Œuvres spirituelles (page 6)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Serm. 40 sup. cant. — 2

Serm. 5 sup. cant.

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qui est spirituel; cependant nous savons qu'il aide par son concours corporel et passager à en prendre possession ceux qui rapportent au bonheur éternel toute jouissance des choses de la terre, ceux qui usent de ce monde comme s'ils n'en usaient pas… Si, parmi les êtres animés, il s'en trouve dont l’usage est difficile ; s'il s'en trouve de nuisibles et de pernicieux au bien-être temporel des hommes, cependant leurs corps ne sont pas tellement dépourvus de qualités qu'ils ne puissent tourner à l'avantage de ceux qui, selon le dessein de Dieu, ont été appelés saints; et si ce n'est en leur fournissant de quoi se nourrir ou en leur prêtant leur secours, c'est du moins en exerçant leur esprit et en les faisant avancer dans cette science qui est présente à quiconque se sert de sa raison et leur enseigne que ce qui est invisible en Dieu devient intelligible à l'aide des créatures qui frappent nos regards (1). Le démon et ses satellites désirent nous nuire, car leur intention est toujours perverse; mais si nous sommes zélateurs du bien, loin de nous faire aucun mal, ils nous servent grandement, et, sans le vouloir, ils coopèrent au bien des justes.

« Il en est qui opèrent le bien contre leur volonté :

1 Rom., 1.

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ce sont, ou les méchants, ou les Anges déchus ; et il est certain que ce qui se fait par eux ne tourne pas à leur avantage, puisque nul bien ne saurait être profitable à celui qui y est opposé. Ils ont donc été seulement chargés de le dispenser; mais je ne sais comment il se fait que le bien qui nous arrive par un dispensateur pervers, nous cause plus de plaisir et de bonheur. Voilà pourquoi Dieu fait du bien à ceux qui sont bons par l'entremise des méchants, sans cependant avoir besoin de leur concours pour accorder ses faveurs.

« (1) Pourquoi vous enorgueillir, vous qui n'êtes que cendre et poussière? Le Seigneur s'est éloigné des Anges en maudissant leur orgueil. Que leur réprobation serve donc de correction aux hommes. Il a

été écrit pour leur enseignement : « Que la méchanceté du démon coopère à ce qui m'est avantageux, a et que je lave mes mains dans le sang du pécheur (2). Comment cela, me direz-vous? Écoutez ma réponse : C'est une malédiction effrayante et terrible qui a été lancée contre l'orgueil du démon... Mais s'il en a été ainsi de lui, qu'en sera-t-il de moi, qui ne suis que cendre et poussière? Il était dans le ciel lorsqu'il s'enfla d'orgueil, et moi j'habite dans la

1 Serm. 54 in cant. — 2 Ps. 57.

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fange. Qui dira que l'orgueil n'est pas plus tolérable chez le riche que chez l'homme en proie à la misère ? Malheur donc à moi ! Si Dieu a sévi aussi sévèrement contre celui à qui il avait donné la puissance, que ne fera-t-il pas contre moi, homme faible, misérable et superbe ? »

Saint Bernard, parlant de l'Église, qui est l'Épouse et qui est venue au Seigneur après de nombreux péchés, puisqu'elle a été formée des nations adoratrices des idoles, tourne ainsi à son avantage les reproches que lui en faisait la synagogue : « (1) C'est là celle à qui il a été remis beaucoup, et qui aime davantage (2). Ce que sa rivale lui reproche avec amertume, elle s'en fait pour elle-même un sujet de gain. C'est par là

qu'elle devient plus douce en ses réprimandes, plus patiente en son travail, plus ardente à l'amour, plus prudente à se garder; c'est par là qu'elle est plus humble en elle-même, plus aimable en sa modestie, plus prompte à obéir, plus vive et plus empressée à rendre ses actions de grâces. » Ainsi parle saint Bernard.

Vous voyez comment ceux qui vivent spirituellement interprètent tout en bonne part, et savent tirer profit de tout. Soyez donc spirituelle et tout vous

1 Serm. 14 in cant. — 2 Luc., 7.

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viendra un bien. Cette considération est propre aussi à nous faire supporter avec patience les tribulations et les tentations, et à procurer le repos à nos âmes. Je ne doute pas que, par un exercice continuel de ce qui vient d'être dit, on ne puisse arriver à une si grande tranquillité d'esprit, que c'est à peine si, à de rares intervalles, on se sentira troublé par la moindre chose, et qu'on ne puisse appliquer à celui qui agit ainsi cette parole du sage (1) : Quoi qu'il arrive, le juste n'en sera point contristé.

CHAPITRE XLIV. Comment les Disciples de Jésus-Christ broyaient des épis pour s'en nourrir, et ensuite de la pauvreté.

(2) Un jour de Sabbat, les Disciples du Seigneur Jésus ayant faim et ne pouvant se procurer de quoi manger, s'en allèrent par les champs où se trouvaient des blés mûrs, et ils broyèrent des épis dans leurs mains, afin d'en manger le grain. Or, les Pharisiens les reprenaient en disant qu'il n'était pas permis d'agir ainsi le jour du Sabbat; mais le Seigneur prit leur défense, et il faisait lui-même en ce jour diverses actions qui

1 Prov., 12. — 2 Mat., 12.

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semblaient serviles , comme je l'ai dit plus haut en parlant de la guérison d'un homme dont la main était desséchée. Pour vous, contemplez les Disciples et ayez de la compassion pour eux en les voyant dans un besoin si grand bien, que, de leur côté, ils éprouvent une grande joie d'en être réduits là, et cela par amour pour la pauvreté que leur ?naître et Seigneur leur avait recommandée avant toute autre vertu et toute autre béatitude. Quels sentiments devons-nous éprouver en pensant que les princes du monde, en présence du Créateur de toutes choses, sont dans une telle pauvreté qu'il leur faille soutenir leur vie avec de pareils aliments, à la manière des animaux? Le Seigneur les regardait faire et il leur compatissait, car il les aimait avec beaucoup de tendresse ; mais il se réjouissait aussi, tant pour eux, parce qu'il savait. qu'ils méritaient beaucoup par là, que pour nous à qui il laissait ainsi un exemple. Or, en cet exemple nous pouvons découvrir une occasion d'avancer en plusieurs vertus; car la pauvreté y brille d'une manière admirable, les pompes du inonde y apparaissent tout-à-fait dignes de nos mépris, la somptuosité et les apprêts trop recherchés dans les repas y rencontrent leur ruine, l'avidité de la gourmandise, sa délicatesse honteuse et son désir insatiable n'y trouvent qu'anéantissement total. Portez donc là vos regards, et, animée par un

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exemple si glorieux, embrassez de toute l'ardeur de votre âme cette pauvreté qui a jeté un si brillant éclat dans le Seigneur, dans notre Souveraine, sa Mère, dans les Princes du monde, les Apôtres, et dans tous ceux qui ont voulu marcher parfaitement sur leurs traces. Mais remarquez bien de quelle pauvreté j'ai intention de parler. Je sais qu'établie dans un monastère, vous avez embrassé par voeu cette vertu, et que vous ne pouvez rien avoir en propre ; rendez-en grâces à votre Dieu et soyez inviolablement fidèle à vos engagements. Mais je désire que vous vous éleviez plus haut, ce qui, du reste, est conforme à votre profession; ou plutôt cette profession, comprise autrement, serait vide de sens et n'offrirait que des paroles sans effet. Je veux donc parler de cette pauvreté qui a sa racine dans le cœur, car c'est là que toutes les vertus sont implantées, et non dans ce qui est extérieur. Ainsi vous observez parfaitement votre vœu de pauvreté si c'est du fond de votre cœur que vous en remplissez les actes. Mais si c'est extérieurement que vous souffrez la privation de bien des choses, si c'est uniquement parce que vous n'êtes pas dans l'abondance, comme le voudrait votre sensualité, si intérieurement vous avez des désirs, si, de propos délibéré, vous ambitionnez plus qu'il ne vous est nécessaire, ce n'est plus dans la pauvreté que volis vivez, mais dans

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la misère. Ce n'est plus là cette pauvreté qui est une vertu et une source de mérites ; c'est une détresse pénible, il est vrai, mais indigne d'aucune récompense; car pour perdre le mérite d'un acte, pour commettre un péché, c'est assez du désir accompagné du consentement. Et ne croyez pas, avec une telle pauvreté, pouvoir vous élever jusqu'à l'oraison ou la contemplation, ou jusqu'à la récompense du centuple. Quoi ! un coeur aggravé par le poids des cupidités terrestres pourrait-il monter si haut ? Pourrait-il, souillé par la fange et la boue, plongé dans la matière, grossièrement affecté, s'approcher de la pureté de Dieu et des esprits célestes? Aimez donc du fond de votre âme cette pauvreté ; prenez-la pour votre mère; que sa beauté vous ravisse, mettez en elle tout votre bonheur, et, pour aucune chose au monde, ne consentez à la contrister. N'ayez rien et ne désirez absolument rien avoir en dehors de ce qui vous est nécessaire.

Mais vous me demanderez quelle est l'étendue de cette nécessité? Je vous répondrai que plus vous aimerez profondément la pauvreté, plus il vous sera facile de juger sainement de ce qui vous est nécessaire. Ces choses nous sont nécessaires sans lesquelles nous ne pouvons être. Voyez donc les choses dont il vous est facile de vous passer, et ne consentez jamais ni à les posséder, ni à les demander, ni à vous les procurer,

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ni à les recevoir de ceux qui voudraient vous en faire présent. Cependant, vous ne pourrez point encore avec tout cela imiter parfaitement le Seigneur Jésus dans sa pauvreté, quoique vous vous restreigniez rigoureusement, et je ne vois pas que notre pauvreté puisse entrer en comparaison avec la sienne, quelque effort que nous apportions à bien garder cette vertu. Je vais vous le montrer par une seule et belle raison, laissant de côté celles que nous pourrions trouver en considérant qu'il est Dieu, souverainement riche, le maître de toutes choses, suprême en perfection, et autres semblables.

La raison qui me fait parler ainsi, c'est que le Seigneur ne s'est pas borné à prendre la détresse de la pauvreté; il en a choisi l'opprobre. Notre pauvreté, à nous, a été adoptée volontairement et pour l'amour de Dieu; c'est pourquoi elle est regardée comme une vertu et elle en est véritablement une. Aussi est-elle considérée par les méchants eux-mêmes comme exempte de toute honte et comme honorable. Mais il n'en a pas été ainsi de Jésus : on ne le connaissait pas, on ignorait entièrement que sa pauvreté fût volontaire, et la pauvreté qui naît du besoin produit la honte et le mépris. Étant donc, à la connaissance de tous, sans maison, sans biens, sans aucune des choses de ce monde, il en était méprisé davantage. En effet,

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de pareils pauvres sont foulés aux pieds de tous les hommes. S'ils ont de la sagesse, on n'y ajoute pas foi ; s'ils sont d'une illustre origine, on les tourne en dérision, on les méprise. Qui plus est : noblesse, sagesse, probité, ou, pour mieux dire, toute qualité semble éteinte en eux dans l'appréciation de tout le monde. Ils sont rejetés presque partout, en sorte que l'amitié ancienne, les liens du sang, ne leur servent de rien le plus souvent; car chacun se refuse à avoir de tels parents ou de tels amis. Vous voyez bien maintenant qu'il vous est impossible d'atteindre à sa pauvreté, ni même de l'imiter dans l'abjection si profonde de sa détresse et de son humiliation. Voilà pourquoi les pauvres du monde qui nous offrent l'image du Seigneur lui-même, ne doivent pas être méprisés. Elle est donc bien désirable cette vertu de pauvreté, surtout pour nous qui en avons fait voeu. Aussi appliquez-vous à la mettre en pratique avec tout le soin et toute la dévotion dont vous êtes capable. Si vous désirez entendre saint Bernard, écoutez comment il parle sur ce point :

« (1) Imitons, autant que nous le pouvons, celui qui a tant aimé la pauvreté, que, bien qu'il eût en sa main les confins de la terre, il n'a cependant point possédé

1 Serm. 4 de Adv.

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où reposer sa tête, et que nous lisons des Disciples qui s'attachèrent à lui, qu'en passant à travers les champs couverts de moissons, ils furent forcés, pour apaiser leur faim, de broyer quelques épis. »

« (1) Pourquoi le Seigneur, qui a en sa puissance l'or et l'argent, a-t-il consacré en sa personne la sainte pauvreté ? Ou bien pourquoi cette même pauvreté est-elle mise au jour avec tant de sollicitude par l'Ange? Voici, dit-il, le signe auquel vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé de langes (2). Vos langes, ô Seigneur Jésus, « ont été placés pour être un signe, mais c'est un signe auquel, jusqu'à ce jour, beaucoup ont contredit. Il nous a donné l'exemple, afin que nous marchions sur ses traces… Et, en vérité, une cuirasse de fer est plus utile dans le combat qu'une robe de lin, bien que l'une soit un fardeau et l'autre un vêtement d'honneur.

« C'est véritablement un grand abus, un abus qui passe toute limite , qu'un misérable vermisseau veuille être riche, quand le Dieu de majesté, le Seigneur des armées, a voulu se faire pauvre à cause de lui. »

1 Serm. 4 nat. Dom. — 2 Luc., 2.

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« (1) Ce n'est pas la pauvreté qui est réputée une vertu, mais l'amour de la pauvreté.

« (2) L'amitié des pauvres nous rend amis des rois, mais l'amour de la pauvreté nous constitue rois. En un mot, le royaume des cieux est le royaume du pauvre. Heureux celui qui ne s'est point en allé à la poursuite de ces biens qui sont un fardeau pour ceux qui les possèdent, une cause de souillure pour ceux qui les aiment, un tourment pour ceux qui les

perdent ! »

Vous voyez donc par l'exemple des Apôtres, par les passages de saint Bernard que je viens de vous citer et les autres que je vous ai rapportés plus haut en parlant de la naissance du Sauveur et du sermon sur la montagne ; vous voyez de quelle manière vous devez soupirer après la pauvreté comme après une vertu pleine d'excellence. Mais que dirons-nous contre la gourmandise et à la louange de l'abstinence qui brille également dans le fait que nous venons de raconter ? Il est, à la vérité, en dehors de mon but principal de traiter de ces vertus, surtout à cause de la multitude des autorités que nous aurions à produire. ; mais, comme je considère votre propre utilité, que je vous sais sans expérience pour toutes ces choses, que vous

1 Epist., 100. — 2 Epist., 108.

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n'avez point la facilité de vous en instruire , ni de livre où vous puissiez les apprendre , voilà pourquoi je vous en entretiens avec un soin plus particulier, afin qu'au moins vous connaissiez un peu la nature des vertus que vous pouvez imiter dans le Maître des vertus, dont la vie fait l'objet principal de nos méditations.

Vous devez donc savoir qu'il faut agir avec force contre la gourmandise, lui faire une guerre continuelle et s'en défendre sans réserve. C'est contre ce vice que les saints Pères et tous ceux qui se sont adonnés aux exercices de la vie spirituelle ont tourné leurs efforts. Écoutez comment en parle saint Bernard (1) : « D'où vient une pusillanimité aussi grande ? D'où vient une abjection si déplorable, qu'une créature excellente, capable de la vie éternelle et de la gloire du Dieu suprême, puisqu'elle a été créée de son souffle, marquée à sa ressemblance, rachetée de son sang, dotée de sa foi, adoptée par son esprit ,d'où vient, dis-je, qu'une telle créature ne rougisse pas de traîner une servitude misérable en suivant les appétits d'un corps qui s'en va en pourriture? Et c'est avec justice qu'il est impossible de les satisfaire à celle qui, abandonnant son Époux, se livre à

1 De convers. Ad cler., c. 13.

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de tels corrupteurs… C'est un travail bien insensé que de nourrir celle qui est stérile et ne saurait rien produire, et de refuser de faire du bien à celle

qui est dans la viduité ; de mettre de côté le soin de son coeur et de ne s'occuper à répondre qu'aux désirs de la chair, d'engraisser un cadavre qui tombe en corruption et qui sera bientôt la proie des vers, comme nous le savons tous. »

Vous voyez donc comment il faut éviter la gourmandise, mais cependant nous pouvons condescendre aux exigences de notre corps selon ses besoins et pour en conserver la santé. C'est pourquoi le même saint Bernard s'exprime ainsi à ce sujet : « De tous les biens du corps, il n'y en a qu'un seul que nous lui devions : c'est la santé. Hors de là, nous ne lui sommes nullement redevables, il n'a rien à réclamer de nous, et il nous faut l'enchaîner et le tenir dans cette limite, puisque ses fruits sont nuls et que la mort en est le terme… Que si nous servons la sensualité, ce n'est plus la santé; cela n'est plus une conséquence de la nature, mais quelque chose en dehors de la nature, qui alors donne la main à la mort en choisissant la sensualité pour son guide. C'est ainsi que beaucoup sont descendus, ou, pour

1 Serm. de tripl. gen. bon. et Vigil. sup. cogit.

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parler mieux, selon la vérité, sont tombés en des goûts si conformes à ceux de la bête, qu'ils ont préféré la sensualité à la santé, et se sont livrés

avec transports à ces excès qu'ils savent bien être suivis des passions les plus dangereuses et les plus difficiles à surmonter. Or, de même que la santé est le besoin du corps, de même la pureté est le besoin du coeur; car l'oeil qui est dans le trouble ne verra point Dieu, et pourtant le coeur de l'homme a été créé pour jouir de la vue de son Créateur. Si donc

il faut pourvoir avec soin à la santé du corps, il faut aussi d'autant plus de sollicitude à conserver la pureté du coeur, que, sans contradiction aucune, cette partie de nous-mêmes est plus noble que l'autre. »

« (1) Cette recherche dans la nourriture fait naître en moi quelque soupçon; pourtant, si c'est d'après l'ordre du médecin que vous agissez ainsi, nous ne reprendrons pas le soin que vous avez de votre chair, car jamais personne n'a eu de la haine pour elle. »

Cependant, il ne faut pas suivre cette règle avec trop d'anxiété, ni trop de soin, ni l'étendre au-delà de justes limites. Aussi, lorsque nous ne ressentons actuellement aucune indisposition corporelle de nature à

1 Serm. 60 in cant.

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légitimer le choix de la nourriture, nous ne devons point nous en mettre en peine, ni vivre avec tant de minutie. C'est pourquoi saint Bernard nous dit (1) : « Comprenez que, d'après le sentiment de mon Maître, la sagesse de la chair se trouve condamnée, cette sagesse à l'aide de laquelle la sensualité se change en dissolution, et le soin de la santé s'étend au-delà des limites convenables… A quoi bon s'éloigner des plaisirs, s'il faut donner des soins de chaque jour à s'occuper des complexions diverses et à mettre de la variété dans la nourriture? Les légumes, dit-on, gonflent trop ; le fromage charge l'estomac; le lait porte à la tête; l'eau nuit à la poitrine ; les choux nourrissent la mélancolie ; les poireaux échauffent la bile ; le poisson d'étang ou nourri dans de l'eau boueuse est tout-à-fait contraire à mon tempérament. Quoi donc! c'est à peine si parmi les fleuves, les champs, les jardins et les maisons d'approvisionnement, on pourra trouver de quoi vous donner à manger ! Je pensais, voyez-vous, qu'un moine n'est pas un médecin, que ce n'est pas son affaire de juger de son tempérament, mais de sa profession. Je vous en prie, ayez pitié d'abord de votre propre repos; ensuite

1 Serm, 36 in cant.

274.

prenez en compassion la peine de ceux qui vous servent, prenez en compassion la pauvreté du monastère, prenez en compassion la conscience. Je dis la conscience, parce que je n'entends pas la

vôtre, mais celle de votre frère qui, assis à vos côtés, mange ce qui lui est présenté et se sent porté à murmurer du jeûne singulier qu'il vous voit observer. Vous lui êtes un sujet de scandale, soit par votre odieuse exigence, soit par les soupçons qu'il est porté à concevoir sur la charité de celui qui est chargé de pourvoir à votre nourriture… C'est en vain que plusieurs se flattent de trouver une excuse dans l'exemple de saint Paul, qui exhorte son disciple à ne point boire d'eau, mais à user d'un peu de

vin à cause de son estomac et de ses fréquentes maladies. Ils devraient faire bien attention d'abord que ce n'est pas pour soi-même que l'Apôtre donne un pareil conseil, et que, de son côté, le disciple n'en fait nullement la demande. Ensuite, ce n'est pas à un moine que cet avis s'adresse, mais à un évêque dont la vie importait extrêmement à l'Église, dont la faiblesse était grande encore et dont la durée ne comptait que quelques jours. D'ailleurs, ce disciple, c'était Timothée. Donnez-moi un autre

1 Tim., 5.

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Timothée, et si vous le voulez, donnez-lui l'or pour nourriture et le baume pour breuvage. Et encore, « c'est vous-même qui vous dispensez, touché de compassion pour votre personne propre. Cette dispense que vous vous accordez à vous-même, est suspecte, je vous l'avoue, et je crains bien que sous le manteau et le nom de la discrétion, ne se cache la prudence de la chair qui se joue de vous. Au reste, si l'autorité de l'Apôtre, permettant de boire du vin, trouve en vous tant de faveur, n'oubliez pas, je vous en avertis, ce qu'il a dit : Un peu de vin. »

Vous voyez donc, par ce qui vient d'être dit, qu'on peut s'occuper de la santé du corps, mais qu'il faut s'abstenir de toute recherche minutieuse dans le choix de la nourriture.

Mais que dirions-nous de l'abstinence? Écoutez non ma parole, mais celle de saint Bernard qui s'écrie (1) : « La chair et l'esprit, le chaud et la tiédeur ne sauraient habiter en un même lieu, surtout après qu'il a été dit de la tiédeur : qu'elle a coutume de provoquer au vomissement le Seigneur lui-même. Si donc les Apôtres attachés à la chair du Seigneur (cependant elle était sainte, puisqu'il était le Saint des saints), si, dis je, les Apôtres ne purent être

1 Serm. 3 de Asc. Dom.

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remplis du Saint-Esprit tant que cette chair ne fut point enlevée de leur présence, pensez-vous qu'attaché à la vôtre, qui n'est que souillure et un repaire de tous les fantômes les plus immondes, vous puissiez recevoir cet Esprit de toute pureté, si vous ne vous efforcez de renoncer entièrement aux consolations qu'elle vous offre? Sans doute, lorsque vous commencerez, la tristesse remplira votre coeur; mais si vous persévérez, votre tristesse se changera en joie. Alors vos affections seront purifiées, votre volonté se renouvellera, ou plutôt une volonté nouvelle prendra vie en vous; en sorte que tout ce qui vous paraissait difficile et même impossible, vous l'accomplirez avec une douceur ineffable et avec avidité. »

« (1) Ne nous fâchons point contre Paul, s'il châtie son corps et le réduit en servitude en s'abstenant du vin, car c'est dans le vin que réside la luxure. Si, dans mes infirmités, je m'en permets un léger usage selon le conseil de l'Apôtre, je m'abstiendrai néanmoins d'admettre la viande parmi mes aliments, de peur qu'en nourrissant trop la chair, je ne pourrisse les vices de la chair. Je m'appliquerai même à manger mon pain avec mesure, de peur que mon

1 Serm. 66 sup. cant.

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estomac trop appesanti ne s'ennuie de la prière, et que le Prophète ne me reproche de m'en charger jusqu'à l'excès. Qui plus est, j'aurai soin de ne pas m'abreuver d'eau outre mesure , de peur que la dilatation qui en serait le résultat n'allât jusqu'à exciter les mouvements de la concupiscence. »

« (1) Le vin et un pain exquis, un breuvage miellé et des mets bien apprêtés combattent en faveur du corps et non de l'esprit : ce n'est point l'âme, mais la chair qui s'engraisse d'aliments préparés avec soin. Le poivre, le gingembre, le cumin, la sauge et mille autres sortes de condiments semblables flattent, il est vrai, le palais, mais allument la volupté. Celui qui vit avec prudence et sobriété n'a besoin pour assaisonnement que de la faim et d'un peu de sel. La faim seule étant absente, il vous faut alors recourir à je ne sais quels mélanges de sucres

étrangers qui piquent le palais, provoquent l'appétit, excitent l'estomac. »

« (2) Dès que l'esprit a commencé à se réformer à l'image de son Créateur, bientôt la chair, venant à renaître, commence à son tour, par sa volonté propre, à se réformer à l'image de l'esprit; car c'est alors

1 Episi., 1. — 2 Epist. ad frat. de mons. Dei.

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qu'elle s'accoutume, contre l'exigence de ses sens,à trouver sa joie en ce qui réjouit l'esprit. Et même, poussée par la multitude de ses défauts, par la peine fréquente que ses péchés lui font éprouver, brûlant de la soif de son Dieu, elle s'efforce de précéder l'esprit qui doit lui servir de guide. Nous ne perdons pas pour cela nos jouissances, mais nous les transportons du corps à l'âme, des sens à la conscience. Le pain de son et l'eau pure, les choux et les haricots ne sont point assurément des choses

délectables; mais ce qui est véritablement délectable, c'est de pouvoir avec bonheur satisfaire, par amour pour Jésus-Christ et dans le désir de jouissances intérieures, un corps bien soumis, avec de pareils aliments. Combien de milliers de pauvres pourvoient délicieusement à leurs besoins avec seulement une partie de ces choses? Il serait facile, il serait vraiment agréable, en apportant l'amour de Dieu pour assaisonnement, de vivre selon les simples besoins de la nature, si notre folie permettait qu'il en fût ainsi, car à peine est-elle guérie qu'aussitôt la nature sourit à ce qui est naturel. Il en est de même du travail : l'homme des champs a les nerfs endurcis et les bras pleins de vigueur; c'est l'exercice qui fait tout cela : donnez-lui un long repos, il s'affaiblira. La volonté produit l'action, l'action

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l'exercice, et l'exercice donne des forces en a tout genre de travail. »

Vous voyez clairement par ces témoignages que l'abstinence doit avoir une place toute particulière dans votre estime. Nos anciens Pères, aussi bien que le bienheureux François et la bienheureuse Claire, votre fondatrice, l'ont observée très-rigoureusement, ainsi que nous le lisons en leurs vies. Cependant, selon le même saint Bernard (1), il y a trois cas où la mortification doit être tempérée : c'est premièrement, quand elle a lieu contre la volonté des supérieurs, ce qu'il ne faut se permettre en aucune façon ; en second lieu, quand elle serait, pour ceux avec qui vous vivez, la cause d'un scandale notable ; car il y a plus d'avantage pour l'âme à user de la vie commune par charité, que d'exercer des mortifications en dehors de cette vie au scandale des frères ; le troisième cas, c'est lorsqu'elle serait au-dessus des forces corporelles, car une mortification indiscrète n'est pas une vertu, mais un vice. Saint Bernard parle ainsi de ceux qui ne se soumettent pas à ces règles : « Vous ne pouvez vous contenter de la vie commune. Ce n'est pas assez pour vous des jeûnes de la règle, des veilles solennelles, de la discipline qui vous est imposée, de

1 Serm. 19 sup. cant.

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la mesure que nous vous faisons dans les vêtements et dans les aliments. Vous préférez ce qui est particulier à ce qui est commun ; mais comment donc, après nous avoir confié le soin de ce qui vous regarde , allez-vous vous entremêler de vos personnes? Cette volonté propre, qui tant de fois

(votre conscience en est témoin) a été cause que vous vous êtes rendue coupable envers Dieu, vous la prenez maintenant pour votre guide, et cela de préférence à votre supérieur l C'est elle, n'en doutez pas, qui vous enseigne à ne point avoir d'égards pour ce qui est naturel; à ne pas acquiescer à ce qui est raisonnable ; à dédaigner le conseil et l'exemple des anciens; à ne pas nous obéir. Ne savez-vous pas que bien des fois l'Ange de Satan se transfigure en Ange de lumière ? Dieu est sagesse, et non-seulement il veut qu'on l'aime avec douceur, mais avec sagesse. C'est pourquoi l'Apôtre dit (1) : Que votre obéissance soit conforme à la raison.

D'ailleurs, l'esprit d'erreur se jouera facilement de votre zèle, si vous mettez de côté la science. Cet ennemi rusé n'a pas de moyen plus sûr pour enlever d'un coeur la charité, que de le faire s'avancer imprudemment et d'une manière contraire aux règles de la raison.

1 Rom., 12.

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« (1) O honte ! voyez comme ils demandent sans cesse avec importunité ce qui est superflu, eux qui « refusaient, il n'y a pas longtemps, avec obstination ce qui était. de pure nécessité. Et quand même ils demeureraient invincibles en leur obstination, en continuant à se mortifier sans discrétion, en troublant, par une singularité si notable, ceux avec qui ils devraient vivre sous une même règle, dans la même maison, je ne sais véritablement s'ils pourraient se flatter de conserver encore la vraie piété; pour moi, il me semble que de tels hommes sont rejetés bien

loin. En effet, que ces hommes, sages à leurs propres yeux, qui ont arrêté en eux-mêmes de ne point se rendre aux conseils ni aux commandements, que ces hommes, dis-je, voient ce qu'ils répondront,

non point à moi, mais à celui qui a dit : « C'est une espèce de magie de ne vouloir point se soumettre, et un crime semblable à l'idolâtrie de faire sa volonté propre (2). Or, il avait commencé par dire : L'obéissance est meilleure que la victime, et il vaut mieux obéir que d'offrir la graisse du bélier, c'est-à-dire la mortification faite en dehors de l'obéissance.

« (3) Quel est ce trouble qui s'élève si fréquemment

15. — 3 Serm. 64 in cant.

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et d'une manière si pénible au sein de cette maison ? J'ai en vue la mortification de quelques-uns qui, parmi nous, exercent une abstinence superstitieuse qui les rend à charge à tout le monde et à eux-mêmes. Comment donc un désaccord si général n'est-il pas la ruine de leur propre conscience, et autant qu'il est en eux, un renversement étrange de cette vigne que la droite élu Seigneur a plantée, je veux dire de votre communauté où tout doit être unanime? Malheur à l'homme par qui le scandale vient en ce monde ! Celui, dit le Seigneur, qui aura scandalisé un de ces petits enfants… et ce qu'il ajoute est dur; mais quels châtiments plus durs ne méritera donc pas celui qui scandalise une si nombreuse et si sainte assemblée ? Quel qu'il soit, sans aucun doute, il encourra le jugement le plus sévère.

« (1) Il me reste à signaler à ceux qui parviennent à la grâce de la dévotion, un danger et un danger tout-à-fait à craindre de la part du démon du midi ; car Salan lui-même se transfigure en Ange de lumière (2). Voici donc ce que doit redouter celui qui accomplit toutes choses avec tant de bonheur : c'est qu'en suivant sa ferveur, il ne détruise pas sa santé

1 Serm. 3 de Circ. Dom. — 2 II Cor.,

11.

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par un exercice immodéré, de peur qu'ensuite il ne soit contraint, au grand détriment de l'édifice spirituel, qu'il a élevé, de s'occuper plus qu'il ne faut d'un corps trop affaibli. Celui qui court bien, afin de ne pas tomber dans ce piège, a besoin d'être éclairé du flambeau de la discrétion qui est la mère des vertus et la consommation de la perfection. C'est elle qui doit l'instruire à ne faire rien de trop, ni rien de moins qu'il ne faut. C'est là le jour huitième dans lequel l'enfant est circoncis, car la vraie discrétion est une circoncision qui empêche qu'il n'y ait ni trop ni pas assez. Celui qui fait trop, coupe le fruit de la bonne oeuvre, il n'en opère pas la circoncision; mais aussi celui qui est tiède fait moins qu'il ne doit. C'est donc en ce jour qu'un nom est imposé, et ce nom est un nom de salut; je

ne craindrai pas de le dire : celui qui vit de la sorte accomplit son salut. Jusqu'à ce jour, les Anges seuls ont pu être instruits de son nom, car ils

connaissent les célestes secrets; mais aujourd'hui, pour la première fois, je lui donne avec confiance ce nom de salut. Et parce que c'est une chose bien rare sur la terre que la discrétion, au moins que l'obéissance tienne en vous la place de cette vertu, mes frères , en sorte que vous ne fassiez ni plus, ni moins, ni autrement qu'il ne vous a été commandé.

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« (1) Il y a des exercices dans lesquels il est nécessaire que le corps se fatigue, comme sont les « veilles et autres choses semblables ; mais ces exercices, loin d'être un obstacle à l'avancement spirituel, aident à l'assurer, s'ils sont faits avec raison et discrétion. Au contraire, si le vice de l'indiscrétion s'y mêle, de façon que le corps tombant en langueur et l'esprit venant à défaillir, les exercices spirituels en soient empêchés, celui qui a agi de la sorte a enlevé à son corps un bien excellent, à son âme la ferveur, au prochain l'exemple, à Dieu l'honneur; il est un sacrilège, et il s'est rendu coupable envers le Seigneur de toutes ces choses. Non pas que, selon le sentiment de l'Apôtre, il ne me semble naturel, juste et convenable, que la tête qui s'est fatiguée souvent jusqu'à la douleur à la poursuite des vanités du siècle, ne souffre quelquefois au service de Dieu; que l'estomac, qui s'est rempli souvent jusqu'à l'excès, ne souffre la faim jusqu'à en crier; mais en tout il faut garder une mesure. Le corps doit être affligé quelquefois, mais il ne faut point le briser; car si l'exercice corporel a quelque petite valeur, la piété est utile à tout. Quand je parle d'une valeur médiocre, je ne prétends point

1 Epist. ad fratres de mont. Dei

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flatter la concupiscence ; cependant je soutiens qu'il faut donner quelque soin à la chair, mais avec sobriété et avec une certaine mesure spirituelle, en sorte que, ni dans le mode, ni dans la qualité, ni dans la quantité, on ne découvre rien qui soit indigne d'un serviteur de Dieu. » Ainsi parle saint

Bernard.

Mais, afin que vous connaissiez mieux cette vertu de discrétion, écoutez encore ce que le même saint dit à sa louange (1) : « La vertu de discrétion sans la ferveur de la charité ne fait que traîner, et la ferveur embrasée, si elle n'est tempérée par la discrétion, pousse au précipice. C'est pourquoi celui-là est digne de louange à qui ni l'une ni l'autre de ces vertus ne manquent, de façon que la ferveur anime la discrétion, et la discrétion règle la ferveur. La discrétion établit l'ordre de la vertu, l'ordre lui donne le mode, l'éclat et la perpétuité. — C'est en suivant l'ordre que vous leur avez tracé que les jours se succèdent, dit le Prophète (2), et il appelle jour la vertu. La discrétion n'est donc pas tant une vertu que la modératrice et le guide des vertus, la régulatrice des affections et la science des moeurs. Enlevez-la, et la vertu deviendra un vice,

1 Serm. 23 sup. cant. — 2 Ps. 18.

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« l'affection la plus naturelle se changera en trouble et sera la ruine même de la nature. »

Vous voyez donc, par ce qui vient d'être dit, comment l'exemple des Disciples détruit la superfluité et la gourmandise. Mais je ne vous ai point encore fait remarquer comment la pompe du monde y trouve aussi sa condamnation. Bien que je n'aie pas l'intention de poursuivre ce sujet, je ne veux pourtant pas l'omettre entièrement. Qu'il nie suffise donc de dire que dans cet exemple on voit renouveler la bienheureuse simplicité du premier âge dans lequel les hommes se contentaient du fruit des arbres, des racines, des herbes et de l'eau pure. S'il en était ainsi aujourd'hui, nous n'aurions besoin ni de moulin, ni de four, ni d'ustensiles, ni d'un appareil incroyable d'objets de ménage, ni de meubles pompeux et variés, choses dans lesquelles le genre humain est embarrassé d'une manière inextricable.

CHAPITRE XLV. Du ministère de Marthe et de Marie.— De l'ordre de la contemplation, laquelle renferme deux parties.

(1) Un jour Jésus, étant allé à Béthanie, descendit dans la maison de Marthe et de Marie. Comme elles

1 Luc., 18.

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l'aimaient de tout leur coeur, elles le reçurent avec le respect le plus profond et l'empressement le plus grand. Marthe, soeur de Marie, se mit aussitôt en action afin de préparer au Seigneur et à ses Disciples un festin tout-à-fait splendide. Mais Marie se plaça aux pieds de Jésus. Or, tandis que le Seigneur, ne pouvant demeurer oisif, répandait les paroles de la vie éternelle, Marie, les yeux attachés sur lui, les oreilles ouvertes à tout ce qu'il disait, trouvait dans ses discours un bonheur inexprimable, et nulle autre pensée n'avait accès en son âme. Marthe souffrit tout cela avec peine, et elle demanda au Seigneur qu'il voulût bien forcer sa soeur à partager son travail ; mais elle reçut une réponse contraire à ses désirs, car il lui fut dit que Marie avait choisi la meilleure part. Celle-ci, qui prenait son repos dans les paroles de Dieu, s'éveillant comme d'un profond sommeil aux réclamations de sa soeur, craignit que son inaction ne fût coupable, et se tint les yeux fixés vers la terre en gardant le silence. Mais après la réponse du Seigneur, elle s'assit de nouveau, plus tranquille et plus heureuse encore qu'auparavant. Ensuite, le repas étant prêt, et le Seigneur cessant de prêcher, elle se lève, lui offre de l'eau afin qu'il puisse laver ses mains, et, sans jamais s'éloigner de lui durant tout le repas, elle le sert avec empressement. Considérez attentivement

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le Seigneur entrant dans cette maison, et ces femmes le recevant avec la joie la plus vive. Arrêtez-vous ensuite à tout ce que vous venez de voir dans les actions diverses que j'ai rapportées , car tout est réellement plein de beauté.

Or, vous devez savoir que, par ces deux soeurs, les saints nous disent qu'il faut entendre les deux voies de la vie spirituelle : la voie active et la voie contemplative. Il y aurait une ample matière à traiter en parlant de ces deux voies; mais je crois qu'il vous est avantageux que je ne m'étende pas trop longuement. Cependant, je veux vous en écrire quelque chose, car saint Bernard a parlé avec abondance sur ce sujet en divers endroits; ses enseignements sont de la plus haute utilité, de la spiritualité la plus élevée, et de la nécessité la plus grande. D'ailleurs, nous vivons continuellement selon ces deux voies, et nous ignorons fréquemment comment nous devons nous y conduire ; de là un grand danger et une perte non légère, surtout pour ceux qui mènent la vie religieuse.

La vie active est donc celle qui est désignée par Marthe ; mais cette vie renferme deux parties, comme je puis le conclure de la doctrine de saint Bernard. La première est celle dans laquelle l'âme s'exerce principalement à ce qui concerne son avantage personnel, en se corrigeant de ses défauts, en se purifiant de ses

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vices et en s'ornant de vertus. La même chose se fait aussi secondairement, dans l'intérêt glu prochain, par l'accomplissement des oeuvres de justice et des devoirs de la piété et de la charité. La seconde partie de cette vie consiste à rapporter son exercice principalement à l'utilité du prochain, quoique l'avantage le plus grand en revienne à celui qui agit; et c'est ce qui a lieu quand on dirige et qu'on enseigne les autres, quand on aide au salut des âmes, comme tous les prélats, les prédicateurs et autres.

Entre ces deux parties de la vie active se trouve la vie contemplative; et tel est l'ordre qui s'y observe : premièrement, c'est que chacun s'exerce et s'applique à l'oraison, à l'étude des saintes lettres, aux autres bonnes oeuvres et devoirs de la vie vis-à-vis de ses frères, en ayant soin de se corriger de ses vices et d'acquérir les vertus; secondement, c'est qu'on se repose dans la contemplation en cherchant la solitude et en vaquant à Dieu seul de tout son pouvoir; troisièmement, c'est qu'à l'aide de ces deux exercices, étant rempli des vertus, illuminé par la vraie sagesse, embrasé de ferveur, on s'applique au salut des autres.

Il faut donc d'abord , comme je l'ai indiqué, que dans la première partie de la vie active, l'esprit se dégage, se purifie du péché, se fortifie par l'exercice des

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vertus ; ensuite, qu'il s'établisse solidement, s'illumine et s'instruise dans la vie contemplative; après quoi, il peut avec confiance travailler à l'avancement du prochain et lui venir en aide. Que ce soit l'ordre véritable, on le prouve par les témoignages que je vais apporter. D'abord, commençons par montrer que la première partie de la vie active précède la vie contemplative.

CHAPITRE XLVI. La vie active précède la vie contemplative.

Saint Bernard dit (1) : « Jésus entrant dans ce village, deux soeurs, Marthe et Marie, c'est-à-dire l'action et l'intelligence, le reçurent. Or, Jésus étant arrivé à elles, leur donna à chacune ce qui leur convient, la vertu et la sagesse ; la vertu à l'action, la sagesse à l'intelligence. Voilà pourquoi il est appelé par les Apôtres : la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu (2). Mais d'où vient que Marthe le reçoit, lorsqu'il entre, qu'elle s'empresse et qu'elle sert, tandis que Marie, après qu'il est entré, se place à ses pieds, suspend son coeur à ses paroles, si ce n'est que l'action marche la première et que la contemplation la suit? Quiconque désire parvenir à l'intelligence, doit nécessairement commencer par s'exercer avec empressement aux bonnes oeuvres, selon qu'il est écrit :

1 Serm. 5 de Assumpt. Virg. — 2 II Cor., 1.

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« Mon fils, si vous désirez la sagesse, conservez la justice, et Dieu vous l'accordera (1). » Et ailleurs : « C'est dans vos commandements que j'ai trouvé l'intelligence (2). « Et encore : « C'est par la foi qu'il purifie leurs coeurs (3). » Par quelle foi? Par la foi qui opère par l'amour.

« (4) Peut-être, vous aussi, soupirez-vous après le repos de la contemplation? Vous faites bien, mais n'oubliez pas les fleurs dont nous lisons que le lit de l'Épouse était couvert. Ayez donc soin d'environner pareillement le vôtre des fleurs de vos bonnes oeuvres, et de prévenir, par l'exercice des vertus, le saint repos, comme la fleur précède le fruit. C'est

vouloir goûter un repos trop mou que de désirer en jouir sans s'être fatigué par l'exercice, et de soupirer après les embrassements de Rachel, en dédaignant la fécondité de Lia. C'est un renversement de l'ordre que d'exiger la récompense avant le mérite, et de prendre sa nourriture avant d'avoir travaillé, l'Apôtre nous disant : Que celui qui ne travaille

pas, ne mange pas (5). — C'est dans vos commandements que je trouve l'intelligence, dit le Prophète ; et cela, afin que vous sachiez que les délices de la contemplation ne sont véritablement dues qu'à l'obéissance aux commandements. Ne vous imaginez pas que l'amour que vous avez du repos doive vous porter à vous soustraire aux actes de la sainte obéissance ou aux règles des anciens. S'il en

1 Eccli., 1 — 2 Ps. 118. — 3 Act., 15. — 4 Serm. 46 sup. — 5 II Thess., 3.

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était ainsi, l'Epoux ne saurait reposer avec vous, sur une même couche, alors surtout que vous auriez recouvert cette couche des roseaux et des orties de la désobéissance. Il n'exaucerait pas vos prières, et, quand vous l'appelleriez, il ne se rentrait pas à vos invitations ; car ce grand amant de l'obéissance, qui a mieux aimé subir la mort que de se soustraire à ses lois, ne se livrera pas sans mesure à celui qui désobéit. Et il ne saurait approuver le vain repos de votre contemplation, celui qui a dit : Je me suis fatigué à souffrir (1), marquant par ces paroles le temps où, exilé du ciel et de la patrie du suprême repos, il a accompli le salut du monde en demeurant au milieu de nous.

« J'admire beaucoup l'impudence de quelques-uns qui résident dans cette maison, et qui, après nous avoir troublé par leur singularité, nous avoir irrité par leur impatience, nous avoir méprisé par leur entêtement et leur rébellion, osent néanmoins inviter, avec l'instance réitérée de la prière, le Seigneur de toute pureté à partager la couche souillée de leur conscience ; « Mais, leur répond-il, lorsque vous élèverez vos mains, je détournerai mes regards, et lorsque vous aurez multiplié votre prière, je ne vous exaucerai pas (2). » Quoi donc ! votre couche n'est point couverte de fleurs, mais plutôt elle est toute immonde, et vous voulez y attirer le Roi de gloire ! Est-ce pour l'y faire goûter le repos ou pour vous moquer de lui que vous agissez

1 Jer., 6 — 2. Ps., 1.

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ainsi? Continuez donc à étendre durant tout le jour vos mains vers Dieu, vous qui ne cessez jamais de fatiguer vos frères, vous qui portez atteinte à leur union si parfaite, vous qui vous séparez de l'unité. Que voulez-vous que je fasse, direz-vous? Ce que je veux, c'est que vous commenciez par purifier votre conscience de tout levain de colère, de contradiction, de murmure et d'envie, et que vous vous empressiez de retrancher de la demeure de votre âme tout ce que vous savez être contraire, ou à la paix de vos frères, ou à l'obéissance que vous devez aux anciens. Ensuite, ce que je veux, c'est que vous vous environniez des fleurs de toutes sortes

de bonnes oeuvres et de pensées louables, en même temps que des parfums des vertus, c'est-à-dire de tout ce qui est n'ai, de tout ce qui est juste, saint et aimable, de tout ce qui respire la bonne renommée de tout ce qui est vertu, de tout ce qui est digne de louange dans le règlement des mœurs (1). Occupez votre esprit de toutes ces choses et appliquez-vous à vous y exercer. C'est dans une demeure ornée de la sorte que vous pourrez appeler en sûreté l'Époux; car lorsque sous l'y aurez introduit, il vous sera permis de lui dire avec vérité : Notre couche est couverte de fleurs, votre âme respirant non-seulement la piété, mais la paix, mais

la mansuétude, mais la justice et l'obéissance, mais la joie et l'humilité. »

Ainsi parle saint Bernard, et, par ses paroles, vous

1 Philip., 4.

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voyez comment la partie de la vie active, qu'il appelle la première, marche avant la vie contemplative.

CHAPITRE XLVII. De l'oraison et de sept choses que doit posséder le parfait docteur.

Nous allons voir maintenant comment la vie contemplative précède la vie active dans sa seconde partie, et se trouve ainsi placée entre les deux parties de cette vie active. Saint Bernard dit donc : « Sans aucun doute, il faut prendre garde de ne point donner ce que nous avons reçu pour notre usage propre, et de ne point retenir ce qui nous a été accordé

pour être distribué aux autres. Or, vous gardez en votre possession ce qui appartient à Jésus-Christ, si, par exemple, étant plein de vertus et brillant en même temps à l'extérieur des dons de la science et de l'éloquence, vous enchaînez néanmoins dans un silence inutile ou plutôt damnable, soit par crainte ou par paresse, soit par une humilité hors de saison, la parole de bien qui aurait pu servir à un grand nombre. Assurément vous serez maudit, parce que vous cachez ce qui était destiné à nourrir les peuples. D'un autre côté, vous répandez et vous perdez ce qui était destiné à vous seul, si, avant d'être abreuvé tout entier, si, à moitié rempli, vous vous

hâtez de vous prodiguer, si, agissant ainsi contrairement

1 Serm. 18 in cant.

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à la loi, vous labourez avec le premier-né de vos boeufs, et vous enlevez la toison, à celle d'entre vos brebis qui a vu le jour la première (1). Sans aucun doute, vous Vous privez du salut et de la vie que vous donnez aux autres, tandis que, vide de toute intention bien réglée, vous vous gonflez du souffle de la vaine gloire, vous vous imprégnez du venin de la cupidité terrestre, et vous vous corrompez au milieu des ravages de leur action mortelle. C'est pourquoi, si vous êtes sage, vous serez un réservoir et non un canal; car celui-ci répand presque à l'instant même ce qu'il reçoit, tandis que celui-là attend qu'il soit rempli, et communique ainsi ce qui déborde sans éprouver aucune perte, sachant que la malédiction pèse sur celui qui fait sa part moindre.

« Au reste, vous, mon frère, dont le salut n'est pas encore assez affermi, dont la charité est nulle encore, ou du moins si tendre et si semblable à un roseau qu'elle cède au souffle le plus léger, qu'elle croit

à tout esprit et se laisse entraîner à tout vent de doctrine; ou plutôt : vous dont la charité est si grande que, dépassant le commandement, vous aimez le prochain plus que vous-même, et en même temps si médiocre que, contre le commandement, elle se dissout au contact de la faveur, se laisse abattre par la crainte, troubler par la tristesse, resserrer par l'avarice, retarder par l'ambition, inquiéter par les soupçons, ébranler par les injures, épuiser par les

1 Deut., 15.

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affaires, gonfler par les honneurs, dessécher par l'envie: vous, dis-je; qui sentez ce que vous êtes en vous considérant, quelle folie, je vous le demande, vous porte à désirer vous charger du soin de ce qui vous est étranger, ou vous incline à en accepter le fardeau ? Écoutez ce que conseille une charité prudente et vigilante : « Que les autres, dit l'Apôtre, ne soient pas trop soulagés, et que vous ne soyez pas surchargés, mais qu'il y ait égalité (1). » Ne veuillez donc point être trop juste (2) ; c'est assez que vous aimiez votre prochain comme vous-même (3); car c'est en cela que je trouve l'égalité.

« Commencez d'abord par vous remplir vous-même, et ensuite appliquez-vous à répandre ce que vous avez de trop. La charité, qui est pleine de bénignité et de prudence, a coutume d'être dans l'abondance

et de ne point laisser s'écouler ce qu'elle possède. Mon fils, dit Salomon, ne laissez point échapper ce que vous avez (4) . » Et l'Apôtre saint Paul : « Nous devons, dit-il, observer les choses que nous avons entendues, de peur que anus ne soyons semblables à des vases qui laissent s'écouler ce qu'on y met (5). » Or, qu'y a-t-il de plus saint que Paul? Qu'y a-t-il de plus sage que Salomon?

« Mais écoutez maintenant combien de choses sont nécessaires à notre propre salut, et combien elles sont importantes ; combien de choses considérables dont il nous faut remplir avant que nous

3. — 5 Hebr., 2.

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osions entreprendre de les répandre sur les autres... Le médecin s'approche de celui qui est blesse, et c'est l'esprit qui vient au secours de l'âme. Quelle âme rencontrera-t-il qui n'ait été frappée du glaive du démon ? Quel est donc le premier besoin de cette âme ? C'est qu'avant tout la tumeur de l'ulcère, qui a sans doute recouvert la plaie et qui peut

empêcher la guérison , disparaisse. Or , l'ulcère d'une habitude invétérée disparaîtra sous le fer aigu de la contrition. Mais la douleur à supporter est

acerbe. Il faut donc, pour l'adoucir, le parfum de la dévotion, qui n'est autre chose que la joie causée par l'espérance du pardon ; et cette joie, c'est la victoire sur le péché et la puissance de s'en abstenir qui la produit. Mais déjà celui qui en est là rend grâces et s'écrie : « Vous avez brisé mes liens,c'est pourquoi je vous offrirai en sacrifice une victime de louange (1). » il faut ensuite appliquer le remède de la pénitence, qui est un composé de jeûnes, de veilles, d'oraisons et de tous les autres exercices qui sont le partage des pénitents. Dans le travail, l'esprit veut être soutenu par la nourriture des bonnes oeuvres, de peur qu'il ne tombe en défaillance. Que les bonnes oeuvres soient une nourriture, vous l'apprenez par ce qui suit : Ma nourriture, dit le Seigneur, est de faire la volonté de mon Père (2). Ainsi, que les travaux de la pénitence soient donc accompagnés des oeuvres de la piété qui donnent la force. « L'aumône, dit le sage, sera

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