Œuvres spirituelles (page 42)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Gen., 32.

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transporté de joie, et Israël d'allégresse (1). »

Par Jacob luttant est donc désignée la vie active qui combat contre le vice. En ce combat l'esprit ne succombe pas; il s'affaiblit cependant et se fatigue beaucoup , et il pourrait s'écrier avec le Psalmiste : J'ai été affligé et profondément humilié (2). Mais par Israël voyant on nous montre la vie contemplative , qui , en dormant dans la voie , contemple les merveilles célestes. « Car, qu'est-ce que dormir dans le chemin. dit la Glose , sinon fermer les veux de l'àme durant le trajet de la vie présente à l'amour des choses passagères? C'est le démon qui a ouvert ces veux de la concupiscence que l'innocence avait tenus fermés. » Ce sommeil est si agréable à Dieu qu'il emploie la forme solennelle des supplications pour empêcher de le troubler et de l'interrompre. « Je vous conjure, dit-il, filles de Jérusalem, par les chevreuils et les cerfs de la campagne, de ne point réveiller ma bien-aimée et de ne point la tirer de son sommeil, jusqu'à ce qu'elle le veuille elle-même (3). » — « Seigneur , s'écrie Origène expliquant ce passage, j'ai entendu Notre conjuration , et, si je ne me trompe, elle était inspirée par l'acte et l'état de votre épouse, état le meilleur, acte le plus excellent que l'on puisse imaginer, car elle se portait à vous sans intermédiaire , elle vous voyait sans nuage, elle reposait en volts sans ennui , elle jouissait de vous sans mesure, et vous l’établissiez pour toujours en sa félicité. »

Examinons. en quatrième lieu , comment , dans ce

1 De Claust. an., c . 2 . — Ps. 13. — 2 Ps. 37. — 3

Cant., 5.

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chemin de la contemplation , notre âme voit sa beauté s’accroître et sa vue devenir plus perçante. Richard nous dit (1) : « Jacob , ainsi que nous le lisons, fut forcé d'avoir deux épouses , Lia et Rachel. Lia fut plus féconde, mais Rachel plus belle. Lia, malgré sa fécondité , avait les yeux enveloppés d'humeur. tandis que Rachel, malgré sa stérilité, conservait une beauté extraordinaire. Or, par Lia est figurée la vie active, et par Rachel la vie contemplative. A Lia il appartient de pleurer, de s'attrister, de gémir et de soupirer, et c'est avec raison qu'une telle épouse s'appelle d'un nom qui signifie laborieuse et dont la vue est faible. Mais pour Rachel , dont le nom veut dire une vue parfaite, ou bien le repos, c'est à elle qu'il est donné de méditer et de contempler, de discerner et de comprendre... Mais que peut-il y avoir de plus doux et de plus délectable que d’élever le regard de son esprit à la contemplation de la suprême sagesse? Lors donc que la raison s'étend à cet exercice, c'est justement qu'un l'honore du nom de Rachel. » Or, en cette contemplation de la sagesse éternelle, la beauté de notre amie s'accroît. Nous en avons pour preuve Moïse : son visage était si brillant de lumière après l'entretien intime qu'il avait eu avec le Seigneur, que les juif ne pouvaient en soutenir l'aspect. De même la vue de l’âme y devient plus perçante. Ainsi saint Grégoire raconte de saint Benoît qu'un jour étant en oraison il fut éclairé d'un rayon du soleil divin : le monde

1 De 12 Patr., c. 1.

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sembla placé tout entier devant ses yeux, et il vit l’âme de Germain , évêque de Capoue, portée au ciel par les anges sur un globe de feu. « Qu'y a-t-il d'étonnant , ajoute le même saint, qu'il ait vu le monde ainsi réuni en sa présence, alors qu'il était élevé au-dessus de la terre par la lumière qui éclairait son âme, et placé hors du monde par sa contemplation (1). » Ainsi dans cette voie la beauté de notre esprit s'accroît en même temps que sa vue devient plus pénétrante. « La contemplation , dit Hugues à ce sujet , est une image déifique : car, tandis que ceux qui sont illuminés par elle deviennent resplendissants , ils reçoivent en quelque façon en eux l'image de cette lumière éclatante. La vie contemplative est belle dans l'âme de celui qui s'y adonne (2). » voilà pourquoi il est dit à cette âme : Vous êtes toute belle, à ô ma bien-aimée (3) !

En cinquième lieu, l'esprit de l'homme, dans le chemin de la vie contemplative , se voit fréquemment et tendrement ranimé. Premièrement il est nourri afin de puiser de nouvelles forces, car la nourriture de l'âme consiste à goûter les jouissances de la céleste lumière. Saint Grégoire , parlant de cette nourriture , dit : « La vie contemplative est vraiment une douceur pleine d'amabilité; elle ravit l'âme au-dessus d'elle-même , lui ouvre les trésors éternels , lui montre qu'elle doit mépriser les choses terrestres, découvre à ses regards les choses spirituelles, lui cache tout ce qui tient à la terre, en sorte qu'elle peut s'écrier :

1 Dial., I. 2. — 2 Sup. 7, Hier. ang., 1. 7. — Cant., 4.

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Je dors, et mon coeur veille. Elle dort en effet avec un coeur éveillé, car, tandis qu'elle s'avance en la contemplation intérieure, elle se repose au dehors des travaux pleins de trouble du corps. Cependant elle ne voit pas encore Dieu présent en sa clarté , mais elle entrevoit seulement un commencement de sa splendeur, elle s'en nourrit et y trouve la force d'arriver plus tard à jouir de sa vue glorieuse (1). »

L'âme contemplative se glorifie d'avoir goûté une telle nourriture , lorsqu'elle s'écrie : Son fruit est doux à ma bouche (2). Ce qui fait qu'Origène s'écrie : « Donnez-moi , Seigneur , ce fruit plein de douceur , ce fruit de ma vie. Vous êtes élevé, élevez mon désir; vous êtes béni, sanctifiez mon obéissance; vous êtes incorruptible, purifiez mon amour; vous êtes le Dieu de suavité, remplissez mon âme d'allégresse. »

Dans ce chemin l'âme est aussi ranimée par le vin d'une grâce enivrante. Aussi montre-t-elle dans les Cantiques qu'elle a déjà expérimenté sa puissance , quand elle dit : « Le Roi m'a fait entrer dans les celliers où il met son vin (3). » Sur quoi la Glose dit : Aussitôt que ma bouche a atteint la douceur de sa grâce, je me suis sentie récréée en mon esprit, el, transportée de l'amour des choses terrestres à l'amour des biens célestes, comme si, introduite en ses celliers, j'eusse été enivrée de l'odeur encore inconnue de son vin et du breuvage qu'il m'a présenté.

Mais cette réfection, c'est à peine si l'esprit qui s'avance par les sentiers de la vie active y prend part

1 In Ezech., hom. 11. — 2 Cant., 2. — 3

Cant., 1.

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à de rares intervalles. « C'est le contemplatif , et non l'homme voué à l'action , dit saint Augustin, qui peut aimer et goûter le bien sincère. Pour arriver là, il est nécessaire de faire trêve au tumulte du monde , et si ceux qui mènent la vie active endurent présentement la faim et la soif, c'est que chez eux le sens du goût n'est point exercé. »

En sixième lieu , l'esprit de l'homme , dans les sentiers de la vie contemplative, est soulagé des travaux de la route par l'entretien divin. Ainsi il est dit dans saint Lue : Notre coeur n'était-il pas brillant au-dedans de nous lorsqu'il nous parlait dans le chemin (1) ? Ce que saint Grégoire explique ainsi (2) : « L'âme , dit-il, s'enflamme à la parole qu'elle entend ; le froid , qui engourdit, se retire; l'esprit se remplit du désir d'en haut; il aime à écouter les préceptes célestes , et, à mesure que les commandements divins arrivent à lui, il se sent embrasé comme par autant de torches ardentes. » Et ailleurs le même saint ajoute : « Lorsqu'un compagnon se joint à nous dans le chemin, sans doute la route qu'on a à parcourir ne disparaît pas; mais la société de celui qui s'est uni à nous rend la fatigue plus tolérable. » Or, que Dieu vienne quelquefois s'entretenir avec l'esprit qui poursuit sa course, nous l'avons vu plus haut où nous avons cité ces paroles de saint Bernard : « Dieu s'associant comme un voyageur ordinaire à ceux qui sont dans le chemin, les soulage des fatigues du voyage par ses ineffables entretiens. » Le Seigneur a également de

1 Luc., 24. — 2 Hom. 30, in Evang.

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doux murmures pour l’âme qui parcourt. le chemin de le contemplation, Origène, expliquant cette parole des Cantiques : J'entends la voix de mon Bien-Aimé (1), dit : « Quand je rentre en mon coeur , et que je reconnais combien d'entretiens secrets le Seigneur a avec ceux qui se livrent à la contemplation , et auxquels il crie d'autant plus fortement que son murmure est, plus efficace , je ne puis m'empêcher de vous admirer et de vous louer , ô sainte épouse , en voyant que vous avez retenu en vous-même et rendu célèbre, en l'exprimant, cette parole : J'entends la voix de mon Bien-Aimé, ou autrement : Je suis dans la joie en écoutant sa voix qui me console, et bien que je ne voie pas encore sa face, cependant mon esprit est élevé jusqu'au ciel , et je prends part , à l'avance , aux douceurs de la béatitude à venir. C'est ainsi que l'âme est soulagée des peines de sa marche. »

En septième lieu , l'âme, dans ce chemin de la vie contemplative, s'élève spirituellement au-dessus de toutes les choses inférieures et se réjouit ineffablement en la sainte Trinité. C'est ce qui a fait dire à Hugues (2) : « La contemplation est appelée le cloître de l'âme. Lorsque l'esprit se retire en son sein , il médite seulement les choses célestes et se sépare de ce qui est terrestre ; il se place loin de la multitude des pensées mondaines, et se soustrait aux désirs de la chair; il enchaîne les mouvements déréglés des sens , et se réjouit dans le Seigneur; il goûte l'allégresse des anges et lit dans le livre de vie; il possède

1 Cant. 2. — 2 De claust. an., l. 3. c. 1

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la paix dans le silence et conserve l'harmonie de l'innocence au milieu du choeur des vertus; il considère la puissance du Père souverain, approfondit la sagesse du Fils , et aime la bénignité du Saint-Esprit; et tandis qu'il contemple ces trois choses , il se console de trois manières. Or, ces trois sortes de consolations, il peut les éprouver dans la réalité, celui qui, marchant dans la voie de la contemplation , ressent en sa mémoire le Père qui l'excite et l'attire à entendre Jésus-Christ son Verbe, car il est dit dans saint Jean (1) : Personne ne vient à moi si mon Père ne l'attire par une inspiration intérieure. Il est consolé de même celui qui , dans son intelligence, ressent le Fils qui l'éclaire afin de lui faire connaître son Père, selon cette parole de saint Matthieu : « Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils aura voulu le révéler (2). » Il est enfin consolé celui qui en sa volonté sent l'Esprit-Saint le porter efficacement à embrasser et à posséder le Père et le Fils. Car c'est dans l'amour attribué à l'Esprit-Saint que l'on possède et que l'on presse contre son coeur et le Père et le Fils, comme l'enseigne saint Augustin. Mais l'âme qui s'avance à travers les sentiers de la vie active est souvent empêchée de jouir de ces consolations, et souvent elle est remplie d'amertume. C'est ce qui fait dire à Origène (3) : « Celui qui s'attache aux choses de la terre ne peut trouver que ce qui est enfermé dans la terre, c'est-à-dire l'amertume et la dissipation. » Il y a encore beaucoup d'autres avantages dans la vie contemplative

1 Joan., 6. — 2 Mat., 11 . — 3 De Trin., l. 6, c.

35.

354

CHAPITRE VI. Comment, par le chemin de la contemplation, l'esprit entre dans la demeure éternelle de Jésus-Christ.

Examinons maintenant comment , par le chemin de la contemplation , notre esprit pénètre dans l'intérieur secret de Jésus , et comment il s'y dérobe aux choses extérieures. On a pu le voir déjà assez clairement par les degrés divers de contemplation que nous avons exposés , car Hugues nous dit que plus l'esprit s'élève au-dessus de lui-même , plus il croît en connaissance , jusqu'à ce que, son oeil intellectuel étant de plus en plus illuminé et fortifié, l'affection de son coeur de plus en plus purifiée et embrasée , il se repose totalement en Dieu; et les degrés de contemplation que nous avons parcourus enseignent comment s'accomplit cette ascension de l'âme. Ainsi il est clair qu'on peut , par ces degrés , connaître comment notre esprit peut entrer et se cacher dans le secret intérieur de Jésus.

Cependant, à cause de l'avantage que l'on trouve en cette demeure, nous ajouterons encore que le Seigneur ayant dit : Nul homme ne me verra sans mourir (1), il est nécessaire que le contemplatif meure

1 Exod, 33.

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d'abord au monde et que le monde meure pour lui ; et c'est alors qu'il peut entrer dans les secrets éternels de Jésus et s'y cacher. Mais qu'est-ce donc pour l'esprit qu'entrer parla contemplation dans cet intérieur mystérieux , sinon de se dégager et s'éloigner des choses temporelles , s'étendre vers les choses éternelles , s'y cacher par des progrès de tous les jours jusqu'à ce que l'homme extérieur et intérieur soit reformé tout entier selon Dieu autant qu'il est possible à la condition de cette vie? C'est pourquoi saint Grégoire dit (1) : « L'aile de la contemplation nous élève et nous porte en nous séparant de nous-même jusqu'à voir Dieu comme en un ravissement. Ces efforts de notre coeur et la douceur de notre contemplation nous font passer en quelque sorte de nous en lui, et c'est par ce passage que nous entrons dans le repos. Cependant nous n'avons là qu'une imitation imparfaite et une faible similitude du repos de

Dieu, car, pour que nous soyons heureux sans interruption , il faut que nous puissions imiter pour toujours celui qui est éternel. Mais c'est déjà pour nous une grande félicité que cette similitude de l'éternité, et nous ne sommes pas sans ressentir quelqu'une de ses douceurs, dès lors qu'il nous est possible d'imiter son repos. » Il faut donc que contemplatif véritable meure au monde de façon que le monde soit mort pour lui aussi, s'il désire que sa contemplation ne rencontre aucun obstacle , car , dit saint Grégoire, celui qui considère la sagesse qui

1 Mor., l. 18, cap. ult.

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est Dieu , doit mourir sans réserve à la vie présente s'il ne veut point être retenu enchaîné par son amour. Tel fut Paul, ce vrai contemplatif , quand il s'écriait: Le monde est crucifié pour moi , et je le suis au monde (1). Le monde, explique le même saint Grégoire, avait été en effet crucifié pour lui , car il était mort: en son cœur et n'excitait plus en lui aucun amour. Mais en même temps il s'était rendu comme un crucifié pour le monde, en s'efforçant de paraître tel à ses yeux qu'il ne pût exciter ses convoitises, non plus qu'un homme frappé des coups de la mort. Les saints ne cessent donc jamais de mortifier en eux par le glaive de la parole sacrée l'importunité des désirs temporels , le tumulte des soins inutiles, les clameurs des agitations bruyantes. En même temps , ils se cachent dans les profondeurs de leur âme en la présence de Dieu. Et ainsi c'est avec raison que le Psalmiste s'écrie : « Vous les cacherez dans le secret de votre face pour les dérober aux troubles qu'ils pourraient recevoir de la part des hommes (2). » Cette parole, sans doute, n'a son accomplissement parfait qu'au sortir de la vie; cependant les justes en éprouvent en grande partie la vérité lorsque, par l'ivresse qui les pénètre , ils sont ravis intérieurement loin des agitations tumultueuses de la terre, et que leur esprit tout entier appliqué à l'amour de Dieu n'éprouve aucun des déchirements causés par les perturbations du monde. Voilà pourquoi saint Paul avait vu ceux qui sont morts par la contemplation comme cachés

1 Galat., 6. — 2 Ps. 30.

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en un sépulcre , et il leur disait : « Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ (1). »

CHAPITRE VII. Comment l'esprit de l'homme est invité à venir, par le chemin de la contemplation, en la demeure intérieure de Jésus.

Voyons donc, en dernier lieu , comment le Seigneur Jésus invite notre âme à venir en sa demeure intérieure et secrète par le chemin d'une douce contemplation. L'Epoux s'écrie dans les Cantiques : « Levez-vous, ma bien-aimée, ma colombe, mon unique beauté, et venez (2). » Et pour rendre cette invitation plus touchante, il ajoute : « Venez, car maintenant les délices et la joie environnent les pas du voyageur, depuis que les fleurs se sont montrées en notre terre. Les jours du printemps ont brillé pour nous par la présence du divin Soleil incarné. Aussitôt que le Soleil de justice a eu lancé ses rayons , l'hiver s'est enfui , le printemps de la foi a délivré la terre en lui faisant sentir la douce chaleur de l'Esprit-Saint , et elle a produit les fleurs des vertus. »

« O ma bien-aimée par l'ardeur amoureuse de votre contemplation ! ô mon épouse ! vous avez blessé mon coeur en y faisant pénétrer la douceur enivrante

1 Col., 5. — 2 Cant. pass.

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qui brille en un seul de vos yeux , qui se répand de votre intelligence attirée à la contemplation de ma beauté et simplifiée en elle. Elevez-vous donc spirituellement au-dessus de la terre par l'action de votre contemplation pleine d'amour. Regardez les oiseaux du ciel, et, par cet exercice unique, vivez dans le ciel , soyez un oiseau céleste, un oiseau étranger à la terre. »

« O ma colombe à cause du regard radieux de votre contemplation ! vos yeux sont vraiment semblables à ceux de la colombe; vos sens spirituels sont devenus parfaits et se sont simplifiés par la considération des choses célestes; ils se sont fortifiés, et, selon la parole d'Isaïe, ils ont pris des ailes comme l'aigle, ils voleront et ne se sentiront point défaillir (1); car l'aigle, qui est un oiseau qui s'élève extraordinairement dans les airs et vole avec rapidité , représente bien ici l'agilité de votre esprit. »

« O mon unique beauté à cause de l'objet si beau de votre contemplation ! C'est de l'éclat de cet objet divin que les âmes contemplatives tirent leur blancheur et leur beauté , car Dieu rend véritablement beaux ceux qui le contemplent et qui l'aiment, selon cette parole de saint Paul : Tandis que nous contemplons la gloire du Seigneur sans qu'aucun voile n'obscurcisse notre face, nous sommes transformés en la même image (2) . C'est à l'âme qui le contemple de la sorte, qu'il dit : Montrez-moi votre face , car elle est brillante de beauté, non d'une beauté corporelle,

1 Is., 40. — 2 II Cor., 3.

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mais d’une beauté véritable, d'une beauté spirituelle et intérieure. Venez donc du travail au repos, de la douleur à la consolation, de la souffrance à l'impassibilité. Venez à l'union intérieure de la contemplation, comme à l'endroit le plus retiré du désert ; c'est là que les fleurs apparaissent, là que brillent les splendeurs de la céleste sagesse, là que votre regard embrassera dans leur clarté les choses qui étaient cachées aux premiers efforts de vos désirs, là que vous vous écrierez avec Job : « Jusqu'à ce jour seulement mon oreille vous avait entendu, mais maintenant je vous vois de mes yeux (1). » Venez donc : les campagnes sont ouvertes, leurs herbes ont crû d'une manière admirable , elles ont produit les fleurs les plus variées, des fleurs odoriférantes et spirituelles dont l'Eglise est parée. »

Et saint Grégoire expliquant à cette occasion ce passage de la Genèse : L'odeur qui sort de mon fils est semblable à celle d'un champ plein de fleurs (2), dit : « Autre est l'odeur répandue par la fleur des raisins , qui représentent les prédicateurs enivrés de la céleste doctrine; autre l'odeur exhalée par la fleur de l'olivier, figure des miséricordieux qui éclairent et fortifient les faibles; autre l'odeur de la rose, figure des martyrs dont les exemples se répandent comme un parfum; autre l'odeur du lis , image des vierges dont la pure renommée s'étend comme une brise délicieuse ; autre l'odeur de la violette, emblème des humbles qui conservent précieusement la pourpre de

1 Job., 42. — 2 Hom. 6, in Ezech. — Gen. 27.

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la vie céleste; autre l'odeur du nard qui nous rappelle les hommes parfaits couverts des fruits abondants des bonnes oeuvres. » — « Qui donc, s'écrie Origène, qui donc ne se lèvera pas? qui ne se hâtera? qui ne s'avancera où se trouvent réunis des avantages aussi éclatants? » Qu'il nous accorde donc de marcher amoureusement et fidèlement par ce chemin émaillé des fleurs de la contemplation, celui qui est la voie, la vérité et la vie des siècles éternels. Ainsi soit-il.

LIVRE V. DU QUATRIÈME CHEMIN DE L'ÉTERNITÉ.

Le quatrième chemin par lequel on arrive à la demeure intérieure , secrète et éternelle de Jésus, c'est l'amour de charité pour les biens célestes. Afin de le connaître davantage il faut considérer les sept points suivants :

1° Pourquoi le chemin de l'amour de charité suit immédiatement celui de la contemplation;

2° Qu'est-ce que l'amour de charité, et, afin de mieux le connaître, comment est-il un chemin aux biens éternels ;

3° Comment l'amour de charité se distingue-t-il de l'affection naturelle ou de la dilection acquise;

4° Par quels signes et à quelles conjectures peut-on

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reconnaître, au moins de quelque manière , l'amour de charité ;

5° Comment l'amour de charité est-il divisé en degrés divers par les saints Docteurs;

6° Comment notre esprit entre-t-il par le chemin de l'amour de charité en la demeure éternelle;

7° Comment le Seigneur invite-t-il notre esprit ù entrer par le chemin de l'amour de charité en sa demeure divine.

CHAPITRE PREMIER. Pourquoi le chemin de l'amour de charité suit immédiatement le chemin de la contemplation.

Il nous faut voir , en premier lieu , comment le chemin de l'amour de charité suit immédiatement celui de la contemplation. Or, nous devons savoir que l'amour de charité vient s'ajouter, comme une perfection , à la contemplation, car saint Augustin dit que plus nous aimons Dieu avec ardeur, plus nous le voyons avec assurance et sans nuage (1). L'amour de charité doit donc suivre immédiatement la contemplation comme plus excellent, plus parfait, et comme perfectionnant l'intellect contemplatif. En effet , la volonté venant à la suite de l'intellect lui communique sa perfection , et la preuve , c'est qu'elle le

1 De Trinit., l. 8.

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porte à poursuivre et à rechercher la science qui le perfectionne et qui est le fruit de l'esprit, comme le montre saint Augustin. « L'amour , dit Hugues (1), l'emporte sur la science, et il est plus grand que l'intelligence; car on aime plus Dieu qu'on ne le comprend , et l'amour entre et pénètre là où la science se tient dehors. En cela rien d'étonnant , car l'amour ose toujours plus, se confie davantage, possède un regard plus perçant et plus pénétrant. Il suit l'entraînement du désir qui le consume , et ne sait point s'arrêter qu'il n'ait atteint son objet. » Gilbert de la Porrée est d'accord avec ces paroles quand il dit : « La science fait sentir son souffle à l'âme; mais la charité la pénètre tout entière. Elle est plus intime que la science , elle atteint à ce qu'il y a de plus secret, car l'esprit d'amour se fait sentir à tout ce qui est intérieur; il scrute même les profondeurs de Dieu. » De plus le bien peut être parfaitement connu sans être parfaitement aimé. Voilà pourquoi il est dit dans l'Ecclésiastique : « Vous qui craignez le Seigneur, aimez-le, et il illuminera vos coeurs (1). » C'est donc avec raison que la charité vient après la contemplation comme son complément, quoique ce qui est inconnu ne puisse être aimé de nous.

1 In 7 Ang. hier., l. 6. — 2 Eccl., 2.

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CHAPITRE II. Quest-ce que l'amour de charité, et comment afin de le connaître plus réellement, est-il un chemin qui conduise aux biens éternels?

Examinons , en second lieu , ce que c'est que l'amour de charité, afin que, par là, notre esprit connaisse comment il est un chemin qui nous mène aux biens éternels. Il nous faut savoir d'abord que les termes d’amour , de dilection et de charité n'ont souvent , dans l'Écriture, qu'un seul et même sens, selon que l'observe saint Denis quand il dit : « On doit employer uniformément et sans différence les noms d'amour, de dilection ou de charité. Et saint Augustin dit également de son côté : « La charité n'est rien autre chose que l'amour du bien (1). »

Il nous faut donc savoir qu'il y a un amour unique, incréé, qui, par sa bonté parfaite, substantielle et universelle, engendre l'amour créé en toutes choses. Cet amour créé est une propension , une direction de celui qui aime vers l'objet aimé, et c'est pour cela que saint Denis distingue diverses sortes d'amour selon les diverses inclinations au bien désirable. Quand nous nommions l'amour, dit-il, nous désignons par ce nom une certaine vertu unitive. Car, ajoute

1 De Trinit., l. 8, c. 10.

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son commentateur, l'amour est une connexion, un lien par lequel l'universalité de tous les êtres est jointe par une amitié ineffable et une union indissoluble. Et ensuite il explique ces divers amours. Or, c'est en expliquant ces diverses dénominations que nous comprendrons mieux ce que c'est que l'amour ou la charité. Il appelle donc amour naturel l'inclination au bien qui ne suppose à l'avance aucune connaissance , et qui est imprimée en toute créature par l'Auteur suprême. C'est en vertu de cet amour que tout être tend à sa conservation, qui est un bien. Et c'est en ce sens que Job a dit (1) : « Le froment désire les eaux que les nuées répandent, » ce qui veut dire que les blés ont une tendance naturelle à cette sorte de bien.

L'amour animal est l'inclination au bien qui suppose une connaissance sensitive, et cet amour existe seulement dans les êtres en qui se trouve l'appétit des sens , comme dans l'homme et les brutes.

L'amour intellectuel est l'inclination au bien avec connaissance dé la raison. II existe en l'homme et il y est de deux manières : d'abord , comme inclination au bien avec la seule connaissance de ce qui est bien absolument , sans délibération de la volonté; ensuite comme inclination délibérée par la mise de ce bien en rapport avec un autre bien , comme sa fin , ou ses circonstances, ou quelque autre chose; et alors il y a amour de choix , et c'est ce qu'on appelle proprement dilection. Mais si cet amour a pour principe quelque

1 Job., 37

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habitude surnaturelle par laquelle l’homme devient agréable à Dieu et digne de récompense en la vie éternelle, alors il y a amour de charité ou amour gratuit; et cet amour est nécessaire, car, de même que l'intelligence a été élevée par la foi , qui est une lumière surnaturelle, à la connaissance de l'objet béatifique, ainsi l'affection ou la volonté doit également être élevée par l'habitude surnaturelle de la charité à l'amour de ce même objet.

L'amour angélique est une inclination au bien qui suppose une connaissance plus étendue que celle de l'homme; aussi l'ange est-il incliné plus fortement et d'une manière plus parfaite au bien connu. Ce qui fait dire à un commentateur de saint Denis : « Les Anges sachant par la puissance de leur raison que ce qu'ils désirent est vraiment désirable, qu'ils doivent le poursuivre de toute leur ardeur, du plus intime de leurs pensées et de toutes leurs forces , l'aimer d'un pur amour et ne tendre à nulle autre chose; les Anges, dis-je, se dirigent vers cet objet si fortement, avec une volonté si inébranlable, que leur tendance ne peut être arrêtée ni embarrassée par aucune puissance, par aucun effort étranger; et ainsi l'amour intellectuel les porte vers le bien qu'ils ont vu , vers le bien véritable et suprême. »

« L'amour divin, selon saint Denis, préexiste substantiellement au bien qui en émane et à qui il donne l'existence. Ensuite il continue à se porter vers ce bien , et en cela l'amour céleste se montre semblable à un cercle éternel qui ne connaît point de fin et n'a

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pas de commencement. Il agit incessamment et par une marche infaillible autour du bien créé à cause de son origine dans le bien suprême et de l'excellence de sa fin. Et en agissant ainsi, en procédant de la sorte, il demeure toujours en Dieu et revient toujours à lui. »

« J'ose avancer comme une vérité que Dieu, auteur de toutes choses, a montré en toute créature un amour si beau et si excellent , par l'abondance de son ineffable bonté, qu'il est sorti comme hors de lui-même en étendant son action sur tous les êtres qui existent, et qu'il a été entraîné par sa charité et sa tendresse. Comme il est au-dessus de toutes choses , il s'est abaissé vers ce qu'il est en toutes choses par une vertu surcxcellentc qui le ravit à lui-même sans cependant l'en faire sortir. Ainsi Dieu est appelé un Dieu jaloux à cause de l'amour excessif qu'il porte aux créatures et parce qu'il excite avec force les âmes à le désirer ardemment. Il est dit aimable et un objet d'amour, en tant qu'il est la plénitude de la bonté et de la beauté pour tous ceux qui soupirent après lui. Il est amour et dilection , en tant qu'il est lui-même la vertu qui meut et attire tout à lui comme vers l'objet naturel de nos désirs , de la même manière que l'aimant remue le fer tout en demeurant dans le repos. » Ainsi parle saint Denis , et ensuite il conclut comme nous l'avons vu plus haut en disant : « Lorsque nous nommons l'amour soit divin , soit angélique , intellectuel , animal ou naturel , nous désignons par ce nom une vertu unitive et qui rapproche , une

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vertu qui excite ce qui est supérieur à pourvoir aux besoins de ce qui est inférieur, et est coordonnée de façon à former une habitude continuelle et mutuelle par laquelle ce qui est inférieur se tourne vers ce qui lui est supérieur. » Par toutes ces choses, nous pouvons voir clairement que l'amour est une vertu unitive de celui qui aime avec l'objet aimé.

CHAPITIRE III. Comment distingue-t-on l'amour de charité de

l'amour naturel ou de la dilection acquise.

De peur que notre esprit ne prenne le chemin de l'amour naturel ou de la dilection acquise pour le chemin de l'amour de charité, il est nécessaire de voir comment cet amour diffère des deux autres et comment on peut le distinguer. L'amour , selon Hugues de Saint-Victor, est une inclination douce et spontanée de l'âme vers quelque chose. Mais parce que notre amour varie selon l'inclination diverse de nos affections et de nos mouvements , il faut rechercher avec le plus grand soin entre ces affections ce que nous devons suivre, combien et comment nous devons le suivre , afin que par là nous sachions ce que nous devons rejeter ou réprimer. De la sorte nous verrons en quoi ces amours s'accordent ou diffèrent.

Or, il y a , selon le même auteur, cinq amours ou

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affections qui nous portent vers quelqu'un ou vers quelque chose.

En premier lieu , c'est l'affection naturelle. Cette affection est celle que chacun a pour sa chair, car personne ne l'a jamais eue en haine (1). C'est encore l'affection d'une mère pour son enfant, car une mère ne saurait oublier le fruit de son sein (2). C'est aussi l'amour d'un maître pour son serviteur , car celui qui n'a pas soin de ceux de sa maison a renoncé la foi et est pire qu'un infidèle (3) . Or, de même qu'il est impossible de ne point admettre cette sorte d'amour, de même il est d'une sagesse suprême de ne point le suivre, s'il n'est réglé par la raison. En effet , il ne suggère que ce qui est mou , sensuel et agréable; il n'embrasse volontiers que ce qui est terrestre, voluptueux et délicat; et il s'éloigne avec horreur de tout ce qui est austère et opposé à la volonté. Aussi se soumettre aux exigences d'un pareil amour est une chose perverse. Il a été condamné par le Sauveur quand il a dit : « Celui qui aime son âme la perdra (4). »

Si vous l'aimez mal, ajoute saint Augustin, vous avez de la haine pour elle; mais si vous savez bien la haïr, vous lui témoignez de l'amour. Car celui qui aime de cette affection condamnée par le Sauveur, hait assurément, puisque celui qui aime l'iniquité a de la haine pour son âme. Mais celui qui la hait selon cette même affection , celui-là l'aime

selon la raison. Il est naturel que l'homme éprouve de l'affection pour soi et pour les siens; mais son

1 Ephes., 5. — 2 Is., 49. — 3 I Tim., 5.,

— 4 Joan., 12.

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amour ne doit point être selon cette affection mauvaise (1)» Maintenant, que cet amour soit différent de l'amour de charité, chacun le voit aisément : l'un naît avec l'homme , l'autre est mis en nous par Dieu.

Le second amour est l'amour charnel. et cet amour est double. Le plus souvent ce n'est ni une vertu ni un vice, mais une certaine manière d'être de l'homme extérieur qui incline aisément à soi l'esprit qui le regarde. Ainsi lorsque quelqu'un a un beau maintien, une parole agréable, une figure attrayante, il provoque et excite l'affection de ceux mêmes qui ne le connaissent pas. C'est ainsi que Moïse , à cause de sa beauté, fut caché pendant trois mois contre l'ordre de Pharaon , et ensuite adopté par la fille de ce roi. Il y a ensuite une affection qui porte au plaisir coupable à la vue de tout objet qui frappe criminellement, et personne assurément n'a jamais douté qu'une telle inclination n'appartint à la chair. C'est cette affection qui surprit David à la vue de Bethsabée, brisa son courage et le plongea dans le crime. C'est cet amour qui engloutit la sagesse de Salomon , et après l'avoir traîné en de honteux plaisirs, le précipita dans le gouffre des désordres de l'esprit , dans le culte infatue des idoles. Une telle affection ne mérite pas le nom d'amour; c'est à peine si elle en est un fantôme éloigné. De plus elle est pleine d'anxiété , taudis que l'amour de charité est rempli d'allégresse. Car, dit Richard, de même qu'il n’y a rien de meilleur que

1 Tract. in Joan., 51.

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la charité de même il ne saurait y avoir rien de plus agréable (1). »

Le troisième amour est l'amour de reconnaissance dont Hugues a dit : « Nous appelons amour de reconnaissance celui qui incline l'esprit par les services ou les bienfaits qu'il rend. Quoiqu'il soit dangereux , il ne faut cependant pas le rejeter si l'on ne veut point passer pour ignorant de ses devoirs ou ingrat; mais il faut prendre garde de ne pas l'accorder au vice aussi bien qu'à l'homme Qu'y a-t-il en effet de plus à redouter que d'applaudir au désordre ou à ce qui est criminel , sous l'impression de services ou de bien faits meus? Il faut donc apporter une grande réserve pour accepter les présents ou les services qui nous sont offerts, et faire attention au mérite de la personne. Si ce mérite est assez élevé pour changer l'affection de reconnaissance en une affection raisonnable , dès-lors que celui que nous avons commencé à aimer comme bienfaisant à notre égard soit aimé comme uni homme orné de vertus , et que notre reconnaissance soit selon la raison plutôt que selon l'affection. Si l'on désire sa présence , si l'on s'occupe des moyens de se la procurer, que ce soit encore la raison qui nous guide et non l'affection. Que cette affection enfin par laquelle on s'attache vivement à un homme sans autre motif que les services rendus , soit tempérée le plus qu'il est en nous. L'amour de charité diffère beaucoup de cette sorte d'affection , car celle-ci ne

cherche que ses propres intérêts , tandis que par la

1 De Trinit ., l. 3. c. 3.

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charité chaque chose appartient à tous , et tous appartient à chacun , et ainsi celte vertu n'a poins en vue son bien propre en particulier.

Le quatrième amour est l'amour raisonnable , dont Hugues parle ainsi : « L'affection raisonnable , dit-il , est celle qui naît en nous par la considération de la vertu du prochain , comme lorsqu'ayant reconnu par nous-mêmes ou appris par la renommée la sainteté d'une personne, cette connaissance répand en notre âme un parfum de douceur. C'est cette affection qui , au récit des combats glorieux des martyrs , nous pénètre d'une componction pieuse et suave ; c'est elle qui représente à notre esprit dans une méditation délicieuse les actions mémorables de ceux qui nous ont précédés, comme si nous les voyions de nos yeux, et nous embrase de l'amour du. prochain au spectacle de ses vertus. Ainsi elle est plus parfaite que ce que nous venons de voir en ce chapitre , car ce n'est pas un faible indice de vertu que l'amour même de la vertu : par là , nous sommes puissamment amenés à en pratiquer les actes. » Or, l'amour de charité diffère de cet amour : car celui-ci prend sa naissance , au moyen de la raison, dans les exemples extérieurs qui le frappent , et ne s'étend pas au-delà , tandis que l'amour de charité allumé en mous par l'Esprit-Saint, embrasse jusqu'aux pécheurs et reçoit de l'exemple des justes une impression incomparablement plus douce, comme on le voit par l'Apôtre ou par les autres saints.

Le cinquième amour est l'amour spirituel, ainsi

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appelé parce qu’il est envoyé par l'esprit, ou parce qu'il naît de l'esprit, ou parce qu'il est inspiré par l'esprit. Or, cet amour est triple; car quelquefois il est envoyé par le malin esprit , quelquefois il est produit par l'esprit de l'homme, et quelquefois enfin il est inspiré par l'Esprit-Saint. il est envoyé par le mauvais esprit quand il nous incline au vice. C'est de cet amour que le fils de David était rempli quand il se porta contre sa soeur à des actes criminels; c'est de lui que fut pénétré le mut de Judas quand il en vint à trahir le Seigneur; c'est lui, en un mol , qui porte à tout ce qu'il y a de déshonorant. C'est pourquoi il est dit dans Osée : L'esprit de fornication les a trompés (1). Que cet amour diffère de l'amour de charité , c'est une chose évidente , puisqu'il lui est opposé. L'amour spirituel naît aussi de l'esprit humain, et soit par l'effet. d'une nature excellente, soit par une considération attentive et soigneuse, quelquefois il se porte à aimer avec ardeur le bien suprême qui est en effet souverainement désirable, et ses actes sont alors très-semblables aux actes de l'amour gratuit ou de charité: car, si l'on prend pour exemple le degré de l'amour le plus élevé qui, au rapport de la vérité même, consiste à donner sa vie pour ses amis (2), nous trouverons que beaucoup se sont élevés jusque-là par les seules forces de la nature. Ainsi saint Augustin nous raconte que beaucoup ont préféré le bien de l'Etat à leur propre vie, et il en donne des exemples. Cicéron, dans son livre des Offices , dit qu'il y a deux préceptes

1 II Reg., 13. — Joas., 13. — Os., 1. — 2 Joan., 15

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dans Philon pour ceux qui veulent être utiles à l'Etat: le premier, c'est qu'ils aient tellement en vue l'intérêt commun que toutes leurs actions se rapportent là , sans s'inquiéter nullement de leurs intérêts privés. Le second, c'est qu'ils aient en vue le corps entier de l'Etat, , de peur qu'en s'occupant d'une partie , ils ne négligent le reste. Mais l'amour de charité est inspiré par l'Esprit-Saint, comme on le verra plus loin. Cependant, quoiqu'il diffère en beaucoup de points de cet amour, fruit de notre esprit, il s'accorde avec lui aussi en beaucoup d'autres. Aussi est-il difficile de distinguer entre ces affections de charité, d'amour naturel et acquis, à cause de la similitude de leurs actes.

Ces amours diffèrent beaucoup, c'est une chose certaine. D'abord, ils différent quant à leur origine, car la charité gratuite est répandue surnaturellement en nous pal Dieu seul. De là cette parole de saint Paul : L'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit, qui nous a été donné (1). Au contraire, l'autour naturel prend naissance en l'homme par la nature ou s'acquiert par l'exercice. En second lieu , ils diffèrent quant à leur substance, car la charité gratuite est vivifiante, plus pure et plus ardente, n'étant jamais sans l'Esprit-Saint, qui est donné en elle , tandis que l'amour naturel ne vivifie nullement. Ils diffèrent, en troisième lieu, quant à leur forme , car la charité gratuite anime et perfectionne les autres vertus et leurs actes, qui sans elle demeurent informes

1 Rom., 5.

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et imparfaits. Ils différent quant a leur puissance à atteindre la fin de l'homme , car la charité gratuite l'ait sortir notre esprit du péché, le conduit à la possession de la grâce , l'unit à Dieu , le consomme et rétablit flans ruse joie perpétuelle et une jubilation sans fin. C'est ce qui a fait dire à Raban : « La charité ou l'amour divin est , dans la méditation, un feu qui purifie l'âme de ses souillures; dans l'oraison , une lumière qui fait briller en elle la clarté des vertus; dans l'action de grâces, un miel qui la remplit de la douceur des bienfaits célestes; dans la contemplation , un vin qui l'enivre d'une allégresse ineffable , et dans la béatitude éternelle, un soleil qui l’illumine d'une lumière pleine de délices, la pénètre. d'une chaleur ravissante, l'environne d'une joie inénarrable , et la plonge dans une jubilation éternelle. » Assurément l'amour possédé par la nature ou acquis par nos propres forces ne fera jamais rien de semblable sans la charité.

Saint Bernard distingue ainsi ces amours (1): « Il est, dit-il, un amour que la chair ou la nature produit ; il en est un qu'un exercice diligent fait acquérir ou que la raison dirige; il en est un enfin que la sagesse forure elle-même en nous. C'est ce dernier qui éclaire le premier et rend le second digne de récompense. Le premier est doux, mais il est vil; le second est sec, mais il est fort; le troisième est suave et abondant, car c'est lui qui goûte combien

1 Serm. 50 , in Cant.

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le Seigneur est plein de tendresse. » Ainsi parle saint Bernard. Cependant on ne peut par là établir une différence certaine.

CHAPITRE IV. A quels signes et par quelles conjectures on peut reconnaître d'une manière quelconque l'amour de charité.

ARTICLE PREMIER. Des signes de la charité déjà née en nous.

Il nous faut, maintenant examiner à quels signes nous pourrons reconnaître au moins d'une manière quelconque l'amour de charité inspiré de Dieu. Le Maître * s'efforce en ses Sentences de nous faire comprendre en quoi consiste l'habitude de cette vertu lorsqu'il nous dit : « La charité est une vertu gratuite qui perfectionne la volonté en son acte second en lui luisant aimer promptement et facilement, par-dessus toutes choses le bien suprême à cause de lui-même, » Mais , bien que les habitudes se déclarent par les actes, il nous faut retenir que les actes de la charité et les actes de l'amour naturel et de la dilection acquise sont très-semblables, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre précédent, et qu'ainsi nous ne pouvons savoir d'une manière certaine si nous avons en nous

* C'est Pierre Lombard l'auteur du Livre des Sentences.

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l'habitude de l'amour de charité. Ce n’est pas sans une juste raison que Dieu a voulu qu'il en bit ainsi. C'est pourquoi il faut nous contenter de quelques signes et conjectures qui ne nous donneront qu'une certaine confiance de posséder cette vertu. Et parce que ces signes et ces conjectures ont leur source dans les actes mêmes dont les uns sont formés par la charité, les autres commandés par elle , et qu'il y en a, parmi eux, qui appartiennent à la charité de ceux qui commencent , d'autres à la charité de ceux qui marchent et font des progrès , d'autres enfin à la charité des parfaits , les saints et les docteurs nous disent qu'il y a des signes d'une charité naissante , des signes d'une charité déjà forte , et des signes d'une charité arrivée à la perfection. Or, ces signes d'une charité déjà née ou infuse en nous sont au nombre de quatre, selon saint Bernard, et il les énumère ainsi qu'il suit (1) :

Le premier signe de cette charité , c'est la douleur des fautes commises. La raison en est que la charité et le péché mortel sont opposés et ne peuvent , par conséquent , demeurer dans la même volonté. Ainsi quand la charité fait son entrée en la volonté , elle en chasse le péché mortel. C'est ce qui l'ait dire à saint Augustin : « La racine de tous les biens , c'est la charité; et la racine de tous les maux , c'est la cupidité. Elles ne peuvent demeurer ensemble en un même lieu , car si l'une n'en est arrachée entièrement, l'autre ne peul. y être implantée (2) » La douleur de la pénitence est donc un signe que l'on possède la

1 Serm. de Omn. Sanct. — 2 In ps. 50

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charité, puisque l'une et l'autre peuvent habiter ensemble dans la nténte volonté.

Le second signe est le ferme propos effectif de s'abstenir à l'avenir du péché. La raison en est que nul ne saurait pendant longtemps avoir un tel propos en vert u de l'amour naturel ou de la dilection acquise par ses propres forces, sans la grâce ou l'aide de la charité. « Si la volonté , dit saint Augustin , n'est délivrée par la grâce de la servitude qui la tient sous les chaînes du péché, et si elle n'est aidée également par la grâce dans sa lutte contre le vice, elle est impuissante à se conserver dans la sainteté et la justice à l'abri de toute faute mortelle. Quand même elle pourrait par sa liberté éviter quelque péché grave ou particulier, il serait cependant au-dessus de son infirmité de se garder pendant long temps de tous en général et de ne point tomber en quelqu'un (1). Ainsi, demeurer longtemps sans péché mortel, c'est donc un signe que la charité existe en notre âme , ou autrement que notre conscience n'est souillée d'aucune faute grave.

Le troisième signe est la joie que l'on éprouve à entendre la parole de Dieu. La raison en est que ceux qui s'entr'aiment se réjouissent en des entretiens mutuels , que ces entretiens soient inspirés , écrits ou de vive voix, car ils y trouvent une preuve de leurs affections réciproques que l'amour ne permet pas de contenir dans le silence. « C'est la coutume de ceux qui s'aiment, dit saint Jean Chrysostôme, de ne pouvoir

1 Retr., l. 2, c. 9.

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couvrir leur amour du voile du silence. » C'est pourquoi Gilbert de la Porrée dit : « La charité ne se contente pas de l'inspiration ou de l'entretien intérieur ; mais elle embrasse en sa mémoire les enseignements de la sainte Ecriture, comme autant de boucliers; et non satisfaite encore, elle cric en exaltant sa voix : Annoncez à mon Bien-Aimé que je languis d'amour. L'inspiration et les saintes Lettres veulent l'enseigner; mais elle, toute brûlante d'autour, ne peut s'empêcher de parler à son tour. » Ainsi on voit par ces paroles que la joie à entendre la parole de Dieu est un signe de la charité en nous.

Le quatrième signe, c'est l'empressement pour les bonnes oeuvres. La raison en est que la charité est par-dessus tout agissante, car elle est l'amour de la fin et par conséquent elle commande tout acte se rapportant à cette fin. C'est ce qui fait dire à saint Grégoire sur ces paroles de saint Jean : Si quelqu'un m'aime, etc. L'amour n'est jamais oisif, mais s'il existe, il opère de grandes choses; si, au contraire, il refuse d'agir, ce n'est plus l'amour. » Et encore : « Pour preuve de votre amour, il faut en montrer les oeuvres (1). » Et saint Bernard dit également (2) : « C'est une grande chose que l'amour si on le ramène à son principe, si on le fait remonter à son origine, si on le retrempe dans sa source, et s'il y puise sans cesse tout ce qu'il lui faut pour couler sans interruption. » Ainsi la pratique des bonnes oeuvres est un signe de charité.

1 Hom. 30, in Joan. — 2 Serm. 33, in Cant.

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Saint Anselme ajoute un cinquième signe de cette charité , en son livre des Similitudes, où il dit : « Lorsqu'on s'attriste des fautes de ses frères et qu'on se réjouit de leurs progrès dans la vertu, c'est une preuve que la charité habite en nous. » Saint Augustin dit de même (1) : « Celui qui ne s'attriste pas des péchés du prochain , n'a pas la charité en lui. » La raison en est que le parfum de la charité ayant, selon saint Denis, une vertu unitive, il s'efforce de tout fondre et de tout réduire en un tout pour l'unir en lui-même. Aussi saint Grégoire s'écrie-t-il : « Voyez ce que c'est que la charité : elle embrase les esprits les plus divers, elle les brûle, elle les fond et elle en forme comme une seule espèce d'or (2).» Mais les défauts de l'âme empêchent cette fusion unitive , tandis que les progrès la perfectionnent. C'est pourquoi la charité s'attriste des défauts et se réjouit ales progrès. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre « que la charité ne prend point plaisir à l'iniquité; mais qu'elle se réjouit de la vérité (3). » Ainsi s'attrister des défauts des hommes spirituels, être contents de leurs progrès, c'est un signe de charité.

ARTICLE II. Des signes d'une charité déjà forte.

Plusieurs nous donnent, en second lieu, certains signes pour reconnaître la charité déjà affermie ou en voie de progrès. Bien que ces signes soient en grand

1 Epist. 130. — 2 Hom. 16. in Ezech. — 3 I Cor.,

13.

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nombre , nous n'en choisirons que cinq comme nous offrant un plus grand avantage.

Le premier signe de cette charité, c'est un examen fréquent et attentif de la conscience, non-seulement pour reconnaître les péchés mortels , mais encore les fautes vénielles; car, de même que la charité est opposée au péché mortel, de même la ferveur l'est au véniel , et s'efforce de le bannir de l'âme de peur qu'il n'attriste l'Esprit-Saint qui eu visite et purifie tous les recoins. C'est pourquoi saint Grégoire et saint Bernard disent : « L'Esprit-Saint avertit, excite et enseigne. Il avertit la mémoire, il excite la volonté, il enseigne la raison , et il ne souffre pas que la plus légère paille du péché réside en un coeur dont il s'est mis en possession , mais il la consume aussitôt par le feu de l'examen le plus subtil (1). » Et saint Ambroise sur ces paroles : Je suis venu apporter le feu (2), s'exprime ainsi : « Il dit qu'il a apporté le feu, parce que cet élément purifie les vases d'or de la maison du Seigneur et consume le foin et la paille qui les recouvraient. » Ces vases d'or sont les âmes créées à l'image de Dieu selon les trois puissances qui les rendent capables de le posséder. Le feu de la charité les renouvelle et les perfectionne, brûle et dissout en elles tant les péchés considérables que les fautes les plus légères. Ainsi l'examen fréquent de la conscience , ayant pour principe l'Esprit-Saint qui allume la ferveur de la charité, cet examen, dis-je, est réellement un signe d'une charité déjà forte ,

1 Serm. 1, de Pent. — 2 Luc. 12. — 3 In Luc., l. 7.

de cette charité qui couvre la multitude de nos péchés.

Le second signe est l'affaiblissement de la concupiscence. En effet, plus la charité qui a Dieu pour objet, va en s'augmentant, plus le coeur de l'homme s'éloigne de l'amour des choses temporelles , et plus, par conséquent, la concupiscence s'affaiblit en lui. C'est ce qui fait dire à saint Augustin (1), que la concupiscence va en décroissant à mesure que la charité fait des progrès, jusqu'à ce que cette charité soit arrivée à une intensité au-delà de laquelle il lui soit impossible de s'étendre d'avantage. Mais où il n'y a pas la charité règne la cupidité, et son règne se fait reconnaître en ce qu'elle éteint le désir et le goût de la vérité et du bien.

Le troisième signe est l'exercice vital des sens intérieurs ou spirituels. La raison en est que l'exercice des sens corporels étant un signe de la vie du corps , l'exercice des sens spirituels est de même un signe de la vie de l'âme. Or, il y a cinq sens intérieurs en l'âme, comme il yen a cinq extérieurs dans le corps. Saint Grégoire dit : « La vie corporelle prouve que l'âme habite dans le corps , et la vie spirituelle prouve de même que l'esprit habite en l'âme. On reconnaît la première par la vue et l'ouïe, et la seconde par la charité et les autres vertus. » — « Les oeuvres, dit également saint Bernard (2), sont un témoignage de la vie de la foi. De même que nous reconnaissons la vie du corps à ses mouvements,

1 Enchir., c. 121. — 2 Serm. 2, de Resur.

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de même nous reconnaissons la vie de la foi à ses oeuvres; et de même que la vie du corps c'est l'âme qui le fait se mouvoir et sentir, ainsi la vie de l'âme, c'est la charité qui fait accomplir les actes des vertus et de l'Esprit-Saint. » C'est donc par la charité ou l'amour, qui est la vie de l'âme, que les sens intérieurs sont vivifiés et excités. Et ainsi le progrès dans l'exercice intérieur ou spirituel est un signe de l'accroissement de cette charité qui dirige et conduit tout à sa fin.

Le quatrième signe est une observation diligente des commandements de Dieu , car cette observation ne saurait avoir lieu sans une charité véritable. C'est pourquoi le Seigneur a dit : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure (1). » Ce que saint Grégoire explique ainsi : « Il vient dans le coeur de plusieurs, et il ne fait pas en eux sa demeure, parce qu'ils se retirent de lui au moment de la tentation. Il vient dans le coeur de plusieurs autres et il y établit sa demeure, parce que l'amour ou la charité de Dieu les pénètre tellement qu'ils ne s'éloignent pas de lui lorsque la tentation arrive (2).» Mais alors comment ne prendrait-il aucun accroissement dans la charité, celui qui possède en soi la source de l'amour et qui déjà s'y est désaltéré ? C'est pourquoi saint Augustin s'écrie : « O vous qui cherchez le repos véritable promis après cette vie, vous pouvez en goûter

1 Joan., 14. — 2 Hom. 30, in Evang.

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les douceurs et la suavité même au milieu des angoisses pleines d'amertume de la vie présente. si vous embrassez avec amour les commandements que Dieu vous a imposés. » On comprend donc bien maintenant ce quatrième signe de la charité qui s'accroît.

Le cinquième est la manifestation des vérités divines. La raison en est que l'amour est un motif de communication. Ainsi l'ami révèle et communique à son ami ses secrets , non pas avec la pensée de les répandre hors de soi, mais avec la conviction qu'il les place en soi-même, car celui à qui il les confie est comme un autre lui-même. Mon ami , a dit quelqu'un , est comme un autre moi-même. Et Richard s'exprime ainsi à cette occasion (1) : « Si vous voulez comprendre que la sublimité des révélations divines est un indice manifeste de la charité céleste, écoutez le Seigneur qui dit : Je ne vous appellerai plus désormais serviteurs , mais mes amis, parce que je vous ai fait savoir tout ce que j'ai appris de mon Père (2). » Le mode des révélations divines dépend ainsi de la grandeur de l'amour de Dieu. Ayez donc pour un signe assuré que vous aimez faiblement votre Bien-Aimé et qu'il vous aime aussi en un faible degré, si vous n'avez pas encore mérité de le suivre par les ravissements de la contemplation , s'il ne vous y a pas encore appelé. » On voit, par ces paroles, que l'amour s'augmente à mesure que la révélation devient plus

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