Œuvres spirituelles (page 39)
3 Lib. De cant.
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« Ce n'est pas se tromper de dire que Pierre était élevé bien au-dessus de l'homme , car il était loin de lui-même et il s'en alla bien au-dessus. D'ailleurs, s'il en était autrement , il n'y aurait point de motif d'avancer qu'il revint à soi. »
En troisième lieu , l'esprit de l'homme se trouve quelquefois tellement séparé de soi-même que l'esprit est alors sans l'esprit. Ainsi nous lisons au livre des Rois (1), que la reine de Saba voyant la maison que Salomon avait bâtie, ses palais et autres merveilles, n'avait plus son esprit en elle-même. Ce que Richard nous explique ainsi (2) : « N'a-t-on pas raison d'avancer que l'esprit ne se possède plus lui-même quand il commence à défaillir totalement au-dedans de soi , et à passer de son état propre en un certain état surhumain et vraiment au-dessus de tout ce qui tient à ce monde, de tout ce qui rappelle l'homme; lorsque, dis-je , par une transfiguration admirable, cet esprit se voit transporté de ce qui est humain à ce qui est divin , de telle sorte que lui-même n'est déjà plus lui-même, au moins pendant le temps on il s'attache plus profondément à Dieu? En effet, celui qui demeure attaché au Seigneur est un même esprit avec lui , et c'est alors qu'il pénètre dans le secret le plus intime de la Divinité, en s'écriant avec le Prophète: Mon âme est tombée en défaillance à la vue de votre salut (3). »
1 III Reg., 10. — 2 De cont., c. 12 . — 3 Ps. 118.
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CHAPITRE IV. Sur quels pieds notre esprit doit s'appuyer pour entrer en cette demeure intérieure.
Nous avons à voir, en quatrième lieu, sur quels pieds doit s'appuyer notre esprit pour entrer en cette demeure intérieure, secrète et éternelle. Or, nous devons savoir, comme le dit un auteur, que les pieds de notre esprit sont l'intelligence et la volonté , et que , s'aidant de leur secours , l'âme dévote marche fréquemment par les sentiers de l'éternité. La raison en est que, par ces deux facultés, notre esprit s'étend vers les choses éternelles et qu'il les embrasse en quelque sorte. Ainsi Hugues de Saint-Victor dit : « C'est tendre à Dieu , c'est l'atteindre que de le chercher en tout temps par ses désirs, de le trouver par la pensée , et de le toucher en le goûtant. » — « Les esprits célestes et les esprits raisonnables, dit encore le même auteur, arrivent à ce qu'il y a de plus secret en lui par la connaissance et par l'amour, et ils s'en approchent d'autant plus qu'ils occupent une place plus excellente auprès de ce Dieu qui est la demeure intérieure de notre esprit, comme il a été dit plus haut (1). »
Mais faisons attention que les pieds de l'esprit doivent être purs et sans tache, car rien de souillé
1 Lib., I, de Arc. Noé, c. 4 . — Sup. 7, Ang.
hier., lib. 7.
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n'entrera en la demeure du Seigneur Jésus; et que venant quelquefois à toucher la terre au moyen de la sensualité, ils ont souvent besoin , pour que la poussière ne s'y attache pas, d'être lavés et purifiés, selon cette parole du Seigneur : « Celui qui est pur n'a besoin que de se laver les pieds (1), » car il n'y a que le péché mortel qui demande qu'on se lave aussi la tête. La raison en est que, la tête de notre esprit étant l'intelligence, elle se trouve immédiatement unie à Dieu dans les hommes saints , comme l'enseigne saint Augustin, et ainsi elle n'a pas besoin d'être lavée. Les mains non plus n'éprouvent pas un semblable besoin , car leurs oeuvres sont pures à cause de la pureté de la tête, qui les dirige vers Dieu. Il n'y a donc que les pieds qu'il faille laver; et la raison, selon saint Augustin et Origène, c'est qu'il est impossible que de temps à autre l'homme ne pèche véniellement , et qu'il ne sente en lui quelque désordre provenant de la sensualité, par sa vie continuelle sur cette terre. D'où il suit que la volonté contracte quelque tache dont elle est souillée , et par là l'intelligence quelque rouille qui répand en elle l'obscurité (2). « Pour moi , dit Origène , je crois impossible que les extrémités de l'âme et ce qui est le plus faible en elle n'éprouvent point quelque souillure, quelque parfait que l'on soit au jugement des hommes; et ainsi, ce sont les disciples du Seigneur les plus chers qui n'ont besoin que de se laver les pieds. » Mais ces pieds une fois bien lavés , l'Epouse a craint de les
1 Joan., 13. — 2 Aug., tract. 56 in Joan.
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souiller de nouveau quand elle a dit : J’ai lavé mes pieds (1); ou autrement : J'ai purifié mes pensées par lesquelles j'avais coutume de toucher quelquefois la terre, je les ai purifiées par les larmes secrètes de la componction, afin d'être digue d'entrer dans la céleste patrie. Comment donc pourrai-je les salir de nouveau? « Comment , explique l'abbé de Verceil, les salirai-je de nouveau par les ombres et les fantômes des choses terrestres, alors qu'en ces lieux les opérations et les images intellectuelles sont regardées comme des taches et des empêchements
dans un exercice si élevé au-dessus de l'intelligence? »
Il faut, en second lieu, savoir qu'il se rencontre, en ces sentiers de l'éternité, des obstacles nombreux et divers qui entravent notre esprit et retardent son entrée en la demeure intérieure. C'est pourquoi il ne suffit pas que nos pieds soient exempts de toute souillure, mais il est encore nécessaire qu'ils soient exercés à la marche et doués d'une grande agilité. C'est ce qui fait dire à saint Denis : « Que les pieds, dans l'Ecriture, signifient une puissance active, subtilement pénétrante et agile, c'est-à-dire portée en tout temps aux choses divines. Aussi la théologie a-t-elle représenté revêtus d'ailes les pieds des intelligences célestes, images d'une agilité qui les ramène vers leur centre , les porte avec force vers ce qui est surnaturel et les sépare de tout ce qui est terrestre (2). » Le Prophète-roi avait cette prompte
2 Ang. Hier., 15.
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agilité des pieds, lorsqu'il disait : « C'est le Seigneur qui a rendu mes pieds parfaits comme ceux des cerfs (1). Ce que saint Grégoire développe en ces termes : « Le cerf monte au sommet des montagnes; il traverse tout ce qui s'offre d'âpre et de difficile à son passage , et jusqu'à ce qu'il soit arrivé au lieu le plus élevé, il ne court pas seulement, mais encore il bondit. Ainsi en est-il des âmes des élus : elles dédaignent tout ce qui s'oppose à leur passage, et le franchissent par le saut de la contemplation, jusqu'à ce qu'elles aient atteint les hauteurs célestes (2).»
Il faut remarquer, en troisième lieu , que ce n'est point assez que les pieds de notre esprit soient agiles à courir, il est nécessaire encore qu'ils soient, par l'amour, aptes à pénétrer ce qui se présente , afin que
nous puissions , sans être arrêtés, traverser toutes choses, en nous écriant avec le Prophète : « Je passerai en mon Dieu à travers la muraille (3). » — « La muraille, dit saint Grégoire, est tout ce qui s'oppose à notre marche lorsque nous nous avançons vers notre Bien-Aimé. Nous passons à travers lorsque, embrasés de l'amour de la divine patrie, nous foulons aux pieds tous les objets terrestres (4). » — Aller à Dieu, dit saint Augustin c'est pour nous une chose d'autant meilleure que nous nous portons avec plus d'ardeur à celui dont rien n'égale l'excellence. Nous y allons non en marchant , mais en aimant; et ce Dieu vers qui nous nous acheminons,
1 Ps. 17. — 2 Mor., lib. 26, c. 1. — 3 Ps. 17. — 4 Ubi supr. — 5. Epist. 52.
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nous l'avons d'autant plus présent que l'amour dont nous brûlons pour lui est plus pur. » Ces pieds et cette marche ne sont donc pas corporels , mais spirituels. « Dieu, dit saint Grégoire, nous ordonne d'aller à lui non en nous aidant des pieds de notre corps, mais par le progrès de l'amour et de l'esprit ; et c'est en ce sens que la vérité a dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine (1).» — Votre chemin , ajoute saint Augustin, c'est votre volonté. Si vous aimez , vous montez; si vous êtes
insouciant en ce point , vous descendez ; vous marchez vers le ciel tout en demeurant sur la terre si vous aimez Dieu (2). » Ainsi l'on voit maintenant ce que l'on entend par les pieds de l'esprit.
CHAPITRE V. En quel sens il est dit que notre esprit habite de diverses manières en cette demeure.
Nous avons à examiner ici en quel sens on doit dire que notre esprit réside de plusieurs manières en cette demeure intérieure. L'Apôtre a écrit qu'en Jésus sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu (3). Il s'ensuit qu'il n'est donné à personne de connaître et de raconter la grandeur et la multitude des richesses et des délices enfermées en cet intérieur , si ce n'est à celui qui, illuminé par la
1
Mor. 25, c. 4. — 2 In ps. 75. — 3 Cols., 2.
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foi et embrasé par l'amour , a coutume d'y résider et s'en est instruit par l'expérience. C'est pourquoi saint Bernard nous dit : « Si par hasard il arrive à certains moments que quelqu'un d'entre vous soit ravi et caché de telle sorte en cet intérieur , en ce sanctuaire de Dieu , qu'il n'y soit inquiété ni troublé par la faiblesse des sens, par des soins poignants, par le remords qui ronge et par le torrent plus difficile à contenir des vaines images corporelles, celui-là, revenu à nous, pourra se glorifier et dire : « Le roi m'a introduit dans le secret de sa demeure. » Et au même endroit il s'écrie comme hors de lui-même : « O lieu du repos véritable ! c'est avec raison qu'on l'appelle une demeure intérieure, puisque Dieu s'y montre à nous sans être ému par la colère, sans être distrait par des soins divers , et qu'on y contemple sa volonté toujours bonne, bienfaisante et parfaite. Cette vue n'a rien qui effraie; au contraire, elle fait naître le calme; elle n'excite point une curiosité inquiète, mais elle l'apaise; elle ne fatigue point les sens , elle les repose. C'est véritablement en ce lieu que le Dieu de quiétude goûte le repos ; c'est là qu'habite le Dieu de la paix , qui répand le calme sur toutes choses; et le contempler en son repos, c'est se reposer soi-même (1). »
Ceux qui pénètrent jusqu'à l'endroit le plus reculé de cette demeure, et habitent dans le secret de ce trésor par une foi véritable et une charité ardente,
1 Serm. 23, in Cant.
222
ceux-là sont grands; car ils écoutent de grandes choses, ils perçoivent de grandes choses , ils sont introduits dans la plénitude des biens éternels et divins cachés en ce lieu. C'est ce qui fait que le même saint Bernard nous dit : « Ceux-là sont trouvés dignes d'entrer en toute la plénitude de Dieu , qui sont grands en foi et en amour ; et il n'est rien dans les trésors de la sagesse dont le Seigneur, le Dieu de toute science, veuille priver ceux qu'il voit pleins d'ardeur pour la vérité, et étrangers à ce qui est vanité.... Le grand Epoux ira à la rencontre d'esprits doués d'une telle sagesse; il aimera à faire pour eux de grandes choses : il les illuminera de sa lumière et de sa vérité; il les conduira et les dirigera vers la montagne sainte , vers ses tabernacles. Ils verront le Roi dans sa splendeur, et il les précédera aux lieux les plus riants du désert , aux lieux couverts des fleurs de la rose ; il les conduira aux lis des vallées, à la brillante verdure de ses jardins, aux frais ruisseaux de ses fontaines , aux délices de ses
celliers, à l'odeur de ses aromates, et enfin aux secrets de sa demeure. Voilà les trésors de la sagesse et de la science de Dieu cachés en l'Epoux , les pâturages de vie préparés pour la nourriture des âmes saintes (1).» Ainsi parle saint Bernard.
Mais si l'esprit de l'homme , séparé du corps et de l'âme, est introduit seul et reçu dans ce séjour intérieur de lumière , c'est à lui , sans aucun doute, qu'il appartient de nous raconter, au retour de ces régions
1 Serm. 31, in Cant.
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lumineuses, de quelles richesses il a été comblé , quelles paroles il a entendues, quelles délices il a goûtées, si cependant il est en son pouvoir de nous en faire le récit; car saint Grégoire nous dit que souvent l'esprit de celui qui aime est rempli avec tant d'abondance du don de la contemplation, qu'il lui est donné de voir ce qu'il est impuissant à raconter (1). Mais au moins , s'il ne peut nous redire ce qu'il a vu, comme un autre Moïse, en sortant de la société de Dieu pour revenir à son âme et à son corps, il rapportera quelque signe qui nous fera connaître qu'il a habité une région de lumière. « Lorsque nous sortons de ce secret divin de la contemplation intérieure , dit Hugues de Saint-Victor, que pouvons-nous en rapporter , Si ce n'est la lumière? Nous venons du séjour de la lumière , c'est donc la lumière que nous devons posséder. En effet, nous sommes allés en ce séjour pour dissiper nos ténèbres; il est convenable, il est nécessaire que nous ayons fait provision de lumière. Et qui pourrait connaître en quel lieu nous avons dirigé nos pas, si nous ne revenions illuminés? Si donc nous avons contemplé la puissance du Père, rapportons la lumière de la crainte divine; si nous avons vu la sagesse du Fils , rapportons la lumière de la vérité; si nous avons admiré la clémence de l'Esprit-Saint, rapportons la lumière de l'amour. Que la puissance excite la crainte en ceux qui sont languissants; que la sagesse illumine ceux que les
1 Lib. 15 , mor., c. 17.
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ténèbres de l'ignorance ont aveuglés , et que la clémence embrase des ardeurs de la charité ceux qui sont glacés (1). »
CHAPITRE VI. Comment notre esprit s'établit et se maintient
en cette demeure.
Il nous faut, en sixième lieu, considérer comment notre esprit, une fois introduit en cette demeure intérieure et éternelle , s'y établit et s'y maintient de telle façon qu'il en sort au commandement du Roi , et y rentre ensuite, soit pour marcher sur les traces de son humanité, soit pour contempler sa divinité. Or, nous devons savoir que notre esprit pénètre et s'établit en cet intérieur secret par une foi véritable , et qu'il s'y conserve par la sainte charité. Saint Denis nous dit sur ce point : « La foi divine a pour objet la vérité réellement existante et infaillible. Elle établit celui qui croit dans une position stable; elle le place dans la vérité. Elle affermit en lui la vérité en formant entre elle et lui un lien étroit et solide. Ainsi , au
rapport de l'Ecriture , rien ne séparera de la joie qui est basée sur la foi véritable celui qui croît en la vérité, et il trouvera en elle la persévérance d'une union immuable et continuelle… En effet, celui qui est uni à la vérité, comprend parfaitement,
1 Lib. de trib. Dioet.
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en vertu de cette union , ce qu'il sent réellement exister en lui - même. Beaucoup le reprennent comme un homme dont l'esprit s'égare et se laisse emporter à tout excès ; mais , pour lui , il sait qu'il n'y a en son âme aucun égarement, comme ceux-là mêmes qui se trompent lui en font le reproche, et que par la pure vérité qui est toujours la même et se conduit toujours d'une manière uniforme, il est délivré de l'instabilité et des variations de l'erreur (1). » Vous voyez, par ces paroles, comment la foi place et établit notre esprit en cette demeure intérieure qui n'est autre que Jésus. C'est pour cela qu'Isaïe a dit : Si vous ne croyez pas, vous ne persévérerez point (2), en Dieu assurément. Et Eusèbe sur ce passage de saint Luc : Où est votre trésor, là, aussi sera votre coeur (3), s'exprime ainsi : « Celui qui appliquera ses pensées aux choses célestes, y sera présent en esprit , en sorte qu'il semblera ne tenir à la terre que par son corps , tandis que son âme résidera déjà dans les demeures éternelles. »
Pour ce qui est de la persévérance de la charité, ou autrement de la manière dont notre esprit peut se conserver en l'intérieur du Seigneur Jésus, remarquons ce que dit saint Jean : Dieu est charité, et celui qui demeure en la charité demeure en Dieu (4). Ainsi, tant que notre esprit persévère en la charité, il demeure en Dieu, ou autrement dans l'intérieur de Jésus. Mais, aidé du secours d'en haut, cet esprit peut se maintenir éternellement en la charité; il peut
4 I Joan., 4.
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donc par là même résider éternellement en Dieu. En effet, saint Paul nous montre comment cette habitation en Dieu peut durer toujours, comment cette persévérance en la charité peut être inaltérable, quand il s'écrie : Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ (1)? C'est comme s'il voulait dire, selon qu'il s'en exprime par la suite : Non, personne, non , aucune créature n'opérera cette séparation. Ainsi , rien au monde ne saurait nous faire sortir de ce divin intérieur; et Dieu non plus ne veut pas nous en rejeter , comme il le dit lui-même en saint Jean, tant qu'il nous verra revêtus de la charité (2). Il n'y a que nous-mêmes qui puissions , par le péché mortel , nous en éloigner, non par une distance de lieux , puisque Dieu est partout, mais par une distance de dissemblance ; car saint Augustin dit : « Ce n'est point en parcourant une grande étendue de lieux, c'est par la ressemblance qu'on s'approche du Seigneur; et c'est par la dissemblance qu'on s'en éloigne. »
Maintenant, qu'aucune créature ne puisse nous séparer de la charité de Dieu qui nous est donnée en Jésus-Christ , le même apôtre nous l'enseigne en ces paroles : Je suis assuré que la mort même, dont les créatures nous menacent, ne me séparera point de la charité de Dieu. Et saint Augustin, dans son livre des Moeurs de l'Eglise, en assigne la raison. « Notre corps, dit-il, peut mourir, il est vrai; mais ce qui en nous aime Dieu, notre aine, ne saurait mourir qu'en cessant de l'aimer. Sa mort à elle, c'est de ne point
1 Rom., 8. — 2 Joan., 6.
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aimer Dieu ; ce qui a lieu lorsque , dans notre amour , nous lui préférons quelque autre chose. » Saint Ambroise donne une autre raison de cette impuissance de la mort : « C'est qu'elle est pour les saints une occasion d'aller à la récompense promise, et comme une porte qui les fait pénétrer jusqu'à elle. » Ainsi la mort ne saurait nous séparer de la charité de Jésus-Christ ; elle ne peut donc nous éloigner de lui.
Ni la vie non plus, dit l'Apôtre , ne peut nous séparer de la charité par les promesses qu'elle nous fait. Saint Augustin nous en donne encore la raison dans le même livre que nous venons de citer : « C'est que Dieu, dit-il , est la source de la vie. De même donc qu'on ne sépare personne d'une source d'eau en lui promettant de l'eau , de même rien ne saurait nous séparer de la source de vie en nous promettant la vie. C'est pourquoi le Seigneur nous dit : « Celui qui croit en moi aura la vie éternelle (1). »
« Ni les Anges , ni les Principautés, ni les Vertus, dit en troisième lieu l'Apôtre, c'est-à-dire ni les anges d'un rang inférieur, moyen ou supérieur, ne pourront nous séparer de la charité de Dieu. » Et la raison, selon saint Augustin, c'est que les Anges, lorsque nous nous attachons à Dieu , ne surpassent point notre esprit en puissance; ou plutôt, un esprit uni à son Dieu est supérieur au monde entier. Mais alors comment donc nous sépareraient-ils de la charité de
1 Joan., 3.
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Jésus-Christ , à laquelle même ils nous excitent comment nous éloigneraient-ils de lui?
« Ni les choses présentes, ajoute l'Apôtre, c'est-à-dire ni les afflictions de cette vie, ne nous sépareront pas de Dieu. En effet, elles se font sentir d'autant plus faiblement que l'union qu'elles s'efforcent de rompre est plus étroite. « La charité supporte tout , et elle est la vie de ceux qui sont sous les coups de la mort, dit saint Augustin. Loin de nous séparer, elle ne fait que nous unir davantage. »
Ni les choses futures, continue l'Apôtre, et par là il entend la promesse de ces choses , ne nous sépareront pas de la charité. Tout ce qu'il y a de bon dans l'avenir , dit saint Augustin , Dieu nous le promet avec certitude. D'un autre côté, rien n'est meilleur que Dieu , qui fait jouir dès cette vie de sa présence ceux qui s'attachent à lui parfaitement. Aucune de ces choses ne saurait donc nous séparer de la charité de Dieu , ni nous faire sortir de sa demeure.
Ni la force, dit en dernier lieu l'Apôtre , c'est-à-dire ni la violence, quelle qu'elle soit , ni la hauteur, c'est-à-dire la prospérité , ni la profondeur, c'est-à-dire l'adversité, ni aucune autre créature ne nous sépareront de la charité de Jésus-Christ. Et il en indique la raison dans le même chapitre : « C'est que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu. » Il n'y a donc, dans le Seigneur, de séparation qu'autant que nous le voulons bien. Ainsi , par la charité qui peut tout, selon l'Apôtre (1), qui souffre tout, qui
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ne s'éteint jamais ; par cette charité, dis-je , on peut. demeurer sans interruption en cet intérieur où se trouve la source de la vie, où est la charité, surtout lorsque cette vertu incline nos affections vers Dieu , comme vers leur propre centre , lorsqu'elle nous incorpore à lui , et établit entre lui et nous un accord parfait de volonté ; toutes choses qui consomment par-dessus tout et entretiennent la félicité et le contentement de ceux qui aiment. C'est pour cela que le Seigneur a dit : « Je ne rejetterai point celui qui vient à moi (1). » Ce que saint Augustin développe ainsi : « Allons à Dieu , entrons en Dieu, et incorporons-nous à lui non pour faire notre volonté , mais la sienne , et il ne nous rejettera pas dehors, c'est-à-dire dans l'exil des ténèbres éternelles. Et alors, soit que nous entrions, soit que nous sortions, nous trouverons des pâturages qui nourriront en nous la charité qui nous conserve en Jésus-Christ ; car celui qui demeure en la charité, demeure en Dieu (2). »
1 Joan., 6. — 2 Joan., 4.
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CHAPITRE VII. Quels sont les chemins qui conduisent et font pénétrer en cette demeure, et combien il y en a.
Nous avons vu jusqu'à présent quelle est cette demeure intérieure , secrète et éternelle qui est en Jésus-Christ; comment en cette demeure on distingue divers compartiments, et comment l'homme y est admis. Après avoir dit ce qu'on entend par l'esprit de l'homme, nous avons examiné sur quels pieds devait s'appuyer cet esprit pour atteindre un tel séjour, en quelles façons diverses il y entrait, s'y établissait et s'y maintenait. Nous allons donc à présent considérer quels sont les chemins que l'esprit de l'homme doit parcourir pour arriver à cette demeure bienheureuse , et combien nous en pouvons compter.
Remarquons donc qu'il y a deux points entre lesquels l'esprit humain se trouve placé , et vers lesquels il est en sa puissance de se mouvoir et de marcher : Dieu qui est en haut, et le monde qui est en bas. Or, Dieu existe immuable dans la persévérance de son éternité, et il est le seul qui ait l'éternité pour mesure. La raison , c'est que , selon Boëce (1), l'éternité est la possession parfaite et entièrement simultanée d'une vie interminable, possession qui ne saurait convenir
1 Lib., 5, de Const. Phil.
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qu'à Dieu seul , et non à aucune créature, comme le comprendra quiconque examinera attentivement cette définition. Le monde, au contraire, entraîné par une course toujours changeante, est sans cesse soumis à l'instabilité, et ainsi sa mesure, c'est le temps, car c'est lui qui mesure l'action des choses qui changent et se succèdent; et c'est pour cela que ces choses s'appellent temporelles. Quant à l'esprit de l'homme, il a été placé comme dans un milieu ; mais le milieu doit participer à la nature des extrêmes par les rapports qu'il a avec eux; et ainsi il faut que notre esprit se rapproche d'un côté de ce qui est éternel , et de l'autre de ce qui est temporel. Or, il se rapproche des choses éternelles, en ce qu'il est, selon sa substance, entièrement stable pour toujours et qu'il existe pour l'éternité. Sous ce point de vue, le temps, qui passe, ne saurait être sa mesure, car ce qui est corruptible seulement est soumis au temps. L'éternité ne l'est pas non plus, puisqu'elle ne convient qu'à Dieu. Il y a donc pour lui une mesure moyenne que nous appellerons durée, et qui est une participation de l'éternité. Ce qui fait dire à saint Denis : que la durée est à la fois une vie paisible, entière et simultanée (1). Saint Jean Damascène nous enseigne également que la durée n'est pas le temps, ni une partie du temps, mais qu'elle se lie à. l'éternité en persévérant (2). C'est aussi la doctrine de saint Augustin (3). C'est pour cela qu'il est dit au livre De l'esprit et de
1 De div. nom., c. 5 et 10. — 2 Dam., lib. 2, de fid. ort., c. 1 . — 3 Lib. 12, Confess., c. 11.
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l'âme : « L'esprit humain, par une certaine excellence de sa condition, domine cette mutabilité qui est le partage de la terre, et il est comme créé pour l'horizon de l'éternité. Ainsi , bien qu'il ne parvienne pas à cette immutabilité qui est le privilège de Dieu, cependant il atteint à la durée dont les anges sont en possession. »
Notre esprit touche ensuite aux choses temporelles en ce que, selon certaines de ses opérations, il est sujet au changement et soumis par elles à une succession. C'est pourquoi il est dit dans le livre que nous venons de citer : « Si notre esprit se mêle par la cupidité aux choses passagères de ce monde , aussitôt il est emporté en des distractions ou en des sentiers innombrables, il est dissipé et comme divisé d'avec lui-même ; et ainsi , quant à ces opérations, il devient temporel, et le temps est sa mesure. »
Hugues de Saint-Victor s'exprime de la sorte sur cette instabilité et cette mutabilité : « Lorsque notre coeur ou notre esprit commence à se répandre en désirs , il est comme divisé en autant de parties qu'il y a d'objets qui l'attirent. De là pour lui un mouvement sans stabilité , un travail sans repos , une course sans terme, de sorte que cet esprit ne cesse d'être agité que lorsqu'il s'est fixé entièrement là où il voit que rien ne manquera à ses désirs, là où il peut croire et être assuré que ce qu'il aime demeurera éternellement (1). » Ainsi parle
1 Lib. I de Arc. Mor. in prolog
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ce docteur, et de ses paroles on conclut qu'il est nécessaire que l'esprit de l'homme ait quelques opérations en rapport avec sa substance et permanentes comme elle, bien que l'une succède à l'autre. Ce sont les opérations intrinsèques de l'intelligence et de la volonté , surtout quand elles sont liées à ce qui est éternel. Ces opérations , l'esprit humain pourrait les accomplir alors même que le ciel seul existerait , ou autrement qu'il n'y aurait point de temps, ainsi que l'enseigne saint Augustin (1), et en cela rien d'étonnant, puisque ce même esprit , bien qu'existant en un corps soumis au temps, est cependant placé au-dessus du temps. « L'esprit de l'homme, dit saint Grégoire, est élevé et emporté au-delà des limites du temps , alors même que par la chair il est tenu sous la puissance du temps. » — Si l'esprit humain , dit aussi un auteur déjà cité (2), se dégage de cette dissipation qui l'enchaîne à la terre; si,
abandonnant ces objets qui sont au-dessous de lui, il se recueille peu à peu en lui-même et apprend à vivre intérieurement, alors il sera d'autant plus un qu'il s'élèvera plus haut par son désir et son intelligence , jusqu'à ce qu'enfin il devienne entièrement immuable, et parvienne à cette véritable et unique immutabilité qui est en Dieu , pour s'y reposer à jamais sans ombre d'aucun changement. C'est alors qu'il sera réellement établi dans l'intérieur du Seigneur. » Ainsi nous voyons, par ces
paroles, que si d'un côté notre esprit, appesanti par
1 Lib. 12. Conf., c. 11. — 2 Anct, de spir. et an.
234
l'amour désordonné des objets terrestres , descend de ce qui est éternel , par des sentiers d'iniquité , vers ce qui est temporel , il monte de l'autre, allégé par l'amour bien réglé des biens célestes, en suivant les sentiers dune droite équité, vers ce qui est éternel. Et de même qu'il y a sept chemins tortueux qui le dirigent vers la terre , ainsi il y a sept chemins droits qui le conduisent vers les cieux et qu'on appelle, pour cette raison , chemins de l'éternité.
Les chemins de l'éternité qui conduisent à la demeure intérieure, secrète et éternelle du Seigneur sont donc :
Une intention droite dirigée vers les biens célestes, Une méditation empressée et diligente,
Une contemplation vive ,
Un amour ardent,
Une révélation intime ,
Un avant-goût fondé sur l'expérience,
Enfin une opération déiforme dans la recherche de ces mêmes biens.
Le Seigneur invite amoureusement notre esprit à parcourir ces sept chemins de l'éternité en nous montrant et nous promettant un secours propre à aider notre marelle en chacun d'eux. Que l'âme fasse donc: bien attention à cette invitation. Il n'y a rien, dit l'abbé de Verceil, qui excite plus efficacement l'épouse à s'avancer sans jamais s'arrêter, que de pouvoir suivre les traces de Dieu et d'être invitée par lui à agir de la sorte. C'est par cet exercice non interrompu que les esprits célestes s'élancent toujours en avant
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d’une manière uniforme , et ne cessent point de marcher à la suite de l'Époux. Toute la course de l'amour se renferme dans cette invitation assidue et continuelle , comme nous le voyons au livre des Cantiques, où il est dit : « Levez-vous; hâtez-vous, ma bien-aimée, ma colombe, mon unique beauté, et venez (1). Vous êtes bien-aimée, parce que vous aimez et que je vous aime, car je chéris ceux qui m'aiment (2). Vous êtes ma colombe, parce que votre esprit a rejeté toute duplicité, selon qu'il est écrit : Soyez simples comme des colombes (3). Vous êtes toute belle, parce que vous avez été faite à l'image et à la ressemblance de Dieu'. Levez-vous donc du milieu des choses terrestres pour tendre aux biens éternels ; hâtez-vous par une recherche active de ces biens , et venez afin d'entrer en mon éternité.
L'Epoux donne une raison de cette invitation. « Levez-vous , dit-il, hâtez-vous, ma bien-aimée, et venez, car la saison est favorable; l'hiver du péché est passé , cet hiver qui glace tout et ferme les chemins aux voyageurs. Le moment si désiré pour se mettre en marche est arrivé , les pluies se sont dissipées et ont entièrement cessé; les sollicitudes qui distraient et rendent la route pénible se sont évanouies. Maintenant le long du chemin tout est plein de charmes, car les fleurs se sont montrées en notre terre; le printemps nous a donné ses jours depuis que le soleil divin a réjoui de sa présence la terre de notre chair. Le poids
1 Cant., 2 — 2 Prov., 8. — 3 Mat., 10. — 4 Gen., 1.
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qui chargeait le voyageur, s'est allégé, et sa course est devenue plus facile, car le temps de la taille est arrivé et notre esprit n'est plus appesanti par des soins vains et superflus. L'incertitude sur le chemin à parcourir a disparu , car la voix de la tourterelle s'est fait entendre en notre terre, la voix du Verbe incarné qui nous enseigne toute vérité. Les provisions abondent pour le voyage , car le figuier nous a offert ses fruits; le Père, la source de toute douceur, nous a donné son Fils, le pain de toute suavité; il nous a donné son Esprit-Saint, le breuvage d'une ivresse pleine de sobriété. Nous pouvons respirer les parfums les plus délicieux, car les vignes sont en fleurs et elles répandent leur agréable odeur. Toutes les puissances de l'âme sont devenues fécondes , et elles ont embaumé les airs de leur bonne renommée et de la douceur de leurs oeuvres; elles sont la bonne odeur de Jésus-Christ. Levez-vous donc, hâtez-vous , ma bien-aimée , et venez. »
Origène s'écrie aussi de son côté : « Qui donc refusera de se lever? qui ne se hâtera? qui n'accourra en ce lieu où se trouvent réunis tant d'avantages glorieux? » Chacun de ces secours sera accordé à tous ceux qui voudront s'engager en ce voyage , comme nous le verrons plus bas ; et si ces chemins ont été dérobés à la vue des prudents et des sages de ce monde , ils ont été montrés aux petits et aux humbles. « Les collines du monde, dit Habacuc , désignant ainsi les sages de la terre , les collines du
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monde se sont courbées devant les sentiers de l'éternité de Dieu (1), » c'est-à-dire que ces sages se sont égarés loin des voies droites du Maître éternel. Eu effet, ceux qui abandonnent le sentier de la justice s'éloignent d'autant plus du terme véritable, qu'ils s'avancent davantage dans le chemin de l'erreur; et plus les sages du monde se séparent de la vérité éternelle, plus ils deviennent insensés et s'évanouissent dans leurs pensées terrestres, en sorte qu'ils peuvent s'appliquer ces paroles de la sagesse : « Le soleil de l'intelligence ne s'est point levé sur nous. Nous nous sommes lassés dans la voie de l'iniquité , et nous avons ignoré la voie du Seigneur (2). »
Or, puisque, selon saint Augustin, notre esprit, ayant été formé à l'image et à la ressemblance de Dieu , est devenu par là capable de son éternité, et qu'il peut dès cette vie y participer en quelque manière, dès-lors qu'il est, selon sa substance et quelques-unes de ses opérations intrinsèques, au-dessus du temps; que cet esprit, contrit et humilié, élève donc sa voix vers le Dieu qui l'invite avec tant d'amour à se diriger par les sentiers de son éternité vers sa demeure intérieure, secrète et éternelle; qu'il élève sa voix et s'écrie, plein de joie et de sécurité, avec le Psalmiste : « Conduisez-moi, Seigneur, dans la voie éternelle (3). »
1 Hab., 3. — 2 Sap., 5. — 3 Ps. 138.
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LIVRE II. DES CHEMINS PAR LESQUELS ON S'APPROCHE DE LA DEMEURE INTÉRIEURE, SECRÈTE ET ÉTERNELLE, QUI EST EN JÉSUS-CHRIST.
Du premier chemin de l'éternité.
Le premier chemin de l'éternité, c'est , avons-nous dit, une intention droite dirigée vers les biens éternels. Que l'esprit de l'homme allégé de tout fardeau , excité et rendu agile à parcourir cette voie par le désir de ces biens , se mette donc en marelle en portant ses efforts vers ce qui est' éternel , en ne considérant que ce qui est éternel , en ne commençant que par ce qui est éternel, en ne persévérant qu'en ce qui est éternel, en n'ayant pour but que ce qui est éternel ; car c'est là le seul bien excellent , le seul bien nécessaire, la fin qui pacifie et consomme la multitude de nos désirs en un seul objet , en celui qui ne nous sera point ravi , comme il est dit en saint Luc (1). Mais , parce que l'on ne saurait s'avancer sûrement si l'on ignore les sentiers que l'on doit parcourir, nous allons considérer successivement six points qui nous aideront à connaître la voie présente, qui est une intention droite et sincère dirigée vers les biens éternels.
1 Luc.,
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Nous examinerons donc :
1° Quelle est la nécessité de cette voie, et pourquoi on la niet en avant de toutes Ies autres;
2° Ce qu'on entend par intention , et quelle puissance de l'âme lui donne naissance;
3° Comment notre intention se rectifie et devient conforme à celle de Dieu et éternelle ;
4° A quels signes on connaît que l'intention est droite, simple et parfaite;
5° Comment , par une intention droite, l'esprit humain arrive et pénètre en la demeure intérieure et éternelle du Seigneur Jésus ;
6° Comment l'esprit humain est invité avec douceur et amour par Jésus-Christ à s'avancer par ce chemin en sa demeure intérieure.
CHAPITRE PREMIER. Quelle est la nécessité de ce chemin, et
pourquoi on le place avant les autres.
Nous avons donc à voir, en premier lieu , quelle est la nécessité d'une intention droite dirigée vers les biens éternels, et pourquoi elle précède les autres chemins de l'éternité. Or, il nous faut remarquer que l'intention fixe avant tout nos regards sur la fin de notre action et de notre voyage; car, selon saint Grégoire (1), l'intention avant d'être réduite en oeuvre,
1 Lib. 28, Mor., c. 6.
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contemple ce qu'elle veut faire. « L'intention, dit encore le même saint , étant la directrice de nos actions , chacune d'elles la suit et lui obéit comme à un surveillant attentif. » De plus, l'intention est à nos oeuvres comme un fondement dont tout le reste dépend. « De même, ajoute ce docteur, qu'une maison s'appuie sur des colonnes, et les colonnes sur leurs bases, ainsi notre vie s'appuie sur les vertus , et les vertus sur l'intention de notre âme. » Il est donc juste et raisonnable que le chemin de l'intention précède les autres. C'est ce qui fait dire encore à saint Grégoire : « Il faut en toutes nos actions peser notre intention avec un soin vigilant, de peur qu'il ne s'y mêle quelque désir terrestre; et l'appuyer
tout entière sur la base inébranlable de l'éternité , de peur que, si l'édifice de nos oeuvres vient à s'élever en dehors du fondement véritable, nous ne voyions toute notre peine s'en aller en fumée ; car c'est en vain que l'on accomplit les plus grandes oeuvres si l'intention de notre coeur abandonne les règles de la justice éternelle. » — Si notre intention n'est pas droite, lorsque nous agissons, tout notre travail est perdu et déshonoré. Si, au contraire, elle est bonne, ce que nous faisons est excellent, alors même qu'on le jugerait extérieurement moins parfait. On comprend donc maintenant la nécessité de ce chemin, et la raison du rang qu'il occupe sur les autres.
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CHAPITRE II. Qu'est-ce que l'intention, et quelle puissance
de rame lui donne naissance.
Examinons maintenant ce qu'on entend par l'intention et dans quelle puissance de l'âme elle a son origine. Saint Anselme écrit à ce sujet, dans son livre de l'Accord de la prescience de Dieu et du libre arbitre : « La volonté est un agent qui se meut lui-même et meut tous les autres agents dont nous nous servons volontairement, soit en nous, comme la main, la langue, l'oeil, etc., soit hors de nous, comme un stylet, une hache et autres objets. C'est elle qui exécute tous les mouvements libres. Or, elle se meut, par ses affections, vers la fin qu'elle désire; et ainsi c'est elle seule principalement qui forme l'intention proprement dite. Mais elle est en cela dirigée et conduite par la raison ou l'intelligence. Remarquez aussi que cette intention n'existe point sans un désir qui prend naissance en l'amour; car plus on aime la fin avec ardeur, plus le mouvement de l'intention se précipite avec véhémence vers cette fin , de sorte que c'est l'amour qui porte à la fin que l'on veut atteindre; mais l'intention règle les moyens par lesquels l'amour peut obtenir cette fin , et les dispose pour l'en mettre en possession. C'est pour cela que la Glose s'exprime ainsi sur ce passage du Psaume : « Leur pied a été
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pris dans le piège même qu'ils avaient tendu en secret (1). » Le pied de l'âme c'est l'amour. C'est par lui que l'âme se meut, comme vers un but, vers l'objet qu'elle veut obtenir, que cet objet soit d'ailleurs bon ou mauvais ; et , une fois qu'elle y est parvenue, qu'elle se réjouit de le posséder.
On voit par là que l'intention est proprement et principalement un acte de la volonté qui la forme, la règle et la conduit librement à sa fin sous la direction de l'intelligence. Et remarquez que cette intention , formée par la volonté à l'aide de la grâce, accomplit des actions méritoires non-seulement lorsqu'elle est actuelle, mais encore lorsqu'elle est habituelle. La raison en est que, outre la bonté naturelle qui se trouve en l'acte de la volonté par là même qu'il existe, il en tire une autre, toute distincte de celle-ci, de la disposition suffisante de l'intention vers une fin convenable. Or, cette disposition est suffisante quand celui qui agit avec une intention bonne dirige son acte vers une fin bonne; quand l'acte est de nature à atteindre cette fin et à l'atteindre par des moyens convenables, c'est-à-dire quand cet acte est de l'ordre de ceux qu'on appelle bons. Car alors il y a dans cet acte une bonté qui lui vient de son objet, qui est bon; de sa manière d'être, qui est la charité ; des circonstances et d'une fin convenable. Mais si une seule de ces choses manque , l'acte devient vicieux. On comprend par là qu'une action indifférente étant dirigée comme il faut vers une fin bonne est méritoire.
1 Ps.,
9.
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Mais si l'intention droite est formée actuellement à l'aide de la grâce , elle ajoute une certaine bonté à l'acte en dehors de l'intention habituelle d'où il tire une valeur qui lui est inhérente; et c'est par des actes de notre volonté ayant la grâce pour principe, que nous méritons la vie éternelle. On comprend encore, par ce qui vient d'être dit , que l'intention actuelle est plus parfaite et plus méritoire que l'intention habituelle , puisqu'elle ajoute quelque degré d'excellence de plus que cette dernière à l'acte qu'elle accomplit. Saint Grégoire dit donc à ce sujet (1) : « De même que la lumière du corps est l'ail matériel qui l'éclaire tout entier , ainsi le rayon de notre intention est le flambeau qui illumine la voie de nos actions; car le Seigneur a dit : Votre intention vous éclairera comme une lampe ardente (2). »
CHAPITRE III. Comment notre intention se rectifie et par là devient déiforme et éternelle.
Il nous faut donc examiner maintenant comment notre intention se rectifie et devient, par cette rectitude, conforme à celle de Dieu et comme éternelle. Hugues de Saint-Victor nous dit : « Le coeur de l'homme que l'amour divin avait rendu stable et fixé sur ce qui est éternel , car en n'aimant qu'un
1 Lib. 28, Mor., c . 6. — 2 Luc., 11.
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objet il demeurait un ; le coeur de l'homme , après s'être répandu en désirs terrestres, a été divisé en autant de parties qu'il a poursuivi d'objets divers; et ainsi son intention a varié selon la diversité de sa concupiscence ou de son amour (1). » C'est pourquoi saint Bernard nous enseigne que si l'objet de nos désirs est honteux , notre intention sera de même honteuse et qu'elle souillera la beauté de notre âme ou de notre esprit; que si , au contraire , cet objet est honnête, notre intention participera à cette honnêteté. Et, partant de ce principe, le même saint décrit aussitôt nos diverses intentions d'après la diversité de nos affections (2). »
D'abord , selon saint Bernard , il y a une intention perverse et inique : c'est celle qui procède d'une volonté entièrement livrée aux pensées de la chair, et qui tend par un amour tout charnel à une fin qui est contraire à la fin dernière et éternelle. Telle est l'intention de ceux qui n'ont de goût que pour les choses terrestres, qui n'ont d'autre Dieu que leur ventre, qui s'adonnent à la gourmandise afin de pouvoir ensuite se livrer davantage à la luxure. Telle est l'intention de ceux qui s'obstinent dans l'amour des biens temporels. Or, dit le même saint, ne pas tendre à Dieu, mais au monde, c'est le partage d'une âme tout-à-fait désordonnée , et cette âme n'offre qu'une face déshonorée par les souillures du péché.
Il y a, en second lieu, une intention feinte et fausse , et elle naît d'une volonté pleine de mensonge;
1 Lib. I, de Arc. Noe. — 2 Serm. 40 in Cant.
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elle ne tend à Dieu qu'en apparence , hypocritement, et non en vérité. Ce qui la porte à en user ainsi , c'est qu'elle cherche la faveur des hommes. Agir comme si l'on tendait à Dieu , dit saint Bernard , et cependant ne pas le faire en vue de Dieu , c'est le propre d'une âme profondément hypocrite. Une telle conduite anéantit toute la beauté de cette âme , et sa honteuse hypocrisie la défigure et la souille tout entière.
Il y a, en troisième lieu , une intention oblique et mercenaire, c'est celle qui vient d'une volonté affectée par la crainte , qui tend à Dieu non à cause de Dieu , mais en vue des besoins de la vie présente, ce qui fait qu'elle se replie sur elle-même. On l'appelle mercenaire parce qu'elle ne saurait convenir à des enfants. « En effet , dit saint Ambroise (1), le fils qui a reçu pour gage l'Esprit-Saint, ne cherche point dans son coeur les avantages d'une récompense passagère, mais il garde précieusement son droit d'héritier. » Voici comment saint Bernard parle de cette intention : « Si c'est uniquement ou principalement en vue des besoins de la vie présente, dit-il , que l'intention se dirige vers Dieu , nous ne l'accuserons pas d'être souillée de la boue de l'hypocrisie, mais nous dirons qu'elle est obscurcie par le vice de la pusillanimité; et elle ne saurait plaire à Dieu , qu'elle ne cherche que pour elle-même. » Ainsi ces trois voies que nous venons de faire connaître , ne sont que des voies tortueuses , temporelles et nullement éternelles.
1 Lib. 7, in Luc., c. 15.
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Il y a une quatrième intention qui est droite et dirigée vers Dieu principalement et pour Dieu : c'est celle des bonnes actions, et elle procède d'une volonté impressionnée spirituellement , c'est-à-dire embrasée des ardeurs du divin amour. Cette volonté ainsi échauffée pousse , en agissant , son intention à conquérir la fin éternelle après laquelle elle soupire ; elle se fond d'amour en la dirigeant vers Dieu , et elle ne lui permet de se reposer en aucun autre objet que dans le Dieu éternel. C'est ce qui fait dire à Origène: « Celui qui est enflammé de saints désirs , se trouve habile à toute bonne oeuvre , car il n'a rien de dur en son coeur ou en son intention qui ne se soit fondu à l'ardeur du désir dévorant qui le pousse vers Dieu. » Cependant cette intention n'a pas encore une beauté parfaite en tous points , car elle est répandue sur beaucoup de choses , bien que ce soit à cause de Dieu. C'est pourquoi saint Bernard nous dit : « Tendre à autre chose qu'à Dieu et cependant en vue de Dieu, ce n'est point le repos de Marie, mais le travail de Marthe. Loin de moi pourtant d'avancer que l'âme qui en est là renferme quelque difformité, bien que je ne puisse affirmer qu'elle soit parvenue à la perfection de la beauté; car elle est encore empressée , elle se tourmente pour beaucoup de choses , et il lui est impossible de ne point se couvrir , au moins légèrement , de la poussière des actes qui tiennent à la terre; mais aussi son intention pure et son désir sincère de se conserver sans tache aux yeux de Dieu lui feront secouer
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promptement et facilement ce faible nuage à l'heure de ses saints exercices et du repos de sa contemplation. »
Il y a une cinquième intention qui est droite , simple , plus immédiate , et doucement attirée par le parfum de la fin éternelle; c'est celle des contemplatifs, et elle procède d'une volonté qui a senti par expérience` cette fin. Or, cette odeur de la fin éternelle, une fois expérimentée, fait mépriser en quelque sorte tout le reste ; l'intention ne peut plus se reposer en aucune autre fin; mais, autant qu'il est en elle, elle s'unit immédiatement à sa fin dernière. « Car l'expérience, dit Hugues, est la mère et la maîtresse de l'intelligence, et celui-là connaît parfaitement la vérité qui ne l'a pas apprise seulement sur parole, mais en la goûtant et en la pratiquant » En une telle expérience l'intention ne marche pas, elle court. «Nous courons, dit l'Epouse, après l'odeur de vos parfums (2). » Cette intention tend immédiatement au Seigneur seul, autant qu'il est en elle, et à cause de lui. Néanmoins il arrive souvent que ce n'est point totalement à cause de lui seul, mais à cause du bonheur et des consolations qu'elle éprouve. Ainsi elle s'appartient encore en quelque chose, corme dit saint Bernard , et elle est divisée. Elle crie avec saint Pierre : « Voilà que nous avons tout laissé et que nous vous avons suivi : qu'y aura-t-il donc pour nous (3) ? » Et avec le Psalmiste : « J'ai poussé mon coeur à accomplir vos saintes ordonnances à cause de la
1 Sap. 7, Ang. Hier., lib., 7. — 2 Cant., 1. — 3
Mat., 19.
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récompense qui y est attachée (1). » Cependant le Seigneur ne blâme pas une telle intention, car elle ne cherche pas la récompense avant tout , mais la volonté de Dieu ; et il y en a beaucoup dans la demeure éternelle du Père, qui n'en ont point eu d'autre.
Enfin , il y a une sixième intention qui est immédiate, simplifiée, déifiée et entraînée totalement par l'amour de la fin éternelle : c'est celle des bienheureux dans la patrie. Ainsi cette intention est une intention éternelle, et elle est formée par une volonté déifiquement impressionnée. « La déification , dit saint Bernard (2), ne laisse en la volonté aucun mélange, aucune propriété; mais , par l'intention , elle dirige tout vers Dieu, sans réserve aucune. O intention sans tache et vraiment purifiée de la volonté ! elle est d'autant plus purifiée et d'autant plus exempte de tache, qu'il ne lui reste rien de propre ni de mélangé. Elle est d'autant plus suave et plus douce , que tout ce qu'elle éprouve est divin. Etre impressionné de la sorte, c'est être déifié. Ainsi est-il nécessaire que chez les saints, qui jouissent de la patrie céleste, toute affection humaine se taise d'une manière ineffable , qu'elle se dissolve et se transforme totalement en la volonté de Dieu. Autrement, comment Dieu serait-il toutes choses en tout , s'il restait encore en l'homme quelque chose de l'homme? La substance, sans doute, sera toujours la même, mais eu une autre forme, en
1 Ps. 118. — 2 De dilig. Deo.
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une autre gloire, en une autre puissance. » Et saint Bernard semble croire qu'il est impossible qu'il en soit ainsi avant la résurrection; car, avant ce temps, les bienheureux éprouvent un désir naturel de se réunir à leurs corps. Saint Augustin pense également de même (1).
CHAPITRE IV. A quels signes ou reconnaît que l'intention
est droite et simple.
Considérons maintenant à quels signes on reconnaîtra que l'intention est droite et simple. Il nous faut remarquer que , parmi ces signes , les uns sont extérieurs et exposés aux regards des hommes ; les autres sont intérieurs et n'ont pour témoins que la conscience. Les signes extérieurs d'une intention droite et simple sont au nombre de cinq, selon Origène dans son explication de ces paroles des Cantiques : Que vos pieds sont beaux, etc (2). Parlant donc de la beauté diverse des pieds de notre intention , il dit : « l'Epouse, les pieds couverts de sa chaussure, s'avance avec magnificence, appuyée sur son intention pleine de droiture. Elle marche , les pieds ainsi couverts, sur les exemples des saints ; mais celle qui est hypocrite s'avance les pieds nus , car elle suit Dieu avec une intention perverse , et elle ne se couvre
1 In Gen., c. 35. — 2 Cant., 7.
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point de l'exemple des autres. On les connaît l'une et l'autre à leurs fruits. » Ensuite le même auteur donne cinq signes d'une intention simple et droite , à l'aide desquels se fait cette distinction.
Le premier signe, c'est la haine de toute louange humaine et le renvoi de toute gloire à Dieu. «Lorsque vous donnez l'aumône, dit le Sauveur, ne faites point sonner la trompette devant vous, comme font les hypocrites (1). » La trompette, dit saint Jean Chrysostôme, c'est la jactance en tout genre dont une action se sert pour se manifester (2).
Le second signe , c'est la modération dans la tristesse et dans la joie de l'âme. « Lorsque vous jeûnez, dit le Sauveur, ne soyez point tristes comme les hypocrites qui affectent de paraître avec un visage pâle et défiguré, pour faire voir aux hommes qu'ils jeûnent (3). » Je n'ai point trouvé, ajoute Origène, de signe plus certain d'un bon coeur, qu'une douce effusion de l'âme au-dehors et une sobriété habituelle dans la joie et la tristesse.
Le troisième signe est l'ordre observé dans la correction : elle doit commencer par nous-mêmes, et ensuite s'étendre aux autres. C'est pour cela qu'il est écrit dans saint Matthieu : « Hypocrites, ôtez premièrement la poutre de votre oeil, et vous verrez ensuite comment vous pourrez tirer la paille de l'oeil de votre frère (4). » Si je ne me trompe, dit Origène, vous n'avez qu'un désir, celui de paraître juste , lorsque vous me reprenez et que vous vous négligez vous-même.
1 Mat., 6. — 2 Hom. 13, in Mat. — 3 Mat., 6. — 4 Mat.,
7.
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Et si votre réprimande s'adresse aussi bien à vous qu'à moi , pourquoi commencer par moi , et non par vous?
Le quatrième signe est une compassion pleine de bénignité. Ce qui fait s'écrier au Seigneur : « Malheur à vous, hypocrites, qui fermez aux autres le royaume des cieux, qui chargez les hommes de fardeaux qu'ils ne peuvent porter, et que vous ne touchez pas même du bout des doigts (1). » Celui qui a le coeur bon , dit saint Grégoire , est charitable et compatissant.
Le cinquième signe, c'est le calme immuable de l'âme, soit dans l'adversité, soit dans la prospérité, en sorte que , comme un autre Job , on accepte tout avec une égalité parfaite , en s'écriant : « Si nous avons reçu le bien de la main du Seigneur, pourquoi n'en recevrions-nous pas le mal pareillement (2)? » Aussi saint Grégoire , expliquant ce passage de Job : Il était simple et droit, nous dit : « Celui-là est simple et droit qui ne se brise point dans l'adversité, qui ne s'incline et ne s'abaisse point vers ce qui est terrestre , mais qui s'élève tout entier vers ce qui est au-dessus de lui et se soumet humblement à la volonté du Seigneur. »
Voici comment Origène énumère en peu de mots tous ces signes : « Que votre démarche est belle , ô fille du Prince, quand vos pieds sont couverts avec tant de magnificence ! Elle est belle en vérité , si dans vos actions vous fuyez la louange des hommes , si vous êtes modérée dans votre joie , si
1 Mat., 27. — 2 Job., 1.
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vous vous reprenez d'abord vous-même , si vous êtes pleine de tendresse pour les autres, et si vous demeurez patiente dans l'adversité. » Voilà pour les signes extérieurs.
Voyons maintenant quels sont les signes intérieurs d'une intention droite et simple. Saint Bernard nous dit à ce sujet (1): « Pour que l'oeil intérieur d'une intention vraie soit simple, je pense que deux choses sont nécessaires : la charité dans l'intention , et la vérité dans l'élection. » D'abord, la charité est nécessaire dans l'intention: la raison en est que la charité dirige et étend l'intention à toutes les choses qu'elle a principalement en vue pour atteindre sa fin , qu'elle l'y unit plus étroitement; car elle ne se propose qu'un seul objet en tout , elle ne tend qu'à lui seul, et, autant qu'il est en elle, elle ne cherche qu'à réunir tout en cet objet. « La charité, dit saint Grégoire, a coutume de rassembler ce qui est divisé, et elle ne pousse point le coeur du juste à se partager en plusieurs choses; au contraire, elle l'unit d'autant plus étroitement à Dieu, qu'il se répand plus largement en de saints désirs. »
En second lieu , pour que l'oeil de l'intention soit droit et vraiment simple , il faut la vérité dans l'élection, car c'est elle qui empêche de s'égarer dans la fin qu'on se propose. « Comment , dit saint Bernard , l'oeil de l'intention sera-t-il simple avec l'ignorance de la vérité, alors que celui qui aime le bien fait le mal sans le savoir (1) ? Ce ne sera donc pas sans raison