Œuvres spirituelles (page 37)
1 Exod., 15 . — 2 Is., 6.
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de la misère de ce monde aux félicités du royaume céleste.
O mon âme, quel jour pour toi que celui où tu seras transportée au milieu de cette assemblée bienheureuse, que celui où tes peines, après une vie sainte et une patience persévérante, se changeront en une jubilation éternelle ! Alors tu béniras le Seigneur ton Dieu de toutes ces tribulations, et tu t'écrieras avec allégresse : Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur (1). Rien ne sera plus doux ni plus ravissant à entendre que ce cantique, dont retentira la cité céleste, en l'honneur de Jésus-Christ, qui, par l'effusion de son sang , a accompli notre salut. Lors donc que tu es éprouvée par la tentation , lorsque tu es en butte aux persécutions, et que les diverses tribulations du siècle viennent fondre sur toi, vole en esprit dans les cieux, et souviens-toi que les peines d'ici-bas ne sont autre chose que l'occasion d'une gloire éternelle. La vue de la récompense rend plus supportable la rigueur de l'épreuve. Si nous considérons, dit saint Grégoire (2), quel bonheur immense nous est promis dans le ciel , tout ce que la terre pourrait nous offrir nous semble méprisable, et non-seulement ce dont la possession nous cause tant de bonheur, mais encore les maux dont la Nue nous impressionne si douloureusement. Les souffrances de ce monde ne sont pas dignes d'entrer en comparaison avec les fautes dont nous recevons le pardon , la grâce présente qui est répandue en nous, et la gloire future
1 Ps. 88. — 2 Hom. 37 in Evang.
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qui nous est promise. Cette gloire, tu la posséderas alors, ô mon âme, car tu comprendras parfaitement que ta vie s'est passée en ce monde au milieu de dangers sans nombre où beaucoup ont trouvé leur ruine; que tu as déjoué les ruses trompeuses du démoli, dont beaucoup ont été les victimes , et enfin que tu as échappé aux tourments éternels, qui sont le partage d'une foule innombrable.
L'AME.
Que tes consolations, ô homme, sont bonnes et salutaires ! Lorsque je considère tout ce que tu viens de me (lire, l'espérance de tels biens me cause une joie profonde. Mais, ô Seigneur mon Dieu ! que sera-, ce donc lorsque je posséderai réellement ce que je me borne à espérer?
L'HOMME.
Tout ce que tu viens d'entendre, ô mon âme, tout ce que ta pensée t'a représenté est peu de chose ou même n'est rien en comparaison de ce que j'ai encore à te faire connaître. Elève un peu les yeux de ton esprit et considère, par une méditation pieuse et sans cesse réitérée, quelles félicités t'offrira la vue du lieu où il te sera donné d'habiter. Regarde donc et contemple la beauté de ce palais édifié par la divine sagesse pour être ta demeure ; vois combien les aliments en sont délicieux, les ornements admirables, les trésors précieux ; et c'est pour toi que la suprême puissance a réuni tout cela. Arrête aussi tes regards
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sur cette assemblée illustre au milieu de laquelle tu célébreras éternellement dans des transports d'allégresse la miséricorde du Seigneur. Vois encore, ô mon âme, combien glorieuse, éclatante et enivrée de bonheur est cette maison de Dieu, cette cité céleste, cette demeure resplendissante. Elle n'a pas besoin que la lune et le soleil répandent leur clarté en son enceinte : le Seigneur lui-même, le Soleil de justice, la splendeur de la lumière éternelle est sa lumière , et l'Agneau en est le flambeau.
O mon âme, comme elle est élevée et spacieuse, comme elle est belle et magnifique, comme elle est ravissante et ineffable cette cité dont la Trinité bienheureuse est elle-même l'ornement ! Ville du Seigneur, on a dit de toi des merveilles! O Israël, que la maison de Dieu est grande ! Combien son héritage est étendu ! Contemple les tentes des Patriarches et des Prophètes ;les demeures des Apôtres et des Martyrs , les salles splendides des confesseurs et des vierges , le palais des esprits célestes, le trône admirable de la Trinité bienheureuse. O mon âme, tu es sur la terre par ton corps ; sois en ces lieux par ta pensée. Parcours tout , examine tout avec l'attention la plus profonde; visite tout, pénètre partout successivement jusqu'à ce que tu sois arrivée à la demeure du Roi suprême et que ton esprit s'y soit fixé, car c'est là que tu goûteras le repos. Applique-toi , ô mon âme, à demeurer volontiers en cette cité sainte, à y converser avec bonheur; c'est là que ta vie sera à l'abri des atteintes de la mort, ta jeunesse
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permanente , ta lumière sans ténèbres, et ta paix exempte de trouble. Car, dit le Seigneur: Mon peuple se reposera dans la beauté de la paix , dans les tabernacle de la confiance et dans un repos plein d'abondance (1).
Considère ensuite combien délicieux sont les aliments , admirables les ornements, et précieux les trésors de cette sainte cité. Quelle sera alors notre nourriture, sinon cet Agneau bienheureux et sans tache, ce Jésus immaculé, Fils de Dieu le Père et de la Vierge Marie , qui s'offrira aux esprits célestes comme un aliment vraiment parfait, destiné à satisfaire tous leurs désirs? Car il est parfait par sa très-pure humanité, et au-dessus de toute perfection par sa bienheureuse divinité. C'est alors que filme entrera pour goûter la divinité , qu'elle sortira pour jouir de l'humanité et qu'elle trouvera des pâturages abondants pour contenter ses besoins et ses moindres désirs. Oh ! qui dira le bonheur de ceux qui ont été appelés aux festins des noces de l'Agneau ?
C'est là aussi que l'on puise en la source même la vie bienheureuse, cil cette source qui répand de temps à autre quelque goutte de son abondance sur notre vie temporelle, afin que nos jours se passent dans la force et la justice, la tempérance et la sagesse au milieu des tentations ; c'est là que la soif est toujours la même, et cependant toujours rassasiée ; là que d'une façon admirable cette soif est étrangère à la souffrance, et le rassasiement sans dégoût. Car vos
1 Is., 32.
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élus , Seigneur, seront cuivrés de l'abondance de votre maison, et vous les ferez boire au torrent de vos délices (1).
L'AME.
Et quand donc jouirons-nous d'un tel bonheur!
L'HOMME.
Ce sera seulement lorsque celui qui est la source délicieuse jaillissant du sein du Roi suprême, la splendeur de la gloire du Père, l'éclat de la lumière éternelle , l'image parfaite de la substance divine , le miroir sans tache de la clarté de Dieu , celui que les esprits célestes ne peuvent se lasser de contempler; ce sera, dis-je, lorsque ce Seigneur si grand et si magnifique se ceindra , fera asseoir ses élus et les servira lui-même en personne. O mon âme , pense ici , avec toute l'ardeur de ta dévotion , de quelle joie seront alors enivrés ces heureux esprits en contemplant la dignité sublime de ce serviteur divin, la charité admirable de ces augustes convives , l'abondance enivrante des aliments célestes , la foule nombreuse des ministres prêtant leur concours à l'Époux , les accords ravissants des instruments sacrés et des voix réunies pour chanter et bénir le Roi de gloire, le Dieu Fils de Dieu. En cet immense et admirable banquet des cieux , tu entendras les jubilations des anges, les choeurs des vierges, les chants des apôtres , les concerts embrasés des martyrs , les louanges des confesseurs , les accents pleins de joie des patriarches et
1 Ps. 35.
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des prophètes; tu entendras tous les saints, tous les élus célébrer d'un accord unanime le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et s'écrier d'une seule voix : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des armées; toute la terre est remplie de sa gloire (1). Oh ! que ce royaume est glorieux , où tous les saints règnent avec Jésus-Christ , où , revêtus de robes d'une blancheur éclatante , ils suivent l'agneau partout où il va ! O mon âme , comment en ce lieu pourrait se faire sentir la privation de quelque bien , lorsque tout se réunit pour combler de félicité? Alors seront ouverts ces trésors éternels de Dieu où sont renfermées toutes les richesses, où sont cachées toutes les délices, et le Père donnera à chacun selon ses mérites les récompenses les plus variées , les biens les plus précieux.
Et si ce n'est pas assez pour toi , considère maintenant l'assemblée des saints que le Seigneur a réunie pour être le comble de ta béatitude, parce que nul bien ne saurait rendre heureux s'il n'est partagé par un ami. Vois donc quelle langue pourra exprimer, quelle intelligence pourra comprendre la joie inénarrable d'être, en cette cité divine, mêlé aux choeurs des anges, de contempler en tout temps avec les esprits bienheureux la gloire du Créateur , de ne jamais se séparer de leur auguste société, de se réjouir éternellement avec eux de leur bonheur? Là, chacun est connu de tous , et tous sont connus de chacun ; la patrie, la race , la famille , rien n'est ignoré. Là, règne une charité parfaite et bienheureuse ; chacun
1 Is.,
6.
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aime son prochain comme soi-même, et de cet amour découle une félicité inestimable; tous se réjouissent du bonheur de chacun comme s'il leur était propre à eux-mêmes. Et comme le nombre des élus est inénarrable, qui donc pourra raconter la joie des élus! Sors un peu , ô mon âme , de l'enveloppe de ton corps; tiens-toi à la porte de cette vie; vois passer la gloire de Dieu , et représente à tes regards la récompense des peines du temps présent. Quel jour que celui où Marie , la Mère du Seigneur, viendra à ta rencontre , environnée du choeur des vierges , où l'Epoux lui-même s'avancera au-devant de toi avec tous ses saints et te dira : « Lève-toi et viens; hâte-toi, ma bien-aimée, ma colombe, mon unique beauté, car l'hiver est déjà passé, les pluies se sont dissipées et ont entièrement cessé (1). Alors les anges seront dans l'admiration au spectacle de ta gloire , et ils se diront : Quelle est celle qui monte du désert remplie de délices, appuyée sur son Bien-Aimé (2)? Les filles de Sion te verront et célébreront tes louanges. Les cent quarante-quatre mille bienheureux qui sont toujours en présence du trône et des vieillards prendront leurs harpes et chanteront un cantique nouveau. Alors tu t'élanceras sans crainte dans les bras de l'Epoux, tu t'écrieras dans ta joie : J'ai trouvé celui que mon coeur aime, je le possède et ne le laisserai point aller (3). Alors les sept fils de ce Job, qui est grand entre tous les habitants illustres de cette heureuse région de l'Orient, feront chacun à son tour un festin splendide, et toi
1 Cant., 2. — 2 Cant., 8. — 3 Cant.
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leur soeur, leur compagne, tu seras invitée à y prendre part. Ils te diront : Bois maintenant et mange avec joie, car tu as trouvé grâce en présence du Roi suprême (1) ; et tu répondras : Je boirai et je m'enivrerai d'allégresse, parce que mon âme aujourd'hui a été comblée d'une gloire qui surpasse celle de tous les jours de ma vie (2). O magnificence vraiment inouïe! ô splendeur vraiment ravissante et pleine de félicité ! Non , jamais rien de semblable ne s'est vu. Toute la pompe du monde me semble à peine une faible étincelle en comparaison d'une telle gloire.
L’AME.
Longtemps je me suis tue, longtemps j'ai gardé le silence, ô homme, car tes paroles me jetaient en des transports de joie et d'admiration. Mais ne refuse pas, je t'en prie, d'entrer en des détails plus précis et plus complets sur ce festin des esprits célestes; déjà tu viens de m'en parler un peu ; mais ce que tu m'en as dit a passé trop rapidement.
L'HOMME.
J'aimerais mieux , ô mon âme, ne point répondre à tes désirs que de permettre à mes lèvres impures d'exprimer, ou à mon esprit de concevoir la moindre chose de ce mystère sacré des cieux ; car je me sens encore souvent embarrassé de soins terrestres et superflus, j'aime encore, hélas! à me repaître, avec le reste des mondains, des aliments de vils animaux, et
1 Judith., 12. — 2 Judith., 12.
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dès-lors je rougis et c'est pour moi une confusion extrême de parler des jouissances intimes des esprits bienheureux. Cependant je ne saurais aller contre les voeux de ta piété, et je dirai en peu de mots ce que de temps à autre, excité par l'Esprit-Saint malgré mon indignité, j'ai médité d'un semblable sujet.
Dans cette cour céleste où la plénitude de tout bien est répandue en tous d'une manière parfaite, il y a sans doute, selon la différence des mérites, certains dons accordés de préférence à plusieurs et dans une mesure plus abondante. Cependant par un prodige de cette bonté inestimable et sans bonies de Dieu, rien n'y est possédé en propre; tout est commun à tous à cause de celui qui est toutes choses pour tous. La vierge se réjouira du mérite de la sainte viduité, et la veuve sera dans l'allégresse à la vue des privilèges de l'innocente virginité; le confesseur prendra part au triomphe du martyr, et le martyr célébrera la couronne du confesseur; le prophète louera la vie pieuse des patriarches, et le patriarche exaltera la foi et la contemplation des prophètes ; les apôtres et les anges seront heureux du bonheur de tous ceux qui occuperont un rang moins élevé, et ceux-ci ressentiront la joie la plus vive de la gloire et de l'éclat des apôtres et des anges. Et ainsi ce lien d'une charité sainte et parfaite fera posséder dans les autres ce qu'on n'aura point reçu de son propre mérite.
L'AME.
Tout cela , ô homme , ne suffit point encore à
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satisfaire mon désir. Ne t'arrête donc pas , je t'en prie; mais explique-moi plus en détail et dans un ordre plus distinct ce qui concerne ce festin sacré dont tu m'as entretenue,
L'HOMME.
Tu le sais bien, ô mon lime, ce n'est qu'en balbutiant , comme nous pouvons , que nous parlons des merveilles suprêmes de Dieu. Et en cela qu'y a-t-il d'étonnant? Lorsque notre intelligence est si faible à les comprendre, comment pourrions-nous les exprimer? Ce que le regard affaibli contemple est plus réel que l'intelligence ne saurait le concevoir, et ce que l'intelligence embrasse plus étendu que ce que la parole peut en raconter. Cependant je ne te ferai pas attendre plus longtemps; écoute ce que mon intelligence se représente, quoique mes affections ne le goûtent que bien peu.
Ces sept fils de Job , dont nous avons parlé , sont, je crois , tous les saints et tous les élus, enfants et héritiers du Dieu très-haut. Ils s'offrent successivement des festins chacun en son jour, quand ils se nourrissent mutuellement des joies célestes. Là chacun tire du trésor de ses mérites, selon le degré de gloire dont il est comblé, les mets les plus délicieux. Le premier jour c'est l'aîné qui commence, et cet aîné, c'est l'ordre des anges. Ces esprits bienheureux sont bien dignes en effet d'être appelés nos aînés; car ils nous précèdent dans la création, ils nous précèdent dans leur union à Dieu , dont ils ne se sont jamais
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séparés par le péché, auquel ils sont toujours demeurés attachés , comme à leur Père souverain, par un amour persévérant, et dont ils ont reçu les premiers l'héritage de la félicité céleste. Dans ce festin sacré ils t'offrent, ô mon âme, les mets les plus exquis et les plus recherchés, car chaque ordre angélique y apporte ce qu'il a reçu de plus précieux en partage pour t'en faire autant de sujets de joie. Pense donc, ô mon âme, quel aliment te présentent ces séraphins suprêmes qui approchent de si près le Père éternel qu'entre eux et lui il n'y a aucun rang intermédiaire, ces esprits qui le contemplent face à face et qui jouissent de ses biens ineffables plus parfaitement que tous les autres ! Quelle félicité découle pour toi de la noblesse de leur nature, de la clarté ravissante de leur contemplation , de la pureté de leur amour ! Ainsi les Séraphins nous font admirer en ce festin l'ardeur du divin amour; les Chérubins, la splendeur de l'éternelle clarté; les Trônes, l'équité de la suprême Majesté ; les Dominations le rendent glorieux par la sublimité de leur empire sur les autres; les Principautés, par la magnificence de leur commandement sur tout ce qui leur est inférieur; les Puissances, par leur autorité sur les esprits infernaux; les Vertus l'honorent par leur pouvoir d'opérer des miracles ; les Archanges, par le privilège auguste d'annoncer les choses les plus sublimes ; et les Anges, par leur promptitude à faire connaître les secrets moins élevés de la science divine.
Tu vois comment les ordres angéliques enivrent
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l’esprit des bienheureux de joies célestes, en leur offrant les dons reçus par chacun d'eux du trône du Très-Haut. Et nous ne pouvons nous étonner que de telles merveilles et beaucoup d'autres moins connues soient offertes à notre bonheur de la part de ces esprits , lorsque nous considérons avec quelle fidélité, quelle tendresse , quel amour ils veillent à notre garde, avec quelle ardeur ils désirent nous conduire à la patrie de l'éternelle béatitude. « Oh! si l'on connaissait , dit saint Bernard , de quelle manière les princes du ciel viennent à notre rencontre au milieu des chants des saints cantiques, au milieu des accords des instruments sacrés
on comprendrait avec quel empressement et quels tressaillements d'allégresse ils se joignent à ceux qui chantent les louanges du Seigneur, ils assistent ceux qui prient, ils aident ceux qui méditent, ils protègent ceux qui se reposent , ils dirigent ceux qui s'emploient au service de leurs
frères. » O âme toujours à jeun et toujours affamée, si tu avais reçu en ton coeur seulement une des miettes qui tombent, dans ce festin , de la table de ces glorieux seigneurs , non , je le crois , tu ne pourrais plus supporter ce pèlerinage qu'avec impatience. Si une seule goutte du vin qui les enivre avait été versée sur tes lèvres, tous les plaisirs du monde ne seraient plus pour toi qu'amertume; car une fois qu'un coeur a commencé à goûter les biens célestes , il reconnaît bien vite combien sont abjectes les choses qui naguère lui paraissaient si élevées.
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O mon rune bien-aimée, que te dirai-je maintenant du festin des Patriarches, des Prophètes, des Apôtres, des Martyrs , des Confesseurs, des Vierges, qui sont figurés par ces six autres enfants de Job? Chacun d'eux y sert autant de mets qu'il a accompli d'oeuvres de vertu durant sa vie. Et qui pourra raconter quel torrent de félicité découle en chaque âme de l'humilité profonde de ces saints Patriarches , de la foi inébranlable des Prophètes, de la charité brûlante des Apôtres, du courage et de la patience des Martyrs, de la piété et de la miséricorde des Confesseurs, de la pureté et de la chasteté des Vierges. En vérité, la langue et la voix font défaut , car l'intelligence ne saurait comprendre quel bonheur c'est d'être mêlé au choeur des anges, de contempler avec eux la gloire du Seigneur, de voir Dieu face à face, de jouir de sa lumière infinie, de n'éprouver aucune crainte de la mort et de posséder une incorruptibilité éternelle. Oh ! que bienheureux sera ce jour où tu retourneras à l'héritage de tes pères , où tu seras reçue de tous avec une joie inestimable et introduite en triomphe dans la demeure secrète du Roi suprême !
Réveille-toi donc maintenant, ô mon âme, et avec la reine illustre de Saba, monte chargée des aromates des vertus, des trésors des bonnes oeuvres, de l'entourage éclatant des saints désirs, monte vers la Jérusalem céleste , contemple avec soin chaque chose en détail , et reconnais que la réalité l'emporte sur la renommée et que sa gloire est au-dessus de tout ce qu'on en peut dire. Si, transportée par la grandeur de ta surprise,
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tu te trouves ravie au-dessus de toi-même et transformée d'une manière ineffable en l'esprit de Dieu , alors tu t'écrieras avec Pierre, dans l'excès de ta jubilation : Seigneur, il nous est bon d'être ici (1), car c'est ici qu'est mon Père, ici ma soeur, ici mes frères, ici ma patrie. O Seigneur ! permettez-nous de demeurer en ce lieu et de ne jamais nous en éloigner.
Fuyons donc, ô mon âme, vers la patrie véritable; c'est là que se trouve la demeure qui nous a été destinée, le Père dont nous avons reçu la vie , la cité céleste qui est notre mère. L'ardeur et le désir d'arriver à cet heureux séjour, pour lequel nous sommes créés , la douleur d'en être encore éloignés, la crainte de ne pas y parvenir peut-être, tout cela doit être en nous tel que nous n'éprouvions plus aucune joie en cette vie mortelle , si ce n'est dans les choses qui nous aident à marcher vers ce but et nous donnent l'espérance de l'atteindre.
L'AME.
O homme, lorsque je médite ces choses , lorsque je les considère silencieusement en mon esprit, quelle est donc cette lumière qui m'illumine quelquefois Mon coeur se sent frappé avec douceur, un frémissement me saisit, je suis transportée d'ardeur. Quelque chose d'inusité pénètre mes affections; j'éprouve une douceur inconnue dont la perfection pourrait me remplir de je ne sais quel bonheur qui n'est pas de ce monde. Mais bientôt je suis affaissée de nouveau sous
1 Mat., 17.
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le poids de pesants fardeaux et absorbée par les soins ordinaires de la vie. Je puis être sur cette terre et je ne le veux pas; je voudrais être au ciel et je ne le puis ; je suis malheureuse de quelque côté que je me retourne.
L’HOMME
Je crois , ô mon âme, qu'un coeur bien disposé ne saurait penser aux joies célestes sans goûter à l'avance leur ineffable douceur. Mais que sera-ce lorsqu'il sera donné d'en jouir parfaitement , en réalité et sans voile? Je n'en sais rien. Cependant tu ne dois pas t'étonner que cet avant-goût te fasse sentir la tristesse de ton exil , car rien n'est plus amer pour une âme accoutumée à recevoir de telles consolations , que d'être jetée encore au milieu de choses passagères et frivoles. C'est pour elle un travail, une lutte, une angoisse de chaque jour : elle désire avec ardeur être au lieu où elle a entrevu le bonheur, et elle ne le peut ; elle est forcée de demeurer ici-bas , et elle s'efforce sans cesse de s'élever là où se trouvent les félicités qu'elle a goûtées un instant, car l'esprit une fois admis à ces douceurs n'a plus que le dédain le plus profond pour tout ce qui tient à la chair.
Tu as vu , ô mon âme , la joie que les bienheureux puisent dans les choses placées au-dessous d'eux et, dans ce qui les environne; contemple maintenant , si tu le peux, quel bonheur tu trouveras en toi-même. L'homme sera récompensé en son corps et en son âme, et leur union sera désormais éternelle et inséparable. Notre corps, formé de quatre éléments divers, recevra
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quatre qualités distinctes. Il est composé de terre, d'eau , d'air et de feu, et il aura une immortalité véritable, une impassibilité invulnérable, une agilité extrême, une clarté resplendissante. Car alors les justes brilleront comme le soleil , et leur vol sera rapide comme celui de l'étincelle au milieu de roseaux desséchés (1). Dieu essuiera toutes les larmes des yeux de ses saints (2), et il n'y aura plus ni pleurs, ni cris, ni affliction , mais la paix et la joie pour l'éternité. Dans la patrie les coeurs des bienheureux s'éclaireront mutuellement de la clarté dont chacun d'eux brillera, et ils se pénétreront des splendeurs de leur pureté; car en ce lieu de bonheur on contemple le visage de chacun et l'on voit sa conscience à découvert : le corps n'est plus un voile qui dérobe l'âme à nos regards. Partout où la volonté désirera se transporter, le corps y sera présent sans retard ; car, de même que l'âme sera alors parfaitement soumise à son créateur, de même le corps n'opposera aucune résistance aux désirs de l'âme. Dieu donnera à cette âme une puissance telle que la plénitude de son bonheur rejaillira sur le corps , et que dans cette effusion il puisera la vertu de son impassibilité , la splendeur de sa clarté , la perfection de sa subtilité et la promptitude de son agilité. Tous les sens aussi accompliront les actes qui leur sont propres : l'oeil verra une lumière ravissante, le goût savourera une douceur enivrante , l'odorat aspirera les parfums les plus suaves , le toucher embrassera l'objet le plus délicieux , l'ouïe recevra les
1 Sap. 3. — 2 Apoc., 21
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accords les plus agréables , car l'aine sera transportée d'allégresse et la langue fera entendre un cantique de louanges.
L'ÂME.
O homme, voilà bien des merveilles qu'il m'est donné d'entendre, et toutes sont véritables. Mais alors, qu'est-ce donc que la vie présente, sinon l'ombre de la mort?
L'HOMME.
O mon âme , tu dis justement , car la vie du temps comparée à la vie de l'éternité mérite plutôt le nom de mort que celui de vie. Cette décomposition de chaque jour, qu'est-ce autre chose que l'action prolongée de la mort? Aussi les saints , appliqués sans cesse à contempler la brièveté du temps présent , vivent-ils comme s'ils devaient mourir chaque jour. Ils considèrent que tout ce qui finit n'est rien , et ils se préparent avec sollicitude à quitter un lieu où ils ne doivent point toujours, rester. Mais les hommes charnels aiment les choses présentes , parce qu'ils n'examinent jamais sérieusement combien fugitive est la vie de la chair. S'ils avaient médité avec quelle rapidité elle passe, ils n'auraient pour elle aucune affection, alors même qu'elle serait toujours prospère. O mon âme , que l'amour de cette vie s'éloigne de ton coeur, et ne sois accessible qu'au désir de la vie future là aucune adversité ne vient te troubler, aucun besoin ne se fait sentir, aucun chagrin ne cause de tourment: une joie perpétuelle règne sans interruption.
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Considère donc combien grande sera cette félicité où tout mal sera inconnu et tout bien en notre possession , où l'on ne se livrera plus qu'aux louanges de Dieu , qui sera tout en tous , où l'on sera à l'abri des langueurs de l'oisiveté et des angoisses de l'indigence , où notre être n'aura plus à craindre les coups de la mort , notre intelligence les écarts de l'erreur, notre coeur les déceptions de chaque jour. Là, toute pesanteur, toute corruption, toute difformité, toute infirmité auront disparu. Là un ciel nouveau , une terre nouvelle. Là nous serons semblables aux anges de Dieu , sinon par l'âge, du moins par la jouissance d'une même félicité. O mon âme, depuis longtemps tu aurais dû t'attacher à poursuivre cette vie immortelle où la jeunesse est toujours permanente, la joie sans tristesse, la paix sans trouble, la volonté toujours pure , la lumière sans ténèbres , ce royaume exempt de tout changement.
Considère encore quel bonheur pour l'âme lorsqu'elle reprendra son corps tel que je l'ai décrit , et non tel que tu le supportes au jour des douleurs, au jour où il faut le vaincre par un combat violent, au jour où saintement impatiente et miséricordieusement irritée contre toi-même, tu t'écries : Qui me délivrera de ce corps de mort (1) ? Il n'en sera plus ainsi alors : ce corps sera pleinement soumis; il sera spirituel ; il sera tel , en un mot , qu'en le contemplant tu seras consolée et que sa vue augmentera ton éternelle félicité.
1 Rom., 7.
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L' AME.
Je suis impuissante à admirer comme il convient tant de merveilles , et la grandeur de mon admiration m'empêche de poursuivre mes recherches. Il est cependant une chose que je voudrais connaître : comment l'âme qui, dans le temps présent, est arrêtée par le corps en la contemplation de Dieu, pourra-t-elle alors en être aidée dans ce mème exercice?
L'HOMME.
C'est une question difficile, ô mon âme; mais, parce qu'elle est dictée plutôt par la curiosité que par la dévotion, ma réponse sera courte. L'âme dans le ciel , par un acte de la puissance divine , comprendra d'une autre manière que sur la terre. Et tu ne dois point être surprise que l'Auteur et le Créateur de toute la nature en change l'ordre et le mode selon les lieux et les temps; car, dans les choses sujettes au changement , toute la raison d'un acte est la libre puissance de celui qui l'exécute. Il est certain que l'âme ne désirerait jamais reprendre son corps, quelque glorieux qu'il dût être , si de cette réunion naissait pour elle un obstacle à la contemplation de la Divinité. Cependant, selon la doctrine et le sentiment de saint Augustin, les âmes saintes soupirent après la résurrection de leurs corps, et attendent le moment où leur réunion avec lui s'accomplira, car sans lui leur félicité ne saurait être consommée ni leur bonheur parfait Elles désirent même avec tant d'ardeur cette union,
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que leur contemplation en est arrêtée et empêchée sous certains rapports. « O chair impure et immonde, s'écrie saint Bernard, d'où te vient un semblable honneur, que les âmes marquées de l'image de Dieu , rachetées de son sang , te désirent et t'attendent, et ne peuvent sans toi goûter un bonheur entier, ni se rassasier pleinement des jouissances dont elles sont en possession (1) ? »
Lorsque l'âme, dit saint Augustin, aura repris ce corps, non plus matériel comme il est, mais devenu spirituel, elle aura la perfection qui convient à sa nature, elle sera obéissante et elle commandera , elle sera vivifiée et elle vivifiera à son tour. Alors sa félicité sera ineffable , car ce qui fut autrefois pour elle un fardeau sera devenu une source de gloire (2).
O mon âme, pense donc combien tu apparaîtras glorieuse lorsque tu seras revêtue de cette robe nouvelle et splendide, de cette robe ornée de toutes sortes de pierres précieuses, de ce corps glorifié en lequel brilleront autant de perles éclatantes que tu auras possédé de vertus. Alors tu chanteras un cantique de jubilation au Seigneur, et tu t'écrieras : Je me réjouirai avec effusion de joie dans le Seigneur, parce qu'il m'a revêtue d'un vêtement de salut, et qu'il m'a parée des ornements de l'allégresse, comme une épouse qui est ornée de toutes ses pierreries (3).
Pense ensuite , ô mon âme, quelle joie tu puiseras dans la vue de ton propre bonheur, alors que celui
1 Serm. 3, in fest. omn. sanct. — De Gen. ad litt., lib. 2, c. 35. — 3 Is., c. 1
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des autres doit te rendre si heureuse. Qui pourra ex-primer de quelle félicité , de quelle gloire étonnante, de quelles louanges incompréhensibles et de quelle magnificence te combleront la bienheureuse Trinité et l'auguste assemblée de tous les saints pour avoir courageusement remporté la victoire sur ton corps par le bouclier de la continence et de la chasteté, pour avoir défait le monde avec tant de force par le glaive de la pauvreté et de l'indigence, pour avoir mis en fuite le démon avec tant de valeur par les traits de l'humilité et de l'obéissance, pour avoir enfin opposé une résistance si énergique aux pensées, aux affections et aux actes contraires à la vertu? Considère, si tu le peux , comment aussi célébreront tes louanges ceux que tes exhortations et tes exemples auront portés à une vie plus régulière. Que dirai-je de plus? chaque pensée , chaque parole, chaque action vertueuse t'environnera d'une gloire spéciale et éternelle; et ce qui manquera en toi, cette société céleste et divine des bienheureux le suppléera par l'effusion de sa charité, car là chacun jouira dans son prochain de ce qui fait défaut à ses propres mérites.
O mon âme, rappelle-toi ces choses ; médite-les en ton coeur lorsque l'adversité vient éprouver ta vie sainte; envole-toi en esprit vers ces félicités, lorsque le corps te fait sentir son fardeau ; recours à leur souvenir, et emploie-le comme un baume plein de douceur, lorsque le monde frémit autour de toi , lorsque le démon t'environne de ses pièges. Car le moment si court et si léger des tribulations que nous
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souffrons en celle vie, produit en nous le poids éternel d'une gloire souveraine et incomparable (1).
Mais, parce que le bonheur véritable vient seulement du Créateur et non de la créature, et qu'en comparaison d'un tel bonheur toute allégresse est triste, toute suavité amère, toute jouissance pénible, je te conseille, ô mon âme, après avoir été ainsi excitée, préparée et invitée par tout ce que nous avons dit, je te conseille de te tourner entièrement vers ton Créateur et de considérer, avec le plus grand soin et l'attention la plus profonde , quelle félicité reçoivent de lui les esprits bienheureux ; car tout ce que nous avons montré jusqu'à présent est, soit un bonheur accidentel qui excite plutôt les désirs qu'il ne les satisfait : tel est celui que les saints tirent des choses au-dessus d'eux ou de celles qui les environnent; soit un bonheur consubstantiel à ceux qui le goûtent, et qui réjouit sans rassasier entièrement : tel est celui que les élus trouvent au-dedans d'eux-mêmes. Mais le bonheur offert par ce qui est au-dessus de nous mérite seul un pareil nom, parce que lui seul contente pleinement les besoins de la créature raisonnable. Toute félicité, toute suavité, toute douceur venant des choses créées peut bien émouvoir le coeur de l'homme, mais non le rassasier.
L'AME.
Dis-moi donc, ô homme, quel est ce bonheur, quelle en est la grandeur? Je ne désire que lui , je ne
II Cor., 4.
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soupire qu’après lui seul , car je sais que tout le reste sans lui ne saurait me suffire et me laisserait à jeun , affamée et malheureuse.
L'HOMME.
Tu me demandes, ô mon âme, quel est ce bonheur, quelle en est la grandeur? J'ai interrogé tout ce que je possédais de plus intime au-dedans de moi-même, et j'ai reconnu que tout était incapable de me le faire connaître. Si les biens dont nous venons de parler sont excellents et délicieux , songe combien délectable doit être ce bien qui renferme en lui-même la suavité de tous les biens, non telle que nous en avons fait. l'épreuve dans les choses créées, mais avec une différence égale à celle qui existe entre le Créateur et la créature. Celui qui en jouira trouvera en lui tout ce que sa volonté peut désirer, et se verra à l'abri de tout ce qui pourra lui déplaire. Il est plus facile d'obtenir la vie bienheureuse que d'en donner une connaissance exacte. C'est une durée sans limites , une jouissance sans dégoût, une nourriture qui n'a rien de matériel, une allégresse toujours nouvelle, une joie toujours ancienne, une félicité toujours persévérante et que l'on ne craint pas de voir s'évanouir. Celui qui a rendu vertueux est la récompense de la vertu; il a promis de se donner lui-même , et il ne pouvait promettre rien de plus grand ni de meilleur. En effet, que veulent dire ces paroles du Prophète : Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple (1), sinon :
1 Ezech., 57.
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Je serai ce dont ils seront rassasiés , je serai tout ce que les hommes peuvent légitimement désirer? Il sera donc la fin de nos désirs, ce Dieu que l'on verra sans fin, que l'on aimera sans dégoût, que l'on glorifiera sans lassitude. Et cette vue, cet amour, cette occupation seront assurément toutes choses pour tous.
Cependant, quoiqu'un tel bonheur soit réellement ineffable et inexprimable, je pense qu'il provient de trois causes et qu'il produit ainsi une triple joie et une triple félicité dans les bienheureux. D'abord , ils contemplent avec délices et sans nuages la splendeur brillante de la divine lumière; ils goûtent avec ivresse les douceurs très-suaves de la bonté souveraine; ils se reposent éternellement dans une paix profonde et inaltérable en présence de la majesté suprême. Tu sais en effet, ô mon âme, que tu possèdes en toi trois puissances inhérentes à ta nature : l'intelligence, qui ne peut être entièrement illuminée que par la connaissance parfaite de la vérité première; la volonté, qui ne sera jamais rassasiée que par l'amour parfait de la bonté infinie; la mémoire, qui s'agite sans cesse et ne trouve le repos que dans la possession assurée de l'éternelle majesté. Saint Bernard, parlant de ces trois puissances, nous dit (1) : « Celui qui comble notre désir de ses biens sera lui-même pour notre raison la plénitude de la lumière, pour notre volonté
l'abondance de la paix, et pour notre mémoire la durée de l'éternité. Pourquoi donc, ô mon âme, es-tu dans la tristesse, et pourquoi me troubles-tu?
1 Serm. 11, in Cant.
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Espère dans le Seigneur. car je bénirai encore son nom lorsqu'il aura éloigné tonte erreur de mon intelligence, toute douleur de ma volonté et toute crainte de ma mémoire, lorsque je serai en possession de cette sérénité admirable, de cette suavité parfaite et de cette sécurité inaltérable qui font l'objet de nos espérances. » O mon âme, de quel bonheur et de quelle félicité jouissent ceux qui contemplent sales interruption ce miroir éclatant de l'éternité dans lequel ils voient sans nuage les choses passées, présentes et futures qui peuvent servir à leur suprême béatitude. Lorsque nous serons entrés dans la lumière souveraine du Père des lumières, dit saint Augustin , nous comprendrons tout ce qui est renfermé dans les créatures. Les justes sauront tout ce que Dieu a rendu compréhensible à notre intelligence ; et d'ailleurs , que pourraient-ils ignorer dès-lors qu'ils voient celui qui connaît toutes choses.
L'AME.
Et comment accorder cela avec la simplicité de Dieu?
L'HOMME.
De même que, dans un miroir, trois objets viennent frapper notre vue : nous-mêmes, le miroir et tout ce qui s'y réfléchit. Ainsi dans le miroir de la clarté divine, nous verrons Dieu et tout ce qui est présent à Dieu , c'est-à-dire nous-mêmes et les autres créatures.
L’AME.
O bienheureuse vérité ! Déjà je comprends que
130
toute sagesse en dehors de vous n'est que folie , et que vous connaître, c'est avoir une science parfaite.
L'HOMME.
O mon âme, toi qui désires naturellement savoir, soupire après la vue de ce miroir, et efforce-toi de renfermer en sa contemplation tes études et tes lectures , car avoir arrêté seulement une fois ses regards dessus, c'est être arrivé à la connaissance de toute chose. En lui tu jugeras une folie la science de Platon, la philosophie d'Aristote, les problèmes d'Empédocle, les recherches profondes d'Hyppocrate , l'astronomie de Ptolémée , etc. Car ce que nous savons de vérités ici-bas n'embrasse qu'une très-faible partie des choses que nous ignorons. Mais alors , ô mon âme, tu verras et tu seras dans l'abondance ; ton coeur sera dans l'admiration et il se dilatera.
L' AME.
Et que verrai-je?
L'HOMME.
Tu verras le Roi du ciel dans toute sa gloire. Or , la splendeur de l'éternelle beauté répand une telle suavité, une telle douceur que les anges eux-mêmes, incomparablement plus brillants que le soleil , ne peuvent s'en rassasier. Alors cette connaissance ineffable de la divine clarté te fera abonder de délices; la considération si ravissante de toi-même te plongera dans l'admiration , et la vue parfaite de toutes les créatures dilatera ton coeur. O contemplation étonnante
131
et vraiment admirable! O considération délicieuse et délectable ! O spectacle enivrant et ravissant ! Oh ! que c'est avec raison qu'il est écrit : Seigneur , un jour dans vos parvis l'emporte sur mille passés ailleurs (1). La beauté de la justice est telle, dit saint Augustin , l'allégresse produite par la lumière éternelle est si immense, qu'alors même que nous ne pourrions en jouir qu'une heure, ce serait assez pour nous inspirer un juste mépris pour les jours les plus nombreux de cette vie, quand même ils s'offriraient il nous pleins de délices et riches de tous les biens de la terre ; car cette beauté est si suave et si ravissante, qu'après l'avoir contemplé on ne saurait plus rien désirer, et qu'elle surpasse tout amour.
L'AME.
Y a-t-il encore autre chose dont la vue nous réjouisse, dont la contemplation nous soit une source de bonheur?
L'HOMME.
O mon âme, celle-là seule suffirait, alors même qu'elle serait unique. Cependant je veux , en passant sous silence des merveilles innombrables , m'arrêter à une chose qui remplit d'une joie ineffable tous les esprits célestes , et plonge d'une manière admirable dans je ne sais quelle félicité enivrante tous les bienheureux : c'est la vue de la splendeur déifique de la Reine des cieux et de l'humanité glorifiée de son divin Fils. — Qui pourra, ô mon âme, penser quel
1 Ps., 83.
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bonheur c'est de contempler cette Mère de Miséricorde, cette Reine toute de tendresse et d'amour, non plus reposant dans la crèche son enfant qui gémit, non plus versant des larmes , allant de côté et d'autre à la recherche de son Fils après l'avoir perdu durant trois jours, et s'écriant : N'avez-vous point vu le Bien-Aimé de mon âme (1) ? mais jouissant de ce même Fils dans une allégresse éternelle? Elle n'est plus en proie à l'anxiété , comme aux jours où elle fuyait en Egypte loin des fureurs d'Hérode : elle est en possession du ciel , et Hérode a été précipité au fond des enfers. Elle n'a plus à se plonger dans l'amertume connue au temps où les Juifs exercèrent tant d'indignités contre Jésus, car tout est soumis à son empire. Elle n'a plus à s'éveiller dans la crainte, à pousser des cris et des gémissements , à s'écrier : Qui me donnera de mourir pour vous, ô mon Fils (2)? comme il arriva lorsqu'elle se tint près du gibet où son unique était suspendu et souffrait la mort. Elle n'a plus à verser des larmes amères comme lorsque le disciple lui était donné à la place du Maître, le serviteur à la place du Seigneur, la créature à la place du Créateur, un étranger à la place d’un Fils unique et bien-aimé. Dans le temps elle a été abreuvée pour nous de chagrins sans nombre; mais aujourd'hui elle est exaltée admirablement au-dessus de toute créature, elle règne avec Jésus-Christ dans le palais de la Trinité bienheureuse; elle fait entendre ses cantiques d'amour, ses chants de jubilation , et elle s'écrie : Je possède
1 Cant., 3. — 2 II Reg., 18.
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mon Bien-Aimé et je ne le laisserai point aller. Venez à moi , vous tous qui êtes dans la peine et qui êtes surchargés, et je vous soulagerai. Venez à moi, vous tous qui me désirez avec ardeur, el remplissez-vous des fruits que je porte (1).
O mon âme , médite pieusement en toi-même quel bonheur plein de délices ce sera de voir un homme Créateur de l'homme, une femme mère de l'Auteur de toutes choses; notre frère, autrefois perdu , méprisé et dans l'abjection, maintenant retrouvé , de retour, régnant et exerçant sur tous son empire ! O mon frère, vous qui sucez les mamelles de ma
mère, qui me donnera de vous trouver dehors (2), afin que je vous couvre des baisers de ma dévotion, que je vous presse dans les bras de mon amour, et qu'à l'avenir personne ne me méprise en voyant que je vous ai introduit dans ma demeure au milieu des enivrements de votre très-suave présence? Votre serviteur Anselme désirait un tel bonheur quand il s'écriait : « O très-aimable Jésus, quand vous verrai-je? Quand me sera-t-il donné de paraître devant votre face? Quand me rassasierai-je de votre beauté? Quand pourrai-je contempler ce visage dont la vue remplit les anges d'une joie inaltérable? Malheur à l'âme qui ne vous aime ni ne vous cherche , mais qui s'attache au monde , se fait l'esclave du péché ! Pour elle point de repos; pour elle point de paix. Oh ! non , je vous en prie , que sans vous rien ne me plaise, ne me réjouisse; qu'en dehors
1 Cant., 3 ; — Mat. 11 ; — Eccl., 24. — 2 Cant., 8.
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de vous rien ne nie soit estimable ni attrayant: qu'au contraire, tout me paraisse digne de mépris; que ce qui vous est opposé me soit intolérable , et que votre bon plaisir soit en tout temps l'objet de mes voeux. Que toute joie sans vous me devienne amère , et que mon bonheur consiste à me réjouir et à pleurer avec vous. O bon Jésus! s'il est si doux de pleurer sur vous , que sera-ce donc de partager vos délices? »
L'ÂME.
O homme, je languis du désir de voir mon Créateur; je me sens défaillir de l'ardeur de contempler Jésus, mon frère, pion Rédempteur. Je gémis, blessée du besoin que j'éprouve d'être en la présence de cette Vierge glorieuse, la Mère de mon Sauveur. O bon Jésus, quand verrai-je ce bonheur que je désire ? Quand apparaîtra cette gloire dont je suis affamée? Quand viendra le consolateur que j'attends? Quand pourrai-je m'enivrer de l'abondance de cette maison , l'objet de mes soupirs. Tout me devient un sujet de dégoût , car votre beauté suprême l'emporte trop sur toutes les créatures à qui elle a donné la vie.
L'HOMME.
Attends avec patience, ô mon âme, afin que tes désirs croissent de plus en plus, car il est écrit : Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus , et puis un peu de temps et vous me reverrez (1).
1 Joan., 16.
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L'ÂME.
O peu de temps, que tu me sembles long ! ô peu de temps, que tu t'écoules lentement! Mes mérites sont faibles assurément, mais mes désirs sont impatients.
L'HOMME.
O mon âme , si ces désirs de contempler la gloire éternelle et la charité céleste te semblent grands et empressés, avec quelle ardeur dois-tu soupirer après l'amour parfait de la divine bonté et la possession permanente de la majesté suprême? Car si tu n'aimais souverainement toutes ces choses , comment leur vue serait-elle pour toi une félicité? Et si tu les voyais , si tu les comprenais , mais sans les posséder avec un esprit à l'abri de toute crainte, où serait ton bonheur? Là donc nous serons en paix et nous verrons; nous verrons et nous aimerons; nous aimerons et nous posséderons. Dieu sera la fin de tous nos désirs, ce Dieu que l'on verra sans fin, que l'on aimera sans dégoût et qu'on glorifiera éternellement sans lassitude. Là ce sera un seul et même acte d'aimer et de voir , et la félicité suprême consistera à posséder éternellement ce que nous aimons. Là on puisera la vie bienheureuse sans obstacle et avec plénitude dans sa source même , et par une succession admirable et délectable on éprouvera et les ardeurs de la soif et une satiété parfaite, mais cette soif sera étrangère à toute peine, et cette satiété ne sera accompagnée d'aucun dégoût.
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Maintenant écoute, ô mon âme écoute, en finissant, ce que saint Anselme , cet homme si pieux, va te dire de toutes ces félicités dont nous venons de nous entretenir (1) : « O mon âme, s'écrie-t-il, éveille-toi , réunis toutes les forces de ton intelligence, et pense, avec toute l'attention dont tu es capable, combien délicieux est ce bien qui renferme la suavité de tout bien. Si la vie créée est agréable , qu'est-ce donc que l'essence créatrice elle-même? Si la puissance finie nous est une cause de joie,
que sera-ce de la puissance qui a fait toutes choses? Si la science des êtres créés est aimable , combien plus délectable sera la science de ce qui est incréé? Pourquoi donc être errante au milieu d'objets divers? Pourquoi poursuivre des biens créés. Aime le bien unique en qui sont contenus tous les biens. Si la beauté a pour toi des attraits, souviens-toi que les justes brilleront comme le soleil. Si c'est la force ou la liberté , ils seront semblables aux anges de Dieu dans les cieux. Si c'est une vie longue et florissante, la santé en ce lieu sera inaltérable. Si c'est l'ivresse et la satiété, les saints seront rassasiés de gloire et enivrés de l'abondance de la maison de Dieu. Es-tu sensible aux accents d'une douce mélodie? Les anges te feront entendre leurs concerts. Veux-tu les charmes de la société et de l'amitié? Là est la société des bienheureux , là il n'y a qu'une seule et même volonté. Enfin , si tu ambitionnes les honneurs et les richesses, sache
1 In Prosol., c. 24-25.
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que tout cela abonde en la maison du Seigneur. Si tu poursuis un bonheur certain et assuré , tu as en ta possession la durée des temps éternels. O cœur humain , coeur indigent, cœur en proie aux chagrins, ou plutôt écrasé par eux, quelle serait la félicité si tu jouissais de tous ces biens? Interroge tes profondeurs les plus intimes, et vois si elles pourront jamais contenir toute la joie qui naîtra de ta propre béatitude. Mais si tu es impuissant à embrasser ton bonheur à toi , quelle sera ta capacité pour recevoir celui de tous les élus? Car, là chacun aime son prochain autant que soi-même, et se réjouit de son bonheur autant que du sien propre. Et non-seulement cela, mais chacun conçoit de la félicité de Dieu une allégresse sans comparaison plus vive que de la sienne et de celle de tous les élus. Comme on aime Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit , le coeur tout entier, l'âme et l'esprit seront incapable de contenir la plénitude d'une telle joie, car elle sera égale à l'amour, et l'amour sera immense commue la vue. »
« Assurément l'oeil de l'homme n'a point vu , son oreille n'a point entendu, sou coeur n'a point compris , mon Dieu , combien les saints vous aimeront , combien ils vous connaîtront. Je vous demande donc, Seigneur, de vous connaître et de vous aimer, afin de jouir de vous éternellement Et si je ne puis eu cette vie arriver à la plénitude de la connaissance et de l’amour que ces deux
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choses aillent du moins toujours croissant, afin que moi; bonheur soit parfait ici-bas en espérance , et dans les cieux en réalité. Seigneur mon Père, vous nous conseillez et même vous nous ordonnez de demander, et vous promettez de nous exaucer afin que notre joie soit pleine (1). Je vous conjure donc de m'accorder ce que vous m'avez appris à demander par votre admirable conseiller, et ce que vous nous avez promis, afin que j'aie aussi une joie pleine et entière. Je vous conjure de faire que pion coeur médite ce bonheur éternel , que ma bouche s'en entretienne, que ma langue en parle sans cesse, que mon âme en ait faim et que ma chair en soit altérée , jusqu'à ce qu'il me soit donné d'entrer en la joie de mon Dieu , qui , étant un en trois personnes, est béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il. »
1 Joan., 16.
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ITINÉRAIRE
ITINÉRAIRE
ITINÉRAIRE DE L'AME A DIEU.
TOC \o "1-2" \n \h \z \u
ITINÉRAIRE DE L'AME A DIEU.
PROLOGUE.
CHAPITRE PREMIER. Des degrés d'élévation à Dieu, et de la contemplation du Seigneur par les traces de sa puissance créatrice.
CHAPITRE II.De la contemplation de Dieu dans les traces de sa présence imprimées en ce monde sensible.
CHAPITRE III. De la contemplation de Dieu par son image gravée dans les facultés naturelles de notre âme.
CHAPITRE IV. De la contemplation de Dieu en son image reformée par la grâce divine.
CHAPITRE V. De la contemplation de l'unité divine par son nom principal, qui est l’ETRE.
CHAPITRE VI. De la contemplation de la Trinité bienheureuse en son nom, qui est SOUVERAINEMENT BON.
CHAPITRE VII. Du ravissement spirituel et mystique, dans lequel le repos est donné à notre intelligence et notre affection passe tout entière en Dieu.
PROLOGUE.
J'invoque, en commençant, le premier principe, le Père éternel , d'où descend toute illumination , comme de la source même des lumières, d'où viennent toute grâce excellente et tout don parfait ; je l'invoque par Jésus-Christ , son Fils et Notre-Seigneur , afin que, par l'intercession de la très-sainte vierge Marie, Mère de ce même Fils, et du bienheureux François, notre guide et notre père, il éclaire les yeux de notre fine et dirige nos pas dans la voie de cette paix qui surpasse tout sentiment. C'est Jésus-Christ qui l'a enseignée et donnée aux hommes , et de nos jours , François, notre salut père, en a été de nouveau le prédicateur, car il l'annonçait au commencement et à la fin de toutes ses prédications, il la souhaitait en toute rencontre et soupirait après elle en toutes ses contemplations, semblable à cet homme de Jérusalem, à ce prophète pacifique qui se conservait dans la paix avec ceux qui haïssaient la paix, et s'écriait : Demandez tout ce qui peut contribuer à la paix de Jérusalem (1). En effet, il savait que le trône de Salomon n'était fondé que sur la paix , car il est écrit : Il a établi sa demeure dans la paix et en séjour dans Sion
1 Ps. 119. — 121 . — 2
Ps. 75.
140
Comme à l'exemple de notre bienheureux père, dont je suis, malgré mon indignité parfaite, le septième successeur dans la charge de supérieur général de mes frères, je brûlais du désir de trouver la paix; il m'est arrivé, par une grâce du ciel, de me retirer au mont Alverne , comme en un lieu de repos , afin chercher cette paix de l'âme, trente-trois ans après que saint François y eut séjourné. Là méditant par duels exercices spirituels je pourrais m'élever jusqu'à Dieu, je me rappelai entre autres choses le miracle arrivé à notre père en ce lieu même, la vision d'un séraphin ailé , qui lui apparut crucifié. Après y avoir réfléchi , il me sembla aussitôt que cette vision nous représentait le ravissement de François en sa contemplation , et qu'elle nous montrait la voie pour y parvenir. Car par les six ailes du séraphin on peul entendre six élévations diverses oit l'âme est illuminée successivement , et qui lui sont comme autant de degrés pour arriver, au milieu des ravissements enseignés par la sagesse chrétienne, à la possession de la paix.
Or, la voie qui y conduit n'est autre qu'un amour très-ardent pour Jésus crucifié; c'est cet amour qui, après avoir ravi saint Paul jusqu'au troisième ciel, le transformera en son Sauveur , de telle sorte qu'il s'écriait : Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ. Je vis; mais non, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (1). C'est cet amour qui absorba tellement l'âme de François que ses trace,
1 Gal., 2.
141
se manifestèrent en sa chair lorsque , pendant les deux dernières années de sa vie, il porta en son corps, les stigmates sacrés de la Passion.
Ces six ailes du séraphin sont donc six degrés successifs d'illumination , qui partent de la créature pont nous conduire jusqu'à Dieu, à qui l'on ne saurai! arriver que par Jésus crucifié. Car celui qui n'entre pas par la porte en la bergerie, mais y pénètre d'ailleurs, est un voleur et un larron ; mais celui qui s'introduira par la porte, entrera et sortira, et prouvera, des raturages en abondance (1). C'est pour cela que saint Jean nous dit dans l'Apocalypse : Bienheureux ceux qui lavent leurs vêtements dans le sang de l'Agneau, afin d'avoir droit a l'arbre de vie et d'entrer dans la ville sainte par les portes (2). Et par ces paroles, que semble-t-il indiquer autre chose, sinon qu'on ne peut arriver par la contemplation à la céleste Jérusalem à moins d'y entrer par le sang de l'Agneau, qui en est comme la porte?
Au reste , on ne saurait être en aucune façon apte à ces saintes contemplations qui conduisent l'âme jusqu'aux, ravissements, si l'on n'est, avec Daniel, un homme de désirs (3). Or, ces désirs s'enflamment en nous de deux manières : d'abord par les cris de la prière, qui nous fait pousser en notre coeur les gémissements les plus profonds ; et ensuite par l'éclat lumineux qui, dans la contemplation elle-même, pénètre notre âme lorsqu'elle s'est tournée directement et avec une vive attention vers le rayon de la
12. — 3 Dan., 9.
142
céleste lumière. Je commence donc par inviter, au nom de Jésus crucifié, dont le sang nous purifie des souillures de nos crimes , celui qui lira cet ouvrage, à s'exercer aux gémissements de la prière, et je le conjure de ne pas croire qu'il suffise de la lecture sans l'onction , de la considération sans la dévotion , de la recherche sans l'admiration , de l'attention profonde sans la joie du coeur, de l'habileté sans la piété, de la science sans la charité, de l'intelligence sans l'humilité, de l'application sans la grâce, et de la lumière sans le souffle de la divine sagesse. C'est à ceux que la grâce céleste a prévenus, à ceux qui sont humbles et pieux , aux coeurs pleins de componction et de dévotion , aux cœurs marqués de l'onction suave d'une sainte joie, épris de l'amour de la sagesse suprême et embrasés du désir de la posséder , à ceux qui veulent sincèrement s'appliquer à glorifier Dieu , à l'aimer et à le goûter, c'est, dis-je , à ceux-là que je propose les considérations renfermés en ce livre, et je les prie de se souvenir que la lumière extérieure est peu de chose, ou même n'est rien, si le miroir de notre âme n'a été d'abord purifié et rendu propre à en réfléchir l'éclat. Commencez donc, ô homme de Dieu, par tourner vos regards vers l'aiguillon de votre conscience et par écouter les reproches qu'elle vous adresse, avant de les élever vers les rayons de la sagesse qui se répandent dans le miroir de votre âme, de peur que leur lumière éclatante ne vous éblouisse et ne vous fasse tomber dans un ultime de ténèbres plus profondes.
143
Il m'a semblé bon de diviser ce traité en sept chapitres, avec un titre en avant de chacun pour en rendre l'intelligence plus facile. Je vous prie donc de regarder l'intention de celui qui écrit plutôt que son travail , le sens des mots plutôt que la négligence du style , la vérité plutôt que la beauté du discours , le sentiment plutôt que l'éclat du savoir. Mais pour cela ces considérations demandent une méditation sérieuse , et non une lecture rapide et légère.
CHAPITRE PREMIER. Des degrés d'élévation à Dieu, et de la contemplation du Seigneur par les traces de sa puissance créatrice.
Bienheureux est l'homme qui attend de vous son secours, mon Dieu; il a établi dans son coeur des degrés pour s'élever à vous du milieu de cette vallée de larmes, du lieu où il a fixé son séjour (1). — La béatitude n'étant autre chose que la jouissance du souverain bien, et ce bien suprême étant placé au-dessus de nous, nul ne peut arriver au bonheur qu'en s'élevant au-dessus de soi-même , non par des efforts corporels, mais par l'action de son esprit. Or, nous sommes impuissants à nous élever de la sorte si une vertu supérieure ne nous vient en aide. Quelles que soient nos dispositions intérieures , elles demeurent
1 Ps. 83.
144
sans effet si elles ne sont assistées du secours d’en haut ; mais ce secours n'est donné qu'à veux qui l'implorent avec dévotion el humilité , et celte prière fervente est ce que l'on appelle soupirer vers la grâce divine en celte vallée de larmes. L'oraison est donc le principe et la source de notre élévation vers Dieu. Aussi saint Denis, roulant, nous instruire de ce qui concerne les ravissements de l'âme , donne-t-il l'oraison comme premier moyen. Prions donc et disons au Seigneur notre lieu : Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et faites-moi entrer en votre vérité. Que mon coeur se réjouisse dans la crainte de votre nom (1).
En priant ainsi nous recevons la lumière qui nous lait connaître les degrés par où nous devons nous élever. Car dans l'état de notre nature, l'universalité des choses est une échelle destinée à nous faire mouler vers Dieu ; et, parmi ces choses, les unes nous offrent une trace de la puissance de leur auteur, les autres nous en représentent une image; les unes sont corporelles, les autres spirituelles ; les unes sont temporelles, les autres éternelles ; les unes sont placées hors de nous, les autres nous sont intérieures. Or, pour arriver à la considération du premier principe , qui est essentiellement spirituel et éternel, et en même temps placé au-dessus de nous, il nous faut passer à travers ce qui nous est une trace de sa puissance; c'est l'être corporel, extérieur et temporel. Ce passage est ce qu'on appelle être conduit dans la
1 Ps. 85
145
voie de Dieu. Il nous faut aussi entrer en notre âme , qui est l'image éternelle du Seigneur, un être spirituel, placé au-dedans de nous ; et c'est là faire son entrée en la vérité. Il faut ensuite que , fixant nos regards sur le Premier principe , nous arrivions jusqu'à lui; et c'est là se réjouir dans la connaissance de Dieu et la crainte respectueuse de sa majesté. Nous avons donc ici le voyage de trois jours au milieu de la solitude, et en même temps la triple illumination d'un seul et même jour , dont la première peut être comparée au soir, la seconde au matin, la troisième au midi. Cette illumination embrasse la triple existence des choses : en elles-mêmes , en notre intelligence et dans la pensée de Dieu, selon cette parole : Qu'il soit fait, il fit et il fut fait. Elle se rapporte aussi à la triple substance de Jésus-Christ qui est notre échelle véritable , c'est-à-dire à son corps, à son âme et à sa divinité.
Selon ce même ordre, notre âme s'offre à nous également sous un triple aspect. Par rapport aux choses extérieures elle est animale ou sensuelle; intérieurement et en elle-même elle est esprit; et considérée au-dessus d'elle-même elle est intelligence. Nous devons donc, partant de ces divers points, chercher à nous élever à Dieu afin de l'aimer de tout notre esprit, de tout notre coeur et de toutes nos forces. C'est en cela que consiste l'observance parfaite de la loi, en même temps que toute la sagesse chrétienne.
Mais comme chacun de ces degrés en forme deux,
1 Exod., 5.
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selon que nous considérons Dieu comme le commencement et la fin de tout , selon que nous le contemplons en chacun d'eux comme par un miroir et comma en un miroir, ou bien enfin selon que chacune de ces considérations se fait en elle-même ou jointe à un autre, il est nécessaire de former six degrés de ces trois. Et de même que Dieu a consacré six jours à la création de l'univers et s'est reposé le septième, de même il faut que le monde inférieur soit conduit au parfait repos de la contemplation en passant par six degrés successifs d'illumination. Cet ordre était figuré par les six degrés qui conduisaient au trône de Salomon. De même les séraphins que vit Isaïe avaient six ailes, de même encore Dieu n'appela Moïse du milieu de la nuée qu'après six jours, et ce fut également six jours après les avoir avertis que Jésus-Christ conduisit ses disciples sur la montagne et qu'il fut transfiguré en leur présence (1).
Selon ces six degrés d'élévation à Dieu, notre âme possède donc six degrés ou puissances pour monter des choses les plus basses aux plus élevées , des choses extérieures aux intérieures , des choses temporelles à celles de l'éternité. Ce sont : les sens, l'imagination , la raison , l'intellect , l'intelligence, le sommet de l'esprit ou autrement l'étincelle de la conscience. Ces degrés ont été implantés en nous par la création , défigurés par le péché, rétablis par la grâce, purifiés par la justice, exercés par la science, et rendus parfaits par la sagesse. Selon l'institution première de notre
24 ; — Matt., 17.
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nature, l'homme fut créé apte à goûter le repos de la contemplation, et c'est pour cela que Dieu le plaça dans un paradis de délices. Mais s'étant porté de la vraie lumière à un bien passager, il se trouva par sa propre faute incliné vers la terre, ce qui imprima à la nature humaine une double misère : l'ignorance de l'esprit et la concupiscence de la chair. Ainsi l'homme est aveugle et assis au milieu des ténèbres ; il ne voit point la lumière du ciel si la grâce, aidée de la justice, ne lui vient en aide contre sa concupiscence, si la science, accompagnée de la sagesse, ne dissipe son ignorance; et tout cela s'accomplit par Jésus-Christ , qui a été établi par Dieu pour être notre sagesse et notre justice, notre sanctification et notre rédemption (1). Etant la vertu et la sagesse même de Dieu , le Verbe incarné plein de grâce et de vérité, il a répandu sur nous la grâce et la vérité. Il nous a donné la grâce de la charité qui , partant d'un coeur pur , d'une bonne conscience et d'une foi sincère, reforme l'âme tout entière selon le triple aspect dont nous avons parlé. Il nous a enseigné la vérité selon les trois modes de la théologie. Par les symboles il nous a appris à bien user des choses sensibles; par la réalité, à faire de même pour les choses intellectuelles et par la mysticité, à nous porter aux choses placées au-dessus de nous-mêmes.
Celui donc qui veut s'élever à Dieu , doit, après avoir évité le péché , qui défigure sa nature, exercer les puissances dont nous venons de parler à acquérir
1 I Cor., 1.
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par la prière la grâce qui réforme , par une vie sainte la justice qui purifie, par la méditation la science qui illumine, et par la contemplation la sagesse qui rend parfait. Or, de même que nul n'arrive à la sagesse que par la grâce, la justice et la science, de même on n'arrive à la contemplation que par une méditation profonde , une vie pure et une oraison fervente. Et comme le redressement de la volonté et l'illumination véritable de la raison ont pour fondement la grâce, nous devons commencer par prier, ensuite vivre saintement, nous appliquer à considérer attentivement la vérité partout où elle s'offre à nos regards, et enfin nous efforcer de monter graduellement jusqu'à ce que nous arrivions à la montagne élevée, à la sainte Sion où le Dieu des dieux nous manifestera sa gloire (1).
Mais comme sur cette échelle de Jacob il faut monter avant de descendre, nous placerons le premier degré d'élévation au point le plus inférieur en offrant à notre contemplation ce monde sensible tout entier compte un miroir qui nous fera arriver au Dieu suprême qui l'a créé, et de la sorte nous serons de vrais Hébreux passant de l'Egypte à la terre promise à nos aïeux, de vrais chrétiens allant avec Jésus-Christ de ce monde à notre Père, de vrais amants de la sagesse qui nous appelle et nous dit : Venez à moi, vous tous qui me désirez, et soyez remplis des fruits que je porte. La grandeur et la beauté de la créature peuvent nous faire connaître et rendre sensible à nits veux son Créateur, car elle est toute brillante de sa
1 Ps. 83.
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puissance souveraine, de sa sagesse et de sa bonté (1). Et le sens de la chair l'annonce d'une triple manière au sens intérieur, car il aide à l'intellect qui examine par le raisonnement, croit par la foi, et contemple au moyen des lumières acquises. Or, par la contemplation il considère l'existence actuelle des choses, par la foi leur cours habituel, et par le raisonnement leur excellence admirable.
Et d'abord l'intellect contemplant ainsi les choses en elles-mêmes, y découvre le poids, le nombre et la mesure : le poids quant au lieu où elles inclinent, le nombre quant à la diversité qui les distingue, la mesure quant aux limites qui les circonscrivent. Par là il voit en elles le mode, la beauté et l'ordre, ainsi que la substance, la vertu et l'opération; et ainsi il peut s'élever, comme au moyen d'un indice qui le guide, à comprendre la puissance, la sagesse et la bonté sans limites du Créateur.
Ensuite l'intellect fixant sur le monde le regard de la foi, en considère l'origine, le cours et la fin : car par la foi nous croyons que les siècles ont été préparés pour recevoir la parole de vie (2) ; que les temps de la loi de nature, de la loi écrite et de la loi de grâce se sont succédé et accomplis dans un ordre parfait, et enfin que ce monde aura pour terme le jugement dernier; et ainsi nous découvrons dans la première de ces choses la puissance du principe suprême, dans la seconde sa providence, et dans la troisième sa justice.
Le raisonnement, poursuivant également ses
1 Eccl., 24. —
Sap., 13. — 2 Hebr., 11.
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recherches , reconnaît que certains êtres n'ont que l'existence , d'autres l'existence et la vie, et que d’autres enfin existent, vivent et discernent. Les premiers tiennent le rang le plus bas , les seconds le milieu , et les troisièmes le rang le plus élevé. Il voit ensuite que parmi ces êtres les uns sont corporels, et que d'autres ont en même temps un corps et un esprit,
d'où il conclut qu'il doit y en avoir de simplement spirituels , comme meilleurs et plus excellents que les deux premières espèces. Il découvre encore qu'il y a des êtres sujets au changement et à la corruption , comme tout ce qui est terrestre; que d'autres sont mobiles mais incorruptibles, comme les corps célestes ; d'où il comprend qu'il doit s'en trouver d'immuables et d'incorruptibles, comme ceux qui habitent au-dessus du ciel visible. C'est ainsi que les choses visibles nous conduisent à considérer la puissance , la sagesse et la bonté de Dieu ; à reconnaître qu'il a en lui-même l'être, la vie et l'intelligence, qu'il est simplement spirituel , incorruptible et immuable.
Or, cette considération s'étend aux sept conditions sous lesquelles les créatures peuvent être envisagées, et elle offre ainsi un témoignage sept fois répété de la puissance, de la sagesse et de la bonté de Dieu ; ces conditions sont l'origine, la grandeur, la multitude, la beauté, la plénitude, l'opération et l'ordre de toutes choses.
En effet, l'origine des choses, si on l'envisage dans l'oeuvre des six jours , au point de vue de la création , de la distinction et de l'ornement , nous annonce la
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puissance de Dieu qui a tout tiré du néant , sa sagesse qui a tout coordonné avec un enchaînement lumineux, et sa bonté qui a répandu sur tous ses dons les plus abondants.
La grandeur des choses , considérée selon la longueur, la largeur et la profondeur de leur substance; selon l'excellence de leur vertu, qui s'étend également en longueur, en largeur et en profondeur, comme dans la diffusion de la lumière; selon l'efficace de leur action intime, continuelle et répandue partout, comme on le voit dans l'action du feu ; cette grandeur, dis-je , nous manifeste clairement l'immensité de la puissance, de la sagesse et de la bonté du Dieu qui est un et trois en même temps, et qui existe en toutes ses créatures par sa puissance , sa présence et son essence sans être circonscrit par aucune d'elles.
La multitude des choses dans leur diversité générique, spéciale et individuelle, dans leur substance, leur forme et leur efficacité, qui dépasse toute appréciation humaine, montre également avec éclat l'immensité des trois attributs divins dont nous avons parlé.
La beauté des choses, examinée selon la variété de la lumière , des formes et des couleurs, dans les corps simples , dans les corps mixtes et dans les corps participant aux qualités des deux autres espèces, dans tous les corps, en un mot , comme les astres, les minéraux, les pierres précieuses et les métaux, les plantes et les animaux ; cette beauté, dis-je , proclame hautement ces mêmes attributs.
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La plénitude, selon que la matière est remplie de formes diverses pour se reproduire; ces formes pleines d'une vertu puissante d'action , cette vertu elle-même abondante en effets réels, tout cela nous donne les mêmes enseignements.
L'opération multiple des créatures, soit naturelle, soit artificielle, soit morale, nous découvre encore, dans sa variété si nombreuse, l'immensité de cette puissance, de cette sagesse et de cette bonté en qui tous les êtres trouvent la cause de leur existence, la raison qui les éclaire et la règle de leur vie.
L'ordre des choses, considéré au point de vue de leur durée , de leur situation, de leur influence , ou autrement dans ce qui les précède et ce qui les suit, dans ce qui est supérieur et ce qui est inférieur, dans ce qui est grand et ce qui est vil , nous montre hautement dans le livre de la création la souveraineté par excellence du premier principe quant à sa puissance infinie. L'ordre des lois divines , des préceptes et des jugements, nous fait voir dans le livre des Ecritures sa sagesse sans bornes; et l'ordre des sacrements , des grâces et des récompenses ,. dans le corps de l'Eglise , annonce sa bonté immense, et ainsi cet ordre nous conduit clairement , comme par la main , à celui qui est le premier entre tous , à celui qui est souverainement puissant, souverainement sage et souverainement parfait.
Celui qui n'est point illuminé par l'éclat si radieux des choses créées , est donc aveugle ; celui que leur voix puissante n'éveille pas est sourd; celui que tant
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d'oeuvres admirables n'inclinent pas à aimer Dieu est muet; celui qui, à des indices si lumineux, ne reconnaît pas ce principe suprême, est un insensé.
Ouvrez donc les yeux, prêtez l'oreille de votre âme, déliez vos lèvres, appliquez votre coeur, afin de voir Dieu en toutes ses créatures, de l'entendre , de le louer, de l'aimer, de lui rendre vos hommages , de proclamer sa grandeur et de l'honorer, si vous ne voulez pas que l'univers s'élève contre vous. Car le monde entier combattra contre les insensés qui n'auront pas agi de la sorte , tandis qu'il sera une source de gloire pour le sage, pour celui qui peut s'écrier avec le prophète : Seigneur, la vue de vos créatures m'a rempli d'allégresse, et je ferai éclater ma joie en louant les ouvrages de vos mains. Que vos oeuvres sont grandes et admirables, Seigneur, vous avez fait toutes choses avec une sagesse souveraine. La terre est toute remplie des biens dont vous la comblez (1).
CHAPITRE II.De la contemplation de Dieu dans les traces de sa présence imprimées en ce monde sensible.
Mais ce n'est point assez de contempler Dieu dans le miroir des choses créées comme en autant de vestiges de son action divine , il faut encore le considérer en tant qu'il est en ces mêmes choses par son essence,