Œuvres spirituelles (page 33)
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et quelquefois il ne voit qu'un moucheron là où il a avalé un chameau. « Vous payez, dit le Seigneur, la dîme de la menthe, de la rue et de toutes les herbes, et vous négligez la justice et l'amour de Dieu (1). » De tels hommes sont emportés par un zèle qui leur est propre , et ils n'agissent point en cela par l'esprit de Dieu. Ainsi, nous en voyons qui font plus de bruit et sévissent plus sévèrement pour une simple inclination omise au choeur que pour une longue médisance sur le compte d'un religieux ; qui témoignent une indignation plus vive pour un verset manqué, une rubrique négligée que pour une grande dissipation accompagnée de scandale.
Il faut donc avant tout et par-dessus tout éviter et déplorer toute transgression des commandements de Dieu; ensuite, des préceptes inviolables de la sainte Eglise; après, des obligations que chacun de nous s'est imposées par un voeu volontaire, comme les observances régulières et surtout celles qui sont sous peine de péché; et enfin tous les scandales qui renferment une espèce quelconque de mal, soit d'avarice, d'envie, d'orgueil, de gourmandise, de colère, soit de familiarité suspecte, de désobéissance et autres vices qui changent en un souffle pestilentiel cette bonne odeur de réputation qui , chez les religieux , sert à édifier le reste des fidèles et leur enseigne ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils doivent éviter. Ceux qui se rendent ainsi coupables tuent par le scandale tes âmes qu'ils devaient soutenir par des exemples de
1 Luc., 11
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vertus, et à eux s'adresse cette parole de l'Apôtre : « Vous êtes cause que le nom de Dieu est blasphémé parmi les peuples (1). » On guérit plus facilement un péché plus grave, mais caché, qu'un tel scandale ; car on peut arriver, par une pénitence secrète , à remédier aux ravages du premier, tandis que c'est avec peine qu'on parvient à déraciner le mal du coeur de tous ceux que le second a pu atteindre.
Il faut éviter aussi de troubler l'application à la piété, car c'est sur elle que s'appuie toute vraie religion; c'est elle qui nourrit tout exercice de vertu. Toute religion est aride quand elle demeure étrangère aux douceurs de cette huile ; toute structure de bonnes oeuvres est instable si elle n'est point liée par la fréquence d'une pieuse oraison, comme les pierres d'une muraille sont liées entre elles par le ciment. En toute religion, quand la ferveur de la piété commence à s'attiédir, l'édifice des autres vertus commence en même temps à s'affaisser et à pencher vers sa ruine. Les lampes des vierges folles se sont éteintes parce qu'elles ont manqué d'huile.
Il faut éviter encore toute négligence dans la discipline extérieure qui a été établie pour donner de l'éclat à la religion et faciliter l'avancement spirituel. Son abandon est l'indice d'une conscience peu soigneuse et d'une grande légèreté intérieure. L'observance d'une telle discipline n'a pas été imposée comme une règle en dehors de laquelle il ne serait permis à personne de vivre , mais parce qu'il est plus
1 Rom., 2.
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avantageux, pour l'ensemble de la régularité et le genre de vie uniforme des frères, que personne ne vive selon sa volonté et ne fasse rien qui soit de nature à porter le trouble chez les autres. Or, en ces choses, qui sont indifférentes en elles-mêmes et qui n'ont point été établies pour leur valeur intrinsèque, comme nous venons de le dire, il faut tourner son attention plutôt à les bien accomplir qu'à se tourmenter dans la crainte d'y manquer en quelque point par inadvertance. Cependant il en serait autrement si l'habitude de ces omissions engendrait quelque difformité apparente, ou si la dissimulation entretenait la négligence; car alors, pour éviter un mal plus grand, le zèle de la discipline devrait prendre garde de ne point s'endormir.
Celui donc qui a le vrai zèle de la justice, doit d'abord être attentif à ne point faire et ne point enseigner le mal. En second lieu, ne jamais se laisser entraîner, par quelque importunité ou ruse que ce soit, à le permettre ou à l'autoriser. En troisième lien, ne point l'agréer ni le voir de bon oeil, alors qu'il se serait accompli sans sa volonté ou en son absence. Quatrièmement, ne point dissimuler ou se taire comme s'il ignorait, puisque c'est à lui qu'il appartient de reprendre le mal , d'en faire connaître la grandeur et d'imprimer la crainte, afin que dans la suite on n'ose plus rien commettre de semblable. Cinquièmement, il ne doit point souffrir qu'il demeure sans punition; car le châtiment du péché produit toujours quelque bien : il empêche le coupable de persévérer
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dans son crime, selon cette parole du Sauveur: « Gardez-vous maintenant de pécher, de peur qu'il ne vous arrive pis (1) . » Il le purifie de la tache qu'il a contractée et le soustrait pour l'avenir à une punition plus rigoureuse de la part de Dieu, car l'Ecriture dit : « Vous le frapperez de la verge, et ainsi vous délivrerez son âme de l'enfer (2). » Il tient les autres en garde contre des fautes semblables : « Quand l'homme corrompu est châtié, dit Salomon , l'enfant devient plus sage (3), ou autrement celui qui est encore faible et novice apprend à se tenir avec plus de vigilance. Enfin, le supérieur lui-même, étant le vicaire du Juge suprême, met sa conscience à l'abri du péché de négligence en remplissant ainsi son devoir. C'est parce que le grand-prêtre Héli n'a pas agi de la sorte qu'il a encouru une sentence de mort en même temps que ses enfants coupables. Les religions les plus recommandables et celles qui sont tombées ne diffèrent point entre elles en ce que les pécheurs ne se rencontrent point dans les premières, mais en ce que le péché. n'y demeure point impuni, en ce qu'on s'efforce de lui fermer toute entrée, en ce que les incorrigibles et les scandaleux en sont retranchés, en ce qu'on y aime et protège les bons, afin de les porter à persévérer et à devenir de jour en jour meilleurs. Le péché s'est trouvé dans l'assemblée des anges avant leur confirmation en grâce; il s'est trouvé parmi les apôtres alors qu'ils étaient sous l'oeil même de Jésus-Christ. Quel ordre si parfait sur la terre
1 Joan., 5. — 2 Prov. 23. — Prov., 18.
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osera s'arroger le privilège d'être à l'abri de ses ravages? Si le plus grand nombre se conserve pur par la grâce de Dieu, il n'en est pourtant pas ainsi de tous. « Vous êtes purs, dit le Seigneur, mais vous ne l'êtes pas tous (1). » D'ailleurs, tant que les justes demeurent en cette terre où il leur est donné de mériter, il leur est avantageux de compter quelques méchants en leur société. C'est pour eux une occasion de plus grands mérites, soit par la compassion qu'ils portent à leur malheur, soit par le zèle qu'ils déploient à les corriger, soit par la crainte qu'ils éprouvent de devenir semblables à ceux qui leur sont une cause de tentation. C'est pour eux un moyen de souffrir persécution et de s'humilier profondément à la vue de tels désordres; c'est une voix qui les avertit de rendre des actions de grâces à celui qui les garde et les empêche de tomber en pareil abîme.
Si ces occasions de vertu manquaient aux bons, leurs mérites en seraient d'autant diminués, saint Paul ayant dit : « Que l'homme moissonnera ce qu'il aura semé 2. » Cependant on ne doit point pour cela aimer ni protéger les méchants, mais les tolérer , surtout si leurs fautes sont secrètes et sans danger pour les autres, et si l'on espère les en corriger. Mais quand on n'a point cet espoir , on ne saurait les souffrir sans un détriment grave , et il faut les retrancher pour ne pas donner à croire que leur perversité est agréable aux bons. Lorsqu'on les tolère, il ne faut point pour cela négliger de les punir par l'aiguillon
1 Joan., 13. — 2 Galat.,
6.
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des avertissements , des réprimandes, des confusions et des châtiments, et de les ranimer par le baume des exhortations, des consolations, des prières et des promesses, afin de tenter s'ils guériront de leurs infirmités, s'ils reprendront de nouvelles forces. Il faut fermer la voie du péché à celui qui en est là, lui enlever avec soin toute cause de tentation ; ce qui du reste est également avantageux aux bons, pour que l'occasion du mal ne les rende eux-mêmes mauvais. Le supérieur est le vicaire de Dieu. Il lui a donné pouvoir sur ses enfants, et ceux-ci doivent lui être soumis comme au Seigneur lui-même. Si donc il ne corrige pas les coupables; s'il permet que le mal s'accroisse sous son gouvernement, que les habitudes mauvaises prennent naissance , s'affermissent et s'étendent; s'il voit les observances régulières tomber et les transgressions se multiplier sans s'opposer de tout son pouvoir aux maux existants et à ceux qui, menacent, il rendra à Dieu un triple compte.
D'abord, pour avoir négligé de remplir les obligations que son office lui imposait. « Parce qu'étant les ministres de son royaume, dit la Sagesse, vous n'avez pas jugé équitablement, que vous n'avez point marché selon la volonté de Dieu, il se fera voir à vous d'une manière effroyable, et dans peu de temps; car ceux qui commandent les autres seront jugés avec une extrême rigueur...; et les puissants seront puissamment tourmentés (1). »
Ensuite, pour n'avoir point corrigé et empêché les
1 Sap., 2.
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péchés de ses inférieurs autant qu'il le pouvait , péchés qui lui seront imputés alors, car il est dit dans Ezéchiel : « Si vous ne parlez point à l'impie, afin qu'il se retire de sa voie, et qu'il meure ensuite dans son iniquité, je vous redemanderai son sang à vous-même (1)» Enfin pour avoir abusé de l'honneur et du pouvoir qu'il avait reçus, s'en être servi pour sa propre gloire et son avantage , et non pour la fin que le Seigneur s'était proposée. « Otez-lui le talent qu'il possède, dit Jésus-Christ, et jetez le serviteur inutile dans les ténèbres extérieurs : là il y aura des pleurs et des grincements de dents (2). »
Que le zélateur véritable montre donc combien il aime Dieu en faisant vivre en soi et dans les autres le bon plaisir du Seigneur. Qu'il ne laisse point amollir son zèle par la négligence; qu'il ne se fatigue point de son travail et ne se rende point à des conseils étrangers ; que la ruse le trouve insensible , l'amitié et la flatterie inexorable, les menaces inébranlables ; et que l'habitude du mal , prescrite par la longueur de sa durée, ne paraisse point à ses yeux un obstacle qui puisse l'empêcher d'accomplir le devoir de sa charge.
1 Ezech., 55. — 2 Mat.,
15.
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CHAPITRE IV. Que la seconde aile des supérieurs est la tendresse fraternelle.
La seconde aile du séraphin de l'Eglise est la tendresse ou la compassion pour ses frères; et de même que la charité envers Dieu a allumé le zèle de la justice, ainsi l'amour du prochain fait naître la compassion. Si l'on doit au vice une verge qui flagelle, on doit aussi à l'infirmité un bâton qui soutient; car le Prophète a dit : « Votre verge et votre bâton ont été ma consolation (1). » Et saint Paul : « Aimez-vous mieux que j'aille vous voir la verge à la main qu'avec amour et dans un. esprit de douceur (2)? » C'est ainsi que le Samaritain a versé dans les plaies de celui qui avait été laissé demi-mort le vin d'un zèle fervent et l'huile d'une tendresse pleine d'adoucissement. Or, il y a une infirmité corporelle et une infirmité spirituelle; l'une et l'autre ont besoin de compassion.
Il y a trois sortes d'infirmes corporels. Les premiers sont ceux que la maladie tient cloués sur leur lit, ou que des douleurs aiguës travaillent et d'autres infirmités graves accablent. Les seconds sont ceux qui, forcés d'aller et venir par la maison et même par le pays., sont cependant souvent affligés de souffrances pénibles, comme les rhumatismes, la goutte, etc.,
1 Ps., 22. — 2 I Cor., 4.
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Les troisièmes n'ont point de maladie déterminée, mais leur corps est faible, leurs forces sont épuisées: tels sont les vieillards , ceux qui sont accablés par le travail ou bien ceux qu'une infirmité naturelle a abattus , et quelquefois encore ceux qu'une langueur accidentelle réduit pour un temps à cet état.
Il faut venir en aide par la compassion à ces trois sortes de personnes, c'est-à-dire leur donner les remèdes de la médecine autant qu'on peut le faire convenablement ; relâcher pour eux la rigueur de la discipline, soit dans la nourriture et le vêtement, soit dans les veilles et autres exercices semblables; les exempter du travail, les soulager dans leurs offices, leurs charges, leurs courses et autres choses, selon que la nécessité le demande, en proportionnant aux besoins de chacun d'une façon toute spéciale ces secours divers. Il faut montrer une humanité sans bornes à ceux qui sont débiles ou malades, car ils sont flagellés par le Seigneur; et si à leur douleur venait se joindre la tribulation de la part des hommes, leur misère crierait au Père des miséricordes contre ceux qui les feraient souffrir, et ils se plaindraient avec David en disant : « Ils ont persécuté celui que vous avez frappé, et ils ont ajouté à la douleur de mes plaies (1). »
En effet, celui qui est malade et que son infirmité empêche de pouvoir se procurer lui-même le moindre soulagement, souffre d'autant plus qu'il ne reçoit aucune consolation dans sa douleur, aucun
1 Ps. 68.
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allégement dans son travail, aucun secours dans son indigence de la part de ceux qui devraient lui venir en aide, et qu'il ne trouve personne qui compatisse à ses peines, selon cette parole du Prophète : « Ceux qui me persécutent sont en voire présence. Mon coeur s'est préparé à toutes sortes d'opprobres et de misères. J'ai attendu que quelqu'un s'attristât avec moi, et nul ne l'a fait; que quelqu'un me consolât, mais je n'ai trouvé personne. Au contraire , ils m'ont donné pour nourriture le fiel du reproche, et dans ma soif ils m'ont abreuvé du vinaigre des réprimandes. Que pour eux s'accomplisse donc tout ce que votre Prophète a exprimé (1) , etc.., »
Un bon supérieur se regarde comme le père de ses frères et non comme leur seigneur; il se montre vis-à-vis d'eux comme un médecin charitable et non comme un tyran. Il ne les considère pas comme de vils animaux ou comme des esclaves qu'on achète , mais comme des enfants qui doivent partager avec lui l'héritage céleste , et il les traite comme il voudrait qu'on le traitât lui-même, s'il se trouvait en un semblable besoin. Ceux qui sont robustes et en bonne santé n'éprouvent point ce qu'éprouvent les malades, et voilà pourquoi ils demeurent sans compassion ; mais ils en connaîtront quelque chose dans la suite , quand la douleur s'appesantira sur eux. Je sais qu'on dit que souvent plusieurs feignent d'être plus faibles qu'ils ne sont; mais quoi! faudra-t-il pour cela juger tous les hommes hypocrites? Ne voyons-nous pas
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dans la Genèse , au contraire, que le Seigneur voulut pardonner au grand nombre des coupables , en considération d'un petit nombre de justes?
Or, les infirmes ont pour trois raisons un besoin plus grand des secours de la compassion , que ceux qui se portent bien et jouissent d'une santé robuste. D'abord, pour soutenir leur vie, car ils ne sauraient se procurer eux-mêmes les choses nécessaires, et, si d'autres ne leur viennent en aide, ils voient infailliblement leur position s'aggraver; ils sont dans l'impuissance de subsister par eux-mêmes : il faut donc qu'on les secoure si l'on ne veut pas, selon ce qui est dit au livre des Rois, que celui qui est dans l'abjection périsse entièrement (1). » En second lieu, c'est pour rétablir leur santé et leurs forces perdues par la maladie. Celui qui se porte bien n'a besoin que d'un secours commun pour conserver ce qu'il possède ; mais à celui qui est malade il faut accorder une fois de plus, afin de l'empêcher de périr et de perdre ainsi ce qu'il a encore, et afin de réparer ce qu'il a perdu , de peur qu'à son égard ne s'accomplisse cette parole du Seigneur : « On enlèvera à celui qui n'a rien, même ce qu'il semble avoir (2). » En troisième lieu , ils ont besoin d'un secours plus grand pour que leur consolation ne viennent point à défaillir; or, au milieu de leurs afflictions nombreuses, ils sont vraiment consolés quand ils voient les autres leur compatir et s'empresser avec ardeur de procurer leur rétablissement, et ils s'écrient avec Saül : « Soyez
1 II Reg., 14. — 2 Luc., 25.
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bénis du Seigneur, vous qui avez été touchés de mes maux (1). »
Mais il en est qui disent : c'est avec raison qu'on procure les soulagements convenables aux infirmes dont la convalescence est à espérer, nais pour ceux dont on n'attend plus aucune guérison , il est inutile de faire beaucoup de dépenses. Ce serait justement qu'on parlerait de la sorte si les soins qu'on accorde aux malades avaient pour motif un avantage humain et non l'exercice de la charité. Mais celui qui vient en aide à un infirme afin de retirer quelque profit de sa reconnaissance lorsqu'il l'aura rendu ainsi à la santé , celui-là , dis-je , se prive du mérite de la charité. Au contraire, plus la misère est grande, plus la miséricorde se montre glorieuse et la charité sincère. Il est donc avantageux quelquefois que le supérieur fasse lui-même l'expérience des infirmités des autres, afin d'apprendre à compatir, selon cette parole de l'Apôtre : « Nous n'avons pas un pontife qui ne puisse compatir à nos infirmités, puisqu'il a éprouvé comme nous toute espèce de tentations, hormis le péché (2). »
Il y a aussi trois sortes d'infirmes spirituels. Les premiers sont ceux dont l'infirmité a pour principe le manque de dévotion et la violence des tentations; ils sont enclins à recevoir le scandale et à commettre le péché; une faible occasion les fait vaciller et les place sur le bord de l'abîme. C'est de ces hommes que
1 I Reg., 23. — 2 Hebr.,
4.
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saint Paul a parlé quand il a dit : « Il y a parmi vous beaucoup de malades et de languissants (1). »
Les seconds sont ceux qui ont bien , il est vrai, de la bonne volonté et de la piété, mais qui cependant, au moindre avertissement ou à une réprimande un peu vive, perdent courage, quelquefois se laissent aller à des pensées de désespoir, ou éprouvent de graves mouvements d'impatience, et ensuite s'en attristent outre mesure et vont jusqu'à en fatiguer les autres. Ce qui a fait dire à l'Apôtre : « Nous devons, nous qui sommes plus forts, supporter les faiblesses des infirmes (2). »
Les troisièmes sont en général tous les imparfaits, qui chancellent dans les exercices divers des vertus , se sentent de temps à autre , même malgré eux , attaqués de la fièvre des passions, tantôt de l'orgueil, tantôt de la colère ou de la paresse, tantôt de l'envie ou de la gourmandise, tantôt d'autres vices, tant de la chair que de l'esprit. C'est à eux qu'il appartient de s'écrier avec le Psalmiste : « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis faible; guérissez-moi, Seigneur, parce que mes ossements sont ébranlés et mon âme est dans un trouble profond (3). »
Or, il faut apporter des remèdes à ces infirmités; il faut enlever à ceux qui en sont atteints toute occasion de scandale, toute facilité de pécher; il faut qu'ils ne voient rien et n'entendent rien qui puisse augmenter leur faiblesse; il faut qu'on ne leur permette que rarement de sortir de la maison , car c'est
15. — 3 Ps. 6.
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dans de telles sorties que Dina trouva la perle de son honneur, ainsi que nous le lisons dans l'Ecriture. Il faut encore les affermir par des exhortations qui leur offrent des exemples nombreux de patience, et, jusqu'à ce qu'ils soient guéris de leurs infirmités , s'abstenir de réprimandes trop sévères, tant contre eux que contre les fautes qui les jettent ainsi dans le trouble. C'est pour cela que l'Apôtre a dit : « Pères, n'irritez point vos enfants par une trop grande sévérité, de peur qu'ils ne tombent dans l'abattement (1). » En effet, exciter celui qui est déjà assez ému par lui-même, c'est exciter contre soi un chien qui aboie et s'exposer à être mordu.
Il faut aussi supporter avec longanimité leurs défauts et leurs imperfections; car le Sage a dit : « Tous ne sont point capables de toutes choses. » Ceux qui sont instruits ont coutume de pardonner aux ignorants et aux hommes grossiers leur faiblesse, lorsqu'ils les voient juger contre le bon sens; ainsi les hommes vertueux doivent-ils supporter avec bénignité les défauts des imparfaits, sachant bien que tous ne peuvent point avoir la même perfection; ne point imposer à ceux qui sont faibles et délicats en Jésus-Christ des fardeaux plus lourds qu'ils ne sauraient les porter, et ne rien exiger qui excède leurs forces. C'est ainsi qu'il est dit dans la Genèse : « Vous savez que j'ai des enfants fort petits, et des brebis et des vaches pleines ; que, si je les lasse en les faisant marcher trop vite, tous mes troupeaux mourront en
1 I Col., 3.
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un même jour (1). » ce qui veut dire, que si l’on presse les faibles et les imparfaits qui ont cependant une certaine bonne volonté que j'appellerai le fruit de leur coeur ; que si on les presse, dis-je, dans l'exercice des vertus au-delà de ce que leur permet la grâce qu'ils ont reçue , on détruira noème ce qui est en eux, en exigeant plus que leurs forces ne leur permettent. C'est dans cette pensée que saint Paul écrivait : « Nous nous sommes rendus petits au milieu de vous comme une nourrice qui aime tendrement ses enfants (2), » et c'est cet amour qui nous a portés à user vis-à-vis de vous de caresses pleines d'humilité et de tendresse, et à condescendre à votre faiblesse et à votre imperfection.
Au contraire, le Seigneur se plaint des pasteurs durs et sans compassion. « Vous n'avez point, dit-il , travaillé à fortifier ce qui était faible; vous n'avez point guéri ce qui était malade ; vous n'avez point bandé la plaie qui était saignante; vous n'avez point relevé ce qui était tombé, et vous n'avez point cherché ce qui était perdu. Mais vous vous contentiez de dominer avec une rigueur sévère et pleine d'empire. Ainsi mes brebis ont été dispersées, parce qu'elles n'avaient point de pasteurs : elles ont été dispersées en tous lieux et sont devenues la proie de toutes les bêtes sauvages (3). » — « Pourquoi , dit saint Bernard (4), appesantissez-vous votre joug sur vos disciples , alors que vous devriez plutôt soutenir vous-même le
34 . — 4 Serm. 23 , in
Cant.
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leur? Mettez de côté ces fardeaux ; nourrissez vos brebis avec du lait ; offrez-leur vos mamelles, et qu'elles goûtent la douceur du repos. Si parfois il est nécessaire d'user de sévérité , que ce soit celle d'un père et non d'un tyran , selon cette parole de l'écriture : Portez-les sur votre sein comme une nourrice a coutume de porter son enfant , et menez-les dans la terre que j'ai promise à leurs pires avec serment (1). »
CHAPITRE V. Que la troisième aile des supérieurs est la patience.
La troisième aile du séraphin de l'Eglise, est la patience et une longanimité persévérante. De même que le toit du Tabernacle protégeait et conservait pur et brillant tout ce qui était enfermé en son enceinte contre la poussière, la pluie et les vents, ainsi les supérieurs qui veulent défendre fidèlement leurs sujets contre la tempête du péché , doivent souvent recevoir sur eux-mêmes la violence de toutes sortes d'adversités. C'est ainsi que la poule s'expose aux coups du milan pour sauver ses petits.
Or , il y a trois choses , entre plusieurs , qui nécessitent
1 Num., 11
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surtout la patience. En premier lieu, ce sont les travaux multipliés, les soins, les occupations qui naissent de toutes parts. En effet, une sollicitude continuelle presse le supérieur , tant du côté de la discipline spirituelle , qui requiert toute sa prévoyance, que du côté des choses temporelles, qui demandent une grande vigilance. Aussi voyons-nous que les apôtres ne s'occupaient point seulement des besoins spirituels des fidèles, mais aussi de leurs besoins corporels, surtout en ce qui concernait les pauvres, et ce qui suit en est une preuve : « Jacques, Céphas et Jean, dit l'Apôtre, ayant reconnu la grâce que j'avais reçue, nous donnèrent la main à Barnabé et à moi pour marque de la société et de l'union
qui était entre eux et nous, afin que nous prêchassions l'Evangile aux Gentils, et eux aux circoncis. Ils nous recommandèrent seulement de nous ressouvenir des fidèles de Jérusalem qui étaient dans l'indigence, ce que j'ai eu grand soin de faire (1). » Et le Seigneur, après avoir nourri de la parole du salut la foule qui le suivait dans le désert, la sustenta encore du pain matériel, parce qu'il voyait qu'elle n'avait point de quoi manger d'ailleurs.
Ces occupations variées ont leur source non-seulement dans les soins domestiques, mais surtout encore dans des affaires du dehors auxquelles on est obligé quelquefois de se mêler et dont on ne peut sortir comme il convient sans de grands embarras.
1 Gal., 2.
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Et ces choses diverses accroissent encore les travaux déjà si nombreux des exhortations, des veilles, des instructions et autres fatigues qui toutes exigent la patience. Aussi Moïse, le plus doux des hommes et l'ami intime de Dieu, partagea-t-il pour cette raison entre plusieurs le fardeau du gouvernement du peuple , se reconnaissant incapable de faire face à tant de choses ; et c'est ainsi qu'il s'en exprime : « Je ne puis, dit-il, porter seul le poids de vos affaires et de vos différends. Choisissez parmi vous des hommes sages et habiles, qui soient d'une vie exemplaire et d'une probité reconnue parmi vos tribus, afin que je les établisse pour être vos chefs (1). »
En second lieu, la patience est nécessaire au supérieur à cause des progrès si lents de ceux pour qui il se fatigue incessamment. Il voit qu'il n'y en a qu'un petit nombre qui avancent, que ce qu'il avait commencé à améliorer un peu par de longs efforts et un travail pénible , s'en va et disparaît en un instant devant les difficultés et les obstacles qui s'opposent au bien spirituel des siens ; et ainsi le fruit qu'il recueille de ses peines serait presque de nature à le jeter dans le désespoir. Il est semblable à l'homme qui sème beaucoup et n'aperçoit qu'une faible quantité de grains sortir de terre. Quelquefois ce qu'il ordonne et commande en personne s'accomplit et s'observe mec négligence, et souvent sous l'apparence du bien
1 Deut.
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le mal se glisse en secret sans qu'il lui soit possible de reprendre ouvertement comme mal ce qui est bien à la surface; et cependant en dernière fin un plus grand bien se détruit par là, et la porte à des maux plus évidents se trouve ouverte. C'est ainsi, par exemple, que dans la pensée de procurer le salut à un plus grand nombre, nous admettons plus de personnes que nous ne pouvons véritablement en recevoir. Mais le résultat de cette multiplication sera l'obscurcissement de notre pauvreté , car il s'en trouvera plusieurs qui voudront avoir la commodité de bien des choses et ne manquer de rien. Dès-lors il faudra des démarches plus nombreuses pour se procurer ce qui sera nécessaire, recourir à des moyens inaccoutumés pour demander ou recevoir, et agir plus aisément contre la règle. Et cependant le calme de la piété s'en va ; les moeurs religieuses tombent en désuétude; les frères s'habituent à courir çà et là sans scrupule, à rechercher au-dehors les commodités matérielles, à contracter des amitiés défendues par la règle, à demander des présents à ceux qu'ils dirigent, à faire un gain de l'avancement des âmes dans le bien , à flatter les riches, à étendre les lieux de provisions, à élever de somptueux palais, à n'avoir aucun souci des scandales; et ainsi l’honneur de Dieu , qui devait résulter de notre sainte vie et de l'édification donnée par nous aux autres, est foulé aux pieds au milieu de tant de choses qui lui sont contraires. C'est aussi une source de douleur que la promotion prématurée de ceux qui sont jeunes et sans épreuve
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aux ordres et aux offices de confesseur, de prédicateur ou de supérieur.
Il faut dire la même chose de la conduite de certains religieux qui ont aux yeux des hommes quelque apparence , mais qui , aux yeux de Dieu ne possèdent rien de ce qui fait la vraie beauté de leur profession, sont ineptes en ce qui concerne la vie religieuse, n'out aucun goût pour ce qui est intérieur, s'imaginent que toute la vertu d'une communauté réside en des observances purement extérieures, défendent ces observances avec un grand zèle et font peu de cas des vertus véritables et vraiment spirituelles. Le supérieur qui voit ces désordres et beaucoup d'autres les, jugeant selon leur juste valeur, se dessèche et se consume , et l'impuissance où il se trouve de pouvoir les corriger comme il le voudrait est pour lui un exercice admirable de patience. Aussi s'écrie-t-il avec le Prophète : « Mon zèle m'a fait sécher de douleur. — Le zèle de votre maison me décore (1). »
En troisième lieu , la patience est nécessaire à celui qui gouverne pour supporter l'ingratitude de ceux qui sont de sa part l'objet constant d'une sollicitude sans repos. C'est à peine s'il arrive jamais à les satisfaire; le plus souvent, au contraire, il les entend murmurer qu'il ne tiendrait qu'à lui de se montre tout autre à leur égard, et de les traiter beaucoup plus favorablement. Alois il se prenne lui-même à douter s'il ne doit point céder à leurs importunités, et acquiescer à leurs désirs, ou bien tenir avec fermeté
1 Ps. 118. — 68.
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à ce qu'il juge plus convenable. Il pourrait s'écrier avec saint Paul : « Que choisir? Je n'en sais rien, car je suis pressé des deux côtés (1). »
De plus il s'en trouve qui tournent contre lui h actes de son administration, les interprètent de la façon la plus désavantageuse, vont le voir à ce sujet, se plaignent, l'accusent, médisent de sa conduite et prennent matière à scandale là où il croyait n'avoir cherché que l'honneur de Dieu et l'intérêt des siens; de telle sorte qu'il lui est presque impossible, quelque moyen qu'il emploie, dans ses actes ou dans ses règlements, de ne jamais déplaire à quelques-uns, de n'être point pour eux une cause de mécontentement. Et ce qui est pis encore, il s'en trouve qui lui résistent en face, ou bien le blâment par des lettres, le méprisent et excitent les autres à lui faire opposition, ou bien encore mettent des obstacles secrets à l'accomplissement de ses desseins les plus louables. Or, pour résister à ces attaques diverses et autres semblables, le supérieur a besoin de se munir du triple bouclier de la patience.
Et d'abord , il doit s'appliquer à répondre avec modestie , réflexion et bonté à chaque chose , et réprimer l'ardeur de son zèle, afin de ne laisser percer aucune impatience dans le ton de sa voix, dans son air, dans ses mouvements. Car c'est par la patience qu'il réussira surtout et qu'il finira par soumettre à son autorité ceux qu'un zèle trop impétueux n'eût fait qu'irriter. C'est ainsi qu'en répondant avec douceur
1 Philip., 1.
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aux hommes d'Ephraïm qui s'emportaient contre lui , Gédéon apaisa la fureur dont ils étaient remplis (1). Et le Sage a dit : « Une réponse douce dissipe la colère, et une parole dure provoque la fureur (2). » C'est avec peine, en effet, qu'une tempête se calme par une tempête, et qu'un vice se guérit par un autre vice. L'impatience d'un supérieur n'est propre qu'à empêcher le bien qu'il eût été en son pouvoir de maintenir et d'accroître. Il devient par là un sujet de scandale pour les autres, suivant cette parole du Sage : « Celui qui est impatient signale sa folie (3) » en la rendant manifeste à tout le monde. Il se rend méprisable à ses inférieurs et à tous ceux qui le connaissent, car celui qui est vain et qui n'a point de sens, tombera dans le mépris (4). Il devient odieux et se fait abhorrer, car le grand parleur sera terrible pour sa ville, et l'homme précipité dans ses discours sera haïe. Il provoque les autres à l'impatience, car l'homme violent engendre les querelles et l'homme patient éteint celles qui étaient allumées (6). Ceux qui dépendent de lui n'osent plus lui déclarer leurs besoins, et ils lui disent : « Si nous entreprenions de vous parler, vous ne le supporteriez peut-être qu'avec peine (7). » La maison se remplit de murmure et de division, car celui qui met le trouble dans la maison ne possédera que du vent (8), c'est-à-dire des conspirations. Il éloigne de lui ceux dont l'esprit est faible et délicat, et il les rend pusillanimes. En effet, qui
1 Jud., 8. — 2 Prov., 15. — 3 Prov., 14. — 4 Prov.
, 12. — 5 Eccl., 9. — 6 Prov., 15. — 7 Job., 4. — 8 Prov., 11.
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pourra, dit Salomon, soutenir un esprit facile à s'irriter (1)? Enfin , personne ne prend la liberté de l'avertir de ce qu'il aurait à réformer : c'est un enfant de Bélial, ainsi qu'il est dit au livre des Rois, et personne ne peul lui parler (2). »
En second lieu, le supérieur doit s'efforcer d'être pacifique, ne point se venger des injures, ne conserver dans son coeur aucune haine contre ceux qui en sont les auteurs, ne pas avoir d'eux un soin moindre que des autres, ne point chercher à les éloigner de sa personne, et même les garder plus volontiers près de lui, afin de les édifier et d'édifier les autres en opposant les bienfaits à l'ingratitude, el afin aussi d'avoir en eux un moyeu d'exercer la vertu à l'exemple du Pasteur suprême, qui a dit : « C'est alors que vous serez les enfants du Très-Haut, parce qu'il est bon lui-même vis-à-vis des ingrats et des méchants (3). » En effet, puisque c'est proprement l'office du pasteur d'instruire les autres, s'il éloigne ceux qui sont, imparfaits, à qui s'adresseront ses enseignements? Si le médecin fuit les malades, sur qui exercera-t-il son art? Si le guerrier évite la rencontre de l'ennemi, comment obtiendra-t-il les honneurs du triomphe? Si le marchand dédaigne les marchandises qui lui offrent de gros bénéfices, comment parviendra-t-il à s'enrichir? Si donc nous voyons que tant d'évêques et de prélats se sont sanctifiés, c'est qu'ils ont pris occasion de la charge qui leur était confiée pour s'élever aux plus hauts sommets de la perfection
1 Prov., 18. — 2 I Reg., 25. — 3 Luc., 6.
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soit en faisant le bien, soit en supportant l’adversité. soit en s'efforçant d'édifier les autres; car l'Apôtre avait dit : « Celui qui désire l'épiscopat, désire une charge vraiment excellente (1). »
En troisième lieu le supérieur doit joindre à la patience une volonté ferme et un zèle inébranlable dans l'accomplissement de tout ce que la sollicitude de sa charge exige de lui , pour ne pas succomber à l'ennui du travail , au dégoût qui naît du peu d'avancement et des importunités de ceux qui lui sont soumis, et aux autres difficultés; car c'est ainsi que l'on parvient à acquérir de grands mérites, selon cette parole d'un prophète: « Prenez donc courage ; que vos mains ne s'affaiblissent point, et votre peine sera récompensée (2). » Ces mains d'un supérieur sont l'ardeur à travailler et la patience à souffrir ce qui est pénible.. Si ces vertus ne s'affaiblissent point pal l'oisiveté ou par l'impatience, une large récompense sera son partage dans l'éternité. Ces peines et ces contrariétés aident en effet le directeur des antes à se purifier de la poussière du péché, dont l'infirmité humaine ne saurait jamais se garantir; car nous offensons Dieu en bien des choses, et dans une multitude d'affaires se rencontrent souvent bien des négligences que les supérieurs ont besoin d'expier ici-bas, s'ils ne veulent point avoir à le faire bien plus rigoureusement plus tard, selon cette parole du Seigneur: « S'il commet quelque chose d’injuste, je le châtierai avec la verge dont on châtie les hommes ,
1 Tim., 7. — 2 II Par.,
15.
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et je le punirai des plaies dont on punit les enfants des hommes (1). »
De plus, de semblables tribulations, en pesant sur celui qui commande , le tiennent en garde contre les flots de l'orgueil qui jettent ceux qui ont la puissance en des périls bien plus considérables que les autres. En effet, la sublimité de la charge, la possession de la liberté, la joie qui naît du bien accompli, tout cela élèverait facilement son esprit, si le joug de l'adversité ne venait faire baisser la tète à sa présomption et le défendre ainsi de l'abîme de l'orgueil ! Voilà pourquoi nous lisons dans Job : « Dieu instruit l'homme de ce qu'il doit savoir pour le détourner du mal qu'il fait et pour le délivrer de l'orgueil; pour soustraire son cime à la corruption et pour sauver sa vie de l'épée. Il le châtie aussi par la douleur qu'il lui fait souffrir dans son lit, et lorsqu'il fait sécher tous ses os (2). » L'humiliation qui naît de l'adversité est donc la gardienne du salut et des progrès spirituels de celui qui gouverne bien , tandis qu'une prospérité persévérante l'aurait bientôt exposé au souffle de la présomption. David, cet homme selon le cœur de Dieu, est toujours humble et pieux au milieu des tribulations; et lorsque tout lui réussit, il tombe dans une faute grave. Aussi s'est-il écrié : « Il m'est avantageux que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos ordonnances pleines de justice (3). »
Au reste, comme nous l'avons dit plus haut , ce n'est pas seulement en raison du bien qu'il opère en
1 II Reg., 7. — 2 Job., 33. — 3 Ps. 118.
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lui-même ou dans les autres que le supérieur voit s'accroître son mérite, qu'il obtient des droits à la gloire; mais toutes les peines qu'il endure contribuent également à donner plus d'éclat à sa couronne, de même que l'or devient d'autant plus beau, d'autant plus précieux qu'il subit davantage l'action du feu, selon qu'il est écrit : « Dieu a éprouvé les justes comme on éprouve l'or dans la fournaise (1). » Il arrive souvent que l'on fait des progrès réels sans s'en apercevoir, et que c'est lorsqu'on se sent défaillir de plus en plus, que les forces de l'âme augmentent : « Il en est du royaume de Dieu, dit le Seigneur, comme d'un homme qui confie le grain à la terre : qu'il dorme ou se lève, la nuit comme le jour, la semence germe et croît sans qu'il s'en aperçoive (2). » Au reste, il n'est point étonnant que tous les efforts d'un supérieur ne profitent pas à tous ceux qui en sont l'objet, puisque l'action de Dieu ne profite pas elle-même à tous ceux qu'il voudrait sauver , et qu'il y en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus (3) . Tout ce qu'on sème ne prend pas racine, et ceux qui cherchent des trésors remuent sans se plaindre une grande quantité de terre pour trouver un peu d'or ou d'argent. Ainsi l'avancement spirituel de celui qui commande bien se doit mesurer par la grandeur du mal qu'il commettrait s'il agissait autrement , de même qu'il faut juger du prix de la lumière par la privation que nous cause son absence.
Enfin, ce qui doit encore encourager le supérieur à soutenir le travail , c'est qu'il ne mérite pas moins
4. — 3 Mat., 22.
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par ceux qui ne font point de progrès on n'en font que de médiocres, que par ceux qui marchent à grands pas ; car l'Apôtre n'a point dit : « Chacun recevra sa récompense selon le succès, mais selon son travail (1). » C'est à Dieu qu'il appartient de donner l'accroissement. Pour le docteur, le travail est plus grand avec un disciple indocile qu'avec un esprit soumis, et ainsi la récompense doit être plus grande auprès du juste estimateur de la peine. Il y a plus de fatigue à prendre dans un terrain stérile et rocailleux ; mais si le grain est en moindre quantité , la qualité en est meilleure ; et ce que l'on acquiert avec plus de difficulté, se vend bien souvent à un prix plus élevé.
CHAPITRE VI. Que la quatrième aile des supérieurs est la vie exemplaire.
La quatrième aile du prélat est une vie exemplaire. En effet , il doit être pour les autres un modèle de bonne vie, et démontrer par ses actions comme par autant d'images ce qu'il enseigne par ses paroles. C'est ainsi que celui qui professe la géométrie en trace les figures sur un tableau, afin que l'on comprenne mieux ce qu'il a expliqué de vive voix. Nous lisons dans les Actes des Apôtres : « Que Jésus commença à faire et à enseigner ensuite (2). Ailleurs il est
1 Cor., 3. — 2 Act.
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dit: « Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez à l'égard des autres comme , j'ai fait moi-même à votre égard (1). » Et Gédéon dit à ses soldats: « Vous ferez ce que vous me verrez faire (2). »
Mais, quoique ce soit par l'exemple de toutes les vertus, et non par la pratique seule de ce que nous avons exposé jusqu'à ce moulent, que le supérieur doive marcher en avant de ceux qui lui sont confiés, il y a pourtant trois points qui réclament de sa part une attention plus spéciale; ce sont : la conformité aux observances communes, l'humilité accompagnée de mansuétude, et un maintien plein de gravité. C'est pour cela que l'Apôtre écrivait : « Montrez-vous vous-même un modèle de bonnes oeuvres en toutes choses, dans votre doctrine, dans l'intégrité de votre vie et dans la gravité de vos moeurs (5).»
Il doit observer la vie commune dans la nourriture, le vêtement et le travail , ayant soin de ne pas s'adonner aux repas somptueux et de rejeter les vins recherchés, alors que les autres n'usent que d'une nourriture sobre et modérée; de ne point avoir un habit différent, puisque la profession est la même, et de ne point se soustraire au travail commun, alors qu'il commande à ses inférieurs de s'y exercer. Le pasteur qui se sépare de son troupeau , le laisse exposé aux embûches des loups. Il faut donc que le supérieur soit en bonne sauté avec ceux qui se portent bien, et infirme avec les infirmes; il faut que, commue un autre Paul, il puisse s'écrier : « Je me
7. — 3 Tit., 2.
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suis rendu faible avec ceux qui sont faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous afin de les sauver tous (1); ou autrement : « je me suis fait le modèle de tous. En effet , si celui qui se porte bien agit comme un homme faible, son exemple fait des hommes charnels de ceux qu'il dirige. Si, au contraire, étant infirme il dédaigne les soins qui conviennent aux infirmes, il rend les autres timides en montrant par là qu'il veut que les autres fassent de même, ou du moins qu'il ne désire point qu'on les traite avec plus d'égards qu'il ne se traite lui-même. Le soldat agit avec un courage plus grand lorsqu'il voit son général partager les dangers et les peines du combat. C'est pour cela que nous lisons aux Actes des Apôtres à l'occasion de l'élection proposée par saint Pierre : « Il nous faut choisir parmi ceux qui ont été en notre compagnie pendant tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, à commencer depuis le baptême de Jean jusqu'au jour où nous l'avons vu monter au ciel (2). » Ce qui veut dire: « depuis le moment où après son baptême le Seigneur commença à avoir des disciples, jusqu'au jour où il monta vers son Père, il nous instruisit en tout temps par son exemple, soit lorsque se séparant du reste du monde il vivait familièrement avec ses disciples, soit lorsque se mêlant à la foule il s'entretenait avec elle, selon qu'il était nécessaire.
Le supérieur doit être humble dans toute sa personne; ne point laisser voir par ses actes qu'il a de
1 I Cor., 9. — 2 Act.,
1.
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hauts sentiments de lui-même; ne point affecter la domination, mais craindre, au contraire ; n'avoir cette charge qu'en dehors de sa volonté, et désirer d'être confondu dans le rang de ceux qui obéissent ; réputer meilleur que lui ceux qui lui sont soumis, et se regarder plutôt comme leur serviteur que comme leur maître et leur seigneur. « Que celui qui est le plus grand parmi vous devienne comme le plus petit, dit Jésus-Christ, et que celui qui gouverne soit comme celui qui sert… Pour moi, je suis parmi vous comme celui qui sert (1). » C'est pourquoi il est dit dans l'Ecclésiastique: « Vous a-t-on établi pour gouverner les autres? ne vous en élevez point; soyez parmi eux comme nu d'entre eux (2). »
Il faut aussi que son humilité soit pleine d'affabilité, afin que ses inférieurs puissent avoir auprès de lui un accès facile et qu'ils lui exposent , avec confiance et liberté, tous leurs besoins. Il faut qu'il les écoule avec patience, leur réponde avec bénignité, les redresse avec zèle, les excite avec joie, et, en un mot , qu'il s'applique à se faire plus aimer que craindre ; car on obéit plus volontiers à celui que l'on abuse qu'à celui qu'on redoute. L'obéissance qui naît de l’amour est proprement une obéissance volontaire , tandis que celle qui a la crainte pour principe semble plus forcée. Or, plus il y a de volonté plus l'obéissance, plus le mérite en est élevé. Celui-là donc qui a reçu la charge du gouvernement, doit considérer comme un devoir de sa position de conduire à
1 Luc., 22. — 2 Eccl.,
52.
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la vie éternelle ses inférieurs , et de les porter fidèlement à amasser les mérites les plus considérables dans la pratique des vertus.
Il faut également que son humilité paraisse dans l'usage des choses temporelles, qu'il n'ait rien et n'aime rien qui sente le luxe , mais qu'au contraire tout ce qui est à son service prêche la pauvreté volontaire et rende témoignage de son humilité. Ainsi doit-il en être pour ses vêtements, ses livres, sa cellule, son lit, ses instruments de ménage, sa table, son manteau, etc. Que l'on n'y découvre rien qui soit un indice de vanité ou de curiosité, et qu'il ne souffre rien de pareil chez les autres. On aime naturellement en eux ce que l'on aime en soi. Si nous avons des goûts recherchés, nous trouvons du plaisir en tout ce qui est recherché; si l'humilité fait nos délices, nous la contemplons avec bonheur en nos frères. Mais ce n'est point la marque d'un coeur humble que de courir après ce qui est rare, de s'attacher à ce qui est d'un grand prix, de soupirer après ce qui est élevé. Aussi il est écrit : « Il voit tout ce qu'il y a de grand et de sublime, et c'est lui qui est le roi de tous les enfants d'orgueil (1). »
La gravité du maintien demande trois choses dans le supérieur. D'abord , qu'il ne soit point léger dans sa personne , c'est-à-dire qu'il n'ait point un langage profane ou bouffon; car, bien que de pareilles choses puissent être considérées en elles-mêmes comme amusantes, elles diminuent pourtant le respect et
1 Job.
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ôtent la crainte. C'est pour cela que saint Grégoire dit : « On ne reçoit pas facilement les exhortations de celui que l'on voit léger dans sa personne (1). » Un supérieur , il est vrai, doit s'appliquer surtout à se faire aimer; mais cependant il convient qu'il soit craint des insoumis. D'ailleurs l'amour est en quelque sorte plus suave lorsqu'il est mêlé de respect. C'est ce que nous voyons en l'amour du Créateur suprême, dont nous chérissons d'autant plus délicieusement la tendre charité que nous voyons en lui une majesté plus sublime, selon cette parole du Prophète : « Le Seigneur est plein de douceur et de droiture, et c'est pour cela qu'il donnera à ceux qui pèchent la loi qu'ils doivent suivre pour rentrer dans la voie (2). »
En second lieu, la gravité demande qu'il ne soit point léger dans ses affections, c'est-à-dire qu'il ne se fasse point remarquer par des amitiés particulières, tant envers les personnes du sexe qu'envers ceux dont, la vertu est médiocre. Bien que dans son coeur on doive préférer les plus parfaits à ceux qui le sont moins, et embrasser dans son amour les parfaits et les imparfaits à cause de l'espérance que nous avons de leur salut en Jésus-Christ, extérieurement cependant il faut que le supérieur se conduise vis-à-vis de tous de façon à ne laisser croire à aucun qu'il est méprisé et qu'on lui préfère les autres. Que chacun au contraire soit persuadé que son supérieur est pour lui plein d'amour, et qu'il peut mettre en lui sa confiance comme en un ami sincère. De la sorte nul ne