Œuvres spirituelles (page 59)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Act., 4.

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contemplent en eux ; alors ils deviennent relâchés et , sous prétexte de discrétion, ils épargnent leurs corps pour ne pas se détruire eux-mêmes comme les anciens. Ils ne reconnaissent pas les vertus intérieures dont ceux-ci sont ornés, et ainsi ils se négligent en tout sens : ils ne s'exercent point au dehors, et au dedans ils demeurent sans intelligence des vertus. Ensuite, comme les anciens ne peuvent marcher à leur tête en leur donnant l'exemple, ils craignent de leur adresser des réprimandes, car les jeunes ont coutume de dire : « On nous adresse de belles paroles sans doute, mais les oeuvres n'y répondent pas; » et ainsi ils souffrent un plus grand scandale.

3° Nul ne peut enseigner ce qu'il n'a point appris. Lors donc que le gouvernement de l'ordre est confié à ces jeunes gens, ils forment des hommes semblables à eux; et bientôt le prieur des frères, loin de les attirer par ses bons exemples, se voit l'objet de leurs moqueries; ou plutôt ils croient l'emporter sur leur prieur d'autant plus qu'ils ont moins d'intelligence des vertus des hommes parfaits. Ils offrent encore quelques bons exemples de discipline extérieure au choeur, dans les processions, etc., et ils ne craignent pas d'avancer que jamais l'ordre n'a été dans un état meilleur !

4° Des coutumes mauvaises s'introduisent peu à peu dans les maisons, et bientôt tout le monde s'y conforme. Si quelques hommes pleins de zèle pour les intérêts de Dieu les blâment , les autres les défendent audacieusement et demandent pourquoi il ne

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leur serait pas permis ce qui l'est à tel ou tel de la communauté; la coutume devient une loi, l'habitude en établit la convenance , et c'est à peine si dans la suite il sera possible de l'extirper. Les supérieurs n'approuvent pas de pareilles choses; cependant ils dissimulent pour éviter un plus grand mal et vivre en paix avec les frères. Lorsqu'une coutume est devenue ainsi tolérable , une autre s'introduit à sa suite comme conséquence , et on l'admet pour ne point blâmer la première.

5° Ensuite vient la multitude des affaires qui distrait le coeur, éteint la ferveur de la dévotion , altère les moeurs, offre souvent à l'âme l'occasion de bien des vices, suscite sans cesse aux religieux de nouveaux embarras qui les empêchent de songer sérieusement à se corriger et les accoutume enfin, après avoir obscurci le regard de leur conscience, à n'avoir de pensées que pour les choses extérieures et à chercher imprudemment les occupations lorsqu'elles leur font défaut. Ainsi Samson frappé d'aveuglément était appliqué à tourner la meule dans sa prison.

Il y a ensuite d'autres causes de relâchement particulières à certains ordres , comme rue pauvreté excessive. Chacun des membres est forcé de devenir propriétaire afin de pourvoir à ses propres besoins dont la communauté ne peut se charger. Ou bien c'est une abondance trop grande qui rend les religieux des hommes charnels, superbes et adonnés à des vices saris nombre. Ce sont des apparitions trop fréquentes dans le monde , d'où naissent une foule de tentations

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de la chair et la perte du temps. C'est le changement trop fréquent de supérieurs. Si ce changeaient est avantageux en ce qu'il débarrasse des indignes , il est nuisible en ce que les bons , s'attendant à demeurer peu de temps en charge , n'osent point entreprendre de réformer l'ordre ou ne peuvent pas conduire à bonne fin une pareille entreprise ; et même les rebelles tentent ordinairement tous les moyens possibles pour les faire déposer, plutôt que de les laisser accomplir la réforme de leur communauté. Ensuite si un supérieur veut s'appliquer à cette réforme , il est empêché par les autres d'une manière ou d'une autre , ou bien il n'est point secouru comme il le faudrait par ceux dont l'assistance lui est nécessaire. Ainsi le prieur n'est point aidé par son abbé , l'abbé par l'évêque , et chacun juge conformément à ses idées. Aussi les sujets rebelles en appellent-ils à ceux qu'ils savent favorables à leurs sentiments de révolte. Enfin quelqu'un veut-il réformer l'ordre en un lieu, on l'envoie dans un autre où il ne trouve plus ce qu'il cherchait.

C'est pour ces raisons et plusieurs autres que les ordres religieux s'affaiblissent, qu'ils s'enfoncent dans le mal et arrivent même à un état désespéré, d'où ils sortiront avec peine si Dieu ne l'ordonne autrement. Mais comme tout en ce monde tourne à l'avantage de ceux qui aiment Dieu (1); ce qu'on ne fait pas avec toute la communauté, on peut le faire en particulier. Quiconque veut avancer dans le bien , tire son profit de ce qui est une perte pour les autres et ramène par

1 Rom. 8.

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la grâce de Dieu à son avancement spirituel les voies perverses de ses frères. Comme les élus voient leur gloire s'accroître de leur mélange à la société des méchants, parce qu'ils n'imitent point leurs exemples qui sont pour eux une occasion de tentation et un moyen de s'exercer à la vertu , de même les bons religieux acquièrent dans une communauté relâchée des mérites qu'ils n'eussent jamais eus, si les défauts de frères pleins de tiédeur ne les eussent forcés à une lutte continuelle pour s'avancer dans la vertu. Ainsi l'Apôtre , parmi ses titres de gloire dont il se glorifie excellemment comme ministre de Jésus-Christ , compte les dangers auxquels il a été exposé de la part des faux frères (1). En effet, ces dangers avaient été pour lui et pour les autres une occasion de faire le bien : car les mauvais exemples des méchants sont pour les bons une cause de tentation et par là un moyen de victoire. Ensuite les justes se sentent enflammés du zèle de la justice à la vue de leurs vices , et le scandale des inférieurs les brûle de douleur. Ils compatissent à leurs misères , comme une mère compatit à un fils qui court à sa perte. Ils travaillent à les corriger par leurs bons exemples , leurs avis, leurs prières et leurs bienfaits. Ils souffrent avec patience leurs moeurs déréglées et les injures dont ils sont l'objet de leur part. Ils se soumettent aux mépris des étrangers qui les estiment semblables à ceux dont ils partagent la société. La vue des désordres les rend plus timides, plus humbles, plus soigneux à éviter de

1 II Cor., 11.

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tomber eux-mêmes , plus reconnaissants envers Dieu d'avoir été préservés de telles fautes. Enfin les vertus des justes , mises en contact avec les vices des méchants , jettent un éclat plus vif et brillent d'une lumière plus attrayante. Tels sont les avantages que Dieu fait retirer aux bons de leur séjour au milieu des pécheurs. De même qu'en voyant les supplices des réprouvés , les élus apprécient mieux leur bonheur; ainsi dans l'Eglise l'iniquité des hommes pervers relève et embellit en quelque sorte la vertu des justes; et cela arrive par une disposition de la sagesse suprême qui soumet chaque chose, dans toute l'étendue de son empire, à un ordre parfait.

QUESTION XX. Pourquoi il y a quelquefois des dissensions parmi les religieux.

Vous ne devez désirer rien de terrestre , ni les honneurs, ni aucune des choses pour lesquelles les hommes ont coutume de contester et de se laisser aller à l'envie. Pourquoi doue voyons-nous souvent parmi les religieux des dissensions et des jalousies plus vives que parmi les gens du monde?

Je réponds : Quand de pareilles choses arrivent d'une manière irraisonnable , on ne saurait y donner une bonne excuse. Si certains hommes se laissent aller à ces défauts sous l'habit religieux , leur imperfection

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en est la cause ; ils n'ont point intérieurement les vertus que leur habit et le retranchement de leurs cheveux témoignent au-dehors. Mais si les bons sont quelquefois d'un sentiment différent, on peut assigner à cela plusieurs causes. Tous ne connaissent pas sur un même objet la vérité à un degré égal; et ainsi celui-ci juge que telle chose convient mieux envisagée à son point de vue, celui-là y trouve plus d'avantage au sien propre. Chacun s'efforce de faire réussir ce qu'il croit le meilleur et à empêcher ce qu'il juge nuisible , et il y a division entre eux ou plutôt variété de sentiments, mais non d'une manière coupable, car tous les deux se proposent une bonne fin. Ainsi en fut-il entre Paul et Barnabé à l'occasion de Jean , leur disciple (1). Barnabé voulait le prendre pour compagnon de sa prédication , Paul s'y opposait dans la crainte de ne pas le voir persévérer et d'en éprouver des embarras , et il n'y avait pas accord entre eux. Barnabé retint Jean avec lui pour des lieux où il y avait moins à souffrir, et Paul prit Silas , homme plus propre que l'autre à des travaux pénibles, afin de prêcher l'Evangile à un plus grand nombre en choisissant des lieux différents.

(2) Nous lisons aussi que Daniel suppliant le Seigneur de vouloir bien délivrer son peuple de la captivité de Babylone, l'ange lui dit que sa prière eût été exaucée depuis longtemps, mais que le prince du royaume des Perses , ou autrement l'ange chargé de la garde de cette nation , s'était opposé à lui pendant vingt-un

1 Act., 15. — 2 Dan.,

10.

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jours pour empêcher la délivrance des Juifs et leur donner le moyen de se purifier davantage de leurs fautes , en prolongeant leur affliction. Si les apôtres et les anges ont été partagés de sentiments en vue du bien , qu'y a-t-il d'étonnant que de temps à autre les hommes vertueux entraînés par des motifs divers , agissent de même. En ce sens les saints diffèrent même quelquefois d'une façon conforme à la raison de pensée avec Dieu. Par exemple, Dieu veut la mort d’un homme et ils désirent le voir prolonger ses jours pour le bien spirituel des autres; ou bien ils soupirent eux-mêmes après la mort, et Dieu veut qu'ils souffrent encore longtemps en leur corps pour leur salut. De là cette parole de saint Paul (1) : Je désire d'être dégagé des liens de mon corps et d’être avec Jésus-Christ, mais il est plus utile pour votre bien que je demeure en cette vie.

Il y a encore une autre raison de cette divergence. On ne voit point l'intention des autres, qui est bonne; on la croit différente; leurs actions nous déplaisent et il y a dissentiment , alors qu'on approuverait leur conduite et qu'on demeurerait en paix avec eux si l'on connaissait leurs pensées. Ainsi Moïse s'irrita contre les enfants de Ruben et la demi-tribu de Manassès lorsqu'ils lui demandèrent en partage le pays de Basan et d'Hésebon. Josué s'irrita de même contre eux parce qu'ils avaient élevé un autel sur la rive du Jourdain (2). Mais tous deux ignoraient leur intention qui était vraiment bonne. Une telle ignorance

1 Num., 32. — 2 Jos.,

22.

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n'est pas toujours coupable, pourvu cependant qu'on ne soit point trop précipité dans ses jugements.

QUESTION XXI. Quelles actions les religieux doivent cacher.

Les religieux ayant coutume de cacher si soigneusement leurs actions, cela donne à soupçonner qu'il se passe parmi eux des choses inconvenantes, car pourquoi se cacher ainsi , puisqu'il n'y a aucune nécessité d'ensevelir le bien dans l'ombre?

Je réponds : On a coutume de cacher et de dérober aux regards des hommes trois sortes de choses : 1° les bonnes oeuvres extraordinaires, de peur que la vaine gloire ne naisse de leur excellence et que le mérite ne disparaisse. De là cette parole du Sauveur : Prenez garde de ne pas faire vos bonnes oeuvres en présence des hommes pour en être considérés; autrement vous n'aurez point de récompense à attendre de votre Père qui est dans les cieux (1) .

2° On cache les vices et les péchés, de peur de causer du scandale en péchant; car celui qui ajoute le scandale à son péché, commet un double crime. Malheur à l'homme par qui le scandale arrive, dit le Seigneur (2).

3° On cache enfin certaines choses aux hommes qui ne les comprennent pas, leur ignorance les leur

1 Mat., 6. — 2 Mat., 17.

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ferait juger mauvaises; et cependant elles sont permises devant Dieu, elles sont même méritoires quand elles sont accomplies sans hypocrisie. Mais, pour ne pas donner aux faibles une occasion de chute et ne point leur nuire , on dérobe ces choses à leurs regards par ménagement et non à cause d'elles-mêmes. On ne peut , en effet , lire dans le coeur de tous ni rendre raison à chacun de telle ou telle action, car les hommes du siècle sont ignorants et profondément enclins à soupçonner le mal chez les religieux. S'ils les voient prendre leur repas, ils les regardent comme des gens tout charnels; s'ils se livrent à une sainte joie, ils les jugent des hommes dissolus; le zèle de la justice les porte-t-il à reprendre les vices, ils les traitent d'emportés. S'ils vont mendier de porte en porte les choses nécessaires au soutien de leur vie, ils les disent avares; et ainsi de chaque chose. Le bien qu'ils font est lui-même un sujet de blâme; c'est pourquoi ils sont forcés, par condescendance pour la faiblesse d'autrui , de cacher ce qui pourrait être interprété en mauvaise part, selon cette parole de l'Apôtre : Prenez garde que votre liberté ne soit une pierre d'achoppement pour les faibles.

Les hommes du monde jugent les religieux de trois manières : 1° ils ont d'eux des idées entièrement fausses, qu'ils se forment en leur imagination ou qu'ils adoptent légèrement sur la parole des autres. Ainsi les gens de la campagne nous considèrent comme les précurseurs de l'antechrist et les auteurs de toutes les guerres qui désolent la terre et divisent les princes.

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2° Ils pensent que les choses dont ils ont l'habitude ne sont point mauvaises, parce qu'ils voient les religieux les faire eux-mêmes , et croient qu'ils agissent avec des dispositions semblables aux dispositions de leur coeur. Ainsi ils les voient user d'aliments délicats et de boissons recherchées, parler à des personnes d'un sexe différent, avoir de vastes cours , des maisons tenues proprement afin d'entretenir la pureté de l'air, des églises décentes; ils les voient s'accuser et se punir par zèle pour la discipline, opérer des changements de lieux par précaution , etc., toutes choses qui s'accomplissent avec un bon esprit de la part des bons et avec des sentiments pervers de la part des méchants. 3° Ils nous jugent enfin lorsque nous leur offrons une juste raison de le faire et de soupçonner le mal de nous, par des exemples vraiment répréhensibles. Pour le premier cas, nous sommes exempts de faute; pour le second , nous avons besoin d'une grande prudence; pour le troisième nous sommes coupables, en offrant ainsi une occasion de scandale et en rendant méprisable notre saint ministère à ceux dont nous devrions être la lumière par nos enseignements sacrés et le modèle par notre vie irréprochable.

Mais si l'on nous méprise sans raison ou sans qu'il y ait de notre faute , un tel mépris nous est extrêmement avantageux : il nous purifie de nos péchés; il met davantage nos bonnes oeuvres à l'abri des dangers de la vaine gloire et des louanges humaines; il nous rend plus humbles en présence des hommes; il nous porte à une prudence plus grande dans nos actions et

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nos paroles pour ne pas confirmer l'opinion de nos ennemis; nous nous plaisons moins au milieu des hommes et nous goûtons ainsi un repos plus profond dans nos cellules. Ce mépris nous apprend la patience; il apporte en dédommagement des consolations extérieures, les joies intérieures de l'esprit à ceux qui les demandent à Dieu; enfin il accroît nos mérites devant Dieu. Ces biens et autres semblables sont si considérables que, si nous pouvions les obtenir sans nuire aux autres , nous devrions accepter de grand coeur d'être méprisés des autres , repris par eux et souffrir toutes sortes de persécutions à cause de Jésus-Christ sans aucune faute de notre part.

QUESTION XXII. Pourquoi les religieux de saint François s'asseyent à la table des riches.

Puisque vous êtes les pauvres de Jésus-Christ, vous devriez aimer de préférence la société des pauvres et vous contenter des aliments dont ils se nourrissent. Pourquoi donc vous voit-on moins souvent à leur table qu'à celle des riches?

Je réponds : Trois raisons nous invitent à agir ainsi. 1° Notre besoin propre; car lorsque, après une longue course, nous nous sentons accablés de lassitude et abattus par la faim , nous espérons obtenir plus promptement les secours nécessaires auprès de ceux

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dont la bonté ne refuse à aucun étranger un morceau de pain, qu'auprès de personnes que nous ne connaissons en aucune manière. 2° Le besoin des pauvres : s'ils nous recevaient de bon coeur, ils dépenseraient pour nous en un seul repas, poussés par leur dévotion, de quoi les nourrir durant plusieurs jours , ce que nous verrions avec douleur. 3° Le désir de contribuer au salut des riches : en nous recevant ils se lient quelquefois intimement avec nous, et ainsi nous trouvons le moyen de les attirer peu à peu à l'amour de Dieu , de répandre en leurs coeurs des enseignements salutaires et de leur rendre Dieu propice en leur donnant une occasion de mérite. Les pauvres se présentent d'eux-mêmes et cherchent avec ardeur les conseils propres à les aider dans l'oeuvre de leur salut, car ils manquent de consolation en ce monde ; mais les riches remplis de biens terrestres , appliqués aux affaires du monde, ou bien tout remplis d'orgueil , s'abaisseraient rarement à demander de semblables conseils, si des religieux ne saisissaient quelque occasion de les attirer prudemment de ce côté , comme le Seigneur fit pour Zachée et d'autres publicains en mangeant avec eux et en les enseignant , quoiqu'il n'ignorât pas que les pharisiens et les scribes prendraient d'une pareille conduite sujet de murmurer et de le calomnier.

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QUESTION XXIII. Pourquoi les religieux rendent plus d'honneurs aux riches qu'aux pauvres.

L'acception des personnes est digne de blâme aux yeux de Dieu et défendue par l'apôtre saint Jacques (1). Pourquoi donc, vous autres religieux , rendez-vous plus d'honneurs aux riches qu'aux pauvres, et témoignez-vous plus d'empressement à les servir soit en entendant leurs confessions , en leur donnant des conseils et en leur rendant d'autres services, comme nous le savons et comme nous en sommes souvent témoins?

Je réponds (2) : Dieu a fait également le grand et le petit, et il a un soin égal de tous en tant qu'ils sont l'ouvrage de ses mains et créés pour se sauver. Ainsi nous devons tous les aimer dans le Seigneur, désirer le salut tant des riches que des pauvres, et y contribuer de tout notre pouvoir selon qu'il convient pour les uns et pour les autres. Si donc le pauvre est plus vertueux que le riche, nous lui devons plus d'amour; cependant il nous faut rendre au riche plus d'honneur qu'au pauvre, et cela pour quatre raisons :

1° Parce que Dieu lui-même a élevé dans le siècle les riches et les puissants au-dessus des pauvres, quant à la gloire du monde , et ainsi il est nécessaire

1 Jac., 2. — 2

Sap., 6.

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ici-bas que les uns soient soumis et que les autres commandent. Or, en rendant des honneurs à ceux que Dieu lui-même a honorés en ce point, nous conformons notre conduite aux dispositions de sa providence.

2° La faiblesse des riches nous oblige ensuite à agir de la sorte : si nous faisions autrement, ils s'indigneraient et leur infirmité ne ferait que s'en accroître; ils deviendraient pires et nous aurions à souffrir, nous et les autres pauvres, de leur ressentiment. Il nous faut donc les honorer si nous ne voulons offrir à leur misère une occasion de chute et augmenter leur perversité, nous surtout qui devons nous efforcer d'attirer et de porter tous les hommes aux choses plus parfaites.

3° Il y a un plus grand avantage à retirer de l'amendement d'un riche, que de celui de plusieurs pauvres. Un pauvre en se sauvant ne profite qu'à lui-même; mais un riche, en sortant du péché, devient utile à un grand nombre tant par ses exemples qui édifient les autres et les excitent à bien faire , que par les bonnes actions qu'il provoque chez ses subordonnés et les mauvaises qu'il empêche. Tel est le gouverneur d'une ville , tels en sont les habitants. Ainsi la conversion de Constantin a plus servi à l'Eglise que celle de beaucoup d'autres païens.

4° Nous recevons plus des riches pour nos besoins corporels, parce qu'ils sont dans l'abondance, que du reste des hommes; il est donc juste de leur témoigner de la reconnaissance et de nous montrer plus enclins

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à leur rendre des hommages particuliers. Ensuite on satisfait plus facilement les pauvres , car ils ne sont pas plongés en autant d'embarras ; les riches, au contraire, environnés de piéges sans nombre , ont besoin de conseils plus fréquents , et il est nécessaire que nous leur donnions des soins plus particuliers si nous ne voulons les laisser s'enfoncer davantage dans le mal. Au reste, comme nous l'avons déjà dit, porter un riche au bien, c'est venir en aide à plusieurs; et les abandonner au mal, c'est permettre la ruine de beaucoup.

QUESTION XXIV. Comment les frères mineurs peuvent posséder des maisons, des jardins, des livres, etc.

Votre règle vous défend de rien posséder en propre, soit en particulier, soit en commun ; et cependant vous avez des maisons , des jardins , des livres , des vêtements et autres choses nécessaires à la vie selon les divers temps : comment donc pouvez-vous excuser en conscience de pareilles transgressions?

Je réponds : Nous voyons dans le siècle les serviteurs manger le pain de leurs maîtres et non le leur, se mettre à l'abri sous un toit qui ne leur appartient pas, et faire usage de choses qui ne sont point à eux. Nous voyons encore souvent des personnes se servir de vêtements et autres objets empruntés au bon

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vouloir des possesseurs. Ainsi en est-il de nous : nous usons des choses nécessaires aux besoins du corps, sans cependant nous les approprier soit en particulier, soit en commun; car notre règle ne nous dit pas de ne rien avoir, mais de ne rien posséder. Nous pouvons donc avoir l'usage des objets nécessaires, et non la propriété. S'il en était autrement , nous ne devrions avoir ni vêtement , ni nourriture , ni aucune autre chose, ce qui est opposé à toute idée raisonnable. Le Saint-Père, qui est le proviseur général de tous les ordres, prenant un soin tout spécial du nôtre , s'est réservé la propriété de tous les objets mobiliers donnés à nos maisons , excepté ceux dont les maîtres ont conservé le domaine , et il nous en a accordé seulement l'usage; en sorte que, d'après cette concession, nous usons de la nourriture, du vêtement, du toit et autres biens d’autrui, sans aucun droit de propriété. Nous sommes comme les serviteurs d'une maison, qui se servent , soit en l'absence , soit sous les yeux du maître , de toutes les choses de cette maison selon qu'il l'a réglé. L'aumône accordée aux frères par les fidèles est à leur usage , mais le domaine en est à celui qui est le principal ministre de notre ordre ; nous sommes prêts , lorsqu'il l'ordonnera , à lui résigner tout ce que nous avons, comme à notre maître; et ainsi n'ayant rien à titre de propriété, nous observons notre règle en toute sûreté de conscience.

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QUESTION XXV. Si les frères mineurs transgressent leur règle en faisant recevoir et garder par d'autres l'argent qui leur est offert en aumône.

Votre règle vous défend de recevoir aucun argent ni monnaie, soit par vous, soit par d'autres. Or, vous semblez faire le contraire, tant en recevant de l'argent et en le mettant en dépôt qu'en le dépensant ; car si vous n'y touchez pas par vous-mêmes, vous le faites recevoir, conserver et distribuer selon votre volonté; et cependant il vous est défendu par un commandement rigoureux de disposer de cet argent. Je ne sais comment vous excusez une pareille transgression. Si vous ne pouviez accomplir ce précepte, vous ne deviez pas vous y obliger par un voeu; et il vaudrait mieux renoncer à une règle, que de la laisser subsister comme un piége tendu à ceux qui l'embrassent, puisqu'il leur est impossible de l'observer.

Je réponds: On juge mal beaucoup de choses avant de les comprendre, et une fois bien comprises on les regarde comme justes et raisonnables. Il en est ainsi dans la question présente. La règle nous défend de recevoir de l'argent, soit par nous , soit par d'autres , pour le posséder et en avoir le domaine comme d'une chose propre. Mais elle nous permet de nous procurer

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par nos amis spirituels qui nous aiment en vue de Dieu , c'est-à-dire d'un amour pur et sincère , les objets dont nous avons besoin. Or, cela peut avoir lieu de deux manières irréprochables : d'abord ce qu'on ne saurait avoir sans argent peut nous être offert par ceux qui donnent l'aumône aux frères, ou par leurs entremetteurs; ainsi certaines personnes font transcrire un livre pour nos communautés, nous font confectionner un vêtement , nous bâtissent une maison , etc., à leurs peines et dépens. En second lieu , les frères se procurent par eux-mêmes ces choses, et ces mêmes personnes en remettent le prix à ceux qui nous en ont transmis l'usage. Tout se borne donc pour nos religieux , lorsque , par exemple , un frère fait copier un livre , à veiller à ce que quelqu'un en paie la dépense par soi ou par ses agents , ou bien , si l'on nous offre de l'argent en aumône, à le faire remettre entre les mains d'un tiers qui le conserve en son nom mais au profit des frères, afin de leur procurer, à la place des donataires, soit par eux-mêmes , soit par d'autres plus aptes à ces sortes d'affaires, les choses dont ils auront exprimé le désir. Or, en tout cela, les frères n'acceptent point d'argent, mais seulement d'autres en reçoivent pour eux et l'emploient à leur usage au nom de leurs bienfaiteurs dont ils conservent et distribuent les aumônes, et aussi au nom des frères en satisfaisant à leurs besoins au moyen de cet argent; car nous ne pouvons, tant que cet argent n'a pas été converti en d'autres objets , le regarder comme notre bien, mais comme la

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propriété de celui qui l'a donné , quoique nous sachions qu'il a été déposé pour notre usage. Ainsi, lorsqu'un maître confie une somme à son serviteur pour m'acheter un vêtement , cette somme est toujours au propriétaire jusqu'à ce que l'achat soit terminé. Mais une fois le vêtement acheté, il devient ma propriété.

C'est de cette manière et en prenant ces précautions que les frères se procurent , par leurs amis spéciaux et d'autres hommes de bonne volonté, les choses dont ils ont besoin ; cependant ils ne reçoivent aucun argent, mais ceux-ci le gardent selon la volonté des donateurs et s'en servent pour notre utilité et de façon à ne pas nous en rendre propriétaires. L'auteur de notre règle, en éloignant de nous la possession de tout argent , a eu plutôt en vue de nous soustraire à l'avarice, qui est la ruine de toute religion, que de nous ôter les moyens de pourvoir aux choses nécessaires à la vie. Le saint-siège, dont les actes sont offerts à la connaissance et à la vénération de l'Eglise entière, n'eût point approuvé notre règle en la confirmant , s'il y eût découvert quelque point inconvenant ou impraticable. Elle ne laisse donc à ceux qui l'ont embrassée aucun sujet de crainte, bien que les religieux chargés de pourvoir à nos besoins doivent veiller avec un soin diligent pour ne point la violer; mais une telle attention de leur part est d'un grand mérite, quoiqu'il y ait plus de sûreté à se soustraire à de pareils embarras quand on n'y est pas forcé par devoir.

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QUESTION XXVI. Si les frères mineurs peuvent recevoir l'aumône de ceux qui ramassent d'une manière injuste.

Les choses mal acquises sont en horreur aux yeux de Dieu, et le Seigneur a dit (1) : Je hais les holocaustes qui viennent de rapine. Pourquoi donc demandez-vous à ceux qui font des gains injustes et acceptez-vous leurs aumônes?

Je réponds : Il y a des hommes dont tous les biens sont mal acquis, et les personnes à qui ils doivent les restituer sont connues. Lorsque nous le savons, nous ne devons pas demander l'aumône à de tels hommes ni la recevoir d'eux, car tout ce qu'ils possèdent appartient à ceux à qui ils l'ont ravi. Ou bien tous les maîtres de ces biens ne sont pas connus, mais seulement quelques-uns. Alors la restitution ne peut se faire d'une manière bien assurée, et il faut consacrer ce bien mal acquis en bonnes oeuvres. Ensuite, certains hommes possèdent à la vérité plusieurs biens de ce genre; cependant, en donnant l'aumône, ils ne tombent pas dans l'impossibilité de restituer ce qu'ils doivent : il leur est donc permis de faire l'aumône du surplus. C'est pourquoi je répète que nous ne pouvons recevoir des premiers si l'ignorance,

1 Is., 61.

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ou l'extrême pauvreté, ou une juste présomption que leurs créanciers nous transportent leurs droits, ne nous excuse. Quand donc nous ne sommes pas certains qu'un homme possède ses biens injustement, nous ne devons pas le croire à la légère coupable d'un si grand crime , car il faut toujours juger de chacun en bonne part. Notre profession de mendiants et l'obligation où sont les hommes de distribuer aux pauvres du Seigneur les choses dont ils lui sont redevables nous excusent plus aisément en ce point que ceux qui ont d'autres moyens de pourvoir à leurs besoins. Cependant quand la renommée range publiquement quelqu'un en ce premier rang, lorsqu'il n'y aurait pas d'autre preuve, il convient, pour éviter le scandale, de ne point lui demander l'aumône et de ne point la recevoir de lui à moins toute-fois que ceux qui le font ne doivent, en vertu de leur profession ou de leur office , porter le ravisseur à restituer : alors ils servent utilement la partie lésée, et l'ouvrier est digne de recevoir un salaire, puisque personne n'est tenu de faire la guerre à ses dépens. Afin de nous faciliter les moyens d'amener les pécheurs à se corriger, le saint-siège nous a accordé de demeurer en toute liberté dans les pays soumis à l'excommunication et de recevoir l'aumône des excommuniés eux-mêmes , surtout si nous ne trouvons ailleurs de quoi subvenir à nos besoins. Et d'ailleurs si les bons se séparaient entièrement des méchants , qui porterait par ses paroles et ses exemples ces derniers à bien faire?

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ALPHABET I

ALPHABET I

ALPHABET DES RELIGIEUX.

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ALPHABET DES RELIGIEUX.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

XIV.

XV.

XVI.

XVII.

XVIII.

XIX.

XX.

XXI.

XXII.

XXIII.

(1) Seigneur, montrez-moi vos voies et faites-moi connaitre vos sentiers. Je vous en conjure , ô mon Dieu, daignez m'enseigner les voies d'une vie sainte, afin que je puisse sauver mon âme.

I.

Aimez à être ignoré et compté pour rien ; cela vous est plus utile et plus avantageux que de recevoir les louanges des hommes.

II.

Soyez bienveillant envers tous, envers les bons et les méchants, et évitez d'être à charge à personne.

III.

Conservez votre coeur exempt de toute dissipation, votre bouche pure de toute parole inutile, et enchaînez vos autres sens sous une discipline sévère.

IV.

Aimez la solitude et le silence : vous jouirez d'un grand repos et de la paix d'une bonne conscience; car où est la multitude, se trouvent des agitations fréquentes et des causes de distractions nombreuses pour le coeur.

1 Ps. 24.

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V.

Choisissez pour votre part ce qu'il y a de plus pauvre et de plus simple; soyez content de peu de chose, et vous ne vous laisserez point aller facilement aux murmures,

VI.

Fuyez le monde et les affaires du siècle; car vous ne pouvez être à la fois à Dieu et aux hommes, aux choses éternelles et à ce qui se passe,

VII.

Rendez grâces à Dieu en tout temps de coeur et de bouche, quelles que soient vos peines et vos tribulations; car dès l'éternité la providence du Seigneur a tout disposé pour cette vie avec une sagesse pleine de rectitude et de vérité.

VIII.

Soyez humble en toutes choses et vis-à-vis de tout le monde, et vous trouverez grâce aux yeux de tous : vous serez aimé de Dieu et chéri des hommes; et le démon s'éloignera bien vite de vous, car il a en horreur la vertu d'humilité.

IX.

En toute bonne oeuvre, ayez l'intention sincère de plaire à Dieu : il voit le fond de nos coeurs et il aime ceux qui sont justes et droits.

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X.

Regardez comme vos amis les plus chers et comme vos protecteurs ceux qui vous reprennent et vous blâment. Si vous jugez et considérez bien, vous trouverez dans cette pratique l'occasion d'un gain pré-cieux , car ceux-là vous aident beaucoup à avancer dans le bien, qui s'efforcent de vous éloigner du mal.

XI.

C'est par le travail, la douleur, les gémissements et les larmes qu'on acquiert le royaume de Dieu. C'est au milieu des délices et des honneurs qu'on perd le ciel.

XII.

C'est un grand bienfait de Dieu, d'être pauvre en ce monde, d'y tenir le dernier rang, et la marque d'un orgueil profond, de chercher sans cesse à s'élever. Le démon nous porte toujours à soupirer après les honneurs et à fuir le mépris. Il sait bien que celui qui s'élève ainsi tombera après avoir exercé quelque temps son empire sur les hommes. Estimez donc les plus petites choses comme des grâces considérables , et vous serez dignes d'en recevoir de plus grandes.

XIII.

Ne méprisez personne ,ne nuisez à aucun , compatissez à l'indigent et à l'homme en proie à l'affliction , et gardez-vous de vous enorgueillir jamais.

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XIV.

Employez utilement à la gloire de Dieu tout votre temps. Rien n'est plus précieux que le temps : vous pouvez par lui mériter le royaume éternel. Soyez aussi avec tout le monde plein d'amabilité , de bénignité , d'affabilité et de gravité. Rapportez tout à la louange de Dieu et ne faites rien sans conseil et sans réflexion.

XV.

En toute action , examinez d'abord si elle plaît ou déplaît à Dieu , et n'agissez jamais par crainte ni par amour contre votre conscience. Dans les choses douteuses recourez à l'Ecriture et à l'obéissance à votre supérieur , et gardez-vous de trop vous confier en vous-même. Apprenez à vous taire avant que de parler, et aimez à écouter plutôt qu'à enseigner les autres , car il est plus sûr de chercher à se cacher qu'il se produire au-dehors.

XVI.

Si vous désirez conserver en tout temps la paix , ayez soin de demeurer étranger à ce qui ne vous re-garde pas , et de ne point vous en constituer le juge. —Celui qui s'applique aux choses communes et évite celles qui sont singulières sera aimé davantage et arrivera plus vite à une fin heureuse. — Celui qui fait à temps ce qu'il doit , sera ensuite rempli d'une joie plus grande.

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XVII.

Rentrez au-dedans de votre coeur et fermez la porte de votre bouche , si vous voulez ne point être entraîné par les séductions du démon au milieu des désirs terrestres. Les choses mauvaises sont nuisibles à entendre , celles qui flattent nos yeux sont une source de tentation , et les reproches occasionnent le trouble. Eloignez-vous donc de tout homme emporté, ignorant, dissolu , et demeurez avec Dieu dans le silence.

XVIII.

Soyez sobre en votre nourriture , modeste en vos vêtements , attentif en vos paroles , honnête en vos manières , plein de maturité en vos conseils , courageux dans l'adversité , humble au milieu des injures et dans la prospérité, reconnaissant pour les bienfaits, gai dans les mépris , patient dans la douleur et discret en toutes vos actions.

XIX.

Craignez d'offenser Dieu par vos moindres négligences et par chacun de vos défauts. Soyez sans présomption dans le succès , et ne vous laissez point aller au désespoir dans les choses fâcheuses. La crainte de Dieu nous éloigne du péché et nous porte à accomplir toute bonne oeuvre d'une manière parfaite. Confiez-vous à Dieu sans réserve, et ce qui vous est pénible deviendra tolérable. Que votre paix soit une grande patience : toute tribulation est bien légère emparée à la vie éternelle.

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XX.

Vendez à Dieu toutes vos jouissances , et sa grâce vous fera goûter en un instant des consolations meilleures. Personne n'est plus riche , ni plus libre que celui qui se donne à Dieu tout entier et achète au prix de son amour le Sauveur immolé sur la croix pour le salut du monde.

XXI.

Que Jésus-Christ soit votre vie , votre livre , votre méditation , le sujet de vos entretiens; qu'il soit votre unique désir, votre gain , votre espérance entière et votre récompense. Si vous cherchez autre chose que Dieu seul, vous dissiperez, vous serez dans la peine et vous n'arriverez pas au repos.

XXII.

L'occupation des religieux et des clercs doit être de chanter les hymnes et les psaumes sacrés. Les choeurs angéliques , appliqués à louer Dieu sans interruption dans les cieux , sont dans la joie à la vue d'un pareil exercice. Servir la chair, c'est la mort, c'est préparer une pâture aux vers, un asile aux démons, un aliment aux péchés, un foyer aux maladies ; c'est la perte du corps, la ruine des moeurs, la dissipation des biens, l'appel de maux et de douleurs sans nombre. Servir Dieu , au contraire, c'est la félicité de l'âme , la santé du corps , la prudence de l'esprit , la vie céleste. Celui-là chante au Seigneur des hymnes délectables,

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qui le loue en tout temps dans la tribulation. Le commencement et la fin de tout bon religieux , c'est d'aimer Dieu de coeur, de le louer de bouche , et d'édifier ses frères par ses bons exemples.

XXIII.

Zachée, mon frère, hâtez-vous de descendre des hauteurs d'une science mondaine; venez et apprenez à l'école de Dieu la voie de l'humilité, de la mansuétude et de la patience, afin que, instruit par Jésus-Christ, vous puissiez arriver à la gloire de l'éternelle béatitude. Ainsi soit-il.

O bon religieux, écrivez cet alphabet en votre coeur comme dans un livre de vie; parcourez-en chaque jour les sentences et accoutumez-vous à en observer les saints enseignements. Les paroles en sont peu nombreuses ; mais elles renferment de grands mystères , elles contiennent la vie entière des hommes parfaits. Elles sont un ornement au-dehors et une source de repos au-dedans. La vie d'un bon religieux commence par le mépris et l'abnégation de soi-même , et elle s'élève jusqu'à la contemplation de Dieu.

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ALPHABET II

ALPHABET II

AUTRE ALPHABET

POUR LES NOUVEAUX RELIGIEUX.

Aimez la pauvreté , et contentez-vous pour votre usage d'objets sans valeur. — Soyez en tout temps et sans interruption appliqué à bien faire. — Evitez la superfluité dans les paroles et exercez-vous au silence. Ayez sans cesse Dieu présent devant les yeux. Aimez les jeûnes, réprimez la gourmandise, et n'allez qu'avec dégoût au lieu où se prend le repas. — Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie , et pleurez avec ceux qui sont dans la peine. — Vivez en bon accord avec vos inférieurs , et honorez ceux qui sont élevés en dignité. — Soyez obéissant en tout et soumis à votre supérieur. — Exercez la charité envers tous les hommes sans. distinction.—Réprimez par la crainte du Seigneur les mouvements emportés de la concupiscence. — Purifiez l'oeil de votre coeur par une innocence virginale. — Ne possédez rien en propre , mais attachez-vous à suivre Jésus dépouillé de tout. — N'ayez qu'un fardeau léger à porter, et vous serez vainqueur du monde. — Méditez les souffrances de Jésus-Christ avec un coeur attristé et compatissant. — Cherchez la gloire de Dieu et rien autre chose sur la terre. — Résistez aux vices , priez

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avec ferveur, et apportez le respect le plus profond à recevoir le corps du Sauveur. — Calmez les mouvements de votre âme, en modérant votre colère. — Si vous désirez jouir de Jésus-Christ , vous éviterez soigneusement les entretiens inutiles, vous vous exercerez à demeurer solitaire , et ainsi vous arriverez à aimer avec fidélité le Sauveur par-dessus tout. — Que le feu de la charité vous fasse brûler de zèle pour la gloire de Dieu et ensuite pardonnez de bon coeur à ceux qui vous offensent. — Ce n'est pas le nom , mais la vie, ce ne sont pas les paroles, mais les actions qui rendent l'homme vertueux.

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CONFÉRENCES

CONFÉRENCES

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CONFÉRENCES.

TOC \o "1-3" \n \h \z \u

CONFÉRENCES.

PREMIÈRE CONFÉRENCE. Sur l'incarnation du Verbe.

DEUXIÈME CONFÉRENCE. De la crainte du Seigneur.

TROISIÈME CONFÉRENCE. De l'obéissance.

QUATRIÈME CONFÉRENCE. De la modestie.

CINQUIÈME CONFÉRENCE. Sur le silence.

SIXIÈME CONFÉRENCE. Sur la dévotion.

SEPTIÈME CONFÉRENCE. De la diligence.

HUITIÈME CONFÉRENCE. De la discipline.

PREMIÈRE CONFÉRENCE. Sur l'incarnation du Verbe.

O mon âme, considère les merveilles renouvelées par la Vérité. Nous pouvons les contempler toutes dans cette union qui a associé Dieu et l'homme en la personne du Verbe, union vraiment accomplie et faite par le Seigneur, union manifestée par lui à nos yeux.

I. Voici d'abord une éternité qui commence : Le Fils de Dieu existe éternellement et il s'est fait chair dans le temps. Il ne pouvait te racheter qu'en offrant le prix de ta rançon , et selon la loi il ne le devait pas s'il était d'une nature différente de la tienne. L'homme était bien ton frère , mais il n'avait point en son pouvoir le prix d'une telle oeuvre; Dieu le possédait, mais il n'était point notre frère. Ainsi l'homme seul était redevable ; Dieu seul avait le prix de la dette. Dieu s'est donc fait homme pour devenir notre frère. Notre Jésus est devenu pour nous un homme plus précieux que l'or, plus cher que l'or le plus pur : Il a, dit Isaïe , emporté avec lui un sac d’argent (1). En effet, Dieu a apparu homme dans la chair ; le Verbe s'est caché dans cette chair comme dans un sac, et il a racheté l'homme coupable.

II. En second lieu , l'immensité se renferme dans un espace étroit , car Dieu a rendu sur la terre son Verbe comme diminué de lui-même. Son Verbe , dis-je, est immense par sa divinité, et il semble comme abrégé lorsqu'il est placé dans une crèche. Contemple donc , ô mon âme , ces merveilles pleines de douceur et vraiment nécessaires à tes besoins. Le Fils de Dieu seul pouvait combler ta misère, mais ta petitesse te rendait impuissante à embrasser l'immensité, et ainsi cette misère l'emportait sur ta capacité. La charité divine, par une disposition admirable de ses desseins , a donc voulu nous donner son Fils dont nous avions besoin , et nous le donner enfant afin de le proportionner à notre infirmité. Ainsi un petit enfant nous est né , et tin fils nous a été donné

III. En troisième lieu , la beauté s'est environnée d'obscurité. En effet, de quoi me servira le don de cette immense charité si je ne puis contempler tout ce qu'elle renferme de délices? Notre Jésus a donc manifesté sous le voile de notre mortalité cette face auguste sur laquelle les anges désirent en tout temps tenir leurs regards attachés. Nous avons pu non-seulement voir de nos yeux celui qui est invisible, mais encore l'aimer en notre chair et rendu semblable à nous. De là cette parole de l'Apocalypse : Le soleil est devenu noir comme un cilice (2), le Soleil de justice , sans doute , Jésus-Christ notre Dieu , qui , selon l'Apôtre , est la splendeur de la gloire du Père, l'image parfaite de sa substance (3). Sa beauté l'emporte

1 Is., 9. — 2 Apoc., 6. — 3 Hebr., 1.

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sur celle du soleil ; elle est plus élevée que l'armée des étoiles et , comparée à la lumière , elle lui est supérieure. Et cependant à cause de nous il s'est revêtu de l'obscurité d'un cilice , il en a pris toutes les aspérités.

IV. La hauteur a embrassé l'abjection, la puissance s'est faite esclave quand celui dont les pieds étaient à peine accessibles aux anges les plus élevés, est descendu non pas jusqu'à moi , mais au-dessous de moi , quand il a été couché , comme je le vois aujourd'hui , aux pieds de vils animaux. Le Dieu béni n'a rien négligé pour que nous puissions le posséder : il se fait homme pour me donner d'arriver jusqu'à lui ; il se fait petit enfant pour que je le presse dans mes bras; il se rend visible pour être connu de moi, et il devient humble afin que je l'atteigne.

V. La force a revêtu l'infirmité , la sagesse la simplicité. Je suis coupable et j'ai honte de paraître devant la sagesse suprême; je suis un ennemi, et je tremble à la vue de sa puissance ; je redoute les fautes dont je suis coupable , et je rougis de paraître devant vous, ô mon Dieu. Mais voilà que l'admirable bénignité du Seigneur, dont la magnificence a toujours éclaté dans ses bienfaits, cache sa sagesse sous le voile de la simplicité afin que je n'aie pas à être dans la confusion en sa présence; voilà qu'elle environne sa force d'infirmité , pour que je ne craigne pas de m'approcher. Celui qui soutient tout par la puissance de sa parole, le verbe de Dieu se fait chair, et non-seulement il devient un homme soumis à la souffrance,

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mais encore il est semblable à moi par la faiblesse de son enfance ; il est mortel comme moi par la chair qu'il a voulu prendre.

VI. La justice se soumet au châtiment de la faute, car sans cela vous eussiez dit : A quoi bon m'approcher, si je ne puis posséder ce qui me manque? J'ai été conçu dans toute espèce de mal, déshérité de tout bien pour mon péché et la peine qu'il mérite; il faut donc que je sois tiré sans réserve du mal, que je sois rétabli en tout bien : c'est là mon besoin suprême. Ainsi la justice, par un dessein ineffable du ciel, s'est soumise à la peine du crime afin de nous justifier de tout mal; l'opulence a pris la détresse en partage pour nous rendre riches de tout bien. Celui qui avait ignoré entièrement le péché , Jésus, l'innocence immaculée , à qui toute faute fut toujours étrangère, dont la bouche fut pure de toute parole trompeuse , Dieu l'a traité à cause de nous comme s'il eût été le péché , ou autrement il lui a imposé la peine duc à nos péchés , il a placé en sa personne toutes nos iniquités , afin qu'en lui nous devinssions justes de la justice de Dieu. O besoin vraiment heureux de l'homme ! Par là même que le Dieu fait homme, Jésus , s'est chargé de satisfaire pour nos péchés , il est devenu nécessaire ou que Dieu eût de la haine pour lui-même, ce qui est impossible, ou qu'il se réconciliât l'homme coupable , et cela est agréable à ses yeux , c'est la fin qu'il s'est proposée.

VII. La richesse a pris la misère en partage afin de nous enrichir dans le céleste royaume. En effet, vous

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connaissez la bonté de Jésus-Christ Notre-Seigneur étant riche il s'est rendu pauvre afin que nous devinssions riches nous-mêmes par sa pauvreté. Oh! combien abondantes devraient être nos richesses , nous à qui Dieu a tant donné qu'il en est demeuré nu et plongé dans la pauvreté ! Voyez comme elle est heureuse cette détresse à laquelle s'est soumis pour nous , dans l'ivresse de son amour, le Christ béni il est nécessaire que l'homme soit rétabli dans le royaume, ou que Jésus, le Roi suprême, en soit banni, puisqu'il s'est chargé de notre misère, et que le riche et le pauvre ne font plus qu'un. Ainsi , ô mon âme , ton Jésus, le Dieu éternel se réduit à un état nouveau pour que tu puisses l'approcher; le Dieu immense se fait petit pour que tu l'embrasses; le Dieu très-sage se revêt de la simplicité pour t'empêcher de rougir en sa présence; le Dieu très-fort descend jusqu'à la faiblesse pour éloigner de toi la crainte le Dieu très juste accepte la dette du péché pour te justifier de tout mal; le Dieu très-riche prend en partage la misère pour t'enrichir de tout bien.

DEUXIÈME CONFÉRENCE. De la crainte du Seigneur.

L'eau d'une sagesse salutaire , la fontaine de vie, le commencement de la sagesse , c'est la crainte du Seigneur, dit saint Bernard. Elle rafraîchit l'âme

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admirablement au milieu des désirs pervers qui l'oppressent , et elle est puissante à éteindre les traits enflammés de notre ennemi. En toutes choses et en toutes circonstances la crainte de Dieu doit être préférée à la tendresse pour ses proches. Celui qui a sans cesse cette crainte devant les yeux , s'avance par des voies vraiment belles et ses sentiers sont des sentiers de paix. Le bon vouloir du Seigneur persévère en faveur de ceux qui le craignent; il a pour eux des pensées pacifiques, il oublie les fautes dont ils peuvent se rendre coupables, il récompense toutes leurs bonnes oeuvres ; et ainsi nous voyons coopérer d'une manière admirable à leur avantage et le bien et le mal. J'ai appris dans la vérité que rien n'est efficace à mériter, à conserver ou à recouvrer la grâce , comme de marcher en tout temps en la présence de Dieu sans se laisser aller aux sentiments de l'orgueil et d'être dans la crainte. — Vous êtes bienheureux si votre coeur est rempli d'une triple crainte; si vous craignez pour la grâce reçue , si vous craignez plus encore pour la grâce perdue , et si vous avez une crainte sans limites pour la grâce recouvrée. Craignez donc lorsque la grâce vous sourit , craignez , lorsqu'elle s'éloigne , craignez lorsqu'elle revient. Lorsqu'elle est présente, craignez d'en faire un usage indigne; lorsqu'elle se retire , craignez encore plus , car vous tombez vous-même en défaillance quand la grâce vous fait défaut; craignez lorsqu'elle vous est enlevée , comme un homme à la veille de sa ruine; craignez : votre garde vous a abandonné. Ainsi craignez le Seigneur

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en tout temps et de tout votre coeur, Si votre crainte est entière , si elle est parfaite , il vous fera goûter bientôt les douceurs de sa charité.

TROISIÈME CONFÉRENCE. De l'obéissance.

L'obéissance d'un religieux , pour être agréable à Dieu , doit être prompte et sans délai , pieuse et sans dédain , volontaire et sans murmure, simple et sans discussion , persévérante et sans interruption , droite et sans déviation , joyeuse et sans trouble , courageuse et sans crainte , universelle et sans exception. Dieu nous écoute en nos prières de la même manière que nous écoutons nos supérieurs. Si donc vous voulez être plus parfait en obéissant, lorsque la voix du supérieur vient frapper votre oreille , croyez entendre la voix de Dieu et non celle de l'homme. Celui-là n'est point obéissant mais un homme négligent , qui attend pour agir un second commandement. « C'est peu, dit saint Bernard, d'être soumis à Dieu si vous ne l'êtes à toute créature à cause de Dieu , à votre abbé comme étant au-dessus de vous , à vos prieurs comme ayant reçu de lui le droit de commander. Je dis plus : vous devez vous soumettre à vos égaux, vous devez vous soumettre à vos inférieurs; et si vous voulez être parfait en toute justice , allez à celui qui est moindre que vous, obéissez à celui

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qui est au-dessous de vous , abaissez-vous devant celui qui est moins âgé que vous (1). » Celui , dit saint Jean Climaque, dont la conscience est exempte de toute tache dans l'obéissance due au supérieur, attend chaque jour la mort sans se troubler, comme il attendrait le sommeil, car il sait à n'en point douter qu'au sortir de cette vie l'homme seul établi en dignité aura un compte à rendre et non lui. — Quand celui qui commande est absent , si nous nous souvenons de lui et si , nous le représentant comme présent au milieu de nous , nous nous abstenons soigneusement de tout ce que nous soupçonnons lui déplaire dans nos discours , nos conversations , notre nourriture ou autre chose , c'est alors que l'on reconnaîtra en nous l'accomplissement parfait de l'obéissance.

QUATRIÈME CONFÉRENCE. De la modestie.

Je ne sais si rien au monde peut orner plus un homme en toute sa personne que la modestie. Combien elle est belle, combien elle est une perle brillante dans la vie et sur le visage du jeune homme ! Comme elle est une messagère vraie et sans nuage d'une espérance heureuse , et l'indice d'un caractère excellent! Elle est une verge de discipline levée pour arrêter les sentiments qui portent le déshonneur, pour empêcher

1 Sup. Cant., 41.

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les mouvements et les actes les plus légers d'un âge si glissant , pour comprimer ceux qui tenteraient de se produire avec insolence. Qui mettra en fuite comme elle les paroles honteuses et tout ce qui est messéant? Elle est la soeur de la continence , le signe manifeste de la simplicité de la colombe, la compagne de l'innocence , la lampe toujours brillante de l'âme pure. A sa lumière rien de honteux , rien de déshonorant ne saurait prétendre se fixer en cette âme sans être démasqué aussitôt. C'est elle qui attaque le mal , elle qui combat pour la pureté nécessaire à notre âme , elle qui est la gloire spéciale de notre conscience , la gardienne de notre renommée , la splendeur de notre vie , le siége de notre force ; c'est en elle que se trouvent les prémices des vertus, la louange de ce qui est naturel en nous , l'éclat de toute honnêteté... Qu'y a-t-il de cher à un coeur modeste comme le secret de la solitude? Qu'y a-t-il de propre à la modestie comme de fuir les louanges dont elle est digne et d'éviter toute jactance? Qu'y a-t-il d'inconvenant, surtout pour un jeune homme, comme de faire parade de sa sainteté?

CINQUIÈME CONFÉRENCE. Sur le silence.

L'homme ami du silence s'approche de Dieu , et celui qui s'entretient avec lui dans le secret en est illuminé. Celui qui pense avec sollicitude à la mort ,

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sait borner ses discours ; et celui dont l'une est pleine d'une tristesse salutaire, s'éloigne des longs entretiens comme d'un incendie. Le silence, dit saint Bernard, est bon contre la jactance , il est bon contre le blasphème , il est bon contre le murmure et la détraction. Qu'elle soit donc condamnée au silence la langue médisante , la langue blasphématrice , la langue empressée à s'exalter, car il est bon d'attendre le salut du Seigneur au milieu de ce triple silence. Cependant ne vous taisez pas entièrement sur ces différentes choses , ne vous taisez pas de façon à garder le silence avec Dieu. Mais parlez contre votre jactance en la confessant, afin d'obtenir pardon du passé. Parlez contre le murmure par les actions de grâces , afin de trouver une grâce plus abondante dans le temps présent. Parlez contre la défiance dans l'oraison , afin d'arriver à la gloire dans l'éternité. Confessez, dis-je, vos fautes passées , rendez grâces des biens actuels , priez désormais avec plus d'empressement pour les biens à venir, afin que de son côté Dieu ne demeure pas dans le silence touchant votre pardon , l'envoi de sa grâce et la promesse des récompenses. Un silence non interrompu et un éloignement perpétuel de toute agitation du siècle nous forcent à méditer les choses célestes. Les combats de la continence et la rigueur de la discipline trouvent un secours dans le doux chant des psaumes et des hymnes. La honte des fautes anciennes tempère l'austérité de notre vie nouvelle. La crainte du jugement futur rend facile le pieux exercice de la charité fraternelle , et la variété des

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saintes observances dissipe l'ennui et le dégoût... Le travail , la retraite et la pauvreté volontaire sont les insignes d'un religieux; ce sont eux qui ont coutume d'ennoblir la vie monastique.

SIXIÈME CONFÉRENCE. Sur la dévotion.

Que votre âme refuse de se consoler dans les choses de la terre , si vous voulez vous réjouir dans l'amour de Dieu. C'est là une consolation vraiment délicate , et elle ne saurait être accordée à ceux qui en ad-mettent une autre. Celui dont l'âme soupire après des consolations étrangères et ne renonce pas entièrement à chercher le bonheur dans les choses caduques et passagères, celui-là éloigne de lui assurément la grâce de la consolation céleste. Il se trompe véritablement celui qui croit pouvoir unir cette divine douceur à une chair mortelle , ce baume souverain aux plaisirs empoisonnés du monde , les dons de l'Esprit-Saint aux concupiscences de la terre. La vérité n'aime point à se cacher dans les ténèbres; la discipline se montre au grand jour, elle se réjouit dans les saintes pratiques. O sainte âme , soyez seule afin de vous conserver à celui-là seul que vous avez choisi entre tous. Fuyez les honneurs du dehors , fuyez les gens de votre maison , séparez-vous de vos amis et de vos intimes; qu'il n'y ait rien de commun entre vous et la foule , entre vous

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et la multitude des étrangers. Oubliez votre peuple lui-même et la maison de votre père , et le Roi du ciel soupirera après votre beauté. Eloignez-vous donc , mais d'esprit et non de corps , mais par votre intention , votre dévotion , vos pensées. Nous êtes seul si votre esprit n'est point occupé des choses ordinaires de la vie , si vous n'êtes point épris de l'amour des choses présentes , si vous méprisez ce que beaucoup embrassent avec ardeur, si vous avez du dégoût pour ce qui est l'objet des désirs de tous , si vous évitez les contestations , si vous êtes insensible à toute perte , si vous ne gardez le souvenir d'aucune injure. La nourriture de l'âme, c'est la grâce de Dieu; elle est pleine de douceur assurément , cette nourriture; elle renferme toute suavité , elle offre au goût toutes délices. Non-seulement elle réjouit, mais elle rassasie , elle est un remède.

Quatre signes nous font connaître la présence de la grâce. Le premier, c'est quand le coeur goûte en Dieu la paix et le calme , car il ne saurait se reposer en aucun objet terrestre; le Seigneur seul peut le remplir ; le reste peut l'impressionner, mais non le satisfaire. Le second signe , c'est quand l'esprit et le coeur se sentent inclinés à la dévotion. Le troisième , c'est quand le visage de l'homme se montre pénétré d'une joie plus vive et d'une bénignité plus grande. Le quatrième , qui est presque le même , c'est quand l'homme est plus réglé et plus grave dans tout son extérieur.

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SEPTIÈME CONFÉRENCE. De la diligence.

Il est une chose qui éloigne bien des hommes d'un amendement parfait et courageux : l'horreur de la difficulté ou autrement la peine que l'on trouve à combattre. Ceux-là , en effet, avancent avec bien plus de rapidité qui s'efforcent de vaincre plus généreusement les obstacles les plus difficiles et les plus repoussants. Car l'homme fait d'autant plus de progrès et il mérite une grâce d'autant plus grande qu'il se surmonte lui-même davantage et qu'il est plus mortifié en son esprit.

Deux choses aident d'une manière spéciale à un grand amendement : la première , c'est de s'éloigner avec force des objets vers lesquels nous incline notre nature corrompue ; la seconde , de s'appliquer avec ferveur au bien dont nous éprouvons plus vivement le besoin.

Combien il est nuisible de négliger la fin de sa vocation et de se porter à des choses qui nous sont étrangères ! Un religieux , appliqué à méditer avec attention et piété la très-sainte Vie et la Passion du Seigneur, trouve là abondamment tout ce qui lui est utile et nécessaire ; il n'a plus besoin de rien chercher hors de Jésus. Un religieux fervent embrasse et accomplit avec joie tout ce qui lui est ordonné. Mais le religieux tiède et négligent souffre tribulation sur tribulation ;

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de toutes parts il est dans la peine , car il est privé de la consolation-intérieure et il lui est défendu d'en chercher au dehors. Le religieux qui vit en dehors de sa règle est exposé à une ruine terrible; celui qui cherche ce qu'il y a de plus large et de plus relâché , sera toujours dans l'angoisse. — Toute cette conférence est tirée du pieux livre intitulé Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

HUITIÈME CONFÉRENCE. De la discipline.

Avant tout il nous faut dompter sous le joug de la discipline l'effervescence désordonnée de nos moeurs, jusqu'à ce que notre volonté altière soit humiliée et guérie sous les lois austères et persévérantes des anciens, jusqu'à ce qu'elle retrouve dans l'obéissance le bien de la nature perdu par notre orgueil. Ce bien, en effet, revient quand la conduite tout entière est bien disciplinée; et avec lui l'homme apparaît plein de douceur et de bénignité , ennemi de toute querelle, ne cherchant à tromper personne, ni à se venger, ni à nuire à qui que ce soit, ne s'élevant au-dessus d'aucun, ne se préférant à nul de ses frères. Oh ! comme la discipline concourt à bien régler notre corps tout entier et les habitudes de notre âme! Elle abaisse notre tète, elle incline notre front, elle compose notre visage, elle lie nos yeux, elle comprime les rires immodérés, elle refrène la gourmandise, elle

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apaise les emportements, elle ordonne toute notre démarche. Aussi quelqu'un a-t-il dit des religieux bien ou mal réglés : « Celui qui est querelleur, n'est pas un religieux; celui qui conserve la malice en son coeur, n'est pas un religieux ; celui qui est colère, n'est pas un religieux; celui qui est superbe et répandu en paroles, n'est pas un religieux. Le vrai religieux est toujours doux, humble et charitable; en tous lieux et toujours il a devant les yeux la crainte du Seigneur afin de ne pas pécher. » Jean, abbé du mont Sinaï, dit aussi : « Le religieux est celui dont les actions, les pensées, les paroles n'ont pour objet que les choses de Dieu, celui qui est uni à Jésus-Christ en tout temps, en tout lieu, en toute affaire. Le religieux est celui qui fait sans cesse violence à la nature et veille sans interruption à la garde de ses sens. Le religieux est celui dont le corps est saint, la langue pure, l'âme illuminée. Qui, pensez-vous, sera un religieux fidèle et prudent? Celui qui, sous le joug de l'obéissance et de la soumission, dans le travail et la douleur, conserve en son âme une chaleur inextinguible et ne cesse jusqu'à sa mort d'ajouter le feu au feu, la ferveur à la ferveur, l'amour à l'amour, le désir au désir, la sollicitude à la sollicitude. » — Il est un vrai religieux, dit saint Bernard, celui qui conserve la dévotion au choeur, la patience au chapitre, la discipline dans le travail, la méditation dans la lecture, la ferveur dans l'oraison, la chasteté dans la tentation , le courage dans l'adversité, et l'humilité dans la prospérité. »

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MIROIR

MIROIR

LE MIROIR DE LA DISCIPLINE.

TOC \o "1-3" \n \p " " \h \z \u

LE MIROIR DE LA DISCIPLINE.

PROLOGUE.

PREMIÈRE PARTIE. DES CHOSES PRÉPARATOIRES A LA DISCIPLINE.

CHAPITRE PREMIER. Du dépouillement du vieil homme.

CHAPITRE II. De la constance et de la vigilance de l'âme contre les tentations du démon.

CHAPITRE III. Comment l'humilité est nécessaire pour embrasser la discipline.

CHAPITRE IV. De l'enchaînement de la volonté propre.

CHAPITRE V. De la présomption tant intérieure qu'extérieure.

CHAPITRE VI. Du manque de respect.

CHAPITRE VII. De la discipline en général.

CHAPITRE VIII. De la discipline en particulier.

CHAPITRE IX. De la discipline touchant la confession privée.

CHAPITRE X. De la discipline touchant la confession publique.

CHAPITRE XI. De la discipline quant à l'accomplissement du bien.

CHAPITRE XII. De la discipline en tant qu'elle forme notre

CHAPITRE XIII. De la lecture.

CHAPITRE XIV. De l'office divin en général.

CHAPITRE XV. De la discipline à observer au choeur.

CHAPITRE XVI. De la discipline hors du choeur.

CHAPITRE XVII. Des soins à apporter au service de l'autel.

CHAPITRE XVIII. De la discipline dans les choses corporelles.

CHAPITRE XIX. De la discipline dans le maintien du corps.

CHAPITRE XX. De la discipline dans les paroles.

CHAPITRE XXI. De la discipline dans le manger.

CHAPITRE XXII. De la discipline dans les travaux manuels.

CHAPITRE XXIII. De la discipline dans le marcher.

CHAPITRE XXIV. De la discipline dans les divers offices des

CHAPITRE XXV. De la discipline dans le vêtement.

CHAPITRE XXVI. De la discipline à observer parmi les frères dans les endroits communs.

CHAPITRE XXVII. Comment on doit vivre au milieu des personnes du siècle.

CHAPITRE XXVIII. Comment doivent vivre legs religieux en voyage.

CHAPITRE XXIX. Comment il faut se comporter dans les églises des séculiers.

CHAPITRE XXX. De la discipline à observer dans les hospices.

CHAPITRE XXXI. De la discipline dans les conversations avec les séculiers.

CHAPITRE XXXII. De la discipline dans les repas avec les personnes du monde.

SECONDE PARTIE.

CHAPITRE PREMIER. De la conduite à tenir envers Dieu.

CHAPITRE II. De la conduite à tenir envers soi-même.

CHAPITRE III. De la conduite à tenir envers le prochain.

CHAPITRE IV. De la garde des choses.

CHAPITRE V. Des progrès et du relâchement des novices ou autrement de la différence existant entre ceux qui embrassent la vie religieuse.

CHAPITRE VI. De ceux qui sont nouvellement admis en l'ordre.

PROLOGUE.

Ceux qui tendent à une vie irréprochable doivent nécessairement s'exercer à la discipline s'ils désirent porter promptement l'étendard de la vertu; car , dit Hugues de Saint-Victor, la pratique de la discipline conduit notre âme à la vertu, et la vertu à la béatitude (1). Ainsi l'exercice de la discipline doit être le commencement de notre vie, la vertu en est la perfection, et la félicité éternelle la récompense. Celui qui, à son début dans la vie religieuse la néglige, s'y appliquera difficilement dans la suite, et il arrivera avec peine à se défaire des habitudes contractées d'abord. Le jeune homme, dit l'Ecriture, marchera selon sa voie, et lorsqu'il sera avancé en âge il ne s'en retirera pas (2). Il faut donc choisir une règle vraiment excellente et que l'usage nous rendra agréable ensuite.

Or, le premier degré de la perfection, c'est la connaissance de ses défauts, une confiance entière dans les lumières d'un homme doué de prudence et enfin un genre de vie convenable selon les diverses affaires où l'on se trouve et leurs circonstances. On ne doit point considérer comme léger le mépris des

1 Inst. monast. — 2 Prov., 22.

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moindres choses; car une semblable négligence n’imprime pas une tache médiocre aux actions les plus relevées, et elle est d'autant plus honteuse qu'on peut, après l'avoir reconnue en soi, l'éviter plus aisément. Aussi les hommes conduits par l'Esprit de Dieu s'appliquent-ils à s'instruire de tous les règlements destinés à diriger leurs pas; tandis que les superbes et les insensés les méprisent et les traitent d'observances superstitieuses , de vaines cérémonies , ou bien les attaquent par des calomnies spécieusement colorées : l'insensé ne reçoit point les paroles conformes à la prudence; il vous écoutera si vous parlez selon les sentiments de son coeur (1).

J'ai donc composé ce petit traité, d'après l'ordre de mes supérieurs, pour être offert comme un miroir aux nouveaux disciples de Jésus-Christ. J'y ai employé , selon la capacité de mon esprit et le but que je me proposais, un style simple et sans apprêt; et, pour être moins long , je me suis borné de temps à autre à réunir certains passages abrégés, sans ornement et souvent sans trop de liaison entre eux , mais propres à former une bonne vie, afin qu'en ce petit nombre d'enseignements ceux à qui je m'adresse trouvent l'occasion d'agir avec plus de prudence en plusieurs points : Offrez au sage l'occasion, dit Salomon, et il deviendra plus sage encore (2). Cependant il faut remarquer ici que certaines choses doivent s'entendre d'une manière commune, et qu'on doit s'attacher plus ou moins à les observer, selon le lieu et le temps, quoiqu’on

1 Prov., 18 . — 2 Prov., 9

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qu'on ne puisse pas toujours expliquer les modifications dont chacune est susceptible. L'homme prudent s'accommode au temps selon que le demande la différence des choses; il ne change pas avec elles, mais il se proportionne à leur exigence : ainsi la main est toujours la même, soit qu'elle s'étende ou se resserre. Qu'on ne se plaigne pas si quelquefois les sujets sont au-dessus de la portée des commençants : souvent les jeunes gens reçoivent des instructions plus relevées afin que, s'appliquant à marcher comme les anciens, ils deviennent, dans une juste limite, et plus aptes à agir et plus vigilants à se tenir sur leurs gardes.

Si quelque esprit difficile examine cet ouvrage, peut-être m'accusera-t-il de prolixité; mais qu'il veuille bien considérer quel langage convient à des hommes sans expérience. Ce n'est point chose facile de se servir de propositions générales avec des novices, et c'est pour eux que j'écris ; on ne les instruit pas au moyen de sentences brèves et incomplètes, on n'avance à rien avec des axiomes pris au hasard. Cependant , on pourra voir par le titre seul de mon livre que je me suis restreint en beaucoup d'endroits qui auraient exigé un traité à part pour être bien expliqués.

J'ai donc divisé cet ouvrage en deux parties : l'une principale et l'autre secondaire. La première se divise elle-même en deux autres; car elle traite d'abord des choses préparatoires à la discipline, et accidentellement de quelques-uns de ses effets ; ensuite elle parle plus en détail de la discipline elle-même. Les choses

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préparatoires sont exposées comme principes, moyens et conséquences; ce sont : le dépouillement du vieil homme , l'affermissement de l'âme contre les tentations, et une humilité entièrement soumise. Le premier sujet commence la préparation , le second la continue , le troisième la consomme. Il faudra conserver partout la distinction des paragraphes petits et grands, si l'on veut embrasser plus clairement la suite et l'ordre de ce traité.

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PREMIÈRE PARTIE. DES CHOSES PRÉPARATOIRES A LA DISCIPLINE.

CHAPITRE PREMIER. Du dépouillement du vieil homme.

Nous devons, selon l'Apôtre, dépouiller le vieil homme et nous revêtir du nouveau (1). Or , ceux-là accomplissent en toute vérité ce commandement qui , rejetant toutes les choses passagères , non-seulement fuient le péché, mais encore les occasions du péché, et qui , après avoir purifié pleinement le vieux levain de leur coeur par une confession sincère, arrêtent de combattre uniquement dans la perfection d'une vie nouvelle sous les étendards du Seigneur. Que les novices s'efforcent donc de déposer le fardeau accablant des biens temporels, s'ils désirent parcourir, à l'odeur des parfums de Jésus-Christ, la voie abrégée et sûre de la vie religieuse. Ainsi, libres de toute possession terrestre et de toute sollicitude , ils suivront le Sauveur sans obstacle et ils n'auront pas avec eux une occasion de tentation ou de ruine. S'ils ne se sont pas soustraits à de tels embarras avant leur entrée en religion, qu'ils

1 Ephes., 4.

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le fassent le plus promptement possible après y avoir été reçus, soit par d'autres personnes, soit par lettres, selon l'avis du supérieur , et cela sans attendre des occasions favorables , sans se laisser arrêter par des avantages illusoires , que le démon suggère souvent sous prétexte de piété. Que leur avantage suprême soit de mépriser les avantages du siècle à cause de Jésus-Christ , selon cette parole de saint Jérôme (1) : « Quiconque renonce au monde ne saurait vendre avec profit les biens qu'il méprise et dont il veut se défaire. Si vous avez votre patrimoine en votre pouvoir, vendez-le; si vous ne l'avez pas, laissez-le là. Celui-là a tout donné à Dieu , qui s'est donné lui-même. » Une fois entré en religion, il faut d'abord faire sa confession et accuser généralement toutes les fautes commises dans le siècle depuis notre enfance, après les avoir rappelées , autant que possible, à notre mémoire , avec une sollicitude diligente ; car la confession du mal est le commencement du bien. Ainsi l'état religieux commence par rejeter les possessions terrestres et les péchés.

CHAPITRE II. De la constance et de la vigilance de l'âme contre les tentations du démon.

Mais comme Pharaon poursuit Israël en sa fuite, comme le mépris devient une occasion de scandale

1 Epist., 10.

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et qu'il est, tantôt ouvertement et tantôt dans l'ombre, la cause des tentations les plus dangereuses sous une apparence de bien, les nouveaux venus doivent mettre en pratique cette parole de l'Écriture : « Mon fils, lorsque vous entrerez au service de Dieu, demeurez ferme dans la justice et la crainte du Seigneur, et préparez votre âme à la tentation (1). Or, la tentation trouve son aliment principal dans l'hésitation de notre esprit touchant sa bonne résolution avant d'embrasser la vie religieuse ou après l'avoir embrassée , dans une répulsion lente et faible des attaques de notre ennemi et dans un abattement trop profond au milieu des peines de notre âme. Que nos novices commencent donc par établir et affermir entièrement leur coeur dans leur sainte résolution , afin de ne pas être agités comme des roseaux au souffle de tous les vents. « Il est bon, dit l'Apôtre , d'affermir son coeur par la grâce. » Et saint Prosper ajoute (2): « Tant que l'homme ne s'est point établi par une pensée irrévocable dans

l'état qu'il a choisi , il flotte incertain en ses projets et il est divisé par la variété des volontés qui sont en lui. Mais la vertu nous porte et nous excite à rejeter tout doute en nos résolutions , à embrasser

un dessein généreux en notre âme et à espérer que nous l'accomplirons malgré les difficultés , non en nous appuyant sur nos forces, mais sur la miséricorde divine. » Que le novice pense combien ont pu et peuvent encore ce qu'il désespère de pouvoir faire. Qu'il croie fermement que lui aussi aura

1 Eccli., 21. — 2 De vit. cont., l. 3, c. 16.

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cette puissance comme eux en recourant aux mêmes moyens. Qu'il se souvienne de cette parole de l'Apôtre: Le Dieu qui vous a appelé est fidèle , et il fera lui-même en vous (1) , etc. Et de cet autre d'Isaïe (2) : Ceux qui espèrent dans le Seigneur, trouveront des forces toujours nouvelles : ils courront sans se fatiguer, ils marcheront sans s'affaiblir.

Il faut ensuite s'opposer courageusement et sans te moindre retard aux commencements des tentations et des pensées mauvaises. Si leurs attaques répandent le trouble en l'âme , il faut chercher du secours non-seulement en son confesseur ordinaire , mais encore dans les plus anciens frères , afin que l'assistance de plusieurs soutienne la faiblesse d'un seul : le frère qui est soutenu par son frère est comme une ville bien fortifiée (3). Mais celui qui ne se met point en peine de découvrir sa blessure et d'en demander le soulagement , périt justement par sa négligence.

Enfin , lorsque le démon tâche d'abattre par la tristesse l'esprit du serviteur de Dieu , il faut le re-pousser de suite en servant dans la joie de son coeur le Seigneur Jésus qui aime celui qui donne avec allégresse, s'efforcer avec le plus grand soin de n'être point ingrat pour le bienfait de la vocation, et ne point se montrer tiède à témoigner sa reconnaissance lorsque le soleil de la grâce répand ses rayons et que le nuage qui portait le trouble se dissipe; car c'est dans l'eau boueuse que le serpent tortueux, toujours appliqué à la pêche des âmes , a coutume de se cacher. Le plus

1 Thes., 5. — 2 Is., 40. — 3 Prov., 18.

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grand signe de la grâce en nous, c'est la joie de l'esprit. Mais celui qui ne reconnaît pas le bienfait de sa vocation se rend indigne d'en recueillir les fruits. L'homme ingrat pour les biens reçus est incapable d'en recevoir de nouveaux.

Quelquefois aussi le changement de lieu est utile au bien spirituel des nouveaux convertis : souvent un tel changement efface dans l'âme les anciennes affections. Il est avantageux à l'homme attaqué par les tentations, à l'homme désireux de s'enrichir plus promptement et d'une manière plus efficace, d'être éloigné au moins pour un temps de sa famille et de sa patrie. Mais comme on ne saurait en aucune façon suffire par soi-même à déjouer tous les efforts du démon , les nouveaux venus doivent s'adresser à Jésus-Christ, pour qui ils ont méprisé toutes choses. Il est le refuge de ceux qui sont tentés, la force des faibles; il rend profitable la tentation aux hommes fidèles à recourir à lui. Qu'ils recourent donc à lui par des supplications fréquentes et pieuses , s'ils veulent persévérer; qu'ils conjurent celui qui a daigné les arracher de la fournaise de Babylone , de vouloir bien conduire à sa perfection le bien commencé par lui en leurs coeurs. Une oraison fervente et souvent renouvelée dissipe tout mal. Les mouches n'assiégent pas la chaudière qui est bouillante.

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CHAPITRE III. Comment l'humilité est nécessaire pour embrasser la discipline.

(1) De même que la cire , dit Hugues , ne peut recevoir aucune forme si auparavant elle n'est amollie, ainsi l'homme ne saurait recevoir l'empreinte des vertus , tant que par l'humilité il n'a point éloigné de lui l'inflexibilité de tout orgueil et de toute contradiction. Ceux qui désirent redresser leur vie aux règles de la discipline , doivent donc s'efforcer de fixer en leur coeur la racine de l'humilité et se tenir soigneusement en garde contre la superbe de leur volonté propre , contre tous les vices de présomption et d'irrévérence , qui découlent naturellement de l'orgueil ; ils doivent les poursuivre non-seulement lorsqu'ils se montrent eux-mêmes, mais encore jusque dans leurs moindres apparences , afin que l'humilité , semblable à une servante , prépare une demeure à la discipline.

1 Inst. mon., c. 7.

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CHAPITRE IV. De l'enchaînement de la volonté propre.

Qu'ils s'appliquent donc avec le plus grand soin à réduire en esclavage leur volonté propre. De quoi sert, en effet, aux hommes placés sous la conduite d'un supérieur, d'avoir abandonné leurs possessions, s'ils ne renoncent pas à leur volonté propre, puisque ce dernier sacrifice l'emporte incomparablement sur le premier? Toute la perfection de la vie religieuse consiste dans l'abdication de cette volonté. C'est pourquoi celui qui veut avant tout devenir parfait et bien discipliné, doit exercer sa vigilance à en dompter tous les mouvements et la soumettre au moindre désir de ses supérieurs. Il y a deux signes infaillibles d'une volonté soumise : L'accomplissement empressé des choses commandées et l'attention continuelle en toutes ses actions à ne rien faire qu'en vertu de l'obéissance. Tout le monde comprend la nécessité de l'obéissance dans les choses commandées, mais aussi chacun comprend la grandeur du mérite. En effet, tout ce que le supérieur, qui tient la place de Dieu, ordonne, doit être reçu comme venant de Dieu même, lorsqu'il n'est pas évident que cela déplaît au Seigneur. Ensuite l'obéissance est plus méritoire que tous les sacrifices, et l'on ne saurait offrir à Dieu rien de plus agréable que ce saint holocauste. Nul n'est agile à parcourir

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la voie de la perfection comme le vrai obéissant. Que les enfants de l'obéissance s'offrent dans toute action à la pratique de cette vertu, et qu'après avoir entendu la voix de leur supérieur, ils ignorent tout retard comme si Dieu lui-même leur commandait. Qu'ils se lèvent avec un empressement plein de ferveur en laissant tout le reste pour accomplir les ordres reçus. Que leurs pieds toujours au service de l'obéissance s'élancent aussitôt que le supérieur a parlé Pour exécuter au même instant l'oeuvre imposée. L'obéissance parfaite laisse de côté toute trace d'imperfection, et même le véritable obéissant n'attend pas le commandement de son supérieur dès qu'il est assuré de sa volonté. J'appelle excellent le degré de l'obéissance où l'ordre donné est reçu avec le même sentiment qui l'a dicté, où l'intention de celui qui agit est entièrement en rapport avec la volonté qui commande. Qu'ils ne jugent donc jamais des raisons des supérieurs, ceux dont l'office est d'obéir et d'accomplir ce qui leur est ordonné.

Ensuite, s'ils veulent faire des progrès réels dans l'obéissance qu'ils forment en eux-mêmes la résolution inébranlable d'obéir toujours avec empressement en toutes choses. Si ce qui leur est imposé est trop pénible ou même impossible, qu'ils en reçoivent l'ordre avec une mansuétude parfaite. Si véritablement cela est au-dessus de leurs forces , qu'ils fassent connaître au Supérieur avec convenance et douceur les causes de cette impossibilité, mais qu'ils s'abstiennent de tout ce qui sent l'orgueil ou la contradiction ou le plus léger

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murmure de résistance. Si le supérieur persévère en sa manière de voir, qu'ils sachent alors que l'oeuvre commandée leur est avantageuse, et qu'ils obéissent en se confiant avec amour à l'aide de Dieu; Jésus-Christ est devenu obéissant pour nous jusqu'à la mort et à la mort de la croix. Il a crié à son Père pour demander l'éloignement de ce calice; mais il a ajouté aussitôt : Cependant que votre volonté soit faite et non pas la mienne (1).

Ce n'est pas assez pour les novices d'obéir à ceux qui sont constitués en dignité ; il faut qu'ils se montrent à l'envi une obéissance mutuelle, car les disciples de Jésus-Christ doivent se donner à quiconque les réclame; ils doivent, à l'exemple de l'Apôtre, se constituer de plein gré les serviteurs de tous leurs frères et être soumis les uns aux autres dans la crainte du Seigneur.

Nous avons dit que le second signe d'une volonté bien soumise est l'attention continuelle en toutes ses actions à ne rien faire qu'en vertu de l'obéissance. Comme plusieurs, moins éclairés, pourraient ne point nous comprendre, il faut traiter ce sujet avec quelques détails.

Je dis donc que chacune de nos actions doit s'appuyer sur la sainte obéissance, sans laquelle le bien lui-même n'est pas un bien , car la volonté propre affaiblit la vertu du bien. « C'est un grand mal que la volonté propre, dit saint Bernard (2); par elle vos bonnes actions elles-mêmes perdent leur mérite.

1 Luc., 22. — 2 In Cant., 71.

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« En effet si, au jour de mon jeûne, ma volonté est ma règle, ce n'est point un jeûne semblable que le Seigneur a pour agréable; il ne saurait lui plaire , ce jeûne où rien ne sent l'obéissance, mais le vice de ma volonté propre. Et je ne parle pas seulement du jeûne, mais du silence, des veilles, de l'oraison, de la lecture, du travail des mains, et en un mot de tous les exercices d'un religieux qui fait sa volonté et n'agit point par obéissance. Toutes ces pratiques peuvent être bonnes en elles-mêmes;

mais je ne saurais les compter au nombre des vertus. » Ainsi, que les disciples nouvellement engagés au service de Jésus-Christ se renoncent donc entièrement eux-mêmes, et qu'en toute action, en toute parole, en l'usage de toute chose, ils s'attachent à suivre l'ordre établi par les supérieurs et non leur volonté propre.

Cependant il faut considérer quelles choses exigent la permission ou l'assentiment de celui qui commande. Et d'abord quant aux actions, il y en a de communes, de spéciales ou personnelles, et parmi les secondes, les unes regardent le prochain, les autres la personne de celui qui agit. Pour les actions communes, comme elles obligent toutes la communauté, il n'y a pas de permission à demander pour les accomplir, puisque la volonté des supérieurs ou plutôt l'obligation générale est qu'aucun membre de la maison n'omette licitement de son autorité privée, sans une raison évidente, aucune des choses de la vie commune, soit au choeur, au réfectoire ou ailleurs. Ainsi il n'est

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libre à personne de demeurer sans permission séparé de la communauté pendant l'office, les repas, et autres exercices conventuels, ou de se retirer avant qu'ils soient terminés. — Pour les choses spéciales ayant rapport au besoin de tel ou tel frère, lorsqu'elles n'apportent aucun obstacle à l'accomplissement des observances communes, ou d'ordres particuliers, il n'est pas plus nécessaire de demander une permission aux supérieurs que pour ces mêmes observances, car, selon l'Apôtre, nous devons porter les fardeaux les uns des autres et nous servir mutuellement dans la charité de l'Esprit-Saint. Cependant il ne faudrait point, sans permission , s'appliquer aux choses spéciales ou gratuites, dans le temps où les exercices communs ou des ordres particuliers nous réclament. De même encore, quand il s'agit de choses étrangères aux pratiques communes de chaque jour ou aux besoins du prochain, comme de se livrer à écrire ou à d'autres affaires semblables, surtout si cela exige un long travail, l'assentiment du supérieur est nécessaire.

Maintenant, pour les choses spéciales qui nous sont propres, soit qu'elles aient pour but la mortification de la chair, comme les veilles prolongées, les abstinences particulières, soit qu'elles se rapportent à une oeuvre manuelle à accomplir par soi ou par les autres, il faut demander la permission, et il n'est pas libre sans cela à un religieux de se livrer à rien de particulier, car il ne peut disposer de son corps selon sa volonté propre. Ce qui se fait ainsi

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sans la permission du père spirituel est le fruit de la présomption et de la vaine gloire, et ne saurait mériter la moindre récompense. Ainsi un religieux ne peut agir pour lui-même selon son bon vouloir, soit en écrivant, soit en faisant quelque autre action, soit en opérant quelque changement dans les choses destinées à son usage, comme sont les livres, les vêtements , les lits, etc. Il ne convient pas non plus de changer pour un seul une chose qui doit servir à plusieurs, car cette chose devient souvent moins bonne pour le changement, et ce que je rends si soigneusement commode pour mon usage particulier, je le rends incommode aux autres. Voilà pour les œuvres. Cependant, pour des choses légères et de nulle importance, c'est assez, je crois, qu'elles ne déplaisent pas aux supérieurs.

Quant à la parole , que les novices retiennent bien qu'ils ne doivent jamais la prendre en présence des supérieurs sans leur assentiment et surtout au chapitre. Pour les choses nécessaires, ils peuvent con-verser avec les frères dans le lieu et le temps voulus, selon qu'il a été établi par la règle. Avec les étrangers, soit séculiers, soit religieux , soit attachés au service des frères, tout entretien doit être interdit aux novices pendant le temps de leur probation, sans un frère profès qui entende toute la suite de l'entretien, et sans une permission spéciale; autrement il ne leur est pas permis d'approcher de la porte de la maison des étrangers. Si cependant ils rencontrent de telles personnes sur leur passage ,

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ils pourront s'incliner, et même, si le temps et le lieu le permettent ou s'ils ne peuvent l'éviter, les saluer avec politesse et en peu de mots. Si on leur demande à s'entretenir avec eux, ils doivent répondre humblement qu'il ne leur est point permis de parler ou de demeurer plus longtemps. Qu'ils n'écoutent donc aucune autre parole des gens du dehors, qu'ils ne s'asseyent ni ne demeurent davantage en leur compagnie. Si la nécessité ou les convenances l'exigent , qu'ils leur disent qu'ils vont revenir après avoir obtenu la permission , et qu'ils les saluent plutôt en se retirant qu'en demeurant avec eux. Cependant le supérieur devra apporter le plus grand soin pour que cette permission ne soit accordée par nul autre lorsqu'il est à la maison , ou qu'elle le soit uniquement par le directeur spécial donné aux novices dès leur entrée en religion ; car, si plusieurs pouvaient le faire indistinctement, il y aurait bientôt en ce point de la négligence et de la confusion.

Maintenant, pour la réception , la distribution et l'usage des choses, comme tout cela dépend de l'autorité des supérieurs, les inférieurs ont deux points à considérer principalement. D'abord, il faut que celui qui donne quelque chose ait le pouvoir de le faire en vertu de son office ; ensuite , il doit en donnant agir non selon sa volonté propre, mais selon qu'il lui a été recommandé par le supérieur. Et ce n'est pas sans raison que j'avertis de faire attention à l'office de celui qui donne; car celui à qui n'a point été confié le soin de l'administration , ne doit rien distribuer ni rien retrancher

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aux autres. Ensuite dans la communauté les divers offices sont partagés entre plusieurs. Les uns sont chargés de procurer les objets nécessaires, sans que pour cela la distribution leur en soit confiée ; et ainsi l'on ne peut recevoir d'eux rien de particulier sans une permission. D'autres , selon leurs différents emplois, ont en main la distribution commune, et l'on peut recevoir d'eux les choses communes si toutefois ils n'excèdent pas les limites de leur office quant au temps , au lieu et au mode. Mais si l'on demande une chose extraordinaire, il faut recourir à une permission du supérieur.

Celui qui, en dehors des objets communs dont nous avons parlé , reçoit quelque chose en secret , le garde en sa possession et en fait usage sans y être autorisé , celui-là , dis-je , sort des limites de la religion , et tout ce qu'il possède ainsi il le garde à mauvais titre. Or, comme un bien propre est celui dont on peut disposer à sa volonté sans avoir besoin du consentement de personne , celui-là ne semble pas devoir être regardé comme un pauvre mais comme un possesseur qui, en distribuant aux autres les diverses choses de la maison, agit comme il lui plaît et en dehors de l'autorité des supérieurs. Ce sont des choses communes , il est vrai , mais il appartient à ceux qui gouvernent d'en ordonner l'usage et de veiller à ce qu'elles soient partagées comme le besoin de chacun l'exige , suivant la manière et la règle établies par les saints Apôtres. Cet usage usurpé sans permission est une présomption coupable et téméraire , c'est une action tout-à-fait

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illicite. — Celui là se soustrait aux règles de la soumission religieuse , qui reçoit pour lui-même quelque objet soit de ses parents , soit de tout autre , ou , ce qui est plus grave encore , le cache après l'avoir reçu et ne le fait pas connaître à son supérieur. Selon saint Augustin , celui qui cache ce qu'on lui donne , sera condamné au jour du jugement comme un voleur ; car une chose non accordée ou permise par le supé-rieur ne saurait appartenir à celui qui a renoncé à tout ce qu'il possédait.

Plusieurs croient licite de recevoir ce qu'on leur offre pourvu qu'ils aient l'intention de le remettre au supérieur ; 'nais il n'y a , je crois , aucune sûreté pour un simple religieux à accepter quelque chose en secret. Aucune loi n'a été imposée à la charité touchant les choses à prêter à ceux qui habitent avec nous. Je puis bien passer au frère qui me le demande ce qui est en mon pouvoir, mais je ne puis lui en transférer la possession. Que les novices ne s'adonnent donc jamais à rien recevoir de personne ni à rien donner, ne serait-ce qu'une aiguille ou du papier, sans la permission du supérieur. De même , qu'ils ne reçoivent pas les lettres qui leur sont envoyées , ou , s'ils les ont reçues par hasard , qu'ils se gardent de les ouvrir; mais le porteur ou celui qui les reçoit doit les remettre au supérieur ou au maître des novices si le supérieur l'a réglé ainsi. De même, il n'est permis à aucun frère de s'emparer d'une chose à l'usage d'un autre religieux sans le lui faire connaître. Retenir ainsi en sa possession un objet quelconque à l'insu

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de celui à qui il a été donné, surtout s'il est présent dans la maison , c'est une espèce de vol et souvent une occasion de trouble. Cependant le serviteur fidèle et prudent peut bien , selon le temps et le lieu, faire certaines choses en présumant le consentement tacite du supérieur, et avec l'intention de lui rendre ensuite un compte exact de sa conduite. Enfin tout ce qu'un religieux fait ou dit de bien, aura le mérite de la vraie obéissance , s'il ne croit pas que son supérieur puisse en être mécontent. C'est donc une heureuse servitude, ou plutôt une glorieuse liberté , que cet état où l'homme , renonçant à sa volonté propre, se fait de plein gré l'esclave du Roi suprême et se soumet à l'empire de Dieu et de ses ministres, plutôt que d'exercer sur lui-même sa propre domination.

CHAPITRE V. De la présomption tant intérieure qu'extérieure.

Les novices doivent fuir avec le plus grand soin toute présomption soit intérieure , soit extérieure ; la présomption intérieure en ne préférant pas leur sentiment à celui des autres , en ne s'élevant pas vainement à cause des biens reçus de Dieu , mais en se croyant vraiment inférieurs à leurs frères et moins dignes qu'eux , en n'osant même pas se réputer quelque chose. En effet , selon l'Apôtre, celui qui

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pense être quelque chose alors qu'il n'est rien, se trompe lui-même (1). Qu'ils n'aient donc de mépris pour personne , qu'ils ne jugent personne : le jugement des hommes est souvent trompeur, et , suivant saint Augustin , autre est souvent l'apparence d'une action , autre l'intention qui l'accomplit (2). Qu'ils prennent en bonne part tout ce qui s'offre à eux, alors même qu'ils n'en comprendraient pas la raison. Un esprit pervers est capable de tout dénaturer.

Qu'ils évitent soigneusement ensuite toute présomption et tout orgueil au dehors, soit dans les actions, les gestes ou les paroles , ceux qui désirent pratiquer l'humilité sans réserve. Ainsi ils doivent fuir pour les emplois et les lieux divers cette présomption qui se couvre du voile de l'action. Dans les charges de commandement, d'ordre ou de tout ce qui sent la supériorité, ils doivent veiller à ne rien s'attribuer injustement et celui-là n'est pas exempt de faute , qui usurpe l'office d'un autre. Lorsque le supérieur est présent ou un autre frère plus ancien et constitué en ordre, qu'ils n'entreprennent jamais rien d'extraordinaire, comme de commencer l'office, de bénir la table, de donner l'eau bénite aux autres religieux , etc. Quant à l'office divin, qu'ils ne lisent rien de leur propre mouvement après un frère plus ancien et d'un ordre supérieur, car on ne doit permettre à aucun d’un ordre moindre de lire ainsi, à moins qu'ou n'y soit forcé ou que l'on ne change l'ordre des lecteurs , comme dans certaines fêtes, et pour la

1 Gal., 6. — 2 Confess., l. 3, c. 9.

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première leçon de l'homélie où, à cause de l'évangile qu'on y récite , on a coutume de choisir un diacre. Mais les autres leçons ne doivent point être lues par d'autres que par des prêtres. Que personne ne s'arroge de battre la mesure au choeur pour l'accord du chant ou autre motif semblable et de frapper au réfectoire ou de donner un autre signal quelconque, si ce n'est celui à qui pareille charge a été confiée , et qu'on n'usurpe pas aisément ces emplois. Beaucoup de choses sont permises aux supérieurs qui seraient répréhensibles dans les autres. Comme le Maître de l'humilité, après avoir choisi la dernière place , nous exhorte à faire de même, que les novices mettent donc leur bonheur à marcher sur ses traces. Que jamais au choeur, au réfectoire ou ailleurs , ils ne cherchent le premier rang , mais plutôt qu'ils s'efforcent de se placer avec soin et empressement , s'ils le peuvent , là où l'on s'apercevra à peine de leur présence. Cependant ils devront veiller à ne point déranger l'ordre de la communauté et à ne pas se distinguer des autres en devenant une cause de trouble.

Il faut donc prendre garde , en voulant s'éloigner trop scrupuleusement de la présomption , d'être une occasion de désordre. On doit en tout lieu , et surtout en communauté , éviter la singularité. Occuper une place distinguée n'est pas une marque de présomption quand on la prend par nécessité ou sur l'ordre du supérieur, et l'humilité qui donne naissance à la dispute est une humilité hors de saison. Si quelquefois les novices sont obligés de prendre rang auprès du

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supérieur ou des anciens , qu'ils ne se placent point trop près d'eux : les règles du respect disent que le jeune homme doit toujours se tenir à une certaine distance du vieillard. Mais ici on entend par vieillard celui qui est plus ancien en ordre ou plus élevé en dignité sans avoir égard à l'âge. La vieillesse, dit le Sage , est une vie sans tache (1) .

La présomption dans les gestes se fait connaître par un air dédaigneux , un regard arrogant et une tête altière. Car, dit saint Prosper, un front superbe, un oeil farouche , une parole dure n'annoncent rien autre chose que l'orgueil. Mais cet orgueil dans ses manifestations extérieures se produit par les yeux avant tout. Celui qui tiendra ses regards abaissés vers la terre sera sauvé (2); et selon l'Evangile , si votre oeil est simple, tout votre corps sera éclairé, mais s'il est mauvais, il sera tout entier dans les ténèbres (3).

Cette présomption se fait encore remarquer par les signes et les mouvements extérieurs , par exemple , lorsque au choeur ou ailleurs on affecte , en voyant les fautes des autres , un air de pitié moqueuse , ou lorsqu'on exprime tacitement son blâme et son mépris par un léger sourire, un hochement de tête, un coup-d'oeil vers ses voisins , la contraction des narines , la compression des lèvres et autre signe; ou bien encore lorsque le lecteur, se trompant au choeur ou au réfectoire , on parle à demi voix , on regarde les autres pour montrer qu'on remarque ces défauts , ce que

1 Sap., 4. — 2. Job., 22. — 3 Mat., 6.

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les moins instruits eux-mêmes ont coutume de faire souvent.

La présomption apparaît dans les paroles quand on s'empresse de parler à la place d’un autre , quand dans le langage il y a quelque affectation d'orgueil , ou quand on parle alors que , selon le lieu , le temps , les personnes, on devrait s'en abstenir. Or, le religieux vraiment humble évitera ce premier défaut en ne se mêlant en aucune façon des actions des autres. Qu'il se garde de vouloir instruire, diriger et reprendre ses frères ou de leur faire quelque commandement : ce serait usurper l'office des anciens et des supérieurs. L'homme superbe , dit saint Bernard , commence â donner des lois le jour même oit il entre dans votre demeure. Cependant un frère peut bien , si on l'interroge avec instance, répondre aux demandes qui lui sont adressées , ou insinuer sa manière de penser, mais sans apporter la moindre opiniâtreté à défendre son sentiment , quand ses paroles sont contredites. S'il fait connaître la volonté du supérieur sur une chose à faire, que ce soit avec humilité, pour ne point sembler donner lui-même un commandement plutôt qu'un éclaircissement. S'il est forcé de faire valoir sa propre charge , qu'il n'affecte pas l'empire d’un maître, mais qu'il obtienne par une humble prière que ses compagnons le suppléent en ce point. C'est ainsi qu'une humilité prudente évite la présomption. Cependant quelquefois une charité tendre et prévoyante ose parler avec une humble hardiesse.

La présomption se montre encore dans la manière

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de parler quand on propose ce qu'on a à dire avec jactance et vivacité, en criant trop haut, avec opiniâtreté et mépris , ou en termes trop durs, car nous devons nous exprimer avec douceur et humilité. De même celui qui ne sait point retenir sa langue dans le temps du silence , dans les lieux où il est défendu de parler, en présence des supérieurs , des anciens et de la communauté, celui-là est regardé avec raison connue un présomptueux et un homme intempérant en son langage; en effet, l'Ecriture nous dit : Lorsque vous êtes avec les grands, ne prenez point trop de liberté, et gardez-vous de parler dans l'assemblée des anciens (1) . Cette intempérance de la langue et cette présomption se font surtout remarquer lorsqu'un frère étant nouveau dans l'ordre ou d'un âge peu avancé , ose parler ou répondre , sans y être forcé par sa charge , en présence d'un plus ancien alors qu'il n'a pas été prié de le faire, et cela devant des étrangers. Une marque de tempérance , dit saint Prosper, c'est de garder le silence quand un vieillard a la parole, et d'attendre son commandement pour parler à son tour (2). En présence de la communauté ou au réfectoire , il ne convient à personne de prendre la parole sans l'assentiment du supérieur, si ce n'est pour s'accuser ou répondre brièvement et avec humilité au supérieur qui nous interroge ou nous reprend.

Voici en peu de mots comment saint Bernard nous dépeint le présomptueux (3) : « Dans l'assemblée des

3 De trad. hum.

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frères il est le premier; dans les conseils il répond avant tous Ics autres, il vient sans être appelé, il va sans être envoyé. Il règle de nouveau ce qui est réglé , il refait ce qui est fait. Il se croit dans l'abjection s'il ne domine, et il rougit d'être humble au milieu des autres. Dans les dignités et tout ce qui sent l'honneur il s'efforce de l'emporter sur les autres ; il est plein de hardiesse , d'audace et d'impudence en tout , ce qui est un vice énorme dans un jeune homme et un néophyte : un jeune homme présomptueux et sans pudeur est une source de confusion pour ses frères. C'est en lui surtout que la présomption est digne de blâme , car l'humilité l'établit plus qu'un autre sur la pierre ferme , la modestie l'orne, la simplicité l'embellit, la crainte le distingue et le rend propre à la discipline dont elle est le commencement, tandis que l'homme sans crainte ne pourra être justifié. »

CHAPITRE VI. Du manque de respect.

Le serviteur de Dieu doit éviter le vice de l'irrévérence s'il est véritablement humble, car il est écrit: Rendez l'honneur à qui est dû l'honneur; et encore: Prévenez-vous les uns les autres par des témoignages d'honneur et de déférence (1). Or, le respect s'étend aux personnes , an lieu saint , à l'office divin et aux choses

1 Rom. 12.

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qui s'y rapportent d'une manière spéciale. Quant au respect dû aux supérieurs ou aux frères d'un âge plus avancé , plus anciens en religion , dans les ordres sacrés , ou d'une vie sainte, la vraie humilité qui se soumet avec empressement non-seulement aux supérieurs et aux anciens, mais encore aux égaux et aux inférieurs, la vraie humilité, dis-je, et les enseignements des saints Pères nous en instruisent surabondamment et nous apprennent à détester le vice opposé. L'apôtre saint Pierre n'exhortait pas seulement à honorer les anciens, mais tous les hommes (1). Rendre humblement à ses frères tout honneur, c'est fournir un aliment à la charité , c'est la marque évidente d'une bonne conscience et d'un esprit élevé. Si vous n'avez de la déférence pour votre compagnon , vous ne marcherez qu'avec peine en sa société. Mais c'est surtout envers la communauté et les supérieurs qu'il faut avoir cette déférence. La communauté est digne de vénération, ou plutôt elle inspire la crainte comme l'année du Christ rangée en bataille. Quant aux supérieurs , le Sage dit : Celui qui conduit ses frères est en honneur parmi eux (2). Mais plus le supérieur et la communauté ont droit au respect , plus on pèche grièvement lorsqu'on en manque à leur égard. Or, on se rend coupable de la sorte soit par ses actes , soit par omission.

On manque au respect par ses actes si , en présence des supérieurs ou de la communauté , on fait de propos délibéré quelque chose de contraire au bon

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