'argent par crainte de sa famille. Alors plein d'un vrai mépris pour cet argent , François le jeta sur une fenêtre et ne le considéra que comme une vile poussière.

Cependant son séjour chez le prêtre dont nous avons parlé se prolongeait. Aussitôt que son père en fut instruit , il y courut outré de fureur. Mais François connaissait déjà ses menaces ; il pressentait son arrivée; comme il était encore novice dans les combats du Seigneur, voulant donner à sa colère le temps de se calmer , il se cacha dans une caverne obscure. Là, durant plusieurs jours il supplia le Seigneur avec des larmes abondantes de vouloir bien le délivrer des mains de ceux qui étaient à la poursuite de son âme, et de lui donner, dans sa bonté miséricordieuse, d'accomplir les pieux desseins qu'il lui avait inspirés. Alors pénétré d'une joie extrême , il commença à se reprocher à lui-même sa pusillanimité , et abandonnant la caverne, il s'avança sans crainte vers la ville d'Assise. Quand ses concitoyens le virent avec un visage défait et abattu, et tenant un langage tout nouveau, ils crurent qu'il avait perdu l'esprit; ils lui jetèrent de la boue et des pierres , et le poursuivirent de leurs insultes comme un fou et un insensé. Mais le serviteur de Dieu, sans se laisser abattre ni même

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ébranler par les injures , s'avançait comme s'il eût été insensible. Son père, entendant tout ce bruit, accourut aussitôt , non pour le délivrer , mais pour le maltraiter sans pitié, car après l'avoir traîné avec violence en sa maison, il l'accabla de reproches, ensuite de coups, et il le chargea de chaînes. Mais les peines fortifiaient son courage et le rendaient plus prompt à accomplir ce qu'il avait commencé pour la gloire du Seigneur. Il se souvenait de ces paroles de l'évangile : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice , car le royaume des cieux leur appartient (1). Cependant le père s'en alla en voyage bientôt après, et la Mère, qui n'approuvait point une telle rigueur , désespérant de vaincre l'inflexible courage de son fils, le délivra de ses chaînes et lui permit de s'en aller. François rendit grâces à Dieu et retourna aussitôt au lieu où il était d'abord. Mais , revenu à la maison et ne le trouvant pas , son père s'emporta en injures contre son épouse, et courut plein de fureur à l'endroit où il s'était retiré, afin de le ramener s'il le pouvait , ou au moins de le chasser de la province. François affermi par Dieu , alla s'offrir lui-même à la colère de son père , et lui déclara hautement qu'il ne comptait pour rien ses chaînes ni ses coups et qu'il était prêt à souffrir volontiers toutes sortes de maux pour le nom de Jésus. Le père, furieux de ne pouvoir rien gagner sur lui , chercha à avoir au moins son argent. Enfin l'ayant trouvé sur

1 Mat., 5.

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la fenêtre , il s'adoucit un peu , comme si la possession de cette somme eût tempéré la soif de son avarice. Ensuite ce père vraiment terrestre s'efforça , après avoir enlevé son argent à l'enfant de la grâce, de le conduire devant l'évêque de la ville pour obtenir qu'il renonçât à tout droit en sa succession et lui rendît ce qu'il possédait. Mais cette fois ce véritable amant de la pauvreté se montra empressé à accorder ce qu'on lui demandait. Arrivé devant l'évêque, sans tarder ni s'inquiéter de rien, sans demander aucune explication, sans en donner lui-même, il se dépouille de ses vêtements et les rend à son père; et alors on vit que sous des habits recherchés l'homme de Dieu portait un cilice. La ferveur qui l'animait était si admirable et son âme si pleine d'ivresse que, rejetant jusqu'au dernier de ses vêtements, il parut nu devant toutes les personnes présentes. Alors il dit à son père : « Jusqu'à ce jour je vous ai appelé mon père sur la terre; maintenant je puis en toute assurance dire : Notre Père qui êtes dans les cieux, car je l'ai rendu dépositaire de tout mon trésor et j'ai placé en lui toute mon espérance. » L'évêque, qui était un homme pieux et excellent, transporté d'admiration à la vue d'un tel amour de Dieu, se leva aussitôt, pressa en pleurant François dans ses bras, le couvrit de son propre manteau et ordonna à ses serviteurs de lui donner de quoi se vêtir. On lui offrit l'habit pauvre et grossier d'un laboureur au service de l'évêque. L'homme de Dieu le

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reçut avec reconnaissance, traça lui-même dessus l'image d'une croix avec une pierre qui se trouva sous ,sa main, et en fit un vêtement qui montrait en sa personne l'homme crucifié et le pauvre à peine couvert. Ainsi le serviteur du Roi suprême demeura dépouillé de tout afin de marcher à la suite de celui qu'il aimait, à la suite de son Seigneur attaché nu à la croix; afin de pouvoir, muni de ce signe sacré de la croix: confier son âme à sa puissance salutaire et échapper sain et sauf au naufrage du monde. Méprisant donc la terre d'une manière parfaite et délivré des chaînes de ses vaines cupidités , il abandonna la ville et s'en alla heureux et libre dans le secret de la solitude goûter dans le silence et loin des bruits de la terre les mystérieux entretiens du ciel. Or, un jour que l'homme de Dieu s'avançait à travers une forêt en chantant avec ardeur les louanges du Seigneur en langue française , des voleurs se précipitèrent sur lui d'un lieu où ils se tenaient cachés. Ils lui demandèrent avec emportement qui il était. Je suis, répond l'homme de Dieu avec assurance et dans un langage prophétique , je suis le héraut du grand Roi. » Mais les voleurs l'accablèrent de coups et le jetèrent dans une fosse remplie de neige, en lui disant : « Voilà qui est bon pour toi , brillant héraut de Dieu. » Mais lorsqu'ils se furent retirés, il sortit de la- fosse , et pénétré d'une joie extrême , il se mit à faire retentir la forêt avec plus de force qu'auparavant des louanges de son Créateur. Il vint ensuite à un monastère voisin où il demanda l'aumône

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comme un mendiant et un inconnu. De là il s'avança jusqu'à Eugubio, où un ancien ami l'ayant reconnu , le reçut et lui fit présent d'un habit d'un prix fort médiocre, dont il se couvrit comme un pauvre de Jésus-Christ.

Epris du désir d'observer une humilité parfaite , il se rendit à l'hôpital des lépreux et s'appliqua à les servir avec tout le soin possible par amour pour Dieu. Il leur lavait les pieds , nettoyait leurs plaies, les essuyait , les bandait et les couvrait de ses baisers avec une ferveur merveilleuse, montrant ainsi que bientôt il serait pour ces hommes un médecin tout céleste. Une telle charité lui mérita du Seigneur le don d'une vertu admirable pour guérir les maladies tant de l'âme que du corps. Je citerai seulement entre plusieurs, un fait qui eut lieu alors que la réputation de l'homme de Dieu était déjà grande. Il y avait dans le comté de Spolète un homme dont la bouche et même la mâchoire étaient rongées par une maladie horrible , et contre laquelle tous les efforts de la médecine étaient demeurés impuissants. Etant donc allé visiter les tombeaux des apôtres afin d'implorer leur secours, il rencontra , en revenant de son pèlerinage, le serviteur de Dieu. Aussitôt cet homme voulut par dévotion baiser la trace de ses pieds; mais l'humble François ne le souffrit pas , et tandis qu'il s'inclinait pour satisfaire son désir , il le pressa lui-même dans ses bras et baisa ses plaies. A peine le serviteur des lépreux eut-il touché de sa bouche sainte et avec la piété la plus ardente cette plaie

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repoussante , qu'aussitôt le mal disparut et le malade recouvra la guérison si longtemps désirée. Je ne sais en vérité ce que je dois le plus admirer ou de l'humilité profonde de notre saint dans ce baiser si plein de tendresse , on de sa puissance éclatante dans l'accomplissement d'un miracle si étonnant.

Cependant François ainsi établi dans l'humilité de Jésus-Christ se rappelle l'ordre céleste reçu au pied de la croix de réparer l'église de Saint-Damien. En homme véritablement soumis aux volontés de Dieu , il revint à Assise afin de chercher, au moins en mendiant , le moyen de les accomplir. Là , mettant de côté toute honte par amour pour le Seigneur pauvre et crucifié, il recueillait des aumônes de ceux au mi-lieu desquels il avait vécu autrefois dans l'abondance, et il transportait lui-même, dans un corps déjà brisé par la pénitence, les matériaux nécessaires à son travail. Après avoir achevé son oeuvre avec l'aide de Dieu et la pieuse assistance de quelques-uns de ses concitoyens , craignant de voir son corps s'amollir dans l'oisiveté, il résolut de réparer une autre église plus éloignée de la ville et consacrée à saint Pierre. Sa dévotion spéciale au prince des apôtres, dévotion accompagnée d'une foi vive et sincère , le poussait à une pareille entreprise. Ce travail fini, il alla dans un lieu appelé la Portiuncule , où autrefois une église avait été élevée en l'honneur de la bienheureuse Mère du Sauveur; mais cette église était alors déserte et nul n'en prenait soin. L'homme de Dieu , touché d'un tel abandon et excité par l'amour ardent dont

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il faisait profession envers la Reine du monde, revint fréquemment en ce lieu pour réparer son temple. Mais ayant appris que , selon le nom de cette église appelée Sainte-Marie-des-Anges, les saints anges s'y montraient souvent, il s'y fixa tout-à-fait par respect pour ces esprits célestes et par la dévotion particulière qu'il avait à la Mère de Jésus. Notre saint aima toujours ce lieu de préférence à tous les lieux du monde :

c'est là qu'il jeta les fondements d'une vie parfaite, là qu'il s'avança merveilleusement dans la vertu , là qu'il consomma sa course par une mort bienheureuse , et en mourant il recommanda à ses frères ce lieu comme vraiment cher à la Vierge.

Un religieux très-édifiant eut à ce sujet , avant d'avoir quitté le monde , une vision digne d'être rapportée. Il vit autour de cette église une multitude innombrable d'hommes frappés d'aveuglement , à genoux et le visage tourné vers le ciel. Tous élevaient les mains et criaient avec larmes vers Dieu , implorant sa miséricorde et lui demandant sa lumière. Alors une flamme éclatante, partie du ciel, se répandit sur eux, éclaira leurs yeux et leur apporta le salut qu'ils désiraient. — C'est en ce lieu que saint François commença à établir l'ordre des Frères mineurs après y avoir été poussé par une révélation céleste.

Or, la Providence divine, qui dirigeait en tous ses actes le serviteur de Jésus-Christ, le porta à réparer ainsi trois églises matérielles avant de jeter les fondements de son ordre et de se livrer à la prédication de l'Evangile, afin de l'élever graduellement des choses

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sensibles à celles de l'intelligence , et de ce qui est faible à ce qui est plus considérable. Elle lui présageait aussi mystérieusement, par ce travail extérieur, ce qu'il était appelé à faire dans la suite; car sous la conduite de ce saint homme, l'Eglise, comme une maison soumise à une triple réparation , devait être secourue de trois manières : par le genre de vie établi par lui , sa règle et ses enseignements; et l'armée des élus devait également arriver au triomphe de trois façons différentes, ainsi que l'événement nous le montre aujourd'hui.

CHAPITRE III. De l'institution de l'ordre des Frères mineurs, et de l'approbation de la règle.

Cependant François continuait à demeurer dans l'église de la Mère de Dieu , et il suppliait par ses gémissements continuels celle qui conçut le Verbe plein de grâce et de vérité de vouloir bien être son avocate. Enfin il obtint, par les mérites de cette Vierge miséricordieuse , de concevoir et de mettre au monde l'esprit de la pauvreté évangélique. Un jour qu'il entendait une messe célébrée en l'honneur des saints apôtres, on y lut l'Evangile où Jésus-Christ, envoyant ses disciples prêcher et leur donnant une règle de vie , leur recommande de ne posséder

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ni or, ni argent, ni aucun autre trésor; de ne porter pour le vol age ni sac, ni deux habits, ni souliers, ni bâton. En entendant ces paroles , cet ami de la pauvreté apostolique les comprit, les garda fidèlement en sa mémoire et s'écria, transporté d'une joie indicible : « C'est là ce que je désire , c'est là ce que u j'ambitionne du fond de mon coeur. » Ensuite il ôte ses souliers de ses pieds et laisse-là son bâton;

il met de côté son sac, maudit l'argent, et content d'un seul vêtement, il rejette sa ceinture et la remplace au moyen d'une corde , apportant ainsi toute sa sollicitude à accomplir exactement les choses qui viennent de lui être annoncées , et ;à se conformer en tout aux règles de la perfection apostolique. Dès ce moment l'homme de Dieu, conduit par une inspiration toute divine , commença à se montrer plein de zèle pour la pratique des conseils de l'évangile , et à inviter les hommes à la pénitence. Ses discours n'étaient point des puérilités vides de sens et dignes d'exciter les moqueries, mais des paroles pleines de la vertu de l'Esprit-Saint, des paroles qui pénétraient au fond des coeurs et jetaient dans un étonneraient inexprimable ceux à qui elles s'adressaient. En toutes ses prédications il souhaitait la paix et saluait le peuple en commençant par ses paroles : « Que le Seigneur vous donne la paix. » Il avait appris du Seigneur lui-même dans une révélation ce genre de salut, comme il l'avoua dans la suite. Ainsi , pour me servir du langage des saints Livres , inspiré de l'esprit des prophètes, il annonçait la paix,

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il prêchait le salut, et par ses avis vraiment saints, il faisait rentrer dans les liens de la vraie paix un grand nombre d'hommes auparavant ennemis de Jésus-Christ et bien éloignés du salut qu'il nous a apporté. François devint doue célèbre auprès de beaucoup par la pureté de ses enseignements pleins de simplicité et par sa vie sainte; et plusieurs, commençant à son exemple à s'animer du désir de la pénitence , abandonnèrent tout , se vêtirent comme lui et embrassèrent son genre de vie. Le premier s'appelait Bernard. C'était un homme vénérable qui, ayant reçu du ciel le bienfait de la vocation divine, mérita d'être l'aîné des enfants de notre bienheureux père, non-seulement par son ancienneté, mais encore par sa sainteté privilégiée. Ayant reconnu la vertu admirable du serviteur de Dieu , il résolut de marcher sur ses traces par un mépris parfait du monde, et il lui demanda conseil pour l'exécution de son dessein. François, rempli de consolation à la vue de ce premier enfant d'une famille ainsi conçue par l'Esprit-Saint, lui répondit : « C'est auprès de Dieu qu'il faut chercher un pareil conseil. »

Le lendemain de grand matin , ils entrèrent donc dans l'église de saint Nicolas, et, après avoir prié, François , véritable adorateur de la Trinité , ouvrit par trois fois le livre des Evangiles en demandant aux trois personnes sacrées de vouloir bien confirmer, chacune par un témoignage , la sainte résolution de Bernard. La première fois il tomba sur ces paroles : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce

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que vous avez et donnez- le aux pauvres (1). » La seconde , sur les suivantes : « Ne portez rien dans votre voyage (2) ; » et la troisième , sur ce passage : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même, qu'il porte sa croix et me suive (3). » Voilà, dit le saint , notre vie et notre règle , la vie et la règle de tous ceux qui viendront se joindre à nous. Allez donc , et, si vous voulez être parfait , accomplissez ce que vous avez entendu. Peu de temps après cinq autres frères se présentèrent appelés par le même esprit et portèrent ainsi à six le nombre des enfants de François. Le troisième parmi eux. fut notre saint père Gille , homme vraiment plein de Dieu et dont le souvenir doit toujours nous être cher. En effet, après s'être exercé longtemps dans la pratique des vertus les plus sublimes, il parvint, selon la prédication du serviteur de Dieu, aux degrés les plus élevés de la contemplation, quoiqu'il fût simple et sans instruction. Il lui arrivait si souvent d'être ravi en de longues extases au milieu de ses occupations, comme j'en ai été témoin moi-même, qu'il semblait mener sur la terre une vie plus angélique qu'humaine. En ce même temps le Seigneur favorisa aussi d'une vision que nous ne pouvons passer sous silence , un prêtre de la ville d'Assise , nommé Silvestre, homme d'une vie recommandable. Il avait en horreur , par un sentiment tout humain , le genre de vie de François et de ses frères; la grâce d'en haut vint donc le visiter pour l'arracher au

1 Mat., 19. — 2 Luc., 9. — 3 Mat., 16.

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danger d'un jugement téméraire. Il vit en songe la ville d'Assise tout entière environnée par un dragon d'une grandeur telle que tout le pays semblait destiné à périr, dans ses immenses replis. Ensuite une croix d'or lui apparut sortant de la bouche de François; la partie supérieure touchait les cieux, les deux .extrémités s'étendaient jusqu'aux dernières limites du monde , et son aspect brillant mettait en fuite ce dragon cruel et horrible. La même vision se renouvela trois fois différentes. Alors pensant qu'il y avait là un avertissement du Ciel, il en fit un récit détaillé au serviteur de Dieu et à ses frères, et peu de temps après il renonça au monde et s'attacha si parfaitement à Jésus-Christ, que sa vie dans notre ordre fut un témoignage éclatant de la révélation dont il avait été favorisé dans le siècle.

Ce récit n'inspira à l'homme de Dieu aucune pensée de vaine gloire; mais, reconnaissant la bonté de Dieu dans ses bienfaits, il se sentit animé plus fortement encore à combattre les ruses de notre antique ennemi et à prêcher aux hommes la gloire de la croix. Un jour qu'il s'était retiré dans un endroit solitaire et qu'il y déplorait dans l'amertume de son âme les premières années de sa vie, un sentiment de joie vive, répandu en lui par l'Esprit-Saint , l'assura de la rémission pleine et entière de ses péchés. Ensuite ravi en extase et transporté au milieu d'une lumière admirable , son esprit fut comme dilaté, et il vit dans le plus grand jour ce qui devait lui arriver à lui et aux siens. Revenu à lui-même et de retour auprès de ses frères , il leur

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dit : « Prenez courage, mes bien-aimés, et réjouissez-vous dans le Seigneur. Gardez-vous d'être tristes à la vue de votre petit nombre, et que ma simplicité ne vous inspire aucune crainte non plus que la vôtre; car le Seigneur m'a montré ouvertement qu'il nous multipliera d'une manière étonnante et qu'il dilatera notre ordre par les grâces abondantes de sa bénédiction. »

Dans le même temps un homme de bien entra encore en religion , et la famille bénie du serviteur de Dieu se trouva composée de sept membres. Alors ce tendre père réunit ses enfants autour de lui , leur parla longuement du royaume de Dieu, du mépris du monde , du renoncement à notre volonté, de la mortification du corps, et il leur fit connaître son dessein de les envoyer dans les quatre parties de l'univers. La simplicité si dénuée et si impuissante de notre saint père avait donné le jour à sept enfants, et déjà il désirait appeler tous les fidèles aux gémissements de la pénitence et les enfanter à Jésus-Christ, son Seigneur. « Allez , leur dit ce tendre père , allez et annoncez la paix aux hommes. Prêchez-leur la pénitence pour qu'ils obtiennent le pardon de leurs péchés. Soyez patients dans la tribulation , assidus à la prière, courageux dans le travail, modestes et sans prétention dans vos discours , graves dans vos moeurs et reconnaissants pour les bienfaits reçus; c'est à ces conditions que le royaume des cieux vous est préparé. » Aussitôt tous se prosternèrent humblement devant le serviteur de Dieu, et reçurent

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avec un coeur plein de joie le commandement qu'il leur imposait au nom de la sainte obéissance. Pour lui , il disait à chacun d'eux en particulier : « Abandonnez au Seigneur le soin de tout ce qui vous regarde, et lui-même se chargera de vous nourrir (1).» Dans la suite il avait coutume d'adresser toujours ces mêmes paroles à chacun des frères envoyés par lui à une mission quelconque. Mais, se souvenant qu'il avait été donné aux autres pour leur servir d'exemple , il voulut faire avant que d'enseigner. Il prit donc un des sept avec lui , et ayant choisi une des parties du monde , il laissa aux six qui restaient .les trois autres parties comme une image de la croix. Bientôt ce père plein de tendresse soupira après la présence de ses enfants bien-aimés;

mais , ne pouvant les réunir, il suppliait celui qui rassemble les débris épars d'Israël de vouloir bien le faire lui-même.

Ainsi il arriva que , sans avoir été rappelés, tous, à leur grand étonnement , se trouvèrent réunis peu de temps après leur séparation, par un bienfait de la miséricorde divine et selon le désir de François.

Quatre hommes recommandables vinrent alors se joindre à eux , et ils atteignirent ainsi le nombre de douze.

Le serviteur de Dieu, voyant donc ses enfants se multiplier peu à peu , écrivit pour eux et pour lui , dans un langage simple, une règle de conduite. Il en établit pour base indissoluble l'observance du saint Evangile, et se contenta d'y ajouter un petit nombre de points qui lui semblaient nécessaires pour former

1 Ps. 56.

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un genre uniforme de vie. Ensuite, désireux d'obtenir du souverain Pontife, l'approbation de cette règle, il résolut d'aller se présenter à lui avec les hommes pleins de simplicité qu'il s'était associés, se confiant pour une semblable démarche uniquement en l'assistance du Ciel. Dieu regarda son désir et il fortifia par la vision suivante, dont il favorisa son serviteur, le coeur de ses compagnons, que la considération de leur simplicité jetait dans la crainte. Il semblait à François qu'il s'avançait par un chemin au bord duquel était un arbre d'une élévation prodigieuse. Lorsqu'il s'en fut approché et qu'assis dessous il en admirait la hauteur, la puissance divine l'éleva lui-même au-dessus de la terre de telle sorte qu'il atteignait le faîte de cet arbre et en inclinait sans difficulté les branches les plus hautes vers celles qui étaient le plus rapprochées de la terre.

Cet homme plein de l'esprit de Dieu comprit donc que cette vision lui présageait un bon succès auprès du siége apostolique;

et tressaillant de joie en son âme, après avoir ranimé le courage de ses frères dans le Seigneur, il se mit en route avec eux. Arrivé à Rome, il fut introduit en présence du Souverain-Pontife. Le vicaire de Jésus-Christ, qui habitait alors le palais de Latran, et se promenait en ce moment dans une salle appelée la salle des Sentinelles, livré tout entier à de profondes méditations, le repoussa avec mépris comme un inconnu. François sortit humblement et sans murmurer; mais la nuit suivante Dieu envoya aussi au Pontife une

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