Œuvres spirituelles (page 21)
1 Eccl., 24. — Serm. 9, de Temp.
197
à sa suite et qui lui crie : « Entraînez-moi après vous, nous courrons après l'odeur de vos parfums (1). » Hélas! nous ne courons pas, infortunés que nous sommes; c'est à peine si nous nous traînons. N'est-ce pas un signe que l'odeur de ce fruit n'arrive que faiblement jusqu'à nous. Puissions-nous avoir la finesse des sens d'Isaac qui , bien qu'éloigné par les siècles, pressentit cependant ce parfum, au témoignage de saint Bernard , qui nous dit : « Isaac goûtait le parfum de ce fruit embaumé, lorsqu'il s'écriait : Voilà que l'odeur de mon fils est comme l'odeur d'un champ que le Seigneur a béni (2). »
Mais, ô mes bien-aimés, ce fruit n'est pas seulement délicieux par l'odeur qu'il exhale, il est plus délicieux encore par son éclat et sa beauté. Remarquez bien ce qui en est dit dans le Lévitique : « Vous prendrez au premier jour du fruit de l'arbre le plus beau (3). » Si c'est de l'arbre le plus beau que nous devons prendre le fruit, cet arbre assurément sera Marie , qui est belle par les feuilles que ses lèvres ont produites , plus belle par les fleurs de son coeur, et d'une beauté sans égale par le fruit très-beau de son sein. Ce qui fait dire à saint Bernard : « Si le fruit de mort fut non-seulement suave au goût, mais encore, selon le témoignage de l'Ecriture, délectable à la vue, combien plus devons-nous espérer de trouver une beauté vivifiante en ce fruit de vie, ce fruit, dis-je, que les anges désirent contempler incessamment (4)? » Oui il est beau ce fruit,
1 Cant. 1. — 2 Hom. 3. sup. mis. — 3 Lev., 23.— Ubi supr.
198
beau dune beauté qui l'emporte sur celle de tous les enfants des hommes; et si nous voulons le connaître plus amplement, reportons-nous à l'arbre qui l'a porté, revenons à Marie, sa très-illustre Mère, et redisons-lui cette parole des Cantiques : « Quel est votre bien-aimé, ô la plus belle d'entre les femmes? » Et aussitôt nous l'entendrons nous répondre : « Mon Bien-aimé se distingue entre tous par sa blancheur et par sa rougeur; il est choisi entre mille; il est la splendeur de la lumière éternelle (1). » Il est éclatant de blancheur par sa divinité, de rougeur par son humanité; de blancheur par sa vie sainte, de rougeur par sa Passion. Telle est la beauté de ce fruit. Aussi saint Augustin s'écrie-t-il en parlant de lui : « Il est
brillant de beauté dans les cieux, brillant de beauté sur la terre : « il est beau dans le Père, alors qu'il est son Verbe; il est beau en sa Mère, alors qu'il est homme et le Verbe le Dieu en même temps (2). »
Ce n'est pas seulement par le fruit de son sein que cet arbre est éclatant de beauté; il l'est encore par les fruits de son esprit, ces fruits dont l'Apôtre, écrivant aux Galates , a dit : « Le fruit de l'Esprit est la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la mansuétude, la foi , la modestie, la continence, la chasteté (3). »
Mais ce n'est point assez que ce fruit soit délicieux par son odeur, plus délicieux par sa beauté; il surpasse toutes délices par sa saveur. C'est ce qu'avait éprouvé cette âme sainte qui s'écriait dans les
1 Cant. 5.- Hebr., 1. — 2 Serm., de Temp., 15. — 3
Galat., 5.
199
Cantiques : « Je me suis reposée à l'ombre de celui que j'avais désiré, et son fruit est doux à ma bouche (1). » Qu'y a-t-il d'étonnant que ce fruit ait tant de douceur, puisqu'il est si élevé? Aussi saint Bernard a-t-il dit : « Il est d'autant plus doux qu'il est plus élevé. » Vous avez donc seul une douceur parfaite puisque seul vous possédez la hauteur suprême. Mais comment le Très-Haut est-il le fruit d'un arbre si petit? Je ré-ponds que Marie est bien sûrement l'arbre qui a produit un tel fruit. Elle est très-haute aussi , et en même temps très-petite : elle est très-haute par sa dignité; elle est très-petite par son humilité; elle est très-haute aux yeux du Seigneur ; elle est très-petite à ses propres yeux; et, bien qu'elle soit petite de cette sorte, cela n'empêche en aucune manière que son fruit ne soit d'une douceur exquise. C'est pour cela qu'il est dit dans l'Ecclésiastique : « L'abeille est petite entre les animaux qui volent; et néanmoins son fruit l'emporte sur ce qu'il y a de plus doux (2) . » Le fruit du sein de Marie est donc surabondant en délices pour l'odorat , pour la vue et le goût , et ainsi il est véritablement béni. C'est pourquoi saint Bernard, s'exprimant sur ces mots : « Le fruit de votre sein est béni, a dit : « Il est béni pour son parfum , béni pour sa saveur , béni pour sa beauté (3). »
Considérons, en troisième lieu , comment ce fruit du sein virginal est un fruit de vertu. Cette vertu se fait sentir en ce qu'il sauve ceux qui avaient péri , en ce qu'il multiplie ceux qui doivent être sauvés .
1 Cant., 2. — 2 Eccl., 11. — 3
Hom. 5, sup. mis
200
et en ce qu'il conserve ceux dont il a ainsi accrû le nombre.
Je dis donc, mes bien-aimés, que ce fruit béni est puissant à sauver et qua c'est pour cela qu'il est appelé un fruit de salut, car il est dit dans l'Ecclésiastique : « La crainte du Seigneur est la couronne de la sagesse; elle remplit la paix et le fruit du salut (1). » Or, qu'est-ce que l'écrivain sacré appelle ici la paix et le fruit? Celui qui est le fruit de notre salut, celui qui est notre paix, Jésus-Christ, qui a réuni ce qui était disjoint en un seul tout. La crainte du Seigneur a rempli ce fruit, elle a rempli cette paix selon qu'il est dit dans Isaïe : « L'esprit de la crainte du Seigneur l'a rempli (2). » C'est justement qu'il est nommé le fruit du salut, puisque sans lui il n'y a pour nous aucun salut, ainsi qu'il est écrit : « Il n'est point de salut en aucun autre (3); » et ainsi que le dit encore saint Anselme : « Il n'est point de salut, ô Vierge ! hors de celui dont vous êtes la Mère. » Vous êtes donc, ô Marie ! vraiment l'arbre du salut, vous qui avez donné à la terre le fruit du salut. Saint Bernard s'écrie aussi à ce sujet : « O plante véritablement céleste, plus précieuse, plus sainte que toutes les plantes ! ô véritable arbre de vie qui seul a été digne de porter le fruit de vie (4) ! » Mais , hélas ! beaucoup font de ce fruit de justice et de salut un fruit de mort; beaucoup changent en une absinthe éternelle ce fruit si plein de délices, selon qu'il est dit
4. — 4 Serm., 2, de Adv.
201
dans Amos : « Vous avez changé en amertume le jugement et en absinthe le fruit de la justice (1). »
Mais ce n'est pas seulement par son efficacité à opérer le salut, que ce fruit est un fruit de vertu; il l'est encore par sa puissance à multiplier. Nous pouvons en ce sens prendre en bonne part cette parole du psaume : « Ils se sont multipliés par l'abondance de leur froment, de leur vin et de leur huile (2) , et rapporter le froment au corps de Jésus-Christ, l'huile à son Lime, le vin à sa divinité. Ou bien encore le froment représentera le sacrement du corps du Sauveur ; le vin , celui de son sang, et l'huile, l'onction de l'Esprit-Saint. Je dis donc que c'est par ce fruit que les enfants se sont multipliés en l'Eglise et que l'Eglise s'est étendue parmi ses enfants. Car tous les enfants que l'Eglise porte en son sein sont l'héritage et la récompense du fruit du sein de Marie, ainsi qu'il est écrit : « L'héritage du Seigneur, ce sont ses enfants; ils sont la récompense de celui qui est le fruit du sein (3). » Saint Jérôme dit aussi à ce sujet (4) : « Le Seigneur est né de la Vierge, il est devenu le fruit de son sein, et l'humanité qu'il en a prise a eu pour récompense les nations appelées à compter parmi ses enfants et qui sont devenues son héritage. »
Enfin ce fruit béni est non-seulement puissant à sauver, plus puissant à multiplier; mais il est doué d'une vertu plus grande encore pour conserver. C'est de ce fruit que nous pouvons entendre cette parole
1 Amos., 6. — 2 Ps. 4. — 3 Ps. 126. — 4 Hier., in Ps.
126.
202
des Proverbes : « Le fruit du juste est un arbre de vie (1). » De même que l'arbre de vie placé au milieu du paradis terrestre avait la vertu de conserver la vie à l'homme, ainsi le fruit du sein de Marie, qui est l'arbre de vie, le fruit de vie, conserve la vie de la grâce au milieu du paradis de l'Eglise , et la vie de la gloire au milieu du paradis de la céleste patrie. Il conserve la vie de la grâce contre la corruption du péché, et la vie de la gloire contre l'atteinte de toute misère, en sorte que nous recouvrons en ce fruit de Marie ce que nous avons perdu dans le fruit d'Adam et d'Eve , ainsi que le remarque le vénérable Bède en ces paroles : « C'est là le fruit béni de ce sein, par qui nous retrouvons le fruit et le germe de l'incorruptibilité dans les champs de l'héritage céleste, que nous avions perdu en Adam (2).» Que béni soit donc le fruit de Marie qui a montré sa vertu en donnant le salut à nos âmes, en multipliant ses élus en tous lieux, et en conservant pour l'éternité ceux qu'il avait ainsi appelés à la vie.
Enfin considérons, en dernier lieu, comment le fruit du sein virginal a été un fruit vraiment abondant. En effet, cette abondance est telle qu'elle peut satisfaire pleinement l'âme , suffire à tous les besoins, et que jamais elle ne saurait s'affaiblir. Dans le premier cas , ce fruit est simplement abondant ; dans le second, plus abondant ; dans le troisième, son abondance surpasse toute limite.
Je dis donc, mes bien-aimés , que ce fruit béni est
1 Prov., 11. — 2 Hom. in Deip.
203
si abondant qu'il peut rassasier avec plénitude rame raisonnable, que le monde entier ne saurait contenter, que toute créature laissera toujours vide. C'est pour cela qu'il est écrit : « La terre sera rassasiée du fruit de vos oeuvres (1) . » Ce fruit de vos oeuvres, ô Seigneur ! c'est le fruit du sein de Marie. C'est le fruit de vos oeuvres, et non le fruit de l'homme; le fruit de vos oeuvres, et non le fruit d'un mortel. C'est à vous qu'appartient la sanctification d'une Vierge aussi illustre , à vous la mission de Gabriel , à vous l'intervention de l'Esprit-Saint, à vous l'union de la chair et du Verbe. Et Jésus est le fruit de telles oeuvres, car c'est d'elles qu'il est sorti comme d'autant de fleurs. Aussi est-ce à Nazareth , qui veut dire une fleur, que ces fleurs ont apparu, ce qui fait dire à saint Bernard : « C'est à Nazareth qu'il est dit que le Christ doit apparaître , parce que c'est de la fleur qu'on espère voir sortir le fruit (2). » La terre qui est rassasiée de ce fruit, c'est l'âme humaine qui, semblable à la terre, est toujours productive de fleurs précieuses ou d'herbes inutiles, c'est-à-dire de pensées diverses, de désirs différents. Cette terre, dis je, a été rassasiée par le fruit du sein de Marie, ainsi qu'il est écrit : « Je serai rassasié lorsque votre gloire sera manifestée (3). » Et maintenant, qu'y a-t-il d'étonnant que ceux qui jouissent de ce fruit dans la gloire, en soient pleinement rassasiés, puisque, dans ce lieu de misère, la foi en lui satisfait nos besoins? C'est ce qui fait s'écrier à Cassiodore : « Oh ! qu'il est admirable
1 Ps. 103.— 2 Hom. 3, sup. mis. — 3 Ps. 16.
204
ce fruit qui a rassasié le genre humain par une foi pleine de douceur (1) ! » Aussi l'on ne saurait sans péché refuser d'y goûter. Comprenez donc combien il est abondant ce fruit qui remplit une âme que le monde entier ne saurait satisfaire.
Cependant, mes bien-aimés, ce n'est pas seulement par ce contentement parfait qu'il donne aux besoins insatiables de l'âme, que ce fruit de bénédiction nous montre son abondance; il nous la révèle encore plus en ce qu'il peut suffire pleinement à la multitude entière de tous ceux qui arriveront au salut. Il est le fruit de cet arbre glorieux dont il est écrit : Son fruit est si considérable qu'il peut suffire à la nourriture de tous (2), de tous ceux , sans aucun doute, qui vivent, s'endorment et ressusciteront dans le Seigneur. C'est ce que nous pouvons trouver très-bien indiqué dans le Lévitique , où nous lisons : « Je vous donnerai ma bénédiction la sixième année, et elle portera le fruit de trois années (3). » La sixième année désigne le sixième âge du monde , la septième marque l'âge suivant, et la huitième celui qui vient ensuite. Cette sixième année est l'année de plénitude, selon cette parole de l'Apôtre : « Quand la plénitude du temps fut accomplie, Dieu envoya son Fils (4). » C'est cette année qui a produit un fruit qui est le Fils de Dieu, fruit si abondant que, par lui, ceux qui vivront durant cette année, ceux qui se reposeront la septième et ressusciteront à la huitième, posséderont toutes les richesses nécessaires à leurs âmes.
1 Cas., in Ps. 1. — 2 Dan., 4. — 3 Lev., 25. — 4
Gal., 4.
205
Ce fruit suffit donc à la multitude entière de nos Mmes, de même que Dieu suffit à l'universalité de ses créatures. Et ce fruit, c'est le fruit du sein de Marie, selon ce que dit saint Augustin : « Cette Vierge a été prévenue et remplie d'une grâce si singulière, qu'elle a eu pour fruit de son sein celui que dès le commencement toute créature a reconnu pour son Seigneur. »
Enfin, mes bien-aimés, ce fruit béni qui nous a été donné, n'est pas seulement abondant en ce qu'il suffit aux besoins de l'âme , plus abondant en ce qu'il satisfait pleinement à l'universalité des âmes , il l'est par-dessus tout en ce que, rassasiant les âmes et les anges, il ne saurait jamais diminuer; selon cette parole d'Ezéchiel : « Son fruit ne manquera pas (1) . » O abondance infinie ! abondance qui ne peut s' épuiser ! Non, il ne s'épuisera point ce fruit durant l'éternité, puisque la bénédiction qu'il a reçue pour toujours est une bénédiction d'une abondance inépuisable , selon ce que dit saint Bernard : « Béni soit le fruit de votre sein qui est béni pour l'éternité (2). »
Ainsi ce fruit est donc un fruit abondant , en rassasiant parfaitement l'âme; plus abondant, alors qu'il suffit à tous ceux qui sont dans le besoin , et d'une abondance à jamais intarissable, puisqu'il satisfera sans s'épuiser durant l'éternité aux désirs de ses élus.
Vous voyez maintenant , ô vous qui lisez ces choses ! vous comprenez , vous qui m'entendez , combien généreux, combien puissant, combien délicieux,
1 Ezech., 47. — 2 Hom. 2 , sup. mis.
206
combien abondant est ce fruit béni du sein de Marie. Vous voyez que c'est un fruit généreux , en ce qu'il est sorti d'un sein royal; plus généreux, en ce qu'il est né d'un sein virginal, et généreux par-dessus tout, en ce qu'il est le fruit du sein du Père éternel. Vous voyez encore qu'il est délicieux par son parfum, plus délicieux par sa beauté, et qu'il renferme des délices ineffables en sa saveur. Vous comprenez en même temps qu'il est puissant lorsqu'il guérit, plus puissant lorsqu'il multiplie, et puissant par-dessus tout lorsqu'il conserve. Enfin , vous connaissez qu'il est abondant en ce qu'il rassasie , plus abondant en ce qu'il suffit à tous , et d'une abondance infinie en ce qu'il dure éternellement. Ces douze qualités de ce fruit peuvent être représentées par ces douze fruits dont il est parlé dans l'Apocalypse lorsqu'il est dit : « Que l'ange montra à Jean l'arbre de vie chargé de douze fruits (1). » Et parce que ce fruit est un fruit de vie, parce que cet arbre de vie a été produit pour donner la vie à tous les hommes, c'est avec raison que le Prophète excite tout homme à louer l'auteur d'un tel fruit, lorsqu'il dit : « Que les peuples vous louent, ô Dieu ! que les peuples vous louent, car la terre a donné son fruit (2). » Et maintenant, ô Mère bénie ! faites que nous en jouissions durant l'éternité. Par ce même fruit, Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ainsi soit-il.
1 Apoc., 22. — 2 Ps. 66.
207
LEÇON XVII. A qui appartient le fruit de la bienheureuse Marie, et à qui il est dû.
Le fruit de votre sein est béni. — Nous avons considéré rapidement quel est le fruit du sein de Marie, quelle est sa grandeur ; voyons maintenant à qui il appartient et à qui il est dû. Ce fruit n'est pas seulement un fruit du sein, c'est un fruit de l'esprit. En tant qu'il est un fruit du sein, il appartient seulement à Marie; mais, en tant qu'il est un fruit de l'esprit, il est le fruit de toute âme fidèle. Il est un fruit du sein par la chair; il est un fruit de l'esprit par la foi. C'est ce qui a fait dire à saint Ambroise : « Si selon la chair , Jésus-Christ n'a qu'une Mère, selon l'esprit il est le fruit de tous (1). » Car toute âme conçoit le Verbe de Dieu , pourvu qu'elle se conserve immaculée et exempte de tout vice. Il faut donc, selon ce docteur, que l'âme qui veut porter ce fruit en elle-même se tienne à l'abri du péché. En effet, Jésus-Christ n'est point le fruit de l'âme vicieuse, mais bien de l'âme en qui réside la vertu; il n'est point le fruit de l'âme soumise aux sept péchés capitaux, mais de l'âme qui combat contre ces sept vices. Il est donc le fruit de ceux qui opposent l'humilité à l'orgueil, l'amour à l'envie, la douceur à la colère,
1 In Luc., 1. 2.
208
le travail à la paresse, la libéralité à l'avarice, l'abstinence à la gourmandise, la continence à la luxure.
Et d'abord, mes bien-aimés, voyons comment ce fruit béni est le fruit de ceux qui opposent l'humilité à l'orgueil. Nous pouvons appliquer ici ce qui est dit au livre des Rois : « Tout ce qui restera de la maison de Juda jettera ses racines en bas, et poussera son fruit en haut (1). » C'est de la maison de Juda que fut la bienheureuse Marie, de la maison de Juda, qu'est toute âme fidèle. L'une en était corporellement , l'autre en est spirituellement. Celle-là en était par la chair , celle-ci en est par la foi. Ainsi ce n'est pas seulement Marie, mais tout fidèle désireux de pousser son fruit en haut qui doit jeter ses racines en bas. Or, cette racine qui s'abaisse , c'est l'humilité qui, semblable à une racine, tend toujours vers les lieux les plus bas. Plus l'arbre soutenu par cette racine bienheureuse est élevé, plus celle-ci doit être profonde, selon cette parole de l'Ecclésiastique : « Plus vous êtes grand, plus humiliez-vous en toute chose, et vous trouverez grâce devant Dieu (2). » S'il en était autrement, si la racine de l'humilité qui soutient l'arbre ne s'était fortifiée en s'enfonçant profondément, plus il serait élevé, plus il serait exposé à être renversé promptement par le souffle de l'orgueil. Pesons donc combien a dû être profonde la racine de cette tige qui a pris un accroissement tel qu'elle mérita de porter un fruit plus sublime que les anges, un fruit dont saint Ambroise a dit : « Ce fruit est la
1 IV. Reg., 19. — 2 Eccl., 3.
209
fleur même sortie de la racine, » et dont le Prophète Isaïe avait dit aussi auparavant : « Il sortira un rejeton de la tige de Jessé, et une fleur naîtra de sa racine (1). » Ainsi toute âme qui jettera en bas cette racine de l'humilité, portera ce fruit en haut. Elle l'y portera par une intelligence élevée, par une volonté généreuse, par la contemplation, par l'amour. Ce fruit béni appartient donc à ceux qui sont humbles ; et si Marie en a été digne par-dessus tous les hommes, c'est que par-dessus tous elle s'était enracinée dans l'humilité. C'est pour cela que saint Bernard s'écrie : « O Vierge, tige sublime! à quelle élévation , à quelle sainte hauteur êtes-vous montée ! vous avez atteint jusqu'au trône de la majesté suprême , parce que la racine de votre humilité a pénétré jusqu'aux lieux les plus bas (2). »
Voyons maintenant comment ce fruit appartient à ceux qui se tiennent à l'abri de l'envie par l'amour de Dieu et la charité du prochain. Nous pouvons appliquer à ce sujet ce passage du psaume : « L'héritage du Seigneur, ce sont ses enfants : ils sont la récompense de celui qui est le fruit du sein (3). » Ce que saint Ambroise expliquant, dit : « L'héritage du Seigneur, ce sont ses enfants, et ils sont la récompense de ce fruit qui est sorti du sein de Marie (4). » Ils sont donc nombreux ces enfants, la récompense du Fils unique, qui est le fruit d'un sein béni. Mais où et quand a-t-il mérité une semblable récompense? Il l'a méritée en naissant dans une étable, en demeurant couché dans
1 Is., 11 .— 2 Serm. 2, de Adv. — 3
Ps. 126.— 4 In Luc., lib. 2.
210
la crèche, en souffrant la circoncision; il l'a méritée en enseignant, en opérant les oeuvres de notre salut, en mourant; il l'a méritée, dis-je, en se faisant notre serviteur durant l'espace de trente-trois ans. C'est pour cela qu'il exige cette récompense en toute justice, lorsqu'il dit : « Si j'ai bien fait en votre présence, donnez-moi la récompense qui m'est due (1). »
Et ce ne sont pas seulement ses enfants qui sont la récompense de celui qui est le fruit du sein; le le fruit même de ce sein très-pur se fait aussi la récompense de chacun de ceux qu'il a adoptés. Mais qui compterons-nous parmi ses enfants? Ecoutez : « Il est d'un fils d'aimer son père, et d'un père d'aimer ses enfants. Ceux-là donc sont les enfants de Dieu et les enfants de son Eglise, qui aiment Dieu et le prochain, C'est pourquoi l'Apôtre écrit aux Ephésiens : « Soyez les imitateurs de Dieu, comme des enfants bien-aimés, et marchez dans l'amour (2). » Et dans saint Matthieu, il est dit : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre hère qui est dans les cieux (3). »
Voilà donc les enfants : ce sont ceux qui aiment Dieu et le prochain ; ils sont la récompense du fruit qui est béni , et il est également leur récompense. Ainsi ce fruit appartient à ceux qui aiment, et c'est pour cela que Marie en fut digne plus qu'aucune autre créature, car elle les surpassait toutes par la tendresse de sa charité. Aussi saint Augustin dit-il : « Qui pourra
1 Zach., 11. — 2 Ephes., 5. — Mat., 5.
211
douter que les entrailles de Marie n'aient été transformées en une effusion de charité, alors que la charité même, qui est Dieu, s'y est reposée corporellement durant neuf mois? »
Considérons encore comment le fruit béni de Marie est à ceux qui vainquent la colère par leur patience et leur douceur. Nous prendrons pour cet endroit ce qui est dit au livre de Job : « Soumettez-vous à lui et tenez-vous en paix, et ainsi vous recueillerez des fruits excellents (1). » Se soumettre et conserver la paix , voilà le partage de ceux qui sont doux et patients, et c'est par-là qu'ils arrivent à posséder des fruits excellents. Parmi ces fruits, il y en a deux qui l'emportent sur les autres : « l'un est de l'esprit; l'autre, c'est le fruit du sein. Ce fruit de l'esprit, c'est la charité, dont l'Apôtre a dit : « Les fruits de l'esprit sont la charité, la joie, la paix, la patience, l'humanité, la bonté, la persévérance, la douceur, la foi, la modestie, la continence, la chasteté (2). » Entre ces fruits énumérés en cet endroit, les uns sont bons, les autres meilleurs; mais le premier, qui est la charité, est bon par excellence, parce que c'est par lui, ainsi que le montre saint Augustin, que tous les autres sont bons.
Le fruit très-bon du sein, c'est Jésus-Christ. Ce fruit là est bon , qui a été sanctifié dès le sein de sa mère. Ainsi est bon le fruit du sein d'Elisabeth , meilleur le fruit du sein d'Anne, et d'une bonté sans limites le fruit du sein de Marie. Celui qui est bon ,
1 Job., 22. — 2 Gal., 5.
212
c'est Jean-Baptiste; celui qui est meilleur, Marie; et celui qui l'emporte sur tous les autres, Jésus. Considérez , ô mon frère, quel est ce dernier fruit, quelle terre l'a produit, et vous comprendrez sa suprême excellence. Ecoutez saint Jérôme, qui vous dit : « Ce fruit est celui qui est né vierge d'une Vierge, qui étant Seigneur a pris le jour d'une servante, qui étant Dieu a voulu descendre de l'homme, et être, comme le reste des hommes, le fils d'une mère. C'est le fruit produit par la terre (1). » Oh! que bienheureux sont ceux qui , au milieu des épreuves de toute sorte, conservent un esprit si patient, un coeur si soumis qu'ils méritent d'obtenir ce fruit de patience, ce fruit de paix dont parle l'Apôtre aux Hébreux, lorsqu'il dit : « Tout châtiment, lorsqu'on le reçoit, semble être un sujet de tristesse et non de joie; mais ensuite il fait recueillir dans une profonde paix le fruit de la justice à ceux qui auront été ainsi exercés (2) ! » Ce sont donc ceux qui ont une patience exercée qui possèdent ce fruit par excellence , selon cette parole du Seigneur : « Ils portent du fruit par la patience (2) . » Mais , comme ce fruit béni est la possession de ceux qui sont doux et patients, il s'ensuit que Marie, la plus douce des créatures, a été aussi la plus digne de l'avoir en partage. En effet, jamais dans ses regards, dans ses paroles, dans ses actions, elle ne montra le plus léger signe d'impatience. Jamais, dit saint Ambroise, on ne vit rien de dur dans le regard de Marie, rien d'inconvenant
1 In psal. 66. — 2 Hebr., 12. — Luc., 8.
213
en ses paroles, rien d'immodeste dans ses actions (1). »
Voyons à présent , mes bien-aimés, comment ce fruit de Marie appartient à ceux qui opposent à la paresse l'action et le travail. Il est dit dans la Sagesse: « Le fruit des bons travaux est glorieux (2).» C'est donc dans l'exercice du travail qu'il faut chercher ce fruit , ainsi que l'abeille y cherche son miel. C'est ce qui a fait dire à l'Ecclésiastique : « L'abeille est petite entre les animaux qui volent, et néanmoins son fruit l'emporte sur ce qu'il y a de plus doux (3). » Considérez donc, mon frère, comment l'abeille vole de jardin en jardin, d'arbre en arbre, de fleur en fleur, pour y recueillir son miel; ainsi volez sur les exemples des justes et surtout des saints par les méditations, les désirs et par le zèle à imiter leurs vertus. Volez de jardin en jardin, c'est-à-dire d'un état à un état. Volez d'arbre en arbre, c'est-à-dire d'un juste à un autre juste. Volez de fleur en fleur, c'est-à-dire d'une vertu à une autre vertu, d'un exemple à un autre exemple. Reposez-vous surtout sur cette fleur en laquelle vous trouverez tout le fruit du miel divin , sur cette fleur qui est à la fois et une fleur et un fruit, cette fleur dont saint Ambroise a dit : « La fleur de Marie, c'est Jésus-Christ, qui est comme le fruit d'un arbre excellent, et qui maintenant fructifie encore en nous afin d'aider le progrès de nos vertus (4). » Agissons donc, mes bien-aimés, afin d'obtenir un tel fruit , car c'est là véritablement le
1 De Virg., lib. 2. — 2 Sap.; 5. — 3
Eccl., 11. — 4 In Luc., 1. 2.
214
fruit glorieux des bons travaux. remarquez bien qu'il n'est pas appelé le fruit d'un travail quelconque, mais seulement des bons travaux, car il ne saurait être le profit de ces travaux dont il est dit dans la Sagesse : « Celui qui rejette la sagesse et qui méprise l'instruction est malheureux : l'espérance de ces personnes est vaine, leurs travaux sont sans fruit et leurs oeuvres inutiles (1). » Ce fruit béni est donc le partage de celui qui oppose à la paresse la pratique du bien. Et c'est pour cela qu'entre tous les hommes Marie a été digne de le posséder, car entre tous elle a vécu dans l'exercice le plus actif de tout ce qui est bien, ainsi que le montre Bède lorsque, sur ces paroles du cantique de la Vierge : Mon âme glorifie le Seigneur, il la fait dire elle-même : « J'offre en actions de grâces toutes les affections de mon âme; tout ce que j'ai de vie, tout ce que j'éprouve de sentiments, tout ce que j'ai d'intelligence à contempler la grandeur de Dieu, je le consacre tout entier à l'accomplissement de ses préceptes (2). »
Voyez, en cinquième lieu, comment ce fruit de Marie appartient à ceux qui opposent à l'avarice la libéralité, et surtout cette libéralité qui , par amour pour lui, le fait renoncer à tous les bien temporels, selon cette parole des Cantiques : « L'homme donne mille pièces d'argent pour obtenir son fruit (3) . » C'est-à-dire qu'il laisse tout, ajoute le Commentaire. Et la Glose dit encore : « Par le nombre mille, on entend la perfection, et par l'argent tout ce qui est temporel. »
1 Sap. 5. — 2 In Luc., 1. — 3 Cant., 8.
215
Celui-là donc qui, pour Jésus-Christ, abandonne parfaitement tout ce qui est terrestre, livre mille pièces d'argent pour obtenir ce fruit. Quant à celui qui ne voudra pas donner ces mille pièces en quittant tout à cause de lui, qu'au moins il fasse quelque sacrifice en venant en aide au pauvre , et qu'il devienne comme un olivier fertile en se couvrant des fruits de la miséricorde. Mais le fruit de miséricorde par excellence n'est autre que la miséricorde suprême elle-même, que Dieu lui-même. Aussi Marie, qui a porté ce fruit, a-t-elle été abondante en miséricorde, et est-ce avec vérité qu'on l'a comparée à l'olivier fertile, à l'olivier dont la beauté réjouit la campagne. C'est ce qui fait dire à saint Jean Damascène : « Marie a été plantée dans la maison du Seigneur; elle y a été remplie de l'Esprit-Saint, et, semblable à l'olivier vraiment fécond , elle est devenue le sanctuaire de toutes les vertus (1). » Hélas! combien éloignés de ce fruit, qui est le partage de ceux qui font miséricorde et ne soupirent pas après les choses de ce monde, sont les avares! C'est d'eux qu'il est dit : « Ils sont étouffés par les sollicitudes, par les richesses et par les plaisirs de la vie, et ainsi ils ne portent point de fruit (2). » C'est d'eux que parle l'Ecclésiaste en ce passage : « Celui qui aime les richesses n'en retirera aucun fruit. (3) » Ainsi ce fruit béni est la possession de celui qui est généreux , de celui qui méprise les choses de ce monde , et Marie en a donc été digue par-dessus tous les hommes,
1 De fid. Orth., I. 4, c. 15. — 2 Luc., 8. — 3
Eccl., 5
216
puisque nul autant qu'elle ne méprisa aussi généreusement tout ce qui tient à la terre, selon saint Bernard, qui nous dit : « Tout ce que Marie eût pu avoir d'honneur au milieu de son peuple, tout ce qu'elle eût pu prétendre dans l'héritage de son père, elle regarda tout comme de la boue, afin de gagner Jésus-Christ (1). »
Comment ce fruit appartient-il encore à ceux qui combattent la gourmandise par l'abstinence? Remarquons ce qui est dit dans Salomon : « L'homme juste sera rassasié de biens par le fruit de sa bouche (2). »
Le fruit de Marie peut bien être appelé le fruit de la bouche non-seulement parce qu'il s'acquiert par la prière et l'enseignement, mais encore par l'abstinence de la bouche. C'est de ce fruit que sera rassasié l'homme spirituel qui , pour son amour , s'abstient des choses terrestres. C'est des biens qui en découlent que sera enivré celui qui, pour lui, souffre la faim et la soif en son corps, mais plus encore celui dont l'âme est dévorée d'un semblable besoin. C'est pourquoi saint Bernard s'écrie : « Il est bon ce fruit qui est la nourriture et le breuvage des âmes qui ont faim et soif de la justice. » Heureux ceux qui ont faim de lui en ce monde , car ils en seront rassasiés dans le ciel, selon cette promesse du Sauveur : « Vous êtes bienheureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés (3). » C'est dans le ciel qu'ils se nourriront de ce fruit , ceux qui , dans cette vie, se privent de tout pour l'obtenir. De là cette parole
1 Hom. 5, sup. miss. — 2 Prov., 13. — 3 Luc., 6
217
d'Isaïe : « Dites au juste qu'il espère bien, parce qu'il recueillera le fruit de ses œuvres (1). » Mais si ce fruit béni est le partage de ceux qui opposent l'abstinence à la gourmandise, il est donc avant tout la possession de Marie , puisque sa tempérance fut poussée au degré le plus élevé qu'on puisse imaginer. Aussi saint Jean Chrysostome a dit : « Marie ne fut jamais une personne adonnée au vin ni à la bonne chère; en elle nulle légèreté, nulle joie immodérée; jamais sa voix ne fit entendre un chant dissolu ; jamais ses lèvres ne s'ouvrirent à des paroles immodestes. Tout cela est le partage de ceux qui se laissent entraîner à l'intempérance (2). »
Enfin voyons, en dernier lieu , comment le fruit de Marie appartient à ceux qui triomphent de la luxure par la continence. C'est à cette occasion que le Sage a dit : « Heureuse celle qui est stérile, mais qui n'a rien qui la souille, et qui a conservé sa couche pure et sans tache, car elle recueillera le fruit de sa, vertu lorsque Dieu abaissera son regard sur les cimes saintes (3). » Ce regard , il l'abaisse par la grâce, mais il l'abaissera surtout par la gloire. Il était juste , au reste , que le fruit d'un sein aussi glorieux, le fruit d'un sein virginal, fut d'une manière spéciale le partage de ceux qui sont purs, car tous les fidèles participant généralement aux bénédictions qu'il a apportées sur la terre, il s'ensuit qu'une bénédiction toute particulière doit se répandre sur ceux qui font profession de chasteté, puisque c'est par lui que la
1 Is. 3. — 2 Hom. op. imp. in Matt.
— 3 Sap., 3.
218
Reine des vierges a été bénie entre toutes les créatures , ainsi que saint Bernard le dit en ces paroles : « Le fruit de votre sein est véritablement béni, car c'est en lui que sont bénies toutes les nations : vous aussi, vous avez reçu de sa plénitude la bénédiction, mais d'une façon bien plus excellente que les autres » Malheur donc aux impudiques qui n'ont aucune part à prétendre à ce fruit virginal! Malheur à ces infortunés qui ne présentent aucune tige capable de porter un fruit aussi pur! C'est pourquoi il est dit, en parlant de l'adultère, dans l'Ecclésiastique : « Ses rameaux ne produisent aucun fruit (2) » Ainsi ce fruit béni est l'héritage de ceux qui opposent la continence à la luxure; et c'est pour cela qu'il est surtout la possession de Marie, qui l'a emporté sur toutes les créatures en chasteté, selon que l'atteste saint Jean Chrysostome lorsqu'il s'écrie : « O éloge ineffable de Marie ! Joseph croyait plus à sa chasteté qu'au témoignage de ses yeux; il croyait plus à la grâce en la Vierge qu'à la nature, et il lui semblait plus facile qu'elle pût concevoir en demeurant vierge que de perdre son innocence (3). »
Et maintenant , ô très-heureuse Marie ! vous qui avez été vraiment la plus digne de ce fruit divin, parce que vous étiez la plus vertueuse entre toutes les créatures, venez-nous en aide, afin que nous puissions, par nos vertus, atteindre jusqu'à ce fruit, Jésus-Christ Notre-Seigneur , qui est votre Fils. Ainsi soit-il.
1 Hom. 5, sup. mis. — 2 Eccl. 25. — 3 Ubi sup.
LEÇON XVIII. A quels besoins est nécessaire le fruit du sein de la bienheureuse Vierge, et de douze avantages qu'il procure.
Le fruit de votre sein est béni. — Nous avons vu jusqu'à présent quel était ce fruit du sein de Marie, quels étaient ceux dont il était le partage : voyons maintenant à quels besoins il est nécessaire. sa nécessité se fait sentir lorsque nous voulons éviter le mal; elle se fait sentir lorsque nous voulons opérer le bien. Contre le mal , il nous offre six effets; pour le bien , il nous en présente autant. Ainsi ce fruit béni renferme donc douze effets vraiment utiles, ou douze avantages vraiment remarquables , pour lesquels tous les hommes célèbrent ses louanges, selon cette parole du Psalmiste : « Que les peuples publient vos louanges, ô mon Dieu! que tous les peuples vous louent, car la terre a produit son fruit (1). » Or, le premier effet de ce fruit, c'est l'expiation du péché mortel ; le second , la pacification d'une inimitié capitale; le troisième, la guérison de la blessure originelle; le quatrième, le soulagement de la faiblesse de l'âme; le cinquième, la soustraction à la colère du juge ; le sixième, l'éloignement de la peine de l'enfer; le septième, le mépris des biens terrestres; le huitième, l'effusion des
1 Ps. 66.
220
richesses célestes sur l'âme raisonnable ; le neuvième , la consommation de la vie spirituelle; le dixième, la multiplication de l'Eglise universelle; le onzième , la réparation des ruines de la cité angélique; le douzième, la continuation de la gloire éternelle.
Et d'abord, mes bien-aimés, le fruit béni du sein de Marie est nécessaire pour l'expiation du péché mortel. C'est en ce sens qu'on peut expliquer ce passage d'Isaïe : « Tout ce fruit aura pour effet l'expiation de son péché (1). » Par ces mots tout ce fruit, nous entendons celui dont saint Bernard a dit : « C'est sur la croix que pend tout le fruit de vie, car elle est l'arbre même de vie, planté au milieu du paradis. Ainsi Jésus est donc tout ce fruit de vie. Il nous a été donné, il est né, il a souffert afin que le péché de l'homme fût expié, car, dit l'Ange en saint Matthieu : « C'est lui qui sauvera son peuple en le délivrant de ses péchés (2). ». Et saint Jean, parlant de lui, nous dit aussi : « Voici l'agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde (3). » Cet agneau, ce fruit, enlève donc, sans aucun doute , les péchés, soit mortels, soit véniels, en sorte que l'homme qui aura été purifié par son action de ses fautes mortelles et commencera à porter un fruit digne de lui, le sera encore de ses fautes vénielles , afin qu'il en produise avec plus d'abondance, selon cette parole du Seigneur : « Il taillera toute branche qui porte du fruit afin qu'elle en porte davantage (4) . »
En second lieu, ce fruit béni de Marie est nécessaire
1 Is., 27. — 2 Mat., 1. — 3 Joan., 1. — 4 Joan., 15.
221
à la pacification de l'inimitié capitale qui existe entre Dieu et la créature, entre les anges et les hommes. C'est pourquoi Isaïe a dit : « J'ai produit la paix qui est le fruit de mes lèvres, la paix pour celui qui est éloigné et pour celui qui est proche (1). » Le fruit du sein de Marie peut bien être appelé le fruit de ses lèvres, puisque ce fut aussitôt qu'elles eurent produit cette réponse si suave : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole, qu'elle conçut ce fruit plein de délices. Oui ! vos lèvres sont vraiment douces comme le miel, selon cette parole des Cantiques : « Vos lèvres, ô mon épouse, sont comme un rayon d'où distille le miel (2). » C'est donc le fruit de telles lèvres, Jésus-Christ, que le Père a établi pour être la paix; la paix, dis-je, pour celui qui est éloigné par le péché, afin qu'il devienne proche par la grâce ; la paix pour celui qui est proche par la grâce de peur qu'il ne s'éloigne par le péché. « Car c'est lui, dit l'Apôtre, qui est notre paix, et qui de deux peuples opposés n'en a fait qu'un seul (3) . »
Ce fruit est devenu encore une cause de paix entre l'homme qui était éloigné dans le monde et l'Ange qui était proche dans le ciel, selon cette parole de l'Apôtre : « Il a pacifié par le sang versé sur la croix et ce qui était dans les cieux et ce qui était sur la terre (4). » Ainsi ce fruit est la paix de l'homme avec l'homme, la paix de l'homme avec l'ange, la paix de l'homme avec Dieu. Et qu'y a-t-il d'étonnant que par lui l'homme retrouve la paix avec Dieu,
1 Is., 57. — 2 Cant., 4. — 3 Ephes., 2. — 4 Colos.,
1.
222
puisque ce fruit pacificateur est à la fois Dieu et homme ? Notre terre , dit Bède , a donné son fruit, car la Vierge Marie, dont le corps avait la terre pour origine, a engendré un fils égal à Dieu le Père par sa divinité, et consubstantiel à elle-même par la vérité de sa chair (1).»
En troisième lieu, mes bien-aimés, ce fruit béni est nécessaire à la guérison de la blessure originelle. L'homme, en effet, lorsqu'il est tombé entre les mains des voleurs, a été atteint d'une blessure grave, ou plutôt de blessures graves , puisque, par le péché originel, il est devenu si aveugle pour la vérité, si faible pour le bien , si enclin au mal. Mais ces blessures ont trouvé leur guérison en ce fruit. Dans cette vie elles sont guéries en partie par la grâce, et dans l'autre elles le seront entièrement par la gloire. C'est pourquoi nous lisons dans l'Apocalypse que « l'Ange montra à saint Jean l'arbre de vie donnant son fruit tous les mois, et que ses feuilles sont efficaces à la guérison des nations (2). » L'arbre de vie, c'est Marie, la mère de la vie; ou bien c'est le bois de la croix; ou , si l'on veut encore, c'est l'Auteur même de la vie, Jésus-Christ, qui est le fruit de vie. Ses feuilles salutaires sont ses paroles et ses enseignements si propres à édifier. Mais si les feuilles ont tant de vertu pour guérir, que sera-ce du fruit lui-même? Si donc nous voulons trouver notre guérison en ce fruit, approchons de l'arbre qui le produit; approchons, dis-je, de Marie et écrions-nous avec saint Anselme :
1 Hom. in Deip. — 2 Apoc., 22.
223
« Exaucez-moi , ô Marie! guérissez l'âme d'un pécheur qui est pourtant votre serviteur; guérissez-la par la vertu du fruit béni de votre sein, ce fruit qui est assis à la droite du Tout-Puissant son Père. »
En quatrième lieu, ce fruit est nécessaire pour relever la faiblesse ou éteindre la faim de notre âme , de peur que, par le défaut de nourriture, les créatures animées du Seigneur ne viennent à défaillir. C'est pour cela qu'il est dit par le Prophète : « Ne craignez pas, ô animaux de la campagne, car les riantes prairies du désert vont reverdir, et l'arbre va porter son fruit (1). » Ce désert qui s'anime sans culture et produit des pâturages aux animaux , peut fort bien représenter Marie qui, sans être fécondée humainement, met au monde un fils qui est la nourriture de tous les fidèles. Aussi pouvons-nous encore entendre d'elle cette parole d'Ezéchiel : « Cette terre qu'aucune main n'a cultivée est devenue un jardin de délices (2). » Les beautés de cet heureux désert, ce sont les semences précieuses des désirs célestes les herbes si ravissantes des bonnes oeuvres, les fleurs pleines d'attraits des vertus et des dons, les feuilles délectables des enseignements utiles, et par-dessus tout le fruit enivrant de son sein, qui est la nourriture de tous les justes. Marie est ce désert de beauté, elle est ce bois fécond dont il est dit : « L'arbre a donné son fruit (3). « O fruit vraiment admirable , par qui la faim et la soif des âmes sont apaisées, ainsi que l'atteste
1 Joel. 2. — 2 Ex., 56. — 3 Joel., 2.
224
saint Bernard en ces mots : « C'est un bon fruit que ce fruit qui est la nourriture et le breuvage des âmes qui endurent la faim et la soif (1). » Gardez-vous donc de craindre, ô troupeau de Dieu ! fidèles de Jésus-Christ, gardez-vous de craindre de tomber d'inanition alors que vous possédez des pâturages abondants au milieu du désert, alors que l'arbre vous offre un fruit si nourrissant, et que la crèche est remplie d'un aliment si propre à vous réconforter. C'est ce qui fait dire à saint Bernard : « Aussitôt qu'il est né on le couche dans la crèche afin que tous les fidèles, devenus semblables à des animaux , puissent réparer leurs forces en se nourrissant de sa chair. » Et à saint Augustin : « O crèche brillante où se trouve la pâture des animaux en même temps que la pourriture des anges (2) ! »
Ce fruit béni de Marie est nécessaire, en cinquième lieu , pour nous soustraire à la colère de notre juge , colère que subira tout pécheur aussi certainement que le juste possesseur de ce fruit est certain de l'éviter. C'est pour cela que le Prophète s'écrie : « Puisque le juste retire du fruit de sa justice, assurément il y a un Dieu qui juge les hommes sur la terre (3). » Et par ses hommes il entend les pécheurs , ainsi que l'expose la Glose. En effet, le Seigneur les jugera sur la terre, car au jour du jugement, alors que les justes seront élevés au milieu de l'air, les réprouvés resteront enchaînés contre terre , en punition de ce qu'ils se sont tellement attachés aux objets terrestres
1 Hom. 5, sup. mis. — 2 Serm. 9, de Temp. — 3 Ps. 57.
225
au mépris de Dieu, qu'ils auraient pu dire en toute vérité : « Notre ventre s'est comme collé à la terre (1); » et ce fruit alors plein de suavité pour le juste sera pour l'impie un fruit de colère. Malheur donc à ces hommes qui se font d'un fruit si délicieux la cause du plus amer des jugements! « Vous avez, dit Amos, changé le jugement en amertume, et le fruit de justice, en absinthe (2). » Ce fruit de justice n'est autre chose que le fruit du juste, et celui-ci est le fruit de Marie, dont le Prophète a dit avec vérité : « Que la terre qui est vierge a produit un fruit juste, alors que la vérité est sortie de son sein (3). »
En sixième lieu, mes bien-aimés, ce fruit béni de Marie nous est nécessaire pour nous soustraire à la peine de l'enfer ou de la mort éternelle; et nous pouvons appliquer ici ce passage du livre des Rois : « Je vous transporterai dans une terre fertile, abondante en vin; une terre de pain, d'huile et de miel : vous y vivrez et vous ne mourrez pas (4). » C'est dans la terre de Marie ou dans la terre de l'Eglise que seront transportés ceux qui se convertiront à elle de tout leur coeur. Cette terre est véritablement fertile; elle porte le fruit du pain, du vin , de l'huile et du miel: Jésus-Christ Notre-Seigneur. Car c'est lui qui est le fruit du pain qui nous fortifie contre les défaillances; il est le fruit du vin qui nous pousse vers ce qui est parfait; le fruit de l'huile qui éclaire notre intelligence, et par-dessus tout le fruit du miel qui adoucit toute amertume en notre volonté. C'est en vous
1 Ps. 43. — 2 Am., 6.— 3 Ps. 66. — 4 IV. Reg., 18.
226
nourrissant d'un tel fruit, mes frères, que vous trouverez sûrement la vie et que vous échapperez à la mort éternelle. Qu'elle soit donc bénie la terre qui nous donne un tel fruit; qu'il soit béni surtout lui-même , ce fruit qui nous soustrait à de si terribles maux , ainsi que nous enseigne à le faire saint Anselme, lorsqu'il s'écrie : « Comment témoignerai-je dignement ma reconnaissance à la Mère de mon Seigneur et de mon Dieu ? Par sa fécondité, elle m'a racheté de l'esclavage; par son enfantement , elle m'a arraché à la mort éternelle ; par le Fils de son sein , elle m'a rétabli dans ce que j'avais perdu, elle m'a ramené de l'exil de misère à la patrie. Soyez donc bénie entre toutes les femmes, car j'ai reçu tous ces biens du fruit béni de votre sein lorsqu'il m'a régénéré par le baptême. » Mais malheur à ceux qui demeurent étrangers à un tel fruit! car il est écrit : « Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu (1). »
En septième lieu, mes chers frères, le fruit béni du sein de Marie nous est nécessaire pour nous inspirer le renoncement ou le mépris des biens de ce monde. C'est pour cela qu'il est dit dans les Cantiques : « L'homme donnera pour son fruit mille pièces d'argent (2) , en abandonnant les biens temporels , ajoute l'interprète. Ou bien comme explique la Glose: par mille il faut entendre la perfection, et par l'argent tout ce qui tient au monde sans exception. Ainsi , celui-là donne mille pièces d'argent pour ce fruit,