Légende de saint François (Legenda maior) (page 3)
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d'humilité parfaite, où le disciple de Jésus-Christ apprend à mépriser le vain retentissement de louanges passagères, à réprimer les prétentions d'un orgueil désireux de s'élever, et à rejeter les fausses apparences d'un dehors trompeur. L'homme de Dieu faisait souvent des choses de ce genre, afin de passer aux yeux des hommes comme un vase inutile et de posséder intérieurement la sainteté d'esprit. Il s'efforçait de renfermer dans le secret de son coeur les grâces dont le Seigneur le comblait, afin de se soustraire à une gloire qui pouvait être pour lui une cause de ruine. Lorsqu'on le proclamait bienheureux, il répondait : « Je puis encore tomber en toutes sortes de désordres; gardez-vous de me louer comme un homme qui n'a plus rien à craindre. Celui dont la fin est incertaine, n'a aucun droit à recevoir des louanges. » Et lorsqu'on exaltait en lui de pareils sentiments , il se disait à lui-même : « François, si le Très-Haut avait accordé autant de grâces à un voleur , il serait plus agréable à ses yeux que tu ne l'es. » Souvent aussi il disait à ses frères que personne ne devait s'applaudir d'avoir fait ce qu'il est au pouvoir d'un pécheur de faire; que se flatter de la sorte était un crime. « Le pécheur, ajoutait-il, peut jeûner, prier, pleurer, mortifier sa chair; une seule chose lui est impossible : être fidèle à son Dieu et pécher en même temps. Il n'y a qu'un point où nous puissions nous glorifier : c'est de rendre au Seigneur la gloire qui lui appartient et de reconnaître en le
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servant fidèlement les biens que nous avons reçus de lui. » Afin de multiplier ses gains de diverses manières, et de se faire un trésor de mérites de tout le temps présent , ce vrai marchand de l'évangile cherchait plutôt à demeurer en un rang inférieur que dans les emplois, à obéir plutôt qu'à commander. S'étant démis de sa charge de général de l'ordre , il demanda un gardien pour faire en tout sa volonté. Il assurait que les fruits de la sainte obéissance étaient si abondants, que ceux qui se soumettent continuellement à son joug voient leurs gains croître sans interruption. Aussi avait-il coutume de s'engager toujours à obéir au frère avec qui il allait en voyage, et il était fidèle à son engagement. Un jour il dit à ses compagnons : « Entre autres faveurs que j'ai reçues de la bonté divine, elle m'a accordé cette grâce, que j'obéirais avec autant d'empressement à un novice d'une heure , s'il m'était donné pour gardien , qu'au frère le plus ancien et le plus expérimenté. L'inférieur, ajoutait-il, ne doit pas considérer l'homme en son supérieur, mais Celui pour l'amour duquel il obéit. Moins le supérieur est digne de considération, plus l'humilité de l'inférieur est agréable à Dieu. » On lui demandait quel homme on devait juger vraiment obéissant : il proposa pour exemple un corps mort. Prenez un corps sans vie, dit-il, et placez-le où vous voudrez; vous ne lui verrez pas faire la moindre résistance; il ne se plaindra point du lieu où vous
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l'aurez mis; il ne croira pas que vous l'abandonnez; qu'il soit dans un lieu élevé, il regardera en bas et non en haut; qu'il soit dans la pourpre, il n'en paraîtra que plus pâle. Tel est le vrai obéissant. Il n'examine pas pourquoi on le fait marcher, il ne s'inquiète pas du lieu où il est placé, il ne sollicite aucun changement; élevé en dignité, il conserve son humilité accoutumée; et plus il reçoit d'honneurs, plus il se juge indigne. » Une autre fois il dit au frère qui l'accompagnait : « Je ne croirais jamais être un frère mineur, si je n'étais en l'état que je vais vous faire connaître. Me voici le supérieur de mes frères, je vais au chapitre, j'y prêche , j'y donne des avis , et à la fin ou s'élève contre moi et l'on me dit : Vous ne sauriez nous convenir davantage, car vous êtes un homme sans instruction et sans parole, un homme sot et sans intelligence. Ensuite on me chasse honteusement et je suis méprisé de tous. Eh bien ! si je ne puis entendre tout cela sans changer de couleur, avec une joie parfaite de mon âme et un désir égal de nie sanctifier, je ne suis point un vrai frère mineur. » Et il ajoutait : « Le rang élevé est exposé à des chutes; les louanges nous offrent un précipice; mais l'humilité est une source de gain pour l'âme soumise. Pourquoi donc soupirer plus après les périls qu'après le gain , alors que nous avons reçu le temps pour ramasser des trésors? » Aussi François , véritable modèle d'humilité, voulut-il que ses frères fussent appelés mineurs , et les supérieurs de
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son ordre ministres, afin de se servir du langage de l'Evangile, qu'il avait promis d'observer , et d'apprendre à ses disciples par leurs noms mêmes qu'ils étaient venus à l'école de l'humble Jésus pour s'y exercer à l'humilité. En effet, le Maître de l'humilité, Jésus-Christ, voulant former ses apôtres à la perfection de cette vertu, leur dit : Quiconque voudra être le plus grand parmi vous, doit se faire votre serviteur; et quiconque voudra tenir le premier rang, devra se faire l'esclave de tous (1). Le cardinal d'Ostie, protecteur et promoteur principal de l'ordre des Frères mineurs, et qui dans la suite fut élevé, selon les prédictions du saint, sur la chaire de saint Pierre sous le nom de Grégoire IX; ce cardinal, dis-je, ayant demandé à François s'il aurait pour agréable que ses frères fussent élevés aux dignités ecclésiastiques, il répondit : « Seigneur, mes frères ont reçu le nom de mineurs afin qu'ils n'aspirent jamais à devenir grands. Si vous voulez qu'ils produisent des fruits, maintenez-les et con- servez-les dans l'état de leur vocation , et ne leur permettez jamais de monter aux dignités de l'Eglise. » Mais, comme il préférait l'humilité aux honneurs tant pour lui que pour les siens , le Dieu qui aime les humbles le jugeait digne du rang le plus sublime, selon qu'il le montra dans une vision à un frère, homme d'une vertu et d'une piété admirable. Ce frère , accompagnant le saint en un voyage, était entré avec lui dans une église où il n'y
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avait personne. Pendant qu'il y priait avec une vive ferveur , il fut ravi en extase, et, entre plusieurs siéges qu'il vit dans le ciel , il en remarqua un plus élevé que les autres, orné de pierres précieuses et environné d'une gloire plus éclatante. Après avoir admiré la splendeur de ce trône admirable, il se mit à penser en lui-même à qui pouvait être destiné une place semblable. Alors il entendit une voix lui dire : « Ce trône était la demeure d’un des anges qui sont tombés , et maintenant il est réservé à l'humble François. » Enfin le frère, revenu à lui-même , sortit de l'église à la suite du saint. Dans le chemin, comme ils s'entretenaient de Dieu , le frère , qui se souvenait de sa vision, fut curieux de savoir quel sentiment le saint avait de lui-même. Le serviteur de Jésus-Christ lui répondit : « Je crois être le plus grand des pécheurs. » Et comme le frère soutenait qu'il ne pouvait parler ni juger de la sorte en conscience, il ajouta : « Si Jésus-Christ avait montré autant de miséricorde qu'à moi au plus scélérat des hommes, il se serait rendu sans aucun doute plus agréable à ses yeux que je ne l'ai fait. » Le frère , en entendant des paroles d'une humilité aussi admirable, fut assuré de la vérité de sa vision , et il reconnut , selon le témoignage sacré de l'Evangile, que l'homme vraiment humble est élevé à une gloire sublime, tandis que le superbe en est exclu. Un jour qu'il était à prier dans une église abandonnée en la province de Massa , proche du mont Casai, l'Esprit de Dieu lui révéla qu'on avait laissé
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en ce lieu de saintes reliques. Les voyant depuis si longtemps privées de l'honneur qui leur était dû , le saint ordonna à ses frères de les porter avec respect au lieu où ils demeuraient. Mais lorsqu'il fut parti, les religieux, oubliant le commandement de leur père, ne se montrèrent point des enfants attentifs au mérite de l'obéissance. Quelque temps après, comme ils voulaient célébrer les saints mystères , ils furent singulièrement surpris, en découvrant l'autel, d'y trouver des ossements magnifiques et exhalant un parfum délicieux. C'étaient ces mêmes reliques , que la vertu du Très-Haut, et non aucune main humaine , avait apportées là. Etant revenu bientôt en ce lieu , l'homme de Dieu s'informa avec empressement si l'on avait accompli ses ordres touchant les saintes reliques. Les frères avouèrent humblement leur négligence à lui obéir, se soumirent à la punition qu'il voudrait bien leur infliger et méritèrent leur pardon. Alors il leur dit : « Béni soit le Seigneur mon Dieu , qui a accompli par lui-même ce que vous deviez faire. Voyez donc de quel soin la divine Providence environne notre poussière, et en même temps pesez combien admirable était aux yeux de Dieu la vertu de François : l'homme n'exécute point ses ordres, et Dieu se rend obéissant à ses désirs. Une autre fois encore étant venu à Imola , il alla trouver l'évêque et lui demanda humblement de vouloir bien lui permettre de réunir le peuple pour lui faire des prédications. L'évêque lui répondit
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durement : « Je suis bon , mon frère , pour prêcher moi-même mou peuple. » Alors cet homme vraiment humble inclina la tête et sortit. Mais bientôt après il revint. L'évêque tout mécontent lui ayant demandé ce qu'il voulait encore, François répondit avec une humilité parfaite de coeur et de paroles : « Seigneur , quand un père chasse son enfant par une porte, celui-ci tache de rentrer par une autre.» Vaincu par une humilité si profonde, l'évêque l'embrassa avec joie et lui dit : « A l'avenir vous pouvez, vous et vos frères, prêcher dans tout pion évêché, je vous en donne la permission générale: c'est votre sainte humilité qui vous la mérite. »
Il lui arriva aussi de se rendre à Arezzo dans un temps où cette ville , agitée par des divisions intestines, était à la veille d'une ruine déplorable. D'un des faubourgs où il était logé il vit au-dessus de la ville des démons tressaillant d'allégresse, et les citoyens soulevés s'avançant les uns contre les autres à un combat à mort. Afin de mettre en fuite les puissances infernales, il envoya, comme son héraut, le frère Silvestre, homme qui avait la simplicité de la colombe, en lui disant : « Allez devant la porte de la ville et , en vertu de l'obéissance , commandez de la part du Dieu tout-puissant aux démons de se retirer bien vite. » Cet homme vraiment obéissant s'empresse d'accomplir les ordres de son père , et , tout occupé à louer le Seigneur, il arrive à la porte et se met à crier de toutes ses forces : « De la part du Dieu tout-puissant el. par l'ordre de son serviteur
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François, démons retirez-vous tous. » Aussitôt le calme revint dans la ville, et tous les citoyens purent procéder avec une tranquillité profonde à une juste répartition des droits de chacun. Ainsi , après avoir dissipé l'orgueil emporté et furieux des démons qui avaient formé comme un siége autour de cette ville, la sagesse d'un pauvre ou autrement l'humilité de François lui rendit la paix et lui apporta le salut. La vertu sublime de son humble obéissance lui avait mérité un tel empire sur ces esprits rebelles et impurs , qu'il brisait leurs fureurs et dissipait leurs violences tyranniques. En effet, les démons prennent la fuite en présence des vertus admirables des humbles, à moins que de temps à autre , pour conserver ses serviteurs dans l'humilité , la miséricorde divine ne permette à ces esprits de les maltraiter, comme saint Paul l'écrit de lui-même et comme François en fit l'expérience. Car, ayant été prié par Léon, cardinal de Sainte-Croix, de demeurer quelques jours chez lui à Rome , il y consentit humblement par respect et amour pour le cardinal. Mais la première nuit, quand, après avoir prié, il voulut se reposer , les démons survinrent , se jetèrent avec fureur sur le soldat de Jésus-Christ, le frappèrent longuement et cruellement , et se retirèrent enfin le laissant à demi-mort. Alors ayant appelé son compagnon, l'homme de Dieu lui raconta ce qui venait d'arriver et ajouta : « Les démons n'ont de puissance qu'autant qu'il plaît à la divine Providence de leur en accorder. Je crois donc que , s'ils se sont jetés sur moi avec tant de
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cruauté, c'est parce que mon séjour dans le palais des grands est d'un mauvais exemple. Mes frères, qui résident en de pauvres maisons, apprenant que je demeure avec les cardinaux, pourraient me soupçonner de me laisser aller à l'amour des choses de ce monde , d'être sensible aux honneurs et de rechercher les délices. C'est pourquoi celui qui est placé pour être l'exemple des autres doit , selon moi , fuir les palais et habiter humblement avec les petits en des demeures convenables à sa profession; car c'est en partageant leurs peines qu'il les rendra forts à souffrir le manque de toutes choses. » Le matin donc après s'être excusé humblement , ils prirent congé du cardinal.
Le saint avait en horreur l'orgueil , la source de tous les maux, et la désobéissance qui en est la fille infâme; mais un humble repentir trouvait cependant grâce à ses yeux. Ainsi on lui amena un jour un frère coupable d'une faute contre l'obéissance, afin qu'il lui imposât une juste pénitence. L'homme de Dieu reconnaissant à des signes évidents le regret de ce frère , se sentit porté à lui pardonner en vue de son humilité;
mais craignant, par cette facilité, de donner aux autres une occasion de commettre le mal, il commanda d'enlever au frère son capuce et de le jeter au feu, afin que tous comprissent avec quel zèle et quelle sévérité on doit poursuivre les fautes contraires à l'obéissance. Quand le capuce eut été quelque temps dans le feu, il ordonna de l'en retirer et de le rendre au frère humblement repentant. Mais,
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chose admirable! le capuce retiré du milieu des flammes ne portait aucune trace de leur action , et ainsi Dieu, par un miracle, avait récompensé et la vertu de son serviteur et l'humilité de la pénitence. Il est donc juste d'imiter la profonde humilité de François, laquelle obtint un tel pouvoir sur la terre, qu'elle inclinait Dieu même à condescendre à ses désirs, qu'elle changeait le coeur des hommes, brisait par sa parole l'impudence effrontée des démons et arrêtait par un seul signe la voracité des flammes. C'est elle, en effet, qui exalte ceux en qui elle habite; elle rend à tous le respect dû à leur rang, et tous lui rendent l'honneur dont elle est digne.
CHAPITRE VII. De l'amour de François pour la pauvreté, et de la manière admirable avec laquelle il subvenait aux besoins des autres.
Parmi les dons admirables que François obtint du Donateur suprême, il eut la prérogative spéciale de ramasser des trésors de simplicité par un amour profond de la pauvreté. Voyant combien cette dernière vertu était chère au Fils de Dieu, et comment elle était dédaignée de tout le monde, il s'appliqua à s'unir à elle par un lien d'amour toujours persévérant; et non-seulement il abandonna pour elle son père et sa mère, mais il lui fit le sacrifice de tout ce
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qu'il put posséder. Personne n'eut jamais autant d'amour pour l'or que lui pour la pauvreté; personne n'apporta plus de soin à veiller sur ses trésors que lui à veiller à la garde de cette perle de l'Evangile. Rien ne blessait ses regards comme de rencontrer en ses frères quelque chose qui ne fût pas entièrement conforme à la pauvreté. Et lui-même, depuis son entrée en religion , n'eut pour toutes richesses qu'une tunique, une petite corde , de méchants habits , et il s'en contenta jusqu'à la mort. Il rappelait souvent à son esprit avec des larmes abondantes la pauvreté de Jésus-Christ et de Marie ; et il assurait qu'elle était la reine des vertus puisqu'elle avait brillé avec tant d'éclat dans le Roi des rois et dans la Reine sa mère. Ses frères, dans une réunion , lui ayant demandé quelle vertu nous rendait plus agréables à Jésus-Christ.
Il leur répondit , comme en leur ouvrant le secret de son coeur : « Sachez, mes frères, que la pauvreté est par excellence la voie du salut, car elle est la vie de l'humilité et la racine de la perfection. Ses fruits sont cachés, il est vrai; mais ils sont nombreux. C'est là ce trésor du champ évangélique , pour l'achat duquel il faut tout vendre, et dont la valeur rend digne d'un souverain mépris tout ce qui ne peut être vendu. Quiconque désire arriver au sommet de cette vertu , ne doit pas seulement renoncer à la prudence mondaine , mais encore à l'habileté dans les sciences, afin d'entrer sans réserve, dépouillé de tels biens, sous la puissance du Seigneur, et de s'offrir nu aux
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embrassements de Jésus crucifié. Celui-là ne renonce pas parfaitement au siècle, qui réserve dans le secret de son coeur la monnaie de son sens propre. » Souvent , en prêchant sur la pauvreté, il se plaisait à rappeler à ses frères ces paroles de l'Evangile : « Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête (1) .» Aussi recommandait-il à ses frères de n'élever que de pauvres maisons, à l'exemple des indigents; de ne les habiter que comme des étrangers et des voyageurs, et non comme des maîtres. « La coutume des voyageurs, disait-il, est d'être reçus dans une demeure qui n'est point à eux, de soupirer après leur patrie et de passer pacifiquement. » Quelquefois il commandait d'abattre les nouvelles maisons ou d'en faire sortir les religieux, lorsqu'il y découvrait, sous prétexte d'appropriation ou d'embellissement, quelque chose de contraire à la pauvreté évangélique. Il disait que cette vertu était la pierre fondamentale de son ordre, que tout l'édifice reposait sur cette base, que de sa solidité en dépendait la conservation, et qu'en l'ébranlant on s'exposait à une ruine entière. Il enseignait que l'entrée en religion , ainsi qu'il lui avait été révélé, devait commencer par la mise en pratique de cette parole de l'Evangile : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres (2). » Aussi n'admettait-il dans son ordre que des hommes qui
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70 s’étaient dépouillés de tout sans réserve, tant par esprit pour cette sentence sacrée , que dans la crainte de voir les biens réservés devenir une occasion de scandale. Le vrai patriarche des pauvres répondit un jour à quelqu'un de la Marche d'Ancône, qui lui demandait à être reçu : « Si vous voulez vous réunir aux pauvres de Jésus-Christ, distribuez tous vos biens aux pauvres. » Cet homme s'en alla donc; mais, poussé par un amour tout naturel, il laissa ce qu'il possédait aux siens et les pauvres n'eurent rien. Le saint l'ayant entendu raconter cette affaire, le reprit durement et lui dit : « Retournez d'où vous êtes venu, frère mouche, car vous n'êtes pas encore sorti de votre maison ni du milieu des vôtres. Vous avez donné vos biens à vos parents, et vous en avez privé les indigents; vous n'êtes pas digne de prendre rang parmi ceux qui ont embrassé la sainte pauvreté. Vous avez commencé par la chair, et vous avez donné à votre édifice spirituel un fondement ruineux. » Cet homme terrestre et animal retourna vers les siens, recouvra les biens qu'il n'avait point voulu distribuer aux pauvres, et abandonna bien vite ses projets de perfection.
Une fois, la misère était si grande à Sainte-Marie de la Portiuncule, qu'il était devenu impossible de pourvoir aux besoins des frères nouveaux venus. Le vicaire du saint alla le trouver, lui représenta la détresse où se trouvaient les frères, et le pria de permettre qu'on réservât quelque chose du bien des novices qui entraient dans l'ordre, afin de s'en servir
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en temps opportun. Le saint , instruit des desseins du Ciel, lui répondit : « Loin de nous, mon frère bien-aimé, d'agir contre la règle et de nous rendre coupables en considération d'un homme quel qu'il soit. J'aime mieux dépouiller l'autel de la Vierge glorieuse lorsque le besoin le demandera , que de jamais entreprendre la moindre chose contraire au voeu de pauvreté et à l'obéissance de l'Evangile. La Vierge bienheureuse aura plus agréable de nous voir enlever les ornements de son autel pour observer parfaitement les conseils donnés par son Fils , que de le voir orné au détriment des promesses dont nous sommes liés. »
Dans un autre temps l'homme de Dieu , passant avec son compagnon proche de Bari, dans la Pouille, trouva sur le chemin une bourse énorme , dans le genre de celles qu'on appelle sacs dans le langage accoutumé. Elle paraissait remplie d'argent. Le pauvre du Seigneur en fut averti par le frère qui l'accompagnait, et celui-ci le pria instamment de lui permettre de la ramasser afin d'en donner l'argent aux pauvres. Mais il s'y refusa , assurant que cette bourse était un prestige du démon, et que d'ailleurs la chose conseillée par le frère était un péché et non une action méritoire, puisque c'était se servir du bien d'autrui pour faire l'aumône. Ils s'éloignèrent donc de ce lieu et se hâtèrent de poursuivre leur chemin.
Mais le frère, trompé par un sentiment de fausse piété, continuait ses représentations et blâmait le saint, comme ne s'inquiétant pas de soulager la
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misère des pauvres. A la fin cet homme vraiment doux consentit à revenir , non pour faire ce que le frère voulait, mais pour lui découvrir la ruse du démon. Arrivé auprès de la bourse avec son compagnon et un jeune homme qui était sur le chemin, il commença par prier et il ordonna ensuite au premier de ramasser cette bourse. Le frère effrayé s'arrête un instant, pressentant déjà la fourberie de notre ennemi. Cependant par respect pour le commandement imposé à son obéissance, il rejette toute hésitation et tend la main. Mais au même instant un serpent énorme s'élance hors de la bourse, disparaît avec elle , et laisse voir ainsi la ruse diabolique. Alors le saint dit à son compagnon : « Mon frère, l'argent, pour des serviteurs de Dieu, n'est rien autre chose que le démon et un serpent dangereux. »
Il arriva ensuite à François quelque chose d'admirable, tandis qu'il se rendait à Sienne, où le bien de la religion l'appelait. Dans la plaine qui s'étend entre Campilio et Saint-Quirice, trois femmes ayant entre elles une ressemblance parfaite pour la grandeur, l'âge et le visage, vinrent à sa rencontre et le saluèrent d'une façon toute nouvelle. « Dieu vous garde , dame pauvreté, lui dirent-elles. » Ce vénérable amant de la pauvreté fut rempli d'une joie indicible en écoutant ces paroles, car il n'avait en lui rien qui méritât plus d'être salué de tout le monde que ce que ces femmes y avaient distingué. Mais celles-ci, disparaissant aussitôt, les religieux qui accompagnaient le saint, étonnés d'une ressemblance si admirable,
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et en même temps de ce que ce salut, cette rencontre, cette disparition avaient de nouveau, jugèrent non sans raison qu'il y avait là quelque chose de mystérieux par rapport au saint. Et en vérité ces trois femmes pauvres se montrant avec un extérieur si parfaitement semblable, saluant d'une manière si inaccoutumée et disparaissant si promptement pouvaient très-bien signifier que, dans l'homme de Dieu, la beauté de la perfection évangélique brillait d'un éclat égal quant à la chasteté, l'obéissance et la pauvreté; mais qu'il avait établi sa gloire principale dans la pauvreté, qu'il appelait tantôt sa mère, tantôt son épouse, tantôt sa dame. Il désirait, en effet, surpasser tous les autres en cette vertu, car elle lui avait appris à se juger inférieur à tous. Quand il voyait quelqu'un d'une apparence plus pauvre que lui , il se faisait aussitôt des reproches et s'excitait à quelque chose de semblable, comme s'il eut craint d'être vaincu en combattant pour la pauvreté, dont le zèle le dévorait. Il lui arriva de rencontrer sur le chemin un pauvre dont la nudité le frappa d'étonnement. Le coeur brisé d'amertume , il dit eu pleurant à son compagnon : « La misère de cet homme nous couvre d'une grande confusion : nous avons choisi la pauvreté comme un trésor inépuisable , et voilà qu'elle brille avec plus d'éclat en cet homme qu'en nous. » Le serviteur du Dieu tout-puissant aimait beaucoup mieux , par attachement pour la sainte pauvreté, se nourrir des aumônes amassées en mendiant de porte en porte, que de ce qui lui était offert autrement. 74
Quand des personnes d'un rang considérable l'invitaient à leur table afin de lui faire honneur , il commençait d'abord par aller mendier aux maisons voisines quelques morceaux de pain, et, après s'être ainsi montré misérable, il se rendait au lieu où il était attendu. Un jour que , invité par l'évêque d'Ostie, qui aimait de l'amour le plus tendre le pauvre du Seigneur, il avait agi de la sorte, celui-ci se plaignit comme d'une injure faite à son honneur que, devant manger chez lui, il fût allé demander l'aumône. Mais François lui répondit : « Monseigneur, je vous ai rendu un honneur éclatant, en offrant d'abord mes hommages au Dieu qui l'emporte sur vous en grandeur. Notre maître a mis son bon plaisir dans la pauvreté, et surtout dans celle qui est volontaire et se fait mendiante pour Jésus- Christ. Jamais, pour me rendre le serviteur des fausses richesses dont l'usage vous est accordé pour quelques jours, je n'abandonnerai cette dignité royale dont Jésus-Christ, notre Seigneur, s'est re- vêtu en se faisant pauvre à cause de nous, afin de nous enrichir par sa misère et d'établir les vrais pauvres d'esprit les rois et les héritiers du royaume des cieux. » Quelquefois, avant d'envoyer ses frères demander l'aumône, il les encourageait par ces paroles : « Allez sans crainte, leur disait-il , car les Frères mineurs ont été prêtés au monde en ces derniers temps, afin qu'en eux les élus trouvent une occasion de mériter les louanges du Juge suprême et de s'entendre adresser cette
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consolante parole : Toutes les fois que vous avez fait du bien au plus petit d'entre mes frères, vous l'avez fuit à moi-même (1). » Il assurait donc qu'il devait être agréable de mendier sous le nom de Frères mineurs, puisque le Maître de la vérité distingue ce nom d'une manière aussi spéciale dans la récompense des justes. Il avait coutume aussi de mendier les jours de fêtes principales, quand il le pouvait , et il disait que dans les pauvres du Seigneur avait lieu l'accomplissement de cette parole du Prophète : L'homme a mangé le pain des anges (2). Car c'est vraiment le pain des anges que ce pain demandé pour l'amour de Dieu, donné pour son amour par l'inspiration des bons anges, et recueilli de porte en porte par la sainte pauvreté. Comme un jour de Pâques il se trouvait dans un lieu tellement éloigné des endroits habités qu'il ne pouvait commodément aller mendier, il se souvint de celui qui, en ce jour, apparut aux disciples d'Emmaüs sous la figure d'un étranger, et il demanda l'aumône aux frères eux-mêmes comme pauvre et étranger. L'ayant reçu avec humilité, il les exhorta ensuite à passer à travers le désert de ce monde comme des voyageurs et des étrangers, comme de vrais hébreux, et à célébrer en tout temps, par la pauvreté d'esprit, la Pâque du Seigneur, qui n'est autre chose que le passage de ce monde à notre Père. Et parce que, en demandant l'aumône, il n'était point conduit par l'amour du gain, mais par un esprit libre de toute inquiétude,
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Dieu , le Père des pauvres , semblait prendre de lui un soin tout spécial. Etant tombé malade à Nocera, il vit arriver d'Assise des hommes députés. par la piété des habitants de cette ville afin de l'y ramener. Comme il s'en retournait avec eux , ils arrivèrent à un village appelé Sarthiano , et là, pressés par la faim et l'heure avancée, ils voulurent se procurer de quoi manger; mais ils ne trouvèrent rien à acheter. « Vous n'avez rien trouvé, leur dit le saint, parce que vous avez mis plus de confiance en vos mouches ( c'est ainsi qu'il appelait leurs pièces d'argent) qu'en Dieu. Mais allez de nouveau par les maisons que vous avez déjà parcourues, et demandez l'aumône en offrant pour tout paiement l'amour de Dieu. Gardez-vous de juger une telle démarche indigne et avilissante , car depuis le péché l'Aumônier suprême n'a accordé tous ses dons aux dignes et aux indignes avec une bonté si prodigue qu'à titre d'aumône. » Les envoyés foulèrent donc aux pieds tout sentiment de honte, et, se mettant de bon coeur à mendier , ils trouvèrent plus pour l'amour de Dieu qu'ils n'avaient fait pour leur argent ; car, par une permission du Ciel, les pauvres habitants de cette contrée, touchés de compassion, offrirent libéralement tout ce qu'ils possédaient et leurs propres personnes pour leur venir en aide. Et ainsi la pauvreté vraiment riche de François apporta à la détresse de ces hommes un secours qu'ils n'avaient pu se procurer avec tout leur avoir.
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Une autre fois qu'il était malade en un couvent près de Riéti, il reçut d'un médecin les soins les plus empressés. Comme le pauvre de Jésus-Christ était impuissant à rétribuer dignement son travail, la bonté généreuse du Seigneur ne voulut pas laisser cet homme sans lui accorder de suite une récompense, et elle se chargea de payer ses services par un bien-fait nouveau. Ce médecin avait dépensé tout ce qu'il avait gagné à rebàtir sa maison, et en ce moment un mur , s'étant fendu du haut en bas , menaçait ruine si prochainement qu'il semblait impossible d'empêcher ce malheur par aucun moyen humain. Mais le médecin, plein de confiance dans les mérites du saint , demande avec un vif sentiment de foi à ses compagnons de vouloir bien lui donner quelque chose que l'homme de Dieu eût touché de ses mains. Ayant obtenu après des instances réitérées un peu de ses cheveux , il les mit le soir dans la fente de la muraille , et le matin , en se levant , il trouva l'ouverture si bien fermée qu'il ne lui fut point possible de tirer ces reliques du lien où il les avait déposés la veille , ni de reconnaître la moindre trace de cet ébranlement. Ainsi, en donnant ses soins assidus au corps débile du serviteur de Dieu, cet homme avait éloigné le danger qui menaçait sa maison d'une ruine complète.
Dans un autre temps, François voulut se rendre en une certaine solitude pour y vaquer avec plus de liberté à la contemplation. Comme il était très-faible, il se servit de l'âne d'un homme pauvre. Il faisait une
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chaleur accablante, et cet homme suivait le saint à travers un pays de montagnes ; mais à la fin, succombant à la fatigue d'une marche longue et pénible, brûlé par l'ardeur d'une soif dévorante, il se prit à crier avec instance après le saint : « Je me meurs de soif si personne ne se hâte de me venir en aide en me donnant quelque chose à boire. » Aussitôt l'homme de Dieu descend avec empressement, se met à genoux, élève ses mains au ciel, et ne cesse de prier que lorsqu'il se sent exaucé. Alors il dit au pauvre : « Allez vite à ce rocher, et vous y trouverez une eau vive que le Seigneur, dans sa miséricorde, a fait jaillir tout à l'heure pour vous donner à boire. »
Admirable bonté de Dieu qui se prête si facilement aux désirs de ses serviteurs! Cet homme altéré but de l'eau sortie de la pierre par la vertu de la prière , et il trouva de quoi calmer sa soif au sein du rocher le plus dur. Il n'y avait jamais eu auparavant aucun cours d'eau en cet endroit , et dans la suite on ne put en découvrir malgré des recherches empressées.
Nous montrerons plus loin comment Jésus-Christ, par la vertu de son pauvre, a multiplié les aliments. Contentons-nous seulement de dire qu'au moyen de faibles provisions reçues par lui en aumônes, il a soustrait durant plusieurs jours des matelots aux dangers de la faim et de la mort, et nous comprendrons clairement que , si le serviteur du Dieu tout-puissant fut semblable à Moïse en faisant jaillir l'eau de la pierre, il fut de même semblable à Elisée par
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la multiplication des aliments. Loin donc des pauvres du Seigneur tout sentiment de défiance. Si la pauvreté de François a été assez riche pour suppléer d'une manière si admirable aux besoins de ceux qui lui venaient en aide, que ni le boire, ni le manger, ni le logement ne leur faisaient défaut, alors que les ressources de la fortune, de l'art et de la nature étaient impuissantes, combien plus cette pauvreté méritera-t-elle les biens accordés à tous les hommes dans l'ordre accoutumé de la divine providence ! Si , dis-je , à la voix du pauvre , l'aridité de la pierre a offert une eau abondante aux besoins d'un malheureux , assurément aucune créature en ce monde ne refusera d'obéir à ceux qui ont tout abandonné pour suivre l'Auteur de toutes choses.
CHAPITRE VIII. De la tendre piété de François, et comment les êtres privés de raison semblaient entraînés à l'aimer.
La vraie piété qui, selon l'Apôtre, est utile à tout, avait tellement rempli et pénétré le cœur de François, qu'elle semblait en avoir fait uniquement la possession du Très-Haut. C'est elle qui l'élevait vers Dieu par la dévotion, le transformait en Jésus-Christ par la compassion, l'inclinait vers le prochain pal une douce condescendance, et offrait en lui une
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image de l'état d'innocence première par son accord parfait avec toutes les créatures. Il était plein de tendresse pour tous les êtres sans exception et spécialement pour les âmes rachetées au prix du sang précieux du Sauveur. Lorsqu'il voyait ces âmes souillées des taches du péché, il le déplorait avec un sentiment si vif de compassion qu'il s'efforçait chaque jour, comme une mère, de les enfanter à Jésus-Christ.
Voilà pourquoi surtout il avait une vénération toute particulière pour les ministres de la divine parole; car il savait qu'ils s'appliquaient à donner des enfants à leur frère mort, au Seigneur crucifié pour les pécheurs , en travaillant avec une pieuse sollicitude à leur conversion , et qu'ils les dirigeaient avec une bonté vigilante. Il assurait que ce ministère de tendre compassion l'emportait sur tout sacrifice aux yeux du Père des miséricordes si on le remplissait avec une parfaite charité , si on s'y appliquait plus par le bon exemple que par les paroles, plus par les larmes que par de longs discours. Et ainsi il disait qu'on devait pleurer comme étranger à la vraie piété le prédicateur cherchant sa propre gloire et non le salut des âmes , ou détruisant par la perversité d'une vie mauvaise ce qu'il édifiait par l'enseignement de la vérité; et qu'on devait préférer à un tel homme un frère sans science et sans éloquence , mais dont les bons exemples portaient les autres au bien. Il expliquait ainsi cette parole de l'écriture : « Celle qui était stérile a donné le jour à plusieurs (1). La
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femme stérile , disait-il, est le pauvre frère qui n'a pas mission d'engendrer des enfants à l'Eglise. Au jour du jugement il se trouvera être le père d'un grand nombre , car tous ceux qu'il convertit au Seigneur par ses prières secrètes , le souverain Juge les lui donnera alors et il en sera glorifié. — Celle qui avait une postérité nombreuse se verra sans appui. En effet, le prédicateur vain, le beau parleur qui se considère comme le père d'une multitude d'hommes qu'il croit avoir rendus à la vie par sa propre vertu, connaîtra alors qu'il n'a rien à revendiquer en eux. »
Ainsi , embrasé d'une tendre piété pour le salut des âmes et consumé par un zèle dévorant, il respirait, disait-il, comme un parfum délicieux , et l'on répandait sur son coeur comme un baume inestimable quand la renommée lui annonçait que ses saints frères, dispersés par tout le monde, avaient fait entrer un grand nombre d'hommes dans les sentiers de la vérité. En apprenant ces nouvelles il tressaillait de joie en son âme, et comblait de bénédictions toutes particulières ceux qui , par leurs discours ou leurs bonnes oeuvres, portaient les pécheurs à l'amour de Jésus-Christ. De même aussi ceux qui , par leurs oeuvres d'iniquité , violaient la sainteté de la profession religieuse, encouraient ses malédictions les plus terribles. « Qu'ils soient maudits de vous , Seigneur très-saint, disait-il , qu'ils soient maudits de toute la cour céleste et de moi , votre pauvre serviteur , ces hommes dont les mauvais exemples renversent
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et détruisent ce que vous avez édifié et édifiez sans cesse par les saints frères de cet ordre. » Le scandale des faibles le pénétrait fréquemment d'une douleur si vive qu'elle lui eût donné la mort si la céleste miséricorde ne l'eût soutenu par ses consolations. Une fois qu'il était bouleversé ainsi par de mauvais exemples, et que, le coeur plein d'anxiété, il suppliait le Seigneur pour ses enfants, il lui répondit : « Pourquoi, pauvre petit homme, te troubler de la sorte? T'ai-je donc établi pasteur d'un ordre qui m'appartient, pour te voir oublier que j'en suis le protecteur principal? Si je t'ai choisi malgré ton peu de capacité, c'est afin que l'on attribue à la grâce céleste, et non à la sagesse de l'homme, les choses qu'il me plaira d'accomplir par toi. C'est moi qui t'ai appelé. Je te conserverai , je pourvoirai à tes besoins; si tes enfants tombent, j'en susciterai d'autres; s'ils ne sont pas encore nés, je leur donnerai la vie, et quelque secousse qu'éprouve cette pauvre et faible religion, je l'assisterai toujours et elle ne succombera jamais. »
Il abhorrait le vice de la détraction, si opposé à la vraie piété et à la grâce , comme la morsure d'un serpent et une peste effroyable; et il affirmait que c'était un défaut en abomination au Dieu souverainement miséricordieux, parce que le médisant se nourrit du sang des âmes dont il cause la mort par le glaive de sa langue. Entendant un jour un frère dénigrer la réputation d'un autre, il se tourna vers son vicaire et lui dit : « Allez vite et examinez soigneusement
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cette affaire, Si le frère accusé est innocent, faites à son accusateur une correction si sévère qu'elle soit de nature à impressionner les autres frères. »
Quelquefois il faisait dépouiller de l'habit religieux celui qui avait terni par la médisance la réputation de son frère, et il lui défendait de lever les yeux au ciel jusqu'à ce qu'il eût réparé selon son pouvoir le tort dont il s'était rendu coupable. « Le crime des détracteurs , disait-il , l'emporte d'autant plus sur celui des voleurs, que la loi de Jésus-Christ, dont l'accomplissement consiste dans les oeuvres de la charité , nous oblige à chercher plus étroitement le salut des âmes que des corps. »
Il avait pour les infirmes une compassion admirable et une tendre condescendance. Quand il les voyait dans la misère ou le manque de quelque chose, ' il les portait avec une douceur pleine de suavité à se tourner vers Jésus-Christ. Il était naturellement compatissant, et la grâce céleste avait doublé en lui ce sentiment.
Aussi son coeur se fondait à la vue des pauvres et des infirmes, et, quand il ne pouvait leur venir en aide, il leur témoignait son amour. Un jour un frère répondait durement à un pauvre qui lui demandait l'aumône. Cet amant de la pauvreté, voyant agir ainsi ce frère , lui ordonna de se dépouiller de son habit de religieux, de se jeter aux pieds de ce pauvre, de s'avouer coupable, de lui demander pardon et d'implorer le secours de ses prières. Le religieux l'ayant fait très-humblement , François lui dit avec bonté : « Lorsque vous voyez un pauvre, mon frère,
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vous avez devant vous une image du Seigneur et de sa Mère, qui était pauvre. De même, quand vous voyez un infirme, rappelez-vous les infirmités dont notre Maître a voulu se charger. »
Ce pauvre éminemment chrétien découvrant donc en tous les pauvres l'image du Sauveur, si on lui offrait quelque chose pour les besoins de sa vie et qu'il se trouvât quelque indigent, non-seulement il le lui donnait généreusement, mais encore il regardait comme un acte de justice de se dépouiller ainsi. Il lui arriva une fois de rencontrer un pauvre en revenant de Sienne. Comme alors le saint portait sur son habit un petit manteau à cause de ses infirmités , considérant d'un oeil de compassion la misère de ce pauvre, il dit à son compagnon : « Il nous faut rendre ce manteau à ce pauvre , car il lui appartient. Nous l'avons reçu à titre de prêt, jusqu'à ce que nous trouvions un plus pauvre à qui le donner. » Le frère, qui connaissait le besoin de son tendre père, s'y opposait fortement et lui représentait qu'il ne devait pas pourvoir ainsi aux besoins des autres au détriment de ce qu'il se devait à lui-même. « Mais, lui répondit François, je regarde comme un vol dont le donateur suprême me demandera compte , de ne pas transmettre ce que je porte à celui qui est plus pauvre que moi. » Aussi, toutes les fois qu'on lui offrait quelque chose pour soulager ses infirmités , il avait coutume de demander aux personnes la permission de s'en défaire s'il rencontrait un homme plus indigent. Il ne faisait d'acception pour rien : ses manteaux ,
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ses tuniques, ses livres, et même les ornements des autels , il distribuait tout aux malheureux lorsqu'il le pouvait, pour remplir le devoir de la charité. Plusieurs fois ayant rencontré sur le chemin des pauvres assez chargés , il portait leurs fardeaux sur ses épaules affaiblies.
Plein d'une tendresse surabondante, il donnait, en considération de leur origine première , à toutes les créatures le nom de frère ou de soeur, quelque petites qu'elles fussent , car il se souvenait qu'elles avaient avec lui un créateur commun. Celles surtout qui, par leurs qualités naturelles ou par des figures de l'Ecriture , lui rappelaient la mansuétude de Jésus-Christ , avaient une place plus large dans son amour. Il délivra souvent des agneaux destinés à la mort, en mémoire de cet Agneau plein de douceur qui voulut, lui, être conduit à la mort pour le rachat des pécheurs. Une fois, qu'il était logé au monastère de Saint-Vérécundus, dans l'évêché de Gubbio , une brebis donna le jour à un petit agneau. Une truie cruelle qui se trouvait là , le dévora sans pitié pour son innocence. L'ayant appris, notre tendre père en fut touché d'une compassion extraordinaire, et, se rappelant l'Agneau immaculé, il se lamentait en présence de tout le monde sur la mort de ce petit agneau. Il s'écriait : « Petit agneau, mon frère, animal innocent, hélas ! vous offrez aux hommes l'image de Jésus-Christ. Que maudite soit la cruelle qui vous a donné la mort, que nul homme ne se nourrisse de sa chair , ni aucun des animaux non plus. »
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Aussitôt cette bête malfaisante commença à languir , et au bout de trois jours, après avoir souffert de justes douleurs, elle mourut en punition de la mort de l'agneau. On la jeta dans la vallée du monastère, et elle s'y dessécha comme un morceau de bois sans devenir la proie d'aucun animal. Que la cruauté des hommes remarque donc quels châtiments l'attendent après cette vie , si la méchanceté d'un animal a été punie d'une mort aussi horrible. Mais aussi que l'homme vraiment chrétien considère quelle vertu admirable avait la piété du serviteur de Dieu, et combien sa douceur était abondante , puisque les brutes mêmes y rendaient témoignage à leur manière. Etant allé en voyage du côté de Sienne , il rencontra dans les champs un nombreux troupeau de brebis. Les ayant saluées avec bonté selon sa coutume , elles laissèrent aussitôt leur pâturage, coururent toutes à lui, et, levant les yeux , elles le regardaient sans s'occuper d'autre chose. Enfin elles montrèrent tant de joie que les bergers et les frères qui l'accompagnaient, voyant ainsi tout ce troupeau l'entourer et lui témoigner son bonheur d'une manière si extraordinaire , en étaient dans l'admiration. Une fois, à Sainte-Marie de la Portiuncule, on offrit à l'homme de Dieu une brebis. Il la reçut avec reconnaissance par amour pour la simplicité et l'innocence naturelles à cet animal. Il l'avertit d'être attentive à louer Dieu , et de s'abstenir de toute offense envers les frères. La brebis, comme si elle eût