Œuvres spirituelles (page 58)
1 Is., 6.
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EXPOSITION
Que les frères ne prêchent, etc. Ici la règle traite de la prédication, et ce qu'elle en dit a pour but la ruine de Léviathan et est figuré par cette table placée du côté de l'aquilon , comme nous le lisons dans l'Exode (1). Or, ce chapitre se divise en deux parties : la première parle des choses qui ont rapport à l'autorité de notre prédication ; la seconde , des choses qui concernent l'utilité et la perfection qu'elle doit avoir.
Mais comme les prédicateurs ont besoin d'être appuyés sur une double autorité , sur celle des prélats séculiers à qui le soin du troupeau a été confié, et sur celle des supérieurs de l'ordre à qui il appartient de choisir des hommes propres à ce ministère, notre saint nous dit d'abord : Que les frères ne prêchent dans le diocèse d'aucun évêque lorsque celui-ci s'y opposera. L'évêque est présumé consentir s'il ne manifeste aucune opposition , et son silence doit être considéré comme une permission suffisante pour nos frères; car , selon saint Grégoire , un bon pasteur ne cherchant pas sa propre gloire , mais celle de son Maître , désire ardemment voir tout le monde lui venir en aide (2). Le fidèle prédicateur, reconnaissant son impuissance à annoncer seul la vérité, voudrait, s'il était possible , l'entendre retentir de toutes les bouches. Aussi les apôtres ayant dit au Sauveur (3) : Nous avons vu un homme qui chassait les démons en votre nom, et nous l'en avons empoché parce qu'il ne vous suit
1 Exod., 26. — 2 Mor., I. 22, c. 16. — 3 Luc., 9.
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pas avec nous, il leur répondit : Ne l'en empêche: pas, car celui qui n'est pas contre nous est pour nous. On lit la même chose au livre des Nombres (1) : Comme il y aurait un obstacle à la prédication de la parole divine s'il fallait attendre une autorisation expresse de l'annoncer, notre saint nous montre qu'une permission présumée suffit aux religieux approuvés par le saint-siège apostolique pour un semblable ministère, et il nous dit : Que les frères ne prêchent dans le diocèse d'aucun évêque lorsque celui-ci s'y opposera.
Mais si l'évoque sollicitant le concours de nos frères et les approuvant pour le ministère de la prédication , un curé les refusait pour sa paroisse , devraient-ils y prêcher contre sa volonté? Il me semble que non , car tout pouvoir accordé par un supérieur quelconque l'est ordinairement sans préjudice du pouvoir des autres; mais prêcher dans une paroisse malgré celui qui en est chargé , c'est porter atteinte à ses droits de propre pasteur. Ainsi nul privilège ne saurait permettre aux frères de prêcher au peuple quand le propre curé s'y oppose.
On nous dit : Nul , au moins, ne doit entendre les confessions des paroissiens d'un curé , car par-là on l'empêche de connaître son troupeau contrairement à cette parole des Proverbes : Remarquez avec soin l'état de vos brebis (2). — Je réponds : La charge de pasteur n'emporte pas avec elle le domaine des âmes ; elle est une administration et un office de la puissance ecclésiastique. Ainsi la hiérarchie , selon saint Denis , est
1 Num., 11. — 2 Prov., 27.
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un pouvoir ayant pour charge de gouverner tout ce qui est soumis à la puissance de l'Eglise. Or, dans des pouvoirs bien réglés , tout ce que peut l'inférieur, le supérieur le peut également; mais on ne saurait dire que tout ce qui est en la puissance du supérieur est en celle de l'inférieur. Ainsi la hiérarchie renferme en soi tout un ordre de pouvoirs réglés entre eux; ou autrement elle se divise en plusieurs degrés; et par ce nom on entend une puissance complète. Saint Denis nous dit donc que la hiérarchie ecclésiastique, en donnant des pouvoirs à ceux qui lui sont soumis, conserve toujours sa puissance ordinaire pour accomplir, dans l'intérêt du salut des âmes, tout ce que ses inférieurs peuvent faire. Mais comme elle peut tout en vertu de sa puissance ordinaire, elle peut donc confier à d'autres ce qu'elle a droit de faire par elle-même , envoyer par d'autres un secours aux pouvoirs qui lui sont soumis , toutes les fois qu'elle le juge opportun. L'Eglise serait exposée à des dangers trop graves , si le Pape ou un évêque reconnaissant son impossibilité de subvenir aux besoins de ses inférieurs, son insuffisance à pourvoir par lui-même à toutes choses, n'avait pas le droit de se l'aire représenter par des hommes capables. Un prêtre donc ayant charge d'âmes pèche mortellement s'il refuse de recevoir un frère canoniquement envoyé; car, dit l'Apôtre , celui qui résiste au pouvoir, résiste à l'ordre établi par Dieu (1). Si un prêtre oppose une pareille résistance , le frère envoyé devra tâcher de le gagner par son
1 Rom., 13.
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humilité. S'il ne le peut et qu'il n'y ait aucun scandale à redouter , il devra exercer son office de prédicateur. Mais si le prêtre , agissant contre toutes les règles de la raison , manifeste une opposition absolue, c'est assurément une grave présomption contre lui ; cependant le religieux devra céder pour un temps au mal , de peur d'exciter le scandale , et dénoncer au supérieur le danger où se trouvent les âmes.
Lors donc qu'on objecte le préjudice fait au propre prêtre , on doit répondre qu'il n'y a aucun préjudice ; car celui-là ne fait aucun tort qui use de son droit. L'évêque ne fait aucun tort au prêtre en lui envoyant un secours , puisqu'il en a le droit , comme nous venons de le voir. Celui qui est envoyé ne fait non plus aucun tort à celui qu'il veut secourir en se chargeant d'une partie de son fardeau , puisqu'il diminue d'autant la responsabilité du prêtre au jugement rigoureux du Seigneur. Ce que je dis de la prédication doit s'entendre également des confessions ; car les frères mineurs , en vertu des privilèges exprimés dans l'ordonnance apostolique, peuvent entendre en confession les paroissiens de chaque curé sans le consulter et même malgré lui , si l'évêque leur en a accordé la permission. Comme la cour de home a déterminé ce point , c'est une hérésie , selon l'enseignement des saints canons , de soutenir obstinément le contraire. Il est évident d'ailleurs que le Pape a le pouvoir d'imposer de telles ordonnances , car il est certain que toute distinction de charges , toute collation de juridictions émanent de l'autorité de l'Eglise romaine.
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Toutes les fois donc qu'une chose semble utile au salut des âmes, le souverain Pontife peut l'ordonner. Et cela seulement a lieu avec rectitude , qui a pour but de rendre meilleure la vie des hommes.
Je réponds ensuite au passage tiré de l'Ecriture : Si le propre pasteur pouvait connaître ceux qui lui sont soumis et s'il suffisait à leur donner les conseils dont ils ont besoin, nul homme sage n'irait se mêler d'entendre les confessions de personnes dont il n'est pas chargé. Mais il est certain que plusieurs prêtres sont dans l'impossibilité d'entendre tous les leurs à cause du grand nombre. Comme donc ils ont coutume de s'adjoindre des prêtres de leur paroisse ou d'appeler pour un temps des étrangers pour recevoir les confessions de ceux qu'ils ne veulent , ne peuvent ou ne savent entendre eux-mêmes, c'est une impiété de dire que l'évêque n'a pas le pouvoir de faire ce que fait le curé. L'évêque peut donc envoyer quelques confesseurs pour aider ses prêtres , à cause de leur impuissance, de leur ignorance ou de leur paresse à bien sonder la conscience des hommes confiés à leurs soins. Et non-seulement il peut agir ainsi à cause de l'insuffisance des prêtres dans les cas indiqués , mais encore pour un plus grand bien; car beaucoup se sentent embrasés pour la pénitence d'une ferveur plus grande par les prédications et les exemples des frères , que par les prédications et la vie de beaucoup d'autres. Le pasteur peut néanmoins connaître très-bien l'état de son troupeau , soit extérieurement , soit intérieurement, si , après s'être adressés aux frères ,
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ceux qui lui sont soumis viennent lui dire dans le for de la conscience qu'ils se sont confessés , car là tout homme doit être cru et pour soi et contre soi , et s'ils lui accusent quelques péchés véniels. Cependant il n'y a aucun mal pour eux , ils trouvent même un grand avantage à réitérer leur confession entière pour obtenir une double bénédiction , à moins qu'ils n'en soient détournés pour quelque grave motif. Ainsi il y a impiété à ne pas ajouter foi à celui qui s'est adressé à un frère , alors qu'on s'en rapporte bien à celui qui a été entendu par un autre prêtre séculier, ou de dire qu'un frère empêche le pasteur de connaître l'état de son troupeau, quand on n'accuse de pareille chose aucun prêtre du siècle.
Mais je conseille à mes frères de s'enquérir, en toute confession , d'abord pourquoi leurs pénitents refusent de s'adresser à leur propre prêtre, et de les lui renvoyer s'ils ne les trouvent poussés par un motif de piété et conduits par une cause raisonnable. Quelquefois les pécheurs sont retenus pendant un temps du moins par la honte ; la vue et la présence de leur propre prêtre les empêchent de pécher, surtout si celui qui connaît leurs crimes est un prêtre vraiment bon. Mais comme cela est rare , on ne doit point , pour ce bien particulier et peu certain , négliger le bien si considérable résultant des confessions entendues par les frères ou d'autres prêtres craignant Dieu.
Ensuite , quant à l'autorité qui doit découler des supérieurs de l'ordre, saint François ajoute : Qu'aucun n'entreprenne de prêcher au peuple s’il n’a
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été d'abord examiné et approuvé par le ministre général, et s'il ne lui a confié l'office de la prédication. Il faut se souvenir ici du principe émis plus haut : la cause d'un empêchement venant à disparaître, l'empêchement disparaît lui-même. On ne doit examiner certainement que ceux dont la capacité est douteuse. Aussi le Pape a-t-il déclaré sur ce point de la règle , que ceux-là ne devaient point être envoyés au ministre général pour être approuvés comme prédicateurs, qui n'avaient pas besoin d'examen. Ensuite un autre privilège confie à des frères sages et prudents le soin de cet examen; et ce privilège ne déroge en rien aux intentions de la règle qui a pour but ici d'obvier aux dangers. Or, ces dangers , grâce à Dieu! peuvent être évités à cause du grand nombre d'hommes savants dans notre ordre , capables de faire un tel examen. Je dis plus : en agissant ainsi on exclut davantage tout danger, car on n'a plus à redouter les périls inhérents à de longs voyages et à des courses multipliées. Ainsi le Seigneur, en fondant sa religion, se réserva le droit d'appeler et de former ses disciples, et ensuite il étendit son Eglise par le ministère des autres.
J'avertis mes frères, et je les exhorte vivement à se conformer à mes avertissements; je les avertis d'avoir pour leur prédication au peuple des discours mûrement préparés et d'un langage pur. Ainsi nul ne doit prêcher s'il ne sait faire par lui-même un discours et le disposer convenablement. Ces discours doivent être mûrement préparés et non prononcés témérairement
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et sans avoir été médités auparavant; ils ne doivent contenir rien de nouveau ni de suspect. D'un langage pur. Le Prophète a dit : Les paroles du Seigneur, sont des paroles pures (1). Cette pureté du langage exclut toute fausseté, toute chose étrange, toute vanité, toute parole propre à exciter les rires, toute parole prétentieuse ou violente; elle exclut encore toute intention perverse. Ainsi l'Apôtre nous dit : Nous ne sommes pas comme plusieurs qui altèrent la parole de Dieu , mais nous la prêchons avec une entière sincérité comme de la part de Dieu, en la présence de Dieu et en Jésus-Christ (2) . Nous la prêchons comme de la part de Dieu , en n'y mêlant rien de faux; en la présence de Dieu, c'est-à-dire avec réflexion et maturité; et en Jésus-Christ par une intention pure. Ensuite il fait connaître cette pureté d'intention par la fin qu'on se propose en prêchant, et il dit : Des discours utiles et édifiants : utiles en éloignant du vice les auditeurs; édifiants en les portant à accomplir le bien. Il se sert du nom de peuple pour qu'aucun de nous n'ose regarder comme indigne de lui de prêcher aux pauvres et aux simples. — De faire connaître aux hommes les vices et les vertus, pour le temps présent; les peines et la gloire, pour la vie future. Ce qu'il dit aussi pour empêcher les frères de se prêcher eux-mêmes, en montrant leur savoir et en faisant parade de leur esprit.
Et tout cela avec brièveté. Cette brièveté exclut toute obscurité de paroles, toute sentence
1 Ps. 11 . — 2 II Cor., 2.
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embarrassée, tout terme au-dessus de la portée des auditeurs; et il nous le montre en ajoutant : Car le Seigneur nous a fait entendre sur la terre une parole abrégée. Cette brièveté n'est pas opposée non plus à la longueur du discours, lorsque cela est nécessaire. Le Seigneur lui-même a quelquefois précité longuement, comme nous le voyons dans saint Jean et dans saint Matthieu. Cette abréviation faite par le Seigneur et dont la règle parle ici , c'est la réunion de toutes les choses de la loi et leur rapport à Jésus-Christ. C'est l'exclusion des cérémonies extérieures et l'exaltation des vertus intérieures. Cette abréviation, c'est la charité qui renferme en soi toute la loi. Maintenant, si l'on veut prendre cette parole-à la lettre, je dirai : II faut chercher la brièveté, parce que la prolixité, en produisant l'ennui , éloigne le plus souvent les auditeurs. — Nous voyons aussi par tout cela qu'il y a pour les frères, d'après l'intention de saint François, obligation de s'appliquer à l'étude, car on ne saurait sans étude traiter ses sujets de la manière voulue. Nous voyons ensuite que les frères sont tenus par leur profession à prêcher, puisque leur règle contient un chapitre tout spécial sur l'office de la prédication. Ainsi il est clair qu'il ne convient à nul religieux de se livrer à ce ministère en vertu de leur état plus qu'à ceux qui font profession de suivre cette règle.
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CHAPITRE X. De l'admonition et de la correction des frères.
« Que les religieux qui sont les ministres et les serviteurs des autres frères, les visitent et les avertissent; qu'ils les corrigent avec humilité et charité, en ayant soin de ne rien leur ordonner de contraire au salut de leur âme et à notre règle. Que les frères qui ont des supérieurs au-dessus d'eux se souviennent qu'ils ont renoncé pour Dieu à leur volonté propre. Je leur ordonne donc fortement d'obéir à leurs ministres en toutes les choses qu'ils ont promis à Dieu d'observer et qui ne sont pas contraires au bien de leur âme et à notre règle. Si les frères se trouvent dans un lieu où ils savent et connaissent qu'il leur est impossible d'observer spirituellement la règle , ils peuvent et ils doivent recourir à leurs ministres, et ceux-ci les accueilleront avec charité et bénignité. Que les ministres témoignent donc tant de zèle et de bonté envers leurs inférieurs, que ceux-ci puissent leur parler comme des maîtres à leurs serviteurs et agir ainsi vis-à-vis d'eux. Il est juste , en effet , que les ministres soient les serviteurs de tous leurs frères. J'avertis mes frères , et je les exhorte, en Jésus-Christ Notre-Seigneur , à être fidèles à mes avertissements, je les avertis de se tenir en garde contre
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tout orgueil, toute vaine gloire, toute avarice, tout soin et toute sollicitude des choses de ce monde, toute médisance et tout murmure. Que ceux qui ignorent les lettres ne s'inquiètent pas de les apprendre; mais qu'ils s'appliquent, ce qui doit être le comble de leur désir, à avoir l'esprit du Seigneur et à faire son oeuvre sainte, à prier en tout temps avec un coeur pur, à posséder l'humilité et la patience au milieu des persécutions et des maladies, à aimer ceux qui les persécutent, les réprimandent et leur font des reproches, car le Seigneur a dit : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume du ciel est à eux. Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé (1). »
EXPOSITION.
Les religieux qui sont les ministres et les serviteurs des autres frères, etc. Les trois premiers côtés de la cité ont été décrits; ici donc notre saint commence à nous montrer le quatrième, qui est tout entier tourné vers le midi et étend même son regard jusqu'à ses pro-fondeurs. Ce côté se divise en trois parties : la première nous apprend à conserver toute la perfection de la vertu et surtout de la charité; la seconde nous enseigne à garder notre réputation à l'abri de toute tache et surtout des taches de l'impureté; la troisième ouvre une porte à ceux qui ont soif du martyre, en
1 Mat., 5.
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leur montrant comment, après avoir renoncé à toutes les commodités de leur demeure, ils doivent aller au milieu des infidèles.
La première partie se subdivise en huis autres : 1° elle impose aux ministres provinciaux un soin diligent; 2° elle ordonne aux autres frères une obéissance rigoureuse; 3° elle offre un remède aux frères qui sont dans la peine; 4° elle dirige les ministres dans leur conduite envers ces frères affligés; 5° elle forme tous les frères sans exception à la fuite du péché et surtout des péchés de l'esprit; 6° elle les excite à l'esprit de dévotion et à l'exercice de l'oraison; 7° elle les porte à la patience dans les injures et autres peines; 8° elle les conduit jusqu'au sommet de la charité.
1° Saint François nous dit donc d'abord : Que les religieux qui sont les ministres et les serviteurs des autres frères. — Ils sont leurs ministres dans les choses spirituelles, leurs serviteurs dans les choses temporelles. — Les visitent avec amour, et les avertissent comme leurs juges, selon cette parole du Sauveur à saint Pierre : Et vous, étant converti un jour, affermissez vos frères (1). Ils devront donc se proposer leur bien en cela. Qu'ils les corrigent avec humilité, et non d'une manière impérieuse; avec charité, et non en injuriant ceux qui sont ainsi en contradiction avec eux, car il est dit dans Ezéchiel (2) : Vous avez heurté de l'épaule et vous frappiez de vos cornes toutes les brebis maigres jusqu'à ce que vous les eussiez
1 Luc., 22. — 2 Ezech., 54.
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dispensées au-dehors. Il faut donc remplir ce devoir avec charité et humilité, à l'exemple du Sauveur, qui s'écrie (1) : Combien de fois ai-je voulu rassembler vos enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes? Cependant il n'a pas laissé de nous donner des exemples d'une correction sévère. Ainsi il fit un fouet de plusieurs cordes et chassa du temple ceux qui y vendaient et y achetaient (2). Il répondit une fois à saint Pierre, dont les pensées étaient en ce moment dictées par la chair : Retirez-vous, Satan (3). Il reprenait très-durement les pharisiens et les hypocrites (4). Ils auront soin de ne rien leur ordonner de contraire au salut de leur âme : cela est défendu par la loi divine; ni à la règle : la loi de la discipline le défend également.
2° Que les frères soumis aux supérieurs se rappellent qu'ils ont renoncé pour Dieu à leur volonté propre. La volonté propre est celle qui n'est point liée par un commandement de Dieu , ni enchaînée à une règle. — Je leur ordonne donc fortement d'obéir à leurs ministres et à tous les supérieurs de l'ordre. Il parle ici au pluriel pour montrer qu'il est question des provinciaux et autres supérieurs, car il a déjà, dans le premier chapitre , traité de l'obéissance due au ministre général.—En toutes les choses qu'ils ont promis au Seigneur d’observer, soit explicitement , soit implicitement , et qui ne sont contraires ni au bien de leur âme ni à notre règle, comme nous l'avons dit plus haut.
1 Mat., 23. — 2 Joan., 2. — 3 Mar., 8. — 4 Mat.,
15.
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3° Si les frères se trouvent en un lieu où ils savent par leur propre expérience et connaissent par un jugement véritable qu'il leur est impossible d'observer spirituellement la règle, c'est-à-dire dans les choses ayant trait avant tout à la vie spirituelle, comme la tranquillité du coeur et la pureté de conscience. Cette impossibilité peut avoir lieu soit à cause de la gravité vraiment dangereuse des tentations, soit à cause de la société de personnes d'un autre sexe. Elle peut venir encore du manque des choses les plus nécessaires à la vie, comme s'il est impossible de se les procurer sans porter atteinte à la pureté de l'ordre , ou autres motifs semblables. Ils peuvent et ils doivent recourir à leurs ministres. Ceux-ci , en effet , doivent être le refuge des affligés et tenir la place du Seigneur, qui a dit : Venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine et surchargés, et je vous soulagerai (1). Ils y re-courront, dis-je , par eux-mêmes ou par un envoyé , mais en observant toujours les statuts de l'ordre pour ces voyages ; car cette obligation n'exempte pas de l'observance des autres règlements.
4° Les ministres les accueilleront avec charité dans leur coeur, avec bénignité dans leur air et leurs paroles. Qu'ils leur témoignent tant de bonté, ou autrement tant de tendresse , que ceux-ci puissent leur parler comme des maîtres à leurs serviteurs. Par ces dernières paroles le saint forme les ministres à l'humilité , et il les porte à se regarder comme les serviteurs des autres frères. Il leur apprend à ne faire entendre
1 Mat., 11.
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aucune parole injurieuse et à mettre entièrement de côté tout acte ressentant tant soit peu la domination, à l'exemple de celui qui a dit : Que celui qui est le plus grand parmi vous devienne comme le plus petit, et que celui qui gouverne soit comme celai qui sert (1). Lors donc que le saint nous dit : Que ceux-ci puissent parler et agir comme des maîtres avec leurs serviteurs, il veut éloigner des ministres tout faste dans les paroles ou les actes, de nature à rendre moins libre au besoin le recours des inférieurs aux supérieurs. Cependant il ne faudrait pas non plus s'imaginer qu'il eût voulu donner aux inférieurs une occasion de s'enorgueillir, en recommandant aux ministres une humilité excessive ; car, selon saint Grégoire , une humilité hors de saison brise la puissance du gouvernement (2). Aussi celui qui a dit : Que le plus grand d'entre vous soit comme le plus petit , n'a pas ajouté : Que le plus petit soit comme le plus grand. C'est en ce sens que les ministres doivent être les serviteurs de tous les frères. Cette servitude s'étend surtout aux choses du salut. De là cette parole du Seigneur : Je suis au milieu de vous comme celui qui sert.
5° Ensuite il indique huit sortes de péchés dans ce qui suit : J'avertis nies frères, et je les exhorte, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à être fidèles à mes avertissements; je les avertis de se tenir en garde contre tout orgueil. Les autres vices sont à craindre dans les actions mauvaises , selon saint Augustin , mais l'orgueil est plus à redouter encore dans les bonnes (3).
1 Luc., 22. — Pastor., p. 2, c. 6. — 3 In Psal.,
58.
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Contre tout orgueil du coeur, de manières, de parole et d'acte. Contre toute vaine gloire. Elle a son principe dans l'orgueil , et il est nécessaire à un religieux de l'ignorer entièrement. Ne cherchez point la gloire, dit fort bien saint Jérôme , et vous serez sans amertume lorsqu'elle vous fera défaut (1). Contre toute envie. Elle marche infailliblement à la suite de l'orgueil. L'envie , dit saint Augustin , est la compagne de l'orgueil , et il est impossible que le superbe ne soit pas un envieux. Contre toute avarice. Elle consiste dans le désir des choses terrestres dont on est privé , ou bien dans un attachement extrême aux choses possédées et consacrées à notre usage. Pour mieux l'extirper, le saint ajoute : Contre tout soin et toute sollicitude des choses de ce monde. Tout cela naît de l'avarice et le Seigneur a dit : Soyez sans inquiétude, etc (2). Par ces mots : Toute sollicitude des choses de ce monde, notre fondateur retranche la sollicitude du siècle, mais non celle de l'esprit qui s'exerce principalement à procurer le salut des âmes. En prohibant une telle sollicitude , il réprime encore la curiosité de ceux qui s'appliquent avec une ardeur immodérée à se rendre habiles en la sagesse du siècle. Ensuite toute superfluité dans les livres , les vêtements , les édifices , etc., est une faute d'avarice et un excès de sollicitude. Et il y a une avarice vraiment condamnable en ces choses lorsqu'elles ont lieu au détriment des pauvres et lorsqu'on dépense aussi inutilement les aumônes. Contre toute médisance. Ce vice vient
1 ln Mat., c. 5. — 1 Mat., 6.
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de l'envie et de la haine , et le retrancher c'est re-trancher la haine et la colère. Contre tout murmure. Le murmure a sa source dans l'impatience et les jugements téméraires, et l'exclure c'est réprimer tous les vices qui ont coutume d'accompagner les religieux faibles, excepté la paresse. Aussi notre saint s'efforce-t-il de nous en délivrer en combattant le défaut opposé, et en empêchant , même dans les frères lais , la vaine curiosité par ces paroles : Que ceux qui ignorent les lettres ne s'inquiètent pas de les apprendre. Cependant il ne défend pas , tout en modérant la curiosité , d'apprendre les lettres à ceux qui y sont tenus et ont reçu le commandement de s'y appliquer.
Mais puisque ces péchés sont mortels en leur espèce et condamnés dans la loi de Dieu , pourquoi nous exhorter par forme d'avis à les éviter? Je réponds : En tout genre de péchés capitaux il y a quelque chose de mortel et quelque chose de véniel. Ainsi c'est une faute mortelle de désirer une chose plus que Dieu. Or, cela a lieu quand, pour obtenir un bien temporel, on est décidé à commettre un péché si l'on ne peut l'obtenir autrement , ou bien quand on aime mieux se rendre coupable d'une pareille faute que d'être privé d'un bien déjà en notre possession. En effet , si nous considérons Jésus comme notre appui , nous ne devons rien préférer à lui , mais en toute chose nous attacher d'abord à accomplir ses commandements. Celui donc qui soupire après la vaine gloire ou l'estime des hommes, en conservant toutefois à Dieu la première place en son coeur et en ne faisant rien
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contre lui pour arriver à l'accomplissement de ses désirs, celui-là est un superbe, mais il ne l'est pas d'une manière criminelle. Et c'est en ce sens que l'on nous avertit d'éviter même jusqu'au moindre signe d'orgueil dans nos gestes , notre extérieur, nos paroles, etc. Mais celui qui est possédé de la sollicitude du siècle jusqu'à violer l'honneur de la règle, ou à commettre les choses défendues par la loi de Dieu ou par ses voeux , celui-là pèche mortellement.
Il est plus difficile de s'expliquer touchant la médisance. Ce vice consiste à blesser un autre par ses paroles et surtout en son absence. Si le détracteur ment pour nuire aux autres, généralement parlant, il pèche mortellement , car le mensonge par lui-même est déjà un tort. S'il parle selon la vérité , alors il faut considérer son action sous un triple point de vue. Il peut dire d'un autre un mal vrai par zèle de la justice , en la manière et dans le temps convenables ; et alors il ne commet aucune faute, mais il fait une bonne oeuvre. Ou bien il agit par le désir et la passion de la vengeance, ou par haine de la personne, et c'est là son intention principale ; alors il pèche mortellement. Ou enfin il raconte le mal qu'il connaît , par démangeaison de parler, et là il n'y a pas péché mortel, s'il n'y a rien de tellement contraire à la prudence que le scandale puisse en résulter. Le murmure est une faute grave , lorsqu'il attaque sciemment les jugements de Dieu , de l'autorité des supérieurs , ou lorsqu'il cause du scandale.
6° Qu'ils s'appliquent, ce qui doit être le comble
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de leurs désirs, à avoir l'esprit du Seigneur. Plus haut il a appelé cet esprit l'esprit de la sainte dévotion. Cette dévotion est un humble et pieux sentiment d'affection pour Dieu, sentiment ayant pour principe la componction. — Et à faire son oeuvre sainte. Cette oeuvre de l'Esprit-Saint, c'est l'oraison; car l'Apôtre écrit aux Romains : L'Esprit de Dieu demande pour nous par des gémissements inénarrables (1). — A prier Dieu en tout temps avec un coeur pur. En effet, il faut toujours prier et ne jamais se lasser. L'Apôtre a dit : Priez sans interruption (2). Mais ce passage a un triple sens dont deux sont indiqués dans la Glose. Toujours prier, c'est réciter chaque jour les heures canoniales en la forme voulue. Ensuite celui-là prie toujours, qui agit bien en tout temps. Enfin , prier toujours, c'est conserver sans interruption et inviolablement l'esprit de dévotion qui , au milieu de toutes les affaires , a coutume d'implorer la clémence de Jésus-Christ par des gémissements et des soupirs ineffables. La règle, si je ne me trompe , nous conduit là imperceptiblement , mais comme par la main. Ainsi nos frères , en priant toujours , éloignent d'eux la paresse , et par le jeûne de joie ils chassent bien loin toutes les consolations de la chair.
7° Qu'ils s'appliquent à posséder l'humilité et la patience. Il met l'humilité la première, parce qu'elle est la base de la seconde , comme l'orgueil est la source de l'impatience, car, entre les orgueilleux il y a toujours des querelles. — La patience au milieu
1 Rom., 8. — 2 I Thes., 5.
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des persécutions : c'est l'adversité au-dehors;
et des maladies : c'est la peine au-dedans. Il parle de persécutions, parce que tous ceux qui veulent vivre dans la piété y seront soumis. Jusqu'à cette heure, disait l'Apôtre , nous souffrons et de la faim et de la soif, et l'on nous persécute (1)
: Et la Glose ajoute : « Ceux qui prêchent librement et sans adulation la vérité et reprennent les actes d'une vie perverse , ceux-là ne trouvent point grâce auprès des hommes. » On pratique encore la patience dans les maladies quand on sait se contenter de peu de soins et d'un petit nombre de remèdes , selon les exigences de la pauvreté. Que les frères se souviennent comment autrefois les moines , dans leurs infirmités , osaient à peine satisfaire leurs désirs par un peu d'eau froide. En ce point , je le dis en gémissant profondément , les plus difficiles à satisfaire dans la religion sont ceux dont la pauvreté dans le siècle était plus grande. Il y a, dit saint Jérôme (2), de quoi s'étonner en considérant la position malheureuse d'un grand nombre. Plusieurs dans le Inonde étaient dans la bassesse et l'abjection; pour gagner leur vie ils se fatiguaient au-delà de leurs forces par un travail de chaque jour. Ils se nourrissaient avec peine de quelques fèves , de quelques raves et de pain d'orge. Mais à peine se sont-ils approchés de la table de Jésus-Christ et rangés sous ses étendards, qu'oubliant leur détresse passée , il leur faut des aliments plus succulents que ceux accordés aux soldats accoutumés
1 II Cor., 4. — 2 Ad Eusloch.
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à ne manquer de rien. De pareilles choses ne se rencontrent point dans la vie de Jésus-Christ ni en celle des apures. »
8° Qu'ils s'appliquent à aimer ceux qui les persécutent par leurs actes, les réprimandent d'une manière irraisonnable , et les reprennent lorsque cela est nécessaire; car le Seigneur a dit : Aimez vos ennemis et à plus forte raison vos amis, priez pour ceux qui vous persécutent en agissant contre vous, et vous calomnient en vous imputant des crimes dont vous n'êtes point coupables. La raison, c'est que le Seigneur nous dit : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux. Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé (1) .
CHAPITRE XI. Que les frères ne doivent point entrer dans les monastères des religieuses.
« J'ordonne fermement à tous mes frères de n'avoir aucun rapport ni entretien suspect avec les personnes d'un autre sexe, de ne point entrer dans les monastères des religieuses, excepté ceux qui ont reçu pour cela du saint-siège une permission spéciale. Qu'ils n'acceptent jamais l'office de parrain pour ne pas être l'occasion de scandale parmi les frères et au dehors. »
1 Mat., 5.
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EXPOSITION.
J'ordonne fermement. Ici notre saint enseigne à ses frères à conserver leur réputation à l'abri de toute tache et de toute souillure. D'abord il leur défend généralement tout entretien suspect avec les personnes d'un autre sexe. Ensuite il les tient en garde contre les rapports avec les maisons des religieuses. Enfin il leur enlève l'occasion de contracter aucune parenté spirituelle.
1° J'ordonne fermement à tous mes frères de n'avoir aucun rapport ou entretien suspect avec les personnes d’un autre sexe. Les rapports suspects ne s'entendent pas seulement avec une femme suspecte , mais avec toute femme, quand le lieu, le temps, le maintien, les regards et autres indices louables ne sont pas de nature à éloigner raisonnablement tout soupçon , comme si, pour s'entretenir avec ces sortes de personnes, on cherche un lieu solitaire , un endroit retiré , le temps de la nuit ou autre moment inopportun. De même encore le maintien n'est pas modeste quand , en parlant , on s'approche trop d'elles , quand on porte sur elles ses regards , quand on les fixe des yeux , etc. Tout cela est suspect. Ainsi il faut regarder comme tel tout rapport , tout entretien accompagné de semblables circonstances. De même lorsqu'on demeure seul avec ces personnes sans être ni entendu ni vu des autres, à dessein, sans un motif de piété , surtout si ces rapports se prolongent ou se renouvellent souvent avec la même personne , il y a lieu au soupçon.
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L'âge et la condition des personnes y prêtent encore. La règle a voulu éloigner, je crois, ce genre de soupçon qui est pour les autres une cause de tentation grave , une excitation au crime ou leur donne du scandale. Elle a voulu encore empêcher tout entretien suspect capable de souiller tant soit peu , de produire le moindre scandale ou d'exciter d'une manière plausible le moindre soupçon en ce genre. Ainsi le Seigneur, en défendant l'adultère , a condamné tout crime et toute souillure de cette espèce.
2° Je leur ordonne de ne point entrer dans les monastères des religieuses, excepté ceux qui ont reçu pour cela du saint-siège une permission spéciale. Cette défense regarde toutes les maisons des religieuses; car là où les entretiens offrent plus de danger, il faut les arrêter par des précautions plus prudentes. Les religieuses de saint Damien sont séparées plus que les autres communautés de femmes de tout rapport avec les hommes. Or, quoiqu'il puisse y avoir un danger particulier pour nous à les visiter, à cause d'un certain lien de famille existant entre elles et les frères, et que la permission d'aller en leurs maisons ait été réservée au saint-siège, cependant, comme les autres religieuses s'exposent davantage aux entretiens du dehors, il est nécessaire d'entendre cette défense du saint de toutes les maisons religieuses sans exception. Telle est l'explication donnée par le pape Grégoire IX; tel est le sens des permissions accordées pour de telles visites. Les moines ne sont pas seulement ceux qui vivent en communauté, mais encore les solitaires;
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ainsi, sous le nom de religieuses, on comprend celles qui sont cloîtrées et celles qui ne le sont pas. Il faut éviter les premières comme les dernières, en vertu de la règle , car le danger de la solitude est plus grand encore.
3° Qu'ils n'acceptent jamais l'office de parrain, etc. Cette défense est faite à tous les moines, et elle a pour cause la même raison que ce qui précède. Ainsi tout rapport des frères avec les personnes d'un autre sexe de nature à scandaliser est défendu par ces paroles.
CHAPITRE XII. De ceux qui vont chez les Sarrasins et les Infidèles.
« Ceux de nous qui, par l'inspiration divine, voudront aller chez les Sarrasins et autres infidèles, devront en demander la permission à leurs ministres provinciaux. Les ministres n'accorderont une semblable permission qu'à ceux en qui ils verront de l'aptitude pour ce ministère. Ensuite j'enjoins, en vertu de l'obéissance, aux ministres, de demander à notre Saint-Père le Pape un cardinal de l'Eglise romaine, comme gouverneur, protecteur et correcteur de cet ordre, afin que, toujours soumis à cette Eglise , toujours abaissés à ses pieds , nous
demeurions stables dans la foi catholique, et que nous observions la pauvreté et l'humilité, et aussi
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l'Evangile, selon que nous avons promis de le faire avec fidélité »
EXPOSITION.
Ceux d'entre les frères… Saint François nous apprend à consommer notre perfection par le martyre, et comme le martyre n'est rien s'il n'a lieu. en l'unité de l'Eglise, il traite ici de ces deux points.
1° Dans le premier il parle de la dévotion des frères qui brûlent d'un tel désir, et de la discrétion des ministres chargés de les examiner. — Ceux d'entre les frères qui, par l'inspiration divine, et non poussés par la légèreté, l'impétuosité du caractère , le désir de se soustraire à la discipline, voudront aller chez les Sarrasins et autres infidèles, comme les païens, les hérétiques et les schismatiques, ces frères, dis je, devront en demander la permission à leurs ministres provinciaux. En effet, un pareil ministère ne saurait être imposé contre la volonté. Aussi ajoute-t-il : Les ministres n'accorderont une semblable permission qu'à ceux en qui ils verront de l'aptitude pour ce ministère. Or, ceux-là ont l'aptitude requise qui sont robustes de corps, d'une foi inébranlable, d'une vertu éprouvée et d'une vie toujours irrépréhensible.
2° Ensuite j'enjoins aux ministres, en vertu de l'obéissance, de demander à notre Saint-Père le Pape un cardinal de la sainte Eglise romaine comme gouverneur dans le bien à accomplir, comme protecteur dans les persécutions du dehors, et comme correcteur des fautes de cet ordre, afin que toujours soumis à cette Eglise, toujours abaissés à ses pieds, nous
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demeurions stables dans la foi catholique sans laquelle le martyre n'a aucune valeur, et que nous pratiquions la pauvreté qui est opposée à l'avarice, l'humilité qui combat contre l'orgueil , et l'Evangile de Jésus-Christ Notre-Seigneur selon que nous avons promis de l'observer, lequel comprend toute la perfection des vertus. Il nous faut donc demeurer fidèles avec une exactitude sans bornes aux choses que nous avons entendues, pour ne pas être comme des vases entr'ouverts et laissant s'écouler ce qu'on y met.
On demande maintenant quels sont les points de la règle imposés en général comme obligatoires , et quels sont ceux dont les supérieurs de l'ordre peuvent dispenser.
Je réponds que notre règle est remplie de préceptes, ou plutôt presque toutes ses parties sont des préceptes , quand rien d'explicite , comme les mots d'avis, d'exhortation ou autres semblables n'annonce le contraire. Or, ces préceptes sont de trois sortes. Certains sont exprimés formellement par le nom même de commandement , et cela afin de fixer plus fortement sur eux notre attention. Ils font de telle sorte partie de notre voeu , que l'ordre ne peut dispenser en aucun d'eux. D'autres nous sont proposés avec ces mots sont tenus, doivent, ou autres semblables, dont on se sert pour lier notre volonté. Ces mots importent bien une obligation pour les choses énoncées, mais non aussi stricte que ceux de commandement. En effet, lorsqu'on dit qu'un homme est tenu envers un autre pour une certaine somme d'argent ,
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il est certain que par-là on entend l'obligation de payer ou de satisfaire d'une autre manière , si le créancier ne consent à remettre la dette. Cependant malgré l'obligation exprimée en ces sortes de commandements , l'ordre peut en dispenser en des circonstances particulières et pour les cas dont nous avons parlé, excepté ceux qui obligent tout-à-fait comme préceptes , ou dont la transgression causerait du scandale ou un dérangement notable. Ainsi au premier chapitre il est dit : Que les autres frères soient tenus d'obéir à frère François et à ses successeurs.
En ce point, on le comprend, personne ne saurait dispenser. De même pour cet autre point du chapitre huitième : Les frères sont tenus à avoir un ministre général, etc. Et encore : Les frères qui ont le droit d'élection sont tenus de choisir un gardien, etc. Pour quelques autres choses , je crois que l'ordre peut dispenser en certains cas particuliers. Ainsi au chapitre troisième il est dit : Les frères seront tenus à jeûner seulement le vendredi. Je crois que sans une nécessité évidente un inférieur serait tenu à omettre ce jeûne si le supérieur le lui ordonnait , à moins qu'une semblable omission ne tournât au scandale des autres. J'en dis autant de ces paroles du chapitre septième : Que les frères soient tenus de recourir au ministre provincial, etc., et de plusieurs autres endroits. Cependant l'ordre ne peut changer ces points entièrement et d'une manière générale. Enfin il y a des passages où il n'est question ni de devoir ni de précepte , comme dans le chapitre second en ce qui concerne la réception des nouveaux
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venus , dans le chapitre troisième touchant l'office divin , etc. Beaucoup de choses exprimées là seraient de vrais préceptes d'après l'intention du législateur , si leur transgression devait causer du scandale ou amener un grave désordre dans l'ordre. Quant au pouvoir d'en dispenser , il faut l'entendre comme pour les points du second ordre. Parmi les choses de ce troisième ordre , il y en a qui ne sont pas des préceptes, mais je n'entrerai dans aucun détail particulier ; je me borne seulement à dire : Il faut recevoir avec respect toutes les paroles de la règle et en éviter jusqu'à la moindre transgression. Cette règle nous a été donnée pour être notre loi , nous ne saurions en douter; or, nul ne se détourne de la loi sans se jeter dans les ténèbres.
Continuation de la confirmation de la règle.
« Qu'il ne soit donc permis à personne d'enfreindre ces paroles de notre confirmation , ou d'y contredire par une audace téméraire. Si quelqu'un ose commettre un pareil attentat , qu'il sache qu'il encourt la colère du Dieu tout-puissant et des bienheureux apôtres Pierre et Paul.
« Donné au palais de Latran , le troisième des calendes de décembre, la huitième année de notre pontificat. »
EXPOSITION.
Qu'il ne soit donc permis, etc. C'est là la troisième partie de l'épître pontificale. Elle est la conclusion
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des parties précédentes et elle renferme deux choses dignes de remarque : l'affermissement de notre règle et le temps où cela eut lieu. Il est donc dit : Qu'il ne soit permis à personne d'enfreindre ces paroles de notre confirmation ou d'y contredire par une audace téméraire. Et cependant c'est ce que font nos détracteurs qui déchirent à belles dents la règle elle-même, la déclaration de la règle et la vie des frères. Ils doivent donc se mettre en garde contre-les menaces suivantes : Si quelqu'un ose commettre un pareil attentat, qu'il sache qu'il encourt l'indignation du Dieu tout-puissant et des bienheureux apôtres Pierre et Paul. Quant au temps où cette confirmation fut faite , il ajoute : Donné au palais de Latran, c'est-à-dire au siége même de l'empire , en ce siége consacré au nom même de Jésus-Christ. — Le troisième des calendes de décembre, ou autrement le cinquième jour après la fête de saint Saturnin qui est la première des solennités de l'année selon l'ordre de l'office romain; et cela afin de nous montrer cette règle comme un renouvellement de cette joie répandue sur la terre en l'année où la bénignité du Seigneur a éclaté. Ce jour est aussi la veille de saint André , et ainsi tous doivent savoir que cette règle est une veille qui nous prépare à posséder avec joie le trône de justice. — La huitième année de notre pontificat. Ces dernières paroles nous rappellent l'octave ou la consommation de la grâce et de l'éternelle félicité.
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RÉPONSES
RÉPONSES
RÉPONSES A DIVERSES QUESTIONS TOUCHANT LA RÈGLE DE SAINT FRANÇOIS.
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RÉPONSES A DIVERSES QUESTIONS TOUCHANT LA RÈGLE DE SAINT FRANÇOIS.
QUESTION PREMIÈRE. Pourquoi, tant d'ordres saints et approuvés existant déjà dans le monde, saint François a voulu établir une règle nouvelle.
QUESTION II. Pourquoi les frères mineurs prêchent au peuple et entendent les confessions, alors qu'ils n'ont point la charge ordinaire des âmes.
QUESTION III. Pourquoi les frères mineurs s'appliquent à l'étude des lettres.
QUESTION IV. Pourquoi les frères mineurs n'ont rien de propre ni en particulier ni en commun.
QUESTION V. Pourquoi les frères mineurs ne demeurent pas dans la solitude.
QUESTION VI. Pourquoi les frères mineurs ont de grands couvents.
QUESTION VII. Pourquoi les frères mineurs recueillent et conservent plus qu'il ne faut pour la nourriture d'un seul jour.
QUESTION VIII. Pourquoi les frères mineurs demandent plus aujourd'hui qu'autrefois.
QUESTION IX. Quelle est la cause de cette impatience à supporter la misère dont il vient d'être parlé dans la réponse précédente.
QUESTION X. Pourquoi tons les hommes ne sont pas reçus indistinctement dans l'ordre.
QUESTION XI. Pourquoi les frères mineurs ne se livrent pas au travail des mains pour gagner leur vie.
QUESTION XII. Si l'on peut passer d'une religion quelconque à la religion de saint François.
QUESTION XIII. Si après avoir fait profession dans l'ordre de saint François, on peut en sortir et passer à un autre.
QUESTION XIV. S'il est permis à l'ordre des Frères mineurs de chasser quelqu'un pour ses fautes; et si celui qui est sorti, venant à se repentir, demande à être reçu de nouveau, on peut le refuser.
QUESTION XV. Si l'on doit recevoir dans l'ordre de saint François tous ceux qui s'y présentent.
QUESTION XVI. Pourquoi eu religion il y a des hommes de moeurs dépravées.
QUESTION XVII. Pourquoi tous les hommes d'une vie irrégulière ne sont pas chassés de l'ordre.
QUESTION XVIII. A quels signes une religion est reconnue bonne et peut être jugée meilleure qu'une autre.
QUESTION XIX. Pour quelles causes les ordres s'affaiblissent dans la vie religieuse, alors qu'ils semblent faire des progrès en certaines choses purement extérieures.
QUESTION XX. Pourquoi il y a quelquefois des dissensions parmi les religieux.
QUESTION XXI. Quelles actions les religieux doivent cacher.
QUESTION XXII. Pourquoi les religieux de saint François s'asseyent à la table des riches.
QUESTION XXIII. Pourquoi les religieux rendent plus d'honneurs aux riches qu'aux pauvres.
QUESTION XXIV. Comment les frères mineurs peuvent posséder des maisons, des jardins, des livres, etc.
QUESTION XXV. Si les frères mineurs transgressent leur règle en faisant recevoir et garder par d'autres l'argent qui leur est offert en aumône.
QUESTION XXVI. Si les frères mineurs peuvent recevoir l'aumône de ceux qui ramassent d'une manière injuste.
PRÉFACE.
L'ordre des Frères mineurs a été donné à l'Eglise entre tous les ordres religieux , pour édifier les fidèles dans la foi et les moeurs par les enseignements de la doctrine et les exemples d'une bonne vie, pour leur apprendre à marcher sur leurs traces et fortifier leur foi contre la perversité des hérésies. Il a été placé comme un flambeau dont l'éclat doit dissiper les ténèbres de la maison et remplir de courage les ouvriers qui y travaillent. Mais pour retirer un fruit plus abondant de ces divers moyens d'édification, cet ordre a besoin d'être revêtu de quatre ornements distincts , sans lesquels il ne saurait profiter aux autres comme il convient, bien que pour lui-même il puisse se passer de quelqu'un d'entre eux. Le premier est une vie irrépréhensible; elle est pour nous d'une utilité souveraine et elle édifie le prochain. Le second est la science des saintes Ecritures, sans laquelle on ne saurait enseigner ni sûrement ni utilement les autres. Le troisième est le pouvoir de prêcher et d’entendre les confessions; car on rend par là aux fidèles les services les plus considérables. Le quatrième,
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enfin , est une réponse satisfaisante à certains doutes de personnes qui ne comprennent pas comment, dans un ordre, plusieurs choses puissent se faire raisonnablement et licitement, et bien plus , nécessairement et d'une façon méritoire. Ces choses les remplissent d'étonnement et les scandalisent. Il faut donc leur montrer comment et de quelle manière de pareilles choses sont conformes à la raison, puisque nous sommes tenus à les observer. Notre lumière doit briller aux yeux de tous si nous ne voulons pas que nos oeuvres deviennent un piège aux aveugles. Aussi le Seigneur a-t-il dit : Vous êtes la lumière du monde... Que votre lumière brille devant les hommes (1). Il nous est donc important de mettre au grand jour des choses qui, non comprises , pourraient être regardées comme des ténèbres et nuire à l'édification du prochain; il nous est nécessaire d'en rendre raison. Quand un homme ne connaît point un art, il ne comprend point de quelle utilité peuvent être certains instruments de cet art entre les mains des ouvriers. Ainsi le plus souvent les mondains et les ignorants sont dans un tel étonnement de voir les hommes spirituels faire telles ou telles choses , qu'il est avantageux d'en dérober plusieurs à leur regard, non par dissimulation, mais par sagesse , pour ne point nuire aux faibles et ne pas donner une occasion de scandale aux hommes d'une intelligence bornée. « Otez la rouille de l'argent, dit l'Ecriture, et il s'en formera un vase très-pure (2). Enlevez du bien ce qui peut prêter au soupçon, en
1 Mat., 5. — 2 Prov., 15.
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en rendant raison , et il paraîtra pur, et ce qui semblait vicieux sera considéré comme excellent. De là cette parole de saint Pierre : Soyez toujours prêts à répondre, pour votre défense, à tous ceux qui vous demanderont raison de votre espérance (1). Les oeuvres de Dieu sont elles-mêmes d'une pureté éclatante , et cependant elles sont souvent, pour les ignorants et les infidèles, une occasion de ruine lorsqu'ils ne les comprennent pas et les expliquent d'une façon grossière ou perverse. Heureux, dit le Seigneur , celui qui ne prendra point de moi un sujet de scandale (2). Et le Prophète dit également : Vous serez saint avec celui qui est saint, et vous userez de détour à l'égard de celui dont la conduite n'est pas droite (3). Si donc vous désirez voir votre flambeau répandre des rayons plus lumineux , éloignez les obstacles , et sa clarté jaillira plus pure et plus éclatante.
1 Pet., 3. — 2 Matt., 11. — 2 Ps. 17.
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QUESTION PREMIÈRE. Pourquoi, tant d'ordres saints et approuvés existant déjà dans le monde, saint François a voulu établir une règle nouvelle.
On demande donc pourquoi , tant de saints ordres existant, tant de règles étant approuvées, saint François a voulu établir une nouvelle règle , comme si les instituts des autres saints ne suffisaient pas.
Je réponds : Notre père , saint François , plein de l'esprit de Dieu, embrasé du zèle de sa charité et de l'amour du prochain , brûlait en son coeur d'un triple désir. Il aurait voulu pouvoir imiter Jésus-Christ en toute vertu et en toute perfection ; s'attacher à Dieu sans réserve en le goûtant par une contemplation assidue; lui gagner le plus d'hommes possible et sauver ces âmes pour lesquelles le Sauveur a daigné être crucifié et mourir. Or, comme ce n'était point assez pour lui d'accomplir tout cela en personne , il résolut d'établir un ordre afin d'avoir, non-seulement dans le temps présent , mais encore dans l'avenir, un grand nombre de coopérateurs appliqués à imiter sa sainteté et à ramener une multitude d'âmes à Dieu. Les ordres que notre saint trouva dans l'Eglise avaient bien quelques-unes de ces trois choses; car les cénobites imitent Jésus-Christ dans la pratique des vertus , les ermites s'adonnent très-fréquemment à la
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contemplation divine , les clercs dirigent les peuples , ils sont chargés des âmes en vertu de leur ministère, et ils doivent exercer à leur égard une vigilance souveraine. Mais aucun ordre ne réunissait ces trois choses ensemble. Alors , instruit par l'Esprit-Saint , il fit une nouvelle règle et il établit un nouvel ordre ayant pour but de marcher sur les traces de Jésus-Christ en pratiquant les conseils évangéliques , en vivant dans l'obéissance, la chasteté et le renoncement aux biens; de s'adonner utilement au salut des âmes par la prédication et la confession , et d'arriver aux pures jouissances de la céleste contemplation en observant la pauvreté la plus rigoureuse et en gardant ainsi une liberté entière d'esprit. Si quelquefois dans cet ordre le travail extérieur vient interrompre le repos de la contemplation , la liberté du coeur n'étant distraite par aucune sollicitude des choses temporelles , laisse aux hommes fervents une grande facilité de répondre à leur vocation spirituelle , comme de prier, de lire , de méditer, de contempler. Or, le tumulte des soins terrestres nous empêche plus fortement d'arriver à la pureté de la dévotion , que le travail extérieur des oeuvres de vertu , car l'importunité de tels soins produit l'inquiétude de l'esprit quand le corps est en repos. Au contraire , l'exercice fidèle des bonnes oeuvres donne le repos à la conscience , et en l'affermissant il l'élève vers les célestes hauteurs. Ce travail est comme la préparation d'un banquet où l'homme doit goûter l'allégresse et le repos. Ainsi le Seigneur s'occupait durant le jour à enseigner sa doctrine au
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peuple et à guérir les malades , et il consacrait les nuits à prier dans les lieux retirés. Le jour , il enseignait dans le temple, dit saint Luc, et la nuit, sortant de la ville, il se retirait sur le mont des Oliviers (1). Et le Prophète dit de même : Le Seigneur a fait éclater sa miséricorde durant le jour, et la nuit a retenti de cantiques à son nom (2). Saint François a voulu que ses frères fussent astreints à travailler au salut des âmes, non par un précepte rigoureux, mais seulement par le sentiment d'une charité toute libre; il a voulu leur faire acquérir des mérites en sauvant les autres et les soustraire aux dangers attachés à leur ruine ; il les a rendus participants dans le gain et mis à l'abri des pertes. Ils doivent arracher les hommes aux périls du naufrage ou de l'incendie , en demeurant en sûreté sur la pierre ferme et sans courir le risque de s'abîmer avec ceux qui périssent dans le péché.
QUESTION II. Pourquoi les frères mineurs prêchent au peuple et entendent les confessions, alors qu'ils n'ont point la charge ordinaire des âmes.
Mais , nous dit-on , puisque vous ne voulez point accepter le soin ordinaire des âmes, pourquoi prêchez-vous au peuple et entendez-vous les confessions?
1 Luc., 21. — 2 Ps., 41.
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Vous portez votre faulx dans la moisson des autres; car c'est là l'affaire de ceux qui ont charge d'âmes. Vous faites injure aux pasteurs ; vous exercez à leur préjudice un ministère qui leur a été confié ; vous trompez ceux que vous absolvez, n'ayant pas sur eux la juridiction ordinaire. Vous agissez contre les saints canons et mettez vos âmes en péril.
Je réponds : Nous ne faisons injure à personne, nous ne trompons personne ; mais le saint-siège , qui a sans intermédiaire le soin de l'Eglise , et de qui les autres pasteurs , tant supérieurs qu'inférieurs , reçoivent leur juridiction , soit médiatement , soit immédiatement ; le saint-siège , dis-je , d'où émanent toutes les lois canoniques , a vu qu'en ces derniers temps les jours périlleux dont parle l'Apôtre menaçaient ; que , d'un autre côté , le filet de la prédication évangélique ayant été jeté, avait entraîné à la foi une si grande multitude d'hommes qu'il en rompait; que la moisson des fidèles était abondante et les ouvriers peu nombreux à cause des péchés qui se multiplient chaque jour dans l'Eglise; il a vu que les évêques adonnés aux affaires du dehors ne peuvent s'appliquer aux choses spirituelles ; que peu de pasteurs résident en personne dans leurs églises , mais qu'ils contient à des vicaires et à des mercenaires leurs brebis ou autrement les âmes dont ils sont chargés; qu'en plusieurs de ces hommes se rencontrent beaucoup de défauts : l'ignorance , une vie sans régularité , la négligence et autres vices qui les rendent inhabiles au gouverneraient des âmes , et ainsi les
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peuples demeurent sans être instruits de leurs devoirs, sans être arrachés de la fange du péché. Alors il nous a appelés au secours du clergé et des fidèles, afin que, par la prédication et la confession , nous apportassions quelque soulagement aux âmes , et qu'en acceptant une partie du fardeau des pasteurs ils fussent d'autant allégés. Ainsi Pierre et ses compagnons ne pouvant à eux seuls tirer jusqu'aux rivages de la mer leurs filets à cause de la multitude de poissons dont ils étaient remplis , firent signe à Jacques et à Jean qui étaient dans une autre barque, image de la vie religieuse , de venir les aider pour les empêcher de périr et de perdre le fruit de leur pêche. Lors donc qu'envoyés par le signe apostolique , accueillis par la bienveillance des évêques, nous remplissons vis-à-vis de leurs sujets l'office de prédicateurs et de confesseurs , c'est au nom de la charité et en vertu de l'autorité de leurs supérieurs que nous les absolvons ; nous ne les trompons pas , mais nous les secourons; nous ne portons aucun préjudice à leurs pasteurs , mais nous leur rendons service; car nous travaillons pour eux et nous exhortons les fidèles à leur rendre l'obéissance qui leur est due. Si le curé peut commettre à un autre le soin de son troupeau , combien plus le peuvent le Pape et les évêques qui ont une puissance plus entière sur tous les hommes confiés à leur sollicitude sans distinction aucune ? Et ensuite si nous donnons aux fidèles par charité et sans y être forcés les secours spirituels en les instruisant , en priant et en les absolvant de leurs fautes dans la confession , de leur côté
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ils pourvoient à nos besoins corporels par une charité parfaitement libre et sans y être contraints en aucune manière; et d'ailleurs le Seigneur a établi que ceux qui annoncent l'Evangile peuvent vivre de l'Evangile (1).
QUESTION III. Pourquoi les frères mineurs s'appliquent à l'étude des lettres.
Comme les religieux doivent vivre en toute simplicité , abonder en toutes sortes de vertus et diriger tous leurs efforts de ce côté , je demande donc pourquoi de nos jours les frères mineurs s'adonnent à l'étude des lettres , pourquoi ils étudient dans leur vie privée? Nos pères d'autrefois sont loués d'avoir dédaigné de pareilles occupations , ainsi que nous le lisons de saint Benoît et des autres.
Je réponds : L'office de prédicateur et de confesseur étant attaché à notre .ordre comme partie régulière de ses emplois , cet office exige la connaissance des saintes Ecritures qui, en plusieurs endroits, ont besoin d'explications difficiles ; mais si l'on ne veut par ignorance enseigner l'erreur pour la vérité, il est nécessaire de se livrer à l'étude de ces divins Livres et d'avoir des maîtres pour en être instruit. Ensuite une telle science est non-seulement utile à l'enseignement
1 I Cor. 9.
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des autres , mais encore à notre propre instruction: ear elle apprend à l'homme à bien se gouverner lui-même , à discerner les vertus des vices, à avoir une connaissance plus claire de Dieu et des récompenses futures , et à vivre en tout avec plus de prudence et en produisant des fruits plus abondants. Aussi l'Apôtre exhorte-t-il Timothée à s'adonner à cette lecture (1) , et nous entendons fréquemment louer le zèle des saints à méditer les Ecritures célestes. C'est aux sources des Ecritures que l'on puise la vérité de la foi et la sainteté de la vie, sans lesquelles il est impossible d'arriver au salut. Ensuite les hérétiques ont trouvé dans de fausses interprétations de ces livres sacrés l'occasion de leurs erreurs; il faut donc, par une investigation profonde et diligente , renverser leurs subtilités, prémunir les fidèles contre leurs fraudes et découvrir leurs piéges cachés. De là cette parole de saint Jérôme : « Une sainte ignorance ne sert qu'à elle-même; mais autant elle édifie l'Eglise par les bons exemples de sa vie, autant elle lui est nuisible si elle ne peut s'opposer à ceux qui répandent l'erreur. » De là encore cette autre parole de l'Apôtre : Que l'évêque soit puissant à exhorter selon la saine doctrine et à convaincre ceux qui s'y opposent (2).
1 I Tim., 4 — 2 Tit.,
1.
QUESTION IV. Pourquoi les frères mineurs n'ont rien de propre ni en particulier ni en commun.
Il suffit à la perfection d'une religion de ne rien posséder de propre en particulier, et d'avoir en commun des biens destinés aux besoins de tous. Tels étaient les ordres de nos anciens Pères , de saint Benoît , de saint Augustin et des autres. C'est même agir contre la raison et en quelque sorte tenter Dieu , que d'ex-poser un ordre aussi considérable à une mendicité de chaque jour, comme si l'on attendait que le Ciel pourvût à sa nourriture alors qu'il est en son pouvoir de se la procurer autrement.
Je réponds : La perfection a plusieurs degrés : les uns sont plus élevés , les autres moins; et l'on ne préjudicie en rien à la perfection des autres ordres , parce que l'on peut en trouver de plus sublimes. Il n'y a pas tentation de Dieu à croire aux promesses de Jésus-Christ , à obéir à ses conseils , à marcher sur ses traces. Il s'est écrié lui-même : Je vous le dis en vérité, pour vous qui avez tout abandonné et m'avez suivi, vous serez assis sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d'Israël (1). Le Seigneur nous a enseigné cette pauvreté, il l'a pratiquée, il n'a rien voulu posséder sur la terre. Les renards ont leurs
1 Mat., 19.
298
tanières, et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête (1).
Beaucoup de raisons ont porté notre ordre à ne rien avoir en propre sur la terre. C'est 1° afin de marcher d'une manière plus parfaite à la suite de Jésus-Christ, car il a dit : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres et suivez-moi (2); 2° pour nous soustraire plus facilement aux piéges de l'avarice : Ceux qui veulent devenir riches, écrit l'Apôtre , tombent dans la tentation et dans le piége du diable, en divers désirs inutiles et pernicieux qui précipitent les hommes dans l'abîme de la perdition et de la damnation, car l'amour des richesses est la racine de tous les maux (3); 3° pour expier plus parfaitement les fautes de superfluité (4) : L'homme rendra sept fois autant, dit le Sage , et il donnera tout ce qu'il a dans sa maison; 5° afin d'acquérir une gloire plus élevée en pratiquant les diverses vertus qui accompagnent la pauvreté , selon cette parole du Sauveur (6) : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux; 5° afin d'avoir l'esprit plus libre pour les choses spirituelles , comme l'oraison , la contemplation, la lecture. 6° De là cette autre parole de Jésus-Christ (6) : Ne vous mettez point en peine d'avoir de l'or ou de l'argent, ou d’autre monnaie dans votre bourse; 7° afin de proposer avec moins de crainte la parole de Dieu à tous; 8° afin de pouvoir mieux enseigner aux hommes qui espèrent dans le
1 Mat., 8. — 2 Mat., 19. — 3 I Tim., 6. — 4 Prov., 6. — 5 Mat., 5. — 6 Mat., 10.
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Seigneur à mettre leur confiance en lui ; 9° pour avoir l'occasion , en demandant l'aumône , d'offrir aux autres de plus fréquents exemples d'édification ; 10° afin de porter ceux qui nous viennent en aide pour les biens de ce monde , à nous demander avec plus de confiance les biens de l'âme; 11° afin de nous rendre plus attentifs à ne causer aucun scandale dans la crainte de manquer des choses nécessaires à la vie; 12° afin que nous soyons d'autant plus humbles que nous avons plus besoin du secours des autres. Mais comme nous répandons parmi les fidèles la semence spirituelle, ce n'est pas seulement à titre de grâce que nous attendons d'eux les aliments corporels; car l'ouvrier est digne de sa récompense (1). Il ne nous convient pas, dit saint Jérôme , de pourvoir à nos besoins en possédant des revenus , mais nous devons nous approcher de la table du Seigneur comme de fidèles coopérateurs.
QUESTION V. Pourquoi les frères mineurs ne demeurent pas dans la solitude.
Les autres religieux se sont appliqués à se soustraire au tumulte de la multitude mondaine et à demeurer dans la solitude. Pourquoi donc avez-vous coutume de demeurer de préférence dans les villes et autres
1 Luc., 10.
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endroits populeux , comme si vous désiriez y trouver plus de délices et y vivre en de plus grandes agitations et avec moins de dévotion?
Je réponds : Nous avons coutume de demeurer parmi les hommes pour trois raisons principales : 1 ° pour leur édification, afin d'être plus promptement à eux quand ils demandent à s'approcher du sacrement de pénitence , à être instruits, à recevoir des conseils de salut, et aussi afin de leur donner l'exemple d'une bonne vie. Si nous étions éloignés d'eux, ils ne pourraient venir aisément nous trouver dans leurs besoins , il serait difficile de nous appeler aussi souvent; ces allées et venues seraient pour nous la source d'une plus grande agitation que notre séjour parmi eux; et ensuite souvent avant notre arrivée les sentiments d'amour et de componction des pécheurs qui demandent à se confesser auraient eu le temps de s'évanouir.
2° La seconde raison est le manque d'aliments. Nous ne pourrions trouver personne qui offrît les choses nécessaires à la vie, soit aux arrivants, soit aux religieux de ces résidences , soit aux malades , et nous ne les avons pas en notre possession. Ensuite les étrangers qui viennent pour nous demander conseil, ne pouvant faire leurs affaires et se retirer aussitôt , seraient forcés le plus souvent de demeurer en nos maisons, et plusieurs raisons s'y opposent : ce serait pour nous une source de dérangement, une cause de soupçon , et notre pauvreté ne nous permettrait pas de les recevoir.
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3° La troisième raison , c'est notre sûreté. Si nous demeurions loin des villes, nous ne pourrions défendre nos livres, nos calices, nos vêtements et autres objets nécessaires contre les voleurs, les bandits et les gens au service des puissants. Nos personnes mêmes seraient souvent exposées; car nous pourrions blesser quel-qu'un dans nos prédications , en indisposer d'autres en recevant dans l'ordre leur fils ou leur frère ; d'autres encore voudraient contrister malicieusement un ami des frères, ou bien ne nous supporteraient, qu'avec peine en certains endroits : ce serait assez pour les exciter à incendier nos maisons , et il nous serait impossible de goûter la paix en de pareils lieux. Ceux qui ont des possessions et des biens suffisants , peuvent résider hors des villes. 1)e même les solitaires dont les besoins sont fort restreints et qui n'ont presque rien à demander aux autres. Je passe sous silence plusieurs autres raisons qui nous obligent à demeurer parmi les hommes et non dans la solitude , selon les conditions de notre ordre. Ce que nous venons de dire suffit.
QUESTION VI. Pourquoi les frères mineurs ont de grands couvents.
Nos saints Pères sont loués d'avoir habité en de petites cellules , en des demeures sans valeur. Pourquoi donc , vous autres, bâtissez-vous de grandes et
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superbes maisons, des oratoires somptueux? pourquoi acquérez-vous à grand prix des cours d'une si vaste. étendue , alors que vous êtes pauvres et mendiants , et que vous devez mépriser les choses de ce monde?
Je réponds : Connue il nous faut demeurer parmi les hommes , ce doit être à l'extérieur ou à l'intérieur des villes. Si c'était au-dehors où nous pourrions acheter des terrains plus grands à un prix plus faible , soit dans les jardins, soit dans la campagne, nous aurions de temps à autre à redouter la guerre; les habitants du lieu craindraient que les ennemis ne vinssent à s'emparer de nos maisons et à s'en servir pour attaquer leurs villes; ils n'oseraient pas d'ailleurs, en de pareils dangers , venir chez nous pour la confession, la messe et la prédication, et aussi ils n'aiment point nous voir demeurer hors de leurs murs. Si , au contraire, nous habitons à l'intérieur des villes, où, à cause de la grande multitude, les places sont d'un plus haut prix , il nous faut cependant en acheter une étendue suffisante pour le cloître , l'oratoire, les bâtiments nécessaires à la communauté , aux étrangers , aux malades , pour le jardin dont nous avons besoin pour produire des légumes et pour prendre l'air, si nous voulons pourvoir au soulagement des malades, conserver la santé des autres religieux et offrir quelque récréation à ceux qui se sont fatigués dans les choses spirituelles. Les séculiers accoutumés à courir çà et là ne sentent pas la nécessité de pareils lieux pour respirer l'air ; mais les religieux enfermés entre les murs de leurs cellules deviennent bientôt languissants et
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incapables d'aucun exercice de l'esprit, s'ils ne trouvent. en leurs demeures quelques moyens de se récréer ; bientôt ils ne font plus aucun progrès, ni pour eux ni pour les autres , dans la dévotion intérieure ni dans l'intelligence de la sagesse; on ne voit plus briller en eux les exemples de vertu ni la doctrine du salut. Sans doute les parfaits trouvent bons tous les lieux pour l'observance de la discipline intérieure , mais il n'en est pas ainsi des imparfaits et de ceux qui ont encore à se former à la vertu. Ils ont besoin de divers endroits dans leurs cloîtres pour savoir où ils doivent se taire , où il leur est permis de parler, où il faut prier, travailler, lire, manger, où les malades reçoivent des soins , où les arrivants se reposent des fatigues du voyage. Tout cela est nécessaire dans une communauté; car si chaque chose se faisait confusément et selon la volonté de chacun , il n'y aurait plus parmi les frères ni la discipline. ni la tranquillité , ni la dévotion convenables , ce qui causerait un grave détriment à la religion et tournerait au scandale et à la ruine des autres ; car les faibles n'apprendraient plus à avancer, et les parfaits ne contribueraient plus à l'édification de leurs frères.
Mais , comme nous l'avons dit , les terrains dans l'enceinte des villes sont d'un prix trop grand pour que nous puissions acquérir une étendue suffisante pour placer nos divers logements à la suite les uns des autres et à un même étage. Il faut donc les élever les uns au-dessus des autres et de façon à leur donner l'air suffisant pour la santé. Voilà pourquoi nos maisons
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paraissent si considérables, si élevées, si superbes et si peu conformes à la pauvreté; et cependant la pauvreté est la principale cause de toute cette apparence extérieure. Pour ne pas trop nous élargir au-dehors , nous nous resserrons au-dedans. — Nous sommes environnés des maisons de nos voisins , nous avons souvent à craindre les incendies qui s'étendent au loin dans les villes; pour ne pas exposer nos maisons , nos églises , nos livres et autres choses nécessaires à des périls de chaque jour, pour ne pas être plongés en des alarmes continuelles sur le sort de nos malades , pour ne pas non plus fatiguer nos voisins par la crainte d'incendies de notre part , nous construisons nos maisons en pierre, quand nous le pouvons. Elles sont ainsi moins exposées au feu et de plus longue durée; car non-seulement le corps a à souffrir, mais le coeur aussi est soumis à de grandes distractions , quand on a à construire souvent de nouveaux édifices, surtout lorsque l'argent manque et qu'il faut le re-cueillir en mendiant.
Cependant , en tous ces édifices, je ne prétends excuser que ce qui est nécessaire et excusable , et je m'unis à vous pour blâmer dans nos maisons les superfluités, les recherches, les choses contraires à l'esprit religieux et dérogeant à notre règle et à la pauvreté; je les blâme ainsi que tout ce qui déplaît à Dieu dans notre conduite et dans les divers objets à notre usage. Ceux-là sont coupables de cinq péchés différents, qui introduisent le superflu parmi les édifices et ailleurs : 1° Ils transgressent la règle: car en renonçant aux
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pompes du siècle ils ont promis de servir le Seigneur dans la pauvreté et l'humilité véritable. De là cette parole de l'Apôtre : Si je rétablis de nouveau ce que j'ai détruit, je me constitue moi-même prévaricateur (1). 2° Ils donnent le mauvais exemple : les autres apprennent à faire de même , ou bien ils se scandalisent en voyant ceux qui devraient mépriser de telles choses les rechercher et les poursuivre. 3° Ils répandent le trouble parmi les frères avec de semblables édifices et tant de sollicitudes; la dévotion s'éteint et la discipline se détruit dans la religion , selon cette parole : Ceux qui vous rebâtissent sont venus; ils sont vos destructeurs, et ceux qui vous dissipent sortiront du milieu de vous (2). 4° Ils dépouillent les autres pauvres, auxquels ils ravissent les aumônes , et de semblables édifices sont pris sur leurs vêtements et leur nourriture; car en donnant aux uns on refuse aux autres , parce que la volonté et les moyens manquent souvent pour donner à tout le monde. 5° Lorsque nous poussons ainsi les hommes à donner, ils perdent la confiance qu'ils nous portaient et nous devenons impuissants à les édifier par nos exemples , nos prédications , etc. En nous voyant approcher, ils sont dans la crainte et l'effroi que nous ne voulions leur demander quelque chose de pénible à accorder. Ils rougissent de nous refuser; mais en ne donnant pas de bon coeur ils ont moins de mérite , et ainsi ils perdent leur bien et le prix de leur bonne oeuvre.
1 Gal., 2. — 2 Is., 49.
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QUESTION VII. Pourquoi les frères mineurs recueillent et conservent plus qu'il ne faut pour la nourriture d'un seul jour.
Le Seigneur a dit : Soyez sans sollicitude pour le lendemain (1); et vous, par votre règle, vous faites profession de suivre la pauvreté évangélique. Vous ne devez donc recueillir et conserver que ce qui vous est nécessaire pour la nourriture de chaque jour. Cependant vous ne semblez pas agir de la sorte.
Je réponds : Si nous pesons avec attention les paroles de l'Evangile, nous verrons qu'elles défendent l'inquiétude et non la prévoyance. Aussi les saints apôtres , observateurs très-parfaits de l'Évangile , demandaient et recevaient , tant pour eux que pour les autres pauvres qui avaient tout quitté pour Jésus-Christ, les secours des fidèles en vue des besoins corporels à venir. Paul , sur la demande de Pierre, de Jean et de Jacques, fit faire des collectes par les églises afin de nourrir les pauvres du Seigneur. Nous trouvons qu'il a agi de la sorte en plusieurs circonstances. Il a aussi travaillé de ses mains pour se procurer à lui-même et à ses compagnons les choses dont il avait besoin (2). Par sollicitude il faut entendre une anxiété pleine de tourment pour les choses superflues , une
9. — Act., 20.
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recherche illicite de ces mêmes choses, une prévoyance avare à les entasser. Comme dans l'oeuvre de notre salut nous devons placer par-dessus tout notre espérance en Dieu , de même nous devons lui abandonner le soin de nos biens corporels , et cependant, lorsque nous le pouvons sans nuire à notre avancement spirituel et à celui des autres , pourvoir à ce qui nous est nécessaire , pour ne pas sembler tenter Dieu et attendre qu'il nous nourrisse miraculeusement chaque jour, comme autrefois les enfants d'Israël. La sainteté de nos premiers frères, animée de l'ardeur d'une perfection plus grande, avait coutume de recueillir en quantité moins considérable qu'aujourd'hui les choses nécessaires à la vie, et le peuple a conçu de là l'opinion qu'il nous est défendu de rien garder pour le lendemain; mais ni en ce temps, ni aujourd'hui, aucun empêchement ne nous a été fait de pourvoir pour quelque temps aux nécessités futures de la vie , surtout pour les choses dont nous pourrions avoir un besoin plus pressant et qu'il nous serait impossible de nous procurer en mendiant. Il y a , en effet , des choses qui veulent être recueillies dans le temps où elles sont abondantes ; si on ne le fait alors qu'elles sont communes et entre les mains de tout le monde , on ne peut dans la suite les avoir ni pour les infirmes, ni pour les étrangers , ni pour les autres sans de grandes difficultés, sans les payer à un prix fort élevé. Or, les mendiants ont coutume de demander dans le temps surtout où ils savent que les riches ont sous la main ce qu'ils réclament, comme à l'heure du repas.
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Ainsi le Seigneur ordonna à sou peuple de recueillir la manne à un temps marqué , parce qu'il ne devait pas la trouver dans la campagne durant tout le jour (1). De là cette parole du Psaume : Vous leur donnez leur nourriture en temps opportun (2). En agissant de la sorte , nous n'étendons pas tant notre prévoyance à nous-mêmes qu'à ceux à qui nous demandons, puisque nous le faisons au moment où il leur est plus facile de répondre à nos désirs et où ils sont mieux disposés à nous accorder l'aumône.
QUESTION VIII. Pourquoi les frères mineurs demandent plus aujourd'hui qu'autrefois.
Pourquoi donc demandez-vous plus aujourd'hui qu'autrefois? Vous vous contentiez dans le commencement de parcourir un petit endroit ou tout au plus quelques-uns, et vos demandes se bornaient à peu de chose. Aujourd'hui vous vous étendez par toute la terre , vous embrassez les villes et les campagnes , et vous ramassez abondamment. L'avarice semble avoir crû parmi vous , et le soin de votre ventre vous avoir inspiré une telle prévoyance. On dirait que l'anéantissement de l'esprit en vous ne vous permet pas de demeurer en paix dans vos cellules.
Je réponds : Je n'ose point, comme je l'ai dit déjà,
1 Exod., 16. — Ps. 144
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excuser les coupables en ce point et en d'autres ; je me propose seulement de satisfaire les hommes bienveillants en faveur de ceux qui sont conduits par la raison et font tout avec une intention pieuse. Quant aux malveillants, ils désirent plutôt calomnier nos actions que connaître la vérité , et ils seraient bien attristés si, leur montrant la vraie raison de plusieurs choses , on leur ôtait le moyen de médire. En effet, un ennemi aime mieux avoir l'occasion d'exercer sa malignité contre celui qu'il a en haine , que d'en manquer; car alors il semble le poursuivre non par envie, mais par justice. Si aujourd'hui nous paraissons recueillir plus qu'autrefois en mendiant, entre autres raisons majeures dont vous pouvez reconnaître la vérité , en voici une importante : c'est qu'autrefois les frères étaient peu nombreux; maintenant ils se sont multipliés partout et ainsi ils ont besoin de plus de choses, car plus le nombre augmente, plus la nécessité des objets indispensables à la vie devient grande. Le Seigneur, en venant au monde , se contenta d'un faible réduit et d'une crèche; mais plus tard, ayant réuni une troupe de disciples, il demanda une salle vaste et bien ornée pour célébrer la Pique.
En second lieu , dans ce grand nombre de religieux il y a des faibles et des infirmes. Parmi eux on compte surtout des hommes qui ont porté autrefois pendant plusieurs années le poids d'une vie de travail et d'une pauvreté élevée. Aujourd'hui ils sont brisés par les misères inhérentes à notre mortalité, et la charité nous oblige impérieusement à ne pas les abandonner
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comme de vils animaux , mais à leur donner autant que possible et avec tendresse les adoucissements corporels réclamés par leur état, tant pour exercer la miséricorde que pour édifier les autres et instruire nos jeunes frères. Or, il nous faut , en faveur de tels hommes, demander plus qu'autrefois; il est nécessaire de le faire.
En troisième lieu, il y a aujourd'hui dans l'Eglise des mendiants de divers ordres, et ce qu'on nous donnait à nous seuls est maintenant partagé entre plusieurs. Nous sommes donc obligés de nous étendre plus au loin, puisque nous recevons moins en chaque lieu. Ce que nous offrait autrefois une seule personne sans aucune demande de notre part , maintenant nous le recueillons à peine en détail et avec honte en parcourant plusieurs endroits. Il nous faut demander parce qu'on donne peu à ceux qui ne le font pas; car les hommes sont fatigués de la multitude des demandeurs. Ceux qui ne possèdent rien par eux-mêmes , n'ont que ce moyen d'obtenir des autres les choses dont ils ont besoin lorsqu'on ne vient pas les leur offrir, s'ils ne veulent en manquer, ou se les procurer illicitement , ou se mettre au service d'autrui d'une manière quelconque,
Enfin , une dernière raison qui nous porte à agir ainsi, raison que je ne trouve pas entièrement admissible, mais qui cependant peut être une excuse, c'est que l'homme non accoutumé à souffrir la détresse se sent porté et comme obligé à ramasser davantage.
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QUESTION IX. Quelle est la cause de cette impatience à supporter la misère dont il vient d'être parlé dans la réponse précédente.
Mais quelle peut être la cause de cette impatience à supporter la misère, sinon la sensualité qui ne veut manquer d'aucune des choses qu'elle désire et qui est ainsi la ruine de toute religion?
Je réponds : Cette cause, il est vrai, existe chez plusieurs, mais elle n'est pas le principal mobile de notre conduite; nous sommes poussés par plusieurs autres encore. Nous venons de le dire, nous avons dans l'ordre aujourd'hui plus d'hommes débiles et infirmes qu'autrefois où presque tous les membres étaient nouveaux. Ils sont accablés de fatigues et leurs forces sont épuisées; il faut bien les soulager si l'on ne veut point les voir défaillir entièrement. Agir autrement serait contraire à la miséricorde , à la charité, à la sagesse; car de tels hommes, par leurs conseils, leur zèle et l'exemple de leur piété, contribuent puissamment à soutenir l'ordre dans sa vigueur et l'empêchent de déchoir tout d'un coup de sa pureté première. Sans doute ils ne semblent pas jeter un éclat aussi brillant qu'autrefois, si l'on considère en eux l'extérieur, car leur corps va se détruisant. Mais faudra-t-il donc, oubliant tout sentiment de miséricorde,
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les laisser s'éteindre tout d'un coup? Ce serait entretenir dans l'ordre les pensées de la chair; chacun de nos jeunes religieux maintenant en bonne santé se dirait, inspiré par une prudence toute charnelle : « Si de tels hommes, après avoir livré leur corps à toutes sortes de fatigues pour l'édification de l'ordre , et après s'être épuisés , sont abandonnés maintenant et périssent sans pitié, je dois veiller sur moi, épargner mon corps et le conserver en lui donnant tous les soins possibles, pour qu'il ne m'arrive rien de semblable. » Et ainsi à peine en trouverions-nous un seul qui voulût s'exercer avec ferveur au service de Dieu. — Mais si les faibles doivent être traités miséricordieusement, il convient aussi que les autres, qui forment avec eux un même corps et une même société, qui les servent et supportent pour eux tous les travaux de l'ordre à la maison et à l'église, en souffrant du froid , en demandant l'aumône et en remplissant d'autres charges, il convient, dis-je, qu'ils soient traités également sous certains rapports avec une grande douceur, et qu'ils soient l'objet de soins empressés. Ils sont de la sorte moins exposés à se scandaliser des premiers et à murmurer contre eux, comme si à eux seuls ils absorbaient tous les dons faits à la maison; ils sont portés à travailler pour eux avec plus de patience, à les servir avec plus de contentement; et les infirmes ont moins à rougir, ils sont plus encouragés à recevoir les choses dont ils ont besoin en voyant les autres frères participer à leur consolation. Les religieux robustes et pleins de santé
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ne doivent donc pas désirer ces choses pour eux-mêmes , ni les regarder comme le fruit de leur zèle , quand ils les ont obtenues en demandant l'aumône; mais ils doivent penser, et c'est la vérité, que Dieu les leur envoie en considération des faibles, et que s'il les donne en si grande abondance c'est afin de consoler également les forts.
Outre ces raisons, Dieu veut encore faire briller la vérité de sa promesse et manifester sa libéralité, lorsqu'il nous envoie, à nous qui avons résolu de ne posséder aucun revenu assuré, et remis entre ses mains toute sollicitude des biens présents , lorsque, dis-je , il nous envoie les choses nécessaires à la vie avec plus de tendresse qu'à plusieurs autres qui possèdent de vastes champs et dont les bourses sont remplies. Il veut par-là nous exciter à nous confier en lui avec plus de sécurité et à le servir plus fidèlement.
Ensuite, parmi ceux qui ont renoncé nouvellement au siècle , plusieurs ont été nourris délicatement. Lorsque dans l'ordre, contrairement à leurs habitudes, ils se voient astreints tout d'un coup au travail, à une nourriture moins recherchée , à l'obéissance, à une règle, la nature encore délicate s'épouvante et languit, et si l'on ne traite avec douceur ces nouveaux venus jusqu'à ce qu'ils soient accoutumés peu à peu à supporter toute l'austérité de l'ordre, ils se dessécheront et languiront toujours, ou bien la crainte de la peine les fera retourner à leur vomissement.
Une autre cause d'une telle conduite est l'application
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de l'esprit. En effet, une attention assidue à étudier les saintes Ecritures, à s'animer dans la dévotion, à combattre les tentations, à s'affermir dans la sollicitude intérieure , une telle attention , dis-je, consume et épuise de telle sorte les forces du corps, qu'il serait bientôt réduit au néant si on ne lui donnait de temps à autre quelque soulagement extérieur. Si donc nous avons quelquefois des aliments plus re-cherchés, c'est là proprement le partage des mendiants. Ils ne réservent rien pour l'avenir, car ils n'ont point de greniers à remplir, ni de vastes champs à acheter, et ainsi ils consomment sans retard les choses que le Seigneur veut bien leur envoyer. Comme plusieurs, selon leurs moyens et leur piété, nous offrent ce que le Seigneur leur a donné de meilleur, nous aussi n'ayant rien autre chose dont nous puissions faire usage, nous mangeons et nous buvons indifféremment et sans distinction ce qu'on nous présente, pour ne pas sembler avares ou ingrats , et en cela nous agissons selon ce passage de la règle : Qu'il vous soit permis de manger de tous les aliments qui vous sont servis. Si un mendiant refusait ce qu'on lui offre, comme il n'a pas de quoi acheter d'ailleurs, il se trouverait souvent réduit à rien.
Mais parce que chacun a ses reproches particuliers à nous adresser, et quelquefois même des reproches opposés les uns aux autres, selon la manière de voir et l'impression de ceux qui nous les adressent, comme lorsqu'on nous accuse de sensualité et en même temps d'une austérité outrée, il nous faut répondre à
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ces objections diverses et rendre raison à tous , bien que ce qui suit ne se rattache pas dans un ordre continuel à ce qui précède et que nous ayons à traiter tantôt d'une chose, tantôt d'un autre.
QUESTION X. Pourquoi tons les hommes ne sont pas reçus indistinctement dans l'ordre.
Vous devez désirer que tous les hommes se sauvent avec vous : pourquoi donc ne recevez-vous pas indistinctement tous ceux qui se présentent? La faiblesse de vos ressources ne saurait vous en empêcher, car la voie de la mendicité est ouverte à tout le monde.
Je réponds : Nous désirons le salut de tous et nous ne pouvons empêcher à personne de mendier ; mais il ne nous est avantageux ni à nous ni à l'Eglise de recevoir tous les hommes indifféremment. Cela ne nous est pas avantageux, parce que les tempéraments, les qualités, les moeurs varient chez les hommes. En ne faisant aucune distinction, nous admettrions souvent des gens d'une santé faible et incapables de supporter la rigueur de l'ordre; des pauvres désireux de vivre avec nous non à cause de Dieu, nais pour avoir de quoi sustenter leur vie; des hommes déréglés dans leurs moeurs et que nous pourrions à peine arracher à des habitudes invétérées. Bientôt par eux la discipline serait anéantie dans l'ordre, le progrès
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spirituel des autres serait empêché, et ces derniers ne suffiraient pas à nourrir ou à servir de pareils religieux. Ensuite ou ne trouverait point de supérieurs capables de les gouverner, et tous, semblables à une multitude en désordre qu'on ne peut ni conduire ni pourvoir d'aliments, périraient corporellement et spirituellement.
Une telle admission n'est point avantageuse à l'Eglise, parce que l'ordre.a été établi pour édifier. Or, la multitude des sujets produirait la confusion, et la conversion d'un grand nombre n'offrirait point un exemple édifiant, mais un scandale là où on ne trouverait de la religion que l'habit. C'est un moindre mal qu'il n'y ait point de religieux , soit de nom , soit quant à l'habit, lorsqu'ils ne vivent pas selon la règle de leur ordre , que d’en voir dont la vie perverse scandalise les fidèles. Ainsi il vaut mieux ne point avoir de lampe dans une maison, que d'en avoir une sans lumière et exhalant une odeur fétide. Ce serait pour les fidèles un fardeau insupportable d'avoir à nourrir tant de mendiants d'un même ordre sans en retirer autre chose qu'une édification bien médiocre. Il est donc avantageux de recevoir uniquement des hommes d'une condition et en nombre tels qu'on puisse les faire subsister sans être à charge à l'Eglise , des hommes propres à lui rendre en biens spirituels ce qu'ils reçoivent d'elle en biens terrestres pour leur nourriture corporelle.
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QUESTION XI. Pourquoi les frères mineurs ne se livrent pas au travail des mains pour gagner leur vie.
Pourquoi donc ne travaillez-vous pas des mains pour gagner votre vie afin de n'être point à charge à l'Eglise en demandant l'aumône?
Je réponds : Si nous devions vivre uniquement du travail de nos mains, ce travail nous presserait tellement qu'il nous serait impossible de nous occuper du bien spirituel des autres, de célébrer librement les divins offices et de vaquer paisiblement à l'oraison. Lorsqu'on appellerait un frère pour entendre les confessions ou pour prêcher, il serait forcé de répondre : « Je n'ai point terminé le travail destiné à me donner la nourriture de ce jour; celui envers qui je me suis engagé ne m'en remettra point le prix si je ne l'accomplis; je ne puis donc me rendre à votre invitation. » Au reste, tous les frères travaillent : les uns sont appliqués à l'étude, afin d'instruire les fidèles; d'autres à chanter l'office divin et les louanges de Dieu; d'autres à recueillir des aumônes pour nourrir la communauté; d'autres aux divers offices de la maison, à servir les infirmes et ceux qui sont en bonne santé, et tout cela en vertu de l'obéissance. Plusieurs connaissent certains arts mécaniques et les exercent tant pour les frères que pour les gens du dehors.
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Ainsi les fourmis se prêtent un secours mutuel , et les abeilles en font autant. Enfin plusieurs de nos frères vont en divers lieux envoyés également par l'obéissance. De la sorte nul ne saurait demeurer impunément oisif.
QUESTION XII. Si l'on peut passer d'une religion quelconque à la religion de saint François.
Peut-on passer d'un ordre ou d'une religion quelconque à la règle et à l'ordre de saint François ou autrement des Frères mineurs?
Je réponds, sauf meilleur avis, qu'on le peut toutes les fois qu'il est possible d'accomplir un semblable projet sans scandaliser les autres. S'il nous est défendu de recevoir les membres de certains ordres , c'est surtout parce que le scandale qui en résulte l'emporte sur le bien de leur admission. Les trois voeux principaux de toute religion , l'obéissance , la pauvreté et la chasteté , étant plus élevés et plus stricts dans notre règle que dans les autres ordres , comme on le voit par la même règle , notre ordre est certainement plus élevé et plus rigoureux que les autres. Or, on peut en toute sûreté passer d'un ordre quelconque à un ordre semblable, pourvu qu'on ne le fasse pas par légèreté , mais excité par l'Esprit-Saint. S'il y en a de plus austères pour certains exercices corporels,
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comme l'abstinence de la viande , l'office divin , le silence et autres choses semblables, tout cela est facilement compensé par la pratique en un degré plus sublime des vertus d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. C'est ainsi qu'un faible poids d'or l'emporte sur une grande quantité d'argent ou d'autre métal. En effet, l'exercice du corps est d'une faible utilité; mais la piété est utile à tout : à elle ont été promis les biens de la vie présente et ceux de la vie future (1).
QUESTION XIII. Si après avoir fait profession dans l'ordre de saint François, on peut en sortir et passer à un autre.
Après avoir embrassé cette religion , quelqu'un peut-il en sortir et passer à une autre?
Je réponds, sauf meilleur avis : Nul ne le peut sans une dispense du Saint-Siége, et cela est formellement défendu par ce passage de la règle : Il ne leur sera permis, sous aucun prétexte, de sortir de cette religion. En effet, nulle autre règle n'étant ni plus élevée, ni plus austère , ni même égale , il n'est libre à personne de passer de son propre mouvement à un ordre inférieur. Celui qui agirait ainsi verrait les autres se moquer de lui et dire : Cet homme avait commencé à bâtir; mais il n'a pu achever (2).
1 Tim., 4. — 2 Luc.,
14.
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QUESTION XIV. S'il est permis à l'ordre des Frères mineurs de chasser quelqu'un pour ses fautes; et si celui qui est sorti, venant à se repentir, demande à être reçu de nouveau, on peut le refuser.
Est-il permis de chasser de l'ordre celui qui l'a mérité, et peut-on après sa sortie refuser de l'admettre s'il se repent et demande à être reçu une seconde fois? Si cet homme s'est lié envers l'ordre, l'ordre s'est également obligé envers lui en acceptant sa profession et semble tenu en tout temps à le recevoir s'il l'exige : ce serait manquer à sa promesse que de ne vouloir point conserver celui qu'on s'est engagé à ne jamais abandonner.— L'ordre ne peut donner à un tel homme la liberté de passer dans un autre, car il ne trouverait point ailleurs ce qu'il a promis ici : ce serait lui faire transgresser son voeu et le jeter dans le péché. — On ne peut non plus le contraindre à une telle démarche , puisqu'il n'a contracté d'obligation qu'envers son ordre et qu'on ne doit point le forcer à un acte auquel il n'est tenu par aucun voeu, quand même il trouverait un ordre égal à celui-ci. — Votre ordre semble ensuite être dans son tort en laissant cet homme dans le monde : il vous demande à rentrer et vous ne le voulez pas; d'un autre côté, vous ne devez pas le contraindre à entrer dans un
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autre ordre, vous ne le pouvez pas. Si vous le punissez ou l'excommuniez , vous agissez injustement; et même si l'ordre n'est pas tenu à le recevoir, s'il ne le veut pas, il frappe un homme qui lui est étranger. Si vous le punissez corporellement, soit en l'arrêtant, soit en le châtiant, il semble que vous êtes soumis aux peines portées par le droit et encourues par le seul fait, si cet homme est clerc ou régulier. — Enfin , si votre ordre ne veut point le recevoir , s'il ne lui convient pas, à lui, d'embrasser une autre observance, ou si les ordres où il lui est permis de passer le refusent, et qu'alors vous l'excommuniez ou le laissiez sans l'absoudre , vous le plongez dans une perplexité inextricable, vous lui fermez de toutes parts la voie du salut; et cependant vous ne pouvez ni ne devez agir ainsi envers un homme désireux de faire son salut. Le Fils de l'Homme, dit le Sauveur, n'est pas venu pour perdre les âmes, mais pour les sauver (1) .
Pour mieux comprendre , en pareille circonstance , les devoirs d'un ordre ou de celui qui en est sorti, remarquez bien qu'en demandant à entrer en cet ordre, si sa demande a été agréée, cet homme a reçu une grande faveur et une grâce considérable; il a été arraché au naufrage du péché et admis en la société de ceux qui marchent dans la voie du Seigneur, mais à la condition de marcher lui-même avec eux dans la même voie en observant les choses que l'ordre s'est proposées. Tant qu'il est fidèle à ce genre de vie
1 Luc., 9.
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après sa profession, l'ordre ne peut le chasser de son sein ; un lien mutuel les unit et ne leur permet pas de se séparer l'un de l'autre. Mais s'il mène une vie contraire à la règle, et qu'après avoir été repris plusieurs fois il ne sé corrige pas suffisamment, on le tolère dans le cas où ses désordres sont cachés, on use de prudence pour éviter le scandale; car sa faute n'étant pas connue, on semblerait le punir injustement en le chassant; ou bien il faudrait rendre publiques ses fautes, ce qui est également injuste et illicite. Mais si ses torts sont graves et notoires , si en demeurant dans l'ordre il peut entraîner les autres par son exemple, si d'ailleurs les étrangers sont scandalisés de le voir conservé parmi nous, alors pour faire disparaître le mal, pour prémunir l'ordre contre tout danger de corruption, il faut rejeter l'homme infidèle à ses voeux et à ses engagements. L'ordre n'est plus obligé par sa promesse de garder celui qui, de son côté, a violé sa propre promesse en prévariquant à plusieurs reprises. En effet, une religion reçoit le nom d'ordre parce qu'elle ne saurait souffrir rien de désordonné en son sein. Si , par la permission de Dieu, un tel homme se sépare lui-même, nous avons des actions de grâces à rendre, non parce que cet homme a péché, mais parce que le Seigneur a délivré ses brebis d'une contagion aussi pernicieuse. Plût à Dieu, dit l'Apôtre, que ceux qui vous troublent fussent retranchés du milieu de vous (1) , ces hommes dont la
1 Gal., 5.
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vie nuit à votre pureté, à votre paix, à votre bonne renommée.
On nous dira peut-être : Il faut user de compassion envers un malheureux et le recevoir de nouveau dans l'ordre. Mais je répondrai : C'est une compassion cruelle que celle qui a lieu au détriment d’un grand nombre d'hommes vertueux. Ce serait délivrer un voleur pour lui donner occasion de dépouiller encore les pauvres. De tels religieux , attiédis par une longue habitude, se corrigent très-rarement avec sincérité et persévérance, et une indulgence trop facile ne sert qu'à rendre les autres plus hardis à pécher. Cet homme ne saurait non plus se plaindre du tort qu'on lui fait en ne le recevant pas : il s'est rendu lui-même, par sa faute, indigne d'être reçu; l'ordre devrait plutôt demander raison contre lui du déshonneur dont il l'a couvert. Aussi est-on en droit de le punir selon ses offenses, ou de le livrer eu la puissance de celui qu'il a choisi pour son maître, s'il ne veut remplir ses obligations. Le saint-siège conserve à chacun son droit; il veut que notre ordre persévère en sa pureté, et il ne nous force pas à conserver ceux dont la vie peut être nuisible aux autres , parce que ce serait punir les innocents, favoriser les coupables et fournir à l'ordre une occasion de se corrompre , s'il lui fallait recevoir en son sein des membres ainsi gangrenés. Cependant afin de ne pas les laisser au danger de se perdre en demeurant au milieu du monde, l'ordre, par une grâce du siége apostolique, leur donne la liberté de passer en une autre religion où ils pourront
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se sauver; et ils sont tenus de le faire , s'ils veulent mettre leur salut en sûreté. Ainsi Loth refuse de gravir le sommet de la montagne , et par la permission de l'ange il est à l'abri du danger dans la petite ville de Ségor. Mais les coupables ne peuvent abandonner de leur propre mouvement l'ordre après leurs voeux, ni entrer dans un autre sans y avoir été autorisé par nous ou par le saint-siège , parce qu'il n'est pas per-mis , comme nous l'avons dit , de passer d'une règle plus élevée à une règle inférieure.,
Maintenant si , en refusant de recevoir un indigne, on le force à embrasser un autre ordre auquel il n'est point lié par ses engagements , la raison en est qu'il s'est tellement engagé en faisant des voeux, et tellement enchaîné à une religion , qu'il n'est libre en aucune manière, selon les règles canoniques , de revenir au siècle ou de choisir un genre de vie plus large. Si donc il ne mérite plus d'être retenu dans l'ordre où il a fait profession , comme son péché ne saurait le rendre à la liberté , ni améliorer sa condition, mais qu'au contraire il l'a rendue pire, il est forcé d'entrer dans un autre ordre et d'en garder les observances s'il veut se sauver. Une telle obligation lui est imposée non par nous , mais par la loi de l'Eglise universelle. Elle lui permet, comme une grâce, d'embrasser une religion inférieure alors qu'il n'en trouve point de plus élevée, pour ne point lui fermer toute issue au salut.
Mais si , l'ordre ne voulant pas le recevoir et ne lui avant pas fixé un temps déterminé pour entrer dans un autre. il persiste à demeurer dans le siècle, il
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semble , il est vrai , soustrait à notre juridiction , puisqu'il est séparé de nous pour toujours; cependant, en vertu de l'autorité du souverain Pontife à la juridiction duquel il est demeuré soumis , nous pouvons l'attaquer comme ministres du Pape et user contre lui de contrainte, soit par des censures ecclésiastiques , soit par des peines corporelles tant qu'il n'aura point un autre juge religieux dont il se soit rendu dépendant en adoptant sa règle et son ordre. Et même, s'il est sorti de sa propre volonté , et s'il est entré sans y avoir été autorisé dans un autre ordre où il lui eût été accordé de se retirer, on peut le forcer à revenir, car il continue à être sous notre juridiction , et il ne saurait s'en exempter qu'en recevant des frères la liberté de demeurer ailleurs ou sur leur refus de l'admettre de nouveau et de le garder parmi eux. l'out cela a été réglé pour que personne ne puisse reposer le pied sur un endroit glissant, pour qu'aucun ne se laisse environner de ténèbres et ne tombe , en prenant occasion , sous de légers prétextes , de se retirer de l'ordre, d'en embrasser un autre qui soit défendu , ou de vivre dans le désordre.
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QUESTION XV. Si l'on doit recevoir dans l'ordre de saint François tous ceux qui s'y présentent.
Le grand nombre étant souvent une cause de confusion , parce qu'il devient impossible de le gouverner, pourquoi donc l'augmentez-vous sans cesse en recevant des hommes inutiles , pourquoi vous chargez-vous ainsi vous-mêmes et chargez-vous les autres?
Je réponds : Nous ne recevons jamais sciemment les hommes inutiles , mais contre notre espérance il nous arrive quelquefois d'en avoir de tels. En admettant dans l'ordre nous sommes mus par quatre raisons. La première , c'est la compassion pour ceux dont le salut s'accomplirait avec peine dans le siècle et hors de l'ordre. Nous agissons comme des hommes désireux d'arracher au danger celui qui serait exposé au feu , à l'eau ou à tout autre malheur. La seconde est le bien de l'ordre que nous espérons de la science, de la capacité, de la pureté de moeurs et de la modestie de plusieurs. La troisième, c'est l'édification du prochain : peut-être plusieurs rentreront-ils en eux-mêmes en voyant un tel genre de vie pratiqué par des hommes jouissant d'une certaine réputation dans le monde , et se sentiront-ils, par leur exemple , excités à mieux faire. La quatrième, c'est pour ne pas
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nous montrer entièrement insensibles aux instantes prières que la plupart nous font pour eux-mêmes ou qui nous sont faites pour d’autres. Nous cédons à leur importunité et nous admettons certains sujets que nous ne pouvons refuser. Le laboureur sème et plante souvent dans l'espérance de voir tout réussir; mais ses voeux sont loin de s'accomplir toujours. Ainsi en arrive-t-il pour les religieux reçus en l'ordre. Le Seigneur nous a dit : Il tombe une partie de la semence sur le bord du chemin, une autre sur la pierre, une autre dans les épines, et une autre dans la bonne terre (1). Cependant il faut semer plusieurs sillons : si l'un périt , l'autre le remplacera ; néanmoins si tous produisaient comme il convient , la moisson serait plus abondante.
QUESTION XVI. Pourquoi eu religion il y a des hommes de moeurs dépravées.
Pourquoi voyons-nous en plusieurs religieux des moeurs aussi grossières et aussi étranges qu'en certains séculiers? Ce sont des hommes orgueilleux , vains , cupides, envieux , médisants, colères , outrageux , fainéants , dissolus , avares , immodestes, sensuels , gourmands , parleurs , licencieux et peut-être même
1 Luc., 8.
adonnés à l'incontinence, qui est la suite de tous ces défauts.
Je réponds : La religion est l'école des vertus; ou s'y exerce comme on fait dans les autres écoles aux sciences et aux arts. Or, en toute école nous voyons des hommes plus habiles que les autres, d'autres plus simples, d'autres plus diligents, d'autres moins actifs. Or, cette différence naît de cinq causes. 1° C'est le manque de directeurs capables; car là où il y a des maîtres habiles, de bons disciples se forment par leurs soins; où il n'y en a point , les disciples demeurent ignorants dans les choses spirituelles ; ils se laissent sous une apparence de bien entraîner par leur propre sens à diverses erreurs. Ils ont le zèle de la justice, mais non un zèle selon la science , et ainsi plusieurs parmi eux se trouvent retardés dans leurs progrès spirituels : ou il leur arrive de regarder comme bien ce qui est mal, ou comme excellent ce qui est d'un bien médiocre, ou de prendre une voie fausse pour aller à la perfection. 2° C'est le défaut de bons exemples : en religion les nouveaux venus deviennent souvent semblables à ceux dont ils contemplent la vie. Ainsi nous voyons la cire reproduire fidèlement l'image gravée sur un sceau dont elle a reçu l'empreinte. De même les saints se sanctifient avec les saints, les bons deviennent tels avec les bons, et les méchants se pervertissent avec les méchants. 3° C'est la nouveauté en religion : les commençants ne peuvent ce que peuvent les parfaits , ils ne possèdent point ce qu'ont ces derniers, Il faut leur pardonner quelque chose et attendre patiemment
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qu'ils aient fait les progrès nécessaires et appris les choses qu'ils n'ont pu savoir. Nous devons, nous autres qui sommes plus forts, supporter les infirmités des faibles et ne pas nous laisser aller à une vaine complaisance pour nous-mêmes (1). Celui qui exige d'un enfant les travaux d'un homme , d'un malade les forces de celui qui est en bonne santé, d'un écolier d'un an la science d'un maître, celui-là est un imprudent (2). Lorsque j'étais enfant, dit l'Apôtre, je parlais comme un enfant, je jugeais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Ces paroles condamnent donc la folie de certains hommes du monde qui, en voyant un religieux manquer en quelque point, en prennent occasion de mépriser tous les religieux , comme si tous étaient semblables , et qui cependant crieraient à l'injustice si on les regardait comme mauvais à cause des vices des autres. 4° C'est le défaut de grâce. Tous ne sont pas capables de toutes choses; beaucoup désirent devenir riches et ne le peuvent. Ainsi la grâce des dons spirituels n'est pas donnée à tous à un degré égal. Il m'arrive de vouloir le bien, dit l'Apôtre, mais je ne trouve point le moyen de l'accomplir (3). 5° La cinquième cause est la volonté propre. Quand il n'y aurait aucune des raisons que nous venons d'exposer, lorsqu'un homme est demeuré long temps en religion, qu'il a méprisé les exemples des bons religieux , qu'il n'a fait aucun cas des saints enseignements de l'ordre , il a rejeté la grâce , il ne s'est point appliqué à la pratique des vertus , il s'est abandonné
1 Rom., 16. — 2 I Cor., 13. — 3 Rom., 7.
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au vice , comme nous voyons , hélas ! plusieurs religieux qui se cachent, pour le scandale des autres, sous le manteau de la religion et sont semblables à des sépulcres blanchis. C'est d'eux que le Seigneur a dit (1) : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, etc.
QUESTION XVII. Pourquoi tous les hommes d'une vie irrégulière ne sont pas chassés de l'ordre.
Un ordre religieux doit être dans l'Eglise comme un miroir où les nouveaux venus apprennent à re-connaître leurs défauts et à s'en corriger. Pourquoi donc ne chassez-vous pas tous les honnies dont la vie irrégulière défigure la pureté de votre religion? Seriez-vous semblables à ceux que vous consentez ainsi à garder?
Je réponds : Une religion bonne a les méchants en horreur ; elle ne les favorise pas , mais cependant elle ne les chasse pas tous de son sein et cela pour plusieurs raisons. 1° Elle espère qu'ils se corrigeront, et comme on ne jette point à la nier un malade tant qu'il donne un signe de vie, ainsi agit-on dans l'ordre vis-à-vis de ceux qui sont tombés. On a vu beaucoup de pécheurs se relever par la pénitence , persévérer ensuite dans la grâce et même quelquefois devenir
1 Mat., 25.
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meilleurs que plusieurs dont la bonne conduite ne s'était jamais démentie. Tel fut David; tels furent d'autres grands pécheurs.
2° Elle n'est pas toujours assez assurée de leur perversité. Certains signes peuvent bien faire craindre qu'un religieux ne soit mauvais ; cependant l'ordre ne le connaît pas avec certitude pour cela. Ainsi on redoute, à quelques apparences, qu'un homme ne soit attaqué de la lèpre , sans pouvoir le juger véritablement lépreux. Le mal demeure caché et il faut tolérer dans la société ceux qui en sont atteints.
3° Elle désire empêcher le scandale. La conduite d'un religieux pervers peut être connue des frères de la communauté; mais les étrangers le regardent comme innocent. Si on le chasse , ils en ignorent la cause; ils croiront qu'on agit par envie ou que tous les autres sont semblables à lui , en apprenant qu'un homme dont ils avaient eu une haute idée était vicieux dans le secret. Le Seigneur a bien connu la perversité de Judas et il l'a souffert en sa société pour nous servir d'exemple. Son crime était inconnu aux autres et il demeura caché jusqu'au moment où le traître se fit connaître par une iniquité manifeste.
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QUESTION XVIII. A quels signes une religion est reconnue bonne et peut être jugée meilleure qu'une autre.
Comme toutes les religions s'estiment elles-mêmes et se préfèrent aux autres, dites-nous donc à quels signes on peut en reconnaître une bonne et la juger meilleure que les autres.
Je réponds : Souvent un ordre l'emporte en un point ou en plusieurs sur un autre : celui-ci excelle dans le travail , celui-là dans le silence , cet autre dans le jeûne , etc. Mais c'est par ces diverses choses qu'on peut connaître ordinairement quel est le meilleur. Si donc les membres d'un ordre s'appliquent généralement avec ferveur et empressement à la pratique de toutes les vertus , et surtout de la charité , de l'humilité et de la dévotion intérieure, c'est là un signe véritable de supériorité et de perfection. De même encore , si dans cet ordre on a de la haine pour tous les vices et tous les scandales , si on les évite avec sollicitude , si l'on prévient et si l'on extirpe les occasions de péché , si l'on aime et si l'on conserve avec soin tout ce qui tient à la pureté de la religion. En troisième lieu , si les bons sont affectionnés et favorisés et si on leur confie à eux seuls le soin des âmes de préférence aux autres; si l'ordre se gouverne
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principalement par eux. En effet, celui qui néglige les petites choses tombera peu à peu.
Il faut voir ensuite si dans cet ordre on se soustrait. au tumulte du monde, si l'on fuit les honneurs , si l'on n'a aucune ambition des richesses, si l'on rougit d'être semblable aux gens du siècle , tant dans sa conduite que dans ses actions et jusque dans la moindre chose.
Enfin il faut considérer si l'on souffre en silence les torts , les injures et le mépris ; si l'on ne cherche pas à se venger par des plaintes, et si l'on s'en rapporte au Dieu qui connaît tout et peut défendre les siens selon sa volonté. Il permet quelquefois, lorsqu'il le juge convenable, qu'ils soient dans la tribulation pour les rendre dignes d'une récompense plus sublime , et alors les bons religieux souffrent avec patience jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu d'en ordonner autrement.
Les ordres où l'on trouve toutes ces choses dans un haut degré , sont les meilleurs ; ceux où elles sont à un moindre degré sont inférieurs , et ceux où elles n'existent pas sont nuls. Cependant le religieux qui réunit en sa personne ces diverses qualités , sera toujours bon , quand même en général sa communauté n'aurait rien de semblable.
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QUESTION XIX. Pour quelles causes les ordres s'affaiblissent dans la vie religieuse, alors qu'ils semblent faire des progrès en certaines choses purement extérieures.
Nous voyons tous les ordres religieux déchoir de la perfection de leur vie, alors qu'ils semblent devenir meilleurs en des choses temporelles ou purement extérieures. Je voudrais bien connaître les causes principales d'une telle défection. Vous ne devriez pas commencer ce que vous êtes impuissants à accomplir; ou bien il faut y persévérer de toutes vos forces, si vous ne voulez être regardés comme prévaricateurs de votre voeu.
Je réponds : Tout ce qui n'existe pas par soi-même, va s'affaiblissant et tombe dans le non-être s'il n'est soutenu par celui qui lui a donné d'exister. Il en est ainsi de tout ordre, et de tout homme. Ce ne sont pas seulement les communautés religieuses, mais tous les corps sans exception , des évêques, des clercs, des laïcs, qui ont dégénéré quant à leur état commun de ce qu'ils étaient dans le principe. Autrefois tous les fidèles étaient saints et parfaits , et maintenant de tels hommes sont rares. La multitude de ceux qui croyaient, dit saint Luc, n'avait qu'un coeur et qu'une âme : nul ne considérait ce qu'il possédait comme
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étant à lui en particulier; mais toutes choses étaient communes entre eux (1). Cependant, quoique, généralement parlant , tous les premiers fidèles fussent bons et saints, de nos jours les saints sont en nombre plus considérable. Mais , comme les méchants se sont multipliés , les justes passent comme inaperçus au milieu d'eux. Ensuite la sainteté ne consiste pas en des exercices corporels , mais dans les vertus de l'esprit. Or, comme ces vertus ne se manifestent au-dehors que médiocrement en certaines bonnes oeuvres, comme les saints ne cherchent point à se montrer pour conquérir les louanges des hommes, mais se cachent en ce qui pourrait les élever au-dessus des autres, il semble qu'aujourd'hui il y ait peu de saints dans l'Eglise ou dans les ordres religieux.
Maintenant voici les causes les plus communes de cet affaiblissement des divers membres des maisons religieuses. 1° C'est la multitude de ceux qu'on admet, car le grand nombre ne peut se gouverner aussi facilement que le petit nombre. Il y a plus de difficulté à bien conduire un grand navire qu'une simple barque; et là où il y a beaucoup de têtes, il y a variété de sentiments, et l'on ne peut les ramener tous à un seul.
2° Lorsque ceux qui ont maintenu l'ordre dans sa vigueur ont disparu ou se sont affaiblis en leurs corps, ils ne peuvent plus donner comme autrefois aux plus jeunes les exemples d'une vie austère; et les nouveaux qui n'ont point vu les oeuvres de leurs belles années, les imitent seulement dans les choses qu'ils