Œuvres spirituelles (page 36)
1 Serm. 51, in Cant.
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aux ingrats, en la personne du Sauveur : « Vois, ô âme, tout ce que j'ai souffert pour toi : c'est moi qui te parle, moi qui ai subi la mort pour ton amour. Vois les tourments dont je suis accablé, les clous dont je suis transpercé, les outrages dont je suis abreuvé. Et cependant cette douleur extérieure, quelque grande qu'elle soit, n'est rien en comparaison de celle que je ressens intérieurement lorsque je trouve en toi une telle ingratitude. Que t'ai-je fait, ô mon peuple , et en quoi ai-je pu t'avoir contristé? Réponds-moi? Pourquoi aimes-tu mieux servir mon ennemi que moi-même? Considère que je suis ton Créateur, que je t'ai comblé de toutes sortes de biens; et si tout cela semble peu de chose à ton ingratitude, souviens-toi que je t'ai racheté au prix de mon sang très-précieux. »
Que ces paroles , ô mon âme, soient toujours pré sentes à ton coeur; qu'elles soient toujours sur tes lèvres. Rends grâces en tout temps au Seigneur, et ne cesse jamais de bénir et de glorifier le Fils unique de Dieu pour les immenses bienfaits dont il t'a comblée. Que ton Bien-Aimé soit donc comme un bouquet de myrrhe à ton coeur; qu'il soit pour ton esprit un chant de jubilation , pour ta bouche un objet de louange,
et pour tes oreilles une mélodie ravissante.
L'AME.
Non , je ne saurais me contenir plus longtemps. Dis-le moi, je t'en conjure, que rendrai-je au Seigneur pour tous les bienfaits dont il m'a comblée?
L'HOMME.
O mon âme, tu dois ta vie tout entière, et cela avec justice , à celui qui a sacrifié la sienne pour toi , à celui qui a subi les tourments les plus cruels pour te soustraire à des tourments éternels. Que pourras-tu rencontrer de pénible lorsque tu te souviendras que celui qui est si beau en sa divinité a voulu pour toi être attaché à une croix? O compassion toute de tendresse ! ô bonté vraiment gratuite! ô amour inouï! ô douceur étonnante ! Lui, le roi de gloire, avoir consenti à mourir, à être crucifié pour un misérable ver de terre ! Oh ! quel ami plein de douceur, quel auxiliaire puissant, quel conseiller prudent!
L'AME.
Je l'avoue, ô homme, et le reconnais en toute vérité : quand je réunirais en ma personne la vie de tous les enfants d'Adam, les jours de tous les siècles passés et les peines de tous les hommes qui sont, qui ont été et qui seront, en comparaison de ce que mon Epoux a souffert pour moi, de ce que le Fils de Dieu a enduré pour mes péchés, ce ne serait rien. Quand je lui aurai sacrifié tout ce que je suis et tout ce qui est en ma puissance , ce ne sera pas même ce qu'est une faible étoile comparée au soleil , une goutte d'eau à un fleuve, un grain de sable à une montagne.
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L'HOMME.
Je le vois maintenant, ô mon âme, le regard de ta contemplation t'a fait connaître la grâce dont t'a comblée ton divin Rédempteur en te rachetant du péché originel ; je parlerai encore un peu pour mon Dieu , et je te montrerai le comble de la miséricorde céleste en t'apprenant comment tu as été délivrée du péché actuel. Tourne donc ton attention sur le bienfait de la justification, et considère la grâce de ton Seigneur. Vois avec quel amour il t'a rappelée du péché par ses inspirations secrètes, avec quelle douceur et quelle tendresse sa voix se faisait entendre intérieurement à ton coeur quand il te disait : « Reviens , reviens, ô âme devenue malheureuse , tombée dans l'esclavage et sous les coups de la mort par le péché. Reviens à moi : je suis ton Créateur; reviens, je suis ton Rédempteur ; reviens , je suis ton consolateur. Et si tout cela te semble peu de chose , je te dirai encore : Reviens, parce que je suis ton Rémunérateur généreux. Reviens donc à moi, qui t'ai créée si excellente ; à moi qui , par ma morts, très-amère , t'ai rachetée si miséricordieusement. de la mort éternelle; à moi qui t'ai enrichie de biens si nombreux , tant en ton esprit qu'en ton corps: à moi enfin qui me prépare à te donner si libéralement l'éternelle félicité. Reviens de la honte de tes pensées , du crime de tes paroles , du désordre de tes actions , de la perversité de tes habitudes. Reviens à moi, ô âme ; les saints t'attendent avec
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un désir enflammé et les anges tressailleront d'allégresse à ton arrivée. Reviens, Jésus-Christ t'appelle les bras étendus sur la croix, et l'incompréhensible Trinité tout entière soupire après ton retour. »
Telles étaient, si tu t'en souviens bien, ô mon âme, les invitations de ton bien-aimé, tel était son langage. Considère maintenant quelle a été sa patience à ton égard. Oh! combien long temps il a attendu ton retour! combien long temps il a toléré tes désordres ! Combien il a condamné de pécheurs aux tourments éternels pendant que tu vivais encore dans le péché et que sa miséricorde t'accordait le temps de mettre fin à tes crimes ! Reviens donc , ô mon âme; Jésus-Christ t'attend sur la croix; sa tête est penchée pour te donner le baiser de paix malgré tes fautes et tes souillures ; ses bras sont étendus pour t'embrasser; ses mains ouvertes pour t'accorder le pardon; son corps entier livré aux tourments pour t'annoncer qu'il se sacrifie sans réserve; ses pieds attachés par des clous pour t'assurer qu'il veut demeurer avec toi ; et son côté ouvert pour t'y introduire et t'y cacher. Sois donc maintenant semblable à la colombe , ô mon âme ; bâtis ta demeure dans les trous de la pierre , dans le creux de la muraille. Prends ton vol vers ces mains , élance-toi vers ces pieds, réfugie-toi dans ce côté : c'est là que se trouve la paix, là que l'on goûte le repos d'une sécurité entière.
Oh! si tu pouvais penser combien ont été rejetés qui n'ont pas été jugés dignes d'une telle grâce, et ce qu'ils étaient en comparaison de toi ! Ton époux t'a
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donc choisie , et choisie de préférence; il t'a choisie entre tous , il t'a tirée de la multitude , il t'a aimée par-dessus tous. Ignores-tu dans quelle dissolution , dans quels désordres, dans quelle honte tu avais vécu? Il t'a lavée dans le bain de la régénération , il t'a offert en nourriture son très-doux corps, il t'a donné la robe des vertus afin de couvrir ta nudité et de t'orner avec éclat. Il a répandu en toi le parfum des bonnes oeuvres afin de dissiper l'odeur impure de ton péché, et il t'a présenté pour miroir ses saintes Ecritures afin que tu pusses t'y contempler tout entière.
Ainsi tu vois avec quelle patience ton Dieu t'a attendue. Maintenant considère avec quelle bénignité il te justifie; médite avec l'attention la plus profonde, comment, après tant de crimes, tu as pu être enrichie d'une grâce tellement inappréciable que tu sois devenue l'épouse de celui dont les anges désirent contempler le visage. Que rendras-tu au Seigneur pour tous les biens dont il t'a comblée, te dit saint Bernard. Par sa grâce , il t'a donné d'être associée à sa table , de partager son royaume , de devenir son épouse. Vois donc avec quelle tendresse tu le presseras contre ton coeur, avec quel amour tu colleras tes lèvres à ses lèvres sacrées après avoir été par lui estimée à un prix si élevé que, pour te purifier, il a versé son sang, et que pour toi il s'est soumis aux coups de la mort.
L'AME.
Je le reconnais et j'en fais l'aveu; je le ressens en moi-même et je le comprends : j'ai reçu de mon Dieu
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tous ces bienfaits et des biens plus grands encore; et je n'ai rien fait pour lui en témoigner, comme il convenait, ma reconnaissance. Je dirai donc avec saint Bernard (1) : Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur, parce qu'il m'a témoigné une charité inestimable en répandant sur moi sept miséricordes diverses. Premièrement, il m'a préservée d'une multitude de péchés. Secondement, il ne m'a pas condamnée aussitôt après mon crime; et pendant que je prolongeais mon iniquité, il prolongeait sa bonté à mon égard. Troisièmement , il a changé mon coeur afin de lui rendre doux ce qui auparavant n'était pour lui qu'amertume. Quatrièmement, il m'a reçue avec miséricorde lors de mon repentir. Cinquièmement , il m'a donné la force de m'arrêter dans le mal et de m'en corriger. Sixièmement, il m'a accordé la grâce de mériter le ciel. Septièmement, enfin, il a répandu en moi l'espérance de l'obtenir. Je le demande maintenant en présence de la divine miséricorde: comment témoignerai-je ma reconnaissance à mon Dieu pour tous les bienfaits que j'en ai reçus, afin de ne pas me rendre, par mon ingratitude, indigne d'en recevoir de nouveaux ? Que puis-je faire , sinon de l'aimer et de lui offrir mes actions de grâces, de confesser sa bonté et de chanter à son nom béni et éternel un cantique de louanges , de ce qu'il s'est montré si empressé à me pardonner mes péchés et à verser sur moi des dons aussi inestimables? C'est à sa grâce que je suis redevable d'avoir vu mes fautes se dissoudre comme
1 Serm. 2, in Dom. 6 post Pentecost.
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la glace ; à sa grâce, de n'avoir point commis tous les crimes dont j'étais capable; et ainsi je dois considérer comme véritablement pardonnés tous ceux dont sa miséricorde a daigné me préserver.
L'HOMME.
O mon âme, souviens-toi que tous les bienfaits versés sur toi par ton Bien-Aimé, et toutes les souffrances qu'il a endurées pour toi , ont reçu leur consommation dans l'amour continuel dont son coeur n'a jamais cessé de te poursuivre. Je pense donc que rien. ne saurait être meilleur ni plus convenable que de rendre par l'amour ce que nous avons reçu de l'amour.
L'AME.
Ah ! Seigneur mon Dieu ! S'il en est ainsi, combien , malheureuse et infortunée! dois-je aimer celui qui m'a créée lorsque je n'étais pas; rachetée et délivrée de périls sans nombre lorsque j'étais perdue, ramenée lorsque j'étais errante , instruite lorsque j'étais ignorante, reprise quand je péchais; enfin qui m'a consolée quand j'ai été dans la tristesse, soutenue lorsque je suis restée debout, relevée quand je suis tombée, dirigée quand j'ai marché, reçue lorsque je suis arrivée. Telles sont les faveurs que je dois à mon Dieu et bien d'autres encore dont il me sera toujours doux de m'entretenir, de conserver la mémoire, de rendre grâces. Et puissé-je pour tant de bienfaits ne cesser de le louer et de l'aimer ! Il gouverne tout, il est vrai , il comble tous les hommes de ses biens,
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et présent en tous lieux , il prend soin de tous; cependant je le vois aussi appliqué à ma conservation que s'il avait mis de côté tout le reste pour ne s'occuper que de moi. Il se montre de telle sorte présent à moi, je le trouve toujours si disposé à mon égard, pourvu que de mon côté rien ne fasse obstacle à son amour, qu'en quelque lieu que j'aille, il ne m'abandonne jamais à moins que je ne l'abandonne d'abord. Pour tous ces bienfaits, je ne saurais rien offrir autre chose que mon amour.
O bon Jésus, combien de fois après des larmes abondantes et intarissables, après des gémissements et des sanglots prolongés , alors que j'étais blessée et près de tomber dans le désespoir, combien de fois n'ai-je point senti l'onction de votre miséricorde se répandre en moi? Vous m'avez reçue presque défaillante pour me combler de joie, et vous n'avez pas trompé l'espérance que j'avais conçue du pardon. Mais combien surtout vous rend aimable à mon coeur, ô doux Jésus , ce calice de votre Passion épuisé par vous , cette oeuvre de notre rédemption que vous avez accomplie. C'est là ce qui réclame mon amour tout entier, ce qui excite plus tendrement ma dévotion, ce qui m'enchaîne plus étroitement et me pénètre plus profondément. Car là où vous vous êtes plongé dans l'humiliation et dépouillé des rayons de votre gloire, votre charité a brillé avec plus d'éclat, votre grâce a projeté plus au loin sa splendeur. Je m'écrierai donc (1) : Je vous conjure, ô filles de Jérusalem, si
1 Cant., 5
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vous rencontrez mon Bien-Aimé, de lui faire savoir que je languis d'amour. L'âme ne saurait se taire sur celui qu'elle aime; elle le croit présent partout, car il ne s'éloigne jamais de son coeur. Je vous aime, Seigneur, et vous le savez : l'amour est impatient, les larmes ne sauraient le calmer; il lui faut l'objet de ses désirs; rien ne console sa douleur, si ce n'est la vue de celui que ses soupirs appellent.
Mais celui qui ne s'est point, comme moi , souillé par le péché , est-il tenu, ô homme , d'aimer Dieu également?
L'HOMME.
O mon âme , que personne ne te méprise. Celui qui te rend à la vie est le même qui a conservé la santé à cet autre et lui a fait éviter des malheurs plus grands que ceux dont tu gémis. Ainsi il doit aimer Dieu autant et même plus que toi; car s'il nie voit par sa bonté arraché aux infirmités si déplorables de mes péchés, il se voit également par elle préservé de tribulations non moins effrayantes. D'ailleurs, sans l'amour de charité, la foi la plus sincère ne saurait arriver au bonheur céleste : la charité est si importante que le don de prophétie et les tourments des martyrs sont regardés comme rien sans elle , et qu'aucun bien ne saurait la remplacer; elle tient le premier rang entre toutes les vertus.
Saint Augustin s'écrie (1) : « O mon Dieu, donnez-vous à moi , rendez-vous à moi, je vous aime, et
1 Lib. 13 , Confess., c. 8.
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si je vous aime trop peu, faites que mon coeur s'embrase d'avantage. Je ne saurais mesurer ce qui manque à mon amour , à quel degré il doit arriver pour que ma vie se plonge dans vos embrassements, pour qu'elle ne s'arrête plus qu'elle ne soit cachée dans le secret de votre face. Ce que je sais, c'est que toute richesse hors de vous, tout bien qui n'est pas mon Dieu , est pour moi une misère profonde. »
L'ÂME.
Mais, puisque je dois aimer mon Dieu pour tous les bienfaits dont son amour m'a comblée, dis-moi donc combien et comment je l'aimerai , comment je répondrai à tant de charité.
L’HOMME
O mon âme, quoique, selon saint Bernard, le motil qui doit nous porter à aimer Dieu soit Dieu lui-même, et que la mesure de notre amour soit de l'aimer sans mesure, nous pouvons cependant trouver en divers endroits des saintes Ecritures quelque enseignement précis sur ce sujet. Le Seigneur, qui t'a accordé son amour, t'a montré quelle en devait être la mesure, quand il a dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toutes tes forces (1). » Aime donc , ô mon âme , d'un amour singulier, Dieu le Père qui t'a tirée du néant d'une façon si glorieuse pour toi; Dieu le Fils qui, en
1 Mat., 22.
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mourant pour toi , a réparé tes ruines d'une manière inestimable; Dieu le Saint-Esprit qui , en te prodiguant des consolations si pleines de miséricorde et de douceur, t'a préservée du péché et fortifiée dans le bien. Aime Dieu le Père fortement et sans te laisser vaincre malheureusement par aucun amour étranger; aime Dieu le Fils avec sagesse et sans permettre à nulle autre affection de te séduire insidieusement; aime Dieu le Saint-Esprit avec tendresse et ne souffre jamais que le moindre souffle du dehors vienne déposer son poison en ton coeur. Ou bien encore, selon saint Bernard (1) : Apprends, ô âme chrétienne, de Jésus-Christ lui-même comment tu dois l'aimer. Aime-le avec tendresse, avec prudence, avec force. Avec tendresse, de sorte qu'en présence de son amour tout autre amour te semble vil, et que son none seul soit un miel à ta bouche, une douce mélodie à ton oreille, et à ton coeur un torrent de jubilation. Avec prudence, de façon que ton amour soit toujours pour lui seul, et que jamais un autre n'en partage les ardeurs. Aime-le avec force, et que ta fragilité supporte avec une joie telle ce que son service offre de dur et de pénible, que tu puisses t'écrier : Mon travail a duré à peine une heure , et s'il s'est prolongé plus long; temps, l'amour l'a fait passer inaperçu.
Saint Jérôme dit aussi (2) : « Que l'amour du chrétien le tienne en tout temps appliqué de telle sorte à Jésus-Christ, qu'il endure tout de grand coeur à cause de lui jusqu'à ce qu'il soit parvenu à le
1 Serm. 20, sup. Cant. — Epist. 22, ad Eustoch.
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posséder. » Aimons Jésus-Christ, et cherchons sans cesse à nous unir à lui par les embrassements les plus étroits, et tout ce qui est difficile nous semblera facile. O mon âme, pense donc continuellement en toi-même avec quelle tendresse le Seigneur t'a aimée en son Incarnation , avec quelle prudence en sa vie au milieu des hommes , avec quelle force en sa Passion. Non , il n'y eut jamais d'affection plus vive, de charité plus vraie et d'amour plus ardent : celui qui est l'innocence même est mort pour toi; il est mort alors qu'il ne trouvait en toi rien qui fût digue de son amour.
L'AME.
Mais, dis-moi donc, ô homme, je t'en prie; ce n'est point la curiosité ni la présomption , mais l'humilité et la dévotion qui me portent à faire une pareille demande: qu'est-ce que j'aime lorsque j'aime mon Dieu?
L’HOMME.
Si une semblable question, ô mon âme, avait pour cause la présomption , elle serait vraiment trop coupable ; mais comme elle naît de la dévotion, elle mérite une réponse conforme à ton désir. Ecoute donc comment saint Augustin, ce coeur si brûlant pour Dieu , va te satisfaire (1) : « Lorsque j'aime Dieu , dit-il , ce n'est ni la beauté ni l'éclat des choses corporelles que poursuit mon amour ; ce n'est ni la
1 Confess., lib. 10. c. 6
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succession des temps , ni la splendeur de cette lumière qui réjouit nos yeux, ni les mélodies enivrantes de la musique, ni la suavité des parfums les plus exquis, ni la manne, ni le miel, ni les formes les plus attrayantes de mon corps. Non , ce n'est pas cela que j'aime quand j'aime mon Dieu. Mais alors qu'aimé je donc? J'aime une lumière, une voix , un parfum , une nourriture, une étreinte amoureuse que l'homme intérieur peut seul sentir en moi. C'est là, c'est au-dedans de moi, que brille une lumière qui n'est point restreinte par un espace ; là que résonne une mélodie que le temps ne vient point interrompre ; là qu'un parfum s'exhale sans qu'aucun souffle ne le dissipe; là que je savoure un mets que mon avidité ne saurait diminuer; là enfin , que je presse contre mon coeur celui dont la possession enivrante n'inspire aucun dégoût. »
L'ASIE.
Maintenant, ô homme, parle-moi un peu de la vertu de charité, afin que par là mon esprit s'enflamme davantage en l'amour de son Dieu.
L'HOMME.
O âme, le fruit de la charité est grand en vérité; mais c'est un fruit caché. La charité, dit saint Augustin (1), supporte l'adversité et rend tempérant dans la prospérité ; elle est forte au milieu des peines
1 De Laud. Char.
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les plus rudes , riante dans les bornes oeuvres, inébranlable dans la tentation , libérale dans l'aumône , pleine de joie au milieu des enfants de Dieu, et d'une patience inaltérable parmi ses ennemis. Elle est sans crainte dans les opprobres, bienfaisante au milieu des haines, sereine en présence de la colère, simple et innocente parmi les embûches, gémissante à la vue de l'iniquité, heureuse et à son aise au contact de la vérité. O heureux amour qui donne au coeur le courage, aux affections la pureté, à l'intelligence la pénétration, aux désirs la sainteté, aux bonnes oeuvres leur éclat, aux vertus la fécondité, aux mérites la beauté, aux récompenses et aux honneurs la sublimité! O doux amour, amour plein de douceur et de félicité ! que mon coeur se nourrisse de vous, que mon âme se remplisse jusqu'en ses profondeurs de vos parfums délectables ! Oh ! combien est doux l'aliment de la charité ! il soulage la fatigue, il fortifie la faiblesse, il réjouit la douleur. Je l'avoue, Seigneur, je n'ai point soutenu le poids du jour ni de la chaleur; mais je porte un joug suave et un fardeau léger. C'est à peine si mon travail a eu la durée d'une heure, et s'il s'est prolongé plus longtemps, l'amour me l'a fait ignorer.
Mais qu'ajouterai-je encore? Hugues s'écrie : O âme, la puissance de l'amour est telle qu'elle te conduit nécessairement à ressembler à ton Bien-Aimé, et à te transformer en son image par une union toute d'amour.
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CHAPITRE II. Comment l'âme, dans ses exercices spirituels, doit tourner le regard de sa contemplation vers les choses extérieures afin de reconnaître combien instables sont les biens de ce monde, combien passagères en sont les pompes, combien misérable en est la gloire,
L’AME.
Je comprends maintenant combien malheureux est le cœur en proie à l'amour des biens temporels; car on les acquiert avec peine , on les possède avec inquiétude, on les perd avec douleur. Mais bienheureux, Seigneur, est celui qui vous aime , et qui aime en même temps ses ennemis à cause de vous et ses amis en vous. Seul en ce monde, il ne craint point de perdre rien qui lui soit cher, car il a tout renfermé en vous , et nul ne saurait vous perdre, excepté celui qui vous abandonne. Et celui qui agit ainsi, oit va-t-il, sinon des douceurs de votre paix aux tempêtes de votre colère? O charité qui brûlez sans cesse et ne vous éteignez jamais ! O charité qui êtes mon Dieu , embrassez-moi. Vous me commandez de vous aimer, mais donnez-moi ce que vous m'ordonnez et ordonnez ensuite ce qu'il vous plaira. Vous m'ordonnez de réprimer la concupiscence de la chair, la
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convoitise des yeux et l'ambition du siècle. Mais, Seigneur, celui-là vous aime trop peu qui renferme en son amour quelque chose qu'il n'aime pas à cause de vous. O homme, aimons Jésus-Christ et cherchons à ne jamais nous séparer de ses embrassements sacrés, et tout obstacle s'évanouira devant nous.
L'HOMME.
O mon âme, tu reconnais, je le vois, le bonheur et la félicité de celui dont l'amour a élevé les désirs vers les biens éternels, de celui que la prospérité ne saurait exalter, ni l'adversité ébranler, et qui, n'ayant en ce monde rien qui attire ses affections, n'a rien à redouter de lui. Porte donc maintenant le regard de ta contemplation vers les choses qui t'environnent, c'est-à-dire vers ce monde sensible, afin d'apprendre à le mépriser, lui et tout ce qu'il renferme, et à t'embraser de plus en plus d'ardeur pour ton Epoux. Ton amour est trop faible , s'il se mêle à autre chose que tu n'aimes point en ton Dieu et à cause de lui ; car, dit saint Grégoire (1), à mesure qu'on s'éloigne de l'amour céleste, on se réjouit davantage dans les biens inférieurs ; et celui-là se tourne promptement vers Dieu, qui n'a rien sur la terre où il cherche le bonheur. Plus, dit aussi la Glose, on se sépare de l'atour des choses terrestres, plus on arrive facilement à n'aimer que les biens éternels. Que toute créature te devienne donc méprisable, afin que ton coeur n'ait de félicité qu'en ton Créateur. Pense et
1 Hom. 30 , in Evang.
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repense sans cesse , non-seulement d'après ce que, tu as appris des autres, mais encore d'après ce qui frappe tous les regards; non-seulement d'après ce qui t'a été dit, mais d'après ce qui se passe tous les jours, pense combien peu de consistance ont les biens de la terre, combien passagères en sont les pompes, combien fausse et misérable en est la gloire.
Tout ce qui paraît grand ici-bas est beaucoup plus abreuvé d'amertume que rempli des enivrements de la gloire. Vois les amateurs du monde comme ils s'empressent, les uns au trafic, d'autres à la poursuite des richesses, d'autres enfin à la recherche des honneurs et de la gloire. Et cependant que pouvons-nous dire de ces richesses, sinon qu'on les acquiert avec fatigue, qu'on les possède avec inquiétude, et qu'on les perd avec regret? Que penser des honneurs? Vous montez à un rang élevé, et aussitôt on vous juge, on vous critique de toutes parts sans pitié. Ensuite pourra-t-on avoir ces honneurs sans ressentir les atteintes de la vanité? Enfin que dirai-je de la gloire? Est-ce autre chose qu'un souffle vain qui flatte les oreilles? Et encore échappera-t-elle aux jugements des hommes?
Regarde tous ceux que tu précèdes en dignité, et considère combien tu offres, en toutes choses, de prétextes aux murmures de leur envie.
Toutes les fois donc que je désire dominer sur les autres, je consens à devenir semblable à l'ange rebelle. « Rien, nous dit saint Jérôme, n'est trompeur comme les choses de ce inonde : nous nous efforçons de les retenir, et elles nous échappent. Vous avez vu les
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empereurs, les gouverneurs, les armées; vous avez
considéré leurs victoires et leurs triomphes : hier ils étaient, et aujourd'hui ils ne sont plus; hier ils ont paru comme la fleur, et aujourd'hui ils se sont desséchés comme l'herbe des champs. Rien n'est donc bon que ce qui est éternel. »
L'AME.
S'il en est ainsi , ô homme , qu'est-ce donc que les mortels infortunés poursuivent lorsqu'ils soupirent après les vanités du monde ? Oh ! combien sont aveugles ceux qui cherchent une gloire terrestre ! En voyant les honneurs de quelques-uns, ils les estiment bienheureux, et ils désirent avec ardeur arriver à s'élever comme eux; mais lorsqu'ils les voient mourir, ils avouent en gémissant que leur gloire n'est que frivolité, et ils s'écrient : Il est donc vrai que l'homme n'est rien.
L'HOMME.
O âme bien-aimée, que sont toutes les choses de ce monde , sinon des songes fugitifs? Quel fruit ont tiré de leur orgueil les amateurs du siècle? Quel avantage leur a produit la vaine ostentation de leurs richesses? Toutes ces choses se sont évanouies comme une ombre, comme mi vaisseau qui fend les flots agités et ne laisse après lui aucune trace de son passage ; et ceux qui les ont aimées ont été consumés par la perversité de leur coeur. Hélas ! combien n'ont pu laisser même un signe de leur présence en ce
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monde! Où sont ces rois des nations, dont la domination s'étendait jusque sur les animaux disséminés sur la surface de la terre? Où sont ces hommes qui ont amoncelé l'or et l'argent en leurs trésors, renversé les cités et les camps, vaincu les rois et occupé leurs royaumes? Où sont les sages? Où sont les doctes? Où sont les savants selon l'esprit du siècle? Où est Salomon avec sa sagesse, Alexandre avec sa puissance, Samson avec sa force, Absalon avec sa beauté, Assuérus avec sa gloire? Où sont les Césars avec leur grandeur, les rois et les princes avec leur splendeur? Quel fruit ont-ils tiré de leur vaine gloire, de leur joie d'un instant , de leur puissance sur le monde , de leur nombreux entourage , de leurs plaisirs sensuels, de leurs richesses mensongères, de leurs délices en tout genre? Qu'est devenue leur ostentation? Où est leur superbe arrogance? La noblesse du sang , la beauté corporelle, les charmes séduisants, l'éclat de la jeunesse, les riches domaines, les palais immenses, les meubles précieux , et si vous voulez, la sagesse terrestre , tout cela appartient au monde, et le monde aime ce qui est à lui; mais tout cela ne saurait subsister longtemps, car le inonde passe et sa concupiscence aussi.
Si donc tu juges sainement , si la lumière éclaire tes yeux , garde-toi de poursuivre ce qu'on est malheureux d'obtenir, ce dont la possession est un fardeau, l'amour une souillure à l'âme, et la perte un tourment. Abandonne tout cela à cause de celui qui est au-dessus de loin.
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Fuis donc, ô mon âme, fuis vers la ville du refuge , vers la vie religieuse, où tu pourras faire pénitence des fautes commises, obtenir miséricorde dans le temps présent et attendre avec sécurité la gloire future. Que le cri de tes offenses ne te soit point un obstacle , car là où l'iniquité a été abondante la grâce a coutume de surabonder. Que l'austérité des mortifications ne t'inspire aucun effroi , car les souffrances de cette vie ne sont pas dignes d'entrer en comparaison avec la faute passée qui t'est remise , la grâce présente qui t'est accordée, et la gloire future qui t'est promise.
L’AME.
Je reconnais la fausseté et l'instabilité de ce monde, et cependant je ne sais quelle chaîne m'y tient captive et m'empêche d'en détourner mon esprit.
L’HOMME.
Si tu considérais avec soin et prudence quels périls te menacent de la part du monde, sans aucun doute , ô mon âme , tu éloignerais ton esprit de ses vanités, car un pareil séjour est vraiment pénible et plein de dangers. « Là, nous dit saint Bernard (1), la chasteté trouve un piège dans les délices , l’humilité dans les richesses, la piété dans les affaires, la vérité dans les conversations multipliées, et la charité dans un siècle tout pervers. » O âme faible et sans force , âme si facile à tromper, si prompte à tomber, si lente à se relever ! Ignores-tu que , s'il est
1 Ad Cleri, c. 50.
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difficile à un arbre placé au bord du chemin de garder des fruits magnifiques jusqu'à la maturité, il l'est autant à l'homme dont la vie s'écoule dans le siècle de conserver jusqu'au bout une justice exempte de tache?
Les biens de ce monde, dit saint Augustin, traînent à leur suite une âpreté véritable, une joie fausse , des peines assurées, des plaisirs incertains, un travail pénible et un repos inquiet, une misère abondante , une félicité nulle et une espérance vaine. O mon âme, si tu avais ces pensées bien présentes à l'esprit, tu mépriserais le monde et ce qu'il renferme. D'ailleurs, qu'aimes-tu, qu'ambitionnes-tu , que cherches-tu en ce monde? Une dignité élevée. Mais c'est exposer la vie à la confusion la plus profonde, car tu n'ignores pas que c'est une chose monstrueuse qu'un poste élevé et un esprit bas , un rang suprême et une vie médiocre , de belles paroles et une main paresseuse, un discours sententieux et aucun fruit , un visage grave et une conduite légère, une autorité imposante et une inconstance frivole.
Tu me diras sans doute : « Je désire , il est vrai , le commandement, mais je me propose d'y vivre saintement et en accomplissant toute justice. » Je ne refuse pas la louange , mais je trouve rarement à qui l'accorder. Aussi je crains toujours ce que dit saint Grégoire (1) : « Les actions du supérieur et des inférieurs sont tellement liées entre elles que souvent les fautes de l'un rendent pire la vie des autres, et
1 Mor., lib. 25, c. 14.
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que la conduite du pasteur se ressent des péchés de ceux qui lui sont confiés. »
Si maintenant tu cherches la sagesse de ce monde, à quel danger t'exposes-tu? Hélas! dit saint Bernard, combien d'hommes, et quels hommes ont été renversés par cette sagesse maudite ! Elle a éteint le feu sacré allumé divinement en leurs coeurs , alors que le Seigneur désirait le rendre plus ardent et plus embrasé. Ignores-tu que la sagesse du monde est terrestre, qu'elle est animale et diabolique, ennemie du salut et homicide, et qu'elle est la mère de la cupidité? Celui qui espère se sauver sans Jésus, et devenir prudent sans la vraie sagesse, est malade, et sa raison n'est point saine; il est insensé, et sa prudence est vaine ; il travaille assidûment , et il est toujours rempli d'amertume; car celui qui croît dans la science sans rendre sa vie meilleure, s'éloigne de Dieu. Si donc tu veux être vraiment sage, apprends sur la terre des choses dont la connaissance t'accompagnera dans les cieux; applique-toi à arriver à celui dont la vue révèle à l'homme tout ce qu'il peut désirer savoir. Il est la vérité éternelle, hors de laquelle toute science n'est que folie, et dont la seule connaissance est une science parfaite. Celui-là est malheureux , qui sait tout sans vous connaître, ô mon Dieu, dit saint Augustin ; au contraire, celui-là est bienheureux , qui vous connaît et ignore tout le reste. Quant à celui qui vous connaît en même temps qu'il possède d'autres connaissances, il n'est point plus heureux à cause d'elles , mais seulement à cause de vous.
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Peut-être, ô mon âme, te sens-tu entraînée vers les richesses de la terre, vers les pompes du siècle et les délices de la chair; peut-être est-ce là le motif qui te retient enchaînée au monde? Mais considère combien tout cela est fragile et caduc. Dis-moi où sont les rois, où sont les princes, où sont tous ceux qui ont aimé ces choses? Je crains que beaucoup d'entre eux n'aient été, hélas ! frappés par la colère de Dieu, et qu'ils ne soient descendus aux enfers. De quoi leur sert maintenant leur orgueil et la vaine ostentation de leurs richesses? Celui qui aime plus le monde que Dieu, le siècle que la solitude, la gourmandise que l'abstinence, la luxure que la chasteté , celui-là marche à la suite du démon et ira avec lui au supplice éternel. Ceux qui sont brillants de la prospérité du siècle sont vides de la vertu de Dieu; ils fleurissent pour le temps et ils périssent pour l'éternité; leurs ,fleurs s'épanouissent au milieu de biens mensongers, et leur perte se consomme en des tourments véritables. Si donc nous voulons avoir quelque chose en ce monde, possédons avec un esprit vraiment libre le Dieu en qui tout est renfermé, et en lui nous aurons tout ce que nous pouvons désirer de délectable et de saint en même temps. Les richesses ne sont pas un obstacle si on en fait un bon usage; la pauvreté ne rend point recommandable si , au milieu de ses embarras, on ne se tient pas en garde contre les souillures du péché.
Peut-être me diras-tu : Je méprise le monde, mais je ne saurais abandonner mes amis, mes parents et
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mes proches. Frivole objection, ô mon âme; car c'est une vérité certaine et digne d'être reçue sans le moindre doute, que, s'il y a impiété à mépriser son père et sa mère, c'est un acte de tendre piété de le faire à cause de Jésus-Christ. O père cruel! ô mère barbare ! parents homicides plutôt qu'auteurs de la vie, qui aiment mieux te voir périr avec eux que régner sans eux ! « Quand même, dit saint Jérôme (1), ta mère , les cheveux épars et les vêtements déchirés, te montrerait le sein qui t'a nourri ; quand même ton père se coucherait sur le seuil de ta maison et en fermerait le passage avec son corps, avance, les yeux secs , en méprisant ta mère, en foulant aux pieds ton père, et vole te ranger sous l'étendard de la croix. Le seul genre de piété qui convienne en pareille circonstance, c'est de se montrer cruel. » Ignores-tu que celui qui possède Jésus a en lui un père, une mère et tous les amis possibles. A quoi bon marcher à la suite des morts? Suis celui qui est vivant, et laisse les morts ensevelir leurs morts.
L’AME.
Tes paroles, ô homme, me font comprendre et une expérience souvent réitérée m'a appris que le monde n'est en lui-même que sécheresse et aridité. Mais , hélas ! je le vois fleurir encore dans le coeur de beaucoup , qui aiment ses amertumes; ils le suivent alors qu'il les fuit, et l'embrassent alors qu'il
1 Ad Heliod.
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leur échappe. Explique-moi donc la cause d'un tel aveuglement.
L'HOMME.
Ignores-tu donc , ô mon âme, que ton Epoux , l'auteur de toutes choses , t'a créée si sensible et si glorieuse que tu ne saurais vivre sans amour? Saint Jérôme nous dit (1) : Il est difficile à l'âme humaine de ne pas aimer; il est même nécessaire qu'elle soit sous l'empire de quelque affection. Il faut qu'elle cherche son bonheur ou dans les choses élevées ou dans les choses basses. Aussi en est-il qui négligent leur propre vie en soupirant après des objets passagers , et qui , demeurant sans intelligence des biens éternels, ou méprisant ce qu'ils en connaissent , ne ressentent aucune douleur au milieu des plus cruelles blessures, Les infortunés ! ils s'imaginent posséder des richesses véritables, ils aiment leur exil comme une patrie, et ils se livrent à la joie dans leur aveuglément comme s'ils marchaient à la splendeur de la lumière. Les élus, au contraire, considérant comme un néant tout ce qui passe , se demandent pourquoi ils ont été créés ; et comme rien ne suffit à leur bonheur hors de Dieu, ils se reposent uniquement en la contemplation de leur Créateur, ils soupirent après le jour où ils prendront rang parmi les habitants de la cité céleste, et en vivant au milieu de ce monde, ils s'élèvent bien au-delà de ses limites.
Saint Grégoire dit à ce sujet (2) : « Les choses
1 Ad Eust. — 2 Hom. 10, in Ezech.
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terrestres semblent offrir de grands contentements , mais c'est à ceux qui n'ont nulle expérience des délices du ciel ; car moins l'esprit de l'homme comprend les biens éternels , plus il se repose avec bonheur dans les biens temporels. Mais si son coeur vient à goûter un peu la douceur enivrante des divines récompenses, alors tout ce qui le frappe au-dehors lui semble d'autant plus amer, que ce qu'il éprouve intérieurement se fait sentir avec plus de suavité. »
L' AME .
Empresse-toi , ô homme , de inc faire connaître parfaitement les joies de la terre et celles du ciel, afin que, les appréciant d'une manière plus parfaite, je méprise les unes et je me porte avec ardeur à posséder les autres; car je pense que, si le bien n'est point aimé parce qu'on l'ignore, le mal de même n'est point évité parce qu'on ne le comprend pas.
L'HOMME.
O mon âme, les joies de ce monde, si toutefois ce sont des joies et non des fléaux cachés, ne sauraient jamais être bien appréciées que de celui qui les méprise véritablement. Les parfaits contempteurs du monde donnent cinq raisons qui rendent ses plaisirs méprisables. D'abord , ils sont vils dans leur objet. En quoi consiste la joie mondaine? A faire le mal impunément, à se livrer aux désordres de la luxure, à l'ivrognerie, aux excès de la table , à courir après les vanités et à
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n'éprouver aucune souffrance en cette vie d'une semblable conduite. Car les méchants s'imaginent être dans les délices lorsque leur perversité ne leur attire aucun châtiment , et ils ignorent que rien n'est plus malheureux que cette félicité des pécheurs , qui nourrit leurs penchants vicieux et fortifie leur volonté pour le mal. En second lieu , les plaisirs de ce monde souillent ceux qui s'y livrent , car l'âme défigurée par le péché est esclave de tels plaisirs, trouve la joie à mal faire et tressaille d'allégresse dans les choses les plus détestables. Aussi saint Jérôme dit-il que rire et se réjouir avec le inonde n'est pas le fait d'un homme judicieux, mais d'un insensé furieux. En effet, ô mon âme , un coeur pur ne saurait avoir de bonheur avec un monde corrompu; il n'est heureux et dans la joie qu'avec son Dieu. En troisième lieu, ces plaisirs sont d'une courte durée , car , dit l'Ecriture, la félicité de l'hypocrite est comme un point (1). Cet hypocrite est le monde dont la joie est semblable à un point, qui n'a ni longueur, ni largeur, ni hauteur, ni profondeur, Cette joie , dit saint Augustin , n'est que vanité, Lorsqu'on en est privé, on soupire avec ardeur après sa présence, et lorsque nous l'avons, nous ne pouvons la retenir. O mon âme, combien rapide, combien fragile et caduque est une semblable joie ! Les jours de l'homme, dit Job, sont d'une courte durée (2).
Quatrièmement, les plaisirs mondains ont pour fin la douleur, car leurs esclaves infortunés passent leurs jours dans l'allégresse et ensuite ils descendent tout
1 Job., 20. — 2 Job., 14.
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d’un coup en enfer : la tristesse succède toujours à de tels plaisirs ; ou plutôt , si tu veux bien y faire attention, tu verras qu'ils ne sont jamais sans amertume, car une conscience troublée par le péché redoute , quoi qu'elle fasse, en tout temps des malheurs. Ignores-tu que le plaisir de boire et de manger n'est pas plus long que la peine causée par la faim et la soif, et qu'il en est de même de tout le reste?
En dernier lieu enfin , ces plaisirs plongent la volonté qui en est possédée dans une profonde misère, car ils sont un obstacle à la joie spirituelle. O mon âme, reconnais combien malheureux est ce inonde, et combien malheureux sont ceux qui le suivent, puisque ses félicités ont toujours été pour l'homme un obstacle à une vie heureuse. Combien viles et frivoles, dit saint Bernard , sont ces consolations de la terre, qui empêchent d'arriver jusqu'à nous les consolations saintes et véritables ! Renonce donc , ô mon âme, à chercher le bonheur en ce monde, si tu veux être consolée par la pensée de Dieu. Que toute créature te semble méprisable si tu veux que le Créateur te fasse goûter ses douceurs.
L'AME.
Je méprise le monde , je reconnais que sa joie est mensongère, sa tristesse véritable , sa félicité trompeuse et son amertume réelle ; et ainsi, selon ton conseil, je n'ai plus que du dédain pour toutes ces choses. Mais comme je ne saurais être sans amour, selon que tu nie le dis, enseigne-moi donc ce que j'ai
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à faire , où je dois me tourner, où je pourrai trouver un objet digne de mon amour.
L'HOMME .
Si tu te connaissais bien toi-même, ô mon âme, cette connaissance t'inspirerait pour le monde et ce qu'il contient un mépris profond , et t'apprendrait quelle consolation tu peux trouver en ton propre amour. O mon âme, si tu comprenais bien ta céleste nature, oui , assurément tu aurais en horreur les consolations de la terre. Rougis donc de pouvoir trouver le bonheur dans la boue , toi qui es du ciel ; rougis d'être sensible au plaisir que t'offrent des choses basses, alors que tu ne saurais être rassasiée que par ce qui est suprême. Tu es céleste par ta nature, et si la folie de la chair n'y mettait obstacle, tu soupirerais naturellement après les consolations du ciel et tu les rechercherais avec ardeur. Oh ! combien , dit saint Bernard , il nous serait doux et délectable de vivre selon notre nature , si la folie de notre chair nous le permettait! A peine cette folie est-elle guérie que la nature s'empresse de sourire à ce qui est naturel.
L'AME.
Et qu'appelle-t-on proprement vivre selon la nature?
L'HOMME.
C'est mener sur la terre une vie céleste , passer des choses extérieures aux intérieures, s'élever des intérieures à celles qui sont au-dessus de nous, et agir
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en tout selon ce qu'il y a de plus noble en l'homme, je veux dire selon l'intelligence.
L'AME.
Mais est-il au pouvoir de l'homme de mener en cette vallée de larmes une vie toute céleste?
L'HOMME.
Si mes paroles, parce qu'elles sont d'un pécheur, t'inspirent, ô mon âme, quelque doute et quelque surprise , écoute saint Augustin , écoute l'apôtre saint Paul. Le premier nous dit : Lorsque nous embrassons en notre esprit, par la connaissance et l'amour, quelque chose d'éternel, nous ne sommes plus en ce monde. Et l'Apôtre ajoute, comme une conséquence de cette pensée : Nous vivons déjà dans les cieux (1). Je crois donc, ô mon âme, que tu es plus réellement où tu aimes que là où tu respires, car la nature seule de l'amour te transforme en la ressemblance de ce qui est l'objet de tes affections. Si tu contemples les choses célestes , si tu les aimes avec ardeur, comment ne demeures-tu pas dès à présent dans les cieux , puisque ta vie est semblable à celle des esprits bienheureux?
L'AME.
Hélas ! hélas ! malheureuse et infortunée , je me sens depuis long temps plongée dans un aveuglement déplorable et profond , car depuis bien des années
1 Phil., 3.
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mon intelligence s'est égarée au milieu des choses terrestres et passagères, mon coeur s'est enchaîné à des frivolités mondaines et indignes, d'où je n'ai tiré que peu de consolation et beaucoup d'amertume , qu'une joie médiocre et presque imperceptible , avec des chagrins de toute sorte et souvent considérables. Dis-moi donc , ô homme , quelle est cette consolation céleste, et comment, en cette vallée de larmes et de misères, je pourrai l'atteindre? Qu'est-ce que je trouve en mon Dieu pour mépriser si facilement et de si grand coeur toutes choses à cause de lui , et pour m'écrier au-dedans de moi-même avec un ravissement de bonheur : O Dieu! vous êtes le Dieu de mon coeur et mon partage pour l'éternité (1) ? Que me fait donc goûter mon Bien-Aimé en cet instant trop court , lorsque , pleine de joie et d'allégresse , je désire de toutes mes forces supporter à cause de lui tout ce qu'il y a de dur, d'amer et de difficile, lorsque je dis : Il m'est avantageux de demeurer attachée à Dieu : qui me séparera de la charité de Jésus-Christ (2)?
L'HOMME.
Cette consolation, ô mon âme, n'est autre chose, selon saint Bernard (3) , qu'une certaine grâce de dévotion ayant sa source dans l'espérance du pardon, un goût du bien même encore faible, une délectation très-suave que Dieu répand en l'âme affligée afin de la ranimer, de la porter à chercher le Seigneur, et d'allumer de plus en plus en elle
1 Ps. 72. — 2 Rom., 8. — Serm. 1, in fest. omn. Sanct.
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le feu du divin amour. » Hugues te dit également : « Quelle est cette douceur, cette suavité dont les âmes pieuses, au souvenir de leur Bien-Aimé, se sentent remplies et si délicieusement pénétrées qu'elles commencent à devenir totalement étrangères à elles-mêmes? La conscience est dans la joie, et le souvenir des douleurs passées a disparu ; l'esprit tressaille d'allégresse, l'intelligence devient brillante, le coeur est illuminé ; les affections surabondent de bonheur; elles ne savent plus où elles sont ; elles pressent comme dans une étreinte d'amour quelque chose au-dedans d'elles-mêmes; elles ne savent ce que c'est, et cependant elles s'efforcent de le retenir de toute la puissance de leurs forces. L'âme livre , en quelque façon , un combat délectable pour que cet objet ne s'éloigne pas d'elle, comme si en lui elle avait trouvé la fin de tous ses désirs. » Quelquefois, ô bon Jésus ! il m'arrive d'ouvrir avec avidité ma bouche vers vous, et de me tenir en votre présence les yeux fermés, et alors vous offrez à mon coeur un mets qu'il ne m'est point permis de connaître. Je ressens une saveur délicieuse, et une douceur si fortifiante que je ne demanderais rien au-delà si elle atteignait en moi sa perfection. N'est-ce pas là ce qu'il faut appeler la jubilation du coeur? La jubilation, dit saint Grégoire (1), est une joie ineffable de l'âme que l'on ne peut cacher et qu'on ne saurait expliquer par des paroles; certains mouvements seulement en indiquent la présente,
1 Mor., lib.
24, c. 5.
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mais sans en exprimer les propriétés. C'est pour cela que le Prophète s'écrie : Bienheureux le peuple qui connaît la jubilation (1). Il ne dit pas qui explique, mais qui connaît, car la jubilation peut être connue de l'intelligence , mais les paroles seront toujours impuissantes à l'exprimer. Lorsque je jouis d'un semblable bonheur, vous ne permettez , mon Dieu , ni aux yeux de mon corps, ni aux sens de mon âme , ni à la pénétration de mon esprit , de remarquer en quoi il consiste. Je le reçois , et ensuite si je veux l'examiner et juger sa saveur, aussitôt ses délices s'évanouissent. Je goûte tout ce que l'espérance de la vie éternelle peut contenir de douceur ; mais quand après avoir longtemps savouré sa vertu puissante, je m'efforce d'en répandre en tous les replis de mon âme le feu vivifiant , afin de trouver insipide toute affection étrangère à une telle suavité , elle disparaît rapidement ; et lorsque , examinant comment je l'ai cherchée, comment je l'ai reçue et sous quelle forme je l'ai contemplée , je m'efforce de confier plus intimement à ma mémoire certains de ses traits, ou même de m'aider, pour en conserver le souvenir, du secours fragile de l'écriture , l'expérience me force à dire avec l'Evangile : L'esprit souffle où il veut; vous ne savez ni d'où il vient, ni où il va (2) . Que penser donc , ô mon âme, d'une délectation si douce et si enivrante? C'est là assurément une consolation divine.
1 Ps. 88. — 2 Joan. 3.
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L'AME.
Qui me donnera de voir se répandre en mon coeur cette consolation inconnue pour moi jusqu'alors, afin d'oublier par elle mes chagrins passés, de mépriser les consolations du monde, et de devenir enfin étrangère à moi-même?
L'Homme.
Ce que tu désires est quelque chose de grand; c'est un don inestimable que tu ambitionnes. Les efforts de l'homme sont impuissants à l'atteindre ; c'est à peine si tous ses mérites peuvent l'en rendre digne. Une humble prière et un coeur saintement disposé n'arrivent que difficilement à l'obtenir, et encore n'est-ce que par une pure condescendance de la bonté divine; car tout l'or de la terre, en comparaison d'un tel bien, n'est qu'une faible poussière , et tout l'argent, en sa présence, sera considéré comme de la boue (1) .
L'AME.
Dis-moi donc, je t'en conjure , quelles dispositions doit avoir celui qui prie , pour obtenir un objet si désirable?
L'HOMME.
Un homme instruit par l'expérience pourrait s'étendre longuement sur un pareil sujet ; mais , reconnaissant mon ignorance, j'ai honte d'en parler d'une manière trop incomplète. Je crains de m'entendre
1 Sap., 8.
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adresser ce reproche : Pourquoi annonces-tu des choses que tu n'as pas expérimentées? Pourquoi , malgré ton indignité, entreprends-tu de louer ce que tu ignores?
L’AME
Ne crains pas , ô homme, de me faire connaître avec respect et humilité ce que tu as entendu ou lu avec dévotion. Beaucoup avant toi ont traité utilement pour les autres de choses élevées et difficiles, auxquelles ils étaient étrangers par leur propre expérience et qu'ils avaient apprises de la science d'autrui.
L'HOMME.
Je m'enhardirai donc à parler; la charité suppléera à ma misère , et je dirai ce que j'éprouve en moi-même. Je pense , sauf meilleur avis , que si tu veux te disposer à goûter cette douceur céleste, il faut te séparer, t'exercer et t'élever. Dans la première de ces choses, tu aspireras le parfum de cette douceur ; dans la seconde , tu la goûteras; dans la troisième, tu arriveras de temps à autre à t'en nourrir et à t'en abreuver jusqu'à l'ivresse.
Je dis donc d'abord que tu dois te séparer du péché, des affections déréglées, des consolations temporelles et de l'amour désordonné des créatures. Car, dit saint Bernard (1), c'est une grave erreur de croire que cette douceur divine puisse se mélanger à la poussière de ce monde; que ce baume délectable puisse être goûté au milieu des joies empoisonnées de la terre ; que les
1 Serm. 6 in Ascens.
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dons de l'Esprit-Saint puissent être reçus en la société des plaisirs du siècle. Non, l'âme doit auparavant s'être purifiée de tels plaisirs, s'en être éloignée par des gémissements amers, et avoir recouvré dans les larmes de la contrition la blancheur de son innocence : car il est juste que celle qui, après avoir abandonné son Créateur, a cherché avec persévérance son bonheur en soi-même et dans la créature , ne cesse point de se livrer à la douleur. Saint Grégoire expliquant cette parole de Job : Avant de manger, je pousse des soupirs, dit fort bien (1) : Manger, pour l'âme, c'est se nourrir de la contemplation de la divine lumière. Elle soupire donc avant de manger, parce que celui qui, durant cet exil, ne s'humilie pas et ne gémit pas amèrement dans le désir des biens célestes, ne saurait goûter les joies de l'éternelle patrie. En effet la vérité laisse à jeun ceux qui cherchent le bonheur dans la misère de ce pèlerinage.
En second lieu , l'âme doit être exercée à pratiquer les bonnes oeuvres et à souffrir l'adversité , selon cette parole : Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés (2). Car ceux que la vérité possède de son amour , elle les nourrit de ses consolations. « O bon Jésus , s'écrie saint Bernard, combien de fois , après des larmes abondantes et de longs gémissements, mon âme toute blessée n'a-t-elle pas senti l'onction de votre miséricorde se répandre sur elle? Lorsqu'elle était près de tomber dans le désespoir, vous l'avez soutenue par vos consolations ; et lorsqu'elle a espéré
1 Mor., lib. 5, c. 7. — 2 Mat., 5.
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son pardon, sa confiance n'a point été vaine. » Voilà comment les biens les plus précieux se trouvent renfermés dans la tribulation. Au commencement , sans doute, la voie qui conduit à la vie est étroite, mais avec le temps elle se dilate par la douceur d'un amour inestimable. Oh ! qu'elle est ineffable la consolation versée divinement dans le coeur de ceux qui travaillent pour Jésus-Christ !
En troisième lieu, l'âme s'élève et s'enivre de cette douceur. Mais pour cela elle doit se séparer heureusement de toutes les choses terrestres , s'élancer au-dessus d'elle-même , du monde et de toute créature sans exception, et arriver à pouvoir s'écrier : Le roi m'a fait entrer dans le lieu où il conserve son vin le plus excellent (1). C'est dans ce lieu, en effet, que l'âme est alors introduite ; c'est là qu'elle boit le vin caché et incomparable de la Divinité , là qu'elle se désaltère avec le lait très-pur de l'humanité immaculée du Seigneur. O mon âme , les amis boivent à cette source, mais les bien-aimés s'y enivrent. O heureuse ivresse, où le corps et l'esprit ne s'éloignent jamais des lois d'une sainte et chaste sobriété ! L'âme y tressaille d'allégresse comme un homme ivre; elle se livre aux transports de la joie au milieu des occupations les plus variées; elle devient forte dans les périls , prudente et discrète dans la prospérité, généreuse et facile à pardonner les injures; elle se repose calme et paisible au milieu des embrassements divins, lorsque l'époux , étendant sa main gauche sous la
1 Cant., 2.
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tête de l'épouse , la soutient avec amour , et presse de sa droite avec tendresse sa bien-aimée contre son cœur (1).
L’AME.
Je confesserai, ô homme, avec respect et humilité qu'il m'est arrivé quelquefois, mais trop rarement hélas! au commencement de ma conversion, de séparer avec violence mon esprit de tout ce qui est terrestre et de l'élever par un effort extrême jusqu'à contempler les choses célestes. Je suis entrée avec crainte et j'ai regardé avec confusion. J'ai vu les choeurs des anges , les palais des patriarches et des prophètes et les saintes joies qui les remplissent ; j'ai considéré les tentes des apôtres, les banquets des martyrs, les félicités enivrantes des vierges et des confesseurs. J'ai demandé à chacun d'eux l'aumône de quelque consolation , j'ai désiré recueillir les miettes qui tombaient de la table de mes maîtres; mais je n'ai rien obtenu. A quoi donc m'a servi cette élévation de mon esprit , puisque nulle consolation ne me fut accordée?
L'HOMME.
Ce n'est pas sans raison, ô mon âme, que tu as été repoussée d'une manière aussi désolante. Tu as voulu, ,je pense, être associée aux consolations avant d'avoir pris part aux souffrances; tu as voulu devenir participante des récompenses avant d'être l'imitatrice fidèle des vertus. Efforce-toi donc d'abord d'être la compagne
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des anges par la pureté et l'innocence, de t'unir aux patriarches et aux prophètes par l'humilité et une foi pleine de confiance , de devenir la fille des apôtres et des martyrs par la charité et la patience , d'entrer dans la société des confesseurs et des vierges par la piété et la continence, et alors tu pourras, du moins avec l'enfant prodigue, demander sans crainte en ton exil et obtenir quelque aumône de la tendresse de ton Père.
L’AME.
Déjà je reconnais, ô homme, combien vaines et insipides sont les choses passagères. C'est pourquoi je méprise ce monde, je foule aux pieds les consolations du siècle, j'ai en horreur et je fuis les plaisirs du temps comme autant de poisons mortels; je pleure ma vie passée comme frappée de la mort; je lave et je purifie mon coeur misérable dans les gémissements et les larmes; et cependant si, au milieu de mes soupirs et de mes sanglots , je sens quelque légère émanation des parfums célestes arriver jusqu'à moi, il ne m'est pas permis, âme malheureuse et infortunée ! d'offrir à ma faim cette nourriture des anges et de désaltérer ma soif dévorante à ce vin des amis. Seigneur mort Dieu , mon coeur ne s'est pas encore approché de l'abondance de votre douceur, que vous avez cachée et réservée pour ceux qui vous craignent; son odeur seulement me sustente au-dehors, et elle m'est plus suave que le baume et que les parfums les plus précieux. Mais, ô Seigneur mon Dieu ! si l'odeur seule
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en est si exquise, quelles délices sera-ce donc de savourer cette douceur elle-même? Si un faible écoulement a tant de vertu, quelle félicité renferme donc cette ivresse bienheureuse? Oh! qui me donnera de vous recevoir en mon coeur, ô mon Dieu , de m'enivrer de votre vin et de vous embrasser avec amour?
L' HOMME.
Permets-moi de te le dire avec saint Augustin, ô âme dévote : ton ambition est trop grande, et même je crains qu'elle n'aille jusqu'à la présomption. Sonde tes propres forces, considère tes mérites, examine soigneusement tes vertus , et alors qu'il te suffise de courir humblement avec les compagnes de l'épouse à l'odeur des célestes parfums, au lieu de demander présomptueusement ce qui surpasse tes mérites.
L'AME.
O homme, combien tu es , pour une âme malheureuse , un consolateur dur et onéreux ! Combien tu es, qu'il me soit permis de le dire, un dispensateur avare de la divine bonté! Je parlerai sans crainte, car je ne saurais me taire. Non, l'odeur seule de cette céleste douceur ne peut me suffire; la goûter un peu excite ma faim loin de la calmer ; mon coeur veut s'en enivrer ; il en poursuit les moyens. Je sais qui a dit :
Buvez, mes amis, enivrez-vous, mes bien-aimés (1). Mais si l'indignité de celui qui demande est de nature à accabler, la tendresse de celui qui promet fait naître
1 Cant., 5.
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l'espérance. Comment puis-je douter qu'il ne soit prêt à me donner ses biens , lui qui n'a pas dédaigné pour mon amour de prendre sur lui tous mes maux. Ignores-tu, toi qui as fait connaître à tant d'autres la bonté de Dieu , que saint Augustin nous dit : « Que la paresse de l'homme rougisse : Dieu veut lui accorder plus qu'il n'ose demander. Il nous a donné, pour gage de ses promesses, son esprit en qui nous devons ressentir sa divine douceur, nous désaltérer à la source même de la vie, nous plonger dans une ivresse pleine de sobriété, et être semblables à l'arbre planté près du courant des eaux. » — « Rien, dit saint Chrysostôme, n'est plus glorieux à la toute-puissance de Dieu, que de rendre tout-puissants ceux qui se confient en lui. L'âme dont. l'espérance repose en Dieu ne saurait être renversée par aucune ruse de l'ennemi , ni surmontée dans la lutte par aucun attrait de la concupiscence. » Que la défiance de l'homme rougisse donc, et que maudite soit sa tremblante pusillanimité, qui s'imagine que ce Dieu , si riche et si libéral envers tous ceux qui l'invoquent, pourra refuser ses bienfaits à ceux dont la confiance est parfaite. N'est-ce pas uniquement l'immense libéralité du Dieu éternel et immuable qui l'a porté à envoyer sur la terre son Fils , en qui il nous a donné tout ce qui était en sa possession , tout ce qui était en son pouvoir, tout ce qu'il était lui-même? Si cette libéralité pouvait tarir les sources de sa bonté infinie, peut-être notre faiblesse aurait-elle quelque raison de trembler; mais Dieu est
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bon par nature , et non par une cause extérieure ; sa bonté ne diminue pas en se communiquant, de même qu'elle ne reçoit aucun accroissement d'une bonté étrangère.
L'HOMME.
Ta foi est grande , ô mon âme , et tu es profondément affermie dans l'espérance et la confiance. Mais quoique cette espérance, appuyée sur nos propres mérites et sur la divine miséricorde, soit digne de récompense; quoiqu'elle soit louable et sainte, cependant, avant de t'élever au-dessus de toi-même pour y chercher les célestes enivrements du bonheur, je te conseille de descendre au-dessous par une conSidération salutaire de ce que tu es, afin d'apprendre d'abord à concevoir pour ton divin Epoux une crainte respectueuse, et de ne l'introduire qu'après dans le secret de ta demeure. Car ce n'est pas seulement lorsqu'il manifeste sa colère qu'on doit le craindre, mais encore lorsqu'il nous prodigue ses tendresses et qu'il nous comble des suavités de son amour.
CHAPITRE III. Comment l'âme, dans ses exercices spirituels, doit tourner le regard de sa contemplation vers les choses inférieures, la nécessité inévitable de la mort, la sévérité formidable du jugement, et la rigueur intolérable des peines de l'enfer.
L’AME.
Dis-moi donc en peu de mots, ô homme, quelles sont ces choses inférieures qui doivent maintenant attirer mes regards? J'ai hâte de m'élever; je cherche à goûter l'ivresse des divines consolations; je ne puis m'arrêter longtemps parmi les choses d'un ordre moindre. Seigneur des vertus , je soupire après vos tabernacles bien-aimés; je désire de toute l'ardeur dont je suis capable habiter dans la maison de mon Dieu.
L'HOMME.
Les choses inférieures sont renfermées pour toi en ce qui suit : abaisser tes regards et reconnaître l'inévitable nécessité de la mort; gémir en voyant l'infaillible équité du jugement de Dieu ; trembler et être dans l'épouvante en te représentant la rigueur intolérable des peines de l'enfer. Considère donc fréquemment , passe et repasse sans cesse en ta pensée
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qu’il est impossible de se soustraire à la mort, que l'heure ne peut en être connue et que le moment fixé par Dieu ne sera point changé. Rien sur la terre, dit saint Isidore, n'est plus certain que la nécessité de la mort; rien n'est plus incertain que son heure. Elle est sans pitié pour la misère, sans égard pour la puissance , sans considération pour les rangs élevés non plus que pour la régularité d'une bonne vie; elle ne pardonne à aucun âge : elle se tient à la porte du vieillard , et elle tend des embûches au jeune homme.
L’AME.
Je comprends que notre vie se passe à marcher sans cesse vers la mort. Mais alors pourquoi aimer les choses temporelles dont la possession est d'une durée aussi incertaine? Pourquoi désirer conserver longtemps une vie où nos péchés se multiplient d'autant plus qu'elle se prolonge davantage, où nous ajoutons faute sur faute à mesure que nos jours deviennent plus nombreux? Chacun d'eux voit croître le mal en nous et le bien disparaître. Qui pourra compter les offenses dont nous nous rendons coupables d'heure en heure, et tout le bien que nous négligeons? Et cependant c'est une faute grave de ne point faire le bien, de ne point en occuper sa pensée, mais de laisser son esprit errer au milieu d'inutilités et de frivolités.
L'HOMME.
Les hommes charnels, ô mon âme, aiment les choses présentes, parce qu'ils ne considèrent point combien
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cette vie est fugitive. Car s'ils méditaient la rapidité de son cours , sans doute ils seraient sans amour pour une prospérité aussi passagère. Ma vie est semblable à un vaisseau au milieu des flots ; que je dorme ou que je veille, je m'avance rapidement vers la mort. O vie passagère, combien tu trompes d'hommes ! Tu fuis et tu n'es rien ; on te contemple, et tu n'es qu'une ombre; on t'exalte, et tu n'es qu'une vapeur légère ; tu es douce aux insensés et pleine d'amertume pour le sage; ceux qui t'aiment ne te connaissent pas; ceux-là seuls qui te fuient savent t'apprécier juste-ment. Aux uns tu promets des jours nombreux afin de les tromper; et aux autres tu te montres bientôt prête à finir afin de les jeter dans le désespoir. Exerçons donc notre esprit par une méditation continuelle, et considérons nos misères : la douleur a accompagné notre entrée en cette vie; nos années s'y passent dans la peine, et nous ne devons en sortir qu'avec crainte. Nous tous qui vivons dans cette région des ombres de la mort, dans la misère de notre corps, dans le séjour des tentations et au milieu des combats, si nous voulons y apporter une sérieuse attention, nous remarquerons que nous sommes en butte à un triple malheur; nous sommes faciles à séduire, faibles dans la résistance , et enclins à commettre le mal.
L’AME.
Je vois maintenant que les jours passés sur cette terre deviennent inutiles, si l'on ne s'y applique incessamment à acquérir des mérites qui nous rendent
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dignes de vivre éternellement, et que ce n’est pas la longueur de la vie qui doit appeler notre attention, mais le bon usage qu'on en fait; car si plusieurs reçoivent la grâce de bien vivre, il est certain qu'il n'est accordé à personne de vivre long temps. La vie est donc pleine de sécurité là où la conscience est pure, où l'on attend la mort sans crainte, où l'on désire avec bonheur la voir arriver, où on la reçoit avec amour.
L'HOMME.
O mon âme, si tu comprends bien tout cela, scoute mes conseils, et durant ces jours passagers tâche de mériter cette vie qui ne doit point finir. Pendant que tu séjournes en ton corps , meurs au monde afin de commencer à vivre pour Dieu. Souviens-toi bien que nul n'a reçu la mort avec joie et allégresse, s'il ne s'est préparé auparavant à sa venue par la pratique des bonnes couvres. Fais attention à cette parole d'un philosophe : L'insensé, ou autrement l'homme pécheur et criminel , commence réellement à mourir lorsqu'il est sous les coups de la mort; mais l'homme sage et vertueux est victorieux de la mort au moment même où elle le frappe (1),
L'AME.
Je comprends, ô homme, que la mort des justes est bienheureuse, et que celle des pécheurs est triste et lamentable.
1 Senec., epist. 30.
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L'HOMME.
O mon âme, la mort du juste est bonne par le repos qu'elle lui procure; elle l'est davantage par la vie nouvelle dont elle le met en possession; mais elle l'est surtout par la sécurité qu'elle lui apporte. Au contraire, la mort du pécheur est mauvaise et vraiment mauvaise ; elle l'est par la perte du monde, plus encore par la séparation d'avec le corps, et au suprême degré par le double supplice du ver rongeur et du feu éternel, et surtout par la privation de la vue de Dieu.
L'AME.
Tu m'as instruite suffisamment sur la mort; parle-moi maintenant du jugement dernier.
L'HOMME.
Je m'empresse, ô mon âme, de répondre à tes désirs; écoute-moi donc avec patience. La mort, tu le sais, est horrible à méditer; mais la pensée du jugement n'est pas moins formidable, car là nul ne pourra tromper la sagesse du juge suprême, ni fléchir sa justice, ni toucher sa pitié, ni éviter la sentence de sa colère et de ses justes châtiments. Considère donc avec effroi, ô mon âme, ce que tu deviendras au dernier jour, quand ta conscience produira contre toi tes propres pensées, quand les éléments accuseront tes actes, quand la croix de Jésus-Christ rendra témoignage contre toi , quand ses tourments crieront vengeance, quand ses blessures feront entendre leur
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voix, ses clous leurs gémissements, ses cicatrices leurs plaintes. Oh ! quelles pénibles angoisses! d'un côté des péchés qui accusent ; de l'autre, une justice effrayante ; au-dedans , une conscience qui brûle comme le feu; au-dessous l'horrible chaos de l'enfer; au-dessus le Juge irrité prêt à porter un juste jugement ; au-dehors le monde en proie aux flammes, et enfin dans son propre coeur l'attente d'une sentence terrible et méritée. Si alors le juste est à peine sauvé, que fera-t-on du pécheur? En quel lieu du monde trouvera-t-il un refuge ? Il lui sera impossible de se cacher, et apparaître aux yeux de tous deviendra un supplice intolérable. O âme pécheresse, bois aride et inutile, destiné aux feux éternels, que répondras-tu alors quand on te demandera un compte rigoureux du temps qui t'a été accordé, et de l'usage que tu en auras fait? Hélas! hélas! ô mon âme, quel fruit retireras-tu alors de tant de pensées vaincs et frivoles, de tant de paroles légères , plaisantes et ridicules, de tant d'oeuvres inutiles et infructueuses ? Malheur à moi si je n'ai eu soin de laver nies péchés dans nies larmes! Malheur à moi si je ne me suis point levé durant la nuit pour chanter les louanges de mon Dieu ! La cognée est déjà au pied de l'arbre ; que celui qui en a encore le pouvoir produise donc des fruits, des fruits de pénitence. O mon âme, qu'en tout temps , le jour comme la nuit , retentisse à ton oreille cette trompette terrible qui criera : Levez-vous, morts, et venez au jugement ; que jamais ta mémoire ne cesse d'avoir présente ces paroles : Allez maudits
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au feu éternel. Venez les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé. Que peut-on entendre de plus lamentable que cette sentence : Allez maudits? Mais aussi que saurait-on exprimer de plus délectable que cette autre : Venez les bénis de mon Père? Non, rien n'est plus horrible que la première, rien n'est plus délicieux que la seconde. O mon âme, sépare-toi maintenant du monde afin de pouvoir alors habiter avec Jésus-Christ ; fuis le monde afin de marcher alors à la suite de Dieu. Evite les sociétés et l'assemblée des méchants afin d'être digne d'entrer en l'assemblée des bienheureux.
Porte maintenant le regard de ta contemplation sur les réprouvés, et vois combien nombreux, combien intolérables sont leurs tourments. Je tremble d'horreur, dit saint Bernard, à la vue de ce ver rongeur et de cette mort toujours vivante. Ah ! avec quel empressement doit-on fuir cette région de l'enfer où se rencontrent à la fois un feu dévorant, un froid glacial , un ver qui ne meurt pas , une odeur insupportable , des tourments sans cesse renouvelés, des ténèbres palpables, la honte accablante des crimes, des chaînes que rien ne peut rompre, et le spectacle de démons horribles ! Malheur , s'écrie saint Augustin , à ceux qu'attendent le supplice d'un ver rongeur, l'ardeur dévorante des flammes, une soif sans adoucissement, des pleurs et des grincements de dents , des larmes intarissables ! Là on désire la mort , et elle ne vient pas ; là ne règne aucun ordre , mais un désordre horrible et toujours persévérant. Quel chagrin, quelle
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tristesse, quelle amertume pour les méchants lorsqu'ils seront séparés de l'assemblée des justes , livrés à la puissance des démons et condamnés avec eux au supplice éternel pour y être à jamais dans le deuil, les larmes et les gémissements, loin des félicités du ciel , sans espoir du plus léger rafraîchissement , destinés à des tourments qui dureront des milliers d'années, ou plutôt, hélas ! à des tourments dont ils ne seront jamais délivrés ! Celui qui inflige une telle peine et de tels châtiments ne se lassera pas, et sa victime malheureuse ne mourra pas. Le feu brûlera, et cependant il conservera la vie; les supplices anciens subsisteront toujours et se renouvelleront sans cesse. Sans espérance de pardon et de miséricorde, la vie persévérera sous les coups d'une mort continuelle, et la mort se fera sentir sans jamais mettre un terme à la vie.
L' AME.
Pourquoi, dans l'enfer, cherche-t-on toujours la mort sans jamais y arriver? Pourquoi une faute d'une courte durée est-elle punie éternellement?
L'HOMME.
Ceux à qui la vie est offerte sur la terre et qui re-fusent de la recevoir, chercheront la mort en enfer et ne pourront la trouver, dit saint Grégoire. Les méchants volontiers eussent accepté de vivre toujours afin de se livrer toujours à leurs iniquités. Il appartient donc à la justice du Juge équitable de ne laisser jamais sans supplice ceux dont l'âme eût voulu vivre
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éternellement en société avec le péché. O mort, s'écrie saint Jérôme , combien tu serais douce à ceux à qui tu fus si amère ! Ils soupirent uniquement après toi, ceux que ta présence remplissait de tant d'horreur.
Cependant, ô mon âme, si tout cela te semble terrible, voici quelque chose de bien plus effrayant : « Quand même vous me proposeriez mille enfers à souffrir, dit saint Jean Chrysostôme, je ne les comparerais pas au malheur d'être banni de la société glorieuse et ineffable de mon Dieu , au malheur d'être un objet de haine pour mon Créateur. L'enfer est terrible, ô mon âme, mais plus terrible encore la vue du Juge irrité , et ce qui l'emporte sur toute crainte et sur toute terreur, c'est d'être privé pour toujours de la contemplation bienheureuse et enivrante de la Trinité. » Etre exclu des biens éternels , devenir étranger aux félicités que Dieu a
préparées à ceux qui l'aiment , c'est un supplice tel qu'il suffirait, en dehors de tout autre tourment, pour rendre profondément malheureux, et que des flammes mille fois plus dévorantes seraient plus tolérables que d'être condamné à soutenir le regard irrité du très-doux Jésus, que d'être séparé pour toujours de sa présence. Mais si Dieu a agi si sévèrement avec l'ange orgueilleux , que sera-ce donc de toi , cendre et poussière? L'ange s'est livré à l'orgueil dans le palais céleste, et toi dans une demeure de boue. Qui ne sera porté à excuser un tel péché plutôt chez
l'homme riche que chez l'homme en proie à la misère? Malheur donc à moi ! Si l'orgueil a reçu dans l'ange
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une punition si dure et si effrayante; quel jugement portera-t-on de moi, pauvre et misérable! O bon Jésus ! à cause de votre nom , usez de miséricorde à mon égard; oubliez l'orgueilleux qui vous provoque, et regardez le malheureux qui vous invoque humblement; reconnaissez avec amour ce qui vous appartient en lui, et retranchez-en ce qui vous est étranger. Ayez pitié de moi , Seigneur , alors qu'il est temps encore d'avoir pitié, afin de ne point me condamner au jour de votre jugement. Mes crimes, il est vrai , ont mérité la damnation , et ma pénitence est insuffisante à satisfaire votre justice ; mais aussi , je sais que votre miséricorde l'emporte sur toute offense. Gardez-vous donc , ô mon Dieu, de considérer le mal dont je me suis rendu coupable, et d'oublier le bien que vous avez mis en moi et qui vous appartient. Quand j'aurais réuni en pion âme de quoi mériter ma condamnation, ce que vous y avez déposé de votre côté suffit à me sauver, et vous ne l'avez pas perdu.
Oh ! si l'homme pouvait comprendre combien ravissantes sont ces paroles : Voici l'Epoux qui vient; combien de douceur renferment ces autres : Celles qui étaient préparées entrèrent avec lui au festin des noces; combien amères sont ces dernières : Et ensuite la porte fut fermée! Que pourrai-je dire de plus, ô mon âme. Pense donc quel malheur désolant c'est d'être privé de la vue de Jésus-Christ, d'être exclu de la contemplation ravissante de la divinité, d'être retranché de la société bienheureuse de tous les saints,
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de mourir à la vie éternelle et de vivre pour ne jamais cesser de mourir, d'être plongé dans les profondeurs du gouffre infernal, d'être éternellement la proie de vers dévorants, d'avoir à endurer des tribulations sans fin , de souffrir les tourbillons d'un feu agité comme un torrent, d'être aveuglé par les ténèbres intolérables qui s'élèvent en nuages épais du fond de l'abîme , de demeurer insensible à l'action de la lumière et de ne sentir que ce qui est un tourment ; en un mot, d'être soumis à la violence d'une douleur telle qu'il deviendra impossible d'arrêter sa pensée ailleurs que sur ses tourments.
L'ÂME.
Je suis remplie de crainte, je me sens défaillir de l'horreur dont je suis pénétrée; dis-moi donc, ô homme, quel fruit je dois retirer d'un sujet aussi lamentable?
L'HOMME.
Une méditation pieuse et continuelle de ces choses est un remède contre le péché; elle est un aiguillon salutaire qui nous porte à faire le bien et à souffrir l'adversité. Tu crains les veilles , dit saint Bernard (1), et tu redoutes le travail des mains ; mais tout cela semble facile à celui qui médite les flammes éternelles. Le souvenir de ces ténèbres rend la solitude moins horrible; la vue de l'examen qui attend les paroles inutiles empêche le silence d'être aussi fatigant; les pleurs et les grincements de dents souvent rappelés à
1 Epist., 1.
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notre esprit font trouver plus de douceur dans une couche dure et un vêtement grossier. L'esprit de l'homme, dit saint Augustin, vaincu par les entraînements du monde et sa concupiscence, fuit le travail, soupire après les plaisirs et n'arrive qu'avec peine à rompre avec les habitudes de sa vie première. Mais s'il se met à réfléchir au jugement inévitable qui s'approche et à la rigueur des peines éternelles, il déclare aussitôt de plein gré la guerre à ses passions; animé par l'espoir des récompenses ou par la crainte des supplices, il fait violence à ses désirs anciens et il emploie tous ses efforts à se vaincre soi-même. De là ces paroles : O mortels bienheureux , s'ils avaient sans cesse présent à l'esprit le bonheur à venir, s'ils considéraient avec effroi leur fin dernière !
CHAPITRE IV. Comment l'âme, dans ses exercices, doit élever le regard de sa contemplation vers les choses supérieures, afin de connaître et de goûter le prix inestimable, les délices ineffables et la durée interminable des félicités célestes.
L'ÂME.
Malheureuse et exilée dans cette vallée de larmes, j'ai assez longtemps été en proie à la terreur, bien que ses enseignements ne soient pas sans fruit pour
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moi. Aie donc pitié de ma misère maintenant , et accomplis la promesse que tu m'as faite il y a longtemps. Parle-moi un peu de l'éternelle félicité, afin que je puise en cet entretien quelque consolation, car il est agréable de varier ses sujets, et saint Augustin nous dit : « Le châtiment et la miséricorde, la terreur et la douce tendresse concourent également à rendre la vie de l'homme meilleure. » Considère combien généreux est l'esprit humain : souvent on l'amène plus aisément où l'on veut par la douceur et les caresses que par la terreur et la sévérité; on arrive plus vite à le toucher par les promesses et les consolations qu'à le contraindre par les menaces et l'effroi. L'épouse, notre soeur, désirait être attirée par l'odeur des parfums célestes , par les délices des bienfaits divins, et courir ainsi à la suite de l'Epoux en accomplissant ses commandements non plus dans la crainte, mais dans les douceurs de l'amour (1).
L'HOMME.
Tes paroles, ô mon âme, sont des paroles de vérité; mais, hélas ! combien refusent de marcher à la suite du Seigneur dans la prospérité ! Ainsi il devient nécessaire de les frapper par la terreur. Beaucoup ne comprennent pas les dons célestes, tant l'aveuglement de leur coeur est profond, ou bien ils les perdent par leur négligence, au milieu de vaines occupations. Dieu, je n'en doute pas, aimerait mieux, dans sa bonté infinie et immense, nous animer par des
1 Cant., 1.
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consolations sans cesse réitérées, que de nous épouvanter. par des menaces terribles, si les hommes, de leur côté, étaient disposés à recevoir ses divines faveurs. Mais c'est une grâce trop précieuse et trop délicate pour qu'elle puisse être accordée utilement et convenablement à tous sans distinction. Si donc tu aspires à une pareille faveur, après tout ce que je t'ai enseigné, aie soin d'avoir une intelligence bien purifiée et un coeur bien préparé; car, selon saint Augustin , le bien suprême ne se manifeste qu'à ceux dont l'esprit est arrivé à une pureté sans tache, et dont les affections surtout ne laissent plus rien à désirer. Beaucoup dans cette vie contemplent clairement le Seigneur, sans cependant le goûter en aucune façon. C'est ce qui faisait dire encore à saint Augustin : Faites-moi goûter en mon coeur, ô mon Dieu , ce que je vois par mon intelligence; faites-moi sentir par l'amour ce que je connais par les lumières de mon esprit..
L'AME.
Dis-moi donc , ô homme , quelles dispositions doivent précéder en mon coeur et en mou intelligence pour arriver à goûter au moins un peu l'ivresse des célestes douceurs? Depuis longtemps j'ai exercé mon esprit à la contemplation ; mais , hélas ! je crains bien que la goutte la plus légère de ces divines consolations ne soit jamais arrivée ,jusqu'à moi. J'ai lu beaucoup de choses sur la vie et les exemples des saints, la nature , les opérations et les ordres angéliques, et même sur l'ineffable unité et l’incompréhensible
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trinité de Dieu, ainsi que sur l'inestimable félicité des bienheureux ; et après en avoir rempli avec le plus grand soin mon esprit, je me suis trouvée à jeun et affamée; je n'ai cessé de m'écrier : « Faites-moi, mon Dieu , goûter en pion coeur ce que je vois par mon intelligence; » mais je n'ai rien obtenu. Plus souvent encore, fatiguée de mes longs efforts et irritée contre moi-même, je me suis écriée avec le Prophète, dans l'espoir qu'il me serait donné de ramasser les miettes qui tombent de la table des heureux habitants de la cour céleste : Combien de temps, Seigneur, serai-je en oubli devant vous ? Sera-ce pour toujours? Combien de temps détournerez-vous de moi votre face (1) ? Je me jugeais indigne assurément de manger le pain des enfants, mais je désirais avec ardeur pouvoir re-cueillir les restes les plus faibles de leur abondance, Hélas ! j'ai fait connaître fréquemment ma faim dévorante, et je me suis fatiguée inutilement.
L'HOMME.
Ces choses dont tu te plains si amèrement, ô mon âme, arrivent pour deux raisons. D'abord, par une disposition salutaire et pleine de miséricorde de la divine bonté. Notre tendre Père a coutume de différer pour un temps l'accomplissement de nos demandes les plus empressées , afin de donner à nos désirs l'occasion de croître davantage, et alors nos mérites se multiplient d'autant plus que nos voeux sont moins promptement exaucés. C'est le délai qui multiplie
1 Ps. 12.
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les désirs des saints ; s'ils s'affaiblissent dans cette épreuve , c'est que ce n'étaient point de véritables désirs. Dieu donc, quoique très-clément et très-bon, diffère quelquefois ce qu'il accorde avec une libéralité sans bornes, afin de t'apprendre à désirer avec ardeur et de toutes tes forces ses grands bienfaits, et à les conserver, après les avoir reçus , avec sollicitude et action de grâces.
Quelquefois aussi la disposition insuffisante de celui qui demande est la cause de ce retard. «Car, dit saint Bernard (1), il est dans une grave erreur celui qui s'imagine que cette céleste douceur peut se mêler à la poussière de ce monde; que ce baume divin peut exhaler ses parfums au milieu des joies empoisonnées de la terre, et que les dons de l'Esprit-Saint peuvent se répandre en un coeur livré aux concupiscences du siècle (1). » Ainsi, ô mon âme, pour ne pas te retenir plus longtemps, pour ne pas t'affliger par une plus longue attente, je te dis donc : Purifie ton intelligence de tout fantôme vain et inutile , de tout raisonnement naturel et propre seulement à satisfaire la vanité , de toute recherche scientifique et étrangère; purifie ton coeur du péché, de ce qui en est la conséquence et de toute occasion de le commettre encore. Elève ensuite ton esprit , dilate et étends tes affections , entre dans la joie du Seigneur, dans cette joie que l'oeil de l'homme n'a point vue d'une manière parfaite en cette vie, que son oreille n'a point entendue et que son coeur n'a point
1 Serm. 6, in Asc.
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comprise. Embrase-toi donc, ô mon âme , de l'amour et du désir de cette vie céleste des saints , où l'action est sans fatigue, le repos sans ennui , la vie sans affaiblissement, où les louanges en l'honneur de Dieu retentissent sans interruption. Réjouis-toi; sois dans l'allégresse, et considère la récompense de tes travaux : elle est si multipliée qu'on ne saurait la compter, si grande qu'on ne peut la mesurer, si précieuse qu'on ne peut l'estimer, si abondante qu'il est impossible d'en trouver la fin.
L'AME.
Tout ce que tu viens de m'exprimer [l'une manière générale embrasse bien des choses ; mais, je t'en prie, parcours-les chacune en détail, car l'intelligence saisit plus facilement ce qui est expliqué de la sorte que ce qui lui est offert sans distinction.
L'HOMME.
Eh! que puis-je dire, ô mon âme! A la vue de la félicité à venir, je me sens presque défaillir, car cette félicité sera au-dedans de toi et au-dehors; en haut et en bas, à droite et à gauche, tu ne trouveras que bonheur et jubilation; tu te réjouiras en toutes choses, et tout sera pour toi une source de joie. Ta félicité , si je ne me trompe , a été marquée dans l'Apocalypse par celte femme bienheureuse qui avait le soleil pour vêtement , la lune pour marche-pied et douze étoiles pour couronne (1). Cette femme , c'est l'âme fidèle , la
1 Apoc., 12.
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fille et l'épouse du Roi éternel, établie reine par lui. Elle est sa fille par le bienfait de la création, son épouse par l'adoption de sa grâce, et reine par la possession de la gloire. Le soleil lui est donné pour vêtement , car elle est toute brillante des splendeurs de la clarté divine. Elle est couronnée de la gloire de l'éternelle félicité , car le bonheur céleste renferme , à cause de son éclat incomparable, douze joies, figurées par les douze étoiles, et elles sont autant d'ornements destinés à rehausser sa magnificence. Tu dois, ô mon âme, méditer pieusement ces joies tous les jours , dédaigner les consolations de l'exil et du séjour de la misère, et dams l'espoir d'un tel bonheur souffrir avec patience et allégresse toutes les tribulations de la vie présente.
O mon âme, ne te laisse pas ébranler parce que les méchants seraient dans la prospérité et toi dans la peine, parce qu'ils se réjouiraient et que tu serais en proie aux agitations du temps. Les méchants, hélas! n'ont rien à prétendre dans la gloire; tu dois donc ne point t'inquiéter de ne rien avoir en ce monde, et , dans la pensée du bien à venir, supporter avec calme et jubilation tout ce que la vie renferme d'adversités.
Si quelquefois, ô mon âme , les plaisirs du moule, la fausse gloire du siècle, sa puissance caduque et passagère t'inspirent quelque complaisance, élève-toi bien vite vers les biens éternels, et tu regarderas toutes ces choses comme une vile bauge. Hâte-toi, non par des efforts corporels, mais par l'ardeur de tes affections et de tes désirs; car non-seulement les anges
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et les bienheureux t'attendent, mais encore le Seigneur et le Maître des anges et des saints. Dieu le Père t'attend comme sa fille chérie ; Dieu le Fils, comme son épouse très-chère; Dieu le Saint-Esprit , comme sa bien-aimée pleine de délices. Dieu le Père t'attend pour te constituer l'héritière de tous ses biens; Dieu le Fils, pour t'offrir à son Père comme le fruit de sa naissance dans le temps et le prix de son sang très-précieux; Dieu le Saint-Esprit, pour te rendre participante de sa joie et de son éternelle béatitude. Enfin la famille entière du Roi céleste, cette famille qui comprend tous les Esprits bienheureux, t'attend pour t'admettre dans son sein. Que tes désirs soient donc par-dessus tout d'entrer en cette société. Mais tu n'en approcherais qu'avec confusion si tu n'avais eu pour elle aucun amour en cette vallée de larmes. Ainsi transporte-toi en esprit dans les cieux et commence à être où tu dois habiter à jamais, toutes les fois que l'ambition te fait sentir ses atteintes, toutes les fois que tu vois quelqu'un exalté en ce monde. O mon âme, si ces joies célestes étaient bien présentes à ton cœur, cet exil ne serait pour toi qu'un avant-poste de la patrie, où tous les jours, par anticipation, tu goûterais spirituellement ses divines douceurs. Car lorsque nous embrassons par la pensée un objet éternel, notre demeure n'est plus sur cette terre, mais dans les cieux. Telle est la force de l'amour, que tu habites plus réellement où tu contemples ce qui t'est cher que là où tu es par ta nature. C'est là , ô ma bien-aimée, ce royaume de Dieu qui est au-dedans
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de nous et que nous négligeons, hélas! misérablement lorsque nous nous répandons au-dehors sur des choses vaines et futiles. Nous sommes tout entiers dans ce qui est extérieur, dit saint Grégoire, et nous n'avons iiul souci du royaume de Dieu qui est en nous; nous cherchons la consolation en des objets frivoles et en des folies mensongères, et nous en sommes arrivés à perdre la ferveur des jours anciens sans même en conserver l'apparence. Pour toi , ô mon âme , fille du Roi éternel, écoute avec un soin pieux et prête une oreille attentive à mes saints et salutaires conseils. Considère par la contemplation les consolations du royaume céleste; oublie par le mépris et l'aversion ton peuple et la maison de ton père, c'est-à-dire le inonde, le démon, toi-même et toute vaine ambition.
Vois donc et contemple pieusement comment ces divins et bienheureux esprits, échappés aux dangers et aux misères de la vie présente, portent un regard attentif soit sur les choses inférieures, soif sur celles qui sont au-dehors d'eux, soit sur eux-mêmes, soit sur ce qui les environne, sans cependant se détourner jamais des splendeurs du soleil éternel. Ils s'abaissent, dis-je, vers ce qui est au-dessous d'eux, et ils y trouvent un triple sujet de joie, car ils voient des ennemis horribles, cruels et sans pitié , dont la divine puissance les a rendus victorieux ; des vices et des crimes de toute espèce, que la sagesse céleste leur a fait éviter, ou dont ils se sont corrigés; des tourments lamentables et sans fin dont la miséricorde suprême les a préservés. O mon âme , quelle joie crois-tu
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qu'un tel spectacle doive leur causer, quand ils considèrent que tant d'autres ont été vaincus par la chair, le monde et l'enfer, souillés de crimes nombreux sans jamais en avoir mérité le pardon, et condamnés à une peine éternelle? Oui, leur félicité redouble à la pensée qu'ils sont passés ainsi de la mort à la vie. O Seigneur, mon Dieu, si le péril est si formidable dans le combat, quelle sera donc la joie du triomphe lorsque, après avoir remporté une victoire complète sur le monde , après avoir submergé dans les flots de la mer Rouge l'impie Pharaon et son armée , tous les élus, tenant eu main les instruments sacrés, chanteront avec Marie d'une voix unanime, loueront et béniront Dieu en disant : Chantons un cantique au Seigneur parce qu'il a fait éclater sa gloire avec magnificence (1). Alors il y aura deus sortes de chérubins, ou autre-ment les élus formeront deux choeurs : l'un composé de ceux dont la vie sera demeurée pure, l'autre de ceux qui se sont purifiés par la pénitence; et tous deux se répondront mutuellement : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des armées (2). Saint est Dieu le Père qui a déployé une telle puissance pour nous délivrer des dangers du monde , de la chair et du démon ; saint est Dieu le Fils dont la sagesse s'est manifestée si éclatante dans l'oeuvre de notre justification et de notre rachat; saint est l'Esprit divin dont la miséricorde s'est montrée si admirable en nous délivrant des tourments éternels. Toute la terre est remplie de la gloire de ce Dieu qui nous a appelés