Œuvres spirituelles (page 32)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Jér., 2.

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compter? qui les comprendra? qui les fera connaître? Cependant, pour vous fixer dans votre méditation, considérez comment il vous a accordé les dons de la nature, les dons de la grâce, et les dons de surexcellence. Parcourez en détail chacun de ces dons, et vous trouverez en chacun d'eux de grands bienfaits.

C'est par un don de la nature qu'il vous a donné l'existence dans le temps, et qu'il a formé de toute éternité le dessein de vous donner la vie; qu'il ne vous a pas créé dans la classe des animaux , mais dans celle de l'homme; qu'il vous a accordé la vue , l'ouïe, etc., et qu'il a préparé à chacun de vos sens les joies qui leur convenaient. C'est encore en vertu de ce don que vous avez reçu un âme immortelle , douée de raison , de génie et d'activité, afin de pouvoir comprendre la fin des choses matérielles et en disposer. Vous avez reçu un esprit ou une intelligence qui vous permet de connaître les esprits immatériels , Dieu et l'ange. Enfin , c'est pour vous que tout a été créé sur la terre, pour votre vie que les éléments ont existé, pour votre nourriture que les êtres animés ont été formés.

Par les dons de sa grâce , Dieu a rappelé à lui votre volonté, qui s'en était éloignée, et il a répandu en elle la justification qui vient de lui seul; il vous a donné le ferme propos de vous corriger, et il a préparé les moyens pour que vous en fussiez capable.

C'est un don de surexcellence de la part de Dieu, d'avoir voulu que son Fils s'incarnât; qu'il devînt votre ami , votre frère; qu'il mourut et fût crucifié

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pour vous, et qu'il se donnât lui-même à vous dans le sacrement de l'autel. C'est aussi un don de cette sorte, d'avoir envoyé l'Esprit-Saint, et cela pour nous être un gage de notre admission au nombre de ses enfants, un privilège d'amour et un sceau d'alliance indissoluble.

Pensez aussi combien de merveilles le Seigneur a opérées dès le commencement en faveur du genre humain. C'est pour lui qu'il a parlé aux Patriarches, qu'il s'est montré en figures, qu'il s'est communiqué aux Prophètes , qu'il a tiré son peuple de l'Egypte , l'a conduit dans la terre de promission, etc. Pourquoi tout cela, si ce n'est pour éclairer notre esprit de la connaissance de la vérité au moyen des figures et des enseignements des Prophètes, et pour attirer notre volonté à l'amour de Dieu?

CHAPITRE VII. De la Cène du Seigneur et de la préparation à la communion du corps de Jésus-Christ.

Mais sur toute chose, souvenez-vous chaque jour, et principalement lorsque vous devez recevoir le sacrement du corps de Jésus, souvenez-vous de ce très-pieux mystère qui fut institué dans la Cène faite par le Seigneur. En effet, après avoir mangé avec ses disciples, selon la coutume des juifs, l'ancien agneau

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pascal, qui n'était qu'une figure, le Sauveur offrit en nourriture l'agneau véritable. Il consacra son corps et il le donna à manger à ses disciples, et il leur conféra en même temps le pouvoir de le consacrer eux-mêmes et de le distribuer aux autres (1).

O munificence vraiment admirable! ô générosité inouïe, charité surexcellente ! Celui qui s'est donné lui-même, que pourra-t-il nous refuser? Il a fait pour nous tout ce qui était en son pouvoir; tout ce qu'il a eu en sa possession , il nous l'a transmis; il nous a donné son royaume; il s'est donné lui-même. Aussi disait-il en cette dernière cène : « Toutes les fois que vous ferez ceci, faites-le en mémoire de moi; » c'est-à-dire en mémoire de toutes les choses que j'ai souffertes pour vous dans ma chair; en mémoire des dérisions, des moqueries, du crucifiement auquel je me suis soumis pour vous. En mémoire de moi s'accomplit ce sacrement , le plus excellent de tous les sacrements. Il est la médecine des malades, le pain de chaque jour des voyageurs, la force des faibles, la joie des forts, la santé des infirmes, la préservation contre les maladies. Par lui l'homme devient plus doux dans le châtiment, plus patient dans le travail , plus ardent dans l'amour, plus actif dans la vigilance, plus prompt à obéir, plus fervent dans les actions de grâces.

Cependant remarquez que l'effet des sacrements est en raison des dispositions et de la préparation qu'on apporte à les recevoir. Judas n'a point connu les dons

1 Mat., 26.

que nous venons d'indiquer, en recevant le corps du Seigneur, si toutefois il l'a reçu. Ainsi préparez-vous donc le plus dignement qu'il sera en votre pouvoir lorsque vous vous disposerez à vous approcher de ce sacrement, car celui qui prend indignement le corps et le sang du Seigneur, mange et boit son jugement (1).

Or, il y a trois choses exigées de nous pour le recevoir comme il convient : la pureté du corps, la pureté de la conscience et la dévotion actuelle. La pureté du corps est requise comme marque de respect, et quelquefois même nécessairement. La pureté de conscience, et surtout l'exemption du péché, est de rigueur. Ainsi , avant de vous approcher, ayez soin d'avoir une profonde douleur de vos fautes, et si vous le pouvez, versez des larmes en présence du Seigneur, afin de vous laver du mal que vous avez fait, de votre négligence dans le bien que vous avez omis, et de tous les péchés dont vous avez pu vous rendre coupable en votre cœur, en vos paroles, en vos actions.

C'est la crainte et l'amour qui produisent en vous la dévotion actuelle. La crainte vous imprime le respect; l'amour, le désir et l'affection. Ayez donc le respect et la crainte , car cette table est terrible, et il est nécessaire d'y apporter toute la vénération et la vigilance qu'elle mérite de notre part. A cette table sacerdotale est présent Jésus-Christ : et celui qui a fait la dernière cène avec les apôtres est aussi celui qui l'a consacrée. Ce n'est pas un homme qui change

1 I Cor., 11.

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le pain et le vin au corps et au sang de Jésus-Christ; c'est celui qui a été crucifié pour nous , Jésus-Christ lui-même. Le prêtre prononce les paroles, mais la vertu et la grâce de Dieu consacrent les dons offerts sur son autel. Comment donc osez-vous vous avancer sans crainte vers cette table, paraître en la présence de Jésus-Christ, porter vos mains sur le Fils de Dieu , quand Jean-Baptiste lui-même tremble de le toucher ; quand Pierre, le prince des apôtres , veut s'éloigner de lui par frayeur et qu'il lui dit : « Retirez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur (1) ? » Pensez que celui que vous recevez sera votre juge. Craignez donc, si vous vous en approchez indignement et sans respect, qu'après votre mort vous ne le trouviez irrité, lorsque vous paraîtrez à ce tribunal qui remplit les Puissances d'effroi , et devant lequel les Dominations se plongent dans les adorations les plus profondes. Pensez enfin que , lors même que vous vous prépareriez pendant des milliers d'années à la réception de ce sacrement par les prières les plus ferventes, par les dispositions les plus saintes; quand même vous auriez réuni en votre personne les mérites de tous les saints, ce ne serait rien en comparaison de ce qu'il mérite. Mais alors que sera-ce donc de venir le recevoir sans dévotion et sans préparation?

Considérez aussi votre propre bassesse , en la manière que nous avons dit plus haut. Par là, vous vous jugerez indigne, vous acquerrez le respect

1 Luc., 3.

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convenable; car ce qu'il y a de plus important pour se disposer à ce sacrement , c'est d'être vil à nos yeux le plus qu'il est en nous. Une autre disposition, c'est le désir : « Ce pain, dit saint Augustin, demande que l'homme intérieur soit affamé de lui. Mais ce senti-ment du coeur naît en chacun d'une manière différente. Les uns sont attirés par le désir de s'unir à Jésus-Christ et de le presser, le plus souvent possible, comme leur bien-aimé dans les embrassements de leur amour. D'autres soupirent après la guérison de leurs passions et de leurs mauvaises inclinations , et ils l'appellent à eux comme un médecin qui les guérira de leurs infirmités. D'autres sont conduits par la vue même de leurs crimes, car ils savent que ce sacrement a été établi pour la rémission des péchés. D'autres sont guidés par la compassion et l'amour qu'ils éprouvent pour leurs frères. Ils désirent, par cette hostie sainte, venir en aide aux vivants et aux morts. Si donc vous voulez que votre ardeur s'enflamme, pensez que Jésus-Christ a porté en sa personne les peines de tout ceux qui l'approchent, et qu'il s'est chargé lui-même de toutes nos infirmités.

La femme qui s'est approchée par-derrière le Seigneur a été guérie; la pécheresse a été purifiée en baisant ses pieds; la Chananéenne a été exaucée en le suivant jusqu'à l'importuner; les lépreux ont été délivrés de leur mal en paraissant devant lui ; les démoniaques, les paralytiques, les infirmes de toute espèce ont trouvé le salut en se montrant à lui et en

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croyant; Car une vertu sortait de lui et les guérissaient tous (1). Les publicains et les pécheurs ont cherché sa présence et ils ont mérité le pardon, et il n'a pas dédaigné de s'asseoir à leur table. Lors donc que vous aurez fait ce qui est en vous , approchez avec foi et confiance et plein d'espérance en la tendresse infinie du Seigneur. Vous devez aussi, principalement avant de recevoir ce sacrement, parcourir très-pieusement la Passion du Sauveur, car c'est spécialement en mémoire de cette Passion qu'il l'a institué.

Mais si vous me demandez quelle affection il vous faut surtout nourrir, si c'est la crainte et le respect, ou bien l'amour et le désir ; si vous devez, comme beaucoup, soupirer avec un empressement insatiable; ou bien si, comme plusieurs , vous laissant aller à la grandeur de votre respect et de votre crainte, en considérant la majesté de ce sacrement et votre propre misère, vous devez désirer qu'il vous soit permis de vous éloigner et de vous retirer? A cela les saints ont répondu en louant l'un et l'autre sentiment, et en laissant à la conscience de chacun ce qu'il jugera le mieux. Zachée s'est hâté de recevoir avec joie le Seigneur en sa maison; le centurion, touché de sa propre indignité, l'en a éloigné en disant : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en ma demeure (2). » Cependant il y a une chose qui semble sûre généralement pour tous : « c'est que la crainte et le respect ne doivent pas nous faire perdre

1 Luc., 6. — 2 Luc., 19. — 3 Mat., 8.

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le désir et la confiance ; et le désir ni la confiance ne doivent pas nous faire abandonner le respect et la crainte. Il faut toujours garder le milieu entre ces deux choses, flotter de la confiance à la crainte, et de la crainte à la confiance. « Car, dit saint Grégoire, il n'y a pas de sûreté plus grande pour nous que de craindre en conservant l'espérance. » Cependant il n'est pas douteux, ordinairement parlant, que le sentiment de l'amour ne soit meilleur que celui de la crainte; mais ce qui est meilleur ordinairement, est souvent pire en certains cas et plus dangereux pour plusieurs.

CHAPITRE VIII. De la manière de s'exercer en général sur la Passion du Seigneur.

Mais, parmi tous ces exercices, c'est la Passion du Seigneur qui doit attirer vos considérations les plus empressées et les plus amoureuses. Si donc vous voulez faire servir plus avantageusement à votre dévotion ce que vous en lirez dans les saints Evangiles, et en tirer un plus grand profit, faites attention à trois choses qui, dans la mort du Sauveur, vous offrent un beau sujet de méditation. Ces trois choses sont l'oeuvre, la manière et la cause.

Considérez avec une âme diligente et embrasée

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d'amour cette oeuvre, qui n'est autre que la Passion elle-même, selon qu'elle nous est racontée par les saints Evangélistes; et vous trouverez en Jésus-Christ une patience admirable , et vous vous sentirez porté à lui compatir. Mais lorsque vous méditez en vous-même sur le sacrement, c'est-à-dire sur la victime même de la divine Passion , si vous désirez embrasser complètement par votre pensée l'auteur de notre rédemption, vous devez vous efforcer avec le plus grand soin, toutes les fois que vous entendez dire : Jésus a fait ou souffert telle chose, de vous représenter non-seulement Dieu ou l'homme, non-seulement la divinité ou l'humanité, mais de vous figurer une seule personne en qui se trouve Dieu et l'homme, la divinité et l'humanité réunies , sans mélange des essences, en un seul sujet. Ainsi, toutes les fois qu'on nomme le Christ ou Jésus, on désigne par là un Dieu-homme, la divinité et l'humanité. De la sorte, quand nous disons que Dieu a fait telle chose, nous croyons fermement et de foi catholique que l'homme l'a fait; de même, tout ce que l'homme a souffert, nous pensons et nous croyons que Dieu l'a souffert. Par exemple : quand vous lisez que Jésus-Christ a pleuré sur Lazare ou sur Jérusalem , vous ne devez point vous figurer que l'homme seul a versé des larmes, car il n'y aurait rien d'étonnant qu'un homme eût agi ainsi. De même lorsque l'on vous dit que le Sauveur a été attaché à la croix, vous devez représenter à votre esprit, non pas l'homme seul, mais l'Homme-Dieu ;

et votre admiration en deviendra

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plus grande, votre dévotion plus intense, votre compassion plus vive. Sans doute le nom de Jésus ou du Christ éveille bien chez tous les fidèles l'idée de l'Homme-Dieu ; mais plus votre méditation vous rendra cette vérité claire et évidente, plus vous sentirez s'accroître votre dévotion à la vie, à la mort , aux miracles et aux actions du Sauveur.

Si vous voulez vous exciter de plus en plus à compatir à la Passion de Jésus, pensez bien, toutes les fois que vous lirez quelques-unes des peines dont il fut alors victime, pensez que dans chacune de ces peines il a été affligé au-delà de tout ce que nous pourrions imaginer; et vous le concluerez de plusieurs raisons qui vous aideront puissamment à ressentir en vous-même l'amertume de la Passion du Seigneur.

D'abord, l'homme dans le même degré de peine souffre plus ou moins, de l'aveu de tous, selon qu'il sent plus ou moins le supplice auquel il est soumis; mais ce supplice lui devient d'autant plus sensible et plus cruel que sa nature est plus vive et ses sens plus faciles à recevoir les impressions. Or, en Jésus-Christ, la nature étant vive au suprême degré; chacune des peines qui lui était infligée lui causait la douleur la plus poignante. Pensez donc combien ce crucifiement, combien ces blessures de ses pieds et de ses mains, dont le Prophète avait dit : « Ils ont percé mes mains et mes pieds (1); » pensez, dis-je, combien tout cela dut être douloureux et cruel pour la nature si

1 Ps. 21.

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délicate, si excellente et si pleine de vie de Jésus, dès lors qu'un tel tourment eût été intolérable pour tout homme ordinaire.

Ensuite, cette peine s'accroissait d'autant plus qu'elle lui était infligée par son peuple choisi , à qui il pouvait justement dire : « Mon peuple, qu'ai-je dû faire pour toi et que je n'aie point fait? Et toi, que pouvais-tu faire de pire à mon égard que ce que tu as fait ? » De plus, cette peine était répandue dans tous les sens et dans tous les membres du Sauveur , ainsi que vous le comprendrez si vous méditez attentivement sa Passion.

Vous pouvez aussi pieusement vous représenter la peine intérieure de Jésus, peine qui peut-être n'était pas moindre que la peine extérieure, si même elle ne la surpassait de beaucoup. Elle était causée par l'ardeur de son zèle pour le salut du genre humain , à qui il voyait que ses souffrances seraient inutiles , du moins pour la plus grande partie. La compassion qu'il portait à sa Mère bien-aimée augmentait encore cette douleur intérieure, ainsi que notre aveuglement et notre ingratitude. Lors donc que vous lirez ou que vous méditerez comment Jésus-Christ a été flagellé , méprisé, tourné en dérision, conspué, crucifié, etc., n'arrêtez pas votre pensée seulement à la peine extérieure , mais contemplez le Seigneur au milieu de tels tourments, affligé extérieurement comme Dieu-homme au degré le plus élevé, et en même temps en proie intérieurement à une tribulation et à une douleur que l'esprit humain ne saurait jamais comprendre.

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Si, considérant de la sorte votre Sauveur dans chacune de ses souffrances , vous n'éprouvez aucun sentiment de compassion, ce sera en vérité un prodige étonnant. Un animal privé de raison , soumis à une peine aussi inexplicable, exciterait votre sensibilité, si vous compreniez ses tourments; combien plus devez-vous être sensible aux tourments du Seigneur votre Dieu? Voilà ce que nous avons à dire touchant l'oeuvre de la Passion.

Maintenant si vous considérez avec une attention profonde la manière de supporter ces souffrances, vous y découvrirez par-dessus tout l'humilité , la douceur et en général un modèle accompli de toutes les vertus. Mais si vous désirez comprendre plus parfaitement de quelle manière Jésus-Christ a souffert , ayez soin, toutes les fois que vous lisez ou méditez quelque point de sa Passion, de bien rappeler à votre esprit ce qu'il fut dans ses paroles , dans ses réponses, dans ses actions, dans ses souffrances; comment il agissait , tant intérieurement qu'extérieurement ; comment il faisait chaque chose de la manière la plus excellente selon le lieu et les personnes. L'Evangile vous fournira tout cela, ou s'il l'est pas assez explicite, vous y suppléerez de vous-même; car il n'est point de chrétien qui ne sache qu'en toute occasion le Seigneur a agi de la manière la plus parfaite. Ainsi , lorsque vous lirez, par exemple, ces paroles : « Jésus parut devant Pilate, le gouverneur, etc., » représentez-vous d'abord son maintien , combien il fut humble : peut-être inclinait-il la tête et avait-il les

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yeux baissés vers la terre. Ensuite, quand il parle, pensez combien sa voix était douce et suave, combien il vous serait agréable d'entendre un homme s'exprimer avec autant de charmes; car sa voix n'était pas moins délicieuse que son visage ravissant. Figurez-vous en même temps comment il se comporta en cette circonstance. Assurément ce fut avec une humilité souveraine , ne conservant aucune haine contre Pilate ni contre les Juifs, mais ayant pour eux la compassion la plus tendre. Pensez comment il entendit les clameurs du peuple lorsqu'il s'écria : « Crucifiez-le, etc. » Ce fut avec une douleur extrême, avec compassion et un désir ardent de son salut , et cependant extérieurement tout en lui annonçait l'humilité. Parcourez ainsi toutes les circonstances de la Passion du Seigneur, imitez sa manière d'être et d'agir selon le lieu et le temps : « vous trouverez en lui toute vertu et un modèle parfait de conduite. Donnez surtout une attention empressée aux sentiments de compassion et de charité brûlante dont son coeur est rempli.

Quant à la cause de la Passion du Sauveur, toutes les fois que vous lisez ou que vous méditez quelque point de ses souffrances, reconnaissez que cette cause n'est autre que vous-même. C'est pour vous racheter, vous illuminer, vous justifier et vous conduire à la gloire qu'il s'est soumis aux tourments. Sachez donc estimer ce bienfait comme si ce n'était que pour vous seul que Jésus eût souffert, selon que je vous l'ai dit plus haut. Quoi que vous lisiez ou que vous méditiez,

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figurez-vous toujours qu'il vous adresse la parole et qu'il vous dit : « J'ai agi de la sorte afin que vous suiviez mes traces , afin que vous appreniez à vous humilier, afin que vous deveniez patient, que vous portiez votre croix et que vous me suiviez, car le serviteur n'est pas au-dessus de son maître (1). »

1 Mat., 10.

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BOUQUETS PASSION

BOUQUETS PASSION

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LES BOUQUETS DE LA PASSION.

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LES BOUQUETS DE LA PASSION.

VII. Septième bouquet, formé de la Résurrection, et de l'Ascension de Jésus-Christ et de l'envoi de l'Esprit-Saint.

I. Pour le jour du dimanche, premier bouquet, formé de la prière du Jardin des Olives et de la prise de Jésus.

« Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe; je le tiendrai constamment appliqué sur mon sein (1). » C'est ainsi que parle l'âme dévote pour montrer qu'elle porte sans cesse en son coeur l'amertume de Jésus-Christ , réunie par ses soins comme eu un faisceau. Et vous aussi, si vous désirez purifier vos pensées par la méditation de la mort du Sauveur, empressez-vous d'en former des bouquets destinés à demeurer fidèlement en votre mémoire. Nous vous offrons ici en abrégé la Passion dans l'ordre suivi par les Evangélistes , afin que , selon la méthode donnée au traité précédent, méthode qui consiste à considérer l'oeuvre, le mode et la cause de cette Passion , vous y trouviez un ample sujet de méditation, et que ce peu de mots vous fournisse des réflexions abondantes.

Pensez donc comment , après cette auguste solennité de la Cène dont nous avons parlé, et l'action de

1 Cant., 1.

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grâces dont elle fut suivie, pensez comment Jésus-Christ , Dieu et homme , voyant que son heure approchait, se leva pour aller à la mort. C'est là l'oeuvre qu'il a accomplie. Quant à la manière , représentez-vous comment le Seigneur agit intérieurement et extérieurement. En s'en allant il prédit la fuite de ses apôtres, il annonce le triple reniement de Pierre, et autres choses. Et là il faut encore considérer l'oeuvre ; mais en même temps pensez à la manière dont il parle extérieurement , et quel sentiment règne intérieurement en son coeur ; ce que vous ferez en toutes ces méditations sans qu'il soit nécessaire de vous en avertir de nouveau.

Ayant donc pris avec lui Pierre , Jacques et Jean , le Seigneur leur dit : « Mon âme est triste jusqu'à la mort (1). » Et ensuite les ayant laissés, il va prier seul sur la montagne. Après qu'il eut renouvelé trois fois sa prière, l'image de la mort, la peine intérieure et la crainte produisirent en son corps une sueur de sang, et par là il nous montre combien sa douleur était inénarrable, car nous ne lisons nulle part que jamais rien de semblable soit arrivé à personne. Alors un ange vient fortifier son Seigneur.

Pensez comment Jésus-Christ s'en va au-devant de ses ennemis; comment il s'offre de lui-même à eux et les renverse contre terre par sa parole. Après cela il reçoit le baiser de Judas, il est pris par les Juifs , entraîné , lié et conduit à la maison d'Anne , et c'est à ce moment que tous ses disciples prennent la fuite.

1 Mat., 26.

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Formez-vous de tout cela un bouquet que vous confierez à votre mémoire. Vous pourrez ici, si vous le voulez, arrêter vos regards sur Jésus, en vous demandant quel est celui qui souffre toutes ces choses, et vous soumettre à lui par un sacrifice entier de votre raison. Croyez donc et pensez qu'il est véritablement le Fils de Dieu ; qu'il est le principe de toutes choses, le Sauveur et le Rémunérateur de tous les hommes.

II. Deuxième bouquet, formé des insultes reçues chez Anne et

Caïphe, et du reniement de Pierre.

Dans la maison d'Anne le Seigneur confesse la vérité, et pour cela il reçoit un soufflet de la part d'un serviteur infâme. Pensez ici à l'oeuvre, au mode, à la cause, ou au moins à quelqu'une de ces trois choses, selon qu'il vous conviendra mieux. Dans la maison de Caïphe, où les Scribes et les Pharisiens l'attendaient, il est tourné en dérision et frappé comme un blasphémateur. On cherche un faux témoignage contre lui, et l'on n'en trouve pas. Il est adjuré par le grand-prêtre, renié trois fois par Pierre; mais le Sauveur abaisse sur son apôtre un regard qui le porte à sortir de cette maison et à pleurer très-amèrement. Ensuite le matin étant venu , on le conduit enchaîné chez Pilate.

Représentez-vous de quelle manière on le conduit : « c'est comme un voleur, comme un malfaiteur. Alors

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Judas, voyant qu'on ne tendait à rien moins qu'à faire mourir Jésus, conçut en lui-même une telle douleur d'avoir livré un homme si plein de douceur, qu'il reporta l'argent dont on acheta un champ, selon la prédiction de Jérémie, et se pendit.

Devant Pilate le Seigneur est chargé d'accusations nombreuses, malgré son innocence évidente. Il est envoyé à Hérode, et là il est tourné en dérision et traité comme un insensé. Considérez ici avec le plus grand soin quel est celui qui souffre, et efforcez-vous de vous le représenter, afin de compatir à ce Sauveur si plein d'innocence, de douceur, d'amour et de dignité. Ce sera le deuxième bouquet.

III. Troisième bouquet, formé du couronnement d'épines et du crucifiement.

Ensuite , sur la demande des Juifs , Pilate délivre Barabbas , et vaincu par les clameurs de la foule et la crainte de César, il livre Jésus pour être crucifié. Aussitôt on se moque en toute manière de sa royauté; on le revêt d'un manteau, on le couronne d'épines, on le frappe avec un roseau, on l'adore comme un roi par dérision. Pensez ici à la manière, considérez la cause ; ou autrement : voyez comment Jésus s'est conduit au milieu de tout cela; comment les Juifs ont agi; cherchez pour quel motif le Sauveur a voulu souffrir de telles choses.

Il s'avance pour être crucifié , il porte sa croix , il

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est suivi du peuple et des femmes qui versent des larmes; il dit à ces dernières : « Ne pleurez point sur moi, mais sur vous (1) ; » ensuite on le crucifie sur la montagne du Calvaire.

Considérez avec soin le mode du crucifiement. Ou bien on éleva la croix et Jésus y monta, ou bien on la plaça à terre, et on l'étendit dessus pour l'y attacher. Je ne vois pas d'autre manière que l'une ou l'autre des deux. Mais ce qu'il faut considérer par-dessus tout, c'est combien grand est celui qui souffre d'aussi étranges tourments, afin de pouvoir arriver jusqu'à lui par le regard de l'admiration. Il est immense en sa puissance, en sa beauté, en sa félicité, en son éternité. Soyez donc dans l'admiration en voyant la majesté réduite au néant, la beauté privée de tout éclat, la félicité livrée aux tourments, et l'éternité sous les coups de la mort. Que ce soit votre troisième bouquet.

IV. Quatrième bouquet, formé de ce qui se passa pendant que Jésus était sur la croix, et de son dernier soupir.

Pendant que Jésus est suspendu à la croix, il a soif. Pensez ici à l'oeuvre : Jésus-Christ est attaché à la croix. Pensez à la manière et à la cause : il a soif , il prie pour ses bourreaux, on le blasphème; les passants, les princes des prêtres, un des voleurs

1 Luc. 22.

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insultent à ses tourments; un titre indélébile et plein de vérité est placé sur la croix ; il porte : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs. » La Mère de Jésus se tient près de la croix, accablée de douleur ; il abaisse sur elle un regard et la confie à Jean; les ténèbres couvrent la terre. Enfin pour montrer la grandeur de ses souffrances , pour faire connaître que l'humanité est abandonnée, en ce sens du moins que la partie inférieure de son âme en qui réside la peine, n'a plus part à ces forces dont la partie supérieure est comblée avec abondance, le Seigneur s'écrie : « Alors Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné (1)? » Ensuite ayant reçu du vinaigre, tout étant consommé et accompli de point en point, il jette un cri et rend l'esprit, montrant par là qu'il était en sa volonté de conserver la vie aussi longtemps qu'il le jugeait à propos; que personne ne pouvait la lui enlever, mais qu'il la quittait quand il le voulait.

Vous devez ici considérer de quelle manière il a souffert, afin de vous rendre semblable à lui. ce fut avec une générosité sans bornes par rapport à lui-même , avec une obéissance entière vis-à-vis de son Père, et avec une prudence irrépréhensible vis-à-vis de ses ennemis. Appliquez-vous donc à vous former selon ce modèle des habitudes de bonté , de sévérité, d'humilité et de circonspection. Et que ce soit là votre quatrième bouquet.

V. Cinquième bouquet, formé de ce qui se passa pendant le temps que Jésus demeura suspendu sur la croix après sa mort.

On brise les jambes aux voleurs, mais pour Jésus, aucun de ses ossements n'est rompu, afin que la figure de l'Ecriture ne demeure pas sans accomplissement. Son côté est ouvert , et c'est de là que nous sont venus les sacrements de l'Eglise. Le voile du temple se déchire, les sépulcres s'ouvrent afin que ceux qui y sont renfermés puissent ressusciter au jour de la résurrection du Seigneur.

Ici, considérez la grandeur de celui qui a souffert et embrassez la croix avec un désir ardent des souffrances ; et de même qu'il s'est soumis aux injures, aux outrages , aux moqueries et aux tourments, de même acceptez pour lui , en marchant sur ses traces, toute épreuve qui s'offrira à vous pleine d'injures , d'outrages, de moqueries et de tourments. Que ce soit là votre cinquième bouquet.

VI. Sixième bouquet, formé des sept sceaux qui furent brisés dans la Passion de Jésus-Christ.

La Passion du Seigneur ne réforme pas seulement notre mémoire en lui fournissant une pieuse méditation; elle n'enflamme pas seulement notre ardeur

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pour la dévotion, elle illumine encore par-dessus tout notre intelligence et la conduit à la connaissance de la vérité. Avant que Jésus-Christ eût souffert, sept choses étaient cachées aux hommes , qui furent découvertes dans sa Passion ; et c'est de ces choses qu'on peut entendre ces paroles de l'Apocalypse : « Les sept sceaux furent ouverts (1) . »

Le premier de ces sceaux fut le Dieu digne de notre admiration qui manifesta par la croix sa sagesse suprême en trompant le démon, sa justice en exigeant le prix entier de notre rédemption, et sa miséricorde ineffable en sacrifiant son Fils pour nous.

Le second sceau ouvert par la Passion fut l'esprit intelligent qui montra dans les anges quelle était sa charité en consentant à la mort de Jésus-Christ; dans l'homme quelle était sa dignité, puisque le Seigneur voulut être crucifié pour lui; dans le démon quelle était sa malice en poussant à attacher le Seigneur à la croix.

Le troisième sceau fut le monde sensible qui, à la mort du Sauveur, fut convaincu d'être le séjour des ténèbres, où règnent à la fois l'aveuglement, puisqu'il n'a point connu la lumière véritable; la stérilité, puisqu'il a jugé le Rédempteur vide de tout fruit; et l'impiété, puisqu'il l'a condamné à la mort malgré son innocence.

Le quatrième sceau fut le Paradis qui, par la Passion, fut déclaré le lieu de la gloire, de la joie et des richesses , puisque pour nous le procurer Jésus-Christ

1 Apoc., 5.

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a embrassé l'humiliation, la pauvreté et la misère.

Le cinquième sceau fut l'enfer, qui fut reconnu dès-lors pour être la demeure de toute détresse, de toute abjection, de toute misère; car si Jésus-Christ a voulu souffrir ces choses pour détruire le péché, il s'ensuit que les damnés les souffriront à beaucoup plus juste titre en punition de leurs crimes.

Le sixième sceau fut le prix inestimable de la vertu qui apparut vraiment précieuse, belle et abondante en fruits : précieuse , parce que Jésus-Christ préféra perdre la vie du corps plutôt que de rien faire qui parût opposé à la vertu; belle, parce qu'elle brilla d'un éclat admirable au milieu des opprobres; abondante en fruits , parce qu'un seul acte de vertu accompli par le Seigneur a dépouillé l'enfer, ouvert le ciel et réparé ce qui était perdu.

Le septième sceau ouvert par la croix fut l'énormité du péché; car on comprit combien il était détestable, puisque pour être pardonné il avait besoin d'un prix si considérable, d'une expiation si terrible, et d'un remède si difficile.

VII. Septième bouquet, formé de la Résurrection, et de l'Ascension de Jésus-Christ et de l'envoi de l'Esprit-Saint.

Le troisième jour, Jésus-Christ, vainqueur de la mort, ressuscite et nous montre que nous devons

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ressusciter aussi. Si donc vous avez compati aux souffrances de Jésus, maintenant prenez part à la joie de sa Résurrection. Pensez pieusement comment le Seigneur est descendu aux enfers , ce qu'il y a fait, quelles furent alors la joie des justes et la douleur des démons. Pensez de quelle crainte furent frappés les gardes du sépulcre. Représentez-vous aussi comment les anges gardaient eux-mêmes ce tombeau, comment un de ces esprits nous apparaît assis sur la pierre et peu après dans l'intérieur du tombeau ; comment deux se montrent ensuite d'une manière différente; ce qui nous fait voir que là se trouvait la multitude des anges, et qu'il y eut plusieurs visites de la part des saintes femmes. Rappelez-vous comment l'amour et le désir excitaient Madeleine et les autres femmes à visiter fréquemment le sépulcre du Seigneur, et comment il leur apparut lui-même à différentes fois. Ecoutez ses doux entretiens avec ses disciples. Demandez-vous pourquoi c'est en Galilée qu'il veut se montrer à eux ; si ce n'est point pour nous apprendre que nous devons d'abord sortir du vice, ce que veut dire le mot de Pâque, qui signifie passage. C'est en Galilée, c'est-à-dire au passage, au changement de nos corps, que nous le verrons dans les cieux après la résurrection générale.

Quarante jours après sa Résurrection, Jésus-Christ monte au ciel, menant à sa suite les saints Pères, qu'il a tirés de l'esclavage. Méditez combien glorieuse est cette marche triomphale des justes qui s'avancent avec le Sauveur; car tous les saints de l'Ancien

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Testament le suivaient, les anges venaient à leur rencontre, et entre eux s'échangeaient ces paroles d'Isaïe : « Quel est celui qui s'avance avec sa robe teinte de rouge, celui qui est éclatant par la beauté de ses vêtements, et qui marche avec une force toute-puissante (1)? » Pensez à la tristesse des apôtres et à la joie des esprits bienheureux. Considérez les anges qui reviennent pour consoler les disciples. Apprenez, vous aussi , à monter vers Jésus-Christ , mais en vous élevant comme nous l'avons dit , par l'abandon du vice; car aucun vice ne saurait marcher à la suite du Seigneur, comme dit saint Augustin (2).

Ensuite Jésus envoie le Saint-Esprit sous la forme de langues de feu, Voyez comment les apôtres se trouvèrent fortifiés et établis dans la charité. Méditez pourquoi le Saint-Esprit a choisi la forme du feu et celle des langues, pourquoi il a paru sous ces deux formes à la fois, et pourquoi il a emprunté en d'autres circonstances la figure d'autres créatures. Efforcez-vous de posséder en vous les qualités exprimées par ces formes diverses. Pensez aux effets et aux dons du Saint-Esprit, et autres choses semblables qui se rapportent à l'envoi de ce divin esprit, ainsi qu'aux signes qui accompagnent le combat contre la chair , c'est-à-dire contre le sommeil, la dureté du coeur, l'oisiveté, les rires bruyants, l'esprit de contradiction et l'insensibilité.

1 Is., 63. — 2

Serm. 2, in Asc.

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SIX AILES

SIX AILES

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DES SIX AILES DES SÉRAPHINS.

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DES SIX AILES DES SÉRAPHINS.

PROLOGUE.

CHAPITRE PREMIER. Que ceux qui commencent ont besoin d'un maître pour plusieurs raisons.

CHAPITRE II. Qui sont ceux qui n'ont point besoin de supérieur.

CHAPITRE III. Que la première aile des supérieurs doit être le zèle de la justice.

CHAPITRE IV. Que la seconde aile des supérieurs est la tendresse fraternelle.

CHAPITRE V. Que la troisième aile des supérieurs est la patience.

CHAPITRE VI. Que la quatrième aile des supérieurs est la vie exemplaire.

CHAPITRE VII. Que la cinquième aile des supérieurs est un discernement plein de circonspection.

CHAPITRE VIII. Que la sixième aile des supérieurs est la dévotion envers Dieu.

PROLOGUE.

Donnez au sage une occasion, et il deviendra plus sage, dit Salomon (1).

Souvent il arrive, en effet, qu'une cause légère fournit au sage l'occasion de s'élever à une sagesse plus grande , et que la folie d'un autre contribue même quelquefois à son avancement. J'ai donc pensé que le présent écrit pourrait offrir aussi à ceux qui sont nouveaux et encore peu exercés dans le gouvernement, une occasion d'arriver à un discernement plus parfait du bien et du mal, et qu'il les porterait à considérer avec une attention plus vive , par la vue des défauts qu'il met au jour, bien des choses plus utiles, plus nombreuses et d'un ordre plus élevé que celles que j'ai exposées ici , bien qu'elles soient , du reste , nécessaires à un religieux désireux de bien gouverner ceux qui lui sont confiés. Nous lisons d'ailleurs que les sages ont quelquefois puisé dans l'industrie naturelle des animaux un sujet de remarques excellentes et la pensée d'employer, potin ceux qui sont doués de raison, quelque chose de semblable à ce dont ils étaient témoins.

1 Prov., 9.

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CHAPITRE PREMIER. Que ceux qui commencent ont besoin d'un maître pour plusieurs raisons.

Je vous écris ces choses afin que vous sachiez comment vous devez vous conduire dans la maison da Seigneur, qui est l'Eglise du Dieu vivant (1), dit saint Paul à son disciple Timothée, qu'il avait établi évêque de l'église d'Ephèse. Il lui écrit deux lettres pour lui enseigner comment il doit agir dans l'office du gouvernement qui lui est confié, afin qu'après avoir appris déjà de vive voix combien saintement il devait vivre pour lui-même, il sût encore par quel moyen il pourrait conduire les autres d'une manière avantageuse pour eux et méritoire pour lui. Il y a, en effet , une grande différence entre se soumettre humblement, vivre pacifiquement d'égal à égal, et commander utilement. « Vous en voyez beaucoup , dit saint Bernard , qui vivent en paix sous le commandement d'un autre, et que vous ne pourrez plus, une fois que vous les aurez affranchis du joug , réduire par vos paroles, ni défendre contre aucun de leurs caprices. Vous en trouverez d'autres qui vivent également en paix avec tout le monde , autant qu'il est en leur pouvoir, qui pourraient même se passer d'un supérieur, et qui cependant ne sont point propres

1 I Tim., 3.

à commander. Ils ont une médiocrité qui suffit pour eux-mêmes, selon la mesure de grâce qui leur a été départie; ils savent être pacifiques et en bonne harmonie avec leurs frères ; mais , élevés au-dessus d'eux, non-seulement leur commandement deviendrait inutile, mais il serait insensé et pervers. Il faut donc des hommes qui l'emportent sur ces deux classes et qui savent être leurs guides. Aussi voyons-nous que Moïse ne reçoit pas l'ordre de prendre au hasard ceux qui doivent commander, mais de choisir les hommes les plus instruits et les plus capables pour juger le peuple en tout temps (1). »

Or, celui qui prend la charge de rendre les autres bons, doit auparavant avoir appris, par une pratique diligente, les règles qui conduisent à ce but, et les avoir changées pour lui en habitude par une observance réitérée. Ainsi, nous lisons que le Seigneur exerça d'abord ce qu'il devait enseigner dans la suite, selon cette parole des Actes des Apôtres : « Jésus commença à faire et à enseigner (2). » Ceux qui commencent ont besoin d'un maître dui leur découvre ce dui est nécessaire et profitable à leur salut et à leur avancement, ce qu'ils doivent éviter, ce qu'ils doivent aimer, ce qu'ils doivent faire, ce qu'ils doivent espérer, ce qu'ils doivent craindre, ce qu'ils doivent choisir entre le moins et le plus, entre le bien et le mal; et c'est ce qui a fait dire à saint Paul : « Vous avez besoin d'être instruits des premiers éléments de la science de Dieu (3). »

3 Hebr., 5.

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Un maître leur est encore nécessaire pour Ics exercer aux actes des vertus, car il ne suffit pas de connaître le bien , il faut savoir le mettre en pratique. Ainsi, celui qui apprend la médecine a soin de s'y exercer après ses études, parce que l'exercice donne en toute science une habileté plus profonde que ne saurait jamais faire l'enseignement seul. Mais, comme ceux qui sont imparfaits ont coutume de ne se livrer qu'avec négligence à la pratique des vertus, il est important qu'ils aient un supérieur qui les y pousse; et c'est pour cela que le maître, désireux de voir ses disciples arriver à la perfection , a coutume de les appliquer aux divers actes qui les y conduisent : telles sont les oeuvres de l'humilité et de la charité fraternelle , de la mortification , de la dévotion , de la patience , de la chasteté , du silence , de l'obéissance et des autres vertus , afin qu'elles s'implantent de telle sorte en eux qu'elles y deviennent une habitude, et que les vices contraires se trouvent ainsi déracinés ; car, plus les progrès sont grands dans une vertu , plus le défaut qui lui est opposé s'affaiblit. De là cette parole de l'Apôtre : « Ayez soin de bien élever vos enfants, en les corrigeant et en les instruisant selon le Seigneur (1) . »

Le supérieur est aussi, pour ceux qui commencent, un gardien qui les empêche de tomber dans le péché et de s'éloigner d'une sage discrétion dans l'accomplissement du bien. En effet , les âmes faibles et encore imparfaitement purifiées de l'affection au péché

1 Ephes., 6.

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s'arrêtent souvent sur les bords de l'abîme , retenues plutôt par une crainte humaine que par la crainte do Dieu même. Il est donc utile à de tels hommes, pour se conserver à l'abri du péril , d'être soumis à la direction d'un supérieur. Au reste, nous savons que ce qui éloigne surtout l'enfant du courant des eaux ou de la rencontre d'animaux malfaisants , ce sont les menaces de sa mère; et le Sage a dit : « La prudence vous conservera afin que vous soyez délivré de la mauvaise voie et de l'homme qui tient des discours corrompus (1). »

Enfin, on trouve dans le gouvernement d'un autre un moyen de correction. Le péché entraîne toujours de lui-même à un plus grand mal , de même qu'une maladie en allume souvent une plus grave, et qu'une plaie engendre quelquefois la gangrène, si l'habileté du médecin ne s'empresse de courir au-devant. Celui qui tombe dans le péché se corrige difficilement, s'il n'est aidé du secours d'un plus fort que lui. Aussi Dieu veut-il que les plus avancés dans le bien soient placés au-dessus de ceux qui le sont moins, afin que si ces derniers viennent à tomber en quelque faute ou se montrent négligents et imprudents en quelque point, les avertissements, les réprimandes, les corrections et même les châtiments qu'ils recevront des autres, les remettent dans la bonne voie. Abandonnés à leur propre volonté, ils ne reconnaîtraient peut-être jamais leurs fautes, ou bien ils croupiraient trop long temps dans le bourbier et même s'y plongeraient

1 Prov., 2.

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plus profondément encore. De là cette parole de saint Jude : « Reprenez ceux qui paraissent ainsi condamnés (1). » Il est donc nécessaire à ces hommes de se soumettre humblement à un maître ; le malade ne saurait être guéri de son infirmité s'il ne s'abandonne aveuglement aux lumières de son médecin. Les infirmités de l'homme , ce sont les passions, et le Seigneur a donné à ses disciples puissance et autorité sur tous les démons, avec pouvoir de guérir les maladies (2).

CHAPITRE II. Qui sont ceux qui n'ont point besoin de supérieur.

Ceux qui, pour leur conduite, peuvent se passer d'un supérieur, doivent être tellement fondés en science qu'ils n'aient point à errer dans les choses qu'il leur est nécessaire de savoir, ni à être trompés, sous prétexte du bien , soit par les hommes , soit par le démon, soit par leur sentiment propre. De plus il faut qu'ils aient reçu d'en haut le don du discernement des esprits, selon cette parole de saint Paul: « J'ai été formé à tout et instruit en tout (3). » Leur dévotion doit être si ardente que, sans impulsion étrangère, ils sachent se porter d'eux-mêmes avec zèle à toutes les pratiques de la vertu selon ce qu'il y aura toujours de plus convenable et de plus parfait,

1 Jud. — 2 Luc., 9. — 3 Philip., 4.

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à l'exemple de saint Paul, qui s’écrie : « Oubliant ce qui est derrière moi et m'avançant vers ce qui est au-devant de moi, je cours incessamment vers le bout de la carrière pour remporter la félicité du ciel, à laquelle Dieu nous a appelés par Jésus-Christ (1). » L'amour du bien doit être si profondément imprimé en eux qu'ils abhorrent presque naturellement tout ce qui est mal, s'éloignent avec empressement de tout ce qui peut être un scandale, et vivent en paix et sans querelle avec tout le monde. « Ne donnez, dit l'Apôtre, aucune occasion de scandale ni aux juifs, ni aux gentils, ni à l'Eglise de Dieu (2). » Leur humilité doit être si sincère en toute chose qu'elle les empêche de s'élever à cause du bien qu'ils opèrent , leur ôte la présomption d'être exempt de toute faute, et leur fasse habilement discerner en eux tout désordre de pensée, de parole et de négligence, et y apporter remède par un châtiment sévère. Il leur faut en tout une stabilité telle qu'ils ne puissent être détournés de leurs saintes résolutions ni par la légèreté naturelle, ni par aucune dissipation, ni par les difficultés, ni par la crainte. Et c'est dans ce sentiment que l'Apôtre écrivait : « Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ? Sera-ce l'affliction, ou les déplaisirs, ou la faim, ou la nudité, ou les périls, ou la persécution, ou le fer? Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a au plus haut des cieux ou au

1 Philip., 3. — 2 I Cor., 10.

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plus profond des enfers, ni aucune créature ne pourra. jamais nous séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus-Christ Notre-Seigneur (1). »

Mais il est difficile de trouver des hommes remplis de telles dispositions. C'est pourquoi il convient à bien peu de vivre en dehors du joug de l'obéissance; et même ceux qui commandent ont besoin, pour s'acquitter plus sûrement et avec plus de fruit de leur emploi, d'être soumis eux-mêmes à d'autres supérieurs, en montant de degré en degré jusqu'au Souverain-Pontife qui tient la place de Jésus-Christ dans le gouvernement de l'Eglise militante. Il faut donc. que ceux qui sont appelés à diriger les autres soient ornés de diverses vertus, s'ils veulent le faire utilement; il faut qu'en eux la vie soit irrépréhensible ; qu'envers leurs supérieurs leur obéissance soit humble et entière, et que vis-à-vis de leurs inférieurs leur direction soit digne de louanges et conduise à ce qu'il y a de plus parfait.

Cependant, bien qu'ils doivent posséder toutes les vertus dans un haut degré, puisqu'ils sont chargés de diriger les autres dans toutes les vertus, comme le nombre six est le premier nombre parfait en son genre, par les parties égales qui le composent, il me semble qu'un bon directeur des âmes, et surtout un. religieux , doit entre toutes ces vertus en posséder six d'une manière spéciale. C'est ce qu'a voulu nous enseigner le prophète Isaïe quand il nous a décrit les Séraphins, qui tiennent le premier rang parmi les

1 Rom., 8.

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esprits célestes ornés de six ailes (1). Et peut-être Notre-Seigneur, dans la vision glorieuse où il se montra à notre très-saint père François et où il le marqua des stigmates de sa Passion , choisit-il la forme d'un Séraphin pour nous apprendre que ceux qui voudraient gouverner utilement cette famille de ses enfants devraient avoir aussi des ailes spirituelles. D'ailleurs nous lisons pareillement que les quatre animaux de l'Apocalypse portaient chacun six ailes (2).

CHAPITRE III. Que la première aile des supérieurs doit être le zèle de la justice.

La première aile du directeur des âmes est le zèle de la justice, qui ne lui permet point de supporter sans murmure intérieur ce qui est mal, tant en lui-même que dans les autres. Or, un homme doit être jugé d'autant meilleur qu'il a pour l'injustice une haine plus vive et plus pure; car plus on aime un objet, plus on s'attriste de sa perte. C'est pourquoi nous distinguerons dans la religion ou dans l'Eglise quatre sortes d'hommes que nous avons coutume d'appeler bons.

Les premiers sont ceux qui, sans faire aucun mal, ne s'adonnent cependant que bien faiblement aux bonnes oeuvres, se contentent de vivre pacifiquement

1 Is., 6. — 2

Apoc., 4.

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et sans querelle avec les autres, ne cherchent de contestations à personne, et ne scandalisent jamais par une action mauvaise. C'est de tels gens qu'il est dit au premier livre des Rois : « Ces hommes se sont montrés assez bons, et ils ne nous ont fait aucun mal (1). » Et nous avons coutume également , dans le commerce de la vie, d'appeler bons ceux qui sont de moeurs douces et vivent en bonne intelligence avec tout le monde, bien que d'ailleurs nous les voyions pour l'ordinaire assez peu empressés à la pratique des vertus. C'est encore en ce sens qu'on appelle bons les enfants qui ont reçu le baptême.

Les seconds , qui l'emportent sur les premiers, sont ceux qui non-seulement ne font aucun mal, mais qui s'appliquent fréquemment aux bonnes oeuvres et pratiquent la tempérance, la chasteté , l'humilité , la charité envers le prochain, l'oraison et autres choses semblables qu'ils savent être bonnes. Mais ils ont cela de propre que , ne négligeant rien de ce qu'ils peuvent et croient devoir faire , ils s'imaginent que c'est assez de leur train ordinaire, et jamais leur désir ne tend à un degré plus élevé et plus parfait de sainteté. Il leur suffit de telles veilles, de telles prières, de telles aumônes, de tels jeûnes, de tel travail ; ils vivent contents de cela et laissent aux autres ce qui est plus sublime. C'est en ce sens que l'Ecclésiaste dit : « J'ai reconnu qu'il n'y a rien de meilleur à l'homme que de se réjouir dans ses oeuvres, et que c'est là son partage (2) . »

1 I Reg., 26. — 2 Eccles., 4.

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Les troisièmes, supérieurs aux seconds, sont ceux qui détestent et fuient le mal , embrassent avec ardeur tout le bien qu'il est en leur pouvoir d'opérer, et croient après cela n'avoir fait que fort peu, tant leur désir est grand , et aussi parce qu'ils savent que tout exercice corporel , suivant l'Apôtre, est d'une faible utilité (1). Ces hommes soupirent après les suavités de la dévotion intérieure et spirituelle , après la connaissance plus intime de Dieu , après la jouissance de son amour. Ils jugent qu'ils ne sont rien ou qu'ils n'ont rien, et ils ne retirent aucune consolation de leurs oeuvres corporelles ou spirituelles , tant qu'ils n'arrivent pas à jouir suivant leur désir de ces exercices de vertu dont nous venons dc parler, et des douceurs de la piété. Cependant ils ne sentent point en eux un zèle ardent contre les vices des autres; leur ferveur ne s'enflamme pas en voyant le danger où sont leurs frères de tomber dans le péché. Ils voudraient bien que tous fussent bons et arrivassent au bonheur; mais , quand ils voient qu'il n'en est pas ainsi, ils n'en conçoivent aucune douleur , occupés qu'ils sont d'eux-mêmes et de Dieu. De tels hommes appelés au commandement, n'y apportent point l'aptitude qu'il exige, car ils préfèrent leur tranquillité propre au soin de ceux qui leur sont confiés. C'est à eux que conviennent ces paroles du livre des Juges : « Puis-je abandonner la douceur dont je jouis et les fruits délicieux dont j'abonde, pour aller m'établir au-dessus ales autres arbres (2) ?

1 I Tim., 4. — 2 Jud.,

9.

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Enfin les quatrièmes, élevés au-dessus de tous les autres , sont ceux qui, remplis de ces biens de l'innocence et des vertus dont nous avons parlé, brûlent encore du zèle de la justice et du salut des âmes, et ne peuvent trouver de consolation dans leur propre avancement s'ils n'entraînent en même temps les autres au service de Dieu. Ainsi le Seigneur possédant en lui la plénitude éternelle du bonheur , ne s'est pas contenté de jouir seul de sa gloire; il en est sorti sous la forme d'un esclave , afin d'amener par ses miracles et ses enseignements un nombre infini de ses enfants à en partager les délices.

Or, le zèle de la justice, semblable à l'écarlate, teint deux fois , brille du double éclat de la charité , c'est-à-dire qu'il est animé de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain. L'amour de Dieu ne désire pas seulement jouir de sa douceur et s'attacher à lui, mais il aime encore son bon vouloir, il veut qu'il s'accomplisse, que son culte se propage et que son honneur s'étende et s'exalte. Il veut que le Seigneur soit connu de tous, aimé de tous , servi de tous, et honoré par-dessus tout. L'amour du prochain ne désire pas seulement son bien-être corporel, sa prospérité temporelle , mais avant tout son salut éternel. Là donc où cette charité se trouve plus parfaite, se trouve également une ardeur plus vive, un soin plus empressé à désirer tous ces biens, et une joie plus pure quand on les voit possédés par ses frères. Car « la charité, dit saint Paul, ne cherche pas ses

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propres intérêts, mais les intérêts de Dieu (1). » Or, plus vous aimez le Seigneur et désirez sans réserve tout ce qui se rapporte à son honneur, plus vous concevez de douleur des offenses qu'il reçoit, quand vous voyez qu'il n'est point connu et que par là il est déshonoré, qu'il n'est ni aimé ni obéi , qu'on détruit son culte , que ses ennemis se multiplient et sont dans la joie. De même plus vous aimez le salut du prochain, plus vous vous affligez de sa perte ou des obstacles qui arrêtent son avancement.

Cette charité, sans doute, doit se rencontrer en tous ceux qui sont amis de Dieu, mais c'est surtout en ses vicaires et ses représentants qu'elle doit être plus vive, eux dont le coeur a nécessairement pour règle le coeur de Dieu même dans son amour de la justice et sa haine de l'iniquité, selon cette parole du Prophète : « Vous avez aimé la justice et vous avez haï l'iniquité (2). »

On peut ici entendre par la justice l'observance de tout ce qui est nécessaire au salut et à l'avancement des âmes. Parmi ces choses, les unes procèdent de la loi éternelle, comme sont les vertus, l'humilité , la chasteté, la charité, la miséricorde et autres semblables, sans lesquelles en aucun temps personne n'arriva au salut, et qui sont l'objet des commandements de Dieu, tant dans l'ancienne que dans la nouvelle loi. C'est ainsi que le Seigneur a dit que la charité envers Dieu et le prochain était toute la Loi et les Prophètes. D'autres ont été établies par une

1 I Cor., 13. — 2 Ps., 44.

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autorité humaine qui tient la place de Dieu : telles sont les ordonnances de l'Eglise qui ont pour but l'utilité commune, entre lesquelles nous pouvons mentionner les rites des sacrements et autres choses semblables, réglées par le droit positif et canonique pour être observées de tous, chacun selon son état, des clercs en ce qui les concerne , et des laïques de même, suivant la nature du commandement. D'autres ont pour origine un voeu, et personne n'est astreint à les embrasser. Mais celui qui s'est une fois lié libre-ment de la sorte, est forcé d'accomplir ce qu'il a promis, comme s'il y avait un précepte de Dieu même; telle est pour un religieux la continence; tels sont l'obéissance, le renoncement à tout bien propre, et autres choses semblables que la règle et les définitions de l'ordre imposent à ses membres. C'est ainsi qu'il est dit au Deutéronome : « Lorsque vous aurez fait un voeu au Seigneur, vous ne tarderez pas à l'accomplir, parce que Dieu le réclamera de votre part; et si vous apportez trop de retard, cela vous sera imputé à péché. Mais, si vous ne voulez point vous engager de la sorte, vous ne serez point coupable. Seulement vous devez observer et accomplir ce qui est une fois sorti de vos lèvres, selon la promesse que vous avez faite au Seigneur votre Dieu de votre pleine volonté, et selon que votre bouche l'a exprimé (1). »

D'autres de ces choses enfin ont pour cause certain avantage qu'elles offrent pour l'avancement spirituel,

1 Deut., 23.

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bien que du reste elles ne soient pas nécessaires au salut, comme l'ordonnance de l'office divin et de tous les autres offices en religion , des temps divers et de ce qu'on doit observer, soit durant le silence ou les repas , soit dans le vêtement ou le travail , les veilles et autres exercices spirituels, choses qui varient selon les observances de chaque religion, d'après la volonté des fondateurs. Bien que tout cela n'ait pas pour le salut une influence telle qu'on ne puisse l'opérer sans s'y soumettre , cependant la transgression de ces points divers fait disparaître la beauté de la religion, empêche les progrès spirituels de ses membres et nuit à l'édification de tous ceux qui en sont témoins. Le zèle de la justice excite à s'y conformer soi-même avec empressement, et à porter les autres à en faire autant. Il se réjouit lorsqu'on est plein de sollicitude à ce sujet; et, au contraire, il s'attriste, s'enflamme et se consume de douleur à la vue de ces transgressions. C'est ainsi que le Prophète s'écriait : « O Seigneur ! n'ai-je pas eu de la haine pour ceux qui vous haïssaient, et ne me suis-je point desséché à la vue de vos ennemis (1) ? »

Cependant le zèle de la justice a un discernement intime qui le porte à s'attrister d'avantage des transgressions plus graves, et moins de celles qui ont une moindre importance ; car le sage pèse chaque chose , soit bonne, soit mauvaise, suivant sa juste valeur. L'insensé au contraire estime petit ce qui est grand , léger ce qui est grave; d'une paille il fait une poutre,

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