Œuvres spirituelles (page 50)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Conf., l. 10, c. 26.

132

mettre en pratique ce que vous lui avez fait connaître. » La raison en est que Dieu seul sait apprécier ce qui nous est nécessaire et nous convient , et ainsi nous devons préférer ses conseils aux nôtres comme étant incomparablement meilleurs. Le conseil de Dieu , dit encore saint Augustin , l'emporte sur tous les conseils de la créature ; nous lui donnons une place à part dans notre estime au-dessus de toutes les pensées de l'homme, de même que nous estimons la foi évangélique plus que tous les systèmes de l'hérésie. Les conseils du Seigneur nous servent à éviter tout mal et à obtenir tout bien, ainsi qu'on le voit par l'Évangile; c'est pourquoi nous devons les écouter avec une vive sollicitude et les pratiquer avec ardeur.

Vous me demanderez comment il faut écouter les conseils de Dieu? Je vous répondrai qu'il y a des conseils donnés par Jésus-Christ , d'autres écrits par les saints docteurs, et d'autres enfin inspirés par l'Esprit-Saint. Celui-là seulement peut entendre les conseils donnés par le Sauveur, qui est l'ami de Dieu; car, dit le Seigneur, celui qui est enfant de Dieu écoute les paroles de Dieu. Ce qui fait que vous ne les écoutez pas, c'est que vous n'êtes point les enfants de Dieu (1). Or , ceux-là appartiennent à Dieu qui , dans leur intelligence, ont été illuminés de quelques-uns de ses divins rayons, dans leurs coeurs, échauffés de quelques-unes de ses saintes ardeurs et attirés par le Père céleste.

Nul autre ne peut entendre les conseils écrits par

1 Joan., 8.

155

les saints docteurs que celui dont Jésus-Christ ouvre le sens intérieur. Voilà pourquoi il est dit dans l'Evangile : « Il leur ouvrit l'esprit afin qu'ils entendissent les Ecritures (1). » Notre âme a des sens intérieurs de même que le corps en a d'extérieurs. Le Seigneur les ouvre par l'expérience, qui est la directrice de notre intelligence. Lorsque nous commençons, dit saint Bernard , non-seulement à comprendre le sens caché des Ecritures, des

miracles et des mystères de Dieu , mais encore à les toucher, si j'ose parler ainsi , et à nous en servir avec la main de l'expérience, ce qui ne saurait avoir lieu sans un certain sentiment de la conscience, c'est alors réellement que le Seigneur nous ouvre l'esprit afin que nous entendions les Ecritures. »

Les conseils inspirés par l'Esprit-Saint ne peuvent être entendus que de celui qui a des oreilles intérieures, car il est écrite : Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises; et le Seigneur ne demande pas ici les oreilles du corps , mais celles de l'esprit; car l'oreille corporelle se borne à entendre, mais l'oreille du coeur a la vertu d'entendre et de comprendre. Celui-là donc a des oreilles pour entendre, qui a une intelligence pour comprendre et un coeur pour aimer ce qui lui est conseillé , et mériter ce qui lui est promis.

Les conseils inspirés par l'Esprit-Saint sont cachés. Cependant ils nous offrent plusieurs signes certains

1 Luc., ultim. loc. — 2 Apoc., 1.

134

de leur présence. « (1) Le péché étant la mort de l'âme, dit saint Bernard, la justice qui vient de la foi en est assurément la vie, car le juste vit de la foi. Mais qui sera juste, sinon celui qui offre à l'amour de son Dieu pour lui le tribut de son amour? Or, cela n'a lieu que lorsque l'Esprit-Saint révèle à l'homme par la foi les desseins éternels de Dieu sur son salut à venir. Cette révélation n'est autre que l'infusion spirituelle de la grâce qui mortifie les actes de la chair, prépare l'homme au royaume céleste, lui donne par le même Esprit une douce assurance qu'il est aimé de Dieu , et lui apprend à l'aimer à son tour afin de répondre à son amour. C'est là ce conseil sacré et intime que le Fils a reçu du Père dans l'Esprit-Saint. Il le communique aux siens qu'il sait devoir être justifiés par ce même Esprit , et en le leur communiquant il les justifie. Cela a lieu pour chacun de nous lorsque, pour notre justification , nous commençons, à nous connaître comme nous sommes connus; lorsqu'il nous est donné, comme gage d'assurance, de pressentir quelque chose de notre béatitude future, de comprendre à l'avance comment ce bonheur caché de toute éternité en celui qui nous prédestine, apparaîtra avec plénitude en celui qui nous le confère. Cette connaissance de nous-mêmes que nous recevons en partie ici-bas nous donne lieu, à la vérité, de nous glorifier en espérance, mais non avec une entière sécurité. Combien sont à plaindre ceux qui

1 Episi., 107. — Rom. 1.

135

n’ont encore puisé à ce délicieux conseil des justes aucun témoignage de leur vocation ! O infortunés partisans d'un siècle plein de dangers, combien votre conseil est éloigné du conseil des justes ! En

vérité un abîme immense existe entre eux ; car, de même que le juste s'éloigne du conseil et de l'assemblée des méchants, de même les impies ne ressusciteront point pour la gloire au jour du jugement , et les pécheurs n'auront point place dans l'assemblée des justes. » Si donc on s'applique à saisir et à comprendre fidèlement ces paroles, on reconnaîtra quelle différence il y a entre les conseils de Dieu et ceux de l'homme.

CHAPITRE IV.

Comment le don de conseil fait naître en notre âme un jour spirituel.

Voyons, en quatrième lieu, comment par le don de conseil un jour spirituel prend naissance en nous.

(1) Le soleil qui nous éclaire, dit saint Denis, est une image éclatante de la bonté divine. Il est tout resplendissant; sa lumière ne cesse jamais de se répandre; il illumine autant qu'il est en lui toute créature de ses rayons, et il mesure les jours et les heures de notre vie. Ainsi le soleil céleste, l'Esprit-Saint, projetant les rayons aussi brillants qu'embrasés

1 Du div. nom., c. 4.

136

de ses sept dons, produit en notre âme des jours divers et des heures spirituelles, et parmi ces dons le conseil a un jour qui lui est propre. Ce jour est une illumination de l'esprit qui rend circonspects les membres de ce festin , les empêche de se jeter précipitamment dans le danger , et les fait agir en tout avec ordre et prudence. Aussi le conseil est-il appelé comme nous l'avons dit plus haut, l'oeil et la garantie des choses à venir. Et celui qui marche à la clarté d'un tel jour n'a pas à craindre de se heurter.

Or, ce jour a son commencement dans le rayon éternel et l'objet de la volonté divine, se manifestant à nous par la lumière de l'inspiration. Quand notre âme a été inspirée de la sorte, elle se lève afin de se conformer à cette volonté sainte; elle suit la céleste clarté que l'Esprit-Saint fait briller en elle, et elle se laisse conduire par la sagesse incréée, par cette sagesse qui atteint d'une extrémité du monde jusqu'à l'autre avec une force infinie et dispose tout avec une douceur égale. Jamais donc l'homme ne doit s'éloigner des conseils de ce directeur admirable; jamais il ne doit contredire sa volonté. (1) Ecoutez, ô mon fils, dit l'Ecriture, recevez un avis sage et ne rejetez point mon conseil ; écoutez mon conseil pour le comprendre; recevez-le pour l'aimer, et ne le rejetez pas en refusant de vous y soumettre. Dites avec le Psalmiste : Dès le matin je me tiendrai en volve présence pour rechercher avec empressement vos conseils , et je verrai en m'appliquant à comprendre

1 Eccl., 6.

137

selon la vérité ce qui vous plaît et en y conformant fidèlement ma conduite.

Mais quelle est donc cette volonté de Dieu qui nous est donnée pour règle de notre volonté? La volonté de Dieu, dit saint Césaire, est celle que Jésus-Christ a accomplie et qu'il nous a fait connaître. C'est l'humilité dans le commerce habituel de la vie, la stabilité dans la foi , la modestie dans nos paroles, la justice dans nos actes, la miséricorde en nos oeuvres, la discipline dans nos moeurs; c'est de ne point nuire à celui qui nous injurie et de savoir le supporter, de garder la paix avec tous les hommes, de nous tenir fortement unis à Jésus crucifié, de nous attacher inséparablement à sa charité, de ne rien préférer à lui , car lui-même nous a préférés à tout le reste. Je me tiendrai donc dès le matin en votre présence, ô Seigneur, et je verrai que vous n'êtes point un Dieu qui aime ni qui souffre l'iniquité.

Le midi brillant et embrasé de ce jour a lieu quand notre âme, éclairée en son intelligence par la vérité et enflammée en sa volonté par la charité, se porte avec ardeur à rechercher et à mettre en pratique les préceptes les plus élevés du Seigneur Jésus. C'est dans ces préceptes que les membres du festin spi-rituel se sentent surtout embrasés et illuminés; car le commandement da Seigneur est tout brillant de lumière et il éclaire nos yeux (1). C'est lorsque l'âme se livre a l'observance de ces préceptes et des conseils, que la Trinité saillie vient la visiter avec autour et

1 Ps. 18.

138

qu’elle lui fait sentir les douceurs de sa présence. Si quelqu'un m'aime, dit le Sauveur, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure (1). Le Père viendra à nous en visitant notre mémoire et en l'excitant à agir; le Verbe, en illuminant notre intelligence et la rendant apte à le contempler sans nuage; le Saint-Esprit, en enflammant notre volonté et en lui faisant goûter les douceurs de l'amour. Or, ces trois personnes établissent alors en nous leur demeure, et saint Grégoire en donne la raison. (2) Dieu, dit-il, vient dans le coeur de plusieurs, et il n'y fait pas sa demeure, parce qu'ils le reçoivent de telle sorte qu'ils s'éloignent de lui au jour de la tentation; il vient dans le coeur de certains autres , et il fixe en eux son séjour, car le divin amour les pénètre tellement qu'ils lui sont fidèles au moment de l'épreuve. Celui-là, eu effet, aime véritablement, dont le coeur ne se laisse jamais aller à consentir à ses désirs pervers ; or, celui qui demeure dans l'amour, demeure en Dieu et Dieu en lui (3). Et il est dit de cette demeure : Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes (4). C'est alors que le divin soleil brûle la terre des ardeurs du midi.

Le soir de ce jour spirituel a lieu dans l'âme quand le don de conseil l'excite à rechercher et à accomplir les divins conseils de perfection donnés par le Seigneur en l'Evangile (5). Plusieurs, dit saint Grégoire, s'élèvent par la vertu de leur perfection au-dessus des préceptes

4 Prov., 8. — 5

Mor., l. 26, c. 20.

139

de la loi commune. Non contents d'observer ce que la volonté céleste a imposé à tous les hommes, leur désir ardent les porte à faire plus que ces préceptes ne renferment. C'est à eux que le Seigneur a dit (1) : Quiconque aura quitté pour l'amour de moi sa maison, ou ses frères, ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, en recevra le centuple en ce monde, et il aura pour héritage la vie éternelle en l'autre. Mais c'est au petit nombre, et non à tous que s'adresse cette parole : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel; puis, venez et me suivez. C'est au petit nombre, dis-je, que s'adresse cette parole, car une si grande perfection n'est pas donnée indistinctement à tous. Le jour spirituel de ce don trouve donc sa consommation et le soir qui lui convient, dans l'observation des conseils. La raison en est que , par ces conseils de perfection excellente, on s'élève successivement au sommet des vertus qui consomment l'âme et nous rendent parfaits comme notre Père céleste est parfait. Plus ces conseils sont sublimes, plus ils sont lumineux ; et ainsi ils conduisent à une perfection plus grande, à une consommation plus entière le jour spirituel de l'âme. Voici comment en parle saint Jean Chysostôme (2) : « Voyez, nous dit-il, combien le Seigneur a franchi de degrés , et comment il nous a établis au sommet même de la vertu lorsqu'il nous a enseigné à ne prendre

1 Mat., 19. — 2 Hom., 18, in Mat.

140

occasion d'aucune chose, de nous laisser aller aux injures et de nous emporter contre nos frères, à ne jamais tirer vengeance de ce que nous avons pu souffrir, à ne pas rendre aux autres le mal que nous en avons reçu , à nous offrir nous-mêmes aux outrages dont on veut nous abreuver, à accorder plus que notre ennemi ne demande de nous, à n'avoir aucune haine contre celui qui agit de la sorte à notre égard, à avoir pour lui de l'amour, à lui faire du bien malgré les maux sans nombre dont il nous accable, et enfin à prier pour lui alors qu'il est obstiné dans sa malice. C'est à ces points principaux que se rapportent les autres conseils de l'Evangile. Mais , comme le Seigneur nous invitait à quelque chose de grand, il a promis aussitôt une récompense glorieuse, en ajoutant que ceux qui agiraient de la sorte seraient semblables à Dieu. C'est afin, dit-il, que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, et que vous soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Nous devons entendre cela, dit saint Augustin (1), dans le sens que saint Jean avait en vue en écrivant : Il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à tous ceux qui l'ont reçu (2). Nous sommes enfants de Dieu , ion par nature, mais par l'observance de ses préceptes et de ses conseils.

1 De

Serm. dom. l. 1, c. 46. — 2 Joan., 1.

141

CHAPITRE V. Comment le don de conseil prépare un festin en notre âme ; des trois conseillers qui tiennent le premier rang parmi les convives et qui sont les trois puissances de l'âme.

Voyons , en cinquième lieu, comment l'Esprit-Saint, par le don de conseil, établit en notre âme un festin spirituel au jour qui convient à ce don et par la lumière qui lui est propre. Nous avons deux choses à considérer sur ce sujet : d'abord, comment la famille de l'âme et les membres divers de ce festin y sont rangés et placés selon leur dignité; ensuite, en quel lieu le conseil célèbre son festin et quels mets y sont servis.

Quant à la première de ces choses, rappelons les paroles que nous avons déjà cités plus haut du livre de l'Esprit et de l’âme. « L'âme, y est-il dit, est une noble créature ; elle est la cité de Dieu dont on a raconté tant de merveilles , car elle a été formée à l'image et à la ressemblance du Seigneur. Comme nulle cité n'est sans habitants, son auteur a placé dedans un triple peuple : des sages pour conseiller, des soldats pour combattre, des ouvriers pour travailler. Ces habitants sont les puissances naturelles et propres de l'âme. Entre eux il y a des rangs distincts : les uns sont supérieurs, d'autres moyens, et d'autres inférieurs. Les sens intellectuels tiennent

142

le premier; les sens de la raison, le second ; les sens animaux, le dernier. Voici la différence qui existe entre eux : les sens animaux ou sensuels soupirent après les choses visibles; les sens raisonnables discernent , et par cet oeil du discernement ils méprisent le mal et choisissent le bien.

Les sens intellectuels entraînent tout vers ce qui est divin. Ces derniers sont donc les conseillers de l'âme qui lui disent : Crains Dieu et observe ses commandements, car c'est là tout l'homme. Les seconds sont les soldats qui militent par les armes de la justice contre les concupiscences ennemies de l'âme. Les derniers sont comme les ouvriers et les manoeuvres qui s'appliquent aux exercices matériels et servent aux besoins du corps. Ces trois forces , la force intellectuelle , la force raisonnable et la force sensitive, sont appelées parties de l'âme , non pas parties intégrales, mais partie virtuelles , car elles en sont les puissances. »

Nous pouvons placer et ranger dans la famille intellectuelle les habitudes divinement infuses en notre âme , comme la foi , l'espérance et la charité ; et elles embellissent singulièrement ce festin spirituel. Les habitudes acquises, comme la prudence , la tempérance, la force et la justice peuvent entrer en société avec les membres qui composent la famille de la raison, et elles servent puissamment à combattre les vices. Enfin , dans la famille composée des sens du dernier degré, peuvent figurer certaines habitudes innées , ou même dans une certaine mesure quelques passions

143

comme l'amour et la haine, la douleur et la joie, les sens intérieurs et les sens extérieurs; car le don de conseil influe sur ces habitudes, soit par lui-même, soit par d'autres , ainsi que nous le verrons plus loin. Voilà donc l'ordre et le rang à établir entre les membres divers de cette même famille. Quant au ministère qui leur est propre , nous en parlerons dans la suite.

Voyons maintenant en quel lieu le don de conseil célèbre son banquet, et quels mets y sont servis. Un tel festin , croyons-nous, ne saurait se faire dans un lieu plus convenable et plus paisible que dans le tabernacle de l'alliance, dans le secret intime de l'âme, où les conseils sont préparés dans le silence, reçus dans la vérité, incorporés dans l'amour et consommés dans l'accomplissement des bonnes oeuvres. L'Ecriture nous montre assez clairement qu'il doit en être ainsi par l'exemple de Moïse. Dans les choses douteuses il laissait la foule pour consulter le Seigneur; il allait et revenait souvent au tabernacle; il y entrait , y demandait des conseils, les recevait, les proposait ensuite au peuple et lui ordonnait de les mettre en pratique. « Or, revenir au tabernacle et y entrer , dit saint Grégoire (1), c'est mettre de côté tous les bruits du dehors et pénétrer dans le lieu le plus intime de l'âme. C'est là qu'on consulte le Seigneur, et. que l'oreille de notre intelligence écoute dans le silence ce que nous devons faire extérieurement. Car la voix de lieu se fait entendre comme par

1 Mor., l. 12 , c. 23.

144

une inspiration secrète, alors que notre âme se sépare entièrement par la méditation des sens de la chair. »

Que les conseillers de l'aune , la mémoire , l'intelligence et la volonté entrent donc d'abord comme étant les plus dignes et tenant la première place, et qu'ils laissent dehors la foule tumultueuse. Qu'ils écoutent dans le silence les conseils du Seigneur; qu'ils les comprennent dans la vérité et les accomplissent dans la charité. La mémoire , une fois bien vide et bien purifiée de tout objet étranger, doit donc entrer la première dans ce tabernacle , dans ce secret intime de l'âme , et s'écrier avec le Psalmiste : J'écouterai les paroles que le Seigneur mon Dieu m'adressera au-dedans de moi (1). Dieu , dit Richard (2), se fait entendre par la révélation jusqu'à ce que sa voix , devenant de plus en plus forte, tous les bruits du dehors s'apaisent, et que cette voix seule puisse ètre écoutée, jusqu'à ce que la foule agitée disparaisse et que le Seigneur demeure seul avec l'âme. Alors il la conduit dans la solitude , et il parle à son coeur. Mais quel langage lui tient-il? Il lui annonce , dit le Prophète , la paix qu'il a préparée pour son peuple. Mais pourquoi la paix plutôt que tout autre chose? Parce que sans la paix on ne goûte pas la douceur des célestes conseils , on n'entend point la voix de Dieu , il n'y a plus pour l'âme de festin avec le Seigneur, car c'est dans la paix qu'il a établi sa demeure (3). En effet , la paix véritable consiste à ne pas se détourner de la

1 Ps. 84. — Lib. 4, de cont., c. 15. — 3 Ps. 75.

145

volonté de Dieu et à se réjouir uniquement dans les choses divines. Quand la chair n'oppose plus aucune résistance à la volonté ; quand la volonté ne contredit plus la raison , et que la raison se règle par la lumière de la foi , c'est alors que l'âme est sereine et le royaume de Dieu au-dedans de nous. C'est donc avec raison que la paix est mise au premier rang. Le royaume de Dieu, dit l'Apôtre , n'est point dans le boire ni dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne l'Esprit-Saint (1); la justice rectifie les jugements de la raison , la paix calme l'agitation de la mémoire, et la joie comble les désirs de la volonté. Or, il n'y a pas de mets plus délectable que la joie de la volonté. Le Prophète, parlant par expérience de cette nourriture de la mémoire , s'écrie : Je me suis souvenu de Dieu et j'ai été dans la joie. Mon esprit est tombé en défaillance (2), l'esprit de l'homme qui était en moi , et il est devenu semblable à un esprit divin. En effet , plus l'esprit de Dieu prend chaque jour d'accroissement en nous , plus notre propre esprit nous abandonne; et enfin notre mémoire étant toute pleine du Seigneur , devient déiforme.

En second lieu , l'intelligence doit entrer dans le tabernacle , dans le secret de l'âme en se séparant de tous les vains fantômes et de tout ce qui lui est un obstacle , afin d'examiner la vérité des conseils et de reconnaître de quel esprit ils procèdent. De même , dit encore Richard , que Dieu se fait entendre à la

1 Rom., 14. — 2 Ps. 76.

146

mémoire par la révélation , de même il se manifeste à l'intelligence par la contemplation. C'est dans une telle vision qu'elle est illuminée et qu'elle apprend à discerner de quel esprit viennent les divers conseils. Il y a plusieurs sortes d'esprits ; voilà pourquoi le discernement nous est nécessaire, surtout l'Apôtre nous ayant recommandé de ne pas croire à tout esprit. « Il peut sembler, dit saint Bernard , à ceux qui sont moins instruits et dont les sens sont moins éclairés , que toute pensée et tout conseil viennent uniquement de l'esprit de l'homme. Mais la vérité infaillible de la foi nous démontre la fausseté d'un tel sentiment, et. le témoignage des divines Ecritures lui vient en aide pour cela. J'écouterai, dit le Prophète, non pas les paroles de ma bouche, mais les paroles que le Seigneur mon Dieu fera entendre au-dedans de moi. Ailleurs il dit encore que le Seigneur a envoyé divers fléaux par le ministère des mauvais anges. De plus l'Ecriture nous montre qu'il y a un esprit de la chair et un esprit du monde. Nous devons donc croire que ces trois sortes d'esprits parlent à notre esprit , car ils ont soif du sang et de la mort des âmes. Cependant nous pouvons les reconnaître à leur langage. L'esprit de la chair suggère la mollesse; l'esprit du monde la vanité, et l'esprit malin toute espèce d'amertume , comme les querelles , les colères, etc. Mais si l'esprit nous porte à châtier notre corps, à humilier notre coeur, à garder la vérité , à agir selon la charité, n'en doutons point , cet esprit qui nous parle ainsi et suggère de telles choses à nos coeurs , est l'esprit de Dieu. »

147

Si donc l'intelligence veut examiner soigneusement ces conseils et en faire un discernement prudent, elle doit entrer dans le tabernacle , dans le lieu le plus intime de l'âme , afin d'y consulter le Seigneur sur tous les doutas qui s'élèvent en elle touchant le festin , touchant ses membres et touchant les aliments qui leur conviennent. C'est à l'intelligence que revient la sollicitude de toutes ces choses , car c'est à elle qu'il appartient de diriger tout le royaume de l'âme. Tous les jours, dit saint Grégoire (1), les bons directeurs , connaissant leur impuissance à discerner comme il convient les choses douteuses , rentrent dans le secret de leur âme comme dans le tabernacle du Très-Haut. Là , considérant la loi divine comme l'arche sainte , ils consultent le Seigneur en sa présence; et les réponses qu'ils ont reçues intérieurement dans le silence, ils les manifestent au-dehors par leurs actions; ce sont autant de conseils et de vérités qui soutiennent et nourrissent les membres divers de la famille de l'âme. Car la vérité est un pain qui sustente nos âmes sans jamais s'affaiblir; elle les change et les rend semblables à elle. Autant donc notre intelligence aidée par l'Esprit-Saint perçoit de vérités et de conseils en ce tabernacle , autant elle offre aux convives de mets délicieux à savourer.

En troisième lieu , la volonté étant libre des fantômes inutiles , débarrassée de toutes les distractions et de toutes les sollicitudes du siècle , doit à son tour faire son entrée dans le tabernacle de l'âme. Car

1 Mor. l. 23 . c. 1.

148

de même que la mémoire entend Dieu en se souvenant de lui , de même que l'intelligence le voit par la contemplation , ainsi la volonté l'embrasse par l'amour; et, bien qu'elle tienne le dernier rang , elle est cependant la première par la liberté dont elle jouit. Elle reçoit par une expérience toute de tendresse les célestes conseils annoncés à la mémoire par le Père , examinés et reconnus vrais par l'intelligence , et , les sentant imprimés efficacement en elle-même, elle s'écrie avec l'Epouse des Cantiques (1) : Mon âme s'est fondue aussitôt que la voix de mon Bien-Aimé s'est fait entendre. « L'effet le plus heureux des divines consolations , dit Origène , c'est que l'âme se fonde ainsi au-dedans d'elle-même. Or, cela a lieu lorsqu'elle s'amollit de telle sorte par la dévotion que son Bien-Aimé puisse se reposer en elle sans y trouver ni dureté ni résistance à ses conseils. Cela a lieu lorsque , cette même dévotion l'ayant embrasée, son Epoux , attiré par la douceur non interrompue de cet embrasement divin , trouve en elle des délices d'autant plus ineffables que le feu caché, mais plein de suavité dont elle est consumée , rend son abord plus enivrant. Cela a lieu lorsqu'elle déborde tellement d'amour que le Seigneur domine en elle sans réserve , que tout mouvement , toute puissance , tout effort se termine en lui. » Au reste , de même que l'eau ne saurait être son terme à elle-même, de même l'âme arrivée à cet état ne peut se reposer que dans l'éternité. Car, dit encore Origène.

1 Cant., 5.

149

celui qui brûle intérieurement d'un saint désir devient vraiment apte à toutes sortes de biens , s'il ne conserve rien de dur en son coeur sans le fondre à l'ardeur dévorante qui l'entraîne vers son Dieu. » Ces trois premiers conseillers , instruits , purifiés , illuminés et rendus parfaits par les conseils salutaires de la Trinité, purifient ensuite , illuminent , perfectionnent et dirigent vers l'éternité toute la famille de l'âme , tous les membres invités à son festin , comme nous allons le voir dans les chapitres suivants.

CHAPITRE VI. Comment les convives qui tiennent le second rang au banquet de l'âme et qui sont ses forces naturelles, ses sens raisonnables et ses vertus morales, comment, dis-je, ces convives sont purifiés, illuminés et rendus parfaits par les convives du premier rang, par la mémoire, l'intelligence et la volonté.

Nous avons examiné comment , par les divins conseils puisés dans les dons de l'Esprit-Saint au milieu du tabernacle secret de l'âme, les premiers convives sont purifiés , illuminés et rendus parfaits: considérons maintenant comment les convives du second rang , les forces naturelles et les sens raisonnables de l'âme, comment ses soldats ou autrement ses vertus morales qui combattent avec courage et

150

tiennent éloignés de son banquet tous les vices; considérons , dis-je, comment ces convives sont purifiés, illuminés et perfectionnés par ceux du premier rang. C'est un ordre inviolablement établi que les plus élevés perfectionnent ceux qui les suivent, et ceux-ci leurs inférieurs. C'est l'ordre de la céleste hiérarchie, ordre suivi dans la hiérarchie ecclésiastique et terrestre. Il y a , dit Hugues (1), des esprits supérieurs et sublimes ; ils s'approchent de la Divinité et reçoivent d'elle immédiatement la pureté pour être exempts de toute tache, l'illumination pour être brillants de clarté, la perfection pour être saints. Par eux ensuite, selon l'ordre divinement établi , ceux qui les suivent et leur sont soumis dans un rang inférieur reçoivent les mêmes faveurs. Ainsi ces trois conseillers de l'âme, la mémoire, l'intelligence et la volonté étant purifiés, illuminés et perfectionnés par l'Esprit-Saint dans le don de conseil, purifient, illuminent et perfectionnent à leur tour les forces naturelles de l'âme, ses sens raisonnables , ses combattants ou ses vertus morales.

La mémoire vient donc en premier lieu, et conseille tout ce qui peut servir à purifier les vices des convives et à exercer leurs vertus, en rappelant et en rendant présentes à leur pensée les fautes dont ils se sont rendus coupables, afin de les porter à les effacer et à les faire disparaître entièrement par la pénitence. Or, si la purification ne précède d'abord, l'illumination n'a pas lieu , et sans l'illumination on n'arrive point à la perfection. Si l'âme veut être purifiée avec

1 Sup. 2, Ang. hier.

151

tous les membres dont se compose sa famille, il faut qu'elle s'écrie dans l'abondance de sa douleur : Je repasserai devant vous, ô mon Dieu ! Toutes les années de ma vie sont dans l'amertume de mon âme; et qu'elle ne cesse point qu'elle ne puisse ajouter : Vous avez rejeté derrière vous toutes mes iniquités (1). A ceux qui vivront de la sorte, comme à des enfants, le Père fera connaître sa vérité, car pour recevoir sa lumière il ne demande que la pureté du coeur. C'est ce qui a fait dire à un auteur : la créature raisonnable a besoin d'abord de se purifier, car les coeurs impurs ne reçoivent point la lumière, et où sont les ténèbres on ne trouve point d'oeuvres parfaites; ceux qui marchent ainsi dans l'obscurité ne savent ni où ils tombent ni où ils vont. Les sens raisonnables et les soldats de l'âme, ou autrement ses vertus morales, doivent donc commencer par se purifier afin d'être ensuite illuminés et d'arriver à la perfection des bonnes oeuvres.

En deuxième lieu, l'intelligence étant illuminée et voyant que la lumière est nécessaire pour produire des oeuvres parfaites , conseille aux convives de ce festin de se tourner vers le foyer de l'illumination et leur crie : Approchez-vous de Dieu et vous serez éclairés, et vos visages ne seront point couverts de confusion (2). Or, on s'approche de Dieu par la ressemblance avec lui; on s'en éloigne par la dissemblance. Dans cette ressemblance, notre face apparaît brillante de l'image du Seigneur ; dans la dissemblance, au contraire, elle offre l'aspect honteux d'un

1 Is., 38. — 2 Ps. 33

152

vil animal (1). Gardez-vous, dit le Prophète, de devenir semblables au cheval et au mulet , qui n'ont point d'intelligence. Voilà à qui sont comparés ceux qui en sont là , tandis que les hommes intelligents sont appelés des dieux; car, s'écrie le même Prophète : J'ai dit : vous êtes des dieux et vous êtes tous les enfants du Très-haut. Ce deuxième conseiller de l'âme illumine donc tous ceux qui prennent part à ce festin. Mais qu'appelle-t-on être illuminé? C'est être conduit directement, tant par les vertus spéculatives que par les vertus actives , à sa fin dernière. De là cette parole du Psalmiste : Je vous donnerai l'intelligence pour ce qui tient à la spéculation , et je vous instruirai de ce qui regarde l'action; je vous enseignerai la voie par laquelle vous devez marcher, et j'arrêterai mes yeux sur vous pour vous diriger vers votre fin.

Enfin la volonté, comme la plus excellente de ces trois puissances, conseille et ordonne tout ce qui est nécessaire pour conduire à la perfection les oeuvres des convives. Elle leur dit : Travaillez, non pour la nourriture qui périt , mais pour la nourriture qui demeure éternellement (2) . Travailler pour une nourriture périssable, c'est se laisser entraîner à l'amour des choses de la terre; c'est ne pas agir en vue des biens immortels, mais pour ce qui est passager. Sans doute les oeuvres accomplies sont temporelles; mais l'intention doit les rendre éternelles. Faites donc tout ce que la mémoire bien purifiée, inspirée et illuminée par Dieu vous aura indiqué, tout ce que la volonté excitée

1 Ps. 31. — 2 Joan., 6.

153

par la charité vous commandera, car alors ce qu'elles ordonnent est bien. En effet , dit saint Augustin, nos actions sont bonnes et droites si l'oubli ne trompe pas notre mémoire, si l'erreur n'aveugle pas notre intelligence et si l'iniquité ne pervertit pas notre volonté , car c'est de ces trois puissances que procède tout ce que nous faisons. Ce conseil , ce commandement une fois reçu de Dieu dans le tabernacle de l'âme, la volonté, comme un autre Moïse, l'annonce et l'impose à tous ceux qui sont soumis à son empire, aux sens raisonnables, aux vertus morales et aux membres si nombreux dont se compose leur famille. Lors donc qu'ils ont été purifiés et illuminés par les deux premiers conseillers de l'âme, et comme rendus parfaits en obéissant à la volonté selon la loi de la charité, ils se livrent avec courage au travail , extirpent tous les vices du milieu des convives, s'appliquent sans relâche à acquérir les vertus , et se soumettent à Dieu comme à leur roi et à leur père. Dès lors ils deviennent à leur tour propres à purifier, à illuminer et à conduire à la perfection les sens placés au-dessous d'eux.

154

CHAPITRE VII. Comment les convives inférieurs du banquet de l'anse, ou autrement les sens animaux, tant intérieurs qu'extérieurs, sont purifiés, illuminés et perfectionnés par les convives du second rang.

Nous avons parlé des sens de la raison , qui , dans ce festin spirituel, tiennent comme le deuxième rang parmi les convives; nous avons dit comment ils sont purifiés, illuminés et perfectionnés. Il nous reste à voir comment eux-mêmes purifient, illuminent et perfectionnent les sens placés au-dessous d'eux : les sens intérieurs , comme l'imagination , etc. ; les sens extérieurs, comme la vue, l'ouïe , etc.; lesquels sens sont autant d'ouvriers et de manoeuvres chargés de pourvoir aux besoins du corps.

Or, les sens de la raison , qui sont comme les soldats de l'âme, purifient les sens inférieurs lorsqu'ils amortissent en eux et détruisent autant que le permet un corps corruptible les mouvements désordonnés de la concupiscence, en criant avec l'Apôtre (1) : Si vous vivez selon la chair, en vous laissant corrompre par elle, vous mourrez; mais si vous fuites mourir par l'esprit les actes de la chair, vous vivrez. De même ils les illuminent lorsqu'ils modèrent et

1 Rom., 8.

155

arrêtent leur précipitation , et les forcent d'obéir au don de conseil , en leur disant encore avec l'Apôtre : Nous sommes redevables à l'esprit et non à la chair ; c'est pourquoi nous ne devons point obéissance à celle-ci, mais à celui-là. Enfin ils les perfectionnent quand ils leur enseignent à goûter et à imiter à l'avance ce qu'ils doivent être dans l'avenir. Saint Bernard nous dit à ce sujet : « Plusieurs par la sainteté de leur vie, par la glorification en eux de l'homme intérieur, par la contemplation et la jouissance de Dieu , semblent goûter à l'avance sur la terre la béatitude de la vie future et nous en offrir une image, en sorte que leurs corps paraissent avoir déjà reçu en partie la gloire qu'ils doivent posséder plus tard. En effet , après avoir été comblés de la grâce par laquelle il leur est donné de demeurer sous un même toit avec leurs frères, ils jouissent d'eux-mêmes en Dieu et de Dieu en eux , et ils sentent qu'ils ont vaincu à un tel degré les contradictions de la chair que leurs corps tout entier n'est plus qu'un instrument de bonnes oeuvres. S'ils sont accablés par les souffrances et les infirmités, l'homme intérieur n'en devient que plus puissant; car, dit l'Apôtre, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort (1) et plein de vigueur. Leurs sens reçoivent une grâce nouvelle, une grâce presque spirituelle; car leurs yeux , comme une expérience assurée. nous l'apprend, deviennent simples et leurs oreilles soumises. Quelquefois la ferveur de leur oraison

1 II Cor., 12.

156

laisse échapper comme un parfum ineffable d'une odeur inconnue et qui , par là même, ne peut être perçu que par l'expérience. Leur goût est inondé d'une suavité si admirable par le contact mutuel de la charité spirituelle; il en résulte un tel incendie d'amour, qu'ils semblent porter en eux-mêmes un paradis de célestes délices. Mais l'expérience seule fait encore connaître un semblable bonheur. Leur visage, le maintien de leur corps, leur vie, leurs habitudes, leurs actes, tout offre en eux le spectacle ravissant d'une soumission réciproque, de services empressés , de soins pieux, d'une aimable bienveillance. Ils vivent de telle sorte et leur union est telle qu'il n'y a vraiment en eux qu'un coeur et qu'une âme. Dès cette vie ils commencent, par la pureté de leur conscience et la douceur de leur sainte vie, à faire jouir leur corps de cette gloire dont il sera pleinement comblé plus tard dans la cité éternelle. »

Ainsi, le don de conseil sustente en ce banquet spirituel les convives du premier rang , alors qu'au milieu de pieuses contemplations il leur fait entendre dans le tabernacle de l'âme ses divins conseils. Il nourrit les convives du second rang des vérités sacrées, alors qu'il leur fait comprendre les célestes conseils qu'elles renferment ; enfin il répare les forces des convives du dernier rang, occupés à travailler dans la cité de l'âme, en leur donnant pour aliment des oeuvres déiformes , alors qu'il leur fait accomplir les conseils du Seigneur en leurs actions, ce qui est

157

le partage des parfaits. Suivez donc les conseils de Dieu ; car ils sont tellement au-dessus des conseils de la créature, qu'ils semblent une folie aux mondains. Ce n'est pas à dire que ces conseils sacrés renferment quelque défaut; mais leur perfection est telle que le monde ne peut les comprendre ni les connaître. Et en cela rien d'étonnant , car il ne peut connaître le conseiller lui-même, l'Esprit-Saint, selon la parole du Seigneur (1).

LIVRE VII. DU DON D'INTELLIGENCE.

CHAPITRE PREMIER. Pourquoi le don d'intelligence suit les dons

précédents.

Le sixième don destiné à faire naître un jour particulier en l'âme et à lui offrir un festin tout spirituel, est le don d'intelligence. Nous avons cinq choses à examiner sur ce sujet : 1° Pourquoi le don d'intelligence vient après ceux que nous avons énumérés. 2° Qu'est-ce qu'on appelle don d'intelligence. 3° Quelle est la nécessité d'un tel don et quels avantages il nous

1 Joan., 14.

158

offre. 4° Comment ce don fait naître en nous un jour spirituel. 5° Comment il prépare un festin à notre âme.

Pourquoi donc le don d'intelligence suit-il les dons précédents? Saint Anselme nous dit que l'ordre adopté par nous est tout-à-fait raisonnable, car les cinq dons examinés jusqu'à ce moment appartiennent à la vie active, tandis que les deux qui suivent, l'intelligence et la sagesse, se rapportent à la vie contemplative. L'Esprit-Saint les a placés au-dessus des autres pour donner à l'édifice qu'il veut élever un complément parfait. La vie active précède la vie contemplative; elle dispose les puissances appartenant à cette vie à accomplir leurs actes sans être arrêtées en leur marche par aucun obstacle. Ceux qui désirent , dit saint Grégoire, s'élever sur la montagne de la contemplation , doivent auparavant s'exercer d'une manière parfaite dans l'action. Ainsi, l'ordre naturel de notre élévation commençant par le plus bas degré, qui est la crainte, pour arriver au plus haut, à la sagesse, il s'ensuit que les cinq dons examinés jusqu'à ce moment doivent précéder l'intelligence et la sagesse, dont nous avons à traiter. C'est ce qui fait dire à saint Anselme : « Lorsque l'Esprit-Saint a rendu l'âme tremblante par le don de crainte et pleine de compassion pour elle-même par le don de piété, il lui manifeste par la science ce qu'elle doit faire, il le lui fait accomplir courageusement par la force, et il la porte par le don de conseil à exciter les autres à agir selon qu'ils la voient agir elle-même. Ensuite

159

il l'embrase du désir de comprendre pourquoi telle ou telle chose doit avoir lieu, et pourquoi elle doit en attendre la récompense de Dieu seul (1). »

Mais pourquoi le don d'intelligence suit-il immédiatement le don de conseil? La raison en est que le conseil sonde les affections de l'âme et dirige notre raison , tandis que l'intelligence est une lumière, un agent, comme dit Aristote, un flambeau qui pénètre jusqu'au fond, jusqu'à l'essence des choses. Ainsi il n'y a jamais recherche parfaite de la vérité , on ne la trouve jamais complètement si l'illumination intellectuelle ne vient en aide, et le conseil sans l'intelligence demeure sans amour. Saint Augustin en donne une autre raison. « Après le cinquième degré, qui est le don de conseil, dit-il, et qui élève l'âme au-dessus des appétits terrestres, on monte au sixième, au don de l'intelligence, où notre cil est purifié, où Dieu peut être vu de ceux qui meurent au siècle; et ils le voient d'autant plus que leur mort est plus entière. Alors la beauté de sa lumière commence à apparaître, non-seulement d'une manière plus assurée, mais encore plus délicieuse, quoique cependant ce soit toujours en énigme; car tant que nous sommes en cette vie, nous demeurons éloignés du Seigneur, alors que nous vivons déjà dans les cieux (2). »

1 De Simil., c. 150. — 2 De doct. christ., l. 2, c.

7.

160

CHAPITRE II. Qu'est-ce que le don d'intelligence.

Voyons, en deuxième lieu, ce qu'on appelle don d'intelligence, et pourquoi on lui a donné un tel nom. Ce nom emporte avec lui l'idée d'une connaissance intime, car le mot comprendre, intelligence, signifie lire intérieurement. Et ainsi quiconque y fera attention reconnaîtra quelle différence existe entre la connaissance de l'intelligence et celle des sens. Celle-ci ne s'étend qu'aux qualités extérieures et sensibles des choses; celle-là, au contraire, pénètre jusqu'à leurs propriétés intimes et à leur essence, car l'objet de l'intelligence est la nature même des choses. Ainsi la connaissance de l'homme commence par ses sens , comme par quelque chose d'extérieur; mais elle n'arrive à la perfection que par l'intelligence, qui connaît chaque objet en lui-même. « Tout ce que nos sens

reçoivent extérieurement, dit un auteur, l'imagination nous le représente intérieurement, la raison l'explore , l'intellect le juge , l'intelligence l'embrasse et en fait le sujet de sa contemplation, la mémoire le conserve. »

Mais il nous faut remarquer que l'intelligence est prise quelquefois pour une force naturelle de l'âme. C'est ainsi qu'un auteur l'appelle une force au moyen de laquelle l'âme perçoit les choses invisibles. En ce

161

sens , c'est une faculté souvent sujette à l'erreur. Ainsi le Prophète a-t-il dit des juges pervers : Ils sont dans l'ignorance et ils n'ont point compris (1). » Quelquefois également on la prend pour une vertu intellectuelle, ou autrement pour une habitude des principes naturels soumis à sa lumière. Mais, ni dans l'un ni dans l'autre de ces sens , elle n'est un don du Saint-Esprit, bien qu'alors même elle vienne de lui. En effet, l'homme étant créé pour le bonheur surnaturel , comme pour sa fin propre, son intelligence, ou la lumière qui est en lui , doit être nécessairement une habitude surnaturelle des principes célestes, ou autrement des points de notre foi, et par là même une habitude de certaines opérations en rapport avec la foi ; car la foi opère par la charité, dit l'Apôtre (2). Or, cette lumière surnaturelle, ajoutée à la lumière de notre esprit et donnée à l'homme , s'appelle don d'intelligence ; elle désigne une certaine excellence de connaissance pénétrant jusqu'à l'essence intime et aux réalités des choses intelligibles , non en vertu de la lumière naturelle de notre esprit, mais d'une lumière surajoutée à celle-ci. C'est en ce sens que l'intelligence est dite une force de l'âme , en rapport immédiat avec Dieu. En effet, elle le voit dans sa vérité souveraine et dans son immutabilité véritable.

Ainsi l'âme perçoit les corps par les sens , les images des corps par l'imagination , la nature des choses corporelles par la raison, l'esprit créé par l'intellect et l'esprit incréé par l'intelligence; ou

1 Ps. 81. — 2 Gal., 5.

162

autrement : l'intelligence est cette puissance par laquelle l'âme connaît les choses divines autant qu'il est possible à l'homme, et pénètre les secrets célestes, secrets pénétrables seulement par l'esprit de celui qui sonde ce qu'il y a de plus caché en Dieu, selon cette parole de l'Apôtre : Pour nous, Dieu nous a révélé ces choses par son esprit , qui pénètre tout, même les profondeurs de Dieu (1).

CHAPITRE III. Quelle est la nécessité du don d'intelligence,

et quels avantages il nous confère.

Voyons maintenant quelle est la nécessité du don d’intelligence.

Les vérités nécessaires au salut sont cachées et comme voilées à nos regards, tant dans la nature des choses que dans les saintes Ecritures, les sacrements divins et les figures qui nous représentent ces mêmes vérités, de sorte que l'esprit de l'homme, sans le secours d'une lumière surnaturelle, est impuissant à les atteindre pleinement. Il a donc fallu que l'Esprit-Saint lit briller sur l'intelligence humaine un rayon céleste qui la rendît capable de percer les voiles de ces vérités, de les saisir dans le secret où elles étaient cachées et de les manifester à notre âme. Or, c'est ce que cet Esprit divin a fait en répandant en nous le don d'intelligence.

163

Et d'abord, par ce don, il nous introduit à travers les voiles et les ténèbres de notre âme, et nous conduit jusqu'à la connaissance de nous-mêmes, jusqu'à cette image de la Trinité sainte, formée en nous au jour où nous avons reçu la vie; car le Seigneur a dit : Le royaume de Dieu est au-dedans de vous (1), c'est-à-dire en son image. Il nous fait pénétrer ainsi dans notre intérieur lorsqu'il inspire à notre âme le désir de se connaître et le zèle pour s'exercer en cette connaissance, jusqu'à ce qu'elle commence à voir ce qu'elle est. Un tel exercice, dit Richard (2), purifie l'oeil du coeur, aiguise l'esprit et dilate l'intelligence. Celui-là ne juge bien d'aucune chose, qui s'ignore soi-même. Il ne comprend pas que la gloire mondaine est profondément au-dessous de lui , celui qui

n'apprécie pas la dignité de sa condition. Il ne sait ce qu'il doit penser de l'esprit angélique, quelle idée il doit se former de l'esprit divin, celui qui n'a point de pensée pour son propre esprit. Si vous êtes impuissant à entrer au-dedans de vous-même, comment arriverez-vous à ce qui est au-dessus de vous? » L'homme commence donc en cet exercice à comprendre un peu qu'il a été formé à l'image de Dieu.

L'auteur du livre de l'Esprit et de l'âme, parlant sur ce même sujet , nous dit (3) : « La dignité de l'homme est telle qu'il n'a pas reçu l'existence par un simple commandement de Dieu , comme les autres ouvrages produits dans les six jours de la

1 Luc., 17. — 2 De cont., l. 3, c. 6. — 3 C. 35.

164

création; mais il a été formé après que la Trinité sainte eut tenu conseil : et il est une oeuvre spéciale de la majesté divine. Or, il en a été ainsi afin que, par la gloire de sa création , l'homme comprît combien il était redevable à son Créateur, non-seulement pour avoir été privilégié en recevant l'existence de la sorte, mais encore pour avoir été formé à l'image et à la ressemblance de Dieu. En effet, de même que Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit ne font qu'un Dieu , trois personnes et non trois Dieux ; de même l'âme, qui est intelligence, volonté et mémoire, n'est qu'une âme dans un seul corps et avec trois facultés. De même encore que le Fils est engendré du Père, et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ainsi de l'intelligence est engendrée la volonté, et de la volonté et de l'intelligence procède la mémoire. » Or, de ce que l'âme est l'image de Dieu , il s'ensuit qu'elle est capable de le posséder et de connaître par le don d'intelligence qu'elle a été formée à la ressemblance du Seigneur. « L'âme, nous dit le même auteur, a été créée par Dieu ; la vie a pris naissance de la vie; celle qui est simple vient de la simplicité par excellence ; celle qui est immortelle, de l'immortalité ; et ainsi elle n'est pas éloignée de son auteur, cette âme qui semble l'approcher de si près par la simplicité de son essence et la perpétuité de sa vie. Elle a été créée grande par celui qui est grand, droite par celui qui est la droiture même: et elle est d'autant plus grande qu'elle est capable

165

des biens éternels, d'autant plus droite que ses désirs sont pour les choses célestes, d'autant plus heureuse qu'elle est unie à Dieu. Car l'âme que la bonté de Dieu regarde, l'humilité la soumet, la pénitence la ramène, la justice la conduit, l'obéissance la dirige, la persévérance la soutient, la dévotion l'introduit, la pureté la fait approcher, et enfin la charité l'unit à son Dieu. »

Quel honneur plus grand pouvait recevoir l'homme , que d'être formé à l'image de son Créateur et d'être orné des mêmes vêtements de vertus que lui. Le Seigneur a régné, dit le Prophète, et il s'est revêtu de gloire. Il s'est revêtu de la splendeur de toutes les vertus, de l'éclat de toute bonté. Mais aussi quelle honte plus grande, quelle misère plus déplorable que d'être descendit d'une telle gloire à la ressemblance déshonorante d'animaux privés de raison? Que chacun apporte donc le soin le plus vigilant à bien comprendre l'excellence de sa première origine, afin de re-connaître en soi l'image vénérable de la Trinité sainte; que chacun s'efforce d'environner d'honneur cette image divine selon laquelle il a été formé; qu'il l'environne d'honneur, dis-je, par la pureté de ses moeurs, par l'exercice des vertus, par l'éclat de ses mérites; et quand celui qui nous a donné l'existence et nous a rachetés apparaîtra , nous serons semblables à lui. »

Enfin, par le don d'intelligence, l'homme trouve en soi le règne de Dieu , car le Seigneur a dit : Le

166

royaume de Dieu est au-dedans de vous. Or, ce royaume, selon saint Grégoire, n'est peut-être rien autre chose que la joie répandue en nos âmes par le Saint-Esprit. Elle est en effet comme une image et un gage de cette joie éternelle dont les saints sont enivrés dans le siècle à venir. Cherchez donc et vous trouverez; mais gardez-vous d'être comme le cheval et le mulet, qui sont privés d'intelligence (1).

CHAPITRE IV. Les vérités divines cachées dans les saintes Ecritures nous sont manifestées par le don d'intelligence.

L'Esprit-Saint nous fait traverser ensuite, par le don d'intelligence , les voiles des Ecritures sacrées et il nous introduit à la contemplation de la pure vérité. Que les vérités théologiques et divines, nécessaires à notre salut, soient voilées et cachées dans la sainte Ecriture, c'est ce que nous montrent assez l'obscurité des Prophètes, la multiplicité des figures et la variété des explications qui en ont été données. On nous les présente tantôt dans le sens littéral, tantôt dans le sens moral, tantôt dans le sens allégorique, tantôt dans le sens mystique, ainsi que nous l'avons dit plus haut en traitant du don de science. Mais par le don d'intelligence l'Esprit - Saint pénètre tous ces voiles qui,

1 Ps. 31.

dans les saintes Ecritures, nous cachent les vérités nécessaires à notre salut , et il nous fait avancer jusqu'à ce que nous arrivions aux pures illuminations de la vérité, à la contemplation de ce qui est dérobé à nos regards. Or, ces pures illuminations existent, dit Hugues , quand la vérité nous apparaît sans images et sans figures, quand on la perçoit par elle-même. Nous connaissons d'une manière tout-à-fait excellente lorsque notre esprit , entraîné par une inspiration intérieure, s'élève, sans se servir d'aucune forme des objets visibles, à la contemplation des choses célestes. C'est ainsi qu'avait vu David. Il y a, dit Haymon , une vision intellectuelle qui n'a pas lieu au moyen des choses corporelles ni de leurs images : c'est lorsque la vérité se manifeste elle-même aux regards de ceux qui la contemplent; cette vision est proprement le partage des élus. Et ici il nous faut remarquer que le don d'intelligence pénètre quelque-fois si profondément à travers les voiles dont la vérité est environnée ; il introduit si intimement l'esprit dans ses secrets , qu'il est donné alors d'entendre des paroles qu'il n'est point permis à un homme de re-dire; et cela sans doute parce que la bouche de notre corps serait impuissante à les exprimer. Ces paroles , en effet , étant purement intellectuelles et n'ayant rien de corporel, ne peuvent être reproduites ni à l'aide d'une image ni à l'aide d'une figure quelconque, et ainsi une langue matérielle ne peut les prononcer. Nul ne les connaît , si ce n'est celui qui les a reçues; nul n'en est instruit, si ce n'est par

168

une révélation ou par l'expérience. Celui qui nous donnait de tels enseignements, dit Hugues (1), était monté jusqu'au troisième ciel, il était entré dans le paradis de Dieu. Là il entendit des paroles vraiment secrètes , des paroles presque silencieuses , qui n'arrivaient point à l'oreille de l'homme et que nul n'entendait s'il ne les connaissait déjà; car elles se faisaient entendre intérieurement , elles se proféraient intérieurement ; elles ne pouvaient sortir au-dehors où était l'homme, et ainsi elles n'étaient reçues que de celui qui était intérieur et profondément intérieur , et il ne les entendait qu'au-dedans de lui-même. Mais pour ceux qui étaient à l'extérieur, on n'a pas dû les leur annoncer. Cependant , pour que ces derniers ne fussent pas abandonnés dans le cas où ils ne seraient pas appelés par celui qui était au-dedans, des paroles naquirent de ces paroles, comme elles-mêmes étaient nées du Verbe. De ces paroles qu'on devait conserver intérieurement, naquirent des paroles qu'on pût proférer au-dehors ; des paroles grandes sortirent de paroles immenses, des paroles obscures de ces paroles profondément secrètes, des paroles profondes de ce langage impénétrable. Nous les avons entendues dans les Ecritures; mais je ne sais si nous les avons comprises. Et cependant l'onction de l'Esprit-Saint nous instruit de toutes choses.

Mais ce don de l'intelligence ne nous fait pas pénétrer seulement les voiles de la vérité incarnée; il nous fait encore traverser ceux de la vérité incréée.

1 Sup. 7. Hier. ang.

169

Les voiles de la vérité incarnée sont toutes les infirmités et les misères auxquelles elle s'est soumise en se revêtant de notre nature, comme la passibilité , la faim , la soif , la mort , etc. Ce don nous aide à franchir tout cela et nous fait trouver la vérité elle-même; car c'est elle qui a dit après son incarnation : Lorsque cet Esprit de vérité sera venu , il vous enseignera toute vérité (1). Il est appelé Esprit de vérité parce qu'il procède de la vérité, et il enseigne toute vérité parce qu'il fait connaître celui en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. Eu effet, celui qui procède de quelqu'un le fait connaître; c'est pourquoi le Seigneur a dit : Il ne parlera pas de lui-même; mais il dira tout ce qu'il aura entendit; car il prendra de ce qui est à moi. Et ainsi il enseignera toute vérité nécessaire au salut , toute vérité qu'il aura entendue. Or, enseigner, c'est appliquer l'intelligence à son objet , qui est la vérité; ou autrement c'est faire connaître la vérité.

Mais nous devons savoir qu'il y a une triple vérité : une vérité de connaissance, une vérité d'action et une vérité d'amour. Par la première, l'Esprit-Saint nous montre comme à l'abri de toute erreur la foi et la doctrine de Jésus-Christ. Par la deuxième, il nous enseigne à accomplir les oeuvres de la perfection la plus sublime à l'exemple du Sauveur. Par la troisième, il nous fait connaître combien grande a été la charité de ce même Sauveur pour nous. Toutes les autres vérités dont nous avons besoin peuvent se rapporter à celles-ci.

1 Joan., 16.

170

Le don d'intelligence, avons-nous dit, ne se borne pas à nous conduire à la vérité incarnée; il nous fait aussi franchir les voiles dont s'est environnée la vérité incréée. C'est pourquoi Jésus a dit en parlant de l'Esprit-Saint : Il me glorifiera. Or, cet Esprit divin glorifie le Fils, non en l'environnant de gloire comme s'il en eût été privé jusqu'alors, mais en le montrant glorieux à nos regards , en nous le faisant clairement connaître tout brillant de splendeur. Et comme ce même Esprit procède du Père et du Fils, il nous les révèle également l'un et l'autre. Cette révélation a lieu quand, par le don d'intelligence élevant notre âme au-dessus des choses de la terre, il la purifie et l'enflamme; car toute affection terrestre et charnelle empêche notre intelligence de comprendre ce qui est spirituel : L'homme animal, dit l'Apôtre, ne conçoit point les choses qui sont de l'esprit de Dieu (1). Aussi de tels hommes sont-ils étrangers à ces révélations. L'Esprit-Saint sépare donc notre intelligence, notre volonté, notre mémoire et toute la famille de l'âme des objets mondains, et il les pousse à chercher le Seigneur et à le posséder. « L'Esprit-Saint , dit saint Bernard, avertit notre mémoire; il instruit notre intelligence et il excite notre volonté. Il ne souffre pas que la paille la plus légère du péché subsiste dans un coeur qu'il a choisi pour sa demeure; mais aussitôt cet esprit de douceur et de suavité la brûle par le feu d'un examen pénétrant et impitoyable. (2)» Quand une fois il a purifié et lavé de la sorte notre

1 Cor., 2 . — 2 De Pent., serm. 1.

171

âme par ses avertissements secrets, il porte notre mémoire à écouter la parole du Père, car c'est par la mémoire que Dieu se fait entendre. Ensuite il instruit notre intelligence et il l'illumine afin de l'ouvrir aux splendeurs du Verbe divin, car c'est par l'intelligence que l'on voit Dieu. Enfin il excite notre volonté à l'amour parfait de la Trinité sainte, car c'est par la volonté qu'on embrasse le Seigneur et qu'on le possède.

Mais le Fils aussi nous révèle son Père. Jusqu'à ce jour, dit l'Apôtre (1), un voile a été étendu dans la lecture de l'ancien Testament sans être levé, parce qu'il ne l'est que par Jésus-Christ, lorsqu'il nous fait connaître son Père. C'est ce qui l'a fait s'écrier : Mon Père, je vous ai glorifié (2). Le Fils a glorifié le Père, dit saint Augustin , non en le faisant passer d'un état moins glorieux à une gloire plus grande, puisque la gloire du Père est essentiellement éternelle; mais le Fils étant glorifié en nous, y glorifie son Père lorsqu'il nous le fait connaître comme le principe dont il est engendré. De là cette parole du Sauveur : J'ai manifesté votre nom, ô mon Père, à ceux que vous m'avez donnés. Et saint Augustin , expliquant ce passage dit : Si la parole temporelle et passagère que nous proférons se fait connaître elle-même et manifeste celui qui l'émet, combien plus la parole éternelle de Dieu, le Verbe par qui toutes choses ont été créées a-t-il la puissance de se manifester et de nous montrer son Père tel qu'il est , puisqu'il est un avec son Père

1 II Cor., 3. — Joan., 17.

172

et qu'il se montre lui-même à nos eux? De là cette réponse du Seigneur : Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père (1).

Enfin, le Père a glorifié également son Fils; il l'a glorifié dans l'accomplissement de ses miracles, dans sa Passion, dans sa Résurrection et son Ascension dans les cieux ; il l'a glorifié dans une multitude de circonstances, afin que le Fils le glorifiât aussi, comme nous l'avons vu. De là cette parole du Sauveur : Mon Père, l'heure est venue; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie à son tour (2).

CHAPITRE V. Comment le don d'intelligence nous fait pénétrer les vérités des sacrements divins *.

Examinons enfin comment, par le don d'intelligence, l'Esprit-Saint nous fait traverser les voiles dont sont couvertes les vérités renfermées dans les sacrements divins. Car ces sacrements ont des voiles sous lesquels ils cachent des perles brillantes de lumière, pour les soustraire aux profanations impures , aux dérisions et aux moqueries d'une multitude

1 Joan., 14. — 2 Id., 17.

* Le mot sacrement a ici une signification plus étendue que lorsqu'il s'agit des sept sacrements de l’Eglise. Il désigne toutes les figures dont Dieu se sert pour nous faire connaître sa vérité , comme on peut le conclure de l'ensemble de ce chapitre.

173

monde, selon la parole du Seigneur. Saint, Bernard nous parle de ces voiles comme en se plaignant (1) : « La vérité, .dit-il, m'est présentée, mais sous un signe sacramentel. L'ange se nourrit de la graisse du froment et du grain dans toute sa pureté ; mais pour moi, je dois me contenter d'une écorce qui la cache à mes yeux , de l'enveloppe de la chair, de la paille de la lettre, du voile de la foi. Et cependant ces choses engendrent la mort, si elles ne sont assaisonnées des prémices de l'esprit par le don d'intelligence… Sans l'esprit le sacrement est reçu pour ma condamnation, la chair ne m'est d'aucun profit, la lettre tue et la foi est morte. C'est l'Esprit-Saint qui vivifie ces choses afin que je trouve la vie en elles. Mais quelle que soit l'abondance fortifiante des biens qu'elles m'apportent , le bonheur ne saurait être goûté sous l'écorce du mystère comme dans la graisse du froment, par la foi comme par la vision, par la pensée comme par la présence elle-même, dans le temps comme dans l'éternité, en contemplant la face de Dieu comme en la voyant en énigme, dans l'image du Maître comme dans la forme de l'esclave. En toutes ces choses ma foi est riche et puissante ; mais mon intelligence demeure pauvre. »

Saint Bernard part de là pour montrer que l'intellect de l'homme est misérable sans le secours d'en haut , et propre à nous aveugler dans la connaissance des vérités si profondément cachées sous le voile

Tous les livres