Œuvres spirituelles (page 5)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Joan., 1. — 2 Luc., 18. — 3 Luc., 18.

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dans saint Luc (1). Or, il donnait tous ces enseignements pour nous faire connaître la vertu de l'oraison.

Cette vertu est, en effet, inestimable; elle est efficace à nous obtenir tout ce qui peut nous être avantageux, et éloigner de nous tout ce qui peut nous nuire. Voulez-vous supporter patiemment l'adversité? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous surmonter les tentations et les tribulations? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous fouler aux pieds les affections perverses ? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous connaître les ruses de Satan et éviter ses pièges? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous faire avec joie l'oeuvre de Dieu, parcourir avec bonheur la voie. du travail et de l'affliction? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous vous exercer à la vie spirituelle, et ne faire aucun cas de la chair en ses désirs? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous mettre en fuite les vains fantômes de votre imagination? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous engraisser votre âme de bonnes pensées, de saints devoirs, de pieuses ardeurs, de dévotion? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous établir votre coeur dans une position forte, dans une résolution constante de se soumettre au bon

1 Luc., 18.

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plaisir de Dieu ? Soyez un homme d'oraison. Enfin, voulez-vous extirper les vices, vous remplir de vertus? Soyez un homme d'oraison. Car c'est par elle que l'on reçoit l'onction de l'Esprit-Saint, onction qui instruit l'âme de tout ce qu'elle doit savoir. Enfin, si vous voulez vous élever jusqu'à la contemplation et jouir des embrassements de l'Époux, soyez un homme d'oraison : c'est en s'y exerçant qu'on arrive à contempler et à goûter les choses célestes.

Vous voyez combien grande est la puissance, la vertu de l'oraison. Je pourrais apporter en preuve de ce que je viens d'avancer, les saintes Écritures; mais qu'il vous suffise, comme d'une preuve efficace, de tout ce que nous apprenons et voyons chaque jour en des personnes simples et illettrées, qui sont entrées eu possession de tous les biens que je viens d'énumérer, et de plus grands encore, par cette vertu de l'oraison. Tous ceux qui désirent imiter Jésus-Christ, doivent donc s'adonner de toute leur âme à l'oraison, et surtout les religieux, qui ont une plus grande facilité de s'y appliquer. C'est pourquoi je vous exhorte, et, autant que je le puis , je vous enjoins rigoureusement de la prendre pour votre exercice principal , et de ne trouver , après les soins nécessaires à la vie, de bonheur en rien autre chose qu'en l'oraison; car rien ne doit vous rendre heureuse

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comme de demeurer avec le Seigneur, et c'est par l'oraison que s'établit cette demeure. Mais, afin que vous puissiez jouir des avis d'un meilleur conseiller, écoutez les paroles pleines de douceur que saint Bernard a répandues sur ce sujet : Ceux qui s'exercent fréquemment à l'oraison,

dit-il, ont fait l'épreuve de ce que j'avance. Souvent nous nous approchons de l'autel avec un coeur tiède et aride ; nous nous appliquons à l'oraison, nous y persévérons, la grâce nous pénètre tout-à-coup, notre âme se trouve dans l'abondance, un fleuve de douceur se répand jusque dans nos entrailles, et si quelqu'un désire exprimer le lait de la suavité qu'il renferme en soi, il ne tardera pas à le voir couler avec abondance, comme une source inépuisable.

Le même saint, dans un discours pour le commencement du carême (2) : « Toutes les fois, dit-il, que je parle de l'oraison, il me semble entendre en mon coeur comme certaines paroles de la pensée humaine me dire : d'où vient que, ne cessant jamais de prier, c'est à peine s'il s'en rencontre parmi vous quelques-uns qui aient expérimenté quel est le fruit de la prière? Nous paraissons revenir de l’oraison comme nous nous en sommes approchés :

1 Serm. 9 in cant. — 2 Serm. 5 de Quadr.

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personne ne nous répond un mot; personne ne nous offre aucun don. Mais suivez le jugement de la foi et non votre sentiment propre : ce jugement est conforme à la vérité, et votre sentiment est trompeur. Or, quelle vérité nous enseigne donc la foi, sinon que le Fils de Dieu s'est engagé par promesse, lorsqu'il nous a dit (1): Tout ce que vous demanderez dans vos prières, croyez que vous l'obtiendrez, et cela vous sera accordé? Que personne d'entre vous, mes frères, n'ait de mépris pour l'oraison. Je vous le dis, parce que celui à qui nous nous adressons dans notre prière en fait un grand cas. Avant qu'elle soit sortie de notre bouche, il ordonne de l'inscrire dans son livre ; et nous pouvons , sans aucun doute, espérer une de ces deux choses : ou il nous donnera ce que nous lui demandons, ou ce

qu'il sait nous être plus utile. Nous ne savons pas, nous autres, demander ce qui nous convient; mais le Seigneur a compassion de notre ignorance, et, recevant notre prière avec bénignité,il ne nous accorde point ce qu'il sait ne nous être d'aucun avantage, ou ce dont le besoin ne se fait pas sentir présentement. Cependant notre oraison n'est point, pour cela infructueuse, surtout si nous sommes fidèles à accomplir

1 Marc. 11

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ce que le prophète nous enseigne, si nous nous réjouissons dans le Seigneur; car c'est ainsi que parle le saint roi David : « Réjouissez-vous

dans le Seigneur, et il vous accordera les demandes de votre coeur (1). » Mais remarquez-bien qu'il appelle les demandes du coeur, celles que le jugement de la raison approuve. Ainsi, vous n'avez pas lieu de vous plaindre ; mais, au contraire, de vous répandre de toute votre âme en actions de grâces. En effet, le soin que le Seigneur prend de vous est si grand, que toutes les fois que vous lui demandez quelque chose d'inutile, il vous le refuse et le remplace par un don plus excellent. De même, un père selon la chair donne volontiers du pain à son enfant lorsqu'il lui en fait la demande ; mais s'il désire un couteau qu'il ne juge pas lui être

nécessaire, il se montre opposé à ses désirs et préfère lui-même lui rompre le pain qu'il vient de lui donner.

« Or, croyez bien que les demandes de coeur consistent en trois choses, et je ne crois pas qu'un élu puisse rien demander en dehors. Les deux premières regardent le temps présent; elles embrassent. les biens du corps et, ceux de l'âme; la troisième

1 Ps., 36.

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a pour objet la béatitude éternelle. Ne vous étonnez pas si je vous dis que l'on doive demander à Dieu les biens corporels; car tous ces biens sont en sa puissance, comme les biens spirituels. C'est pourquoi il faut les lui demander avec un plein espoir qu'il nous arrivera de pouvoir trouver notre nourriture en le servant. Cependant il faut prier pour les besoins de l'âme et plus fréquemment et avec plus de ferveur , c'est-à-dire, que nous devons demander et la grâce de Dieu et les vertus qui ornent nos âmes. Il nous faut prier aussi avec toute la piété et toute l'ardeur dont notre cœur est capable, pour obtenir la vie éternelle; car c'est là que la béatitude du corps et de l'âme sera pleine et parfaite....

« Que pour les choses temporelles la prière se borne donc à ce qui est strictement nécessaire. Pour ce qui concerne les vertus de l'âme, que notre oraison soit libre de tout motif humain et qu'elle n'ait pour but que le bon plaisir de Dieu. Que celle qui regarde la vie éternelle, se fasse en toute humilité, ne présumant rien que de la divine miséricorde… »

« (1) Ce n'est pas seulement le lieu, mais encore le temps, que doit considérer celui qui veut prier. Le temps de fêtes semble plus facile et plus avantageux ;

1 Serm. 86 sup. cant.

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mais c'est surtout lorsque le silence de la nuit a tout plongé dans un sommeil profond que la prière s'épanche et plus libre et plus pure. Levez-vous durant la nuit, dit le prophète, louer le Seigneur au commencement de vos veilles, et répandez votre coeur comme de l'eau en présence de votre Dieu (1). Avec quelle sécurité s'élève la prière durant la nuit! Elle n'a pour témoins que Dieu et son Ange qui la reçoit pour l'offrir sur l'autel céleste. Comme elle est belle el brillante ! comme elle apparaît revêtue d'un doux éclat de modestie ! Comme elle est pleine de paix et de sérénité cette prière qu'aucun bruit, qu'aucune clameur ne vient troubler! Enfin , comme elle est pure et sincère , à cette heure où la poussière des sollicitudes terrestres ne saurait se reposer sur elle, où nul regard

approbateur ne peut la contempler, où l'adulation ne songe même pas à l'atteindre de son souffle! C'est pour cela que l’Épouse, avec non moins de modestie que de précaution, recherchait le secret de sa couche et da la nuit. Prier et marcher à la recherche du Verbe, c'est une seule et même chose. Vous ne priez pas bien, si dans vos prières vous cherchez autre chose que le Verbe, ou quelque

1 Thren., 2.

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chose qui ne se rapporte point à lui ; car c'est dans le Verbe que tout est renfermé. Là se trouve le remède à nos blessures, le soulagement de nos besoins, le retranchement de nos défauts, les forces pour avancer, enfin tout ce qu'il vous est avantageux de recevoir ou de posséder, tout ce qu'il vous convient d'avoir, tout ce qui vous est nécessaire. C'est donc sans raison que nous demandons autre chose que le Verbe, puisqu'il renferme tout. Si nous paraissons quelquefois agir trop familièrement, lorsque nous sommes forcés de demander ces biens terrestres, pourvu qu'en cela le Verbe soit le terme de notre demande, comme il le mérite bien , ce ne sont plus ces biens qui sont l'objet de nos voeux mais lui seul, puisque c'est à cause de lui que nous les demandons. » Tel est le langage de saint Bernard.

Vous avez entendu les magnifiques paroles d'un contemplatif très-élevé, vous avez entendu Bernard enivré des délices de la prière. Repassez en votre âme, si vous le pouvez, ce qu'il vient de vous dire, afin d'en savourer le parfum. Je cite et j'insère d'autant plus volontiers ses paroles en cet ouvrage, que non-seulement elles sont tout-à-fait spirituelles et propres à pénétrer le coeur, mais encore pleines de beautés et puissantes à entraîner au service de Dieu

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Bernard était l'homme le plus éloquent de son époque; il était rempli de l'esprit de sagesse et, tout brillant de sainteté. Je désire que vous marchiez sur ses traces, et si j'en parle aussi souvent, c'est afin que vous mettiez en pratique ses conseils et ses enseignements. Mais revenons au seigneur Jésus.

Pendant qu'il priait sur la montagne, ses Disciples étaient sur la mer en un grand travail et dans de profondes angoisses ; car le vent leur était contraire et la barque était agitée par la tempête et les flots. Considérez-les donc et témoignez-leur votre compassion, car ils sont dans la tribulation et la détresse la plus pénible : l'orage les a assaillis, il fait nuit, et le Seigneur n'est point avec eux. Mais à la quatrième veille de la nuit il descendit de la, montagne, et s'approcha de la barque en marchant sur la mer. Pour Dieu, considérez-le bien et voyez comment, fatigué par une telle veille et une oraison aussi prolongée, il descend sans être accompagné de personne, nu-pieds et au milieu de la nuit, de cette montagne dont. la pente est si rapide à parcourir et peut-être couverte de rochers ; voyez-le s'avancer d'un pas ferme sur les eaux comme sur la terre ferme. La créature reconnut donc son Créateur. Or, lorsqu'il approcha de la barque, ses Disciples, saisis d'effroi, poussèrent un cri, pensant que c'était un fantôme; mais le tendre Maître, ne voulant

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pas plus longtemps les tenir dans la peine, les rassura en disant : C'est moi, ne craignez point. Alors Pierre, tout plein de confiance en la puissance du Seigneur, commença, aussi lui, par son ordre à marcher sur les eaux ; mais ensuite, sa foi chancelant, il allait être submergé, lorsque la main de son maître le soutint et l'empêcha de couler à fond. La Glose, sur cet endroit, dit : « Il le fait marcher sur les flots, afin de manifester sa puissance divine ; il permet qu'il s'enfonce , afin qu'il n'oublie pas sa faiblesse, qu'il ne se juge pas égal à Dieu, et no prenne pas sujet de

s'enorgueillir. » Aussitôt que le Seigneur fut entré dans la barque, l'agitation de la mer cessa et tout rentra dans le calme. Pour les Disciples, ils le reçurent avec le respect le plus profond , éprouvèrent une grande joie de son retour, et demeurèrent dans une grande tranquillité. Considérez donc bien Jésus et ses Disciples en toutes choses, car il y a vraiment de quoi admirer et s'édifier. Vous pouvez, dans ce fait, méditer pour votre instruction que le Seigneur agit ainsi chaque jour vis-à-vis de nous, mais spirituellement. Il souffre et il permet quo ses élus soient en ce inonde dans l'affliction, tant en ce qui concerne l'homme intérieur quo l'homme extérieur, mais toujours en père qui châtie chacun des enfants qu'il affectionne. Pour ceux qui ne sont point sons sa verge, selon le langage

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de l'Apôtre, ils ne sont point des enfants, mais des fruits de l'adultère (1). Il nous est donc avantageux d'être dans la tribulation et l'affliction ici-bas : c'est par là que nous sommes instruits, que nous acquérons des vertus, que nous conservons celles que nous avons acquises, et, qui plus est, que nous attendons les biens futurs et les récompenses éternelles. Ainsi, loin de nous laisser abattre par ces traverses, loin de nous montrer impatients à les supporter, nous devons ambitionner et les chérir. Mais l'immense utilité des tribulations est inconnu au grand nombre, et c'est pourquoi elles semblent fâcheuses et intolérables. Afin de vous instruire de ce qui les concerne et de vous apprendre à les soutenir, je vous apporte, comme j'ai coutume de le faire, l'autorité de saint Bernard : « (2) Elle est avantageuse, dit-il, cette tribulation qui produit l'épreuve et qui conduit à la gloire. Je suis avec lui dans la tribulation, dit le Seigneur. Rendons donc grâces au Père des miséricordes, qui veut bien être avec nous dans la tribulation et nous consoler dans nos peines. Comme je vous l'ai dit, elle est nécessaire cette tribulation qui se convertit en gloire, qui se change en félicité ; et, sans aucun doute, elle sera longue, elle sera

1 Hebr., 12. — 2 Serm. 17 sup. psal. qui habitat.

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grande, elle sera pleine et entière cette félicité que personne ne pourra nous ravir. C'est une chose nécessaire que cette nécessité qui enfante la couronne. Loin de nous le dédain, mes frères ; la semence est bien faible, mais le fruit qui s'en élève est vraiment grand. Peut-être cette semence est-elle sans saveur, peut-être est-elle pleine d'amertume, c'est peut-être la graine du sénevé. En grâce, ne considérons pas ce qui frappe nos regards en elle, mais ce qu'elle renferme d'invisible. Car ce qui luit à nos yeux n'a qu'un temps, et ce que nous ne voyons pas est éternel Je suis avec lui dans la tribulation, dit le Seigneur; et moi, je ne veux plus chercher d'autre bonheur que la tribulation, car il m'est avantageux de m'attacher au Seigneur; et non-seulement cela, mais il m'est avantageux de placer mon espérance en mon Dieu (2) qui a dit : Je délivrerai et je comblerai de gloire celui avec qui je suis dans la tribulation. Mes délices, nous dit-il encore, sont d'être avec les enfants des hommes (3). Il est descendu, afin d'être proche de ceux dont le coeur est en proie au chagrin, afin d'être avec nous lorsque la tribulation nous assiège, et il y sera encore lorsque nous serons

1 II Cor., 4. — 2. Ps., 72. — 3 Prov., 8.

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enlevés dans les nuées, à travers les airs, pour être conduits au-devant de Jésus-Christ. Ainsi, nous serons toujours avec le Seigneur, si toutefois nous mettons tout notre soin à le conserver en tout temps avec nous. Il m'est plus avantageux, Seigneur, d'être dans la tribulation, pourvu que vous soyez avec moi, que de régner sans vous, que d'être dans l'abondance loin de vous, que d'être glorifié sans vous posséder. La fournaise éprouve les vases d'argile, et le feu de la tribulation , les justes. Qu'avons-nous à redouter? Pourquoi ces retards? Pourquoi nous soustraire à cette fournaise? Le feu sévit, il est vrai, mais le Seigneur est avec nous dans la tribulation. Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous? Si c'est lui qui nous délivre, qui pourra nous arracher de sa main ? Enfin, si c'est lui qui nous glorifie, qui pourra nous plonger dans l'humiliation ?

« (1) Non-seulement nous conservons l'espérance, mais nous plaçons notre gloire dans l'humiliation. Je me glorifierai volontiers dans mes infirmités, dit l'Apôtre, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi (2). Désirable infirmité, qui se trouve suppléée par la vertu de Jésus-Christ ! Qui me donnera,

1 Serm. 25 in cant. — 2 II Cor., 12.

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non-seulement d'être infirme, mais d'être dépouillé, de défaillir de moi-même, afin d'être affermi par la vertu du Seigneur des vertus ; car c'est

dans l'infirmité que la vertu devient parfaite? Enfin, ajoute l'Apôtre : Quand je suis faible, c'est alors que je me sens plus fort et que je suis puissant (1).

« (2) Aussi, l’Épouse n'appelle pas son Bien-aimé un faisceau, mais un petit faisceau ; car l'amour lui rend léger tout ce qu'elle entrevoit de fatigues et d'angoisses. C'est vraiment un petit faisceau, car les souffrances de cette vie ne sont pas clignes d'entrer en comparaison avec la gloire à venir qui sera manifestée en nous (3) ; et le moment si court et si léger des tribulations du temps présent, opère en nous le poids éternel d'une gloire souveraine et incomparable (4). Ce qui n'est maintenant qu'un petit faisceau de myrrhe, sera donc un jour pour nous le comble d'une glorification immense. Mais déjà n'est-ce pas un faisceau bien faible que celui dont le joug est doux et le fardeau léger ? Non qu'il soit léger en lui-même, ce fardeau, car la violence de la passion n'est point légère, non plus que l'amertume de la mort; mais il est léger pour celui qui aime. »

1 Id. — 2 Serm. 43 in cant. — 3

Rom., 8. — 4 II Cor., 4.

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Le même saint s'exprime ainsi sur le verset 6 du psaume 90 : « S'il nous est ;permis d'arrêter nos regards sur le grand corps de l'Église, nous remarquerons assez aisément que les hommes spirituels de ce corps sont attaqués avec beaucoup plus de violence que les hommes charnels. C'est la malice superbe et toujours envieuse de notre ennemi qui agit de la sorte, et le fait se prendre avec plus de véhémence à ceux qui sont parfaits, selon cette parole de l'Écriture : « Sa nourriture est une

nourriture choisie (1). » Il agit ainsi, dis-je, et ce n'est pas sans une disposition particulière des desseins de Dieu, qui ne permet pas que les imparfaits soient tentés au-dessus de leurs forces, et qui leur fait tirer avantage de la tentation , tandis qu'il prépare à ceux qui sont plus parfaits des triomphes, non-seulement plus glorieux, mais encore plus nombreux sur l'ennemi... Notre adversaire s'applique avec une sollicitude beaucoup plus grande et des ruses plus multipliées à nous blesser, tant à droite

qu'à gauche, et il ne s'inquiète pas tant de nous ravir les biens du corps que ceux du coeur.

« C'est là qu'il faut résister avec le plus de soin, où la nécessité paraît plus pressante, où le fort du

1 Habac., 1.

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combat se fait sentir, où le gain de la bataille réside tout entier. Aussi est-ce là que se prépare notre sort : une captivité ignominieuse, si nous sommes vaincus, une gloire triomphante, si nous remportons la victoire... C'est de ce côté que se trouve la grâce et la miséricorde du Seigneur envers ses serviteurs; c'est de ce côté que son regard s'abaisse sur ses

a élus; et, tandis qu'il paraît indifférent à ce qui se passe à leur gauche, il se montre un protecteur empressé de leur droite. C'est pourquoi le prophète parle ainsi de soi-même : J'avais toujours le Seigneur en ma présence, car il se tenait à ma droite pour que je ne fusse pas ébranlé (1)... Plaise a à Dieu, ô bon Jésus ! que vous soyez en tout temps

tellement à ma droite que vous me teniez sans cesse par la main, car je sais et je suis assuré qu'aucune adversité ne saurait me nuire, si nulle iniquité ne domine en mon coeur. Que ma gauche soit a dépouillée, qu'elle soit meurtrie, qu'elle soit abreuvée d'injures et saturée d'opprobres, je l'expose à tout cela sans regret, puisque je suis gardé par a vous , puisque votre protection met ma droite à couvert.

« (2) Autre chose est d'être conduit en son esprit par

1 Ps. 15. — 2 Serm. 85 in cant.

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la force ; autre chose d'être gouverné par la sagesse; autre chose de dominer par la force; autre chose de s'enivrer de suavité; car bien que la sagesse soit puissante et la force suave, cependant, pour rendre à chaque mot sa signification propre, la vigueur a s'attache à l'idée de force, et la tranquillité de l'âme,accompagnée d'une certaine douceur spirituelle, à

celle de sagesse. C'est ce qu'a voulu désigner l'Apôtre, je crois, lorsqu'après des exhortations multipliées qui ont rapport à la force, il ajoute que la a sagesse se trouve dans la suavité qui réside en l'Esprit-Saint. Ainsi, résister, repousser la violence par a la violence, ce qui doit se ranger dans les attributions de la force, c'est assurément un honneur, a mais c'est aussi un travail; car ce n'est pas la même chose de défendre votre honneur avec fatigue, que de le posséder en repos; ce n'est pas la même chose d'être conduit par la force, que de jouir de la force. Tout ce que la force enfante, la sagesse en a la jouissance ; tout ce que la sagesse ordonne, résoud et conduit, c'est la force qui l'exécute. Traitez de la sagesse au sein du repos, dit le sage (1). Le repos de la sagesse est donc son travail, et plus ce repos est profond, plus sou action est active en son genre.

1 Eccli., 38.

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La force, au contraire, est d'autant plus brillante qu'elle est plus exercée, d'autant plus digne de louanges qu'elle se montre plus empressée à agir.

Si quelqu'un définit la sagesse, l'amour de la vérité, il ne me semblera pas s'éloigner de la réalité. Or, où il y a amour, il n'y a pas travail, mais jouissance, et peut-être le mot de sagesse tire-t-il son origine de celui de saveur, parce qu'elle se joint à la vertu comme un assaisonnement qui rend suave ce qui de soi était amer et repoussant. Aussi je ne jugerai pas digne de blâme celui qui définira la sagesse, la saveur du bien.

« Ainsi, soutenir courageusement les tribulations, c'est le domaine de la force; se réjouir dans les tribulations appartient à celui de la sagesse. Affermir votre coeur et être inébranlable dans l'attente du Seigneur, c'est de la force; goûter et voir combien le Seigneur est doux, c'est de la sagesse. Et, pour mieux montrer le bien de chacune d'après le fond même de leur nature, je disque la modestie de l'âme indique la sagesse, et que la constance montre l'homme de force. C'est à juste raison que la sagesse vient après la force, car celle-ci est comme un fondement inébranlable sur lequel celle-là édifie sa demeure...

« (1) Heureux celui qui règle de telle sorte les souffrances

1 Serm. de Pass. Dom.

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de son corps selon la justice, que tout ce qu'il endure, il l'endure à cause du Fils de Dieu ! Heureux celui dont le coeur est étranger au murmure, dont la bouche se répand en actions de grâces et en chants de louanges! Celui qui s'est élevé ainsi, s'est chargé de son grabat et il s'en va dans sa demeure. Notre grabat, c'est notre corps ; nous y étions couchés languissants et esclaves de nos désirs et de nos convoitises. Nous le portons lorsque nous le forçons d'obéir à notre esprit.

« (1) L'Esprit qui souffle en tant de manières sur les enfants des hommes que nul ne peut se soustraire à son influence céleste, est véritablement multiple ; car il leur est accordé, soit pour l'utilité de la vie,

soit pour faire des miracles, soit pour opérer leur salut, soit pour les secourir, les consoler ou les embraser. Il est accordé pour l'utilité de la vie, car il répand avec tant d'abondance les biens sur les bons et sur les méchants, sur ceux qui sont dignes et ceux qui sont indignes, qu'il semble ne garder aucune règle de discernement. Il est, bien ingrat celui qui, en toutes ces choses, ne reconnaît pas les bienfaits de l'Esprit-Saint. Il est accordé pour les miracles, comme il le paraît par les signes, les prodiges,

1 Serm. 3 de Pent.

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les différents effets de sa puissance qu'il opère par l'entremise de quelques hommes. C'est lui qui renouvelle les miracles anciens, afin d'affermir par ce que nous voyons de nos yeux la foi à ce qui eut lieu aux temps passés. Mais parce que quelques-uns ne tirent aucune utilité propre de cette grâce, cet Esprit vient en nous pour aider à notre salut, connue lorsque nous nous convertissons au Seigneur notre Dieu dans toute la sincérité de notre coeur. Il nous est donné pour nous secourir, lorsque, dans nos luttes, il vient au secours de notre infirmité. Et lorsqu'il rend témoignage à notre esprit, c'est alors que son souffle nous console. Enfin

il nous est donné pour allumer en nous la ferveur, lorsque, soufflant avec plus de force dans le coeur de ceux qui sont parfaits, il excite en eux le feu dévorant de la charité , en sorte que non-seulement ils se glorifient dans l'espérance de la gloire réservée aux enfants de Dieu, mais encore dans les tribulations, réputant les injures une gloire, les opprobres un bonheur, le mépris un sujet de joie immense. L'Esprit-Saint a été donné à chacun de nous pour opérer notre salut, si je ne me trompe. Mais il n'en est pas de même pour la ferveur; car il y en a bien peu qui soient remplis de cet Esprit, bien peu qui soupirent après sa possession. Nous

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nous contentons de vivre à l'étroit, nous ne faisons aucun effort pour respirer à l'aise dans cette atmosphère de liberté ; nous n'élevons même pas vers elle un désir.»

Vous voyez de quelles nombreuses et doctes raisons se sert l'éloquent saint Bernard pour nous montrer combien les tribulations sont avantageuses. Ne vous étonnez donc pas que le Seigneur permette que ses Disciples soient en proie aux coups de la tempête, lui qui connaît l'utilité qu'ils doivent en retirer. Nous lisons en plusieurs endroits que leur barque fut agitée par les flots et les vents, mais jamais qu'elle fut submergée. Ayez donc soin d'affermir et de régler votre coeur par ses avis afin que, dans les contrariétés et les malheurs qui vous arriveront, vous puissiez vous maintenir dans la patience et la joie, et afin aussi de vous exercer de telle sorte dans les voies de l'Esprit, que, remplie de ferveur, vous désiriez même être en proie à la tribulation pour l'amour du Seigneur Jésus qui a tenu et enseigné cette voie élevée en sa personne et celle des siens.

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CHAPITRE XXXVII. De la Chananéenne. — Comment nos Anges gardiens nous servent avec fidélité.

(1) Tandis que le Seigneur Jésus allait de côté et d'autre, avec de grandes fatigues, prêchant et guérissant les malades, une femme Chananéenne, c'est-à-dire de la terre de Chanaan, habitée par les Gentils et non par les Juifs, s'approcha de lui, le priant de délivrer sa fille qui était tourmentée du démon. Elle avait confiance qu'il pouvait lui accorder ce qu'elle désirait . Le Seigneur ne lui donnant aucune réponse, elle insistait néanmoins et persévérait en criant et demandant qu'il voulût lui faire miséricorde, et cela avec tant d'insistance, que les Disciples prièrent Jésus pour elle. Mais le Seigneur ayant déclaré qu'on ne devait. pas donner aux chiens le pain des enfants, cette femme s'humiliant conjura qu'il lui fût permis, à ia façon des chiens, de ramasser les miettes qui tombaient de la table du Maître, et ainsi elle mérita d'être exaucée.

Considérez en tout cela le Seigneur et ses Disciple,

1 Mat., 15.

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selon la méthode générale que je vous ai donnée plus haut. Ne laissez pas non plus passer inaperçues les vertus de cette femme, et tirez-en tout l'avantage qu'elles vous offrent. Ces vertus sont au nombre de trois surtout : la première, ce fut la grande foi de cette femme, foi qui s'étendit jusqu'à sa fille et que le Seigneur exalta par ses louanges; la seconde fut la persévérance dans la prière, et non-seulement la persévérance, mais l'importunité, importunité que le Seigneur apour agréable, et à laquelle il invite, ainsi que je vous en ai touché quelque chose dans le chapitre précédent ; la troisième, ce fut une humilité profonde, car elle ne rejeta point la qualification que le Seigneur lui donnait et ne se jugea pas digne de prendre rang parmi les enfants, ni de recevoir un pain entier, mais elle se contenta de ramasser les miettes. Et parce qu'elle s'était humiliée profondément, elle obtint ce qu'elle avait demandé. Ainsi en sera-t-il pour vous, si, persévérant dans la prière avec un coeur sincère, pur et fidèle, vous vous humiliez en présence de votre Dieu, vous réputant indigne de tout bien de sa part. Tenez fermement pour assuré que tout ce que vous lui demanderez, il vous l'accordera. Et de même que les Apôtres prièrent pour la Chananéenne, ainsi votre Auge priera pour vous et offrira votre demande au Seigneur.

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Écoulez saint Bernard parlant sur ce sujet (1): «Lorsqu'une âme soupire fréquemment, dit-il, ou plutôt lorsqu'elle prie sans interruption et se lamente dans l'ardeur de ses désirs, de temps en temps il arrive que celui qu'elle cherche et appelle par de tels voeux, se laisse toucher de compassion et se montre à elle. C'est alors, je crois, qu'il lui convient,

d'après l'expérience qu'elle en fait, de s'écrier avec le saint prophète Jérémie (2) : « Vous êtes bon, Seigneur, pour ceux qui espèrent en vous, pour l'âme qui vous cherche. Mais son Ange, qui est un des amis de l'Époux, son Ange, que Dieu a député pour l'aider en pareille circonstance, et qui est, sans aucun doute, l'agent et le témoin de cette entrevue mutuelle et secrète; son Ange, dis-je, comme alors il tressaille de joie ! comme il est heureux et se livre avec elle à l'allégresse ! Il se tourne vers

le Seigneur et lui dit : « Je vous rends grâces, Seigneur de toute majesté, de ce que vous lui avez accordé selon les désirs de son coeur, et de ce que vous ne l'avez pas frustrée de l'objet de ses voeux. C'est cet Ange qui en tout lieu, se montrant un serviteur empressé pour cette âme, ne cesse de l'exciter et de l'avertir par des inspirations assidues ;

1 Serm. 31 in cant. — 2 Thren., 3

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c'est lui qui lui crie sans cesse : Réjouis-toi dans le Seigneur, et il t'accordera les demandes de ton coeur (1). — Attends le Seigneur et garde sa voie. — S'il est en retard, attends-le, car il viendra sûrement, et il ne saurait tarder (2). C'est cet Ange qui crie aussi au Seigneur (3) : Comme le cerf soupire après les eaux abondantes, ainsi, Seigneur, cette dite soupire après vous. Ses désirs se sont dirigés vers vous durant la nuit, et dès le matin elle s'est éveillée pour penser à vous de toute l'étendue de son esprit et de son coeur. Durant tout le jour, elle a étendu ses mains vers vous. Accordez-lui sa demande, afin qu'elle s'en aille, car elle crie après vous. Laissez-vous toucher enfin, et montrez-vous sensible à sa prière. Abaissez un regard du haut des cieux, et voyez ; et daignez visiter cette âme qui est dans sa désolation. » Ce fidèle ami de l'Époux, instruit, mais non jaloux de l'amour mutuel de l'âme et de Dieu, ne cherche point sa propre gloire, mais celle du Seigneur. Il va et vient du Bien-aimé à la Bien-aimée; il offre les voeux, rapporte les dons, excite celle-ci, apaise celui-là. Quelquefois aussi, bien que rarement, il les réunit tous deux en sa présence, soit en ravissant l'une, soit en

1 Ps. 36, . — 2 Habac., 2. — 3 Ps. 41.

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inclinant l'autre ; car il est un serviteur et un ami dans le palais, et il ne craint pas d'être repoussé ; tous les jours il contemple la face du Père céleste. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Vous voyez avec quelle fidélité nos Anges nous servent; et c'est ce qui me donne occasion de vous dire quelque chose de ces esprits bienheureux. Je désire que vous sachiez bien que nous devons avoir pour eux le respect le plus profond, que nous sommes tenus de les louer, de les honorer et de leur rendre chaque jour nos actions de grâces; et qu'en leur présence, qui est continuelle, c'est pour nous un devoir de ne rien penser, de ne rien dire, de ne rien faire qui soit illicite ou honteux. Saint Bernard nous donne encore des avis à ce sujet dans un de ses discours sur le psaume 90e; c'est ainsi qu'il parle : « Dieu a ordonné à ses Anges de prendre soin de vous et de vous garder dans toutes vos voies. Quel respect une telle parole doit vous inspirer! Quelle dévotion elle doit allumer en vous! Quelle confiance elle doit faire naître en votre coeur! Vous devez le respect à la présence de l'Ange, la dévotion à ses bienfaits, la confiance à ses soins empressés. Marchez avec précaution en toutes vos voies où sont présents les Anges, selon le commandement qu'ils

en ont reçu. En quelque demeure, en quelque coin

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de terre que vous vous trouviez, ayez du respect pour votre Ange. Ne vous permettez jamais en sa présence ce que vous n'oseriez faire devant moi... Ces Anges ne sont pas seulement avec vous, ils sont là pour vous. Ils sont présents pour vous protéger, ils sont présents pour vous être utiles. Que rendrez-vous au Seigneur pour tous les bienfaits dont il vous a comblé? Car c'est à lui seul qu'appartiennent et la gloire et l'honneur. Pourquoi à lui seul? Parce que c'est lui qui a donné des ordres à ses Anges; parce que c'est de lui seul que vient tout don excellent. Cependant, bien que ce soit lui qui ait commencé, il ne nous est pas permis d'être ingrats envers ceux qui lui obéissent avec tant d'amour et nous viennent en aide en des besoins aussi pressants. Soyons donc dévots , soyons reconnaissants envers des gardiens si glorieux; rendons-leur

l'amour qu'ils nous témoignent et honorons-les autant que nous le pouvons, autant que nous le devons. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Tout ce que vous venez d'entendre doit vous faire estimer l'obéissance des Anges, les secours que nous en recevons et la vertu de la prière. Appliquez-vous à vous exercer à celle-ci, et témoignez à ceux-là le plus de respect qu'il sera en votre pouvoir.

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CHAPITRE XXXVIII. Comment quelques-uns furent scandalisés des paroles du Seigneur.

Ne vous étonnez pas si quelquefois nos paroles et nos actions sont une occasion de scandale, quelque fidélité et quelque soin que nous apportions, puisqu'il en a été de même en plusieurs circonstances pour le Seigneur, qui cependant ne pouvait se tromper. Un jour, les Pharisiens lui demandaient pourquoi ses Disciples ne se lavaient pas les mains lorsqu'ils voulaient manger; et il leur répondit en les reprenant sévèrement de ne faire cas que de la pureté extérieure, et nullement de celle qui est intérieure. Ils furent scandalisés d'une pareille réponse; mais le Seigneur ne s'en mit point en peine (1).

Une autre fois qu'il donnait dans la synagogue des enseignements fort spirituels, quelques-uns d'entre ses Disciples, hommes tout-à-fait matériels, ne comprenant pas ses paroles, l'abandonnèrent. Mais alors il dit aux douze : Et vous, voulez-vous aussi vous en aller ? Saint Pierre lui répondit , tant en son nom qu'en celui des autres : Seigneur , à qui

1 Mat. 15. — Marc., 7.

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irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle (1).

Considérez-le donc en ces circonstances et autres semblables ; voyez comment il parlait avec puissance et enseignait la vérité sans s'inquiéter du scandale des méchants ou des insensés. Il faut remarquer d'abord que nous ne devons pas, à cause du scandale du prochain, abandonner les voies de la justice; en second lieu, que nous devons avoir beaucoup plus à coeur la pureté intérieure que celle qui est simplement extérieure, ce que le Seigneur a enseigné ailleurs dans saint Luc d'une manière bien plus formelle; en troisième lieu, qu'il faut vivre si spirituellement que les paroles de Jésus-Christ ne nous paraissent point incompréhensibles et singulières, comme il arriva à ses Disciples qui, l'entendant dire : Si vous ne mangez la chair du fils de l'homme… ne purent soutenir un pareil langage et se retirèrent. Pour nous, reconnaissons plutôt que ses paroles sont les paroles de la vie éternelle, et, nous unissant aux douze, marchons sur ses traces.

1 Joan., 6.

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CHAPITRE XXXIX. De la récompense de ceux qui abandonnent tout.

(1) Un jour que le fidèle et prudent disciple Simon-Pierre demandait au Seigneur, en son nom et en celui des autres Apôtres, quelle serait leur récompense, le Seigneur, leur répondit entre autres choses, que tous ceux qui, renonçant aux biens temporels, s'attacheraient à le suivre, recevraient le centuple en ce monde et la vie éternelle en l'autre. Remarquez bien quelle est cette récompense ; concevez-en une grande joie, et offrez au Seigneur vos actions de grâces et vos louanges de ce qu'il vous a conduite à une telle entreprise, que le travail de vos mains vous rapportât cent pour un, et après cela encore la vie éternelle. Or, ce centuple doit s'entendre des biens spirituels et non de ce qui est temporel; il doit s'entendre des consolations intérieures et des vertus que nous connaissons par l'expérience que nous en faisons et non par aucun enseignement. Lorsque l'âme respire le parfum de la pauvreté, l'éclatante beauté de la chasteté, de la patience et des autres vertus, et qu'elle se délecte en ce

1 Mat., 9.

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sentiment, ne vous semble-t-elle pas avoir reçu le centuple? Et si elle s'élève assez haut pour mériter la visite de l'Époux et se glorifier de sa présence, ce qu'elle ressent alors ne l'emporte-t-il pas mille fois et plus sur tout ce qu'elle a pu abandonner pour lui, quelles qu'en fussent la splendeur et la richesse? Vous voyez comment s'accomplissent en réalité les promesses de la Vérité, et qu'elle ne trompe pas en assurant le centuple en ce monde. Et même le Seigneur ne se borne pas à l'accorder une fois, mais il renouvelle plusieurs fois ses dons; il les réitère souvent à l'âme dévote, et il agit si efficacement sur elle, qu'elle regarde comme de la boue, non-seulement ce qu'elle a abandonné, mais le monde entier, pourvu qu'il lui soit donné d'entrer en possession de son Époux. Mais, afin de vous instruire plus amplement sur ce centuple, écoutez ce qu'en dit saint Bernard (1) : « Peut-être quelque habitant du siècle me dira-t-il : Montrez-moi ce centuple que vous me promettez , et j'abandonne tout

sans réserve. Pourquoi vous le montrer? La foi n'a plus de mérite quand la raison humaine nous fait voir ce qu'elle promet. Croiriez-vous plutôt à l'homme qu'à la Vérité qui s'engage envers vous? Vous vous réduisez au néant en voulant vous

1 ln Declam. super : Ecce nos reliq., etc.

249

enquérir avec trop de soin. Si vous ne croyez d'abord, vous demeurez sans intelligence. C'est une manne cachée, c'est un nom nouveau qui est promis au vainqueur dans l'Apocalypse de saint Jean, et que personne ne connaît, si ce n'est celui qui l'a reçu (1)... Eh quoi! ne possède-t-il pas toutes choses, celui au bien duquel tout s'empresse de concourir? N'a-t-il pas le centuple de tout ce qu'il a abandonné, celui qui est rempli de l'Esprit-Saint, celui qui porte Jésus-Christ en son coeur? A moins que vous ne disiez que c'est beaucoup plus que le centuple de recevoir la visite de l'Esprit consolateur, de jouir de la présence de Jésus. Combien est grande l'abondance de votre douceur, ô Seigneur, que vous tenez en réserve pour ceux qui vous craignent, et que vous avez rendue pleine et parfaite pour

ceux qui espèrent en vous (2) ! Vous voyez comment l'âme sainte déborde au souvenir de cette suavité si abondante, comment, dans ses efforts pour l'exprimer, elle multiplie ses paroles. Combien est grande cette abondance! s'écrie-t-elle. Voilà donc quel est ce centuple : c'est l'adoption des enfants, ce sont ses prémices, et la liberté de l'esprit, les délices de la charité, la gloire de la conscience, le règne

1 Apoc., 3. — 2 Ps., 30.

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de Dieu qui est en nous. Ce n'est plus le boire ou le manger, c'est la justice, la paix, la joie dans l'Esprit-Saint. C'est une joie qui ne réside pas seulement dans l'espérance de la gloire, mais dans les tribulations ; c'est le feu que Jésus-Christ a désiré avec tant d'ardeur voir se répandre; c'est la vertu qui a fait embrasser la croix à André, qui a inspiré à Laurent des moqueries pour ses bourreaux, qui a prosterné Étienne contre terre, afin de prier pour ceux qui le lapidaient; c'est la paix que le Seigneur a laissée aux siens, lorsqu'il leur donna sa paix, puisque le don et la paix sont réservés aux élus de Dieu ; c'est, en effet, la paix du Père céleste, c'est le don de la gloire future; c'est cette paix qui surpasse tout sentiment, et qui ne saurait être mise en comparaison avec rien de ce qui plaît sous le soleil, avec rien de ce qui fait la concupiscence du monde ; c'est la grâce de la dévotion, c'est l'onction qui instruit de toute chose , que celui-là seul comprend qui en a fait l'expérience, et qui est ignorée de celui qui ne la goûta jamais ; onction que personne ne connaît, si ce n'est celui qui l'a reçue. » Ainsi parle saint Bernard.

Réjouissez-vous donc et soyez dans une joie vive,

1 Sap. 3.

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ainsi que je vous l'ai dit ; rendez grâces à Dieu de ce que vous avez été appelée à recevoir ce centuple, et entrez souvent dans ce jardin de délices ; c'est par une oraison fréquente que vous pourrez y parvenir.

CHAPITRE XL. Comment le Seigneur demanda à ses Disciples ce que les hommes disaient de lui.

(1) Le Seigneur étant venu dans le pays de Césarée de Philippe, demanda à ses Disciples ce que les hommes disaient de lui, et ensuite ce qu'eux-mêmes en pensaient de leur côté. Quelques-uns répondirent : Les uns disent que c'est Jean-Baptiste, les autres Jérémie, etc. — Mais Pierre, prenant la parole, dit en son nom et au nom des autres : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Le Seigneur lui répondit : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église , et les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. » Alors il lui donna, et pour lui et pour ses successeurs, les clefs du royaume des cieux pour lier et délier sur la terre.

Considérez donc le Seigneur et en même temps ses

1 Mat.

253

Apôtres, selon la méthode générale que je vous ai indiquée plus haut. Notez bien que Pierre, si magnifiquement glorifié, est appelé Satan peu de temps après par le Seigneur, parce que, n'agissant qu'en vertu de l'amour tout humain qu'il avait pour lui, il le dissuadait de se livrer aux tourments de sa Passion. Vous en avez l'histoire dans le même endroit de l'Évangile. Ainsi, à l'exemple du Seigneur, regardez comme vos ennemis ceux qui, sous prétexte de soulager votre corps, chercheraient à vous détourner de vos exercices et de ce qui peut concourir au bien de votre

âme.

CHAPITRE XLI. De la transfiguration du Seigneur sur la montagne.

(1) Le Seigneur, ayant pris avec lui trois d'entre ses Apôtres, alla avec eux sur la montagne de Thabor, et, se transfigurant en leur présence, il se montra resplendissant de gloire à leurs regards. Moïse et Élie vinrent le trouver, et ils s'entretenaient ensemble de la Passion qu'il devait souffrir. Or, ils lui disaient : « Seigneur, il n'est pas nécessaire que vous mourriez,

1 Mat. , 17.

24

puisqu'une goutte de votre sang suffit pour racheter le monde. » Mais le Seigneur Jésus leur répondit : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (1), et il faut que je fasse de même. » L'Esprit-Saint se rendit aussi présent en cette occasion sous la forme d'une nuée lumineuse, et la voix du Père se fit entendre du sein de la nuée en ces termes : « C'est ici mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances, écoutez-le. » Or, les Disciples tombèrent la face contre terre, et lorsqu'ils se furent relevés, ils ne virent plus personne que le Seigneur. Considérez bien toutes ces choses et agissez comme si elles se passaient sous vos yeux; car tout en cette circonstance est plein de magnificence.

CHAPITRE XLII. Jésus chasse du temple ceux qui y vendaient et y achetaient.

(2) Jésus chassa par deux fois ceux qui vendaient et achetaient dans temple, ce qui est compté parmi ses grands miracles. Bien qu'en d'autres circonstances ces boulines n'eussent que du mépris pour lui, cette fois

1 Joan., 10. — 2 Joan. — Mat., 21.

255

pourtant ils prirent la fuite en sa présence, et, quoique en grand nombre, ils ne se défendirent pas, mais il les chassa sans autre arme que quelques cordes. Or, il en fut ainsi , parce que son visage revêtit à leurs yeux quelque chose de terrible. En effet, il fut enflammé d'un zèle. dévorant à la vue du déshonneur que son Père recevait de la part de ces hommes, surtout dans le lieu où il devait être le plus honoré ; et c'est pour cela qu'il les chassa. Considérez-le bien et ayez pour lui de la compassion; car lui-même est plein d'une douleur de compassion. Cependant ne laissez pas que de concevoir de la crainte; car, ayant été choisis pour demeurer dans le temple de Dieu par une faveur toute spéciale et une grâce singulière, si, au lieu de nous appliquer à célébrer ses louanges, comme c'est notre devoir, nous nous embarrassons dans les affaires du siècle à l'exemple de ces hommes, c'est justement que nous pouvons redouter son indignation et craindre d'être chassés par lui. Si donc vous désirez n'être point en proie à une frayeur semblable, ne vous avisez jamais d'aller vous mêler aux affaires et aux embarras du monde. Ne vous livrez pas non plus à des travaux trop recherchés, qui vous enlèvent un temps que vous devez employer à louer Dieu, et qui sont un reflet des pompes mondaines.

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CHAPITRE XLIII. De la piscine probatique. — De la fuite des jugements téméraires.

(1) Il y avait à Jérusalem un réservoir d'eaux considérables qui servaient à laver les brebis que l'on devait offrir en sacrifice. C'est en ce lieu, dit-on, que fut planté l'arbre qui servit à faire la croix du Sauveur. Chaque année, l'Ange du Seigneur agitait l'eau, et celui des malades qui descendait dedans le premier, après le mouvement imprimé par l'Ange, était guéri. C'est pourquoi beaucoup d'infirmes se tenaient constamment en cet endroit. Or, il y avait parmi eux un paralytique, couché dans son lit et malade depuis trente-huit ans; et Jésus le guérit un jour de Sabbat.

Considérez le Sauveur s'avançant humblement vers ce malade et lui parlant à sa manière accoutumée. il y a dans ce fait trois choses à observer : la première, c'est que le Seigneur demande au paralytique s'il voulait être guéri. Ainsi en agit-il vis-à-vis de nous ; il ne nous sauvera pas sans notre consentement, et les pécheurs

1 Joan., 5.

257

sont inexcusables de ne point consentir à ses désirs et de ne point vouloir leur salut. Car, selon la parole de saint Augustin (1), « celui qui vous a créés sans vous, ne vous justifiera pas sans vous. » En second lieu, nous devons prendre garde de ne pas nous séparer de nouveau du Seigneur ; car si, une fois guéris par lui, nous retombons dans le péché, ce sera avec raison que notre ingratitude recevra une punition plus sévère que par le passé, selon cette parole de Jésus : Allez et ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire qu'auparavant. La troisième chose à remarquer, c'est que les méchants font de tout une cause de ruine, tandis que les bons trouvent partout une occasion de profit. Comme ce malade, étant guéri, emportait son grabat, et que les Juifs lui disaient qu'il faisait ce qui n'était pas permis un jour de Sabbat, il leur répondit : Celui qui m’a guéri, m'a dit : Emporte ton grabat. Ils ne demandaient pas quel était celui qui l'avait guéri ; mais ils s'occupaient de ce qui pouvait prêter à leurs blâmes, et non de ce qui pouvait être un sujet de louanges. Ainsi, les hommes charnels jugent-ils souvent en mauvaise part ce qui frappe leurs regards, et trouvent-ils presque partout une occasion de se perdre. Ceux, au

1 Aug. du Verb. Apost. serm. 15.

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contraire, qui vivent spirituellement, rapportent tout à la louange de Dieu, soit la prospérité, soit l'adversité, et ils ne doutent point que tout n'arrive comme il faut, Dieu agissant en tout avec rectitude, ou permettant tout avec justice ; ainsi ils interprètent tout en bonne part, selon la doctrine de saint Bernard qui s'exprime en ces termes (1) :

« Gardez-vous d'être un examinateur curieux ou un juge téméraire de la vie des autres. Alors même que vous découvririez quelque crime, ne jugez pas pour cela votre prochain; mais excusez son intention si vous ne pouvez excuser ses oeuvres. Supposez l'ignorance, supposez l'erreur, supposez une surprise. Que si l'évidence des choses empêche toute excuse, persuadez-vous que la tentation a été trop violente et dites-vous à vous-même : Que serait-il arrivé de moi, si l'ennemi avait pu user contre mon cime d'une telle puissance ? »

Maintenant, que ceux qui sont spirituels tirent de tout leur profit, même de leurs péchés et de ceux des autres des choses qui leur sont nuisibles, et aussi des oeuvres du démon, c'est ce que le même saint Bernard enseigne en ces paroles (2) : « L'animal irraisonnable et grossier ne peut, il est vrai, atteindre à ce

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