Œuvres spirituelles (page 40)
1 De praec.
Et disp., c. 17.
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que j'appellerai simple l'oeil qui réunit ces deux qualités , car ce qui rend simple cet oeil , c'est l'amour du bien et la connaissance du vrai. » Ainsi la charité ne permet pas à l'intention de s'arrêter avant d'être arrivée à sa fin , et la vérité ne la laisse point se méprendre en ce qui concerne cette même fin. La vérité, ajoute le même saint, n'aime point les lieux obscurs; elle ne se plaît point aux endroits écartés. Ainsi, pour que notre intention soit bonne, il est nécessaire qu'elle soit appuyée sur la vérité et la charité. O mon Dieu! renouvelez donc en mon coeur l'esprit de droiture (1).
CHAPITRE V. Comment, par une intention droite et bien simplifiée, l'esprit humain peut s'approcher de la demeure intérieure et éternelle du Seigneur Jésus, et y faire son entrée.
Il nous faut voir, en cinquième lieu, comment l'esprit humain peut, à l'aide d'une intention droite et bien simplifiée, s'approcher de cette demeure éternelle de Jésus et y entrer. Pour cela, remarquez que l'intention droite et simple étant une tendance directe et sans détour, une et sans mélange vers l'éternité désirée par la volonté et montrée par l'intelligence , il s'ensuit que cette tendance doit être continuelle pour
1 Ps. 50.
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s'approcher de l'éternité qu'elle a en vue, et qu'elle doit y toucher sans interruption. « Tendre à Dieu, dit Hugues de Saint-Victor, c'est le chercher sans cesse par ses désirs, c'est le trouver par la connaissance, c'est le posséder en le goûtant (1). » Que l'intention, appuyée sur la charité et la vérité, abandonne donc tout ce qui est temporel , et retourne vers ce qui est éternel jusqu'à ce qu'elle puisse s'écrier : J'ai trouvé celui qu'aime mon âme, je le possède et je ne le laisserai point aller (2) que je ne l'aie introduit dans toutes les puissances de mon esprit , tant communes que particulières, en ces lieux où l'intention foule aux pieds tout ce qui est au-dessous d'elle, pour se placer en dehors du monde, se fixer et se reposer dans ce qui est éternel.
Saint Grégoire dit à ce sujet : « Si une fois notre esprit établit fortement et d'une manière stable son intention dans le désir de la patrie céleste, il sera moins en butte aux troubles qui naissent des choses temporelles; car en présence des agitations extérieures il courra se réfugier en cette même intention comme dans une retraite inaccessible, et là, s'attachant à ce qui est immuable , s'élevant au-dessus de tout ce qui est passager, il sera , par le calme profond de son repos, hors du monde tout en demeurant dans une habitation terrestre. En effet , il s'est élancé au-delà de tout ce qui tenait à la terre, en fixant ses regards sur ce qui est au-dessus de lui ; il sent qu'il est libre et supérieur à toutes ces
1 De Arc. mor., c. 4. — 2
Can., 5.
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choses maintenant étrangères à ses désirs; aucune tempête ne saurait, à leur occasion, s'élever au-dedans de lui ; car il ne les regarde plus qu'extérieurement, et il foule à ses pieds tout ce qui en ce monde pourrait être un objet de convoitise et d'oppression à l'esprit de l'homme. C'est pour cela que le Prophète a dit : Formez-vous un lieu d'où vous puissiez voir au loin (1), car, tandis que l'on contemple les choses supérieures, on domine les inférieures. »
Si donc notre esprit étant bien réglé au-dedans de lui-même, se recueille avec tous ses actes en un seul objet ; s'il tend à ce qui est éternel , bien qu'en quelques points il demeure sujet à l'instabilité , par son intention il se maintiendra stable en l'éternité, qui n'est fondée elle-même que sur les biens éternels. « Tant que l'homme, disent les deux auteurs déjà cités, conserve l'ordre de sa nature , bien qu'il soit variable par son action extérieure, intérieurement cependant il demeure stable par son intention et son amour; car il n'a qu'un objet en vue, il ne fait tout que pour cet objet, il n'aime que cet objet, et la fin de toutes ses volontés, de tous ses actes, c'est son Créateur qui seul lui suffit (2). » Et saint Basile sur ces paroles : Une seule chose est nécessaire (3), nous dit aussi : « La vie du chrétien est uniforme, elle ne tend qu'à un but : la gloire de Dieu. Au contraire, la vie de ceux qui soupirent
1 Jér., 31. — 2 Hug., de Arc. moral., lib. 4. — 3
Luc., 10.
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après les choses extérieures , revêt autant de formes et de variétés que le nombre de leurs désirs. »
CHAPITRE VI. Comment l'esprit est invité avec tendresse par Jésus à s'avancer, par le chemin d'une intention droite et simple, en sa demeure éternelle et intérieure.
Voyons, en dernier lieu, comment, par des invitations pleines de tendresse, notre esprit est excité à s'avancer, par ce chemin d'une intention simple et droite, à cette demeure intérieure et éternelle du Seigneur Jésus.
Ecoutons l'Epoux des sacrés Cantiques (1) : « O ma bien-aimée, s'écrie-t-il , ma bien-aimée à cause de la simplicité de votre intention durant le repos de la contemplation intérieure et dans l'exercice de l'action extérieure ; vous qui , au milieu des paroles de consolation prodiguées par les anges, ne soupiriez que pour moi, après m'avoir cherché sur votre couche; vous avez parcouru la ville , vous en avez traversé les rues; vous avez passé les anges chargés de veiller à sa garde; et ayant tout abandonné, lorsque vous vous êtes trouvée seule , vous m'avez rencontré seul aussi et vous m'avez possédé sans partage. Levez-vous donc; si vous êtes ma bien-aimée, vous ne
1 Cant., 2-3.
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pouvez demeurer en ce lieu ; il vous faut tendre à moi incessamment par la stabilité de votre intention; car bien que vous m'ayez trouvé comme votre bien-aimé. vous ne me connaissez encore qu'imparfaitement. Cherchez avec le Psalmiste à contempler ma face en tout temps (1) : Celui qui doit être aimé sans fin, doit être recherché sans fin. »
« O ma colombe, à cause de la simplicité et de l'unité de votre intention! Une seule est ma colombe (2), parce que seule elle a un regard simple, ou autrement une intelligence sans nuage , capable de contempler la divine essence en sa simplicité, ce qui l'a rendue plus simple encore, selon cette parole : Soyez simples comme des colombes (3). Hâtez-vous en vous approchant continuellement de moi par l'agilité de votre intention; c'est en ne détournant, jamais cette intention de la fin que vous désirez que se fera ce rapprochement non interrompu vers moi qui suis le principe et la fin (4). Je suis le principe qui vous a donné l'existence avec amour; je suis la fin en qui vous trouverez le repos suprême. O mon unique beauté, par la déiformité de votre intention ! C'est cette intention qui vous illuminera comme un flambeau resplendissant pour ne rien laisser en vous qui vous soit propre, pour diriger tout amoureusement vers moi. C'est pour cela que vous êtes belle, ma bien-aimée, et qu'en vous il n'y a aucune tache. Venez donc à ma divinité, car ce n'est qu'en mon être éternel que votre intention trouvera le terme et
1 Ps. 26. — 2 Cant., 6. — 3 Mat., 10. — 4 Apoc.,
21.
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le repos de sa course, c'est là qu'est établie ma demeure intérieure , secrète et éternelle. Venez : le temps est favorable ; l'hiver et passé. »
L'abbé de Verceil , expliquant ces dernières paroles, s'exprime ainsi : « L'hiver arrête ceux qui voyagent par ses nombreuses intempéries. C'est pour cela que le Seigneur a dit : « Priez afin que votre faite n'arrive point pendant l'hiver (1). » Or, sous le nom d'hiver, il faut entendre tous les empêchements, tous les obstacles qui embarrassent le chemin de l'éternité. Ces obstacles sont la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, l'orgueil de la vie et toute leur suite ; mais tout cela a perdu maintenant de sa force , car l'hiver est passé. » L'été du Soleil éternel , du Verbe incarné, a paru en notre terre , et la saison est devenue favorable aux voyages. L'épouse s'est mise en route, attirée par l'Epoux , qui n'a cessé durant toute la durée du cantique sacré de l'appeler, de lui donner son aide et son support , de l'étreindre dans ses bras, et de mettre à son service tous les esprits de sa cour céleste.
« Venez donc, continue-t-il, venez, ô ma bien-aimée ! L'hiver du péché qui retenait votre intention enchaînée vers la terre , est passé. Venez , ô ma colombe ! cet hiver qui retardait l'agilité de cette intention a disparu. Venez , ô mon unique beauté ! car il s'est en allé cet hiver qui avait défiguré tout ce qu'il y a de veau en celle même intention. Venez, ma
1 Mat., 24.
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bien-aimée par l'unité de votre intention, afin de m'embrasser éternellement; venez, par sa déiformité afin de jouir éternellement de moi, car je vous ai aimée d'un amour qui ne finira point. »
Que le Dieu éternel, qui règne dans tous les siècles et qui est béni à jamais, daigne nous accorder la jouissance d'une telle félicité. Ainsi soit-il.
LIVRE III. DU DEUXIÈME CHEMIN DE L'ÉTERNITÉ.
Le deuxième chemin de l'éternité par lequel notre esprit tend à la demeure intérieure, secrète et éternelle du Seigneur Jésus , ou autrement à son éternelle divinité, est la méditation diligente des biens célestes. Or, il y a sept points à considérer successivement sur ce sujet :
1° Pourquoi ce chemin d'une diligente méditation vient immédiatement après celui de la droite intention ;
2° Qu'est-ce que la méditation et comment on la distingue de la pensée ;
3° Comment en ce chemin Dieu éclaire l'esprit de l'homme et s'entretient avec lui ;
4° Comment l'esprit de l'homme parle à Dieu dans le chemin de la méditation;
5° Comment cet entretien intérieur est distinct de la méditation;
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6° Comment l'esprit de l'homme entre par le chemin de la méditation en l'éternité du Seigneur Jésus;
7° Comment l'esprit de l'homme est invité à s'avancer par le chemin de la méditation en l'éternité de Jésus.
CHAPITRE PREMIER. Pourquoi le chemin d'une diligente méditation suit immédiatement celui de la droite intention, et quelle est la nécessité de ce chemin.
Commençons par examiner comment le chemin d'une méditation diligente vient immédiatement après celui de l'intention droite , et quelle en est la nécessité. Je dis donc que l'intention droite et simple est comme un flambeau qui commence par montrer spéculativement à l'esprit de l'homme la fin éternelle et bienheureuse de toute consolation et de toute consommation. Or , il est nécessaire qu'il en soit ainsi ; car, si d'un côté l'esprit n'avait à l'avance aucune connaissance de cette fin , il ne saurait où il doit tendre, ni où trouver son repos. D'un autre côté, s'il ne concevait aucun désir de cette même fin et s'il n'avait aucune possibilité de l'atteindre, il ne se mettrait nullement en peine d'aller à sa recherche ; mais chassé de la présence du Seigneur, comme un autre Caïn, il serait vagabond et errant
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sur la terre sans jamais avoir de stabilité. La méditation diligente et empressée, en parcourant et en sondant tout, vient donc chercher pratiquement ce qui peut faire atteindre la fin que l'intention s'est proposée, et elle ne cesse point d'entraîner l'esprit vers ce terme en se servant de toutes les raisons en son pouvoir et de la joie qu'elle lui inspire. Ainsi il est rationel , il est; même nécessaire que le chemin de la méditation suive immédiatement celui de l'intention. C'est ce qui fait dire à Richard (1) : « C'est le propre d'une méditation diligente d'arriver, au pris de tout travail de l'intelligence et de tout effort de l'esprit, à ce qu'il y a de plus élevé, de faire irruption dans ce qui est obscur, de pénétrer ce qui est caché, jusqu'à ce qu'elle ait rencontré la vérité long temps poursuivie, et qu'elle ait amené l'esprit à la contempler avec admiration et bonheur. »
Ces deux chemins se prêtent aussi un secours mutuel. Car deux choses sont nécessaires à l'intention, l'amour du bien et la connaissance du vrai , comme nous l'avons dit plus haut; mais la méditation accroît ces deux choses et les fortifie de sa ferveur. « C'est dans ma méditation que le feu s'embrasera (2), » dit le Prophète ; mais ce sera pour illuminer l'intention afin de lui faire connaître ce qui est vrai, ce sera pour l'enflammer du désir de ce qui est bien. Réciproque ment l'intention dirige suis détour la méditation vers la fin après laquelle elle soupire, et elle l'y pousse avec force. L'intention montre la fin du voyage; la
1 De Arc. myst., l. 1, c. 4. — 2 Ps. 38.
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méditation ouvre la voie pour parvenir jusqu'aux extrémités , jusqu'à ce qui est éternel , et elle dispose avec prévoyance tout ce qui est nécessaire aux besoins de la course. On comprend maintenant pourquoi le chemin de la méditation suit celui de l'intention , et quelle est la nécessité de ce chemin.
CHAPITRE II. Qu'est-ce que la méditation, et comment on la distingue de la pensée.
Voyons, en second lieu , ce que c'est que la pensée, de peur que l'esprit ne s'engage en ce chemin plutôt qu'en celui de la méditation. Il est important de bien connaître ce qu'on entend par la pensée et par la méditation , et comment on les distingue l'une de l'autre.
Richard de Saint-Victor dit à cette occasion (1) : « Alors que nous avons à envisager un seul et même objet , nous devons savoir qu'autre chose est de le considérer par la pensée, autre chose de l'approfondir par la méditation ; car ces deux opérations diffèrent grandement entre elles , bien qu'elles s'exercent quelquefois sur la même matière. La pensée est un regard de l'âme, enclin à se répandre sur une foule de choses. Elle a coutume de se jeter presque à chaque instant sur des objets insensés et frivoles, de se porter à tout sans aucun frein de
1 De Arc. Myst., lib. 2, c.3.
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discrétion , ou bien d'agir avec précipitation. La méditation, au contraire, est une application attentive de l'âme, s'efforçant avec la plus grande diligence de découvrir ce qu'elle recherche; c'est un regard prudent de l'esprit absorbé tout entier dans la poursuite de la vérité. » Ainsi il doit exister de nombreuses différences entre la pensée et la méditation , comme l'observe le même auteur. Et il ajoute :
« Elles diffèrent en ce que la pensée s'avance d'un pas lent à travers une multitude d'objets divers sans se proposer aucun but , et marche en errant çà et là au hasard ; tandis que la méditation poursuit sa course, au milieu des sentiers les plus âpres et les plus ardus vers le terme qu'elle veut atteindre , et s'efforce d'y parvenir au prix de tous les efforts possibles. Ensuite la pensée ne fait que ramper et se traîner; la méditation , au contraire, marche et court le plus souvent. La pensée vit sans travail et ne porte aucun fruit; la méditation travaille beaucoup et recueille ce qu'elle a semé. La pensée, toujours instable dans ses mouvements, passe sans cesse d'une chose à une autre; la méditation s'attache à un seul objet et le poursuit sans relâche. La pensée naît de l'imagination, et c'est
pourquoi il lui arrive quelquefois d'être privée de raison ; car l'imagination est de deux sortes : l'une animale, et l'autre raisonnable. La première se répand çà et là sans utilité aucune et sans réflexion, et les animaux en peuvent, faire autant; la seconde
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est celle par laquelle nous formons en notre esprit des images diverses, soit en réunissant plusieurs objets, soit en les séparant, ce que la brute ne peut faire. La méditation , elle , n'a pour principe que la raison; aussi quelquefois se change-t-elle en la contemplation par l'admiration et les tressaillements de joie qu'elle éprouve. » Ainsi parle Richard de Saint-Victor.
Nous voyons donc ce que c'est que la pensée, et ce que c'est que la méditation ; en quoi elles diffèrent, et en quoi elles s'accordent. Cependant il arrive souvent qu'on nomme l'une pour l'autre, et la raison en est que la pensée peut se changer en méditation.
CHAPITRE III. Comment, dans le chemin de la méditation, Dieu éclaire l'esprit de l'homme et s'entretient avec lui.
Les entretiens de Dieu répandant une lumière admirable du haut des montagnes éternelles, inclinent l'esprit de l'homme à marcher vers les biens célestes, et lui allègent les difficultés du voyage. Il nous faut donc examiner comment, dans le chemin de la méditation , Dieu parle à notre esprit et s'entretient quelquefois avec lui de ces mêmes biens en toute familiarité afin d'empêcher, par les charnues de ses discours, qu'il ne se fatigue trop au milieu des peines
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de sa course. « Dieu, dit saint Bernard, vient comme un voyageur se joindre à ceux qui s'avancent sur le chemin , et , par les délices de sa parole, il les soutient contre les fatigues du voyage, en sorte que lorsqu'il se sépare d'eux ils s'écrient : « Notre coeur n'était-il pas brûlant au-dedans de nous lorsqu'il nous parlait durant le chemin (1) ? »
Voyons donc, en premier lieu, de quelle manière, dans nos méditations , Dieu nous parle et s'entretient avec noire esprit. Saint Denis, au commencement de son livre de la hiérarchie angélique, nous dit : « Le Père éternel engendre une lumière très-simple en son essence, et cette lumière universelle sortant du Père, admet non-seulement les esprits célestes à sa connaissance et à sa participation, mais elle vient encore jusqu'à nous par une effusion de sa bonté afin de nous séparer de tout ce qui est bas , et de nous porter à la connaître et à la désirer elle- même; et éloignant de notre esprit tout ce qui pourrait le distraire , elle le tourne vers la vision éternelle du Père qui cherche à nous réunir à lui. » Cette lumière est celle qui éclaire, autant qu'il est en elle , tout homme venant en ce monde. Mais cette illumination divine est encore la parole inspirée que Dieu nous adresse. Ce qui fait dire à saint Grégoire : « Ce que l'on voit par inspiration, c'est comme si on l'entendait de ses oreilles (2). » Et à saint Augustin : « L'entretien de Dieu est une inspiration cachée par laquelle il manifeste visiblement à notre âme sa
1 Serm. 31 . in Cant. — Luc., 24. — 2
Mor., lib. 2, c. 4.
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volonté et sa vérité. » Le même saint Grégoire nous montre encore en plusieurs endroits que Dieu nous parle par une inspiration intérieure de notre âme. « Dieu , dit-il , nous parle intérieurement dans le silence; il se fait entendre dans le langage invisible de la componction , et sa voix retentit avec d'autant plus de force aux oreilles de l’âme, que celui vers qui elle est dirigée se détourne plus parfaitement du tumulte des désirs intérieurs, et. s'écrie avec le prophète David : J'écouterai avec attention ce que le Seigneur mon Dieu me dira au-dedans de moi , parce qu'il m'annoncera la paix qu'il a préparée pour son peuple, pour ses saints et pour ceux qui se convertissent en rentrant au fond de leur coeur (1), c'est-à-dire en leur esprit, où Dieu daigne habiter comme en son image. Mais comment le Seigneur habiterait-il en cet esprit sans l'entretenir de ce qui est éternel? »
En second lieu, quel est celui qui entend cette parole divine? Le Seigneur a répondu lui-même à cette demande en disant en son Evangile : « Que celui-là entende, qui a des oreilles pour entendre. Et dans l'Apocalypse : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ce que l'Esprit dit aux Eglises (2). » Richard , développant ces paroles , nous dit : « Celui-là a des oreilles pour entendre , qui a un esprit pour comprendre et un cœur pour aimer et mériter ce qui est annoncé ou promis. » C'est pour cela que le Seigneur, parlant aux Juifs dont l'ouïe intérieure
1 Ps. 84. – 2 Mat., 11; — Apoc., 2.
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était insensible, et le sens spirituel éteint, s'écrie :
« Pourquoi ne connaissez-vous pas mon langage C'est que vous ne pouvez entendre ma parole, car vous n'êtes point les enfants de Dieu, mais les enfants du diable, qui n'est point demeuré dans la vérité et qui est un menteur. Mais celui qui est enfant de Dieu, écoute les paroles de Dieu; et si quelqu'un garde ma parole, il ne mourra jamais (1). » Celui qui est vivant a des sens spirituels pleins de vie; mais tous ne les ont pas exercés et ouverts pour entendre la parole de Dieu. Si le Seigneur Jésus n'excite lui-même et n'ouvre notre ouïe intérieure, notre esprit devient sourd et muet au contact de la parole divine, en sorte qu'on peut dire de nous , selon le sens du psaume (2) : Ils ont des oreilles et ils n'entendent point la voix de Dieu qui leur parle intérieurement, et leur langue s'est trouvée sans un souffle pour s'adresser au Seigneur. Saint Grégoire tient un langage semblable quand il nous dit : « La voix de Dieu se fait entendre lorsque nous aspirons sa grâce en notre esprit , et notre oreille retrouve ses fonctions lorsque la sensualité qui causait la surdité secrète de notre âme, vient à se dissiper (3). » Nous reviendrons sur ce sujet au sixième chemin. Mais comment s'accomplit cette réparation , comment s'opère ce réveil de nos sens intérieurs? L'Apôtre nous l'enseigne dans l'Epître aux Romains, où il dit : Si vous faites mourir par l'esprit les oeuvres de la chair, vous vivrez (4) , c'est-à-dire selon l'esprit. Mais ceux qui
1 Joan. — 2 Ps. 113. — 3 Mor., lib. 27, c. 15. — 4
Rom., 8.
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vivent selon l'esprit ont le sentiment de ce qui est selon l'esprit , l'intelligence des choses spirituelles. La raison en est que, l'esprit étant vivifié, les sens de l'esprit participent à cette vie , de sorte qu'ils peuvent s'exercer et se réjouir en ce qui est spirituel; et cela est vrai non-seulement pour l'ouïe de l'âme , mais encore pour tous les sens intérieurs.
L'auteur du livre de l'Esprit et de l'âme nous donne aussi une preuve de ce que nous venons d'avancer, dans ce passage : « Lorsque le sens extérieur de la chair, dit-il, use du bien qui lui est propre, le sens intérieur est comme plongé dans le sommeil; car celui-là ne connaît pas les biens intérieurs, qui se laisse entraîner par le plaisir que lui offrent les biens du dehors. Celui qui vit en la chair, sent en la chair, évite autant qu'il est en lui les souffrances de la chair et ne cherche que les consolations de la chair. Un tel homme ignore entièrement les bics- sures de son âme et ne se n'et point en peine d'y chercher un remède. Mais si le sens extérieur, qui se répand en ce qui est chair, vient à mourir , le sens intérieur commence alors à revivre ; l'homme se sent lui-même, il sent son esprit, il sent ses blessures et en alcane temps ce qui fait son bonheur; et cela d'une n'altière d'autant plus parfaite que ce sentiment est plus intime (1). » Pour ceux qui eu sont là, l'oreille de l'âme n'est plus fermée; ils écoutent la voix de Dieu qui se fait entendre au-
1 Cap., 9.
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dedans d’eux-mêmes, et ils s'écrient avec le Prophète : Votre parole est comme une flamme dévorante, et votre serviteur est épris d'amour pour elle (1).
Remarquez, en troisième lieu , que Dieu ne parle pas à tous également dans la méditation , et qu'il ne s'entretient pas avec chacun de nous en tout temps de la même manière , mais seulement selon que nous en avons besoin. Ainsi lisons-nous que le Seigneur dit à ses Disciples : J'ai encore beaucoup de choses à vous dire; mais vous n'êtes pas en état de les portes maintenant (2).
Il faut savoir encore que le Seigneur nous parle de bien des façons diverses. Tantôt il le fait en nous re-prenant sévèrement selon cette parole : « Je reprends et je châtie ceux que j'aime (3). » Le Seigneur, disent deux des auteurs déjà cités, commence par reprendre et châtier ceux qu'il aime, afin de les amener à accomplir ce qu'il leur inspire. C'est pourquoi il nous faut recevoir ses paroles et ses coups avec une entière soumission. Tantôt il fait des menaces terribles, comme dans ce passage : Celui qui ne demeure pas en moi sera jeté dehors comme un sarment inutile ; il séchera, et on le ramassera, et on le jettera au feu, et il y brûlera (4). Une autre fois il instruit des choses de la sagesse : « Je vous ai appelés mes amis, dit-il. Pourquoi ? parce que je vous ai fait savoir tout ce que j'ai appris de mon Père (5), tout ce qui était nécessaire au salut, ajoute saint Jean Chrysostôme. Et dans saint Matthieu nous lisons : Ouvrant sa
15. — 5 Ib.
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bouche il les enseignait en disant : « Bienheureux les pauvres d'esprits, parce que le royaume des cieux est à eux (1), etc. » Une autre fois encore il persuade ce qui est avantageux : « Je vous conseille, dit-il, d'acheter de moi de l'or éprouvé au feu pour vous enrichir (2) . » Et par l'or il entend la charité, qui est vraiment brillante comme de l'or, qui s'embrase par l'amour, et qui , dans la tribulation , trouve la fournaise chargée de l'épurer. Il nous parle aussi en nous faisant des promesses pleines de vérité : « Si quelqu'un m'aime, nous dit-il, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure (3) . » Il y a dans ces paroles une triple promesse : l'amour, la visite, la demeure du Seigneur en nous. Que pourrait-on trouver de plus grand ? Ou bien il nous console avec douceur : « O mes amis! s'écrie-t-il , mangez; enivrez-vous, mes bien-aimés (4); mangez mon corps, buvez mon sang, enivrez-vous de ma divinité; car le Verbe s'est fait chair afin d'être la nourriture des hommes comme il était celle des anges. Enfin, il nous fait entendre un doux murmure de familiarité, selon ce passage de Job : « Une parole m'a été dite en secret, et mon oreille a saisi comme à la dérobée le bruit léger de son murmure (5). » Ce que saint Grégoire explique de cette manière (6) : « Dans cette parole secrète il faut reconnaître le langage du souffle intérieur qui , arrivant jusqu'à nous , élève notre esprit , en
1 Mat., 5. — 2 Apoc., 3. — 3 Joan., 14. — 4 Cant., 5. — 5 Job., 4. Mor., l. 5, c. 16.
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chasse les pensées terrestres, l'embrase du feu des désirs éternels, ne lui permet de s'exercer que sur les choses célestes, et lui fait mépriser profondément tout ce qui est au-dessous de lui. Entendre ce langage secret, c'est donc recevoir en son coeur les paroles de l'Esprit-Saint, que le monde ne saurait entendre; car l'âme qui ne s'élève point à
l'amour des choses invisibles ne peut s'ouvrir à cet Esprit divin. Mon oreille a saisi comme à la dérobée le bruit léger de son murmure. Le murmure de cette parole secrète, c'est la voix du souffle intérieur. Le bruit léger de ce murmure, ce sont les pensées qui conduisent à l'âme le souffle lui-même. L'oreille du coeur saisit donc à la dérobée les mouvements à peine sensibles du souffle céleste, quand l'âme touchée intérieurement reconnaît rapidement et secrètement la voix presque imperceptible qui lui parle. Mais si elle ne se soustrait aux désirs extérieurs , elle n'atteint point ce qui est intérieur ; car c'est pour entendre qu'elle doit se cacher, et c'est pour se cacher qu'il lui est donné d'entendre. » Quelquefois les paroles de ce divin murmure sont si secrètes et si cachées, qu'entendues dans le plus profond de l'âme elles ne sauraient être redites extérieurement. Ce qui fait dire au même saint : « Les ruisseaux des dons spirituels coulent si légèrement des l'auteurs célestes dans l'âme de celui qui aime, qu'il n'est pas au pouvoir d'une langue matérielle d'en donner une idée. Personne donc ne les connaît, si ce n'est celui qui les reçoit, comme dit le
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Seigneur dans l'Apocalypse ; c'est-à-dire celui qui est choisi de Dieu pour jouir de ces faveurs , ou autrement celui qui en a fait l'expérience et les a goûtées par révélation. Cette expérience, elle l'avait faite, celle qui s'est écriée : Mon âme s'est fondue aussitôt que mon Bien-Aimé m'a parlé (1).
Nous pouvons maintenant comprendre comment Dieu s'entretient avec notre esprit dans la méditation.
CHAPITRE IV. Comment l'esprit de l'homme parle à Dieu dans le chemin de la méditation.
Maintenant, comment notre esprit , dans ses méditations, s'entretient-il avec Dieu lorsque Dieu lui-même daigne s'adresser à lui? Nous l'avons vu, il arrive quelquefois que le Seigneur nous parle avec tant d'amour et de douceur en nos méditations, que notre âme , transportée comme hors d'elle-même, s'écrie avec le Prophète : « Que vos paroles me sont douces ! Elles le sont plus à mon coeur que le miel ne l'est à ma bouche (2). » Mais il est de toute convenance. il est nécessaire, alors que Dieu veut bien lui parler, que notre esprit réponde avec humilité et douceur , avec respect et action de grâces en se servant de ces paroles du psaume (3) : Si je me conserve sans tache, les paroles de ma bouche vous seront agréables quand
1 Cant., 5. — 2 Ps. 118. — 3 Ps. 18.
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elle s'adressera à vous extérieurement, et la méditation de mon coeur sera toujours en votre présence quand il vous parlera intérieurement. » Saint Bernard s'exprime ainsi à ce sujet (1) :
« De même qu'autrefois Moïse parlait au Seigneur comme un ami à son ami , et que le Seigneur lui répondait, ainsi de nos jours entre le Verbe et l'âme, comme entre deux voisins, s'est établi un entretien vraiment familier. En cela rien d’étonnant, car c'est d'une même source d'amour que naît et se nourrit cette affection réciproque. Ainsi de part et d'autre volent des paroles débordantes de suavité; de saints regards, indices de l'amour , s'échangent mutuellement. L'un s'écrie : Que vous êtes belle, ma bien-aimée; et l'autre lui répond : Vous êtes vraiment beau, ô mon Bien-Aimé! Notre lit est émaillé de fleurs. »
Il faut donc remarquer d'abord que Dieu anime et excite avec une affabilité souveraine notre âme à cet entretien ; qu'il lui parle le premier et l'invite avec douceur à converser avec lui. Que votre voix, lui dit-il, se fasse entendre à mes oreilles; car, ajoute-t-il comme pour lui rendre raison de son désir, votre voix est pleine de douceur. Elle est douce parce qu'elle se nourrit à la source enivrante de la céleste charité, à la source de la candide et suave vérité. Qu'elle se fasse donc entendre à mes oreilles en esprit et en vérité. Et comme les paroles de votre bouche expriment les parfums de votre langage intérieur , vos
1 Serm. 40, in Cant.
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lèvres sont comme un rayon d'où distille le miel ; car le miel de la douce charité, le lait de l'éclatante vérité sont cachés sous votre langue et enfermés dans le sanctuaire de votre âme ; et c'est pour cela que votre parole se répand avec tant de douceur (1).
Remarquez, en second lieu, ce que nous devons entendre par la bouche de l'âme ou de l'esprit, et par la langue qui doit parler à Dieu. Saint Grégoire nous dit que la bouche du coeur c'est la méditation ou la pensée; autrement le Prophète n'aurait point dit : Les lèvres des méchants sont pleines de tromperies ; ils parlent en leur coeur et avec leur cœur (2). D'ailleurs c'est de l'abondance du coeur que parlent tant la bouche corporelle que la bouche spirituelle, qu'elles expriment le bien ou le mal. Or, quelle est cette langue de l'esprit? Saint Bernard nous le fait voir en ces paroles : « Le Verbe est esprit , l'âme est esprit , et ils ont l'un et l'autre une langue qui leur sert à lier entretien entre eux , et à se manifester leur présence. La langue du Verbe, c'est la condescendance de son amour; la langue de l'âme, c'est la ferveur de sa dévotion. L'âme qui n'a pas cette ferveur est sans parole et semblable à un enfant; elle ne saurait en aucune façon converser avec le Verbe. Lors donc que le Verbe entreprend de parler à l'âme en cette langue, il est impossible que sa parole ne se fasse point sentir à cette âme, car la parole de Dieu est vivante et efficace, et elle perce plus qu'une épée à deux tranchants; elle entre et pénètre jusque dans
1 Cant., 1., 1 , 2, 4. — 2
Mor., l. 15, c. 5. — Ps. 11.
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les replis de l'âme et de l'esprit. Et lorsque de son coté l'âme s'excite à parler, il sera encore plus impossible que le Verbe puisse l'ignorer, non-seulement parce qu'il est présent partout , mais principalement parce que la langue de la dévotion ne saurait se remuer et émettre une parole que sous l'impulsion de sa grâce (1). »
Il est nécessaire , en troisième lieu , pour connaître ce langage spirituel , de bien savoir ce qu'on entend par les paroles de l'esprit, et comment notre âme peut s'adresser à Dieu de diverses manières. Saint Grégoire dit donc : « Les paroles de l'âme, ce sont ses désirs. Si le désir de l'âme n'était point un entretien , le Prophète n'aurait point dit : Votre oreille a entendu le désir de leur coeur (2). Un grand désir est un cri puissant; et celui-là crie d'autant moins que son désir est plus faible, tandis que sa voix se fait entendre avec d'autant plus de force à l'oreille de l'Esprit infini, qu'il se répand vers lui en désirs plus ardents. »—« Toutes les fois, dit saint Bernard, que vous lisez ou que vous apprenez que le Verbe éternel et l'âme s'entretiennent ensemble , ou qu'ils se considèrent réciproquement, n'allez pas vous figurer des sons matériels ou des images corporelles; car le langage du Verbe, c'est l'infusion de ses dons, et la réponse de l'âme, c'est son admiration accompagnée d'actions de grâces. » — « La voix de l'âme, continue saint Grégoire, se déroule en paroles distinctes lorsqu'elle varie à l'infini les formes de son admiration. » Ainsi , il faut
1 In Cant., 45. — 2 Ps. 9.
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donc remarquer que l'âme ou l'esprit de l'honune parle à Dieu, en ses méditations, de diverses manières, selon la variété de ses désirs et les modes différents de son admiration. Et quoique le nombre en soit sans fin , on peut cependant les ramener à sept :
1° Quelquefois l'âme parle à Dieu en l'adorant fidèlement. Ainsi agit-elle lorsqu'en ses méditations elle lui offre à lui seul, avec une foi vive et une charité sans mélange , et comme n'étant dus qu'à lui, les désirs de son coeur, selon qu'il est écrit : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu et vous ne servirez que lui seul. Les vrais adorateurs sont ceux qui adorent en esprit et en vérité (1), ceux qui font accorder le culte extérieur avec le culte intérieur. Or, l'homme ne sert que Dieu seul , lorsqu'il se dirige tout entier vers lui par une intention parfaite.
2° Une autre fois le langage de l'âme, c'est l'admiration la plus profonde pour Dieu, comme lorsque nous contemplons avec un étonnement extrême la multitude de ses oeuvres et de ses merveilles, et qu'ainsi notre étonnement s'élevant de degrés en degrés jusqu'au ravissement de l'esprit, nous nous écrions avec l'Apôtre : O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Ou bien avec le Psalmiste : Que vos ouvrages, Seigneur, sont pleins de magnificence (2) !
3° Une autre fois aussi, c'est une prière adressée à notre Père avec une confiance entière, comme lorsque nos désirs expriment à sa miséricorde paternelle
1 Mat., 4 ; — 2 Joan., 4 . — 3 Rom., 11; — 4 Ps.
105.
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les besoins de ses enfants, et que nous lui disons : Notre Père, qui êtes dans les cieux, etc.; prière qui renferme toutes les demandes nécessaires à nos âmes. La véritable demande, nous dit saint Grégoire, ne repose pas dans les paroles de la bouche, mais dans la pensée du coeur. Le cri le plus puissant sur les oreilles secrètes de Dieu n'est point produit par notre langue, mais par des désirs suppliants.
4° L'âme parle encore au Seigneur en lui rendant les hommages les plus humbles. Ainsi en est-il lorsque nous nous regardons comme des serviteurs inutiles , que nous n'attribuons aucun bien à nos propres mérites, que nous reconnaissons avoir reçu tout gratuitement du Seigneur, comme du dispensateur de tous les dons. J'ai dit au Seigneur, s'écrie le Prophète, vous êtes mon Dieu, car vous n'avez aucun besoin de mes biens (1). Oui , ajoute saint Grégoire , celui-là est véritablement pour nous un Seigneur, qui n'a nulle nécessité de ce que son serviteur possède, mais qui le comble encore de ses biens.
5° Ce langage se fait également entendre lorsque nous concevons une crainte terrible de notre juge. C'est ce qui a lieu quand l'homme, plein de confiance en la miséricorde infinie de son Dieu, confesse par des sentiments d'effroi son crime et sa propre infirmité, selon cette parole de Job : Je parlerai dans l'amertume de mon âme (2). L'amertume de la pénitence actuelle, dit saint Grégoire, éteint les supplices de la colère à venir. C'est pour cela que Job s'écrie
1 Ps. 15. — 2 Job., 10.
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avec confiance : Veuillez ne pas me condamner; et si vous me dites : je ne te condamnerai pas, indiquez-moi donc pourquoi vous me traitez de la sorte. Et l'Apôtre répond : Lorsque nous sommes jugés aussi sévèrement, c'est le Seigneur qui nous châtie afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde (1).
6° Ce langage consiste aussi à s'entretenir familièrement avec Dieu comme avec un ami. Ainsi quand l'âme a été nourrie et fortifiée par la parole que Dieu a daigné lui adresser, de son côté elle se tourne vers lui dans la ferveur de ses désirs en tout abandon et avec action de grâces , et elle répond à ses paroles avec une douce familiarité. Qu'une pareille union puisse exister entre Dieu et l'âme, l'Apôtre nous le dit en ce passage : « Dieu, par qui vous avez été appelés à la société de son Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ, est fidèle. » Et saint Jean en cet autre : « Si nous marchons dans la lumière comme lui-même est dans la lumière , il y a entre nous et lui une société mutuelle (2) . » Et qu'en cette union il y ait échange réciproque de ravissantes conversations , nous l'avons vu plus haut où nous avons dit que Dieu, semblable à un voyageur, vient se mêler à ceux qui accomplissent ce pèlerinage, afin de ranimer leur courage au milieu des fatigues de la route par la suavité de ses entretiens, etc.
7° Enfin, l'âme parle en murmurant doucement le nom de son Epoux , comme lorsque , par la grandeur de son amour, elle est impuissante à former et
1 I
Cor., 11. — 2 I Cor., 1; — I Joan., 1.
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à exprimer dans leur plénitude les désirs cachés et intimes qu'elle renferme. Il est nécessaire, en effet, lorsque Dieu fait entendre à l'âme ce souffle léger dont nous avons parlé, que l'âme lui réponde par un murmure semblable. Le souffle divin, dit saint Grégoire (1), se fait entendre lorsque Dieu parle à l'âme par une inspiration si intime que la bouche corporelle est incapable de l'exprimer. Il en est de même du souffle de l'âme : lorsque la voix de Dieu l'a ainsi ramenée à ce qu'il y a de plus intérieur en elle, elle conçoit des paroles qu'il n'est pas non plus au pouvoir de sa langue de redire. » Or, ce murmure ne se fait entendre que dans le silence et la solitude. C'est pour cela que le Seigneur a dit : « Je la conduirai dans la solitude et là je parlerai à son coeur (1). » Il la conduit en la solitude en la rappelant à ce qui est intérieur en elle, afin que seule elle s'entretienne avec lui seul et que rien ne vienne lui faire obstacle. Voilà pourquoi il lui adresse cette parole aux Cantiques : « Faites-moi entendre votre voix; » comme s'il voulait lui dire : « Je suis intimement présent à votre esprit ; et vous, en demeurant comme vous faites au milieu de ce qui est extérieur, vous êtes à une grande distance de moi. Aussi votre voix venant du dehors est-elle plus froide; elle attire moins mon attention, elle est moins délicieuse : faites-moi donc entendre votre voix intérieure , la voix de vos désirs les plus enflammés. » L'Epoux , dit l'abbé de Verceil , désirant lier avec l'âme de célestes entretiens,
1 Mor., l. 5, c. 19. — 2 Osé. 2.
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la provoque à rentrer à ce qu'il y a de plus intime en elle-même et à y former les désirs les plus ardents par ces paroles : Faites-moi entendre la voix de votre coeur. Car il n'y a point de voix plus douce à l'oreille de l'Epoux que le désir fervent de le posséder. » Ainsi le Seigneur nous montre que rien ne saurait nous être plus avantageux, rien ne saurait être en nous plus agréable à Dieu, ni plus parfait dans ce qui forme la portion de Marie, que de nous exercer en tout temps aux choses célestes avec la ferveur de désirs extatiques, de désirs incessamment dirigés vers le rayon divin , et de placer notre félicité dans la conversation intime du Seigneur; car c'est là que se font entendre des paroles qu'il n'est point permis à l'homme d'exprimer.
CHAPITRE V. Comment l'entretien avec Dieu est distinct de notre méditation.
Mais comme les pensées de notre âme ont une ressemblance très-grande avec les paroles de la vérité, il est nécessaire, je crois , de savoir comment nous pourrons distinguer le langage de Dieu d'avec notre méditation. Il nous faut donc remarquer que la voix de Dieu qui nous parle est mie inspiration divine , par laquelle il manifeste invisiblement à nos âmes sa volonté et sa vérité, tandis que la méditation est une
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application diligente de notre esprit se portant avec ardeur et avec travail à la recherche de la vérité. Ainsi il est clair qu'il existe une différence très-grande entre la méditation de l'homme et la parole que Dieu lui adresse.
D'abord , elles diffèrent en ce que c'est la voix de Dieu qui précède et commence la méditation de notre esprit. En effet, l'Apôtre nous dit que nous ne sommes pas capables de nous-mêmes d'avoir aucune bonne pensée comme venant de nous-mêmes (1). Mais s'il en est ainsi , combien moins pouvons-nous méditer quelque chose par nos propres forces , puisque la méditation est plus parfaite que la pensée? C'est donc de Dieu que vient notre puissance. Voilà pourquoi le Sage nous dit : Le coeur de l'homme est soumis aux caprices de son imagination s'il n'est aidé et éclairé par le Très-Haut (2). Et saint Bernard s'exprime conformément à ce passage dans le discours quarante-cinquième sur les Cantiques : « La langue de l'âme, dit-il , c'est la ferveur de sa dévotion. L'âme qui n'a pas cette ferveur est muette et semblable à un enfant; elle ne saurait en aucune façon s'entretenir avec le Verbe ; et si lui-même ne l'excite , la langue de la dévotion ne saurait se remuer et prononcer une seule parole. » Ainsi la voix ou l'inspiration divine doit donc pousser notre âme à méditer , et souffler à notre esprit ce qu'il doit méditer des choses célestes, quand et comment il doit le méditer. Autrement sa méditation serait vaine et
1 II Cor., 3. — 2 Eccl., 34.
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inutile; ce ne serait point le feu de la dévotion qui l'embraserait , mais le feu de la vanité et de la cupidité.
La seconde différence , c'est que la parole de Dieu forme la méditation de l'homme et l'établit dans le vrai. Cette parole , prenant naissance dans l'inspiration divine, procède de la vérité ineffable; elle enseigne à parler et à méditer les choses célestes, et nous manifeste ce qui est surnaturel , comme nous l'avons dit plus haut. Mais la méditation se meurt lorsqu'elle tire sa force de la raison humaine. En effet , comment cette raison instruira-t-elle notre méditation de ce qui est céleste, et l'établira-t-elle dans la vérité , alors qu'étant elle-même sans inspiration et sans cette onction qui enseigne toutes choses, elle ne peut s'élever jusqu'aux vérités surnaturelles? Elle est donc muette et aveugle sur de tels sujets; et en cela rien d'étonnant, car celui qui tire son origine de la terre a un langage terrestre (1).
L'homme considéré en lui-même, dit saint Augustin, ne peut parler autrement que le langage de la terre; chacun parle selon ce qui lui est propre, et l'homme terrestre ne conçoit point les choses qui sont de l'esprit de Dieu. Un tel homme , dit le Psalmiste , a médité l'iniquité sur sa couche , c'est-à-dire en son coeur, d'où viennent les pensées mauvaises , les meurtres (2), etc. Riais quand la voix de Dieu se fait entendre par l'inspiration intérieure, la méditation s'éclaire et se fonde sur la vérité. Car dans
1 Joan., 2. — 2 Ps. 35; — Mat., 15.
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l'inspiration , c'est une même chose de dire et d'illuminer, d'entendre et de voir. « Ce qui brille à nos regards, dit saint Grégoire, c'est comme si nous l'entendions de nos oreilles; la vérité s'enseigne par des paroles , nous la voyons lorsqu'elle nous illumine. » Au reste , nous connaissons toutes ces choses par l'expérience, puisque c'est de l'abondance du coeur que la bouche parle, tant la bouche de l'âme que celle du corps. Assurément, d'un coeur ainsi inspiré ne peuvent sortir les pensées mauvaises, les larcins, les homicides, etc., mais seulement les méditations suaves , les paroles pleines de douceur ; et une telle âme a droit de s'écrier : « Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera entre mes mamelles. (1) » Or, c'est par une méditation non interrompue qu'il demeure en la mémoire figurée par ces mamelles, semblable au bouquet de myrrhe destiné à préserver les corps de toute corruption , et à donner la mort à tout insecte rongeur. Cette myrrhe signifie le parfum enivrant des saintes méditations qui ont Dieu pour objet, et dont l'effet est de mettre l'esprit à l'abri de toute atteinte et de toute corruption de la terre, et d'anéantir tout insecte, c'est-à-dire tout ce qui pourrait être un obstacle. Assurément le langage d'une telle méditation est rempli de douceur.
La troisième différence , c'est que la parole de Dieu perfectionne et conduit à la consommation la méditation de l'homme. Car saint Denis nous enseigne
1 Cant., 1.
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que les biens naturels reçoivent leur perfection des biens surnaturels. Toutes les inclinations de l'âme ont été dirigées vers les biens éternels par le Créateur suprême ; mais , pour y arriver, il faut que ces inclinations soient fortifiées du secours venu d'en-haut, nous dit la Glose. Apprenez donc à diriger tous les mouvements de votre coeur et l'incendie d'amour naturel dont il est consumé vers des objets meilleurs, vers les perfections surnaturelles. Les mouvements de l'âme, tant de l'intelligence que de la volonté , sont comme des envoyés qui vont et viennent de Dieu à l'âme, de l'âme à Dieu au moyen de la méditation; mais ces envoyés seront inutiles , ils seront indignes de paraître en la présence de Dieu si la voix céleste ne les prévient pour les éclairer du flambeau de la vérité et les embraser de l'ardeur de la vérité; car si l'homme veut tirer ses paroles de son propre fonds, bientôt son langage sera convaincu de mensonge. C'est donc par les dons surnaturels que les mouvements de l'âme seront trouvés dignes de paraître devant Dieu, et que, semblables aux filles de Juda et de Jérusalem, ils pourront contempler le Roi dans sa gloire. Voici comment Richard s'exprime sur ces envoyés (1): « Si je ne me trompe, dit-il, vous qui vous appliquez assidûment à la méditation et aux entretiens célestes, vous contemplez chaque jour les ambassadeurs de Dieu. Car toutes les fois que nous tirons de nouveaux enseignements des profondeurs sacrées de l'Écriture , que faisons-nous autre chose
1 De Cont., l. 4 , c. 14.
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sinon de recevoir certains messagers de notre Bien-Aimé? Toute pieuse lecture et toute sage méditation nous aident à posséder ce bonheur. Car, tandis que nous lisons ou que nous méditons les porteurs des secrets divins viennent s'offrir à nous , nous font connaître les commandements de celui que nous aimons , et nous instruisent de toute chose. En effet , il ne convient pas que ceux qui s'aiment ignorent les soucis et les désirs mutuels qu'ils ont les uns pour les autres , et ce n'est point assez, pour une âme embrasée et pleine d'ardeur, d'entendre une fois seulement son Bien-Aimé. Je vous en prie , envoyez et envoyez encore. Qu'un envoyé aille continuellement de vous à moi et de moi à vous; qu'il m'instruise de chaque chose en détail ; qu'il m'apprenne non-seulement ce qui me concerne , mais encore ce qui vous concerne aussi; qu'il me dise ce qui se passe auprès de vous, et ce qui peut vous être agréable dans tout ce que je possède. »
Mais comment reconnaître les envoyés véritables , et les distinguer de ceux qui ne le sont pas. Le même auteur nous le découvre en ces paroles : « Celui-là , dit-il, est véritablement un envoyé divin , qui nous manifeste le bon vouloir de Dieu , nous illumine de la connaissance des choses éternelles , et nous enflamme de leur désir. » Nous voyons par là quelle différence existe entre les envoyés divers. Toutes les fois que ce qu'ils nous découvrent est contre la volonté de Dieu, ou des choses de ce monde,
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ou bien de ce qui tient à la chair, c'est une preuve qu'ils sont des transfuges qui n'ont que des pensées de chair, qui ne conçoivent que ce que la chair et le sang leur ont révélé, tandis que les autres n'ont d'intelligence que pour ce qui est de Dieu , et ne connaissent que par la lumière du Père. C'est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Un bon messager vient d'un pays éloigné, et il est comme de l'eau fraîche pour l'âme desséchée (1).
Saint Bernard établit une autre différence entre le langage de Dieu et la méditation de l'homme (2): « Il y a certaines paroles de l'Epoux qui s'adressent à nous ; ce sont les méditations que nous faisons sur sa personne , sa gloire , sa beauté , sa puissance et sa majesté; et de plus, lorsque dans l'ardeur de notre âme nous portons toute notre attention sur ses paroles et sur les jugements sortis de sa bouche , lorsque nous méditons sa loi le jour et la nuit , tenons pour certain que cet Epoux est pré-« sent, qu'il nous parle afin que, réjouis par la douceur de ses entretiens, nous ne succombions pas à la fatigue. Lors donc que vous sentez de telles choses se passer en votre âme , gardez-vous de les croire un simple effet de votre pensée , mais reconnaissez la parole de celui qui vous dit par le Prophète : C'est moi qui parle la justice (3). »
« Mais les pensées de notre esprit sont semblables aux discours de la vérité parlant en nous, et il n'est point facile de discerner ce que notre coeur parle
1 Prov., 25. — 2 In Cant., 22. — 3 Is., 42.
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au-dedans de soi , ou bien ce qu'il entend , si l'on ne remarque avec prudence ces paroles du Seigneur : « C'est du coeur que sortent les pensées mauvaises; et ces autres : Pourquoi avez-vous des pensées mauvaises en vos coeurs (1) ? Celui-là parle le mensonge, qui tire de son propre fonds ce qu'il veut exprimer ; car, dit l'Apôtre : Nous ne sommes pas capables de former de nous-mêmes aucune bonne pensée comme venant de nous; mais c'est Dieu qui nous en rend capables (2). Lors donc que nous méditons le mal en nos coeurs, cette pensée vient de nous; lorsque c'est le bien , la parole de Dieu se fait alors entendre. Dans le premier cas, c'est notre coeur qui parle; dans le second, il écoute le bien qui est en lui. J'écouterai, dit le Prophète, ce que le Seigneur mon Dieu me dira au-dedans de moi, parce qu'il me fera entendre des paroles de paix en faveur de son peuple (3). Ainsi Dieu parle en nous, la paix , la piété la justice; nous ne pensons pas de telles choses de nous-mêmes , mais nous les écoutons au-dedans de nous. Pour le reste , comme les homicides , les adultères, les larcins, les blasphèmes et autres crimes semblables qui sortent du coeur, nous ne les écoutons pas, nous les proférons. »
« Quelquefois aussi il se fait en nos coeurs des immissions par l'entremise des anges mauvais, comme lorsque le diable mit dans le coeur de Judas de trahir Jésus. De telles choses ne sortent point
1 Mat., 15; — 9. — Joan., 8 — 2 II Cor., 3. — 3 Ps.
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287
du coeur, mais elles y viennent du dehors. Or, parmi tout cela, que faut-il attribuer à l'ennemi Quand le coeur agit-il, quand est-ce le démon ? Je ne pourrais le marquer certainement, et il n'y a en cette incertitude aucun danger. Mais c'est autre chose là où il y a péril , où c'est une chose dam- nable d'errer : là il nous est donné d'avoir une règle assurée pour ne pas nous attribuer à nous-mêmes ce qui est l'oeuvre de Dieu en nous , et ne
point prendre la visite du Verbe pour une pensée qui vient de notre propre fonds. Autant donc le bien est distant du mal, autant ces deux choses
sont distantes l'une de l'autre ; car le mal ne peut sortir du Verbe, et le bien ne peut naître de notre coeur à moins qu'auparavant il ne l'ait conçu par l'action du Verbe. Que les ennemis de la grâce le sachent : sans elle le coeur de l'homme est impuissant à penser le bien, et toute sa capacité vient de Dieu. Et qu'ils le sachent aussi ceux qui ont de bonnes pensées : c'est la voix de Dieu qui se fait alors entendre , et il n'y a là aucun produit du coeur. Prenez garde que la parole sortie de la bouche de Dieu ne revienne à lui sans effet; mais qu'au contraire, elle prospère et accomplisse tout ce qu'il s'est proposé en l'envoyant, en sorte que vous puissiez dire: La grâce de Dieu n'a point été stérile en moi (1).
« Heureuse l'âme dont l'Époux est en tous lieux le compagnon inséparable et plein de tendresse ,
1 I Cor., 15.
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qui, récréée sans cesse par la suavité de sa parole, se défend des attaques de la chair et des vices , et peut à toute heure racheter le temps des jours mauvais : quoiqu'il lui arrive, dit l'Ecriture, rien ne la jettera dans le trouble (1).
CHAPITRE VI. Comment l'esprit de l'homme entre, par le chemin de la méditation, en l'éternité du Seigneur.
Considérons, en sixième lieu, comment notre esprit s'efforce , en ce chemin d'une méditation diligente, d'entrer dans la demeure intérieure , secrète et éternelle du Seigneur Jésus. Il faut se souvenir que , dans la méditation , le Verbe éternel s'associe à notre esprit comme un compagnon de voyage pour le détacher, par la douceur de ses entretiens, des choses temporelles, l'instruire de ce qui est éternel , l'inviter à ce qui est permanent, comme nous avons pu le voir dans ce qui a été dit précédemment. Or, il est nécessaire que, de son côté, notre esprit s'éloigne sans réserve de tout objet terrestre, car c'est en agissant ainsi seulement qu'il lui est donné de s'approcher des biens célestes, et qu'il entre avec Moïse dans l'intérieur du désert. Pour entendre les paroles éternelles, il est nécessaire qu'il demeure assidûment dans la
1 Prov., 12.
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solitude de la méditation, qu'il pénètre dans les régions sublimes, qu'il ait avec saint Paul sa demeure dans les cieux. En un mot , il est nécessaire qu'il puisse s'écrier avec le Psalmiste : Voilà que je me suis éloigné en prenant la fuite, et que j'ai demeuré dans la solitude (1). Saint Bernard expliquant ce passage dans ses discours sur les Cantiques (2), nous dit : « Le roi-Prophète ne s'est pas contenté de sortir, il a voulu se placer à une distance bien éloignée afin de pouvoir goûter le repos. Pour vous, si vous chassez les plaisirs de la chair de façon à n'obéir en aucun point à sa concupiscence, à n'être attiré par aucune de ses amorces, aucune de ses sollicitudes , vous avez fait une chose excellente , vous vous êtes séparé; mais vous ne vous êtes point éloigné tant que les fantômes impurs des images corporelles vous environnent de toutes parts , et que par la pureté de votre âme vous ne les avez point forcés à ne pas s'approcher de vous. Gardez-vous de croire que vous vous reposerez jamais tant que vous n'en serez point arrivé là. Vous vous trompez si vous prétendez trouver autour de vous le secret de la solitude et du repos , la demeure cachée de la lumière et le séjour de la paix. »
Mais remarquez que cette solitude de la méditation réside dans l'esprit de l'homme. « Demeurer dans la solitude, dit saint Grégoire (3), c'est chasser du secret de son coeur le bruit des désirs terrestres et ne soupirer qu'après la vue de la patrie éternelle,