Œuvres spirituelles (page 7)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Ps. 115 . — 2 Joan., 4.

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le sujet d'une grande confiance devant le Dieu suprême (1). »

« La nourriture engendre la soif : il faut se désaltérer. Qu'à l'aliment des bonnes oeuvres vienne donc se joindre le breuvage de l'oraison qui dispose, au profit de la conscience, tout ce qu'une action sainte a mis en elle, et le fait valoir aux yeux de Dieu. C'est dans l'oraison que l'on boit le vin qui réjouit le coeur de l'homme, le vin de l'esprit qui remplit d'ivresse, plonge dans l'oubli des voluptés charnelles, rafraîchit l'intérieur d'une conscience desséchée, rend facile la nourriture des bonnes oeuvres et la fait pénétrer dans les diverses parties de l'âme en fortifiant la foi, en affermissant l'espérance, en vivifiant et réglant la charité, en purifiant toutes les inclinations.

« La faim une fois rassasiée, et la soif calmée, que reste-t-il à faire au malade, sinon de demeurer en paix et de se livrer au repos de la contemplation après avoir été arrosé des sueurs de l'action? S'il s'endort de ce sommeil, c'est Dieu qui sera l'objet de ses songes ; car c'est comme en un miroir et en des énigmes qu'il lui est donné de le voir, et non face à face. Cependant, c'est alors qu'il s'enflamme de l'amour de celui qu'il s'est plutôt représenté qu'il ne l'a entrevu, et cela comme à la dérobée, à

la lueur d'une étincelle qui s'évanouit, de celui qu'il a à peine senti légèrement; c'est alors qu'il s'écrie : « Mon âme nous a désiré durant la nuit, et

1 Job., 4.

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mon esprit a soupiré après vous jusqu'en ses profondeurs (1).» Un tel amour porte en soi le zèle; c'est l'amour qui convient à l'ami de l'Époux, et il est nécessaire que le serviteur fidèle et prudent, établi par le Seigneur pour prendre soin de sa famille, en soit tout brûlant. C'est l'amour qui remplit, embrase et fermente, l'amour qui répand sans danger ce qu'il possède, car il déborde et ne peut être contenu; il s'écrie : Qui est faible sans que je m'affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé sans que je brille de douleur (2) ? » Qu'il se livre donc à la prédication, qu'il produise des fruits abondants, qu'il renouvelle les anciens prodiges, qu'il enfante des miracles. La vanité ne saurait trouver à se mêler là où la charité est en possession de tout. En effet, la plénitude de la loi et du coeur, c'est la charité, pourvu toutefois qu'elle soit pleine et entière. Enfin, Dieu est charité, et il n'y a rien en aucun objet qui puisse remplir une créature faite à l'image de Dieu, si ce n'est le Dieu qui est charité ; car lui seul est plus grand que cette créature. Celui qui n'a pas encore acquis cette charité, de quelque vertu qu'il semble briller aux yeux des autres, celui-là, dis je, ne saurait être mis en avant sans le danger le plus imminent. Quand même il serait en possession de toute la science, quand même il aurait livré son

corps pour être la proie des flammes, sans la charité, il n'est rien, dit saint Paul (3).»

« Voici de combien de choses il faut être rempli,

11. — 3 I Cor., 13.

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afin d'oser en verser la surabondance. C'est d'abord la componction ; en second lieu, la dévotion ; troisièmement, le travail de la pénitence ; quatrièmement, les oeuvres de piété ; cinquièmement, l'application à l'oraison ; sixièmement, le repos de la contemplation; septièmement, la plénitude de la charité. C'est un seul et même esprit qui opère toutes ces choses par une action qui s'appelle infusion, afin que ce que l'on appelle effusion puisse s'accomplir saintement et par cela même sans danger pour l'honneur et la gloire de Jésus-Christ, notre Seigneur. »

« (1) La contemplation sainte et véritable a pour résultat de remplir quelquefois l'âme qu'elle a embrasée du divin amour, d'un zèle si grand et d’un tel désir de gagner à Dieu ceux qui peuvent l'aimer comme elle , qu'elle interrompra avec empressement son repos pour se livrer aux travaux de la prédication; et ensuite, une fois qu'elle a satisfait ses désirs en ce point, elle revient avec d'autant plus d'ardeur à son premier exercice, qu'elle se rappelle l'avoir interrompu de la manière la plus fructueuse. Après s'être rassasiée de nouveau des délices de la contemplation, elle s'élance avec plus de force encore et avec la joie la plus vive à la poursuite des gains qu'elle a déjà connus. »

« Au reste, il arrive le plus souvent que l’âme est flottante entre ces deux objets; elle craint et elle éprouve une angoisse profonde dans la pensée

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qu'elle s'attache peut-être plus qu'il ne convient,soit à la prédication qui la distrait de ce qui fait ses délices, soit à la contemplation, et qu'ainsi elle s'éloigne tant soit peu de la volonté divine. C'est peut-être quelque chose de semblable que souffrait le saint homme Job quand il disait : « Si je m'endors, je dis aussitôt : quand me lèverai-je? Et étant levé, j'attends le soir avec impatience (1). » « C'est-à-dire : dans mon repos, je m'accuse de négliger le travail, et dans le travail je me reprends d'avoir troublé mon repos. Vous voyez que ce saint homme flotte, agité par une inquiétude cruelle, entre le fruit qu'il voit dans son travail et le repos qu'il goûte dans la contemplation; et, bien que sa vie se passe tout entière à faire le bien, cependant il fait sans cesse pénitence comme s'il avait mal agi, et il

demande à tout moment avec soupirs à connaître la volonté de Dieu. En effet, l'unique remède ou plutôt l'unique refuge en cette circonstance, c'est la prière; car c'est par elle que s'élèvent vers Dieu nos gémissements fréquents , afin qu'il daigne nous montrer sans cesse ce qu'il attend de nous , quand et comment il veut que nous agissions. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Vous voyez maintenant comment la vie active renferme deux parties ; comment entre elles se trouve placée la, vie contemplative, et par là même, de quelle manière et en quel ordre il faut les ranger. Il reste à les considérer chacune en particulier; mais je n'ai pas

1 Job., 7.

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l'intention de vous entretenir du sujet que nous devrions traiter en dernier lieu, c'est-à-dire de la seconde partie de la vie active; car il a pour but d'enseigner comment il faut s'employer au salut des âmes et à ce qui concerne l'utilité du prochain, et votre état n'a pas besoin de ces instructions. C'est assez pour vous d'appliquer tous vos efforts à vous corriger de vos défauts et à vous remplir de vertus par la première partie de la vie active, afin de pouvoir vaquer à votre Dieu par la contemplation.

CHAPITRE XLVIII. De l'exercice de la vie active.

Vous connaissez en partie, il est vrai, ce qui concerne la vie active, surtout par ce que je vous ai cité du sermon 46° de saint Bernard sur le Cantique des cantiques. Cependant je veux encore vous apporter d'autres passages du même saint, afin que vous puissiez fuir le vice avec plus de prudence d’acquérir plus abondamment la vertu. C'est donc ainsi qu'il s'exprime dans le même ouvrage : « Sentez pour vous dans la justice, moissonne: l'espérance de la vie, et faites enfin briller à vos yeux; la lumière de la science, dit le Prophète Vous voyez que c'est en dernier lieu qu'il place la science, parce qu'elle est comme une peinture qui ne saurait

1 Serm. :37 in cant. — 2 Osc., 10.

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subsister sans un corps qui la reçoive. Ainsi, il met en avant les deux premières choses, et il leur joint la science ensuite, comme si d'abord il eût voulu préparer un fond qui dût recevoir la peinture. C'est donc sans crainte que je m'appliquerai à la science, si je possède d'abord le bienfait de l'espérance, qui sera pour ma vie un gage de sécurité. Vous avez semé pour la justice, si, par une vraie connaissance de vous-même, vous avez éveillé en vous la crainte de Dieu, si vous vous êtes plongé dans l'humiliation, si vous avez versé des larmes, si vous avez répandu des aumônes, si vous vous êtes appliqué aux autres oeuvres de la piété, si, par les jeûnes et les veilles, vous avez affligé votre corps, si vous avez fatigué votre poitrine en la frappant, et le ciel en y faisant monter vos cris. C'est là ce qu'on appelle semer pour la justice. La semence, ce sont les

bonnes oeuvres, les saints exercices ; la semence, ce sont les larmes. Ils s'en allaient, dit le Prophète, et ils jetaient leur semence en versant des

larmes (1). »

(2) Le même saint, en la personne de l'Épouse qui s'adresse aux amis de l'Époux, et demande qu'il lui donne un baiser, c'est-à-dire le ravissement de la contemplation, s'exprime ainsi : « S'il a pour moi quelque sollicitude, qu'il nie donne un baiser de sa bouche; je ne suis point ingrate , mais je l'aime… Voilà déjà un grand nombre d'années que je m’efforce de vivre purement et sobrement dans la grâce,

1 Ps. 125. — 2 Serm 9 sup cant.

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que je m'exerce aux saintes lectures, que je résiste à mes penchants, que je m'applique fréquemment à l'oraison, que je veille contre les tentations, que je repasse mes années dans l'amertume de mon âme; je pense que j'ai vécu, autant qu'il a été en moi, sans contestation au milieu de mes frères , je me suis soumise aux puissances placées au-dessus de moi ; soit en sortant, soit en rentrant, j'ai connu l'autorité de celui qui me précédait en âge. Je ne désire rien de ce qui appartient à mes frères, j'ai

même donné ce qui m'appartenait, je me suis donnée moi-même ; et cependant je mange mon pain à la sueur de mon front. Tout ce que je viens d'énumérer, l'habitude l'accomplit, mais la douceur n'y est pour rien… Peut-être observé-je les commandements d'une manière passable ; mais mon âme est en ces exercices comme une terre qui est privée d'eau. Afin que mon holocauste devienne plus digne de ses regards, qu'il me donne un baiser de sa bouche. »

« (1) Et vous aussi, si vous partagez volontiers avec nous, qui sommes vos compagnons, le don que vous avez reçu d'en haut; si vous vous montrez sans cesse au milieu de nous empressé à rendre service, plein d'affection et d'amabilité, si vous êtes doux, si vous êtes humble, tous vous rendront témoignage que vous répandez autour de vous l'odeur d'un parfum excellent. Celui qui, parmi nous, non content de supporter avec patience les infirmités

1 Serm. 12 sup. cant.

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corporelles et spirituelles de ses frères, s'efforce encore, autant qu'il lui est permis et qu'il est en son pouvoir, de les aider de ses services, de les fortifier par ses entretiens, de les animer par ses conseils, et qui, ne le pouvant à cause de la règle, ne cesse, par des prières réitérées, de consoler celui qui est faible; celui dis-je, qui agit ainsi exhale tout-

à-fait la bonne odeur parmi ses frères, l'odeur des parfums les plus précieux, et le baume coule de ses lèvres ; on le montre du doigt et l'on dit : Voilà celui qui aime vraiment ses frères et le peuple d'Israël ; voilà celui qui répand de fréquentes prières pour le peuple et pour la sainte cité tout entière (1). »

« (2) Tels sont les maîtres qui ont appris du Maître de toutes choses, avec une plénitude plus parfaite,les voies de la vie et qui nous en instruisent jusqu'à ce jour. Que nous ont donc enseigné et que nous

enseignent les saints Apôtres? Ce n'est point le métier de la pêche, ni l'art de faire des tentes, ni rien de semblable ; ce n'est point à lire Platon, ni à comprendre les subtilités d'Aristote; ce n'est point à toujours apprendre et à n'arriver jamais à la connaissance de la vérité. Ils m'ont enseigné à vivre. Croyez-vous que ce soit une chose médiocre que de savoir vivre :? C'est quelque chose de grand et même de très-grand. Il ne vit pas, celui qui est enflé par l'orgueil, souillé par la luxure, ou infecté d'autres vices; car ce n'est pas là vivre, c'est prendre le

1 II Mat., 13 . — 2 In fest. sanct.

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change sur la nature de la vie, c'est s'approcher jusqu'aux portes de la mort. La vie que je juge bonne, c'est de souffrir le mal, de faire le bien et

de persévérer ainsi jusqu'à la mort. On dit vulgairement : celui qui se nourrit bien, vit bien ; mais l'iniquité s'est aveuglée sur ce qui la regarde, car celui-là vit bien seulement qui fait le bien. Je pense que vous qui êtes en communauté, vous vivez bien si vous vivez avec ordre, avec amabilité, avec humilité; avec ordre vis-à-vis de vous-même, avec amabilité vis-à-vis des autres, avec humilité vis-à-vis de Dieu ; avec ordre, en vous montrant empressé dans toute votre conduite à bien diriger vos voies

en présence du Seigneur et en présence de vos frères, évitant pour vous ce qui serait péché et pour eux ce qui serait scandale; avec amabilité, en vous appliquant à vous faire aimer et à aimer vous-même, en paraissant toujours plein de tendresse et d'affabilité, en supportant non-seulement avec patience, mais de bon cœur, les infirmités tant spirituelles que corporelles de vos frères; avec humilité, en vous efforçant, lorsque vous aurez fait toutes ces choses, de rejeter loin de vous l'esprit de vanité qui a coutume de prendre naissance au milieu de tels exercices; si alors il se fait sentir à vous, quel qu'il soit, refusez-lui votre consentement. De même en souffrant le mal; comme il est triple, il faut avoir une triple prévoyance; car ce que vous avez à souffrir vient de vous, du prochain et de Dieu : de vous, c'est l'austérité de la pénitence ; du

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prochain, c'est la peine qui naît de sa méchanceté; de Dieu, c'est la verge de la correction céleste. Pour ce qui vient de vous , vous devez en faire un sacrifice tout-à-fait volontaire ; pour ce qui est du prochain, il faut le supporter avec patience; pour ce qui est de Dieu, recevez-le sans murmure et avec actions de grâces. »

Tels sont les enseignements de saint Bernard, et c'est assez pour le montent sur l'exercice de la première partie de la vie active.

CHAPITRE XLIX. De l'exercice de la vie contemplative

Il nous faut parler maintenant de la vie contemplative. C'est ainsi que saint Bernard s'exprime sur ce sujet (1) : « L'Époux, plein de douceur, a placé sa main gauche sous la tête de l'Épouse, afin de la faire reposer et dormir sur son sein ; et maintenant, comme un gardien diligent, il veille sur elle avec amour et tendresse, de peur que, inquiétée par les besoins multipliés et divers de celles qui la suivent, elle ne soit forcée de s'éveiller… Je ne puis contenir ma joie en voyant qu'une telle majesté ne dédaigne point de s'incliner jusqu'à notre infirmité par une union si intime et si douce, et que le Dieu suprême ne juge pas indigne de lui de contracter avec une âme exilée un mariage tout céleste. Ainsi je ne

1 Serm. 52 sup. cant.

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doute pas qu'il n'en soit dans les cieux, comme je lis qu'il en est sur la terre : l'âme y goûtera assurément tout ce qui est contenu dans le texte sailli, et même je pense que l'écrivain sacré est impuissant à exprimer non-seulement tout ce que l'âme pourra embrasser alors, mais encore tout ce qu'elle peut ressentir à présent. Que pensez-vous, en effet, qu'elle éprouvera dans le ciel, si dès ce monde elle est comblée d'une telle tendresse qu'elle se sent pressée dans les bras de Dieu, réchauffée dans le sein de Dieu, gardée par les soins et la vigilance de Dieu, de peur que, dans son sommeil, elle ne soit éveillée avant qu'elle me l'ait voulu? »

« Or, ce sommeil de l'Épouse n'est pas un sommeil corporel..., mais un sommeil plein de vie, où l'on ne cesse de veiller, un sommeil qui illumine l'oeil intérieur, met en fuite la mort et donne la vie éternelle. C'est un sommeil qui ne plonge pas les sens dans l'assoupissement, mais les ravit à eux-mêmes. Ce sommeil est une mort, je le dis sans hésiter, car

l'Apôtre parle ainsi, en faisant leur éloge, de quelques-uns qui vivaient encore dans la chair : Vous êtes mort et votre vie est cachée en Dieu avec

Jésus-Christ...(1). Ce n'est donc pas une absurdité de ma part de donner au ravissement de l'Épouse le nom de mort. C'est une mort qui ne lui enlève pas la vie, mais qui la soustrait aux pièges de la vie, en sorte qu'elle peut s'écrier : Notre âme a été arrachée comme un passereau au filet des

1 Col., 3.

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chasseurs (1). L'âme en cette vie marche au milieu des pièges ; elle n'a rien à en redouter toutes les fois que, par quelque sainte et ardente pensée, elle est enlevée à elle-même, pourvu cependant qu'elle s'en éloigne assez et qu'elle vole assez haut pour être étrangère aux habitudes et aux usages des pensées terrestres ; car c'est en vain que le filet est

étendu devant les yeux de ceux qui ont des ailes (2). En effet, qu'y a-t-il à craindre de la luxure, quand la vie ne se fait plus sentir? Et, dans le ravissement de l'âme, le sentiment de la vie, sinon la vie elle-même, venant à s'éloigner, il est nécessaire que la tentation qui s'attache à la vie devienne insensible. Ah! qui me donnera des ailes, comme à la colombe, et je m'envolerai et je me plongera dans le repos (3) . Plût à Dieu qu'il me fût donné de tomber souvent sous les coups d'une semblable mort! J'éviterais ainsi les filets de la mort véritable, je ne sentirais plus les caresses homicides d'une vie que la sensualité entraîne, ou du moins je serais comme stupide aux amorces du plaisir, aux ardeurs de l'avarice, à l'aiguillon de la colère et de l'impatience, aux angoisses des sollicitudes humaines, aux ennuis des soins de cette vie. Que mon âme meure de la mort des justes, afin qu'aucun piège ne l'enchaîne, qu'aucune iniquité

ne la séduise ! heureuse mort qui n'enlève point la vie, mais l'échange contre une meilleure ! Mort précieuse ! Le corps ne tombe point sous ses coups ;

1 Ps. 423. — 2 Prov., 1. — 3 Ps. 54.

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mais l’âme se trouve dégagée et élevée au-dessus d'elle-même. Cependant, ce n'est là que la mort naturelle à l'homme.

« Mais, s'il m'est permis de parler ainsi, que mon âme meure aussi de la mort des Anges, afin que, perdant le souvenir des choses d'ici-bas, non-seulement elle se dépouille du désir des choses corporelles, mais encore de leurs images , et qu'ainsi sa demeure soit sans interruption avec ceux dont elle imite la pureté. Un tel ravissement, si je ne me

trompe, s'appelle , ou simplement, ou par-dessus tout, contemplation; car n'être pas entraîné par la cupidité en vivant sur la terre, c'est le propre de la vertu humaine; mais demeurer étranger aux images des corps en les ayant sans cesse sous les yeux, c'est l'effet d'une pureté angélique. Cependant, en l'un et l'autre, il faut reconnaître un don de Dieu : le premier, comme le second, est un ravissement ; de part et d'autre, il y a élévation au-dessus de vous-même; mais, d'un côté, vous êtes à grande

distance ; de l'autre, vous avez parcouru peu de chemin. Bienheureux celui qui peut dire : Je me suis éloigné dans nia fuite, et je suis demeuré

dans la solitude (1). Il ne s'est pas contenté de sortir, il a voulu aller au loin afin de se reposer. Vous êtes arrivé au-delà des plaisirs de la chair ; vous n'obéissez en aucune sorte à ses concupiscences et vous n'êtes retenu par aucune de ses amorces. Vous vous êtes séparé par votre marche; mais vous ne

1 Ps. 54.

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vous êtes pas encore éloigné entièrement parla pureté de votre âme, si vous ne vous élevez au-dessus des fantômes des images corporelles qui vous assiègent de tous côtés. »

« Gardez-vous jusqu'à présent de vous promettre le repos. Vous vous trompez si vous espérez trouver en deçà de ces plaisirs un lieu de tranquillité, le silence de la solitude, l'éclat de la lumière, le séjour de la paix. Mais donnez-moi quelqu'un qui soit arrivé là où je vous dis, et de suite je déclarerai qu'il jouit du repos et que c'est avec justice qu'il peut s'écrier : Rentre, ô mon âme, rentre dans ton repos, car le Seigneur t'a comblée de ses biens (1). Sa demeure est vraiment dans la solitude et son séjour au sein de la lumière. »

« Je pense donc que c'est en cette solitude que l'Épouse s'en était allée, et qu'enivrée par la beauté du lieu, elle s'était endormie avec bonheur entre les bras de l'Époux, c'est-à-dire, que son âme était ravie hors d'elle-même quand les jeunes filles qui venaient à sa suite furent empêchées de l'éveiller jusqu'à ce qu'elle le voulût (2). Mais comment cela se passa-t-il? Ce ne fut point d'une manière ordinaire, ni par un simple avertissement, ainsi qu'on a coutume de faire, qu'elles furent arrêtées, mais par une supplication tout-à-fait nouvelle et inouïe jusqu'alors, par une supplication faite an nom des chevreuils et des cerfs de la campagne. Et par ce genre d'animaux se trouvent très-convenablement

1 Ps., 114. — Cant. 3.

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désignés, tant il cause de la pénétration de leur vue que de la rapidité de leur course, les âmes saintes dépouillées de leurs corps et les Anges qui sont avec Dieu ; car nous savons que ces deux qualités conviennent aux Anges et aux âmes. Ils s'élancent avec facilité aux extrémités les plus élevées, et ils pénètrent sans peine ce qu'il y a de plus profond. Leur séjour, placé au milieu des campagnes, signifie clairement les mouvements libres et sans embarras que l'on trouve en la contemplation. Mais que veut donc dire cette adjuration faite en de tels noms ? Assurément, elle a pour but d'empêcher ces jeunes filles remplies d'inquiétude, d'oser tirer l’Épouse bien-aimée d'une société si vénérable et aux entretiens de laquelle elle se mêle, sans doute , autant de fois qu'elle sort d'elle-même par la contemplation. C'est donc avec raison qu'elles

sont effrayées par l'autorité de ceux qui composent cette assemblée, quand leurs importunités tendent à en éloigner l'Épouse. Et l'on voit par

là qu'il est en la volonté de celle-ci de s'occuper d'elle-même et d'employer ses soins à ce qui concerne ses compagnes, selon qu'elle le jugera nécessaire, puisqu'il leur est défendu de l'éveiller avant qu'elle ne le veuille. L'Époux sait de quelle charité l'Épouse est embrasée envers le prochain; il sait que cette tendre mère est assez excitée par son propre coeur en ce qui touche à l'avancement de ses enfants ; que, sous aucun prétexte, elle ne leur soustraira et ne leur refusera rien de ce qui leur est

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nécessaire, et cela aussi souvent que leurs besoins se feront sentir. C'est pourquoi il a jugé qu'il fallait s'en rapporter sans crainte à sa sagesse dans la distribution de ses soins. »

CHAPITRE L. Des trois espèces de contemplation.

Or, vous devez savoir qu'il y a trois sortes de contemplation. Les deux principales sont pour les parfaits et la troisième pour les imparfaits. Pour les parfaits, c'est la contemplation de la majesté de Dieu et la contemplation de la cour céleste. Pour les imparfaits, c'est la contemplation de l'humanité de Jésus-Christ, et c'est elle que je m'applique à décrire en cet ouvrage. C'est par là qu'il vous faut commencer si vous voulez arriver à ce qui est plus grand ; autrement, loin de vous élever, vous retournerez plutôt en arrière : voyez donc combien vous est nécessaire l'enseignement de ce livre, puisque jamais vous ne pourrez concevoir l'espérance d'atteindre, par votre esprit, à ce qu'il y a de sublime en Dieu, si vous ne vous exercez avec soin et longtemps à cette sorte de contemplation. Voici comment sur ce sujet parle saint Bernard : « Il y a deux sortes de contemplation : l'une qui se rapporte à l'état, la félicité et la gloire de la cité d'en haut. C'est dans l'exercice ou le repos de cette

1 Serm., 62 sup. cant.

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contemplation que vit la multitude immense de ses célestes habitants. L'autre regarde la majesté, l’éternité et la divinité du roi suprême. Pour l'une, il faut traverser la muraille; pour l'autre, creuser dans le rocher. Mais plus celle-ci offre de difficultés à vos efforts, plus ce que vous pouvez en extraire renfermera de suavité. »

« Or, l'Eglise entière ne saurait entreprendre de percer le rocher, car il n'est pas donné à tous de pénétrer les secrets de la volonté divine, ni de sonder les profondeurs de Dieu. C'est pourquoi une demeure est offerte non-seulement dans le creux de la pierre, mais dans l'enfoncement de la muraille. Ainsi, les parfaits, à qui la pureté de la conscience permet d'oser, et la capacité de l'intelligence de pouvoir contempler et pénétrer les mystères de la sagesse divine, les parfaits, dis-je, habitent dans le creux de la pierre. Pour les autres, ils font leur séjour dans l'enfoncement de la muraille. Impuissants par eux-mêmes à creuser le rocher, ou du moins

s'en jugeant incapables, ils perceront avec bonheur la muraille, ils contempleront en esprit la gloire des saints. »

« S'il se trouve quelqu'un à qui il soit impossible d'atteindre jusque-là, alors proposez-lui, sans difficulté, Jésus, et Jésus crucifié, afin qu'il puisse aussi habiter au milieu des ouvertures de la pierre; mais sans qu'il lui en coûte aucune peine et sans qu'il se soit fatigué à la creuser. Ce fut l'ouvrage des Juifs : il entrera en possession des travaux de ceux qui

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furent infidèles, afin d'être fidèle; il n'a à redouter aucun refus, car on l'invite à entrer : Entrez, dit le Prophète, dans les trous de la pierre, et

cachez-vous dans les ouvertures de la terre pour vous mettre à couvert de la terreur du Seigneur et de la gloire de sa majesté (1). La terre est montrée toute ouverte à l'âme encore infirme et sans vigueur, afin qu'elle puisse s'y cacher jusqu'à ce qu'elle ait recouvré et accru ses forces, jusqu'à ce qu'elle soit capable de se creuser par elle-même, c'est-à-dire par son énergie et sa pureté , une ouverture dans le rocher, et de pénétrer ainsi jusqu'à l'intérieur du Verbe divin.

« Si, par la terre qui est ouverte, nous entendons celle qui a dit : Ils ont percé mes pieds et mes mains (2), il n'y aura plus à douter en aucune façon du prompt rétablissement de l'âme blessée qui y aura fixé sa demeure. Car où trouvera-t-on, pour guérir les plaies de l'âme, pour purifier les yeux de l'esprit, où trouvera-t-on un remède aussi efficace

que la méditation continuelle des plaies sacrées de Jésus-Christ? Mais jusqu'à ce que cette âme soit parfaitement purifiée et guérie, je ne vois pas comment il lui serait possible de s'entendre adresser ces paroles : « Montrez-moi votre face; que votre voix vienne frapper mes oreilles (3). « Comment, en effet, oserait-elle montrer son visage et élever la voix, alors qu'il lui est recommandé de se cacher : « Mettez-vous à couvert dans l'ouverture de la

1 Ps. 2. — 2 Ps. 21. — 3 Cant. 2.

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terre, lui dit le Prophète. Pourquoi? Parce que son visage ne respire aucune beauté et n'offre rien qui puisse attirer les regards. Elle ne sera donc pas un objet digne d'être vu, tant qu'elle ne sera pas apte à voir elle-même. »

« Mais lorsque, par un long séjour dans l'ouverture de la terre, elle aura tellement avancé la guérison de son regard intérieur qu'elle sera devenue capable, elle aussi, de contempler à découvert la gloire de Dieu; alors, ce qu'elle verra, elle l'exprimera sans crainte, car sa voix et les traits de son visage seront pleins de grâce. Elle sera nécessairement agréable, cette face qui pourra demeurer fixée sur la clarté de Dieu. Elle ne saurait arriver jusque-là si elle n'était brillante, si elle n'était pure, ou plutôt si elle n'était transformée en l'image de la clarté même qu'elle contemple ; autrement, sa difformité, frappée d'une splendeur si inconnue, la ferait reculer en arrière. Lors donc que la pureté de l'âme lui permettra de fixer ses regards sur la clarté sans tache, l'Époux aussi désirera contempler sa face, et par conséquent entendre sa voix. »

Vous voyez combien il vous est nécessaire de méditer la vie de Jésus-Christ, puisque, d'après les enseignements que vous venez d'entendre, si vous ne vous purifiez dans cette méditation, vous n'arriverez jamais à ce qu'il y a d'élevé en Dieu. Il faut donc vous y exercer avec le plus grand soin et sans interruption. Vous avez vu qu'il y a trois sortes de contemplations : celle de l'humanité de Jésus-Christ, celle de la cour

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céleste et celle de la majesté divine. Or, vous devez savoir que dans chacune d'elles il y a deux ravissements de l'âme : le ravissement intellectuel et le ravissement affectif. Saint Bernard en parle ainsi : « Comme il y a deux ravissements dans la contemplation bienheureuse, l'un de l'intelligence et l'autre de l'affection, l'un de lumière et l'autre de ferveur, l'un de connaissance et l'autre de dévotion, sans aucun doute l'affection pieuse, l'amour brillant du coeur, l'infusion de la sainte dévotion et le zèle ardent dont l'esprit est dévoré, ne sauraient sortir d'ailleurs que des celliers où l'Époux a renfermé son vin. »

CHAPITRE LI. De la contemplation de l'humanité de Jésus-Christ.

Saint Bernard dit donc touchant cette première sorte de contemplation (2) : « Il y a en nous deux choses qu'il faut purifier : l'intelligence et la volonté; l'intelligence, afin qu'elle connaisse ; la volonté, afin qu'elle veuille. L'intelligence, dis-je, est abaissée alors qu'elle se répand sur une foule d'objets, lorsqu'elle néglige de se recueillir en une seule et unique méditation, qui est, formée à l'image de cette cité dont toutes les parties ont une parfaite union

1 Serm., 49. — 2 Serm., 3 de Asc.

Dom.

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entre elles. Quant aux affections qui subissent l'influente d'un corps corrompu par des passions diverses, elles ne sauraient jamais être apaisées, pour ne pas dire guéries, si la volonté ne cherche un seul objet, ne tend à un seul objet… Mais Jésus-Christ illumine l'intelligence, Jésus-Christ purifie la volonté ; car le Fils de Dieu est venu, et il a fait de si grands et de si nombreux miracles, afin de détourner notre intelligence de toutes les choses de ce monde, et afin que notre pensée ne fût occupée

que des merveilles dont il est l'auteur, et qu'il nous a offertes comme un sujet inépuisable. Vraiment il a laissé à notre intelligence des espaces immenses à parcourir, et le torrent de pensées qu'ils renferment est d'une profondeur insondable. En effet, qui peut suffire à se représenter comment le Dieu de l'univers nous a prévenus, comment il est, venu à nous, comment il nous a secourus, comment cette majesté sans pareille a voulu mourir pour nous donner la vie, être esclave pour nous faire rois,

être dans l'exil pour nous ramener à la patrie, et s'abaisser jusqu'aux oeuvres les plus humiliantes pour nous établir sur toutes choses ? »

« (1) D'où nous viendra la vérité au milieu de si épaisses ténèbres? D'où naîtra la charité en ce siècle pervers, en ce monde qui a été placé tout entier sous la puissance du malin esprit ? Pensez-vous qu'il y aura quelqu'un pour éclairer notre intelligence, pour enflammer noire coeur? Oui , sans

1 Serm. 6 de Ascens. Dom.

319

doute, si nous nous convertissons à Jésus-Christ, afin qu'il enlève le voile étendu sur nos coeurs.»

« (1) Mon bien-aimé est pour moi comme vu bouquet de myrrhe ; il demeurera sur mon sein. Pour moi, mes frères, au commencement de ma conversion, afin de remplacer les mérites dont je savais bien être dépourvu, je me suis appliqué à former, et j'ai pris soin de placer sur mon coeur ce bouquet composé de toutes les peines et de toutes les amertumes de mon Seigneur. Ce sont d'abord les privations de son enfance, ensuite les travaux de ses prédications, les fatigues de ses courses, les veilles de ses prières, les tentations de son jeûne, les larmes de sa compassion, les embûches de la part de ses ennemis, les dangers de la part des faux frères, les injures, les crachats, les soufflets, les moqueries, les reproches, les clous et autres choses semblables que nous savons tous avoir été produites en abondance par la forêt évangélique et

pour le salut du genre humain… Je me suis dit que méditer ces choses, c'était la sagesse par excellence. C'est là que j'ai placé pour moi la perfection de la justice, là que j'ai vu la plénitude de la science, les richesses du salut, l'abondance des mérites. C'est là que j'ai puisé tantôt le breuvage salutaire de l'amertume, tantôt l'onction suave de la consolation. C'est là ce qui me relève dans l'adversité, me contient dans la prospérité, sert de guide infaillible à mes pas, tandis que je m'avance dans le

1. Serm. 43 sup. cant.

320

chemin royal de cette vie parmi les tristesses et la joie, ce qui chasse loin de moi les dangers qui me menacent de tous côtés. Ce sont ces choses qui me rendent favorable le Juge de ce inonde, en me montrant doux et humble celui qui est formidable aux puissances, en me faisant voir non-seulement facile à apaiser, mais facile à imiter, celui qui est inaccessible aux principautés, terrible envers les rois de la terre. voilà pourquoi ces choses sont l'objet fréquent de mes discours, ainsi que vous le savez; pourquoi elles sont continuellement en mon coeur, ainsi que Dieu en est témoin; pourquoi elles sont si familières à mes écrits, ainsi qu'on le voit pourquoi ma philosophie la plus sublime et la plus subtile est de connaître Jésus et Jésus crucifié. »

Contentez-vous de ces paroles de saint Bernard pour ce qui regarde la contemplation de l'humanité du Seigneur ; car tout ce livre se rapporte à ce même sujet. Sachez cependant que la vie active ne doit point marcher avant cette sorte de contemplation, car elle a pour objet des choses corporelles, c'est-à-dire les actions de Jésus-Christ selon son humanité. C'est pour cela qu'on l'offre comme plus facile, non-seulement à ceux qui sont plus parfaits, mais encore aux plus grossiers. Ensuite, en cette contemplation, nous nous purifions de nos vices, nous nous remplissons de vertus comme en la vie active, et ainsi elle concourt avec cette vie. Lors donc qu'on dit que la vie active doit précéder la vie contemplative, il faut l'entendre de ses autres espèces qui ont pour objet la contemplation de

321

la cour céleste et de la majesté suprême, ce qui est réservé à ceux-là seulement qui sont parfaits. Aussi cette première sorte de contemplation serait-elle plus justement et mieux nommée méditation sur l'humanité de Jésus-Christ, que contemplation. Voyons maintenant ce qu'enseigne saint Bernard sur les deux autres espèces de contemplation dont nous avons parlé.

CHAPITRE LII. De la contemplation de la cour céleste.

C'est ainsi que ce saint s'exprime touchant la contemplation de la cour céleste : « (1) Il sera permis à chacun de nous, même pendant le temps de cette vie mortelle, de visiter tantôt les Patriarches, tantôt de saluer les Prophètes, de nous mêler au sénat des Apôtres, de nous unir aux choeurs des Martyrs, tantôt de parcourir, dans toute la joie de notre âme, les rangs et les demeures des vertus bienheureuses en commençant par le dernier des Anges pour nous élever jusqu'aux Chérubins et aux Séraphins, selon que notre dévotion nous y portera. Ceux vers qui nous

nous sentirons entraînés davantage par l'Esprit-Saint qui se communique à chacun de nous dans la mesure qu'il juge convenable, ceux-là, dis-je, si nous nous arrêtons et si nous frappons, ouvriront sans retard. »

1 Serm. 62 sup. cant.

322

« (1) Heureux celui dont la pensée est toujours en présence du Seigneur, et qui repasse en son coeur, par une méditation diligente, les félicités inépuisables de la droite de Dieu Que pourra-t-il rencontrer de pénible, alors que son âme sera profondément convaincue que les souffrances de ce temps ne sont point dignes d'entrer en comparaison avec la gloire à venir? Que pourra-t-il désirer en ce siècle pervers, lui dont l'oeil voit sans cesse les biens du Seigneur dans la terre des vivants, dont le regard contemple sans interruption les récompenses éternelles? Qui m'accordera que, nous levant tous ensemble et que placés dans les cieux, il nous soit donné de voir le bonheur immense que le Seigneur nous prépare?... Que l'âme puisse demeurer au milieu des félicités, alors que le corps ne saurait le pouvoir encore, quel bien plus précieux, ou plutôt à quoi donner le nom de bien en comparaison de ce bien?... Quel est celui d'entre vous qui, pensant en soi-même à cette vie future, c'est-à-dire à la joie, à l'allégresse, à la béatitude et à la gloire des enfants de Dieu; quel

est celui, dis-je, qui, repassant en soi de telles choses avec une conscience paisible, ne s'écrie aussitôt dans l'abondance de la suavité qu'il éprouve : Seigneur, il nous est bon d'être ici (2) ? Non pas sans doute dans ce pèlerinage d'amertume où notre corps nous enchaîne, mais dans cette méditation salutaire et suave où notre coeur est appliqué. Qui me

1 Serm. 4 de Asc. Dom. — 2 Mat., 17.

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donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai et je goûterai le repos (1).»

« Je vous en conjure, mes frères, que vos coeurs ne soient point appesantis par les soins du siècle; déchargez, je vous en supplie, ces coeurs du lourd fardeau des pensées terrestres.... Édifiez en eux, non-

seulement les tentes des Patriarches et des Prophètes, mais tous les palais, toutes les demeures de cette céleste cour, imitant l'esprit de celui qui les parcourait en immolant dans le tabernacle du Seigneur une hostie de louanges, et en chantant ce cantique : « Que vos tabernacles me sont chers, Seigneur Dieu des vertus ; mon âme soupire après les parvis du Seigneur ; elle est presque en défaillance par l'ardeur de ce désir (2)». Et vous aussi, mes frères, parcourez en offrant une victime de ferveur et de dévotion, et visitez en esprit ces demeures élevées et nombreuses qui sont dans la maison de notre Père. Prosternez humblement vos

coeurs devant le trône de Dieu et de l'Agneau. Offrez avec respect vos supplications à tous les ordres des Anges. Saluez l'assemblée des Patriarches, l'armée des Prophètes, le sénat des Apôtres. Contemplez les couronnes des Martyrs, brillantes de fleurs empourprées. Admirez les choeurs des Vierges répandant au loin le parfum des lis. Et, autant que le

permet la faiblesse de votre coeur, prêtez une oreille attentive aux suaves accords du cantique nouveau :

1 Ps. 54. — 2 Ps. 83.

323

« Je me suis souvenu de ces choses, dit le Prophète, et j'ai répandu mon cime au-dedans de la demeure; car j'ai l'espérance que je passerai dans le lieu du tabernacle admirable, que j'irai jusqu'en la maison de mon Dieu (1). »

Telles sont les paroles de saint Bernard, el qu'elles nous suffisent pour ce qui regarde la contemplation de la cité céleste.

CHAPITRE LIII. De la contemplation de la majesté divine, et en même temps de quatre sortes de contemplation.

Arrivons maintenant à la contemplation la plus élevée, à laquelle je crois que bien peu atteignent : je veux dire la contemplation du Seigneur. Écoutons avec respect ce qu'en dit saint Bernard, afin qu'une fois introduits à cette sorte d'exercice, nous tentions, si Dieu daigne le permettre, d'en recueillir quelque fruit délicieux. Ce saint s'exprime donc ainsi en parlant des compagnons de l'Époux, c'est-à-dire des Anges qui s'écrient : Nous vous ferons des diclines d'or marquetées d'argent.

« (2) L'or, c'est l'éclat de la divinité, c'est la sagesse qui brille du haut des cieux. Ces ouvriers célestes à qui ce ministère a été confié, s'engagent à fabriquer

1 Ps. 41. — 2 Serm. 4 sup. cant.

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avec cet or certains objets brillants ornés de variétés, et à les entrelacer aux oreilles intérieures de l'âme. Pour moi, je ne pense pas qu'il s'agisse d'autre chose que de composer certaines images spirituelles, et d'offrir aux regards de l'âme contemplative les sens les plus purs de la sagesse divine qui y sont enfermés, afin qu'elle voie en énigme et comme en un miroir (1) ce qu'elle ne peut encore considérer face à face. Ce sont des choses divines que nous exprimons, des choses inconnues à celui qui n'en a point fait l'épreuve; car nous racontons comment, dans un corps mortel, sous le règne de la foi, alors que la substance de cette lumière éclatant, et cache n'a pas encore été manifestée, la contemplation de la vérité sans tache peut quelquefois tellement nous faire sentir ses effets, ou du

moins quelques-uns de ses effets, qu'il soit permis à plusieurs d'entre nous à qui cette faveur a été donnée d'en haut, de s'écrier avec l'Apôtre : Maintenant, je connais en partie; et encore : Nous connaissons en partie, nous prophétisons en partie (2). Mais lorsque, subitement et avec la rapidité de l'éclair, quelque chose de plus divin brille aux regards de l'âme ravie, aussitôt, soit pour adoucir l'éclat de cette splendeur trop lumineuse, soit afin de nous en faciliter l'enseignement aux autres, aussitôt, et je ne sais comment, naissent en l'esprit certaines images des choses inférieures, adaptées aux sens alors divinement pénétrés. A l'aide de ces images,

1 I Cor., 13. — 2 I Cor., 13.

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ce rayon splendide et sans tache de la vérité, se trouvant comme ombragé, devient plus tolérable à l'âme elle-même et plus facile à comprendre à celui à qui on voudra le faire connaître. Je pense cependant que de pareilles images sont formées en nous par l'entremise des saints Anges, de même que les images opposées et mauvaises sont en nous, sans aucun doute, l'oeuvre des Anges pervers. »

« (1) Heureuse l'âme qui s'applique à creuser fréquemment dans la muraille, mais plus heureuse encore celle qui creuse dans la pierre même! Il est permis, sans doute, de creuser cette pierre, mais il est besoin pour cela que le regard de l'âme soit plus pur, que son désir soit vraiment plus intense, que les fruits de sa sainteté soient plus exquis. Quel est celui qui sera capable d'arriver jusque-là ? Celui qui a dit : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; il était en

Dieu dès le commencement (2). Ne vous semble-t-il pas que Jean se soit plongé dans les profondeurs mêmes du Verbe, et que des secrets de son coeur il ait tiré comme une moelle sacrée de sa sagesse la plus intime ? »

« Mais plus vous creusez difficilement dans la pierre, plus ce qu'il vous est donné d'en extraire vous offre de suavité. Ne craignez pas les menaces que l'Écriture adresse aux scrutateurs de la majesté divine ; apportez seulement à ce travail un oeil pur

1 Serm. 62 in cant. — 3 Joan., 1

327

et simple, vous ne serez point opprimé par sa gloire, mais vous serez admis à la contempler, à moins que vous ne cherchiez votre gloire à vous, et non celle de Dieu. Mais alors ce n'est pas la gloire de Dieu qui vous opprime, c'est la vôtre; car tandis que vous vous abaissez vers elle, il ne vous est point permis de lever en haut votre tête appesantie par la

cupidité. Rejetant donc de côté cette vaine gloire, scrutons sans inquiétude les secrets de la pierre où se trouvent cachés les trésors de la sagesse et de la science. Peut-être conservez-vous encore quelque

appréhension ; mais écoutez la pierre elle-même qui vous dit : Ceux qui travaillent en moi ne pécherons pas (1). — Ah ! qui me donnera des ailes

comme à la colombe, et je prendrai mon vol, et je goûterai le repos (2). C'est là qu'il a trouvé le repos, celui qui est doux et simple, tandis que l'homme trompeur, superbe et soupirant après la vaine gloire, est dans l'oppression. »

« Il n'est pas opprimé celui qui n'est point un scrutateur de la majesté, mais de la volonté de Dieu. Quant à la majesté, il est bien vrai que parfois il ose arrêter ses regards sur son éclat, mais c'est entraîné par l'admiration et non pour la sonder. Si quelquefois il lui arrive, dans son extase, d'être ravi en cette majesté, c'est que le doigt du Seigneur est là ; c'est sa bonté qui élève l'homme et non la témérité de l'homme qui le pousse à pénétrer insolemment les profondeurs de Dieu. Lorsque l'Apôtre ne

1 Eccl., 24.—2 Ps. 54.

338

rappelle ses ravissements que pour excuser ce qu'il vient de dire, quel autre sur la terré osera s'enfoncer, appuyé sur ses seuls efforts, dans le secret terrible de cette majesté suprême, et, comme un contemplateur hors de saison, s'élancer dans ces mystères redoutables ? Je pense donc que les scrutateurs de la majesté divine , représentés comme des envahisseurs, ne sont pas ceux qui sont ravis par elle, mais ceux qui veulent l'atteindre de force. Aussi sont-ils opprimés par sa gloire. C'est donc une chose redoutable de scruter la majesté de Dieu, mais s'enfoncer dans la recherche de sa volonté, c'est un exercice aussi sûr que pieux. Pourquoi n'emploierais-je pas toute mon activité à approfondir le secret glorieux de sa volonté, dès lors que je sais que c'est un devoir pour moi de lui obéir en tout? Elle est douce, la gloire qui n'a point d'autre source que la contemplation de la suavité même de Dieu, que la vue des trésors de sa bonté, de ses miséricordes innombrables. Enfin, nous l'avons vue,

cette gloire, gloire digne de la grandeur du Fils unique du Père (1), et tout ce que nos yeux en ont contemplé était plein de bénignité et vraiment paternel. »

« Non, une pareille gloire ne saurait m'opprimer, quand même je fixerais sur elle toute l'ardeur de mes regards; et même j'imprimerai en elle la trace de mes efforts ; car, contemplant sans voile cette gloire de Dieu, nous sommes transformés en la

1 Joan., 1.

329

même image et nous avançons de clarté en clarté par l'illumination de l'Esprit du Seigneur (1). Or, nous sommes transformés en lui lorsque nous devenons conformes à lui. Loin donc de moi l'audace d'établir cette conformité en la gloire de sa majesté, plutôt qu'en une humble soumission à sa volonté. Ma gloire, la voici : c'est de pouvoir entendre un jour dire de moi : J'ai trouvé un homme selon mon coeur (2). Le coeur de l'Époux, c'est le cœur de son Père, et quel est-il? Soyez miséricordieux, dit-

il, comme voire Père qui est dans les Cieux est miséricordieux lui-même (3). Telle est la beauté qu'il désire contempler lorsqu'il dit à son Église : Montrez-moi votre face, (4) ; beauté de douceur et de mansuétude. C'est cette beauté qu'elle élève en toute confiance vers la pierre à qui elle est semblable. Approchez-vous de lui, dit le Prophète, et soyez, éclairés de sa lumière, et votre visage ne sera point couvert de confusion (5). Comment, en effet, la confusion viendrait-elle sur celle qui est humble, de la part de celui qui est humble lui-même, sur celle qui est sainte, de la part de celui qui est la piété même, sur celle qui respire la modestie, de la part de celui qui est plein de mansuétude ? Non, la face sans tache de l'Épouse ne concevra pas plus d'effroi de la pureté de la pierre, que la vertu n'en

conçoit de la vertu, que la lumière n'en conçoit de la lumière. »

1 II Cor., 3. — 2 I Reg., 13. —

Act., 13. — 3 Luc., 6. — 4 Cant., 2. — 5 Ps., 33.

330

« (1) Marthe et Marie représentent les deux voies suivies par ceux qui aiment la pauvreté. Il en est dont la sollicitude, s'unissant à Marthe, prépare deux mets au Seigneur Jésus : la correction de leurs actes empreinte du sel de la contrition, et le travail de la piété accompagné de l'assaisonnement de la dévotion. Mais ceux qui, avec Marie, vaquent à Dieu seul, considérant ce qu'il est dans le monde, ce qu'il est dans les hommes, ce qu'il est dans les Anges, ce qu'il est en lui-même, ce qu'il est dans les réprouvés, ceux-là reconnaissent que Dieu est le soutien et le gouverneur du monde, le libérateur et l'aide des hommes, la nourriture et la gloire des Anges, le principe et la fin de lui-même, la terreur et l'effroi des réprouvés. Ils le contemplent admirable en ses créatures, aimable dans les hommes, désirables dans les Anges, incompréhensible en lui-même, terrible dans les réprouvés. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Or, dans la contemplation de la majesté divine, nous agissons de quatre manières dont le même saint Bernard parle ainsi : « (2) Il y a quatre sortes de contemplation : la première et la principale consiste à admirer la Majesté suprême. Elle veut, pour cela un cœur purifié, afin que, le trouvant libre de tout vice, déchargé de tout péché, elle puisse l'élever facilement vers les hauteurs célestes et le tenir de temps à autre livré à l'admiration et suspendu au moins pendant

1. 5, c. ult.

331

quelques instants par l'étonnement et l'extase. »

« La seconde sorte de contemplation est nécessaire à la première : c'est celle qui considère les jugements de Dieu. En effet, tandis que cette vue terrible frappe avec véhémence l'esprit de celui qui s'y arrête, elle met le vice en fuite, fonde la vertu, initie à la sagesse et conserve l'humilité. »

« La troisième sorte de contemplation s'occupe ou plutôt se repose dans le souvenir des biens reçus, et, pour ne pas laisser ingrat celui qu'un pareil souvenir remplit, elle le pousse à l'amour de son bienfaiteur. »

« La quatrième, laissant dans l'oubli les choses passées , se repose dans la seule attente des biens promis, et, comme elle embrasse l'éternité, car les biens promis sont éternels, elle nourrit la patience et donne la force à la persévérance. »

Ainsi s'exprime saint Bernard, et contenions-nous, pour le moment, de ces enseignements touchant la contemplation de la majesté de Dieu.

CHAPITRE LIV. Manière de vivre dans la vie active. — Excellents passages de saint Bernard sur ce sujet.

Après nous être entretenus de l'exercice de l'une et l'autre vie, c'est-à-dire de la première partie de la vie active et de la vie contemplative, ainsi que des espèces

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ces diverses de cette dernière, il nous reste à voir quelle règle il nous faut tenir pour y arriver plus facilement et la posséder plus efficacement. Vous devez donc savoir que la première partie de la vie active demande que l'on demeure avec les autres, de même que la contemplation exige la solitude; il faut habiter au milieu de ses frères, parce qu'ou arrive plus promptement, par ce moyen, au but qu'on se propose. En effet, parmi les autres on rougit des vices auxquels on est sujet et de la privation des vertus qu'on ne possède pas; et ainsi, on se corrige en ces deux points, ce qui n'arriverait pas dans la solitude , car on n'y ferait nulle attention; vous ne trouveriez personne pour Vous reprendre, personne qui vous fit rougir. En outre, dans la vie commune, on profite des corrections qui sont faites aux autres et des bons exemples qu'ils donnent ; car naturellement on s'applique à éviter les défauts que l'on voit repris et qui déplaisent dans les uns, et à acquérir les vertus que l'on entend louer et que l'on aime dans les autres. C'est donc ainsi qu'il, vous faut agir, tant que vous serez dans la vie active , si vous voulez prudemment découvrir et éviter les défauts qui sont en vous et dans les autres, selon qu'il vous a été dit plus haut en plusieurs endroits, surtout en traitant de l'exercice de la vie active. Méditez avec soin ce qui vous a été enseigné alors touchant les vertus et les vices, et efforcez-vous de vous y conformer. Pensez de quelle manière vous devez vous examiner vous-même et considérer les vertus des autres, les imiter, tirer de là sujet de vous

333

humilier et d'être toujours dans la crainte en voyant que vous ne possédez rien de semblable. Voici ce que vous enseigne saint Bernard :

« (1) Ce n'est pas sans raison que depuis hier et même plus longtemps, je me suis trouvé envahi par une langueur d'âme, par un affaiblissement d'esprit et par une inertie inaccoutumée en toutes mes

facultés. Je marchais bien ; mais voilà qu'une pierre d'achoppement s'est rencontrée sur mon passage, je l'ai heurtée et. je suis tombé. L'orgueil a été trouvé vivant en moi, et le Seigneur s'est détourné dans sa colère de son serviteur. C'est de là que sont venus la stérilité de mon âme et le manque de dévotion que je ressens. Continent mon coeur s'est-il desséché? comment s'est-il épaissi comme le lait? Comment est-il devenu comme une terre sans eau ? Me voilà impuissant à verser des larmes, tant est grande la dureté de ce coeur! Je ne trouve plus mes méditations

accoutumées. Où est cet enivrement de l'esprit? où est cette sérénité, cette paix de l'âme, cette joie dans le Saint-Esprit? Au lieu de tout cela, je me trouve paresseux pour le travail des mains, engourdi dans les veilles, prompt à la colère, persévérant dans la haine, facile aux exigences de ma langue et de mon palais, lent et sans pensée aucune pour la prédication. Hélas! le Seigneur a visité toutes les montagnes qui m'environnent, il ne s'est point approché de moi... Je vois l'abstinence étonnante de l'un, la patience admirable de l'autre,

1. Serm. 54.

334

l'humilité profonde et la mansuétude de celui-ci, la miséricorde et la douceur de celui-là; j'en vois quelques-uns ravis fréquemment dans leur contemplation, d'autres qui frappent et pénètrent dans les cieux par l'instance de leurs prières, et d'autres enfin qui brillent au milieu de nous par d'autres vertus. Je les considère tous, dis-je, pleins de teneur, pleins de dévotion, unanimes en Jésus-Christ dans l'abondance des dons célestes et de la grâce; ils sont des montagnes vraiment spirituelles que le Seigneur a visitées et que l'Époux se plaît à parcourir. Pour moi, qui ne trouve en mon coeur rien de semblable, comment me regarder, sinon comme une des montagnes de Gelboé, que celui qui visite toutes les

autres avec tant de bénignité, a passée dans sa colère et son indignation? Mes petits enfants, cette pensée abaisse l'orgueil des yeux ; elle attire en nous la grâce, elle prépare la voie aux visites de l'Époux... Je veux que vous ne vous épargniez pas, que vous vous accusiez vous-mêmes toutes les fois que vous découvrirez que la grâce s'est affaiblie en vous, même presque insensiblement, et lorsque la vertu commence à languir… C'est ainsi que doit agir l'homme qui se considère soi-même avec attention, qui sonde ses voies et ses occupations et qui redoute en toutes choses que le vice de l'orgueil ne trouve à se glisser en son coeur. J'ai appris dams la vérité que rien n'était aussi efficace pour mériter, conserver et recouvrer la grâce, que de se tenir en tout temps devant Dieu sans concevoir des pensées

335

superbes, et dans la crainte. Heureux l'homme qui est toujours tremblant (1) ! »

« Apprenez à vous commander à vous-même, à régler votre vie, à composer l'ensemble de votre conduite, à vous juger. Apprenez à vous accuser vous-même auprès de vous-même , à vous condamner souvent, et à ne jamais vous laisser aller impuni. Que la justice soit assise pour vous juger, que devant elle se tienne votre conscience coupable, et qu'elle soit elle-même votre accusatrice. Personne ne vous aime plus tendrement, personne ne vous jugera plus fidèlement que vous. Le matin, faites-

vous rendre compte de la nuit qui vient de se passer, et prenez vos précautions pour le jour qui commente. Le soir arrivé, exigez le rapport de toute la journée et prenez vos mesures pour la nuit qui survient. Avec cette sévérité, il ne vous sera pas libre de vous écarter de la droite ligne. Distribuez à chaque heure ses exercices selon la règle de votre institut; au temps marqué pour les exercices spirituels, donnez les exercices spirituels ; aux moments désignés pour ce qui est temporel, donnez ce qui est

temporel. En tout cela, que l'esprit rende si bien tout ce qu'il doit à Dieu, et le corps tout ce qu'il doit à l'esprit, que si quelque chose a été omis, ou négligé, ou bien se trouve entaché d'imperfection quant à la manière , au lieu , au temps, rien ne demeure impuni ou sans une juste réparation. »

1 Prov., 28. — 2 Epist. ad frac, de m. De.

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« (1) Combien j'admire, croyez-le bien, combien je vénère en mon coeur, combien j'embrasse dans l'ardeur de ma charité ceux qui, vivant comme s'ils ignoraient les hommes au milieu desquels ils sont, arrêtent leurs regards sur un, deux, ou plusieurs qu'ils voient marcher dans une plus grande ferveur d'esprit, les distinguent entre tous les autres, et,

alors qu'eux-mêmes l'emportent peut-être sur ceux qu'ils observent ainsi, se les proposent cependant sans cesse comme des modèles, et ont toujours devant les yeux leurs saints élans vers le Seigneur, leurs oeuvres corporelles ou même leurs exercices spirituels. »

« Malheur à moi, me dit un jour un des nôtres, car j'ai remarqué durant nos veilles un religieux en qui j'ai compté trente vertus, dont une à peine se trouve en moi, si toutefois il y en a même une seule. Et cependant ce religieux dont il me parlait n'en possédait peut-être aucune qui s'élevât au degré où l'humilité qui causait cette sainte jalousie était montée. Que le fruit que vous retirerez de ce discours soit donc de vous appliquer à considérer toujours ce qu'il y a de plus élevé dans les autres ; car c'est en cela que consiste la plénitude de l'humilité. Peut-être en quelque joint vous semblera-t-il que vous avez été favorisé d'une grâce plus considérable que quelqu'un d'entre vos frères; mais si vous êtes rempli d'une sainte émulation, il vous sera facile de vous juger en beaucoup de choses inférieur aux autres.

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