Œuvres spirituelles (page 34)
1 In Ezech. — 2 Ps. 24.
580
nourrira contre les autres de l'indignation ou de l'envie, comme il arriva aux frères de Joseph, qui conçurent de la haine contre lui parce que son père lui témoignait plus d'amour qu'au reste de ses enfants.
Il faut en troisième lieu qu'il ne soit point léger dans ses desseins, ni inconstant dans ses résolutions, de sorte que ce qui lui plaît maintenant lui déplaise bientôt , que ce qu'il veut tout à l'heure il ne le veuille plus un instant après, et cela sans aucun motif raisonnable. Qui se confiera au jugement et se soumettra aveuglément à la volonté d'un homme en qui il ne reconnaît de stabilité pour rien? Les inférieurs ne peuvent alors respecter la prudence de celui qui les gouverne; ils ne savent comment ils doivent obéir à ses ordres, et le désordre qui naît de cette double disposition ne saurait être médiocre. C'est pourquoi l'Apôtre a dit (1) : « Examinez tout soigneusement; retenez ce qui est bon, » et faites tout ce que vous faites , sans hésiter et sans changer d'avis. Cependant lorsqu'une raison grave, une juste nécessité ou une pieuse utilité exige que l'on fasse le contraire de ce que l'on s'était proposé d'abord, le changement n'est pas alors un indice de légèreté, mais de sagesse ; car si c'est une folie de changer de mieux en pis, c'en est une non moins grande que de s'attacher obstinément à une première idée sans vouloir en démordre pour un bien plus considérable et évident. « Si nous ordonnons des choses différentes
1 Thess., 5.
581
de celles que nous avions ordonnées auparavant, est-il dit au livre d'Esther, vous ne devez pas croire que cela vienne de la légèreté de notre esprit, mais plutôt que c'est la vue du bien public qui nous oblige de former nos ordonnances selon la diversité des temps et la nécessité de nos affaires (1). » L'Apôtre ayant promis aux Corinthiens d'aller chez eux, s'excuse de ne l'avoir pu faire, et il les assure qu'en changeant ainsi de sentiment il n'a point agi par légèreté, mais pour leur utilité. « Ayant pour lors ce dessein, dit-il, est-ce par inconstance que je ne l'ai point exécuté? Ou, quand je prends une résolution, cette résolution n'est-elle qu'humaine ? Et trouve-t-on en moi ainsi le oui et le non (2)? L'Ecclésiastique parlant de la manière d'agir de ceux qui commandent , s'exprime ainsi : « Tel qu'est le juge du peuple, tels sont les ministres ; et tel qu'est le prince de la ville, tels sont aussi ses habitants (3). »
Les bons maîtres ont coutume pour l'ordinaire de faire de bons disciples. Aussi beaucoup dans les communautés et dans les églises seraient meilleurs si ceux qui les conduisent leur donnaient des exemples d'une vie plus sainte. Dieu fera rendre un compte rigoureux à ceux qui sont coupables eu ce point, car il a dit : « Je viens moi-même à ces pasteurs, j'irai chercher mon troupeau, et je le reprendrai d'entre leurs mains (4). » L'enseignement de la prédication, quand il n'est pas accompagné de l'exemple des bonnes oeuvres, est comme un ciment sans chaux qui se dessèche et
1 Esth., 16.
— 2 II Cor., 1. — 3 Eccl., 10. — 4 Ezech., 54.
581
devient inutile. « Ils ont enduit la muraille sans rien mêler de ce qui l'aurait affermie. Dites-leur qu'elle tombera (1). » On transcrit des volumes corrects quand les exemplaires sont corrects, et d'un texte corrompu on ne tire qu'une copie qui lui ressemble. L'enseignement des oeuvres s'enracine plus profondément que celui des paroles; car lorsque la vie d'un homme inspire le mépris, il s'ensuit naturellement que ses exhortations produisent le même effet. Le supérieur doit par-dessus tout s'appliquer à rendre ceux qui lui sont confiés semblables à Jésus-Christ, c'est-à-dire imprimer en eux un genre de vie conforme à la doctrine de Jésus-Christ, de telle sorte qu'ils n'arrêtent pas seulement sur lui les yeux de leur esprit, mais qu'ils l'imitent dans toute leur conduite. C'est pour cela que l'Apôtre écrivait aux Ephésiens : « Soyez les imitateurs de Dieu comme des enfants bien-aimés (2)
. » Et aux Galates : « Mes petits enfants , pour qui je sens de nouveau les douleurs de l'enfantement jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous (3). » Mais comme l'enseignement des paroles n'est point assez puissant pour les instruire dans la doctrine du Sauveur, il faut que les supérieurs leur en offrent en leur propre personne une image visible, afin qu'ainsi elle s'imprime plus profondément en leurs coeurs ; il faut qu'ils puissent s'écrier avec l'Apôtre : « Soyez mes imitateurs comme je le suis de Jésus-Christ (4). » Ou autrement : « Si vous désirez avoir une image de Jésus-Christ afin de
5. — 3 Gal., 4. — 4 I Cor., 11.
585
marcher sur ses traces, considérez-la en toute ma personne. » Il faut qu'ils puissent dire encore avec le même Apôtre : « Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais Jésus-Christ qui vit en moi (1). » En effet, le vicaire du Sauveur doit le représenter en faisant accomplir son bon plaisir , en exerçant son autorité, en offrant une image de sa personne; ou autrement : il doit porter ses inférieurs à embrasser tous les désirs de son Dieu , user de son pouvoir pour mettre à exécution ce qui leur est profitable, et se montrer à leurs yeux en tous ses actes , en toute sa vie comme un modèle sur lequel ils puissent se régler, car le même Apôtre a dit encore : « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais nous prêchons Jésus-Christ; pour nous, nous ne sommes que vos serviteurs par Jésus (2). » Or, celui-là se prêche soi-même et non Jésus-Christ, qui cherche sa propre gloire dans ses discours, et qui, par ses exemples pervers, invite ses sujets à l'imiter plutôt que le Sauveur. Aussi l'Apôtre a-t-il dit de ces sortes de personnes : « Ils ont du zèle pour vous, mais non un zèle qui est bon; ils veulent vous séparer du Seigneur, afin que vous n'ayez aussi, vous, d'affection que pour eux (3). » Ou autrement : Le zèle de ceux qui vous dirigent est un zèle pervers, puisque par leurs mauvais exemples ils vous éloignent de l'imitation de Jésus-Christ, afin que vous appreniez à connaître leurs actes et que vous vous conformiez à leurs exemples. »
3 Galat., 4.
584
CHAPITRE VII. Que la cinquième aile des supérieurs est un discernement plein de circonspection.
La cinquième aile du séraphin de l'Eglise, est un discernement plein de circonspection et une considération attentive et sérieuse des choses qu'il doit exécuter. Salomon nous a montré combien ce discernement est nécessaire au directeur des ânes, lorsque Dieu lui ayant donné le choix de ce qu'il désirerait, il laissa tout le reste pour demander la sagesse , sans laquelle il assure qu'un peuple ne saurait être bien gouverné. « Seigneur, dit-il , vous donnerez donc à votre serviteur un coeur docile, afin qu'il puisse juger votre peuple et discerner entre le bien et le mal (1). » Et ailleurs il s'écrie : « C'est à vous, ô rois, que j'adresse ce discours, afin que vous appreniez la sagesse, et que vous ne tombiez en aucune faute (2). » Le Psalmiste dit également : « Et maintenant, ô rois,
ouvrez votre coeur à l'intelligence; instruisez-vous, vous qui jugez la terre (3). » En effet, le supérieur est le guide du troupeau qui lui est confié : « s'il vient à s'égarer, le troupeau sera saris direction, il se dispersera, il périra. De même que l'oeil est la lumière de tout le corps, de même le pasteur est la lumière du troupeau remis à ses soins, suivant cette parole du
6. — 3 Ps. 2.
585
Sauveur : « Vous êtes la lumière du monde (1). » Et selon que l'oeil est brillant ou dans les ténèbres, le corps est dirigé par des sentiers droits ou par des chemins sans issue.
Or, il faut au supérieur un double discernement : il doit savoir ce qu'il a à faire et comment il doit le faire; car le bien n'est pas bien simplement, mais s'il s'accomplit comme il convient. « Otez le discernement, dit saint Bernard, et la vertu se changera en vice. » Sans lui le zèle n'est plus qu'emportement : « Ils ont, dit l'Apôtre , le zèle de Dieu, mais non selon la science (3). » Sans lui la compassion se change en faiblesse sous prétexte de douceur : « Celui qui ménage la verge, est-il dit aux Proverbes, a de la haine pour son fils (4). » Ou autrement : « celui qui, sous prétexte de douceur , ne corrige point celui qui pèche, conduit l'âme de ce pécheur à la mort. La patience sans discernement affaiblit la vigueur du commandement, lorsque, par une prétendue humilité, elle ne réprime point les rebelles. Ainsi lisons-nous que Roboam était un homme sans expérience et sans coeur, incapable de résister aux ennemis du Seigneur et de son peuple. Sans discernement enfin tout bon exemple perd son efficacité sur les autres, de même qu'une nourriture excellente est sans saveur si le sel ne vient l'assaisonner. Voilà pourquoi il est dit au Lévitique : « Vous joindrez le sel à toutes vos offrandes (5), » et par l'Apôtre : « Que votre obéissance
1 Mat., 5.
— 2 In Cant., 49. — 3 Rom., 10. — 4 Prov., 13. — 5 Lev., 2.
586
soit raisonnable (1). Si vous offrez bien et que vous ne partagiez pas bien, vous vous rendez coupable (2). » C'est-à-dire qu'il ne suffit pas de bien faire , si l'on ne remarque avec soin comment il faut agir; quand, où et pourquoi il faut agir.
Or, bien qu'il y ait un grand nombre de choses qui demandent de la circonspection dans le directeur des âmes , et que nous ne puissions les exposer, même brièvement, cependant nous nous arrêterons à quatre points principaux, qui exigent de sa part une attention et une vigilance à part. Aussi est-il dit dans l'Exode : que le grand-prêtre entrant dans le Saint des saints , doit entre autres ornements porter toujours sur sa poitrine le rational du jugement; que sur ce rational il doit y avoir quatre rangs de pierres précieuses, disposées de façon que chaque rang contienne trois de ces pierres enchâssées dans l'or. Le pontife qui entre dans le Saint des saints pour servir le Seigneur, c'est le prélat qui reçoit la charge des âmes, afin d'offrir à Dieu, pour leur salut , l'hommage le plus agréable; car il n'y a point de sacrifice qui soit plus cher au Seigneur que le zèle des âmes. Celui qui est consacré doit donc, tout en brillant de l'éclat des autres vertus, repasser en tout temps en son coeur, au jugement de sa raison, les quatre points suivants, qui ont rapport à son emploi. D'abord, comment il doit diriger, dans l'état qui leur est propre , ses subordonnés afin que ceux qui sont bons persévèrent dans le bien. En second lieu, comment il doit redresser
4. Juat. LXX.
587
et corriger ceux qui sont tombés et ceux qui s'écartent de la droite voie. En troisième lieu, comment il doit mener les affaires extérieures qui réclament ses soins, afin qu'elles soient maintenues dans un ordre convenable. En quatrième lieu, comment il doit se garder lui-même et se conduire au milieu de tout cela. Les trois pierres qui forment chacun des rangs du national représentent trois points se rapportant à chacun de ces quatre devoirs.
Il est donc nécessaire, pour observer une mesure raisonnable envers tous, que le supérieur connaisse parfaitement les actions , la conscience, les forces de tous ses inférieurs, afin d'imposer ensuite à chacun , selon qu'il convient, le fardeau de l'observance régulière. Tous ne peuvent pas accomplir toutes choses de la même manière : l'un a reçu de Dieu un don qui lui est propre, un autre en a reçu un différent , et ainsi des autres. Voilà pourquoi nous lisons au livre des Nombres : « Aaron et ses fils entreront dans le tabernacle de l'alliance; ils y disposeront ce que chacun doit faire, et ils y partageront la charge que chacun doit porter (1). » Aaron et ses fils, ce sont les prélats supérieurs et ceux d'un ordre moindre qui doivent entrer , c'est-à-dire connaître l'intérieur de tous, et imposer, selon qu'il convient, à chacun le fardeau de la vie religieuse ; et cela pour une triple observance figurée par ces trois pierres précieuses formant le premier des rangs placés sur le rational.
Or, la première observance renferme les choses de
1 Num., 4.
588
nécessité pour le salut dans le genre de vie embrassée par chacun , choses tellement inhérentes à l'ordre et à la règle que leur transgression volontaire entraîne une faute mortelle : telles sont l'obéissance de précepte, la pauvreté volontaire, la chasteté et autres points imposés rigoureusement , et dont le supérieur n'a pas le droit de dispenser attendu qu'il est lui-même lié par leur obligation. Il est donc nécessaire qu'il s'applique à connaître soigneusement ces points divers, puisqu'il est tenu de les observer, de les faire religieusement observer à tous, de contraindre à leur accomplissement ceux qui voudraient s'y soustraire, et de ne jamais permettre, pour quelque motif que ce puisse être, autant qu'il dépend de lui, qu'on fasse le contraire, alors même que la tribulation et des pertes considérables devraient s'ensuivre pour lui et pour ses frères. « Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ ? dit l'Apôtre. Sera-ce l'affliction ou les déplaisirs, ou la haine, ou la nudité, ou les périls, ou la persécution, ou le fer (1)? Comme s'il voulait dire : non rien de semblable ne pourra nous en séparer. Et cela s'adresse à ces hommes qui répètent sans cesse : si je ne fais telle ou telle acquisition, mes religieux en souffriront ; je n'aurai point de quoi fournir à leurs besoins. Un tel langage est contre la règle ; il est un scandale et une flétrissure pour l'ordre où on le tient. Il vaut mieux qu'il n'y ait point de religieux là où ils ne peuvent ou ne veulent vivre en religieux, que d'en voir y trouver un principe de
1 Rom., 8.
589
ruine et être pour les autres un sujet de scandale. Le Seigneur a dit : « Si quelqu'un scandalise un de ces petits qui croient en moi, il vaut mieux pour lui qu'on lui attache au cou une meule de moulin et qu'on le jette au fond de la mer (1). » Que sera-ce de celui qui aura scandalisé non plus un seul , mais un grand nombre; non plus un de ces petits, mais beaucoup de grands? Ce soin est donc la première des pierres précieuses qui doit briller sur la poitrine du prélat; c'est là qu'il lui faut avant tout tourner ses pensées.
La seconde observance regarde la pratique d'une perfection plus élevée , comme d'une patience singulière, d'une humilité admirable , d'une charité étonnante, d'une sobriété sévère, d'une pauvreté entière, d'une dévotion sublime, et ainsi des autres vertus auxquelles le supérieur doit porter et entraîner , par ses exhortations, ses avis et ses exemples, beaucoup plus que par la force, ceux dont il a la charge. En effet, si l'on excepte ce qui est contenu dans le voeu , comme la continence , les conseils de perfection sont l'objet de la persuasion et non d'un commandement formel. Cependant le but principal qu'on s'est proposé en établissant la vie monastique, a été d'en faire une école de lutte où l'on s'exerçât à la perfection. La lutte , dit-on , était un jeu où les combattants entraient nus, après avoir oint d'huile tout leur corps , afin que leurs adversaires ne pussent les étreindre ni les renverser contre terre. Voilà pourquoi l'apôtre saint Paul compare à ce genre de combat
1 Mat., 18.
588
celui qu'il faut soutenir dans la vie religieuse. « Celui, dit-il, qui combat dans l'arène, garde en toutes choses une tempérance exacte (1). » Que le supérieur porte donc sur sa poitrine cette seconde perle qui consiste à instruire et à exciter ses disciples non-seulement à marcher dans la voie qui les conduira au salut , mais encore à tendre à cette perfection qui leur assurera une gloire éclatante dans le ciel.
La troisième observance embrasse les choses qui ne touchent point nécessairement au salut, ni à la sublimité de la perfection , mais qui cependant ont été établies très-sagement par les saints pour acquérir et conserver l'un et l'autre , pour aider dans l'exercice des bonnes oeuvres, pour la beauté de la religion elle-même, et pour l'édification de tous ceux qui nous voient : tels sont les jeûnes, le silence, la solennité des saints offices , et les autres pratiques extérieures dont on accompagne les exercices corporels. Ces choses, selon l'Apôtre, sont aussi utiles que les instruments le sont pour les ouvrages d'art, que les hommes experts pourraient sans doute exécuter autrement, puisque les arts ont dû nécessairement précéder tel ou tel instrument. Ainsi un supérieur discret, lorsque la nécessité ou un plus grand bien l'exige, dispensera avec raison de telles pratiques , selon le temps et le lieu , et cela sans difficulté ; mais quand il ne voit pas un plus grand profit ou nécessité dans la dispense, il tiendra scrupuleusement la main à leur accomplissement. Cependant il faut alors un discernement
1 I Cor., 9.
591
bien profond pour savoir tenir le milieu entre la rigueur et le relâchement. Si le supérieur pousse trop loin la sévérité , il perdra dans l'affection que lui portaient les frères, et il les trouvera moins empressés pour des choses plus utiles et plus nécessaires que celles-ci. D'un autre côté, s'il est plus relâché qu'il ne faut en ce point, il verra s'ensuivre un désordre plus grand encore; car celui qui méprise les petites choses, dit le Sage, tombera peu à peu (1).
Pour ce qui concerne la correction de ceux qui sont tombés, le supérieur a besoin également d'un grand discernement. C'est là le second rang du rational, lequel contient aussi trois pierres précieuses; car il faut une triple vertu pour remplir ce devoir, vu qu'il y a trois sortes de coupables. Les uns après avoir péché, soit que l'Esprit-Saint les excite intérieurement, soit que l'homme les avertisse extérieurement, ont recours sans tarder au remède de la pénitence. Pour eux le médecin spirituel doit user du baume de la clémence, et garder un tempérament tel dans les moyens de satisfaction que la réparation due à Dieu pour les offenses et au prochain pour le scandale reçu, s'accomplisse dans une juste proportion, de telle sorte que les autres conçoivent une crainte plus grande du péché, et que les coupables n'aient aucun regret de s'être soumis humblement à la pénitence, en voyant combien légère est la peine qu'on leur impose. « Si quelqu'un d'entre vous, dit l'apôtre saint Paul, est tombé par surprise en quelque péché, vous autres qui
1 Eccl., 19.
591
êtes spirituels, ayez soin de le relever dans un esprit de douceur, chacun de mous faisant réflexion sur soi-même et craignant d'être tenté aussi bien que lui (1). » C'est-à-dire : imposez à un tel coupable une satisfaction qui lui fasse connaître la gravité de sa faute, et cependant usez d'autant de clémence que vous voudriez voir les autres en user à votre égard , si vous tombiez en semblable péché. Un pareil discernement est une des pierres précieuses du second rang du rational.
D'autres, lorsqu'ils pèchent, cherchent à couvrir leur faute , à la pallier, à la défendre , et le poison demeure caché au fond de leur coeur. Le supérieur voit bien , par certains indices, qu'il y a là réunion de matières corrompues; cependant le mal ne se trahit pas tellement à l'extérieur , soit par des preuves évidentes, soit par un aveu volontaire, qu'il puisse le retrancher avec succès en y portant le fer d'une correction véritable. S'il veut corriger, il n'y trouve aucun profit, et il contribue plutôt à faire connaître le vice qu'à redresser le coupable. S'il se sent ému et garde le silence , il se consume de douleur et est livré aux angoisses, tant pour l'âme de son frère que pour soi-même, de ce qu'il ne reprend point celui qui pèche. Lors donc qu'on ne peut rien faire à propos , il faut se contenir , prendre patience, s'efforcer d'obtenir par la prière ce qu'on ne saurait espérer des avertissements, et conjurer Dieu de vouloir bien ramener celui qui s'éloigne du droit chemin , ou
1 Gal., 6.
595
découvrir le mal caché dans l'ombre, afin qu'on puisse y porter remède. C'est ainsi que le Seigneur souffrit longtemps en silence le traître Judas, sans jamais le reprendre ouvertement, jusqu'au jour où son iniquité prit un tel accroissement qu'elle était sur le point de se trahir elle-même. Tant qu'elle demeura cachée, bien qu'elle fût une blessure à mort pour celui qui la nourrissait, elle ne fit aucun tort aux autres, et c'est pour cela qu'elle put être tolérée sans danger. « Laissez croître l'un et l'autre jusqu'au temps de la moisson, » c'est-à-dire le bon grain et le mauvais, dit le Seigneur (1). « Que celui qui est dans la boue s'y enfonce encore davantage, dit également l'Apocalypse (2). Cependant il faut, autant qu'on le peut, retirer avec précaution des occasions du péché ceux qui en sont là , et les avertir d'une manière générale, afin de les amener à la pénitence; car il est écrit : « Malheur à cet homme par qui le Fils de l'homme sera trahi (3) ! » Mais comme Judas ne put arriver à un crime si détestable sans être tombé depuis longtemps dans des fautes de jour en jour plus graves, il est clair que le Seigneur le supporta sans rien dire durant un temps considérable en cet état de perversité. « Je suis un homme qui garde le silence, dit-il , et je suis semblable à celui qui ne voit pas (4). » Le besoin de dissimuler de la sorte demande donc de la part du supérieur un discernement bien rare pour ne point excéder ni à droite ni à gauche dans ce qu'il doit faire alors. Et c'est la seconde des pierres
1 Mat., 15. — 2 Apoc., c. ult. — 3 Mat., 26. — 4 Is., 57.
594
précieuses qui doivent briller en ce rang dont nous parlons sur la poitrine du prêtre.
Il y en a d'autres enfin qui pèchent ouvertement, ne veulent point recevoir la correction qu'ils méritent , ou ne la reçoivent qu'avec un coeur double puisqu'ils ne s'amendent point ; leur conduite influe d'une manière funeste sur d'autres, qui s'en scanda-lisent ou se mettent à les imiter, s'ils les voient pécher impunément , et qui veulent qu'on les ménage eux-mêmes comme on ménage ceux dont ils suivent les traces. Partout donc où l'on trouve ces quatre choses : « la grièveté , la publicité, nulle espérance d'amendement , soit par obstination de la part du coupable , soit par une habitude invétérée du mal. et enfin la contagion du mauvais exemple, ou le scandale des autres causé par l'impunité du crime; partout, dis-je, où l'on trouve ces quatre choses réunies , que reste-t-il à faire, sinon de rejeter la brebis infectée, de retrancher le membre gangrené pour empêcher ce qui est sain de s'altérer et de se corrompre. Voilà pourquoi l'Apôtre écrit aux Galates : « Plût à Dieu que ceux qui mettent le trouble parmi vous fussent retranchés de votre société (1). Et aux Corinthiens : « Otez le mal du milieu de vous. Si celui qui est infidèle veut s'en aller, qu'il s'en aille (2). » Voilà pourquoi il est dit dans saint Luc : « Coupez le figuier qui ne porte point de fruit : pourquoi occupe-t-il encore une place (3) ? » Et dans saint Matthieu : « Tout arbre qui ne porte pas de bon fruit
1 Gal., 5.— 2 I Cor.,5-7
.— 3 Luc., 15.
595
sera coupé (1). » Et dans les Nombres : « Ordonnez aux enfants d'Israël de chasser du camp tout lépreux, tous ceux qui sont devenus impurs et tous ceux qui se sont souillés en touchant un mort, de peur qu'ils ne souillent aussi le lieu dans lequel je demeure au milieu de vous (2). » Cependant il ne convient pas de se porter précipitamment à ces extrémités, mais auparavant il faut prendre avec maturité conseil des prudents et de ceux qui ont le don et l'esprit de Dieu; car il est écrit : « Faites tout avec conseil, et après avoir agi vous n'aurez point à vous repentir (3). » Et il est dit d'un autre côté dans saint Matthieu : « Si quelqu'un est un sujet de scandale à un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât au cou une meule de moulin, et qu'on le jetât au fond de la mer (4). » C'est-à-dire : s'il en est un dont la vie sous l'habit religieux soit plutôt un sujet de scandale que d'édification, il est plus avantageux de rejeter cet homme de la communauté et de le laisser se perdre seul, que de laisser par lui la contagion infecter tous les autres.
Le troisième ordre concerne les affaires qui dépendent du supérieur. Quant à ces choses, il importe qu'il en confie une portion aux autres , qu'il en dirige une autre par lui-même, et qu'il en retranche ou en rejette une autre autant qu'il est en son pouvoir. C'est ainsi que Jésus-Christ a remis à ses disciples le soin de certaines affaires, comme celui de l'argent à Judas, et qu'il a gardé pour lui l'emploi de la prédication
2 Num, 5. — 3 Eccl.,
32.— 4 Mat., 18.
596
et de la guérison des malades.
C'est ainsi qu'un jour étant prié de partager une succession entre des frères, il répondit : « Mon ami, qui m'a établi pour vous juger ou pour faire vos partages (1) ? » Si le supérieur veut s'occuper par lui-même des choses extérieures qui regardent les besoins matériels de sa maison, son attention sera détournée des choses intérieures dont l'importance est bien plus considérable; car une fois que l'ail de l'esprit est distrait de la vue de son objet, il découvre moins clairement qu'il ne taisait ce qui est intérieur et nécessaire au salut. Voilà pourquoi il est dit dans l'Exode : « Donnez-vous au peuple pour les choses qui regardent Dieu..., et le fardeau qui vous accable deviendra plus léger étant partagé avec d'autres (2). Et dans les Actes des Apôtres : « Il n'est pas juste que nous quittions la prédication de la parole de Dieu pour avoir soin des tables (3). » Alors même que le supérieur n'aurait personne sur qui il pût se reposer dit soin des choses extérieures, il devrait plutôt souffrir quelque perte temporelle que de se consacrer tout entier et sans réserve à de pareilles occupations. Ainsi le Seigneur savait bien que Judas était un voleur, et cependant il permit qu'il se chargeât de procurer à lui et aux autres apôtres ce qui était nécessaire à la vie. « C'était un voleur, dit saint Jean, et ayant la bourse, il portait l'argent qu'on y mettait (4). » Cela est écrit contre ces hommes qui trouvent plus aisément à qui confier le soin des âmes que l'administration de leurs
18. — 3 Act., 6. — 4 Joan., 12.
597
biens temporels, alors que c'est un malheur incomparablement plus grand de voir les âmes se perdre, que de tels biens se dissiper. C'est donc principalement des choses spirituelles, des choses nécessaires au salut et à l'avancement dans la vertu, que le gardien, le directeur des âmes doit s'attribuer le soin, puisque ces choses sont de l'essence du ministère pastoral, et que c'est surtout sur ce point qu'il doit rendre compte au Seigneur au jour du jugement.
Or ces choses sont : que la règle, les autres statuts et la discipline de l'ordre s'observent avec soin; que la paix et la charité règnent entre les frères ; que le supérieur connaisse la conscience de chaque frère, qu'il vienne en aide à ses anxiétés, qu'il le dirige et le tienne en garde contre les dangers du péché, qu'il porte tout le monde à faire des progrès, qu'il corrige ce qui a besoin de correction , qu'il éclaircisse les doutes, qu'il apprenne à chacun ce qu'il doit faire pour remplir d'une manière convenable les offices qui lui sont confiés, et ne point charger sa conscience. Si parmi tout cela il voit qu'il ne peut plaire aux hommes sans offenser Dieu , qu'il préfère l'obéissance qu'il doit à Dieu, et qu'il exerce la patience vis-à-vis des hommes, en s'écriant avec saint Pierre : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes (1). »
Le supérieur, au milieu de ses frères , est comme la tête par rapport au reste du corps. Alors que chacun des membres a un emploi qui lui est propre la tête placée au-dessus de tous, pourvoit à tous
1 Act., 5.
598
comme étant la source de tous les sens du corps; elle gouverne tout, et transmet à tous le mouvement et la vie par les ordres et les concessions de la sainte obéissance ; c'est comme un centre d'où partent tous les nerfs. La tête ne doit donc être embarrassée d'aucune occupation particulière, afin de pourvoir également aux besoins de tous les membres; car elle est nécessaire à tous : elle entend , elle respire , elle goûte et parle pour tous. Ainsi en est-il des supérieurs par rapport à ceux qui leur sont confiés : « Ils veillent sur les âmes, dit l'Apôtre, comme devant en rendre compte à Dieu (1).
Quant aux affaires superflues , et qui ne sont nécessaires ni au salut ni aux progrès spirituels des âmes, il est avantageux de les retrancher et d'en débarrasser tant soi-même que les frères, autant qu'on le peut convenablement. Alors que par la brièveté du temps, par la malice de chaque jour, nous pouvons à peine suffire à bien régler ce qui est de première nécessité; si nous voulons nous mêler à des affaires vaines et étrangères , nous en négligeons de plus utiles et de plus importantes; car l'esprit répandu sur un grand nombre d'objets devient moins capable de s'occuper de chacun d'eux comme il faudrait. C'est ainsi qu'il arrive de temps en temps que des supérieurs et des religieux, en s'enfonçant trop dans des occupations extérieures , comme de constructions, de compositions d'ouvrages, de procès et autres choses dont il leur serait plus avantageux
Heb., 13.
599
de ne pas se mêler ; c'est ainsi, dis-je, qu'il arrive que non-seulement ils négligent ce qui est meilleur, mais encore que souvent ils souillent leur conscience, et que l'application à ce qui est extérieur venant à obscurcir l'oeil de leur esprit, le rend plus faible à contempler les choses spirituelles et intérieures, et attiédit en eux le désir des biens célestes. De même que les humeurs malignes se portent avec abondance vers l'endroit du corps qui est blessé, et y forment un dépôt ou un ulcère , si l'on n'y veille avec le plus grand soin , de même les affaires extérieures se portent en masse vers la partie de notre âme susceptible d'application , lorsque nous nous laissons envahir par elles. La discrétion demande donc que le supérieur considère avec le plus grand soin quel profit doit lui revenir de telle entreprise; quelles affaires méritent son attention; combien il lui importe de les poursuivre et de s'y appliquer avec assiduité. Car le Sage a dit: « Mon fils, ne vous engagez pas dans une multitude d'actions (1). » Celui-là est un imprudent, qui, étant déjà chargé d'un fardeau trop lourd, s'en impose encore plusieurs autres qu'il pourrait sans inconvénient ne point porter.
Mais c'est surtout sur lui-même que le supérieur doit avoir constamment les yeux fixés, de peur qu'en veillant aux besoins des autres il ne néglige les siens propres, et qu'en sauvant ses frères, il ne se jette dans l'abîme. « Que sert à l'homme de gagner le inonde entier s'il vient à perdre son âme (2). » C'est là
1 Eccl., 11. — 2 Mat.,
26.
600
le quatrième rang du rational, qui doit se former d'une triple circonspection comme d'autant de pierres brillantes et magnifiques; car saint Jean a dit : « Prenez garde à vous-mêmes afin de ne pas perdre le bien que vous avez accompli dans les autres, et d'en recevoir une pleine récompense (1). »
La première attention sur soi-même concerne la sérénité de la conscience, et demande qu'elle soit toujours calme et sans tache. Que sa paix consiste à ne vouloir, à ne faire; à n'ordonner, à rie permettre rien d'illicite, rien d'inconvenant, rien de contraire à sa profession, rien de ce qui semble un péché ou un motif de scandale; sa pureté, à ne point chercher pour le bien qu'elle fait ou qu'elle excite les autres à faire, les applaudissements des hommes; à ne point se complaire en elle-même outre mesure pour ce bien ; à ne prétendre en tout que le bon vouloir de Dieu ; à n'agir qu'en son nom et faire tout à cause de lui et de son amour. « Si votre oeil est simple, tout votre corps sera éclairé; c'est-à-dire : si le regard de votre intention est purifié par la charité, tout le corps de votre bonne action sera digne des récompenses de la lumière éternelle. « Mais si votre oeil est mauvais, tout votre corps sera dans les ténèbres (2) . » Que le supérieur discute donc avec soin sa conscience, qu'il voie ce qu'il a fait, ce qu'il a omis dans ses devoirs, quelle fin il s'est proposée en faisant le bien; qu'il pleure le mal qu'il a commis, qu'il le confesse, qu'il s'en corrige et se prémunisse coutre lui; qu'il se glorifie
1 II Joan. — 2 Mat., 6.
601
du bien, non en lui-même, mais dans le Seigneur, à l'exemple de l'Apôtre, qui a dit : « Si nous nous jugions bien nous-mêmes, nous ne serions pas jugés par Dieu (1). » Il est bien difficile que celui dont la charge consiste à secouer la poussière qui couvre les autres, n'en soit souillé lui-même, et qu'il ne soit dans la nécessité de s'en purifier, selon cette parole : « Médecin, guérissez-vous vous-même (2). » Quant au bien qu'il a accompli , qu'il s'en réjouisse de telle sorte qu'il ne s'en exalte pas, croyant bien que ce n'est point pour ses mérites, mais à cause de ceux qu'il dirige, que Dieu lui a donné de bien faire, de bien dire et de bien juger.
Le second regard que le supérieur doit porter sur lui-même, embrasse tous ses actes extérieurs, et ses paroles, car c'est par l'action qu'il profite aux autres plus encore qu'à lui-même. Celui qui est forcé de vivre pour servir d'exemple à un grand nombre, forcé de satisfaire aux exigences de chacun et de plaire à tons; celui-là, dis-je, a besoin d'un discernement profond pour savoir tenir le milieu , pour n'être point trop sérieux ou trop enjoué, trop sévère ou trop doux, trop sociable ou trop farouche, trop taciturne ou trop parleur, trop dur en ses paroles ou trop caressant, trop rigide ou trop relâché, trop enclin à recevoir les étrangers ou trop peu , trop recherché ou trop frugal dans ses repas, trop observateur des actions des frères ou trop facile à ne pas s'en occuper, trop porté en faveur des uns et pas assez en faveur des autres, et
1 I Cor., 11. — 2 Luc., 4.
602
autres choses semblables. Mais s'il ne peut tenir en tout temps ce milieu qui rend parfait chacun de ses actes , il s'en éloigne cependant moins lorsqu'il incline davantage vers la bénignité; car par là il se fait aimer de ses inférieurs, qui dès-lors lui obéissent plus volontiers, recourent à lui avec plus de hardiesse afin de lui découvrir leurs peines, et s'appliquent de plus grand coeur à imiter ses exemples. En effet, l'autorité du pouvoir inspire naturellement assez de crainte à ceux qui en dépendent; si l'on y joint une sévérité austère, bientôt cette autorité devient un fardeau insupportable aux esprits qu'elle remplit d'effroi. « Vous dominiez mes brebis avec une rigueur sévère et impérieuse; et ainsi elles se sont dispersées, dit le Seigneur (1). » Et l'Ecclésiastique : « Ne soyez point, dit-il, comme un lion dans votre maison, en vous rendant terrible à vos domestiques, et en opprimant ceux qui vous sont soumise.(2) » C'est ainsi que le Prince souverain des pasteurs, le Seigneur Jésus tous a montré une charité si tendre afin de se faire aimer de nous et de nous porter à marcher sur ses traces, de nous attirer, par l'amour que nous aurions conçu de son humanité , à la connaissance de sa divinité, afin que, connaissant Dieu visiblement, nous fussions par là entraînés à l'amour des choses invisibles. Ainsi le représentant de Jésus-Christ, le supérieur , doit-il s'efforcer de gagner l'amour des siens, afin de les porter par là plus facilement à l'amour du Sauveur. Que dans le doute cependant il
1 Ezech., 34. — 2
Eccl., 4.
603
incline davantage à ce qui , selon le jugement de la vérité, est plus conforme aux vertus de charité et d'humilité, à la sainteté de sa profession et à la perfection évangélique.
Enfin, en dernier lieu, que la discrétion elle-même qui juge tout le reste , se considère soigneusement à son tour, de peur qu'il ne lui arrive comme à l'oeil qui, voyant toutes choses, ne se voit point soi-même. Qu'elle se considère , dis-je , afin qu'elle n'ait pas plus de prudence qu'il ne faut, qu'elle ne se confie pas plus à ses propres lumières qu'il ne convient, et ne soit point sage à ses propres yeux. « De même, dit saint Grégoire, que la principale tentation des sujets est de trouver que les supérieurs n'agissent pas en bien des points comme ils devraient, de même chez les supérieurs la tentation principale est de s'estimer plus sages que tous les autres (1). » C'est pourquoi il est écrit : « Avez-vous vu un homme qui se croit sage? Espérez mieux de celui qui reconnaît qu'il n'a point de sens (2). » En effet, l'insensé qui ne se confie pas à son propre mérite, prend conseil de celui qui a plus de lumières. Celui, au contraire, qui présume de soi plus qu'il ne convient, pense le plus souvent avoir jugé droitement là où il s'est trompé. Parmi les tentations, je n'en vois point de plus dangereuse pour tout chrétien que celle qui nous porte à trop nous appuyer sur notre propre sens; car , personne n'ayant une intelligence si pénétrante qu'elle ne puisse errer en quelque point, celui qui
1 Mor., lib. 25, c. 14.
— 2 Prov., 26.
604
juge que toutes ses pensées et ses pensées seules sont justes, celui-là, dis-je, ouvre une large entrée aux ruses de son adversaire, et lui donne occasion de le séduire en bien des manières sous prétexte du bien. « Notre ennemi, dit le Prophète, se tient assis en embuscade avec les riches dans des lieux cachés, afin de tuer l'innocent (1). » En effet, il tend plus volontiers ses embûches là où il voit qu'on cherche à amasser de plus grands trésors de mérites, afin de s'emparer de l'innocent et de lui donner la mort dans l'action même où il croyait rendre à Dieu un hommage plus éclatant.
C'est donc toujours une grande sagesse de la part d'un supérieur d'écouter volontiers les conseils et de les demander avec humilité. Il y trouve un triple avantage : « d'abord, si les autres pensent comme lui il sera plus assuré de ne point se tromper. Si, ayant agi d'après le conseil d'hommes prudents, il trouve que les résultats de son action ne soient point favorables, on ne pourra pas le lui imputer autant que s'il se fût conduit par ses seules lumières. Enfin, souvent Dieu accorde au mérite d'une telle humilité de comprendre par soi-même ou par un autre ce que l'on n'avait pas compris auparavant. C'est ainsi que Moïse, à qui Dieu parlait face à face, eut pour agréable le conseil de Jéthro , son beau-père, et qu'il l'adopta (2). C'est ainsi que l'apôtre saint Paul, bien que rempli de l'Esprit-Saint , bien qu'ayant connu l'Evangile par une révélation de Jésus-Christ, monta cependant à
1 Ps., 9. — 2 Exod.,
18.
605
Jérusalem, poussé par le mouvement de ce même Esprit, et conféra de son enseignement avec Pierre , Jean et Jacques, ses associés dans l'apostolat, afin d'être plus sûr dans ses prédications , en ne différant avec eux en aucun point, et afin aussi de donner à ceux qui seraient élevés en dignité l'exemple d'aimer à demander conseil (1). « Faites tout avec conseil , dit le Sage , et après avoir agi vous n'aurez point à vous repentir (2). »
Il y en a qui , à peine en possession du commandement , se croient aussitôt tellement remplis de l'esprit de science qu'ils regardent comme mauvais et sans intelligence tous les actes de leurs prédécesseurs. D'autres, au contraire, sont à peine sortis de charge qu'ils portent sur tout ce que font leurs successeurs un jugement semblable, ne remarquant pas qu'il peut s'en trouver qui dépriment leurs propres actions comme ils aiment à déprimer les actions des autres. « Malheur à vous qui méprisez ! dit Isaïe. Est-ce que vous ne serez pas à votre tour un objet de mépris (3) ? » En effet , il arrive ordinairement que jamais on n'observe avec une attention plus grande les actes de qui que ce soit, comme de ceux qui jugent sévèrement les actes de leurs frères, afin de voir s'ils n'offrent pas à reprendre aussi bien que ceux qu'ils aimaient à blâmer.
Cependant il y a deux sortes de personnes dont un supérieur ne doit point facilement recevoir les conseils : « ce sont les flatteurs et les détracteurs. Les premiers
32. — 3 Is., 33.
606
le séduisent et le portent à présumer de lui-même plus qu'il ne convient , selon cette parole du Prophète : « Ceux qui vous disent bien heureux vous trompent et ils rompent le chemin par où vous devez marcher (1), » en vous empêchant d'avoir de vous-mêmes des sentiments conformes à la vérité et une humilité basée sur votre propre connaissance. Les seconds le portent à avoir sur les autres des idées pires qu'il ne convient en lui inspirant des soupçons; souvent même ils lui font condamner un innocent avant d'avoir une connaissance parfaite de la vérité. « Ils surprennent, dit l'Ecriture, par leurs déguisements et leur adresse, la bonté des princes que leur sincérité naturelle porte à juger favorablement des autres, et on voit encore tous les jours combien les bonnes inclinations des princes sont souvent altérées par de faux rapports. Et la folie de ces hommes est montée à un tel point que, s'élevant contre ceux qui s'acquittent de leurs charges avec une grande fidélité et se conduisent de telle sorte qu'ils méritent d'are loués de tout le monde, ils tâchent de les perdre par leurs mensonges et leurs artifices (2). Or, comme on a coutume de demander conseil pour trois raisons : d'abord pour s'éclairer et apprendre ce qui est à l'état de doute ; ensuite pour le maintien de son autorité, afin que ce qui aura été résolu par plusieurs ait plus de force; et enfin pour la conservation de la paix, afin que personne ne prenne occasion de murmurer ; dans le premier cas , il fut s'adresser aux plus prudents,
1 Is., 3. — 2
Esth., 16.
607
dans le second aux plus influents, dans le troisième à tous ceux que l'affaire intéresse. Mais comme les choses dans lesquelles le discernement est nécessaire sont innombrables, on ne saurait donner une règle générale et assurée dont on puisse se servir en toute occasion.
CHAPITRE VIII. Que la sixième aile des supérieurs est la dévotion envers Dieu.
La sixième et dernière aile , sans laquelle les autres ne sauraient arriver à la perfection, est par-dessus tout nécessaire : c'est la dévotion envers Dieu. C'est par elle que le zèle de la justice s'enflamme, que la tendresse de la compassion pénètre le cœur, que la patience s'affermit , que le bon exemple se forme , que la discrétion devient glorieuse. C'est là cette onction de l'Esprit qui nous instruit de toutes les choses nécessaires au salut. Aussi saint Jean a-t-il dit : « Vous avez reçu l'onction de l'Esprit-Saint , et vous n'avez pas besoin qu'aucun vous enseigne, mais cette onction même vous enseigne toutes choses (1). » La dévotion illumine l'âme et lui fait connaître ce qui est mieux : « L'Esprit-Saint vous enseignera toutes choses, dit le Seigneur, et il vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit (2). » Elle allume en nous le
1 I Joan., 2. — 2 Joan., 14.
608
désir du bien , et c'est pour cela que nous lisons dans l'Ecclésiastique : « Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent seront encore altérés (1). » Elle nous affermit dans la volonté de conduire à la perfection ce que nous avons commencé : « car c'est Dieu qui opère en nous le vouloir et l'accomplissement parfait, selon qu'il lui plait (2). » Elle nous inspire l'horreur du péché, selon cette parole : « J'ai haï l'iniquité et j'ai aimé votre loi (3); et selon cette autre : « Le livre qui était dans ma bouche avait la douceur du miel; mais, l'ayant avalé , il remplit mon dîne d'amertume (4). » Elle fait de nos actions autant d'actes de vertus, ainsi qu'il est dit au livre des Cantiques : « Il m'a fait entrer dans le cellier où il met son vin, et il a réglé en moi l'amour (5). » Elle dirige notre conduite et nos paroles : « Jamais, est-il dit dans Tobie , je ne me suis mêlé avec ceux qui aiment à se divertir, et je n'ai jamais eu commerce avec les personnes qui se conduisent avec légèreté (6).» Elle rend pleine de douceur la science de la foi , car la sagesse signifie, ainsi que son nom l'indique , une science suave. Elle fortifie en nous la confiance qui s'appuie sur l'espérance, parce que c'est l'Esprit-Saint lui-même qui nous rend témoignage que nous sommes enfants de Dieu (7). Elle nous embrase de l'amour de Dieu , car la charité de Dieu a été répandue en nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (8). Elle nous rend amis intimes de
1. — 3 Ps. 118. — 4 Apoc., 10. — 5 Cant., 2. — 6
Tob., 3. — 7 Rom., 8. — 8 Rom., 5.
609
Dieu , selon cette parole : « Le Seigneur s'entretenait avec Moïse comme un homme a coutume de s'entretenir avec son ami (1). » Elle nous donne la confiance d'obtenir du ciel ce que nous lui demandons, ainsi que l'avait saint Jean quand il écrivait : « Nous nous confions en Dieu, et tout ce que nous demanderons. nous l'obtiendrons de lui (2). » Elle rend notre oraison meilleure : « Que l'holocauste offert par vous soit engraissé » , dit le Prophète (3) : « Que votre offrande soit grasse et parfaite, » ajoute l'Ecclésiastique (4). Elle nous rend doux et affectueux, car l'esprit de sagesse est doux, amateur des hommes et plein de bénignité (5). Elle humilie notre coeur : « Sur qui jetterai-je les yeux, dit le Seigneur, si ce n'est sur le pauvre qui a le coeur brisé , et qui écoute mes paroles avec tremblement (6) ? » Elle excite votre esprit comme une huile placée dans une chaudière embrasée. Elle nous donne le courage contre l'adversité : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, s'écrie le Prophète ; qui pourrai-je craindre (7)? » — Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ ? » dit aussi l'Apôtre (8).
Elle répand des délices sur toutes nos bonnes oeuvres, selon cette parole : « Sa conversation n'a rien de désagréable, ni sa compagnie rien d'ennuyeux, mais on n'y trouve que de la satisfaction et de la joie (9). » Elle élève notre âme vers les hauteurs célestes : « Car si l'homme dirige son coeur vers Dieu , le Seigneur attirera à soi l'esprit qui l'anime. »
7 Ps. 26. — 8 Rom., 8. — 9 Sap., 8.
610
Elle rend le monde vil à nos eux : « J'ai vu, dit l'Ecclésiaste , tout ce qui se fait sous le soleil, et j'ai trouvé que tout était vanité et affliction d'esprit (1). » Elle nous force à désirer les biens célestes : « Je suis pressé de deux côtés, s'écrie l'Apôtre ; je désire d'être dégagé des liens du corps et d'être avec Jésus-Christ (2) » Elle anéantit le péché et la peine même du péché. Aussi le Seigneur a-t-il dit : « Beaucoup de péchés lui sont pardonnés parce qu'elle a aimé beaucoup (3). » Elle accroît admirablement nos mérites, car si l'on souhaite les richesses, qu'y a-t-il de plus riche que la sagesse qui fait toutes choses (4)? » Elle est pour le prochain un grand sujet d'édification ; c'est pourquoi il est écrit : « Offrez au Seigneur un sacrifice digne de lui et qui répande un parfum de suavité (5) . » Et encore : « Nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ (6). » Elle met en fuite les démons, car la fumée qui en sort, dit l'Ange, chasse toute sorte de démons (7). Elle appelle à soi les anges et les saints. Les princes réunis à ceux qui chantent de saints cantiques, se sont hâtés de venir au-devant de lui, s'écrie le Psalmiste (8). Et l'Ange ajoute : « Lorsque vous priez Dieu avec larmes…, j'ai présenté vos prières au Seigneur. » Enfin la grâce de la dévotion nous procure tous ces avantages et d'autres encore en grand nombre.
Un directeur des âmes doit donc avant tout faire tous Ses efforts pour la posséder , puisque par elle