Œuvres spirituelles (page 19)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Job., 24. — 2 Ps. 67. — 3 Luc., 19.

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ces âmes en les mettant à mort, en les volant, en les souillant ! Que notre aurore se lève donc pour nous soustraire à des périls si terribles? Que Marie vienne nous secourir! Si les rayons de cette aurore apparaissent, 'si elle se hâte d'arriver, si la grâce et la miséricorde de Marie brillent à nos eux, ils croiront que c'est l’ombre de la mort; c'est-à-dire qu'ils craindront les hommes , qu'ils les redouteront et les fuiront, comme on a coutume sur la terre de redouter et de fuir l'ombre même de la mort. C'est pour cela que saint Bernard a dit : « Les ennemis visibles ne craignent pas autant une multitude de soldats armés contre eux, que les puissances de l'air craignent le nom de Marie et ont en aversion son exemple. Elles prennent la fuite et se fondent, comme la cire au contact du feu , partout où elles rencontrent un souvenir fréquent, une invocation pieuse de ce nom, et une imitation empressée de ses vertus. »

Enfin , considérons comment notre aurore est une lumière qui nous éclaire dans le bien que nous opérons. C'est au lever de l'aurore que les ouvriers commencent à agir; c'est ainsi qu'il est dit dans Néhémie: « Nous ferons nous-mêmes notre ouvrage; que la moitié de ceux qui sont avec nous aient la lance à la main depuis le point du jour jusqu'à ce que les étoiles paraissent (1). » Deux choses nous sont nécessaires : « la première de nous appliquer nous-mêmes aux bonnes oeuvres. C'est pourquoi ceux qui bâtissent se

1 Nehe., 4.

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sont écriés :« Nous ferons-nous-mêmes notre ouvrage. » Quel ouvrage? Sans doute celui dont l'Apôtre a dit : « Pendant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, mais principalement aux domestiques de la foi (1). » C'est avec raison qu'ils disent : « Nous ferons nous-mêmes et non pas nos hommes de confiance. » Ce qui a fait encore écrire au même Apôtre: « Montrons-nous nous mêmes en toutes choses comme de fidèles ministres de Dieu (2). » Or, Marie n'a pas fourni une autre nourrice au Seigneur , elle ne s'est point remplacée par aucune autre personne; mais elle s'est montrée elle-même en tout temps la servante de son Dieu, ainsi que nous l'annonce saint Augustin en ces termes : « Marie a été sans aucun doute la servante fidèle de cette oeuvre du salut, elle qui a porté le Sauveur en son sein, l'a nourri après l'avoir enfanté, l'a réchauffé contre son coeur, l'a reposé dans sa crèche, l'a dérobé à la fureur d'Hérode en fuyant en Egypte; elle qui a entouré toute son enfance de l'affection la plus pieuse d'une mère , en sorte que, jusqu'au moment où il mourut sur la croix , elle ne s'est jamais séparée de lui ; et non-seulement elle ne quitta point la trace de ses pas , montrant en cela son amour maternel, mais elle ne cessa point d'imiter ses exemples, témoignant ainsi le respect qu'elle portait à son Seigneur (3). »

Ce n'est point assez de nous appliquer à faire le lien, il est encore nécessaire que nous résistions aux vices, et c'est pour cela qu'il est parlé de lances à

1 Gal., 6. — 2 II. Cor., 6. — De Assumpt.

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tenir dans sa main. En effet, il nous faut tenir la lance du zèle contre la violence du vice, contre les attaques du démon, de la chair et du monde. C'est de ces lances que Jérémie a parlé quand il a dit : « Préparez vos lances; revêtez-vous de vos cuirasses (1). » La cuirasse de la justice nous protège contre le mal; mais par la lance du zèle nous combattons le mal lui-même. Et si pendant due nous sommes sur la terre nous n'étendons pas cette lance du zèle contre le vice, Dieu au jour du jugement étendra contre nous la lance de sa colère. C'est pour cela qu'il est dit au livre de la Sagesse : « Il aiguisera sa terrible colère comme une lance (2). Oh! quelle guerrière fut Marie , elle dont le zèle portait une lance aussi sainte! Saint Bernard s'écrie donc : « Vous êtes une puissante guerrière, car c'est vous qui la première vous êtes portée heureusement à renverser celui qui le premier avait supplanté Eve (3). » Mais pour que nous puissions nous appliquer fidèlement aux bonnes oeuvres, pour que nous résistions courageusement au mal , il nous est nécessaire de fixer nos regards sur l'exemple de Marie, d'implorer le suffrage de Marie. Nous travaillons vraiment au lever de l'aurore quand, l'exemple et la vie de la Vierge répandant sur nous leur lumière, quand , sa protection et sa miséricorde nous environnant de toutes parts, nous nous sentons animés à bien faire. Et nous devons travailler avec courage jusqu'à ce que les étoiles paraissent, c'est-à-dire jusqu'à ce que nos âmes, comme des astres brillants,

1 Jer., 46. — 2 Sap., 5 — 3 In depr. Virg.

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s'élèvent vers les cieux après être sorties de nos corps. Mais au-dessus des astres qui déjà sont sortis des obscurités de la terre, au-dessus de ceux qui doivent en sortir par la suite, Marie, notre aurore, apparaît éclatante de splendeur. « Vous êtes, dit saint Bernard, l'image la plus parfaite du soleil véritable, et parmi ces milliers d'astres qui environnent le trône de Dieu , vous brillez par-dessus tout de la gloire de votre pureté virginale. »

Ainsi, mes bien-aimés, vous avez vu combien justement Marie porte le nom d'aurore. Le Seigneur est donc avec vous, ô Vierge! comme le soleil avec l'aurore. Et maintenant, ô notre souveraine, aurore pleine de suavité, notre reine , très-douce Marie ! faites qu'avec nous aussi soit le soleil de justice, Jésus-Christ votre Fils, Notre-Seigneur, qui, avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

LEÇON XII. Commuent la bienheureuse Marie est une tige, et une tige fleurie.

Le Seigneur est avec vous. Nous avons considéré comment le Seigneur est avec Marie ainsi que le soleil avec l'aurore qui précède son lever; voyons maintenant comment ce même Seigneur est avec elle comme la fleur avec la tige qui la porte et lui donne la vie.

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Marie est cette tige dont Isaïe a dit : « Il sortira une tiffe de la race de Jessé, et une fleur naîtra de sa racine, et l'esprit du Seigneur se reposera sur cette fleur, l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété, elle sera remplie de l'esprit de la crainte du Seigneur (1). » Fixons les yeux de notre esprit sur ces paroles. Arrêtons-les d'abord à considérer la tige, nous les porterons ensuite sur la fleur elle-même.

Remarquons, en premier lieu, que cette tige, qui est la Vierge Marie, sort de la race royale, ainsi que nous le déclare le saint docteur Ambroise, qui, s'adressant à cette Vierge bienheureuse, s'écrie: « O vous qui avez donné le jour au Sauveur, vous appartenez au peuple d'Israël, vous avez crû à la manière d'une tige, vous êtes cette tige sortie de la race de Jessé et qui a produit sa fleur, vous êtes la verge d'Aaron qui s'est couverte de verdure et a donné son fruit. » Or, Marie est une tige ou une verge de vapeur ; elle est une verge de bois , une verge d'or, une verge de fer. Elle est une verge ou une tige de vapeur pour ceux qui commencent , une verge de bois pour ceux qui progressent, une verge d'or pour ceux qui sont parvenus à la consommation, une verge de fer pour les endurcis et les démons.

Je dis donc que Marie est une verge semblable à une vapeur pour ceux qui commencent et entrent dans les voies de la pénitence. C'est de cette verge qu'il est dit dans les Cantiques : « Quelle est celle qui s'élève à

1 Is., 11. — 2 Serm. de Purif. Virg.

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travers le désert comme une petite vapeur d'aromates, de myrrhe et d'encens, et de toutes sortes de poudres de senteur (1). » Ce désert , c'est le coeur du pécheur qui est véritablement vide de la grâce et de toutes les vertus. La vapeur d'aromate, vapeur de suavité, s'élève à travers l'âme lorsqu'elle aspire l'espérance du pardon. La Vierge bienheureuse passe donc par ce désert comme une vapeur légère quand , par ses suffrages , le coeur du pécheur entrevoit le nuage léger qui lui fait présager sa grâce. Or, cette vapeur est formée d'aromates, de myrrhe par la contrition , d'encens par la confession , et de toutes sortes de poudres de senteur par la variété de la satisfaction. La très-miséricordieuse Marie n'abhorre aucun désert, elle ne dédaigne aucun pécheur; mais , en quelque lieu qu'elle passe, elle répand partout comme une vapeur attrayante, l'espérance du pardon. C'est pour cela que saint Bernard a fort bien dit : « Vous n'avez d'horreur ni de mépris pour aucun pécheur, quelque pervers qu'il soit; s'il soupire vers vous , s'il invoque votre secours avec un coeur pénitent, vous l'arrachez , par votre main pleine de tendresse , du gouffre du désespoir ; vous répandez en lui le baume de l'espérance; et, alors qu'il est méprisé du monde entier, vous l'embrassez avec une affection maternelle, vous le pressez contre votre coeur, et vous ne l'abandonnez point dans sa misère que vous ne l'ayez réconcilié avec son Juge redoutable (2). »

1 Cant., 5. — 2 In depr. Virg.

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Marie est encore une verge de bois, une verge couverte de fleurs, pour ceux qui s'avancent dans le bien. C'est d'elle qu'il est écrit aux Nombres, que la verge d'Aaron, qui était de bois, a porté en même temps des fleurs et du fruit. Par les fleurs sont marquées les vertus qui , après le passage de l'hiver causé par le démon, prennent naissance dans les coeurs, selon qu'il est dit aux Cantiques : « Déjà l'hiver est passé, les pluies se sont dissipées et ont entièrement cessé, les fleurs paraissent sur notre terre (1) ! » Que cet hiver passe donc, que cette torpeur s'évanouisse, qui refroidit la charité , et que les fleurs des vertus apparaissent de nouveau. Oh ! de quelles fleurs a abondé cette Vierge, à qui saint Bernard s'adresse ainsi : « Vous êtes le sanctuaire des saintes aromates, sanctuaire embaumé d'un parfum tout céleste; vous êtes brillante des fleurs les plus délicieuses de toutes les vertus. » Or , comme les vertus sont désignées par les fleurs, les oeuvres des vertus sont marquées par les fruits ; et c'est de ceux-ci qu'il est écrit: « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits (2). » Quand donc, aidés des exemples et des mérites de Marie, nous avançons dans les vertus et les oeuvres qu'elles enseignent , alors la Vierge sainte est pour nous une verge de bois, couverte de fleurs et chargée de fruits.

Marie est aussi une verge d'or pour les parfaits et les contemplatifs. C'est de cette verge qu'il est parlé quand nous lisons qu'Esther étant entrée avec ses deux suivantes chez le roi Assuérus, et se trouvant

1 Cant., 2. — 2 Mat., 7.

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saisie de crainte et prête à s'évanouir, ce roi étendit vers elle sa verge d'or afin de lui rendre ses forces. Esther signifie celle qui est élevée ou cachée, et désigne l'âme contemplative que Dieu élève dans la contemplation, et qu'il cache dans le secret de sa face aux troubles de la terre. Cette âme entre vers Jésus-Christ, son roi, par la contemplation. Les deux suivantes sur lesquelles elle s'appuie sont les deux puissances qui sont en elle : l'intelligence qui marche en avant par sa connaissance, et la volonté , qui suit par l'amour. Mais cette âme qui s'est approchée si heureusement de Jésus, se sent quelquefois tomber en défaillance par l'étonnement profond dans lequel elle se trouve , en voyant la splendeur inaccessible à la gloire divine ou la sévérité formidable de la céleste justice. La verge d'or, la verge royale, c'est Marie, cette Vierge inestimable , cette Vierge vraiment royale. Elle est toute d'or par sa charité, elle est royale par la noblesse de son coeur. Elle est d'or par sa pureté sans tache , elle est royale par sa justice. Elle est d'or par l'incorruptibilité et l'intégrité de sa virginité; elle est royale par la domination et la puissance qu'elle possède. Cette verge heureuse est étendue avec clémence vers l'âme contemplative pour rappeler ses forces, lorsque la tendre Marie vient aider à la contemplation ou à la sainte ardeur de cette âme avec tant de douceur et de bonté qu'elle se sent fortifiée contre les terreurs de la suprême justice et contre les splendeurs de la divinité. Cette verge , l'âme contemplative d'Anselme désira la voir s'étendre

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vers soi, quand elle s'écriait avec tant de ferveur : « O Vierge si belle à considérer, si aimable à contempler, si délectable à aimer, vous qui dépassez la capacité de mon coeur, daignez , ô ma souveraine, attendre mon âme dont la faiblesse désire suivre vos traces. »

Marie est une verge de fer pour les démons et les pécheurs endurcis. Nous pouvons , sans nous éloigner de la vérité , entendre de cette verge ces paroles du Psaume : « Vous les gouvernez avec une verge de fer (1). » O Marie , verge d'or pour ceux qui sont par-faits, verge de fer pour les endurcis, verge d'or pour les hommes, verge de fer pour les dénions, éloignez de nous ces ennemis. Nous vous le demandons, ô notre souveraine; nous vous en conjurons instamment, et nous vous disons avec votre serviteur Innocent : « Salut, ô Mère glorieuse de Dieu ! par la dignité de votre divine maternité vous avez la puissance de commander aux démons. Arrêtez-les donc, de peur qu'ils ne nous nuisent, et ordonnez aux anges de veiller à notre garde. »

Ainsi Marie est donc pour nous cette verge qui paraît comme une vapeur légère au moment de notre pénitence; elle est une verge brillante de fleurs au temps de nos progrès; elle est une verge d'or au jour de notre contemplation , et elle est une verge de fer levée pour notre défense. Saint Bernard, contemplant cette verge dans la vérité et se laissant aller à une juste admiration, s'écriait : « O Vierge, verge suprême,

1 Ps. 2.

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à quelle hauteur sainte. à quel sommet , vous êtes-vous élevée ! Vous avez atteint celui qui est assis sur le trône ; vous êtes montée jusqu'au trône de la suprême majesté; et il en a été ainsi parce que les racines de votre humilité se sont étendues à une profondeur extrême (1). »

Considérons clone maintenant, mes bien-aimés, les fleurs de cette verge. Considérons , dis-je , dans cette verge royale, dans Marie, quatre sortes de fleurs: « la fleur de son inestimable virginité; la fleur de sa vie toute sainte ; la fleur de sa miraculeuse fécondité , et la fleur de sa glorieuse immortalité.

Et d'abord, contemplons en Marie la fleur de sa précieuse virginité, qui n'est autre que cette virginité elle-même. Il est dit à ce sujet dans Isaïe : « La solitude tressaillira d'allégresse, et elle fleurira comme le lis (2). » Marie peut justement recevoir le nom de solitude, elle qui demeurait si volontiers solitaire, elle que l'Ange visitait comme une personne qui s'est vouée à la retraite. Aussi saint Ambroise dit-il : « L'Ange l'a trouvée seule dans le secret de sa demeure, loin de la vue d'aucun homme ; seule sans la société de qui que ce fût ; seule sans témoin aucun (3). » Mais comment cette solitude , comment Marie a-t-elle tressailli de joie ! C'est elle-même qui va nous l'apprendre, écoutons-la : « Mon esprit, dit-elle, a tressailli d'allégresse en Dieu mon Sauveur (4). » Enfin la solitude de cette terre a fleuri comme un lis par la virginité. O lis angélique, lis tout céleste ! oui, vous êtes

1 Serm. 2, de Adv.— 2 Is. 53. — 3 In Luc., lib. 2, c.

— 4 Luc., 1.

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véritablement une fleur du ciel, vous que cette abeille plus élevée que les cieux a tant aimée. C'est pour cela que saint Bernard s'écrie : « Lorsque cette abeille, qui se nourrit parmi les lis, qui séjourne dans la patrie des fleurs, eut dirigé son vol vers Nazareth, qui veut dire une fleur ; lorsqu'elle eut atteint la fleur embaumée de la perpétuelle virginité , elle se reposa dessus, elle s'y attacha inséparablement (1). » Oh ! comme les couronnes de cette fleur se sont multipliées par Marie! « Depuis que Marie, la fleur des vierges , dit saint Ambroise , a tressé dans le monde entier des couronnes incorruptibles, et que, par la pureté de son amour, elle a conservé intact le sanctuaire de sa pudeur , la virginité a persévéré parmi nous digne de récompense; par la main de jeunes filles elle a saisi les trophées de la sainteté, et, marchant sur les traces de celle qui est demeurée vierge en devenant mère, elle est arrivée jusqu'au lieu le plus secret, où réside le Roi des rois. »

Remarquez maintenant en Marie la fleur d'un honneur plein de vertu, des bonnes moeurs, de la sainte vie, et écoutez ce qu'elle dit elle-même à ce sujet : « Mes fleurs, s'écrie-t-elle, sont des fruits de gloire et d'honneur (2). » Oh! combien belle, en effet, est la fleur de cette vie de vertu et de sainteté, de pures moeurs et de sévère discipline ! Ou plutôt, comme il est dit au pluriel, mes fleurs, disons aussi qu'il y a, dans les saintes moeurs de Marie, autant

1 Serm. 2, de Adv. — 2 Eccles., 24.

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de fleurs qu'il y a de vertus; autant de heurs dans cette glorieuse vie, qu'il y a de vertus capables d'illustrer la vie. C'est de ces fleurs qu'il est écrit : « Les fleurs ont apparu en notre terre (1). » C'est également de ces fleurs qu'il est encore écrit : « Notre lit est couvert de fleurs (2). Ainsi nous trouvons des fleurs sur la terre; nous trouvons des fleurs sur notre lit. La terre, c'est l'âme de ceux qui mènent la vie active ; le lit, l'âme des contemplatifs. La terre, dis-je, c'est l'esprit qui fructifie dans l'accomplissement des bonnes oeuvres; le lit, c'est l'esprit qui nourrit son repos dans la contemplation. Que l'âme soit clone appliquée à la vie active, qu'elle soit absorbée dans la vie contemplative, elle doit toujours être brillante de fleurs. Il faut remarquer aussi que la fleur d'honneur, ou plutôt la fleur de chaque vertu , est environnée d'autant de feuilles qu'elle possède d'oeuvres bonnes et méritoires. Oh! comme cette terre de Marie fut abondante en fleurs ! comme ce lit de Marie en fut tout émaillé, elle qui brillait de l'éclat d'une vie toute glorieuse, de la beauté de toutes les vertus, comme l'atteste saint Bernard quand il s'écrie : « Vous êtes, ô Marie! le sanctuaire de saintes aromates, sanctuaire embaumé d'un parfum tout céleste ; vous êtes brillante des fleurs les plus délicieuses de toutes les vertus, au milieu desquelles nous en découvrons trois dont nous admirons l'excellence : « la violette de l'humilité, le lis de la chasteté, la rose de la charité (3). »

1 Cant. 2. — 2 Id., 1. — 3 In depr. Virg.

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Considérons en troisième lieu en Marie la fleur de sa fécondité miraculeuse. Cette fleur, c'est le Fils même de la Vierge, dont il est dit d'une manière spéciale : « Il sortira un rejeton de la tige de Jessé, et une fleur naîtra de sa racine (1). » Vous voyez combien belle est cette fleur qui naît et apparaît sans péché, et combien tristement elle est broyée lorsqu'elle meurt comme mourrait un pécheur, selon cette parole de Job : « Il naît comme une fleur et il est broyé de même (2). Oh! combien elle était éclatante à son entrée dans le monde; combien elle fut décolorée au jour de son anéantissement, cette fleur qui fait les délices des anges , cette fleur si nécessaire à la vie de l'homme! C'est pour cela que saint Bernard a dit : « La fleur est le fils de la Vierge, fleur toute brillante

par sa blancheur et le rouge dont elle était revêtue, fleur choisie entre mille, que les anges sont avides de contempler et dont le parfum rappelle les morts à la vie (3). » Heureuse la terre qui a produit la tige d'une telle fleur! plus heureuse la tige qui a donné le jour à cette fleur sur la terre! mais heureuse par-dessus tout la fleur elle-même sans qui la tige et la terre ne sauraient être déclarées heureuses! Oui, elle est véritablement bienheureuse cette fleur sur qui s'est reposé avec tant d'effusion l'esprit du Seigneur, que sans elle nul ne peut posséder la grâce de l'Esprit-Saint. Saint Jérôme nous l'atteste en ces termes : « L'Esprit-Saint qui , dans cette grande forêt du genre humain, n'avait point trouvé un lieu de

2 , de Adv.

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repos, s'est enfin reposé sur cette fleur, mais de telle sorte que sans Jésus-Christ nul ne peut avoir la sagesse, l'intelligence, le conseil, la force, la science, la piété, ni être rempli de la crainte du Seigneur (1). » Cette lieur porte autant de feuilles qu'elle remplit de fonctions diverses, qu'elle offre d'exemples. Si vous désirez l'avoir en votre possession, inclinez par vos prières la tige qui la porte. Si vous trouvez qu'elle est trop élevée à cause de sa divinité, souvenez-vous que la tige est flexible et que sa tendresse la pousse à s'abaisser. Si cette fleur vous semble rare, attendu qu'elle est unique au ciel et sur la terre, songez qu'elle ne laisse pas pour cela d'être très-commune; car elle n'est point enfermée dans un jardin , mais exposée en plein champ à la volonté de tous ceux qui passent. Aussi Jésus-Christ peut-il dire avec vérité : « Je suis la fleur des champs (2). » Et ce n'est pas seulement parce qu'il est ainsi au pouvoir de tous, qu'il s'appelle la fleur des champs, mais encore parce qu'il croît et s'étend sans avoir besoin de la main des hommes. Ce qui a fait dire à saint Bernard : « Le champ fleurit sans aucun secours humain , sans que la semence y ait été jetée, sans que le sarcloir l'ait déchiré, sans que l'engrais soit venu le féconder. Ainsi a fleuri le sein de la Vierge; ainsi les entrailles de la chaste Marie, conservant leur intégrité et leur inviolabilité, ont produit un pâturage d'une verdure éternelle, dont la beauté ignore la corruption ,

1 Lib. 4 Com. in Is. — 2 Cant., 2.

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dont la gloire ne se flétrira jamais dans toute la suite des siècles (1). »

Enfin, voyons, mes bien-aimés, voyons quelle est en Marie la fleur de l'immortalité glorieuse. Nous pouvons appliquer à ce sujet ce qui est dit au livre des Nombres : « Que la verge d'Aaron porta en même temps des fleurs et du fruit (2). » En effet, Marie a très-bien pu être figurée par la verge d'Aaron , car la verge désigne la droiture de Marie ; la fleur , la beauté de son corps glorifié , et le fruit, la béatitude de son âme. Il faut remarquer que c'est dans la jeunesse que la chair est florissante , selon cette parole du Psaume : « Elle fleurit le matin et elle passe (3), » et qu'elle trouve sa fin dans la mort, selon cette autre parole d'Isaïe : « L'herbe s'est desséchée et la fleur est tombée (4). » Mais elle reprend son éclat dans la résurrection glorieuse, ainsi qu'il est dit par le Psalmiste : « Ma chair a refleuri (5) . » Et cette fleur qui naît de la glorification du corps est environnée d'autant de feuilles que le corps glorifié contient de qualités et jouit de récompenses. Or , de saints docteurs , appuyant leur sentiment sur de bonnes raisons, pensent avec une grande probabilité , et les fidèles embrassent leur sentiment avec piété ; ils pensent , dis-je , que la bienheureuse Vierge a été enlevée au ciel avec son corps, et que ce corps est maintenant associé à toute la gloire de son âme.

Saint Augustin dit à ce sujet : « Je pense qu'il est

1 Serm. 2, de Adv. — 2 Nombr., 17. — 3 Ps., 89.— 4

Is., 40. — 5 Ps., 27.

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conforme à la droite raison de confesser que Marie est en Jésus-Christ et qu'elle est avec Jésus-Christ. Elle est en Jésus-Christ , parce qu'en lui nous avons la vie, le mouvement et l'être; elle est avec Jésus- Christ, parce qu'elle a été élevée à la gloire de son éternité. C'est ce qui nous fait croire avec justice que Marie jouit , en son Fils et par son Fils , d'une félicité inénarrable dans son âme et dans son corps, qu'aucune amertume de corruption ne s'est attachée à celle dont l'intégrité est demeurée incorrup- tible dans l'enfantement de son Fils, lorsqu'elle donna le jour à celui qui est la verge parfaite et sans tache qui régit l'univers. Nous croyons qu'elle est avec celui qu'elle a porté dans son sein, avec celui qu'elle a mis au monde, qu'elle a environné de soins , qu'elle a nourri. Nous pensons qu'il en est ainsi de Marie , la Mère de Dieu , la servante fidèle de Dieu , la nourrice de Dieu , l'imitatrice de Dieu. Je ne dois pas penser qu'il en est autrement; je n'oserais l'avancer (1). »

Marie a donc pu dire : « Ma chair a refleuri.» Elle porte donc maintenant des fleurs et des fruits les fleurs de son corps glorifié , les fruits de son âme enivrée de félicités célestes. Ces fleurs jettent leur éclat dans la beauté resplendissante de son corps , et les fruits apparaissent dans la béatitude ineffable dont son âme est comblée. Il nous faut remarquer encore que ces fleurs et ces fruits se trouvent de quatre sortes en Marie. Elle eut à la fois la fleur de la virginité

1 De Assumpt. Virg.

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et le fruit de la fécondité; la fleur d'une vie toute sainte et le fruit de l'humilité ; la fleur de l'humanité dans celui qu'elle conçut et le fruit de la divinité ; la fleur de l'immortalité dans son corps et le fruit de la bienheureuse félicité en son âme. Aimons donc, mes bien-aimés, ces fleurs portées par cette tige virginale ; cueillons dans ce jardin du Très-Haut ces fleurs éternelles et délicieuses que saint Bernard a vues , qu'il a cueillies, pour lesquelles il a excité nos désirs lorsqu'il s'est écrié en parlant à Marie : « Votre sein très-pur, ô Marie, est pour nous le jardin de délices, car c'est là que nous cueillons les fleurs d'un bonheur ineffable toutes les fois que nous rap- pelons en notre pensée combien est grande l'immensité de douceur qui s'est répandue par ce sein sur tout l'univers (1). »

Ainsi, ô très-douce Vierge Marie, le Seigneur est vraiment avec vous comme la fleur est avec la tige qui lui donne naissance; faites donc qu'il soit aussi avec moi, ou plutôt avec nous, et qu'il nous fasse entrer en communication de cette fleur, Jésus-Christ, Notre-Seigneur. Ainsi soit-il.

1 In depr. Virg.

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LEÇON XIII. Comment la bienheureuse Marie est comparée à une reine qui entre avec le roi dans son palais.

Le Seigneur est avec vous. — O souveraine très-chère au Seigneur , vraiment amie du Seigneur ! le Seigneur est avec vous. O souveraine très-digne du Seigneur, très-apte à ses desseins! le Seigneur est avec vous. Oui, il est avec vous, ainsi que nous l'avons dit plus haut, comme le soleil est avec l'aurore qui le précède, comme la fleur est avec la tige qui la porte , comme un roi avec une reine qui entre en son palais. — Nous avons vu comment Marie est l'aurore qui prévient le soleil éternel de justice; comment elle est la tige qui produit la fleur de l'éternité , la fleur de la miséricorde : voyons maintenant comment elle est la reine qui rait son entrée vers le Roi des siècles, vers le Roi de gloire. Marie est donc cette reine dont il est dit dans l'Ecriture, « que la reine de Saba fit son entrée à Jérusalem au milieu d'une suite nombreuse et avec de grandes richesses (1). » Marie est réellement cette reine, au témoignage de saint Augustin , qui dit : « Confessons qu'elle est vraiment la reine des anges , puisqu'elle a donné le jour à celui qui est le Roi des anges. Comme j'ai déjà parlé de

1. III Reg., 10.

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cette reine dans le discours sur le psaume 44° , il nous faut, en ce moment, traiter de son entrée dans le ciel (1).» Nous devons donc remarquer que nous trouvons Marie sortant, s'avançant, faisant son entrée et s'élevant au-dessus de tout. Sa sortie a rapport aux lois de la nature , son progrès à la grâce, son entrée à la gloire , et son élévation à l'abondance où elle se trouve. Elle est sortie en venant au monde, elle s'est avancée en croissant en vertu , elle est entrée en prenant possession de la gloire, elle s'est élevée en surpassant tous les saints en mérites. Elle est sortie sans péché , elle a crû en grâce sans exemple , elle est entrée sans obstacle, elle s'est élevée au-dessus de tous , sans mesure.

D'abord considérez , mon bien-aimé, que nous avons vu Marie faisant son apparition en sa naissance exempte de péché. C'est d'elle que nous pouvons entendre ce qui est dit aux Proverbes : « Enlevez la rouille qui couvre l'argent, et le vase apparaîtra brillant de pureté (2) . » La rouille a été séparée de l'argent lorsque Marie fut mise à l'abri du péché originel et ornée de sainteté dès le sein de sa mère; et ainsi elle a parti en ce monde comme un vase d'une éclatante pureté. Il nous faut remarquer qu'il y a un vase pur, un vase d'une pureté plus grande, et enfin un vase dont la pureté est portée au suprême degré. Celui-là apparaît comme un vase pur , qui est sanctifié avant de faire son entrée en ce monde , mais en conservant toutefois en lui ce foyer de concupiscence qui

1 Serm. 35, de Sanctis. — 2 Prov., 25.

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l'incline aussi bien au péché mortel qu'au véniel. Ainsi en a t-il été pour Jérémie, suivant le sentiment de plusieurs. Le vase d'une pureté plus grande est celui qui , ayant été sanctifié également avant sa naissance , n'apporte point avec lui la concupiscence au degré où elle pourrait le conduire au péché mortel, mais seulement au véniel. Tel était saint Jean-Baptiste, dont l'Eglise chante : « Qu'il fut conduit dans le désert, afin qu'aucune tache, même légère, ne pût souiller sa vie. » Mais le vase dont la pureté est montée au degré le plus élevé, c'est Marie; car elle a fait son entrée en la vie sanctifiée de telle sorte qu’il ne demeura en elle aucune inclination qui pût la porter à la faute la plus légère. C'est pour cela que saint Bernard a dit : « Je pense qu'une bénédiction de sanctification est descendue sur elle plus abondante , et que non-seulement elle a rendu sa naissance toute pure , mais encore qu'elle a mis sa vie entière à l'abri de tout péché (1). » La rouille du péché originel a donc été éloignée, et le vase qui apparut pur dans Jérémie, plus pur dans Jean-Baptiste, a brillé de tout son éclat en Marie.

Considérez, en second lieu, mon cher frère, comment Marie s'est avancée dans la vertu sans exemple qui la précédât et par le seul secours de la grâce. Il est dit dans les Cantiques : « Quelle est celle qui s'avance comme l'aurore à son lever, qui est belle comme la lune et éclatante comme le soleil (2). » C'est avec justice que Marie est comparée à ces trois

1 Epist. 174. — 2 Cant., 6.

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lumières : à l'aurore, à la lune et au soleil, à cause de trois choses d'une excellence parfaite, qui jettent en elle l'éclat le plus lumineux. En son coeur et en son esprit, la virginité a brillé avec splendeur; en sa virginité, la fécondité a paru non moins splendide; et le fruit de sa fécondité s'est montré également plein de gloire.

Marie fut une aurore rafraîchissante dont l'apparition réjouit les oiseaux du ciel. En effet elle a, par sa virginité, tempéré les ardeurs de la chair, selon que le dit saint Bernard : « Vous avez par votre chasteté éteint en votre chair virginale les feux d'une concupiscence coupable, et votre pureté est arrivée à un tel point que celui en présence duquel les astres mêmes ne sont pas purs, n'a pas dédaigné d'unir cette chair à la pureté de sa divinités. » Cette même .virginité a réjoui aussi les oiseaux du ciel, c'est-à-dire les anges; car, selon saint Jérôme, « la virginité est toujours aimable aux esprits angéliques (2). » C'est pour cela qu'il est dit avec raison que l'Ange bénit Jacob à l'aurore. Jacob peut très-bien ici se prendre pour un esprit pur qui a supplanté son frère , c'est-à-dire son corps , et ce n'est pas seulement de son père, mais de l'Ange, qu'il reçoit la bénédiction à l'approche de l'aurore, c'est-à-dire de la très-pure Vierge Marie, à qui l'Ange a dit : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes. »

Marie est aussi belle comme la lune par la fécondité lumineuse de sa virginité. En effet la beauté de

1 In depr. Virg. — 2 Epist. 10.

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la lune consiste en la lumière qu'elle reçoit du soleil. Alors pensez donc quelle a dû être la beauté de Marie quand le soleil éternel a été reçu tout entier et conçu en elle. Marie est donc la lune en la plénitude de laquelle est revenu à l'Eglise cet homme dont il est dit : « Il retournera à sa maison au jour de la pleine lune (1). » Marie fut la lune en son plein quand il lui fut dit par l'Ange : Je vous salue, pleine de grâces.

Enfin Marie fut brillante comme le soleil par le fruit tout miraculeux et si brillant de sa fécondité. Car ce ne fut pas un homme seulement, ce ne fut pas un ange du ciel , mais le Fils de Dieu , le Soleil même de justice, qui vint établir sa tente dans le soleil, lorsqu'il fut conçu dans le sein de Marie. Certes t'eût été une chose bien extraordinaire, qu'une vierge demeurant vierge, eût conçu un homme; c'eût été une chose bien plus extraordinaire, qu'elle eût conçu un ange; mais ce qui passe tout ce que l'on pourrait imaginer, c'est qu'elle ait conçu un Dieu, qu'elle ait donné le jour à un Dieu. C'est pourquoi saint Augustin s'écrie : « C'est avec justice que nous célébrons Marie par des louanges extraordinaires, puisqu'elle nous a offert un spectacle unique lorsqu'elle s'est élevée à une telle l'auteur vers les cieux qu'elle a reçu en elle le Verbe qui dès le commencement était en Dieu dans les splendeurs de sa gloire (2). » La bienheureuse Vierge s'est donc avancée comme l'aurore à son lever, en gardant la

1 Prov., 7. — 2 Serm. 38, de Sanct.

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virginité en son corps et en son âme; elle est donc belle comme la lune dans sa fécondité , et brillante comme le soleil dans le fruit divin et adorable de son enfantement virginal.

Considérez maintenant Marie faisant sans obstacle son entrée dans la gloire. Qui pourrait, en effet , s'opposer à une si auguste Reine s'avançant entourée d'une suite aussi nombreuse? C'est elle qui a été figurée par cette reine de Saba dont il est dit : « Elle entra à Jérusalem avec un cortége considérable, de grandes richesses, des chameaux portant des aromates et une quantité prodigieuse d'or et de pierres précieuses (1). » Comprenez par ces paroles la gloire de Marie faisant son entrée à Jérusalem; comprenez, dis-je, l'excellence de celle qui entre, sa puissance et ses richesses. Son excellence apparaît dans sa principauté; sa puissance, dans son entourage, et ses richesses se montrent dans l'éclat qu'elle déploie. Or, l'excellence de sa principauté réside en ce qu'elle est appelée la reine de Saba, car Saba veut dire cri. Ainsi Marie est la reine du monde, où se fait entendre un cri gémissant; elle est la reine du ciel , où retentit un cri de joie , car les habitants de la patrie crient sans cesse , ainsi qu'il est dit en l'Apocalypse : « Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu tout-puissant (2). » Et la reine de ceux qui font entendre ce cri , ne cesse pas non plus de s'unir à leurs louanges, ainsi que l'atteste saint Augustin en ces termes : « Pour vous, ô Marie, vous vivez en la

1 III Reg., 10. — 2 Apoc., 4.

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société des habitants du ciel; unie pour jamais aux choeurs des anges, associée aux archanges, vous ne cessez de vous écrier avec une ardeur infatigable : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu tout-puissant. »

Elle est cette reine que le Psalmiste a chantée quand il dit : « La reine s'est tenue à votre droite, revêtue d'un habit d'or, environnée de ses divers ornements (1). » Ceux-là pourront la suivre avec confiance en son royaume, qui se seront efforcés de la servir fidèlement sur la terre. C'est ce qui a fait dire à saint Bernard : « Notre reine nous a précédés; elle nous a précédés, et son entrée a été si glorieuse que ses serviteurs peuvent avec confiance élever la voix vers leur souveraine et lui crier : « Attirez nous à votre suite (2). »

Voyez encore, dans cette entrée de notre reine, quelle est la puissance du cortége qui l'environne ; car il est dit qu'elle avait une suite nombreuse, et cette suite qui accompagne Marie à son entrée dans la Jérusalem céleste, c'est une multitude innombrable d'anges pleins de puissance. Aussi saint Jérôme s'écrie-t-il : « Nous lisons que souvent les anges ont assisté à la mort et aux funérailles de quelques saints, et

qu'ils ont accompagné jusqu'au ciel, au milieu des hymnes et des cantiques, les âmes des élus; combien plus devons-nous croire que tous les rangs de la milice céleste se sont empressés d'accourir au-devant de la Mère de Dieu , de l'environner d'une

1 Ps., 44. — 2 Serm. 1, de Assumpt.

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manière éclatante, et de la conduire, avec des chants de louange et de jubilation, au trône qui lui avait été préparé avant le commencement du monde (1) ? »

Enfin reconnaissez en Marie l'abondance des mérites dans cet appareil de présents inestimables. Car elle apporte avec elle, en une valeur infinie, l'or de l'amour de Dieu et du prochain, les pierres précieuses des vertus et des dons, les aromates des bonnes couvres et des saints exemples. Et ce que je dis des trésors de Marie n'est rien en comparaison de ce que saint Bernard exprime , en s'adressant à elle-même : « En vos mains, lui dit-il , sont tous les trésors des

miséricordes du Seigneur. Que votre main ne cesse donc pas de les répandre, car votre gloire ne diminue point, elle augmente au contraire, lorsque les pécheurs parviennent au pardon, lorsque les justes prennent possession de la gloire. » La Mère du Seigneur est donc entrée dans la gloire, comme la reine des cieux ; elle y est entrée environnée d'un cortége innombrable d'anges, et riche de mérites infinis.

Enfin considérez, en dernier lieu, mon frère, comment Marie a surpassé tous les saints par la surabondance de ses mérites et des récompenses infinies qu'elle reçut, selon cette parole du Psaume : « Beaucoup de filles ont amassé des richesses, mais vous les avez toutes surpassées (2). » Vous avez surpassé assurément en votre nature, ô Marie, toutes les filles,

1 Epist. 10. — 2 Prov., 31.

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toutes les âmes, toutes les intelligences angéliques; vous les avez surpassées en grâce ; vous les surpassez en gloire.

Je dis donc que Marie a surpassé en sa nature toutes les filles des hommes sans exception, puisque , contrairement aux lois de la nature, elle a conçu étant vierge , elle a enfanté demeurant vierge , selon cette parole du Prophète : « Voici qu'une vierge concevra et qu'elle mettra au monde un fils (1). » Et non-seulement elle les a surpassées en ce que, demeurant vierge, elle est devenue mère, mais encore en ce que le fruit de son sein est le Fils de Dieu. C'est pourquoi saint Jérôme a dit : « Ce que la nature n'a point eu en sa puissance , ce que l'usage n'avait point appris, ce que la raison avait ignoré, ce que l'esprit humain ne comprend point, ce qui remplit le ciel d'étonnement et la terre de stupeur, l'archange Gabriel l'annonce à Marie de la part de Dieu, et Jésus-Christ l'accomplit (2).»

Marie a surpassé en grâce toutes les âmes des saints, car non-seulement elle fut pleine de grâce, mais elle en fut remplie outre mesure. En effet, l'Ange, après lui avoir dit : « Je vous salue, pleine de grâce, ajouta : Le Saint-Esprit surviendra en vous. Si déjà elle était pleine de grâce, tout ce que le Saint-Esprit lui en apporta par sa présence l'en a donc remplie outre-mesure et sans limites. C'est pourquoi saint Bernard a dit : « L'Esprit-Saint venant en elle la trouva pleine de grâce pour elle-même , mais à son arrivée il lui

1 Is., 7 — 2 Epist. 10.

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en donna à cause de nous une surabondance qui déborda de toutes parts (1). »

Enfin Marie a surpassé en gloire toutes les intelligences angéliques, car elle est ce trône de saphir qu'Ezéchiel a vu élevé au-dessus du firmament des anges. C'est ce qui a fait dire à saint Bernard : « Marie s'est élevée au-dessus des hommes, elle s'est élevée jusqu'auprès des anges, ou plutôt elle est montée plus haut encore, et elle a surpassé toute créature céleste (2). »

Ainsi, mes bien-aimés, Marie a fait son apparition, elle s'est avancée, elle est entrée, et elle s'est placée au-dessus de tout. Elle a fait , dis-je, son apparition, en naissant à la vie de ceux qui pleurent; elle s'est avancée, en croissant en grâce et en faveur auprès de Dieu; elle est entrée, en prenant possession du royaume des cieux , et elle s'est placée au-dessus de tous , en surpassant en gloire tous les bienheureux. Ainsi, ô très-douce Vierge Marie, le Seigneur est vraiment avec vous comme le soleil avec l'aurore qui le prévient, comme la fleur avec la tige qui lui donne le jour, comme un roi avec une reine qui fait son entrée triomphale. O aurore pleine de suavité, faites donc qu'avec nous soit le soleil de justice; tige très-élevée, faites qu'avec nous soit la fleur de la grâce ; reine très-puissante, faites qu'avec nous soit le roi de gloire , Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ainsi soit-il.

1 Serm. 2, in Assumpt. — 2 Serm. in Nat. Virg.

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LEÇON XIV. Comment Marie est bénie à cause de la plénitude de la grâce qui est en elle, à cause de la grandeur de son Fils, à cause de l'étendue de sa miséricorde, et à cause de la magnificence de sa gloire.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes. — Nous avons vu plus haut comment Marie, à cause de l'innocence très-pure de sa vie , est saluée avec justice d'un salut de bénédiction. Nous avons montré comment, par l'abondance extraordinaire de grâce qu'elle possédait , elle fut appelée pleine de grâce. Enfin nous avons admiré comment, par la présence toute spéciale de Dieu en elle , il est dit que le Seigneur était avec elle. Il nous reste maintenant à faire voir comment, par le respect plein d'amour qui s'attache à sa personne , elle est proclamée bénie entre toutes les femmes.

Le glorieux archange Gabriel , adressant à l'illustre Marie une salutation si honorable, y met le comble d'une manière vraiment digne en y ajoutant cette bénédiction : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, c'est-à-dire par-dessus toutes les femmes. Par ces paroles , par cette bénédiction se trouve détruit tout ce qui s'était répandu sur nous de malédiction par Eve. Que Gabriel s'écrie donc : « Vous êtes bénie entre toutes

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les femmes; bénie, dis-je , à cause de la plénitude de la grâce que nous vénérons en vous; bénie par l'abondance de miséricorde que nous recevons par vous; bénie par la grandeur de la personne qui se fait chair en vous; bénie enfin pour la gloire éclatante dont le Seigneur s'est fait prodigue envers vous.

Considérez d'abord , mes bien-aimés , comment Marie est véritablement bénie pour la plénitude de la grâce que nous vénérons en elle, comme nous le montre parfaitement bien l'ange Gabriel, quand il dit : « Je vous salue, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes. » Vous êtes bénie parce que vous êtes remplie de grâce. Vous avez trouvé grâce auprès du Seigneur, et c'est pourquoi vous êtes bénie en sa présence. Aussi saint Bernard a-t-il très-bien dit de cette bénédiction : « Par vous nous avons accès auprès de votre Fils, ô bénie entre toutes les femmes, vous à qui nous devons d'avoir recouvré la grâce, source de la vie, mère du salut (1). » Vous êtes bénie à cause de la grâce qui est en vous ; vous êtes bénie, dis-je, à cause de la grâce de votre coeur, de la grâce de votre bouche, de la grâce de vos bonnes oeuvres. Oui , vous êtes bénie en votre coeur par la grâce des dons qu'il reçut ; vous êtes bénie en votre bouche par la grâce qui découla de vos lèvres; vous êtes bénie en vos oeuvres par la grâce de vos saintes actions.

Marie fut vraiment bénie pour la grâce de son coeur, à cause des dons admirables qui le remplirent,

1 Serm. 2, in Adv.

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car ce coeur abondait en délices comme le jardin de Dieu, en sorte qu'on peut entendre de cette bénédiction ce qui est dit en l'Ecclésiastique : « La grâce est comme un jardin délicieux et béni du ciel, (1)» et qui produit les fruits de toutes sortes de vertus, ajoute la Glose. Et l'Apôtre a dit de ces heureuses bénédictions de grâces et de vertus : « C'est Dieu qui nous a comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour le ciel (2). » Si donc la grâce, en répandant la bénédiction des vertus, rend l'âme de l'homme délicieuse comme un jardin chéri de Dieu , combien plus délicieuse et agréable à Dieu sera. l'âme de Marie, qui a été bénie de tous les dons de l'Esprit-Saint? Et non-seulement la Vierge fut pour Dieu un lieu de délices en son âme , mais encore en son sein , qui a produit l'arbre de vie, Jésus-Christ. C'est pourquoi saint Bernard a dit : « Vous êtes vraiment le paradis de Dieu, car vous avez donné au monde l'arbre de vie ; et celui qui s'en nourrira vivra éternellement (3). » Hélas.! combien éloigné de cette bénédiction de Marie est celui dont l'âme n'est point un paradis de Dieu par la bénédiction de la grâce, mais une sentine du démon par la malédiction du péché ! Il en est de lui selon qu'il est dit dans le Psaume : « Il a aimé la malédiction, et est elle se répandra sur lui; il n'a point voulu de la bénédiction, et elle s'éloignera de lui (4). »

Et ce n'est pas seulement pour les dons abondants de la grâce dont son coeur fut rempli , que Marie est

1 Eccl., 40. — 2 Ephes., 1 . — 3

In der. Virg. — 4 Ps. 108.

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bénie , mais encore à cause de la grâce de ses lèvres, selon cette parole du psaume : « La grâce est répandue sur vos lèvres; c'est pourquoi Dieu vous a béni de toute éternité (1). » Quelle grâce, en effet , découlait des lèvres de Marie dans ses saintes prières ! quelle grâce dans ses entretiens toujours pleins d'utilité ! quelle grâce auprès des hommes ! quelle grâce auprès des anges ! quelle grâce auprès du Seigneur ! Aussi Dieu écoutait-il avec joie les paroles sorties de sa bouche. C'est ce qui fait dire à saint Bernard, parlant à Marie : « Celui à qui vous fûtes agréable par votre silence , trouve aujourd'hui une joie plus grande encore dans vos paroles. Voilà pourquoi il vous crie du haut du ciel : O la plus belle d'entre toutes les femmes, faites-moi entendre votre voix (2). » Combien amoureuses de la vérité, combien sincères furent les lèvres de Marie ! C'est pour cela que le Seigneur a répandu sur elle sa bénédiction éternelle. Hélas! combien sont éloignés de cette bénédiction ceux dont lèvres n'ont aucune ressemblance avec les lèvres de Marie ! La grâce ne couvre pas les lèvres de pareils hommes ; mais la perversité les environne de confusion. Aussi , loin de mériter les bénédictions de Dieu, ils en seront maudits pour l'éternité.

Enfin, mes bien-aimés, Marie n'est pas bénie seulement et pour la grâce de son coeur et pour la grâce qui découle de ses lèvres , mais encore pour la grâce des saintes oeuvres de sa vie ; et nous pouvons entendre de cette bénédiction ce que dit Jérémie : « Que le

1 Eccl., 40. — 2 Hom. 4, sup. missus est.

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Seigneur vous bénisse, vous qui êtes la beauté de la justice et la montagne de sainteté (1). » Cette montagne sainte, c'est Marie, qui est nommée justement une montagne à cause de l'excellence de ses mérites, de l'élévation de sa conduite et de toutes ses actions. Elle est cette montagne d'où il est dit dans Daniel : « Qu'une pierre s'est détachée sans aucun secours humain (2), » ce qui eut lieu quand Jésus-Christ naquit de Marie demeurée vierge. La beauté de cette montagne, la beauté , dis-je , de la justice , c'est l'éclat de la vie et des actions de Marie, éclat qui fut tel qu'il a pu être dit avec vérité de cette Vierge : « Vous êtes toute belle, ô ma bien-aimée, et il n'y a point de tache en vous (3). » En effet , elle est belle en sa vie, belle en la régularité sévère de ses actes, elle est belle tout entière et sans réserve. Et comment est-elle toute belle? Ecoutez saint Jérôme qui vous dit : « Tout ce qui s'est accompli en Marie est pureté et simplicité, tout est grâce et vérité, tout est miséricorde et justice, car tout est l'oeuvre du ciel. » Aussi le Seigneur a répandu sa bénédiction sur cette beauté de Marie. Mais combien éloigné de cette bénédiction est celui qui est dans ses oeuvres tel que, loin de mériter qu'il lui soit dit comme à la Vierge Que le Seigneur vous bénisse, ô beauté de la. justice! » il mériterait plutôt d'entendre ces paroles : « Que le Seigneur répande sur vous sa malédiction , ô turpitude d'injustice! » Oh ! combien elle sera terrible cette malédiction lorsque le juge s'écriera

1 Jér., 31. — 2 Dan., 2. — 3 Cant., 4.

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« Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel ! » O très-aimable Marie ! nous l'avons vu, vous êtes bénie à cause de la plénitude de la grâce qui est en vous; bénie, dis-je, à cause de la grâce de votre conscience et des bienfaits du ciel; bénie à cause de la grâce répandue en vos paroles et sur vos lèvres; bénie à cause de votre vie et de vos saintes actions.

Voyez , en second lieu , mes bien-aimés, comment Marie est véritablement bénie à cause de la grandeur de son Fils béni, à cause du fruit béni de son sein. Elle est justement bénie, la terre qui produit un fruit si riche en bénédictions. C'est pourquoi le Prophète a dit : « O Seigneur! vous avez béni votre terre (1). » Cette terre, c'est Marie, dont il est dit dans le même psaume : « La vérité a pris naissance de la terre. » La vérité , c'est Jésus-Christ qui a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie (2). » Cette terre est donc bénie à cause du fruit de bénédiction qu'elle porte; Marie est bénie à cause de son fruit béni. C'est pour cela que saint Bernard s'écrie : « Ce n'est point parce que vous êtes bénie que le fruit de votre sein est béni, mais c'est parce qu'il vous a prévenu lui-même par les bénédictions de sa tendresse que nous vous proclamons bénie (3). » C'est donc à cause de son tendre Fils que Marie est bénie. Or, elle est bénie du Seigneur, de l'Ange et de l'homme. A cause de celui dont elle devient mère, elle est, dis-je, bénie du Seigneur, qui opère en elle cette bénédiction , bénie

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