Œuvres spirituelles (page 35)
7 Tob., 6. — 8 Ps. 67. — 9
Tob., 12.
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il connaîtra toujours ce qu'il doit faire, et qu'en elle il trouvera la force de l'accomplir et un soutien pour ne point s'écarter de la voie droite. Ensuite ce n'est point pour lui seul qu'il a besoin de répandre ses prières, mais pour tous ceux qui lui sont confiés et qu'il ne saurait garder comme il convient sans le secours d'en haut; car « si le Seigneur ne garde lui-même la ville , c'est en vain que veille celui qui la garde (1). »
Le supérieur est un médiateur entre Dieu et ses inférieurs; et de même qu'il traite avec eux les affaires de Dieu, en les instruisant, en les corrigeant, en les faisant progresser dans la vertu , de même il doit s'appliquer à avancer continuellement les leurs auprès de Dieu, en apaisant sa colère, en obtenant ses grâces, et en les préservant du péché. C'est en ce sens qu'il est écrit : « J'ai été un, entremetteur entre Dieu et vous pour vous annoncer ces paroles (2). »
Or, la dévotion peut être commune, spéciale et assidue. La dévotion commune se rapporte aux offices divins; la dévotion spéciale, aux oraisons privées, et la dévotion assidue se rattache à toutes nos actions. Pour les saints offices , elle exige un triple soin, à savoir : qu'ils se fassent avec ordre, sans confusion et sans danger de se tromper, en sorte que chacun accomplisse comme il convient ce qui lui a été confié. C'est pour cela que l'Apôtre écrit : « Que tout parmi vous se fasse avec ordre et bienséance (3); » et qu'aux Paralipomènes il est dit : que
5. —3 II Cor., 14.
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David et les principaux officiers de l'armée choisirent, pour remplir les fonctions de chantre, les enfants d'Asaph, d'Héman et d'Idithun, afin qu'ils touchassent les guitares, les harpes et les cymbales, s'employant chacun à son tour à remplir les offices qui leur étaient destinés à proportion de leur nombre (1). En second lieu, la dévotion exige que l'oeuvre de Dieu s'accomplisse de grand coeur et non avec paresse et nonchalance , et cette oeuvre n'est autre ici que l'exercice du culte divin. Aussi Jérémie a dit : « Maudit celui qui fait l'oeuvre de Dieu négligemment (2). » Enfin elle exige, en troisième lieu, que ces saints offices se fassent pieusement et respectueusement , sans la moindre dissipation ; distinctement et attentivement sans aucun bruit, comme étant en la présence des anges, en la présence de Dieu lui-même; et c'est ainsi qu'il est dit dans l'Ecclésiastique : « Louez le Seigneur et de coeur et de bouche, et bénissez son nom (3). »
Or, l'Esprit-Saint a voulu que l'office divin fût établi dans l'Eglise pour cinq raisons. D'abord pour que l'on imitât sur la terre les concerts divins dans lesquels les saints et les anges s'appliquent continuellement en la présence de Dieu à célébrer ses louanges. Ainsi le Psalmiste a dit : « Ils vous loueront dans tous les siècles des siècles (4). » En effet, le Seigneur , selon cette promesse : « Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (5), voulant bien demeurer réellement avec nous, soit
48. — 3 Eccl., 39. — 4 Ps. 83. — 5
Mat., 28.
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tellement, soit spirituellement, il est convenable que nous lui offrions selon notre faiblesse quelque tribut de respect , d'honneur et de louange , à l'exemple de ce qui se fait dans les cieux , et que si nous ne le pouvons sans interruption, comme ces chantres célestes, nous redisions au moins de temps à autre, selon notre fragilité, de saints cantiques en sa présence, en nous efforçant de marcher sur les traces de cette Jérusalem placée au-dessus de nous, de cette Jérusalem qui est notre mère, comme dit l'apôtre saint Paul (1).
En second lieu l'office divin est établi afin que, nous souvenant des bienfaits de Dieu, nous en rendions grâces en tout temps par nos louanges et nos prières à celui qui est né de la Vierge durant la nuit , qui a comparu le matin devant le Juge afin de souffrir pour nous, qui est ressuscité dès la pointe du jour, qui a été flagellé à la troisième heure, et qui plus tard envoya à cette même heure le Saint-Esprit à ses apôtres; qui, à la sixième heure, a été crucifié et est mort pour nous sur la croix à la neuvième; qui le soir, étant à table, nous a donné le sacrement de son corps et de son sang; et qui enfin a voulu être enseveli à l'heure de complies. La célébration de la messe ne nous rappelle pas seulement le mystère de sa Passion , elle nous fait jouir encore du bienfait de sa présence, et nous l'offre lui-même comme la nourriture de nos âmes sous la forme du sacrement. Si donc il est juste de ne jamais oublier ces faveurs, il convient aussi l'avoir certaines heures pour les célébrer chaque
1 Gal., 4.
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jour. C'est pourquoi le prophète Isaïe a dit : « Je me souviendrai des miséricordes du Seigneur, et je chanterai ses louanges pour tous les bienfaits dont il nous a comblés (1). »
En troisième lieu, ces offices ont été établis pour exciter continuellement notre ferveur, réveiller el. allumer sans cesse en nous le feu de l'amour divin, et empêcher ainsi la négligence et nos diverses occupations de nous jeter dans la tiédeur. Le Seigneur a donné cet ordre à Moïse : « Le feu brillera toujours sur l'autel, et le prêtre aura soin de l'entretenir en y mettant chaque matin du bois. Ce feu est un feu perpétuel et on ne le laissera jamais éteindre sur l'autel (2). » Or, ce feu est la ferveur de la dévotion, qui doit brûler en tout temps sur l'autel du coeur, et que le prêtre pieux doit nourrir et empêcher de s'éteindre, en lui donnant sans cesse l'aliment des louanges célestes. C'est pour cela que le Prophète s'écriait : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, et ses louanges seront à toute heure sur mes lèvres (3). »
La quatrième raison de nos saints offices a été d'accoutumer à l'exercice de la prière les simples fidèles qui ne savent pas par eux-mêmes se choisir des temps marqués pour prier, de les inviter à se rendre à l'église pour y offrir leurs hommages au Seigneur au moins pendant qu'on y chante ses louanges, et de les préserver de l'ennui qu'ils éprouveraient à y demeurer quelque temps, en leur montrant les ministres de Dieu appliqués, à célébrer son
1 Is., 63. — 2 Lev., 6.
— 3 Ps., 3.
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saint nom. « Toute la multitude du, peuple était dehors à l'heure où l'on offrait les parfums, » dit saint Luc (1). Eu effet, c'est à peine si beaucoup d'hommes grossiers s'occuperaient jamais de prier, si on ne leur faisait contracter l'habitude de quitter leurs affaires à des temps marqués afin de se rendre à l'église pour la célébration des divins mystères et la récitation de leurs prières.
Enfin la cinquième raison de ces offices, c'est l'éclat dont il est juste d'entourer la religion chrétienne. Si les Juifs , les Gentils et même les hérétiques forment des réunions ; s'ils célèbrent leurs erreurs et relèvent. par des rites leurs perfidies, combien plus est-il convenable que ceux qui ont en leur possession les mystères véritables et sacrés de l'auguste sacrement, se réunissent souvent pour les célébrer et les honorer, pour rendre à leur Créateur les louanges solennelles qu'ils lui doivent, mériter une grâce plus abondante en même temps que la vie éternelle, et attirer par là les simples au respect et à l'amour de notre sainte religion? Ainsi lisons-nous de David : « Il a rendu les fêtes célèbres, et il a orné les jours sacrés jusqu'à la fin de sa vie, afin qu'Israël louât le nom du Seigneur et que dès le matin il rendit gloire à sa sainteté (2). » De toutes les observances extérieures, c'est l'office divin qui demande la plus grande vigilance, afin que tout s'y fasse, ainsi que nous l'avons dit, avec ordre, empressement et dévotion. Le reste du temps, nous l'employons pour Dieu dans doute, mais en celui-ci
1 Luc., 1. — 2 Eccl.,
47.
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nous sommes devant Dieu, notre occupation est de Dieu , nous lui parlons et il nous parle, et nous lui demandons les secours qui nous sont nécessaires pour nos divers besoins.
La dévotion particulière consiste en des oraisons privées, en la récitation de prières vocales qui nous sont propres , comme de psaumes , de litanies et autres prières que chacun dit et redit en son particulier, en dehors de la communauté ; car le Seigneur a dit : « Lorsque vous voudrez prier, entrez dans votre chambre, et après en avoir fermé la porte priez votre Père en particulier (1) , etc. » Cette dévotion consiste encore en de saintes méditations , comme lorsque nous plaçons devant les yeux de notre esprit nos péchés passés, nos misères, les tourments éternels, les bienfaits généraux et spéciaux de Dieu, la Passion de Jésus-Christ , la douceur de sa bonté , les récompenses promises , filin d'exciter en notre âme , par ce moyen , des sentiments de ferveur , de crainte , d'amour de Dieu, de désir, de douleur ou de joie sainte. C'est ainsi que nous lisons dans les Psaumes : « Je méditais durant la nuit au fond de mou coeur; et m'entretenant en moi-même, j'agitais et je roulais dans mon esprit plusieurs pensées. Je disais : Dieu nous rejettera-t-il donc pour toujours ou ne pourra-t-il plus se résoudre à nous être favorable? nous privera-t-il, éternellement, et dans toute la suite des générations, de sa miséricorde (2) ? ... etc. » Cette dévotion consiste également en de pieuses affection
1 Mat., 6. — 2 Ps. 76.
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envers Dieu , en des larmes et en des soupirs, en de saints désirs d'amour , en des transports intimes et ineffables du coeur, en des jubilations, en des ravissements et des extases, en un écoulement de notre esprit en Dieu, où, s'attachant à lui, il ne devient plus qu'un même esprit avec lui par la lumière céleste qui illumine son intelligence, par la connaissance qu'il a de son Dieu, par l'ardeur de son amour, et par la jouissance enivrante qui l'attache à lui : « C'est l'Esprit-Saint lui-même, dit l'Apôtre, qui demande pour nous avec des gémissements inénarrables (1). »
Que si le supérieur ne peut, à cause des soins divers qui le réclament, s'adonner autant qu'il le voudrait à ces exercices particuliers , au moins que de temps en temps, lorsque rien ne s'y oppose, il dérobe et ravisse quelques instants pour les consacrer à la prière, de peur qu'il ne vienne à se refroidir tout-à-fait, qu'il ne perde l'habitude de prier , qu'il ne devienne comme étranger à Dieu , et que la grâce de la divine miséricorde ne lui soit enlevée insensiblement. C'est ainsi, que Moïse, au milieu des embarras du gouvernement , recourait souvent au Seigneur dans le tabernacle de l'alliance, et qu'il lui demandait avec ardeur ces entretiens intimes qui rendaient la force à son âme. C'est ainsi que le Sauveur lui-même, aux jours de sa prédication, se retirait seul sur les montagnes et y passait les nuits en prière. Les occupations, il est vrai, laissent au supérieur peu de temps à consacrer à la prière ; mais ,
1 Rom., 8 .
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comme il est par office obligé de prier pour les autres, il arrive ainsi que par moment il trouve une plus grande facilité de se livrer à cet exercice, puisqu'après avoir servi ses frères en agissant extérieurement, il le peut faire encore en s'adressant à Dieu. Qu'au moins il ne néglige pas de chercher ces occasions, et qu'il ne les rejette pas lorsqu'elles se présentent, de peur que son ingratitude n'éloigne de lui la grâce.
Enfin le supérieur doit avoir une dévotion assidue et continuelle aussi bien que tous ceux qui veulent faire des progrès dans les vertus que la religion exige d'eux. Or, cette dévotion demande trois choses : la première, la présence non interrompue de Dieu en son coeur. Ainsi le Prophète a dit : « J'avais toujours Dieu présent devant moi. » Et encore: « Mes yeux sont sans cesse dirigés vers le Seigneur (1) . » Nous devons donc toujours, en tout temps et en tout lieu, nous efforcer de nous appliquer à Dieu, comme si nous le voyions des yeux de notre âme présent devant nous. C'est ainsi que les prophètes Elie et Elisée avaient coutume de dire : « Vive le Seigneur, en présence duquel je suis (2). » De même que les anges, en quelque lieu qu'ils soient envoyés , ne cessent point de contempler la majesté divine, de même l'homme, selon qu'il en est capable, doit ne point éloigner de son coeur la pensée de Dieu, et, s'il lui arrive quelquefois de s'en distraire, qu'il ait soin de s'adresser des reproches. Car saint Bernard a dit : « Regardez comme perdu tout le temps où vous ne pensez pas à Dieu. Si vous ne pouvez fixer
1 Ps. 25-42. — 2 III Reg., 18.
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votre pensée sur lui par une méditation profonde, au moins dirigez vers lui les regards de votre coeur par un simple souvenir; et, lorsque vous vous en sentirez la facilité, changez ce souvenir en méditation et en prière. C'est ainsi qu'un homme ayant avec soi la matière d'une statue, s'applique aussitôt qu'il le peut à lui donner une forme (1).»
Le second point de cette dévotion est un soin incessant de plaire à Dieu en toute action el, en toute parole, de telle sorte que l'on veille comme si on le voyait de ses yeux , à ne rien faire qui puisse lui déplaire, que l'on s'attriste si cela nous est arrivé, et qu'on examine avec la plus vive attention en quoi et comment nous pouvons lui être plus agréable, à l'exemple de l'Apôtre qui s'écriait : « Toute notre ambition est de lui plaire, soit éloignés de lui, soit en sa présence; car nous devons tous comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ (2). » Un religieux doit donc se conduire en tout temps comme s'il lui fallait être présenté bientôt au tribunal de ce ,juge suprême. En effet, le Seigneur a dit à ses disciples : « Soyez préparés, parce que le Fils de l'Homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas (3). » Il voit tout ce que nous faisons, et comme la longueur du temps ne lui fait oublier aucune de nos bonnes oeuvres pour les récompenser un jour, de même il se souvient du mal qu'il doit punir, si nous n'avons soin de l'anéantir par la pénitence. Ainsi nous lisons dans l'Ecclésiastique : « L'homme qui… méprise son
1 Med., c. 6. — 2 II
Cor., 5. — 3 Luc., 12.
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âme, dit : nul ne me regarde, qui craindrai-je? Le Très-Haut ne se souviendra point de mes péchés. Et il ne considère pas que l'oeil du Seigneur voit toutes choses..., Et il ne comprend pas que les yeux du Seigneur sont plus lumineux que le soleil; qu'il regarde de tous côtés les voies des hommes (1)… »
Le troisième point, c'est de faire précéder chaque action de la prière au moins mentale, de se prémunir par elle contre tout événement , d'accompagner tout bienfait d'actions de grâces et de louanges à Dieu, de conjurer le Seigneur de vouloir bien nous inspirer tout ce que nous devons faire et de nous donner la grâce de l'accomplir d'une manière utile à notre àme, de diriger tout ce qui arrive dans l'intérêt de notre salut, d'accroître et de conserver en nous ses bienfaits. De même que le pilote qui prévoit la tempête se hâte pour l'ordinaire de rentrer dans le port, de même le religieux doit se réfugier continuellement dans le port de l'oraison pour s'y mettre à l'abri des dangers, et avoir dans tous ses actes plus de confiance en la prière qu'en sa propre industrie ou en son travail. C'est pour cela qu'il est écrit : « Ignorant ce que nous devons faire, nous n'avons d'autre ressource que d'élever nos yeux vers vous (2) , et cela dans la prière. » Et au livre des Psaumes nous lisons : « Comme les yeux des serviteurs sont attachés sur les mains de leurs maîtres,… ainsi nos yeux sont fixés vers le Seigneur notre Dieu, en attendant qu'il ail pitié de nous (3). »
1 Eccl., 23. — 2 II
Paral., 20. — 3 Ps. 122
621
Que le séraphin de l'Eglise, c'est-à-dire le directeur spirituel, paraisse donc orné de ces ailes en présence du Seigneur assis sur un trône sublime et élevé. Que les deux premières couvrent sa tête, que de deux autres il voile son corps, et que les deux dernières lui servent à voler en tout sens. Que le désir des louanges humaines n'affaiblisse point son zèle; qu'aucune affection selon la chair ne vienne troubler sa compassion; qu'une intention droite le place au-dessus de la terre, et que sa tendresse pour ses frères l'élève jusque dans les cieux , où il verra la récompense suprême, et où il s'écriera avec le Prophète : « J'ai porté mon coeur à accomplir en tout temps vos ordonnances pleines de justice à cause de la récompense que vous y avez attachée (1). » Que la patience et une vie exemplaire le protégent contre. les traits de la persécution, et couvrent la faiblesse de ses mérites; qu'il s'en serve comme d'armes de défense et s'en pare comme de vêtements sacrés. C'est ainsi qu'Isaïe a dit: « Revêtez-vous de votre force, ô Sion; soyez ornée des vêtements de votre gloire (2). » Qu'à l'aide du discernement il vole en tous lieux ; qu'il y voie ce qui réclame ses soins et comment il doit s'en acquitter; que par la ferveur de sa dévotion il cherche les choses du ciel , où Jésus-Christ est assis à la droite de son Père, et que dans son vol sublime il arrive jusqu'à lui.
Sans doute, tous ceux à qui le soin des âmes est confié ne peuvent posséder toutes ces vertus en un
1 Ps. 118 . — 2
Is., 52.
622
degré égal ; néanmoins il est nécessaire qu'ils en aient quelque chose, tant pour l'édification de leurs inférieurs que pour assurer leur propre salut. Et même chaque religieux, n'ayant que lui-même à gouverner, et devant rendre compte à Dieu au dernier jour de la manière dont il aura rempli cette charge, a besoin de se revêtir également de ces ailes autant que sa position le demande, et de s'élever aussi vers les choses célestes; il a besoin, dis-je, d'être zélé pour la justice, de compatir à ses frères en vue de Dieu, d'être patient dans l'adversité, d'édifier les autres par de bons exemples, d'être circonspect et plein de discernement en toutes ses actions, et par-dessus tout de s'unir intimement à Dieu par l'exercice ardent de la prière, car c'est lui qui le protégera, le dirigera, le fera avancer en tout , et lui donnera d'arriver enfin aux célestes félicités. Que Jésus-Christ daigne nous accorder ces faveurs. Ainsi soit-il.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
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SOLILOQUE
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TOC \o "1-2" \n \h \z \u
SOLILOQUE.
PROLOGUE.
CHAPITRE PREMIER. Comment l'âme, par ses exercices spirituels, doit réfléchir sa contemplation sur son intérieur, afin de reconnaître ce qu'elle était par la création, combien elle a été défigurée par le péché, et comment elle a été réparée par la grâce.
CHAPITRE II. Comment l'âme, dans ses exercices spirituels, doit tourner le regard de sa contemplation vers les choses extérieures afin de reconnaître combien instables sont les biens de ce monde, combien passagères en sont les pompes, combien misérable en est la gloire,
CHAPITRE III. Comment l'âme, dans ses exercices spirituels, doit tourner le regard de sa contemplation vers les choses inférieures, la nécessité inévitable de la mort, la sévérité formidable du jugement, et la rigueur intolérable des peines de l'enfer.
CHAPITRE IV. Comment l'âme, dans ses exercices, doit élever le regard de sa contemplation vers les choses supérieures, afin de connaître et de goûter le prix inestimable, les délices ineffables et la durée interminable des félicités célestes.
PROLOGUE.
Je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est le principe et le chef de cette grande famille qui est dans le ciel et sur la terre, afin que, selon les richesses de sa gloire, il vous fortifie dans l'homme intérieur par son esprit; qu'il fasse que Jésus-Christ habite en vos coeurs par la foi; et qu'étant enracinés et fondés en la charité, vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la sublimité et la profondeur de Dieu, et connaître l'amour de Jésus-Christ envers nous, amour qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez remplis de toute la plénitude des dons de Dieu (1).
L'apôtre saint Paul, ce vaisseau d'élection éternelle, ce sanctuaire d'une sainteté toute divine, ce miroir et ce modèle de la céleste contemplation, nous montre en ces paroles le commencement, l'objet et le fruit des exercices spirituels. En effet, ces exercices, pour être pieux et profitables, doivent recevoir du ciel la puissance qui fortifie , la sagesse qui dirige, et la piété qui console. Que l'âme dévote embrasée de l'amour de la divine contemplation fléchisse donc
1 Epes., 3.5.
2
spirituellement les genoux devant le trône de la bienheureuse et incompréhensible Trinité; qu'elle frappe avec humilité et demande sagement à Dieu le Père cette puissance fortifiante qui l'empêchera de succomber sous le poids du travail ; qu'elle demande à Dieu le Fils cette sagesse régulatrice qui la maintiendra dans la vérité contre les séductions de l'erreur; qu'elle demande enfin à Dieu le Saint-Esprit cette piété consolante, cette suavité qui la préservera des assauts de l'ennemi. Toute grâce excellente et tout don parfait viennent d'en haut et descendent du Père des lumières (1). Tout notre bien est Dieu même ou vient de Dieu, dit saint Augustin (2). Ce n'est donc pas sans raison qu'au commencement de toute bonne oeuvre , il nous faut invoquer celui en qui tout bien prend sa source, par qui tout bien est produit, et à qui tout bien se rapporte comme à sa fin. C'est là cette ineffable Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, dont parle l'Apôtre lorsqu'il dit : Je fléchis les genoux, etc.
Saint Paul nous montre, en second lieu, quel est l'objet salutaire de nos exercices spirituels. Or, cet objet pour l'âme dévote, ce sont les choses intérieures et extérieures, les choses inférieures et supérieures. En effet, l'âme doit commencer par réfléchir sur elle-même le regard de sa contemplation afin de reconnaître ce qu'elle était par la création, ce qu'elle est devenue par le péché, et comment elle a été reformée par la grâce. Ensuite elle doit diriger ce
1 Jac., 1. — 2 De Nat. Bon., c. 1.
3
même regard vers fies choses extérieures afin de bien comprendre combien instables sont les biens de ce monde, combien sa gloire est passagère et combien misérable est sa magnificence. Elle doit, en troisième lieu, l'abaisser sur les choses inférieures afin de se pénétrer de la nécessité inévitable de la mort pour tous les hommes, de la sévérité formidable du jugement dernier, et des tourments intolérables de l'enfer. Elle doit enfin élever sa contemplation vers les choses supérieures afin de connaître et de goûter le prix inestimable, la félicité ineffable et l'éternité interminable des joies célestes.
Telle est la croix bienheureuse dont tu vois les quatre extrémités et sur laquelle tu dois, ô âme dévote, demeurer attachée par une méditation perpétuelle avec Jésus-Christ , ton époux plein de douceur. Tel est le char de feu appuyé sur quatre roues, qui doit te transporter, par une contemplation assidue, à la suite de celui qui est pour toi un ami fidèle, dans les palais célestes (1). Telle est la région dont les confins s'étendent à l'orient et à l'aquilon , au couchant et au midi ; tu dois y entrer et la par-courir tous les jours ; tu dois y chercher et y poursuivre, par une méditation profonde, celui qui tient la première place dans ton amour, et pouvoir t'écrier avec l'Epouse : J'ai cherché durant la nuit sur ma couche celui que mon âme chérit (2) . L'Apôtre indique ces quatre choses en ces paroles : Afin que vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la
1 IV Reg., 2. — 2 Cant., 3.
4
largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de la bonté de Dieu.
Maintenant cet exercice salutaire, accompli comme il convient et d'une manière digne de louange , offre pour fruit l'éternelle félicité qui renferme en soi tout ce qui est beau et excellent, et suffit à rendre parfaitement heureux sans emprunter rien au-dehors. Là nous verrons celui qui est béni dans tous les siècles , nous l'aimerons, nous nous entretiendrons avec lui et nous le louerons durant toute l'éternité. L'Apôtre nous promet un tel fruit lorsqu'il conclut son discours par ces paroles : Afin que vous soyez remplis de toute la plénitude des dons de Dieu. Nous trouverons cette plénitude quand Dieu sera pour notre volonté l'abondance de la paix , pour notre raison le comble de la lumière, et pour notre mémoire la persévérance de l'éternité. C'est alors que Dieu sera tout en tous', quand toute erreur aura été éloignée de la raison, toute douleur de la volonté toute crainte de la mémoire, et que nous posséderons ce qui fait l'objet de notre espérance : une sérénité admirable, une allégresse toute divine, une sécurité éternelle.
Poussé par ma conscience à écrire le présent traité, je l'ai composé des paroles les plus simples que j'ai pu rencontrer dans les écrits des saints, afin de le mettre à la portée des intelligences les moins élevées , et j'ai employé la forme du dialogue. L'âme dévote, disciple de la vérité éternelle, y interroge en méditant, et l'homme intérieur lui répond par un langage tout spirituel.
1 Cor., 15.
5
Mais, pour arriver à la contemplation ineffable renfermée eu ces exercices, il nous faut commencer par mettre en pratique les premières paroles de l'Apôtre, et nous approcher du Père des lumières en l'invoquant avec humilité. Prosternons donc pieusement notre coeur devant le trône de l'éternelle Majesté, versons des larmes et poussons des gémissements continuels en présence de l'indivisible Trinité, afin que Dieu le Père nous donne par son Fils béni et en son Saint-Esprit la grâce d'entrer en ces exercices de l'esprit, d'arriver à comprendre quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de la bonté de Dieu, et d'atteindre ainsi jusqu'à celui qui est la fin et le complément de tout désir. Ainsi soit-il.
CHAPITRE PREMIER. Comment l'âme, par ses exercices spirituels, doit réfléchir sa contemplation sur son intérieur, afin de reconnaître ce qu'elle était par la création, combien elle a été défigurée par le péché, et comment elle a été réparée par la grâce.
L'AME.
Dis-moi donc, ô homme, si après avoir invoqué avec ardeur la Majesté suprême, si après avoir imploré humblement la sagesse éternelle , si enfin après avoir
6
supplié avec larmes la céleste miséricorde et la divine clémence, j'ai obtenu la grâce de m'exercer en esprit sur les quatre sujets suivants, sur la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de la bonté de Dieu; dis-moi, je t'en conjure, quel ordre je dois suivre pour ne point perdre le fruit d'un pareil exercice en m'avançant au hasard. Car le défaut d'ordre affaiblit la beauté du mérite, et la connaissance d'une chose n'est point parfaite en nous lorsque nous savons ce qu'il faut faire sans comprendre de quelle manière il faut procéder.
L'HOMME.
O mon âme, commence par te considérer, si tu ne veux pas étendre inutilement ton regard sur les choses du dehors en te négligeant toi-même. Beaucoup connaissent un nombre infini d'objets , et s'ignorent eux-mêmes. Ils contemplent les autres et se délaissent; ils cherchent Dieu en ce qui est extérieur, et ils abandonnent leur propre intérieur, où il a établi son séjour. Je passerai donc des objets extérieurs à ce qui est intérieur, et de là je m'élèverai à ce qui est au-dessus de moi. De la sorte, j'apprendrai à connaître d'où je viens et où je vais; d'où je suis et ce que je suis, et en me connaissant j'arriverai à la connaissance de Dieu ; car la connaissance de soi-même n'est pas la moindre partie de la science.
Saint Ambroise nous dit : « Reconnais , ô homme, quelle est ta grandeur ; abaisse tes regards sur toi
7
afin de considérer et ce qui entre en toi par la pensée et ce qui en sort par la parole (1). » C'est donc ta propre vie, ô mon âme, qu'il te faut examiner par des réflexions de chaque jour. Ainsi demande-toi avec un zèle sincère en quoi tu as avancé, en quoi tu es demeurée en arrière, ce que tu es dans ta conduite, ce que tu es en tes affections, quelle est ta ressemblance avec Dieu ou combien tu lui ressembles peu , combien tu es proche de lui ou combien tu en es éloignée. Souviens-toi en tout temps que tu es incontestablement meilleure et plus estimable, si tu sais bien te connaître, que tu ne le serais si , détournant tes regards de toi-même, tu arrivais à comprendre le cours des astres, à apprécier la vertu des plantes , à approfondir les natures diverses des hommes et des animaux , ou même à posséder la science de tout ce que le ciel et la terre renferment. Rends-toi donc à toi-même, sinon toujours, au moins de temps à autre. Gouverne tes affections, dirige tes actes, corrige tes pas. Ainsi, ô mon âme, mets en pratique les conseils des saints, et commence par tourner le regard de ta contemplation vers l'orient, c'est-à-dire vers la considération des bienfaits dont tu as été l'objet de la part du ciel. Médite soigneusement avec quelle générosité le Créateur suprême t'a donné l'existence, combien tristement ta propre volonté t'a rendue difforme en te souillant par le péché, combien admirablement la bonté divine a réparé tes ruines par l'effusion si souvent renouvelée de sa grâce en toi.
1 Lib. 6, in Henam., c. 8.
8
Considère d'abord combien grande a été la générosité du Seigneur en te formant comme il a fait. Ta nature est admirable, parce qu'en elle se trouve imprimée l'image de la bienheureuse Trinité, et ta beauté vient de là. C'est ce qui fait dire à saint Anselme (1) : « Je vous bénis, Seigneur, et je vous rends grâces de ce que vous m'avez créé à votre image afin que je me souvienne de vous, que mes pensées soient toutes de vous, et que je vous aime avec amour. » — « Selon l'homme intérieur , dit saint Bernard (2), je trouve en moi trois choses qui m'aident à me souvenir de Dieu , à le contempler, à le désirer; ce sont : la mémoire, l'intelligence et
la volonté. Quand je me souviens de Dieu, je me réjouis en lui , car son souvenir est au-dessus de tout; lorsque je le contemple par mon intelligence, je découvre combien il est incompréhensible, car en lui je vois le principe et la fin de tout. En ses anges il est désirable, car sa vue fait l'objet de leurs désirs; en ses saints il est délectable, car c'est en lui que les bienheureux goûtent une félicité non interrompue; en ses créatures il est admirable, car il donne à tout l'être par sa puissance, il gouverne tout par sa sagesse, il pourvoit à tout par sa bénignité. La contemplation de ces choses me fait soupirer après lui. Lorsque par ma volonté j'aime mon Dieu , je me transforme en lui , car telle est la vertu de l'amour, qu'il nous rend semblables à l'objet que nous aimons. »
1 In
Prosolog., c. 1. — 2 Medit.. c. 1.
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Reconnais donc , ô mon âme, combien admirable et inestimable est ta dignité d'être non-seulement un signe de la puissance du Créateur, ce qui est commun à toute créature, mais d'être son image, ce qui ne peut convenir qu'à un être doué de raison. O mon âme, loue ton Seigneur ; loue ton Dieu, ô Sion ! Réveille-toi et fais entendre tes louanges, tressaille d'allégresse et éclate en transports de joie de ce que tu as été marquée de l'image de Dieu , ornée de sa ressemblance, de ce que tu es devenue participante de sa raison et capable de l'éternelle béatitude.
Mais comme de telles faveurs seraient médiocres si la mort devait en être le terme, exalte ton bonheur et loue ton Dieu de ce qu'il t'a donné en même temps une nature immortelle , une substance incorruptible, une durée interminable, une vie qui ne doit point finir. Car tu ne serais pas l'image de la Trinité si tu pouvais être enfermée dans les limites de
la mort. « O âme, dit saint Augustin remarque bien que ton Créateur ne t'a pas seulement donné l'être, mais qu'il t'a donné d'exister toujours , qu'il t'a accordé de vivre, de sentir, de discerner , qu'il t'a ornée de sens et embellie de sa sagesse. Considère donc ta beauté afin de comprendre à quelle beauté tu dois donner ton amour. Et si tu es impuissante à te contempler comme il convient, pourquoi au moins n'emprunterais-tu pas le jugement d'autrui pour apprécier ta valeur? Tu as un époux dont tu ignores les
1 De Civit. Dei.
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perfections ravissantes; si tu les connaissais, tu saurais qu'un tel époux, si plein de charmes et de grâces, le Fils unique de Dieu, ne se serait point laissé prendre à tes attraits s'il n'eût trouvé en toi, plus qu'en aucune créature, une beauté singulière et vraiment ineffable. »
O âme trop ingrate, peut-être que tout cela te semblera peu de chose. Eh bien! écoute encore combien admirable est ta dignité : ta nature est d'une simplicité telle que rien ne saurait entrer dans le sanctuaire de ton esprit, rien ne saurait y établir sa demeure si ce n'est le Dieu de toute simplicité et de toute pureté, la Trinité éternelle. Voici ce que dit ton Epoux : Mon Père et moi nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure (1). Et ailleurs : Zachée, hâtez-vous de descendre, car il faut aujourd'hui que je demeure en votre maison (2). En effet, il n'y a que celui qui a créé l'âme qui puisse y pénétrer , car lui seul se montre plus intime que ce qui est intime en elle. Réjouis-toi donc, ô âme bienheureuse, de pouvoir être le séjour d'un hôte aussi auguste. « Heureuse, s'écrie saint Bernard, heureuse l'âme qui purifie chaque jour ses affections afin de posséder le Dieu qui l'a choisie pour sa demeure ! Avec un tel hôte elle n'a plus besoin de rien, car elle a en elle l'Auteur même de tout bien. Oh! combien est grande la félicité de cette âme en qui Dieu a trouvé son repos, de cette âme à qui il est donné de pouvoir s'écrier : Celui qui m'a créé
1 Joan., 14. — 2 Luc., 19.
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s'est reposé en mon tabernacle (1) ! Non , jamais il ne saurait lui refuser le repos du ciel, après s'être préparé lui-même un lieu de repos en elle durant cette vie (2). »
O âme, ton avarice est trop grande si la présence d'un tel hôte ne peut te satisfaire, car il est si libéral qu'il te communiquera ses biens en abondance; il est si bon qu'il répandra sur toi ses richesses sans réserve. Et, en effet, il serait indigne d'un prince aussi glorieux de laisser dans l'indigence celle qui lui a ouvert sa demeure. Orne donc le lieu le plus intime de ta maison, et reçois-y le Roi qui t'a donné la vie. Sa présence remplira tous les tiens d'allégresse et de félicité.
O chose vraiment étonnante et admirable ! Le Roi dont le soleil et la lune admirent la beauté, dont le ciel et la terre révèrent la grandeur, le Roi dont la sagesse illumine les rangs de tous les esprits célestes , dont la bonté comble de bonheur l'assemblée entière des bienheureux, ce Roi, ô âme, désire être ton hôte; il soupire après la demeure que tu peux lui offrir; il l'ambitionne avec plus d'ardeur que le palais des cieux : ses délices sont d'être avec les enfants des hommes (3).
Mais si tout cela n'est point suffisant pour te porter à louer ton Créateur, tourne le regard de ta contemplation vers un nouveau bienfait , et reconnais qu'il t'a donné une capacité si étendue que nulle créature ne saurait suffire à contenter ton désir. « Tout le
1 Eccles., 24. — 2 Medit., c. 1. — 3 Prov., 8.
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bonheur, toute la suavité , toute la puissance, toutes les richesses du monde créé, dit lingues, peuvent bien impressionner le coeur de l'homme, mais non le rassasier. » Tout ce qui n'est pas mon Dieu n'est pour moi que misère , dit saint Anselme. Et pourquoi? Parce que l'âme humaine ayant été laite pour s'attacher à Dieu, tout ce qui est inférieur à Dieu se trouve moins étendu qu'elle et ne saurait la remplir.
Tu comprends, je crois, suffisamment ta noblesse ô âme ; tu as vu combien elle est estimable ; dirige donc maintenant le rayon de ta contemplation vers la puissance qui t'a été accordée sur le reste des créatures , et reconnais combien elle est admirable.
« O mon âme , s'écrie Hugues (1), quels dons as-tu reçus de ton Epoux? Regarde ce monde : la nature entière accomplit son cours pour servir à tes besoins; elle s'empresse sans interruption de pourvoir à ton bonheur selon la variété de ses saisons. Comprends donc, ô mon âme, et considère avec soin que ton Créateur, ton Epoux, ton Ami , a disposé tout cet univers pour ton service. Voilà que les anges purifient et enflamment tes affections, qu'ils illuminent et règlent ton intelligence , qu'ils perfectionnent et gardent tout toit être : c'est une grande dignité que d'avoir de tels docteurs, de tels consolateurs, de tels défenseurs. Oh ! si tu pouvais découvrir avec quelle joie , avec quels transports d'allégresse ils assistent ceux qui prient, ils sont
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présents à nos méditations, avec quel zèle ils nous conservent dans le bien, avec quel désir ils nous attendent et souhaitent notre salut éternel ! Le ciel te sert par son mouvement, et ses astres par l'accomplissement de leur course. Le soleil te donne le jour, la lune éclaire pour toi les ténèbres de la nuit. Le feu tempère la rigueur des saisons, et l'air adoucit la chaleur qui est au-dedans de ton corps. L'eau entretient sa propreté , apaise l'ardeur de sa soif, et donne à la terre sa fécondité. La terre, à son tour, te soutient par sa solidité, te nourrit par sa fertilité, te réjouit par sa beauté. »
Ainsi, ô mon âme, tu as parcouru rapidement. chaque chose, depuis le rang le plus bas jusqu'au plus haut, et tu as trouvé que, par une disposition divine, toute créature se porte naturellement à servir tes besoins , à te procurer le bonheur. Mais crains de mériter le nom d'adultère plutôt que d'épouse, si tu aimes de tels présents plus que celui qui en est l'auteur. Malheur à toi si tu t'égares au milieu des traces de sa présence, si, au lieu de lui-même, tu prends pour objet de ton amour les signes qu'il t'a donnés du sien, si tu ne remarques pas au rayon d’un esprit bien purifié ce que demande cette lumière bienheureuse dont les traces et les signes sont la beauté et l'éclat de toutes les créatures! Et si par hasard tu t'ignores encore toi-même , ô la plus belle des oeuvres de Dieu! sors de ta demeure et suis les traces des troupeaux, les traces des créatures privée de raison. Elles sont un signe de ton Créateur; mais
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toi tu es le miroir de la Trinité bienheureuse : tu es plus digne et plus excellente que toutes ces créatures. Mène donc paître tes chevreaux auprès des pasteurs (1), dirige tes pensées vers les choeurs des anges à qui tu es en quelque sorte semblable par ta nature, et dont tu es appelée à partager la gloire.
L'ÂME.
Assez longtemps j'ai gardé le silence, assez longtemps je me suis tue; maintenant je suis forcée de l'avouer avec honte et confusion : jusqu'à ce jour je n'avais pas réfléchi à une pareille dignité. Malheureuse et infortunée ! j'ai prostitué indignement mon amour, et je n'ai point béni mon Dieu de tous les biens dont il m'a comblée; je ne l'ai point adoré pendant tout le cours de ma vie; j'ai passé mes jours de la manière la plus indigne et la plus irrespectueuse, dans la vanité et l'oubli de mes devoirs. Et pour m'exprimer selon la vérité, plus je considère attentivement ma dignité, plus je suis dans la confusion et je rougis d'avoir mené une vie si au-dessous de moi. Je crains que ma faute ne soit d'autant plus grave que ma condition est plus estimable et plus noble. Je tremble que mon crime ne soit d'autant plus odieux que celui qui en est l'objet est d'une excellence plus admirable. Je redoute que mon injure ne soit d'autant plus criminelle que les bienfaits de celui que j'ai injurié sont plus multipliés. Hélas ! hélas ! Seigneur mon Dieu, le prix inestimable de ma substance me
1 Cant., 1.
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fait comprendre la bassesse de ma malice; la beauté de ma nature me montre la laideur de mon péché; le souvenir de vos bienfaits découvre à mos yeux l'ingratitude de mes actions. Malheur à moi, infortunée ! je vois maintenant , je reconnais que tout ce que j'ai reçu de mon bienfaiteur suprême pour l'usage de la vie, j'en ai abusé indignement, criminellement et avec perversité. La paix dont j'ai joui , je l'ai fait servir à nourrir une frivole sécurité; le lieu de mon pèlerinage, je l'ai aimé comme le séjour de la patrie; la santé et la beauté de mon corps n'ont été pour moi qu'une occasion de plaisirs; l'abondance des biens terrestres n'a servi qu'à satisfaire les désirs inutiles d'une misérable cupidité; la pureté du temps et la douceur de l'air n'ont fait que fortifier en moi l'amour des jouissances terrestres. Hélas ! je crains et je tremble que tous ces objets que j'ai fait servir d'une manière si indigne à mes penchants mauvais, ne se réunissent enfin pour me faire sentir leur vengeance.
L'HOMME.
O mon âme ! je commence à juger que tu te connais véritablement, et tes paroles me montrent que mes avis n'ont pas été sans effet. Je vois que le ciel t'a pénétrée de quelqu'un de ses rayons, et que la lumière véritable t'a fait sentir son éclat; « car, dit saint Grégoire lorsque la vraie lumière se répand sur une âme, elle la met à découvert à ses propres
1 Mor., lib. 32, c. 1
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yeux , afin de lui enseigner la justice et de lui faire connaître le péché qui cause son aveuglement. Aussi les saints se confessent-ils de plus en plus indignes à mesure qu'ils s'élèvent davantage devant Dieu par la pratique des vertus ; car plus ils s'approchent de la lumière, mieux ils découvrent ce qui était caché en eux. » O mon âme, si, éclairée de la lumière véritable, tu reconnais la dignité qui jusqu'à ce jour n'avait point attiré tes regards, si tu comprends combien tu as offensé ton créateur, si tu vois combien il s'est montré généreux en te donnant une telle nature, il est temps de porter ton attention sur un autre point et de méditer combien tu as été défigurée par le péché.
Saint Anselme te dit : Rappelle, ô âme infortunée et misérable , rappelle en ta mémoire l'énormité de ton crime, et fais monter jusqu'au ciel tes gémissements et tes lamentations. Pense , ô âme perfide envers ton Dieu, adultère envers Jésus-Christ, pense à ce que tu as fait. Tu as rejeté le pur et saint amour qui t'élevait jusqu'au ciel; tu as méprisé ton créateur, répudié ton époux , porté le trouble dans le coeur de ton Dieu , traité sans respect l'ange de paix chargé de veiller à ta garde. Tu étais le temple de Diert, l'épouse de Jésus-Christ , le sanctuaire de l'Esprit-Saint. D'où vient donc une conversion si soudaine , un changement si subit? De vierge du Seigneur tu es devenue la prostituée de Satan ; d’épouse de Jésus-Christ tu t'es rendue l'adultère infatue du démon ! Rappelle-toi, ô mon âme, pourquoi tu as vendu ta
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beauté, pourquoi tu as jeté ton honneur dans la boue, en faveur de dut tu as souillé si honteusement ton visage, quels biens immenses tu as livrés pour un prix aussi vil. O âme! pourquoi t'être dépouillée de tant de richesses? pourquoi t'être privée Inutilement de tels honneurs? pourquoi avoir négligé tant de bonnes oeuvres, avoir vécu tant d'années, tant de jours et tant d'heures sans produire aucun fruit?
L'AME.
Je reconnais , ô homme, la vérité de tes paroles , et combien nies transgressions énormes méritent de tels reproches. Seigneur, mon Dieu , que d'années se sont écoulées pour moi sans me laisser aucun fruit ! Comment pourrai-je subsister devant vous? Comment, oserai-je lever mes regards vers vous en ce grand et terrible examen, où vous ordonnerez de compter tous mes jours et de montrer le fruit qu'ils ont produit ? O Seigneur mon Dieu ! pourquoi ai-je cessé de vous porter jamais dans mon coeur, de vous embrasser de toute mon âme, de me réjouir en votre douceur? Où donc étaient toutes les facultés de mon coeur , alors qu'elles n'étaient point avec vous, puisque c'est en vous que toute créature puise ce qu'elle renferme de désirable, de digne de louange et de délectable
Hélas! Seigneur, je le comprends maintenant, mais j'ai honte de l'avouer : mes yeux se sont laissé séduire par la beauté et l'éclat de vos créatures, et je n'ai point remarqué que vous l'emportiez en beauté sur elles toutes ; que ce qu'elles m'offraient n'était qu'une
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goutte échappée de voire beauté inestimable. Qui , en effet , a fait briller les étoiles dans le ciel , qui a donné les oiseaux à l'air, les poissons t l'eau , les plantes et les fleurs à la terre, qui a formé l'homme d'un corps ornée de couleurs différentes et d'un esprit enrichi de facultés diverses? N'est-ce point par vous, ô Père de toute charité, que les ordres des esprits célestes ont reçu des dons de plusieurs sortes? N'est-ce point par vous que les Séraphins sont brûlants d'amour, et les Chérubins brillants de lumière ; que les Trônes exercent le jugement , que les Dominations font sentir leur empire, que les Principautés commandent, que les Puissances compriment les malices de l'enfer, que les Vertus accomplissent les miracles de votre droite, que les Archanges, obéissant à vos ordres, annoncent à vos serviteurs les plus élevés vos volontés les plus sublimes , et que vos anges descendent jusqu'au dernier de vos enfants pour lui manifester vos moindres désirs? Mais que sont toutes ces créatures? qu'est-ce que tout cela , sinon une étincelle légère de votre beauté? O bon Jésus, source de toute beauté! pardonnez à ma misère d'avoir connu si tard votre beauté, de l'avoir si tard aimée, et de m'être égarée d'une manière si déplorable.
La douceur de vos créatures a trompé également mon goût, et je n'ai point fait attention que votre douceur est plus délicieuse que celle du miel. C'est vous qui avez donné au miel et à toute créature la douceur qui leur est propre, ou plutôt c'est vous qui la leur avez prêtée, et ce qu'il y a d'attrayant en
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chacune de vos oeuvres n'est qu'un faible écoulement de cette douceur que vous avez réservée pour c'eut qui vous craignent. La douceur de vos créatures. considérée comme il convient., nous invite à nous approcher davantage de votre douceur éternelle. O Jésus, source de toute douceur et de toute tendresse, pardonnez-moi de n'avoir point reconnu dans les créatures votre douceur estimable et pleine de suavité, de ne l'avoir point goûtée avec l'amour d'une tune créée pour l'éternité, de m'être ainsi trompée misérablement, et d'avoir jusqu'à ce jour rassasié mon cœur d'aliments immondes. Hélas ! jamais, je le crains bien, je n'ai mangé le pain de vos enfants; et c'est pour cela qu'au milieu des délices du monde, je suis demeurée vide et affamée. Parce que nous refusons les aliments si doux qui nous sont préparés, dit saint Grégoire, nous demeurons à jeun , exténués par la faim, et nous arrivons, infortunés ! jusqu'à aimer notre détresse. O très-doux Jésus, maintenant je vois, maintenant je reconnais que tout plaisir contraire à votre volonté n'a été pour moi qu'affliction et misère profonde. O Dieu très-miséricordieux, lorsque je vous offensais, vous ne cessiez point pour cela d'être toujours près de moi , souffrant avec bonté mes joies perverses et iniques , les mélanges d'amertumes insupportables et m'apprenant par les peines que vous m'infligiez que, si je voulais trouver un bonheur exempt de toute tristesse, c'était en vous, Seigneur, que je devais le chercher. Mais , hélas ! je n'ai point compris ces enseignements , et je me suis égarée.
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Cependant au milieu de mes coupables délices , j'ai toujours craint d'être découverte, j'ai craint un accusaient., j'ai craint un censeur, je me suis prise à redouter ma conscience, j'ai tremblé souvent à la pensée de l'infamie; quelquefois j'ai été saisie d'effroi au souvenir de l'enfer, et pourtant, infortunée ! assiégée de tant de supplices , ma volonté est toujours restée la même.
L'odeur décevante de vos créatures a aussi séduit mes sens, et je n'ai point su, ô Jésus ! que votre divine odeur l'emporte sur tous les parfums de ce monde. O bon Jésus, source de toute odeur excellente, vous dont la suavité attire sans cesse à votre suite et rend tout travail supportable, pardonnez-moi de vous avoir connu si tard , d'avoir si tard couru à l'odeur de vos parfums. Cependant je pense, sans prétendre m'excuser par là , je pense que l'odeur de ces célestes aromates n'aurait pu se mêler à la corruption repoussante dont mon coeur était rempli.
Les sons délicieux et frivoles produits par vos créatures ont également trompé nues oreilles, et je n'ai point su , je n'ai point senti combien vos saintes paroles sont douces à vos élus, combien vos conseils résonnent avec suavité aux oreilles de vos amis, combien vos commandements sont légers à l'ardeur de vos saints. O Jésus, source de sagesse, auteur de la science , conseiller des saintes pensées, faites-moi au moins maintenant entendre votre voix; que sort murmure vienne frapper mon oreille. Avec quelle amertume je me rappelle comment j'ai été trompée
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par la voix misérable de ceux qui chantaient et me disaient : « Venez, jouissons des biens présents; couronnons-nous de roses avant qu'elles se flétrissent, et ne laissons point passer la fleur de la saison. Enivrons-nous des vins les plus excellents, et rassasions-nous des parfums les plus précieux; laissons partout des traces de nos plaisirs (1). » J’ai entendu ces discours, et je n'ai point compris, je n'ai point remarqué que tout y est vanité et digne de mépris. En effet, toutes ces choses et autres semblables ont passé bien vite et se sont évanouies comme une ombre. Quel profit ont doue apporté ces frivolités à ceux qui les ont poursuivies? quel fruit ont-ils trouvé en ces actions dont ils rougissent maintenant et dont ils demeurent confondus? O Seigneur, mon Dieu, lumière de mon coeur , paix de mon âme, vertu qui remplissez mon esprit d'amertume , je ne vous aimais pas, je m'éloignais de vous, et ceux qui m'accompagnaient dans le mal me disaient : Courage! courage! Oui , l'amour de ce monde est une vraie séparation d'avec vous. Oh! qu'y a-t-il de plus malheureux que celui qui n'a point compassion de soi-même? Cependant , ô Dieu très-aimable, au milieu de tout cela vous étiez toujours proche de moi ; j'ai entendu souvent votre voix, j'ai senti souvent vos inspirations salutaires, mais je n'ai point consenti à les suivre. Oh ! combien de fois m'avez-vous donné ce conseil de salut : Tu as péché; cesse, arrête-toi et rougis ! Et moi , infortunée ! semblable à Augustin au jour de
1 Sap., 2.
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ses désordres, je vous répondais : « Seigneur, attendez-moi un peu , prenez un peu patience ; encore un instant, et je m'éloignerai de la vanité ; encore un moment, et je rougirai de mon iniquité , j'abandonnerai toutes les frivolités de ce monde. Mais, hélas ! cet instant n'avait point de terme, ce moment se prolongeait toujours (1). »
« La paresse, dit saint Augustin, cause la mort éternelle d'un grand nombre en les retenant jusqu'à la fin dans le péché, en les empêchant de se corriger à la voix du Seigneur. Ils entendent son inspiration secrète, et ils ne changent pas de vie; mais ils disent : Demain , demain. Soudain la porte se ferme, et le pécheur avec ses refus insultants demeure hors de l'arche de la céleste patrie, parce qu'il n'a pas voulu gémir avec la colombe sur ses iniquités (2). » Hélas ! combien ont été plongés plus profondément dans le crime par leur propre félicité ! Combien qu'une paix trop prolongée a jetés dans l'engourdissement ! Leur ennemi barbare les a frappés avec d'autant plus de cruauté qu'il les a trouvés moins en garde contre ses coups par l'habitude d'un long repos. Or, dit saint Grégoire, Dieu punit plus sévèrement en l'autre vie ceux dont il a attendu longtemps et en vain la conversion (3). »
Mais , ô homme ! je confesserai sans réserve l'histoire entière de mon malheur, car tout ce que j'ai énuméré n'a pas suffi à ma folie; la mollesse et
1 Confess., lib. 8, c. 13. — 2 Serm. 16, de Verb. Dom. — 3 Lib. 31, Mor., c. 17.
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les délices de ce inonde m'ont séduite misérablement, et je n'ai point connu , ô bon Jésus , combien suaves étaient vos embrassements, combien pures étaient vos étreintes , combien enivrante était votre société. Et cependant lorsque je vous aime , je suis innocente ; lorsque je vous presse contre mon coeur , il demeure sans tache; et lorsque je m'unis à vous, ma virginité persévère en son éclat. Vos embrassements, ô très-doux Jésus, loin de souiller, purifient; vos étreintes, loin de rendre criminel, sanctifient. O Jésus, source de toute douceur et de suavité, pardonnez-moi d'avoir compris si tard combien de délices, combien d'innocence, combien de félicité vous apportez lorsque la main gauche de votre sagesse éternelle et de votre lumière vient se placer sous ma tête, ou autrement se faire sentir à ma raison , et que la droite de votre miséricorde et de votre amour me presse contre son coeur et pénètre ma volonté. Hélas ! malheureuse! où trouver une douceur, une suavité, des délices semblables? Où goûter rien de plus salutaire que de se reposer entre les bras d'un Epoux si auguste, et de s'endormir sans crainte au milieu des baisers d'un roi si grand, d'un ami si fidèle? Elle avait éprouvé cette douceur, l'âme dévote qui s'écriait : Qu'il me donne un baiser de sa bouche (1). Elle avait goûté ces délices , cette âme sainte qui priait avec ardeur et s'écriait presque défaillante de l'amour de son Bien-Aimé : « Qui vous donnera à moi, ô mon frère, vous qui sucez les mamelles de ma mère? qui me procurera de vous
1 Cant., 1.
trouver dehors et de vous presser contre mon coeur, afin qu'a l'avenir personne ne me méprise? Je m'attacherai à vous, et je vous conduirai dans la maison de mon père et dans la chambre de celle qui m'a donné la vie : là vous m'instruirez, et je vous donnerai un breuvage d'un vin mêlé de parfum, et un suc nouveau de mes fruits les plus précieux (1). » Qui pourrait dire, à moins d'en avoir fait l'épreuve, combien ces paroles offrent de douceur et de tendresse quand on les pèse avec soin et quand on s'en nourrit comme il convient? Je laisse donc à l'âme pieuse le soin de nous le faire connaître.
Mais, ô Seigneur mon Dieu, si de telles choses sont si douces à nos pensées, que sera-ce de pouvoir les goûter? Si elles sont si suaves lorsqu'on les lit, quelle consolation de les sentir pénétrer notre coeur? O très-doux Jésus, faites-moi goûter intérieurement par l'amour ce que je pressens extérieurement par la pensée; faites-moi sentir en mon coeur ce que j'entrevois par l'intelligence. Ah ! mon très-aimable Jésus ! transpercez les profondeurs de mon âme de l'aiguillon salutaire de votre amour , afin qu'elle brûle véritablement, qu'elle languisse et se fonde, qu'elle tombe en défaillance dans son ardeur de vous posséder, qu'elle désire voir ses liens se rompre et être avec vous, qu'elle ait faine de vous en tout temps, ô vrai pain de vie descendu du ciel; qu'elle ait soif de vous, ô source de vie, source de lumière éternelle, torrent de délices véritables ; qu'elle soupire
1 Cant., 8.
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après vous eu tout temps, qu'elle votes cherche et vous trouve, qu'elle se repose en vous avec suavité. Mais quelle folie, quel aveuglement infernal a empêché si long temps mon coeur de jouir de semblables consolations, de goûter des joies si divines , de prendre part à des festins si délicieux ? Fais-moi connaître, ô homme, la cause d'un si grand mal , le motif qui m'a poussée à de tels dangers, l'occasion qui ma fait encourir une perte aussi considérable?
L’HOMME
Je vois, ô mon âme, que maintenant accablée d'amertume, en proie à la douleur, tu es impuissante à trouver l'auteur d'un si grand tort. Je te demande donc de m'entendre avec patience pendant que je m'appliquerai à te faire connaître la cause de ton malheur, à te montrer l'ennemi dont tu reçus un tel dommage. Cet ennemi , souffre que je te le dise, c'est ta chair infortunée et misérable, mais aimée et chérie de toi. Eu la nourrissant, tu as élevé contre toi-même un ennemi plein de malice; en la comblant d’honneur, tu as armé un ennemi cruel ; en la parant de vêtements précieux et recherchés, tu t'es dépouillée de tous les ornements que tu possédais intérieurement. Tu ne savais pas qu'il est écrit (1) : « Les délices procurées dans le temps à la chair engendrent pour l'aine des tourments et des gémissements éternels. Au contraire, plus on l'accable, plus l'esprit se réjouit dans l'espérance des biens célestes. » Aussi le tort que nous
1 Gregor., in hom.
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avons souffert est tel qu'il ne m'est pas permis de contenir plus longtemps un silence dangereux et de ne point reprendre un si grand mal.
Saint Bernard te dit (1) : « Je connais, ô âme, celui qui, pendant plusieurs années, a vécu avec toi, s'est assis à la même table que toi , a reçu sa nourriture de ta propre main , celui qui a dormi dans tes bras, celui qui a conversé avec toi autant de fois qu'il l'a voulu; je le connais , il est ton esclave par nature. Mais parce que tu l'as nourri trop délicatement, parce que tu as épargné la verge, il a pressuré ta tête sous son pied , et il t'a réduite en en servitude. O âme misérable et infortunée! qui te délivrera de ces chaînes d'humiliation? Que Dieu se lève, que le fort-armé tombe, que ton ennemi soit brisé, cet ennemi, dis-je, qui est un contempteur de Dieu même , un ami du monde, un suppôt de Satan. Que te semble-t-il de lui? Si tu juges sainement, je pense que tu t'écrieras avec moi : Il est digne de mort, qu'il soit crucifié. Eh bien ! ne souffre donc pas plus longtemps en silence; garde-toi de différer encore, garde-toi de l'épargner ; crucifie-le , crucifie-le. Mais sur quelle croix? sur la croix de Jésus-Christ Notre-Seigneur, où résident pour nous le salut , la vie et la résurrection. »
« O âme, rappelle-toi ton origine, et considère que tu as été embellie à l'image de Dieu, ornée de sa ressemblance, fiancée à lui par la foi, dotée de l'espérance, élue par la charité, rachetée au prix
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du sang de Jésus, rendue participante de sa grâce et capable de sa béatitude. Qu'as-tu de commun avec la chair pour souffrir de sa part de telles indignités? Si tu as bien examiné sa condition, tu as dû reconnaître que jamais il n'y eut fange plus indigne. Si tu veux compter ses misères, tu verras comme elle est chargée d'iniquités, consumée de
concupiscences, esclave des passions, souillée d'illusions, pleine de confusion, comblée d'ignominie ; en un mot : qu'as-tu reçu d'elle jusqu'à ce jour, sinon des pensées immondes et déshonorantes O âme divine! rougis d'avoir été changée en la ressemblance d'un criminel impur ; rougis de t'être ainsi roulée dans la fange, toi dont l'origine est toute céleste.
« O mon âme ! tant que tu habites en la chair , ta demeure est au milieu des épines, et il est nécessaire que tu souffres péniblement des tribulations de la tentation , des traits aigus du combat. Aussi est-il écrit : « Ma bien-aimée est comme un lis au milieu des épines (2). O lis éclatant de blancheur ! ô fleur tendre et délicate ! des hommes sans foi et
soupirant ta ruine t'environnent, et ton séjour est au milieu des scorpions. Vois donc avec quelles précautions tu dois t'avancer parmi les épines. La chair et le monde en sont remplis, et demeurer au milieu sans recevoir de blessures, c'est un bienfait qu'il faut attendre de la puissance divine, et que la force de l'homme est impuissante à donner. »
1 Serm. 48, in Cant. — 2 Cant., 2.
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Il est un autre ennemi, ennemi mort et cruel , qui déploie une ruse incroyable à découvrir les habitudes, à pénétrer les inquiétudes , à sonder les affections de l'homme, et toujours appliqué à saisir un moyen de lui nuire du côté où il le voit se porter avec plus d'ardeur. Cet antique ennemi , adversaire déclaré du genre humain dès le commencement; connaît qui est sensible aux appâts de la gourmandise, aux amorces de la luxure; qui prêtera l'oreille aux flatteries de l'orgueil, qui sera sensible à la crainte, qui sera vaincu par une joie frivole, qui sera séduit par de vaines louanges. Il a ses esclaves empressés; leur esprit et leur langue l'aident à tromper les autres. O âme si faible à rester debout, si facile à tomber, si pesante à te relever ! comment pourras-tu éviter les piéges de ce cruel adversaire, que tu sais en possession de tant de moyens de te nuire?
L'AME.
Maintenant je le vois, je commence à le reconnaître : l'habitude du péché est ignorée facilement de celui qui en est l'esclave. Mais aussitôt qu'il a commencé à s'y soustraire , il comprend dans quelle misère honteuse il était tombé. Puis donc que j'ai tait les premiers pas hors de la voie du mal, et qu'ainsi je commence à me connaître et à connaître mes crimes, je ne saurais contenir plus longtemps mes soupirs. O Seigneur mon Dieu ! vous avez imprimé en moi votre image pleine d'amabilité, et moi je l'ai voilée par l'image horrible du démon! Hélas !
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hélas ! créature infortunée ! qu'ai-je fait en souillant ainsi l'image de mon Dieu par celle de son ennemi? Pourquoi n'ai-je pas eu horreur de suivre les traces de celui dont le nom seul me remplit d'effroi. Il est tombé de son plein gré, et ma volonté aussi m'a précipitée dans le mal. L'orgueil l'a séduit sans qu'il eût sous les yeux aucun exemple des vengeances célestes; et moi, j'ai vu son châtiment, et j'ai commis le péché sans m'en inquiéter. Il n'a reçu qu'une fois l'innocence, et elle m'a été rendue un nombre infini de fois. Il s'est élevé contre celui qui l'a créé , et je me suis révoltée contre celui qui m'a relevée si souvent de mes chutes. Il a abandonné Dieu qui le laissait agir, et je l'ai fui alors qu'il me poursuivait. Il persévère en sa malice à cause de la réprobation qui l'a frappé, et moi je m'éloigne de mon Dieu , qui me rappelle avec miséricorde. Si nous sommes tournés tous deux contre Dieu, lui au moins ne le voit pas courir à sa recherche, et moi ,je le vois mourir pour moi. Voilà donc que je suis plus horrible que celui dont l'image me remplissait d'horreur.
L'HOMME.
Fuis , fuis loin de moi, ô tune épouvantable , fuis loin clé toi-même, effrayée de ta propre vue. Ne souffre plus un tel spectacle d'horreur sans pousser des rugissements du fond de ton coeur. Si tu le supportes, tu ne te connais plus toi-même; ce n'est plus là de la force, c'est de la faiblesse d'esprit; ce n'est
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plus l’indice de la santé, mais la preuve de l'endurcissement dans ton iniquité.
L'ASIE.
Hélas! si je fixe mes regards sur moi-même, cette vue m'est affreuse et intolérable; si je les éloigne, je trouve une mort inévitable. Malheureux celui qui est pour soi-même un sujet d’horreur; mais plus malheureux celui qui a devant les yeux la mort éternelle. O Père très-patient ! ô Roi plein de clémence! je ne puis me cacher, je ne saurais m'excuser, et cependant j'ai honte et je rougis de faire l'aveu de ma misère. Je reconnais maintenant la cause de tant de maux; je vois à découvert ce qui m'avait indignement trompée. Mon coeur infortuné ne s'est pas mis en peine du bonheur futur; il ne s'est point occupé des volontés de Dieu, et ainsi il est sorti de lui-même et s'est trouvé enchaîné par l'amour des choses terrestres. Lorsqu'il a abandonné les unes, il est devenu l'esclave des autres. La vanité l'a séduit, la luxure l'a entraîné, la curiosité l'a emporté au loin, l'envie l'a déchiré, la colère l'a tourmenté, l'avarice l'a divisé, la paresse l'a jeté dans l'angoisse ; et ainsi il s'est plongé dans tous les vices parce qu'il a abandonné l'unique bien capable de suffire à ses besoins. O Dieu plein de mansuétude! que tous ces jours passés à commettre le mal soient donc oubliés en votre présence, et que le temps peut-être bien court qui m'est encore laissé; que les faibles moments qui nie sont accordés, il me soit donné de
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les employer à votre honneur, à mon profit et à l'édification du prochain. Maintenant, ô très-miséricordieux Seigneur, les pertes si considérables que j'ai misérablement encourues, me font voir et reconnaître que jamais je ne pourrai pleurer comme il faudrait sur moi-même et sur mes fautes, si , comme il est juste, ma douleur et mes regrets doivent égaler l'ardeur coupable de ma volonté pour le mal.
L'HOMME.
Tu dis vrai, ô âme! tu ne peux suffire par toi-même à déplorer tes crimes; il est donc nécessaire d'élever tes regards vers quelqu'un des habitants du ciel. Ignores-tu que tu trouveras un accès auprès de Dieu là où la Mère paraîtra devant son Fils , et le Fils devant son Père? La Mère présentera à son Fils le sein qui l'a nourri et le coeur sur lequel il s'est reposé; le Fils offrira à son Père son côté transpercé et les blessures qu'il a reçues. Crois-tu que là où la charité fait entendre tant de voix, on puisse éprouver un refus? Dans les périls , donc , dans les angoisses , dans les choses difficiles, pense à Marie, invoque Marie ; qu'elle soit toujours présente à ton coeur; que son nom soit toujours sur tes lèvres. En la suivant , tu ne saurais t'égarer; en l'invoquant, tu ne tomberas point dans le désespoir ; soutenue par elle, tu n'as à redouter aucune chute; sous sa protection, tu seras exempte de crainte; l'ayant pour guide, tu marcheras sans fatigue; et si elle t'est propice, tu arriveras au pardon. Dis-lui donc avec une confiance sans bornes :
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O ma souveraine! si par vous votre Fils est devenu notre frère, n'êtes-vous point par lui devenue notre mère? Je me réjouirai et je tressaillerai d'allégresse. puisque, quel que soit le jugement que j'aie à subir. il doit être porté par ma mère et mon frère.
L'AME.
Mais, lorsque j'ai péché contre le Fils, j'ai irrité la Mère, et je n'ai pu offenser la Mère sans faire injure au Fils. Que ferai-je donc? ô homme! Qui me réconciliera avec le Fils, si j'ai la Mère pour ennemie? Qui apaisera la Mère , si le Fils est irrité contre moi ?
L'HOMME.
O mon âme! sois sans inquiétude, quand même tu les aurais offensés tous deux. Ils sont tous deux pleins de clémence, tous deux riches en miséricorde. Que le coupable fuie donc la colère du Dieu juste en se réfugiant auprès de sa tendre Mère ; qu'il évite la colère de la Mère en se jetant dans les bras charitables de son Fils, et qu'il s'écrie : O Dieu! qui êtes devenu le fils de la femme pour soulager notre misère! O Femme! qui êtes devenue la Mère de Dieu pour nous ouvrir la source de sa miséricorde, ayez pitié de ma perversité impie , ou bien enseignez-moi une miséricorde plus grande que la vôtre, afin que ma misère puisse y chercher un refuge.
L'ÂME.
O homme, que tes conseils sont sages! que ta parole
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apporte de consolation à mon infortune ! Quand j'arrête sur mon péché un regard attentif, je comprends, je reconnais que les éléments ont été souillés par mes crimes; que j'ai altéré la pureté des cieux , diminué la splendeur des astres , accrû les tourments des réprouvés, troublé la joie des bienheureux dans le ciel, et traité avec irrévérence les anges chargés de veiller à ma garde. C'est pourquoi je crains de leur demander secours ; et comme les justes se sont avec raison indignés contre moi , je n'ose me réfugier vers eux.
L'HOMME.
Ta crainte, ô mon âme , est excessive , bien que ton humilité me soit agréable. Ignores-tu que beaucoup d'entre les saints ont péché , et qu'ils ont appris par les fautes dont ils se sont rendus coupables quelle compassion méritaient les pécheurs. Rappelle- toi Moïse , ce grand prophète : il a manqué de confiance en la puissance de Dieu. Souviens-toi de David , le plus saint des rois : il s'est souillé par l'adultère et l'homicide. Vois Salomon , le sage par excellence : il a adoré les idoles, la vanité et l'infamie. Et Manassès, ce roi si coupable, avait surpassé par ses crimes tous les rois d'Israël, et il s'écriait : « J'ai multiplié mes fautes au-delà des grains de sable qui couvrent les rivages de la mer, et la multitude de mes iniquités me rend indigne de contempler la hauteur des cieux. » Ne cesse donc point d'avoir ces personnages devant les yeux lorsque tu implores ton pardon.
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Considère encore quelques exemples semblables empruntés à la Loi nouvelle. Vois Matthieu assis à son bureau : c'était un pécheur et un publicain, et il est appelé pour être apôtre. Vois Paul lapidant Etienne : il est également choisi pour être apôtre. Vois Pierre reniant Jésus-Christ : il obtient bientôt sou pardon. Vois le soldat qui crucifie le Sauveur et lui espère encore en la grâce divine. Vois le larron attaché à la croix et y trouvant miséricorde. Enfin, ô mon âme, rappelle-toi cette pécheresse si connue par ses crimes, Marie-Madeleine, devenue pour Jésus l'objet de l'amour le plus tendre et le plus admirable Tons ceux qui règnent aujourd'hui avec Dieu ont Péché comme nous autrefois, ou bien auraient pu se reluire coupables si la bonté divine ne les eût retenus sur le bord de l'abîme ; car celui à qui il a été donné d’ignorer entièrement le péché ne doit point l'attribuer il sa nature, mais en renvoyer l'honneur à la grâce divine.
L'ÂME.
Maintenant, j'implorerai donc sans crainte les Rois et les Prophètes ; j'invoquerai sans défiance les Apôtres et les Martyrs; j'appellerai sans cesse à mon secours les Confesseurs, les Vierges et les Veuves; mais par-dessus tout j'offrirai mes hommages à la Vierge Marie, la très-sainte Mère de Dieu ; car je sais que Marie est si tendre , si douce et si suave que ceux qui l'aiment ne peuvent la nommer sans se sentir embrasés, ni se rappeler son souvenir sans que leur
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coeur en soit consolé. O femme admirablement unique et uniquement admirable! par vous les éléments sont renouvelés , les malades guéris, les hommes sauvés, les anges réparés en leurs ruines. O femme pleine de grâce ! toute créature a retrouvé la vie en puisant à l'abondance de votre plénitude. O source bénie de la vie, inventrice de la grâce, mère du salut ! par vous nous avons accès auprès de votre Fils. Qu'il nous reçoive donc par vous, celui qui nous a été donné par vous; qu'auprès de lui votre intégrité excuse la honte de notre corruption; que voire humilité si agréable à Dieu , ô Vierge bienheureuse , obtienne le pardon de notre vanité. Faites, ô Mère bénie, par la grâce que vous avez trouvée, par la prérogative dont vous avez été digne, par la miséricorde à qui vous avez donné le jour, faites que celui qui par vous a daigné devenir participant de notre infirmité et de nos misères , nous rende par votre intercession participants de sa gloire.
L'HOMME.
Tu as, je crois, considéré d'une manière avantageuse pour toi , ô mon âme, comment tu étais sortie des mains de ton créateur et comment tu avais été défigurée par le péché. Maintenant que tu es purifiée par la contrition, du moins je l'espère, applique le regard de ta contemplation à découvrir comment tu as été réparée par la grâce. Sache bien cependant que plus les larmes de ta douleur auront dissipé les ténèbres de ton esprit, plus il te sera donné de voir
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clairement le bienfait de la divine réparation. Le péché est un voile qui couvre notre intelligence et la plonge dans l'obscurité; et ainsi il est nécessaire que les pleurs de la componction purifient sans cesse avec
d'autant plus de soin les yeux de notre esprit des ténèbres du péché, que ces ténèbres sont l'empêchement le plus grave opposé à notre contemplation.
Maintenant donc, ô mon âme, que tu es pacifiée en les affections, considère attentivement combien profonde a été la miséricorde de Dieu, combien élevée sa sagesse, combien admirable sa puissance quand sa grâce répara tes ruines. Vois d'abord comment, par le bienfait de la 1édemption, il t'a délivrée du péché originel. Tu n'ignores point que, par ce péché, tu avais été dépouillée des biens de la nature et de la grâce, que tu étais soumise à la puissance du prince des ténèbres, que tu avais été repoussée et exilée de ta patrie : « Mais, dit saint Bernard (1), cette majesté suprême a voulu subir la mort afin de nous rendre la vie, se faire esclave afin de nous constituer enfants de son royaume, se vouer à l'exil afin de nous ramener en notre patrie , s'abaisser aux oeuvres les plus humiliantes afin de nous établir sur tous les ouvrages de ses mains : car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui avait péri (2). »
Il est venu, dis-je, afin d'humilier ton orgueil. « Le Fils unique de Dieu, dit saint Grégoire (3), s'est revêtu de notre infirmité ; d'invisible il s'est
1 Serm., 3, de Ascens. — 2 Luc., 19. — 3 Lib. 34, mor., c. 18
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montré non-seulement visible, mais encore un objet de mépris; il a souffert les outrages et les affronts, les insultes et les moqueries, ainsi que les tourments de toute sorte , afin d'apprendre à l'homme par son humilité que l'orgueil devait être , étranger à son coeur. » — Dieu, ajoute encore saint Augustin (1), a méprisé tous les biens terrestres, afin de nous inspirer le mépris de tout ce que nous pourrions posséder; il a souffert tous les maux possibles , afin de nous enseigner à supporter ceux qui nous arriveraient : il a voulu nous montrer que notre bonheur ne devait point reposer en de tels biens, et que de tels maux n'étaient pas de nature à nous épouvanter. »
Il est venu ensuite pour te réconcilier avec son Père. « Lorsque tu étais l'ennemi de mon Père, te dit-il, j'ai opéré ta réconciliation; lorsque tu étais bien éloignée , je suis venu afin de te ramener ; lorsque tu errais au milieu des montagnes et des forêts, j'ai couru à ta recherche ; je t'ai trouvée au milieu des rochers et des ronces, et je t'ai placée sur mes épaules, je t'ai rendue à mon Père. J'ai travaillé, j'ai sué, j'ai soumis ma tète aux épines , j'ai offert mes mains à la pointe des clous, j'ai permis que mon côté fut ouvert d'un coup de lance , j'ai versé tout mon sang pour toi ; pour toi j'ai été abreuvé non-seulement de tant d'injures , mais déchiré par des tourments effroyables. Hélas ! par ton péché tu te sépares encore de moi. »
1 De Catech. rud., c. 22.
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Il est venu pour racheter celui qui était vendu. Admirons, félicitons, aimons, louons, adorons notre Rédempteur, qui, par sa Passion, nous a appelés de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière, de l'exil à la patrie, de la corruption à l'incorruptibilité, de la misère à la gloire, des pleurs à la joie. O union admirable et inouïe ! Le Créateur se fait créature , celui qui est immense se renferme en des limites étroites, celui qui répand sa richesse sur tous les hommes se réduit à la pauvreté. Il prend une chair semblable à la mienne, afin de réparer l'image de ses mains, afin de doter un corps mortel de l'immortalité. Réveille-toi maintenant, ô mon âme, et fixe tes regards sur la face de Jésus-Christ. Vois ce visage autrefois si resplendissant de lumière, et maintenant ombragé d'un voile; ce visage ravissant de beauté et maintenant défiguré par les soufflets ; ce visage si attrayant par sa douceur et maintenant couvert de crachats ; ce visage si capable d'inspirer l'amour et maintenant rendu un objet d'horreur. Vois, ô mon âme, et considère attentivement les prodiges étonnants et jusqu'alors inconnus, accomplis par le Seigneur sur la terre. Dieu est outragé pour que tu sois comblée d'honneurs, l'innocent est flagellé pour que tu sois consolée, le juste est crucifié pour t'arracher à l'esclavage, l'Agneau immaculé est mis à mort pour devenir ta nourriture, le sang et l'eau coulent de son côté sous les coups de la lance afin de te servir de breuvage. Arrête donc tes regards sur le prix de ta rédemption , sur ce prix qui comble la dette de ta
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prévarication ; contemple le modèle offert à ta conduite, et qui doit aider, à ta sanctification. Vois le secours protecteur qui brise les chaînes de ta captivité; reçois avec amour le don précieux qui te confère la grâce de la sanctification. Considère, ô âme délicate, par une méditation assidue, et imite avec le plus grand soin le modèle de justice consommée qui t'a été montré sur la montagne dans la Passion triomphante de Jésus-Christ. Comprends-tu que tu te fatigues de délices en ton corps, et que Jésus, ton Seigneur, ton Roi, ton Epoux, ton Maître, ton Ami, est affligé de toutes sortes de peines , qu'il souffre en tous ses sens et de la part des hommes de toutes les conditions? Un roi le tourne en dérision , un gouverneur le juge, un disciple le vend, ses apôtres l'abandonnent, les pontifes, les scribes et les pharisiens le livrent, les gentils le flagellent , la populace le condamne , les soldats le crucifient. Cette tête redoutable aux esprits célestes eux-mêmes est déchirée par des épines multipliées ; ce visage qui l'emporte en beauté sur tous les enfants des hommes est souillé par les crachats des Juifs; ces yeux plus brillants que le soleil sont voilés des ombres de la mort; ces oreilles accoutumées aux chants des anges entendent les insultes des pécheurs; cette bouche qui enseigne les esprits bienheureux est abreuvée de fiel et de vinaigre ; ces pieds, dont l'escabeau est un objet d'adoration à cause de sa sainteté, sont cloués à la croix; ces mains qui ont formé les cieux sont étendues et transpercées cruellement; ce corps est frappé de verges; ce côté est
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ouvert d'un coup de lance. Et que dirai-je de plus Il n'est rien resté en lui qui fût exempt de souffrances. si ce n'est sa langue, mais c'était afin de prier pour les pécheurs, afin de recommander sa mère à son disciple. Que pourrai-je ajouter à ces paroles? O âme fidèle, notre Sauveur n'a pu être détourné du soin de notre salut par aucun effort de ses ennemis. Mais plus son zèle a été ardent, plus notre damnation sera terrible, si nous n'en tenons aucun compte.
L'AME.
J'ai gardé longtemps le silence, ô homme, car mon coeur recueillait, dans la joie et la douleur en même temps, chacune de tes paroles avec avidité. Maintenant donc je me réjouirai dans le Seigneur à la vue de son amour, de cet amour qui l'a porté à ne Pas épargner son Fils unique à cause de moi. O tendresse inestimable de la charité de mon Dieu ! Pour racheter une esclave, ou plutôt moins qu'une esclave, vous avez livré votre Fils ! O Seigneur Jésus! pour mon amour vous n'avez reculé devant aucun sacrifice. Transpercez donc de telle sorte mon coeur de vos blessures , enivrez de telle sorte mon esprit de votre sang , que mes regards , en quelque lieu qu'ils se portent, vous voient toujours crucifié, et que partout où ils se reposent, ils ne découvrent que les traces de ce sang adorable, et qu'ainsi tendant à vous sans réserve, je ne puisse trouver autre chose que vous, je ne contemple autre chose que vos blessures. Que mon unique consolation soit d'être sur la croix avec
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vous ; que ma douleur la plus profonde soit de penser à autre chose qu'à vous.
Mon Dieu est mort pour moi, lui l'innocence même; il est mort alors qu'il ne trouvait rien en moi qui fût digne de son amour. Non , jamais il n'y eut de tendresse plus vive , de charité plus sincère, d'amour plus courageux. Mais , hélas ! toutes les fois que je considère cette admirable condescendance de la charité divine envers moi, je suis couverte d'une confusion extrême et je rougis à la vue de mon ingratitude.
L'HOMME.
O mon âme , tu as abandonné ton Epoux , tu as prostitué ton amour et tu n'as pas rendu grâces pour de tels bienfaits. Pour te ramener au lieu d'où tu étais tombée , ton Dieu a daigné descendre et partager tes souffrances avec tendresse. Pense donc quel a été l'amour de celui qui n'a voulu te délivrer de la mort qu'en mourant pour toi. Mais, ô mon âme, plus tu comprends l'excellence des bienfaits de ton Rédempteur , plus ton ingratitude est un vice détestable. Prends donc garde de n'être point ingrate, toi à qui de si grandes faveurs ont été accordées , car c'est un péché énorme que l'ingratitude : « C'est , dit saint Bernard un vent brûlant qui dessèche les ruiseaux de la divine miséricorde, la source de la clémence et les canaux de la grâce. » Considère, ô mon âme, médite fréquemment et repasse attentivement en toi-même ce discours terrible adressé