Œuvres spirituelles (page 61)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Eccli., 9. — Ps. 118. — 2 Eccli., 21.

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aux maléfices. Il est inconvenant pour un religieux d'avoir des rapports trop particuliers avec ces personnes, si ce n'est pour un moment en vue de leur bien spirituel. Cependant il faut , en s'éloignant de telles personnes , agir selon les règles de la prudence. Les religieux en voyage ne doivent point se séparer trop les uns des autres, et se tenir à distance telle qu'ils ne puissent ni se voir ni s'entendre. Il convient à des religieux d'aller deux ensemble, et il n'est ni sûr ni à propos pour eux de demeurer trop éloignés l'un de l'autre : une telle séparation leur est un danger, elle est un scandale pour ceux qui les rencontrent.

Vis-à-vis d'eux-mêmes, les frères en voyage doivent se conformer aux lois de la discipline dans leurs actions et leurs paroles. Dans leurs actions, que l'on voie briller l'honnêteté , la dévotion et la discrétion. Qu'ils évitent , pour ne blesser en rien l'honnêteté , tout désordre, soit des mains , soit d'une autre sorte , qui pourrait arriver dans la marche. Beaucoup d'inconvénients ont coutume de suivre du moindre relâchement , et les hommes nous voient fréquemment alors que nous l'ignorons. Il ne faut donc point trop se découvrir les bras , relever ses vêtements ou les arranger d'une façon messéante à un religieux. — Les frères vraiment pieux regardent comme un devoir aussi, en rencontrant une église ou une croix , de témoigner leur respect par une inclination dévote , et de ne point passer devant un cimetière sans dire quelque prière pour les défunts.

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La discrétion nous apprend à examiner à l'avance, par une mûre considération , les choses que nous avons à faire et à nous garder de celles que nous devons éviter. L'homme accoutumé à ne jamais considérer ses actions à venir , agit en tout sans précaution. Il faut aussi modérer la fatigue du voyage , selon le conseil d'un ancien, de peur que l'esprit de dévotion n'y trouve sa ruine , entendre la messe et faire au peuple une sainte exhortation s'il y a un concours suffisant. Mais avant tout il faut payer dévotement la dette de l'office divin, si l'on ne veut se montrer des vagabonds plutôt que des religieux et être convaincu de faire de l'accessoire le principal contrairement au but de l'état religieux. Il faut encore interrompre son voyage aux fêtes solennelles , ne point dormir le long du chemin , ce qui est une chose dangereuse et inconvenante, et ne point accepter l'hospitalité, même quand il est tard , chez des personnes mal famées.

On doit, en parlant, observer la discipline tant par rapport aux paroles elles-mêmes qu'à la manière dont on les prononce. Lorsqu'on rencontre quelqu'un sur sa route, il faut saluer humblement. Il appartient aux anciens d'adresser des paroles d'édification ou d'encouragement à leurs compagnons de voyage et aux autres personnes avec lesquelles il leur arrive de s'entretenir. Ils doivent reprendre ceux qui pèchent en leur présence, non avec rigidité, mais avec modestie et humilité, et les amener au bien par des raisons et un langage plein de douceur et prêcher en

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quelque sorte à toute créature le saint Evangile (1). Saint Philippe a baptisé l'eunuque sur son chemin ; saint Martin a converti un voleur qui voyageait avec lui (2). Si l'on n'a point de personnes étrangères en sa société , il est convenable que l'on s'entretienne de Dieu avec son compagnon de voyage. Les deux disciples d'Emmaüs parlaient du Seigneur durant leur voyage , et le Seigneur est venu se joindre à eux (3). Il est bon, pour alléger l'ennui du chemin, de raconter les exemples des anciens Pères, ou d'autres choses propres à toucher le coeur ou au moins à éclairer l'intelligence. Il est bien humiliant de ne pouvoir passer son temps qu'en discours frivoles ou insensés. Malheur à ceux qui se taisent de vous, Seigneur! en parlant ils sont muets. Les religieux ont coutume aussi d’occuper leurs voyages en récitant les Litanies, les psaumes de la pénitence, les psaumes graduels, etc. , soit en commun , soit en particulier, et surtout avant tierce, ou bien de s'appliquer à de saintes méditations.

Mais en conversant de la sorte, il est tout-à-fait convenable de le faire d'une voix peu élevée. Ainsi, il faut éviter de prendre un ton bruyant, ce qui est toujours messéant à une personne religieuse, et veiller sur ce point avec plus de soin encore lorsqu'on voyage en des chemins couverts ou en des bois; car , selon le proverbe , les bois ont des oreilles , comme les champs et les plaines ont des yeux. Que les religieux s'abstiennent donc , en de tels lieux , de tout ce qu'ils ne voudraient point dire devant les gens du monde,

1 Act., 8 — 2 Sulpit., in vit. s. Mart. — 3 Luc.,

24.

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à moins qu'ils ne parlent à voix basse et en latin. Plusieurs fois, nous le savons, des hommes ont eu à souffrir bien des déboires pour avoir été imprudents en cela. Qu'ils ne chantent point en voyage , et surtout sur les airs du siècle , même de bonnes choses; car les laïques , en les entendant, ne comprennent que le son. Et ensuite , dans leurs chants , il ne convient pas que les religieux élèvent beaucoup la voix. Si nos frères , en allant au milieu des hommes , négligeaient d'éviter la dissolution , les disputes bruyantes, les altercations et autres choses capables de blesser les fidèles, je ne craindrais pas de dire qu'ils ont perdu toute crainte et qu'ils n'ont aucun zèle pour l'ordre. Or , le religieux qui n'éloigne pas le scandale de sa religion , déroge à son propre honneur et nuit à son salut. Celui qui est un enfant fidèle de sa religion regarde comme considérable de lui causer le moindre préjudice.

CHAPITRE XXIX. Comment il faut se comporter dans les églises des séculiers.

Lorsque nos frères , arrivés en une communauté ou dans une ville , se rendent à l'église , ils doivent en y entrant se rappeler ce verset du psaume : J'entrerai dans votre maison, et, rempli de votre crainte, je vous adorerai dans votre saint temple (1), puis, se

1 Ps., 5.

découvrant la tète, faire le signe de la croix, et ensuite se prosterner humblement soit devant l'autel, soit dans un autre lieu propre à la prière où leur compagnon plus ancien s'est déjà retiré. Après avoir prié dévotement autant que Dieu le leur accordera , ils se lèveront et pourront aller aux affaires qui les appellent en cet endroit. Nous devons toujours, comme des hommes véritablement voués à l'Evangile et à l'Eglise, commencer par visiter le lieu saint si nous le pouvons. Nous suivons en cela les exemples des saints Pères qui nous ont précédés dans l'ordre, ou plutôt ceux du Sauveur; car l'évangéliste saint Matthieu nous raconte que Jésus, étant entré à Jérusalem, alla d'abord au temple (1). La Glose nous dit sur ce passage : En agissant ainsi, le Seigneur nous donne un exemple de religion, afin de nous apprendre, en quelque lieu que nous allions, à visiter d'abord la maison de la prière, s'il y en a une en ce lieu.

En assistant à la messe ou autres offices avec les étrangers, ils doivent s'y comporter humblement et honnêtement. Qu'ils ne se tiennent pas sur leurs siéges à la manière des grands du monde, ou comme des personnes ennuyées et s'inquiétant fort peu de l'office; mais qu'ils s'approchent convenablement du livre si cela est nécessaire et qu'ils aident avec humilité les chantres en gardant toutefois la gravité et la modestie dans l'expression de la voix et dans les gestes. Si , pour éviter un trop grand dérangement , ils ne jugent pas devoir aller au livre, ils pourront

1 Mat., 11.

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néanmoins s'unir aux autres pour les chants communs , mais toujours sans trop élever la voix. Lorsqu'il s'agit de chanter un morceau à part, comme un alleluia, un répons, ils ne doivent point se joindre à des séculiers, s'ils le peuvent sans choquer personne. Alors non-seulement il faut veiller à bien accomplir les choses dont nous avons parlé , mais encore être attentif à se tenir d'une manière convenable, à observer la discipline dans les regards, les paroles, l'habit, l'uniformité des actes et dans tout ce qui a rapport à l'honnêteté. C'est une faute vraiment répréhensible, de porter çà et là ses regards et de se livrer à des entretiens pendant la célébration de la messe. Les canons interdisent pareille chose aux clercs séculiers. C'est encore une faute d'affecter des manières mondaines dans la disposition de ses vêtements. Ainsi, il ne convient pas de rabattre son capuce au milieu des hommes, excepté à l'Evangile et autres endroits de l'office où la coutume a introduit cet usage. Enfin, pour l'uniformité, ils doivent, en assistant à l'office, faire attention à deux points : 1° à ne pas scandaliser par leur manière d'agir différente de celle des autres en des choses qui ne blessent en rien l'honnêteté; ainsi à Magnificat, au symbole de prime, lorsque les autres se tiennent respectueusement debout, ils ne doivent pas demeurer assis, quand même ils ne réciteraient pas cette partie de l'office; 2° à observer un accord mutuel lorsqu'il faut demeurer debout ou assis, ou bien se prosterner, et à faire ces actes en même temps. Ceux qui sont regardés comme n'ayant qu'un coeur et

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qu'une âme, ne doivent différer en rien extérieurement. L'uniformité des actes aide et indique l'uniformité des esprits. Le frère compagnon d'un ancien doit aussi se conformer humblement à sa manière d'agir. Quand nous officions avec des religieux, il faut observer leurs usages; avec d'autres qui ne connaissent pas le rit des inclinations, pendant les collectes on se tient debout respectueusement et la face tournée vers l'autel, aux jours de fêtes. Quand on prononce le nom de la Vierge bienheureuse ou d'autres saints honorés d'une manière particulière, on fait une inclination. Aux jours de la férie on se prosterne pendant les oraisons. C'est la coutume de se tenir toujours debout pendant la préface et l'Agnus Dei. Si quelquefois nous jugeons à propos de célébrer chez des étrangers, il ne faut point, sous prétexte d'uniformité, changer l'usage de notre ordre en cette action, ni le mettre de côté, à moins que la nécessité ne nous en fasse un devoir; car en variant ainsi témérairement selon la coutume des diverses églises , nous nous ferions regarder comme des gens instables et n'ayant aucun usage particulier. Cependant, on peut dans les bénédictions qui ont lieu après la messe , suivant l'habitude des différents pays ou en d'autres choses qui ne préjudicient en rien à l'observance régulière , se conformer aux pratiques établies aux lieux où l'on se trouve.

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CHAPITRE XXX. De la discipline à observer dans les hospices.

Dans les hospices, nos religieux doivent s'appliquer en tout avec humilité et prudence à observer la discipline. Leur humilité apparaîtra envers les personnes dans leurs conversations, s'ils se montrent pleins de déférence pour ceux qui sont plus élevés, s'ils parlent à ceux d'un rang moindre et aux pauvres avec affabilité et bénignité comme à des frères. Leurs entretiens ne doivent en rien sentir l'orgueil. Qu'ils ne prennent jamais la première place; mais s'ils y sont invités, qu'ils ne la refusent pas outre mesure. Cependant en tout ils garderont l'honneur dû au frère plus ancien dont ils sont accompagnés et qu'ils doivent toujours faire passer en avant. L'humilité rejette et une honnête modestie refuse tout ce qui semble favoriser l'orgueil ou la mollesse. Cependant on conserve mieux l'humilité en acceptant avec simplicité que par un refus obstiné. Ce refus surtout est répréhensible quand il est manifestement contraire à la volonté d'un religieux plus ancien. — On ne doit pas non plus, dans les hospices séculiers, se jeter indifféremment sur un lit pour s'y reposer durant le jour, ni fatiguer les habitants de la maison par trop d'exigence à se faire servir : il convient à des pauvres de se contenter de peu, et même il est bon de retrancher sur le nécessaire,selon le temps et le lieu. Que jamais les rapports les plus intimes ou même de parenté avec une maison ne nous inspirent d'agir d'une manière présomptueuse, comme de donner des ordres, de demander ce qu'il y a de plus recherché, de s'inquiéter des actions des personnes, de se mêler de la direction des affaires,

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après avoir abandonné ses biens propres pour servir Dieu plus librement.

Nos frères doivent aussi apporter la prudence nécessaire à se garder eux-mêmes avec une grande circonspection. Marchez dans la sagesse, dit l'Apôtre, avec les personnes du dehors (1). Et le Seigneur dit également : Tenez-vous en garde contre les hommes (2). Il faut donc veiller sur soi non-seulement en public, mais encore en particulier. Ne considérez , dit un auteur, aucun lieu comme soustrait aux regards d'un témoin (3). Un frère racontait qu'il avait découvert, en certaines maisons des gens du monde, des fenêtres cachées d'où l'on pouvait découvrir aisément sans être vu les actions des diverses personnes reçues en ces maisons. — En été, lorsqu'on dort sur le midi, il est bon , si on le peut, d'avoir quelque autre vêtement à étendre sur soi , au moins jusqu'à la ceinture, de peur qu'il nous arrive pendant le sommeil de paraître dans une position indécente aux yeux des hommes; car on rapporte qu'il est arrivé à plusieurs, par ce manque de précaution, des choses humiliantes.

Notre prudence doit étendre sa circonspection et sa vigilance aux personnes, aux lieux, aux affaires

1 Colos., 4. — 2 Mat., 10. — 3 Senec., de mor.

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et aux choses reçues en dépôt. Pour les personnes, il faut avoir soin de ne jamais accorder trop de confiance aux hommes, alors même qu'ils seraient nos amis intimes ou nos proches. Nous devons donc apporter en tout temps une grande attention à nos paroles et à nos actions. L'homme spirituel qui juge de toutes choses et n'est jugé par personne, a coutume de faire précéder chacun de ses actes d'une triple considération : il se demande si la chose en son pouvoir est permise , si elle convient , si elle est utile. Que nos frères se montrent donc en tout comme des ministres de Dieu. Que dans leurs regards, leurs mouvements, leurs actions, ils soient sérieux, modestes et pieux comme il convient à des saints. Cependant il y a une mesure en cela, et il faut éviter de porter les choses à l'excès. Le discernement des diverses personnes de la société nous fournit la règle de conduite à tenir parmi les hommes. Les qualités et les positions diffèrent dans le monde; il faut savoir se conformer à ces différences. Le religieux prudent se conduit d'une façon diverse avec des personnes d'un rang distinct et avec toutes il se tient sur ses gardes. Il est simple, mais sans niaiserie; humble, mais sans bassesse; plein de douceur, mais sans flatterie; gai, mais non d'une joie dissolue; affable, mais sans vanité ni bouffonnerie. Quelquefois un homme sage peut, si les circonstances l'exigent , relâcher un peu de son austérité, mais jamais de façon à dépasser les bornes de la modestie. Il est permis, dis-je, selon les divers temps, de relâcher de sa gravité, mais non de la mettre de côté.

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Cependant il y a une faute à agir de la sorte quand on ne se propose aucun but utile ou convenable, quand le serviteur prudent de son Dieu ne reconnaît pas quel fruit peut produire ce relâchement.

Mais, comme les personnes bien élevées doivent considérer quelle sorte d'honnêteté convient selon les diverses personnes, que les religieux embrassent donc toujours ce qu'il y a de plus parfait en ce genre. Ils doivent autant que possible s'éloigner de la société des personnes du sexe, même de leurs proches, n'en point recevoir des services trop empressés , et ne jamais, sous aucun prétexte, se laisser laver les pieds par elles. Qui ne regarderait comme entièrement contraire à la bienséance religieuse de permettre à une femme de porter sa main sur notre tête ou tout autre membre du corps sans une nécessité évidente. Quand un religieux est en la société d'une femme ou s'entretient avec elle, il doit cacher ses mains et ne point les étendre, et même en tout rapport avec des personnes étrangères il convient de les tenir jointes, soit l'une contre l'autre, soit d'une autre façon modeste. Nos entretiens ont besoin du secours de la discipline. Que jamais un religieux ne se permette d'embrasser une personne d'un autre sexe, soit sa soeur, soit sa nièce, soit même une enfant; qu'il n'embrasse même pas aisément sa mère. Les soldats de Jésus-Christ doivent rester entièrement étrangers à de telles marques d'urbanité. C'est une chose à peine convenable pour eux d'embrasser un autre homme, excepté quand ils ne peuvent s'en abstenir sans scandale, à

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cause de l'usage , comme pour son père et d'autres hommes recommandables. L'honnêteté de la religion ne souffre pas qu'une personne religieuse prodigue indifféremment des baisers.

Enfin , la société des femmes est un danger pour notre âme. Il faut, comme dit un saint, entrevoir à peine leur présence et ne pas s'y arrêter, les approcher comme en passant et comme en fuyant. Il est plus sûr d'être dans l'impossibilité de périr que de demeurer sain et sauf en restant dans le danger. Je ne regarderai jamais comme chaste et comme honnête un homme qui n'a pas horreur de toucher une femme ou de s'en laisser toucher. Comment donc sera-t-il permis d'étendre sa main sur un objet qu'il est défendu de regarder? — Si nous voulons conserver la pureté du coeur, nous devons aussi environner nos sens du rempart de la discipline extérieure. Ainsi , il nous faut éviter avec soin les lieux qui pourraient être une occasion de danger ou de soupçon , ne jamais demeurer seul avec une femme en ces lieux, même pour un moment. Un jour, deux religieux étant venus loger dans une maison , la dame appela l'un d'eux à sa chambre comme ayant quelque chose de particulier à lui communiquer. A peine fut-il entré qu'elle le provoqua au crime et le menaça de crier et de l'accuser lui-même d'avoir voulu lui faire violence s'il ne consentait sur-le-champ à ses désirs. Le religieux, inspiré par le Seigneur, se mit à crier à l'autre religieux, qui était resté dans la salle avec plusieurs, de lui apporter aussitôt un livre. Alors le frère arrivant , la

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femme dut interrompre ses sollicitations criminelles , et le frère échappa ainsi aux mépris des hommes. Quelques-uns ont perdu leur réputation de la sorte , et ont même été soumis à de mauvais traitements. Celui qui évite les piéges est toujours en sûreté.; celui, au contraire, qui n'en tient aucun compte , est ou un insensé ou un homme pervers. Si pendant la nuit les religieux ont besoin d'aller par la maison de leurs hôtes, ils doivent le faire ensemble et porter une lumière avec eux comme des enfants de lumière.

Au reste, ils ne doivent point se mêler témérairement aux affaires temporelles des personnes du monde. S'il s'agit d'affaires spirituelles , c'est une chose différente, et alors il faut demander conseil sur ce que l'on a à faire aux hommes capables de nous conseiller et ayant mission pour le faire; mais il ne convient pas à un homme engagé au service de Dieu de s'embarrasser de nouveau dans les affaires de ses parents ou de ses amis, après avoir renoncé aux siennes en mourant au monde. Celui-là est un impie qui se montre cruel envers son âme par amour pour ses parents. Il est indigne d'un vrai religieux de se faire l'entremetteur de pareilles choses, soit en portant des lettres, soit en parlant pour cela. Si l'on est prié de s'en occuper, il faut les renvoyer à ceux qui peuvent les traiter sans inconvénient.

Que les religieux en voyage évitent toute négligence dans la garde des livres ou autres objets qu'ils ont emporté avec eux; mais qu'ils aient soin de les confier, avant de s'en dessaisir, surtout les livres, à

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une personne sûre et fidèle, pour les garder diligemment et les mettre à l'abri des morsures des chiens ; car nous savons que ces animaux traînent souvent les livres et les déchirent de leurs dents, malgré la couverture. Il faut aussi enseigner aux personnes à qui la garde de ces objets est confiée comment elles doivent les conserver. Cependant il est plus sage , durant la nuit, de les placer en un lieu sûr et proche de soi; car on a vu périr inopinément par le feu des livres remis à d'autres pour être soigneusement conservés.

CHAPITRE XXXI. De la discipline dans les conversations avec les séculiers.

Les novices et les jeunes religieux doivent observer d'une manière toute particulière la discipline dans leurs conversations avec les séculiers. Qu'ils soient donc peu empressés à parler, qu'ils le fassent avec prudence et à voix basse. — Qu'ils soient peu empressés à parler, ou autrement ils doivent se taire jusqu'à ce qu'ils soient interrogés, et même alors laisser répondre un religieux plus ancien, si ce n'est sur des choses sans importance et concernant leurs propres besoins , comme le boire et le manger , etc. Sur de telles choses chacun peut répondre pour soi , mais non pour son compagnon sans son assentiment ;

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car une réponse commune demande un consentement mutuel.

Qu'ils parlent avec prudence, que leurs paroles passent deux fois sous la lime avant d'arriver à leur langue, surtout si leur compagnon plus ancien étant occupé, on les questionne sur l'ordre, sur des personnes absentes, sur des bruits et autres choses considérables. Touchant la manière d'agir de l'ordre, soit pour le jeûne, soit pour le silence, etc., ils doivent prétexter qu'ils sont nouveaux en religion et renvoyer sur de tels points à leur compagnon plus ancien, car en croyant répondre sagement et à propos ils pourraient parler d'une façon insensée et tout-à-fait inopportune. Il faut éviter soigneusement de faire connaître les secrets de l'ordre, même à un homme profondément religieux ou un ami intime, aussi bien que ses statuts, si l'on peut les cacher sans grave inconvénient. Et alors même appeler ces choses non des statuts ni des lois, mais des coutumes de l'ordre établies dans la maison où l'on se trouve, et laisser croire que ces coutumes n'imposent aucune obligation en dehors de cette maison. En voyant nos frères agir contrairement à ces usages, les séculiers ne seront pas portés à les considérer comme des transgresseurs de leur règle. En effet, beaucoup de choses peuvent licitement être changées d'après une dispense de l'ordre ou des supérieurs. Ils éviteront également de faire l'éloge de leur ordre en descendant à des détails particuliers, mais, s'ils le jugent nécessaire, qu'ils le louent d'une manière générale, sans le comparer aux

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autres ni sans le moindre reproche pour aucun. C'est une triste façon de s'exalter, que de le faire en injuriant les autres; la détraction est un vice infâme qui souille notre âme, offense Dieu et scandalise le prochain. Et comme il est écrit (1) : La parole la plus secrète ne demeurera pas impunie, et le tumulte des murmures ne restera point caché, on est toujours un sujet de scandale pour ceux en la présence desquels on médit. Or, quand la vérité n'est point nécessairement en cause, il est certain que le premier venu ne peut licitement fournir une occasion de scandale, et qu'on ne peut sans être injuste lui ordonner d'agir ainsi, ni donner sans péché son assentiment à ses paroles. Si , dans la société , on parle au désavantage de personnes absentes et surtout de personnes religieuses, il faut toujours prendre parti en leur faveur et n'incliner en aucune façon du côté des médisants. Quelquefois il arrive aux gens du monde de tenir un pareil langage pour nous tenter, et non sincèrement. Un ancien frère, homme vraiment digne de foi, racontait qu'il recevait quelquefois la visite d'un homme du monde qui paraissait très-animé contre certains religieux. Le frère lui résistait fortement, repoussait sans se lasser ses accusations, et cherchait toujours à défendre à chaque visite ceux qui étaient l'objet de ses blâmes. Alors le détracteur admirant la persévérance bienveillante du frère, lui découvrit qu'il avait agi de la sorte pour éprouver la charité des ordres religieux les uns envers les autres, et il ajouta que

1 Sap., 1.

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dans un but semblable il avait médit de l'ordre du frère qui prenait ainsi la défense des absents , avec un religieux de l'ordre qu'il venait d'accuser; que ce religieux avait d'abord repoussé un peu ses médisances , qu'ensuite il s'était relâché , et enfin qu'il avait fini par dire comme lui; sur quoi l'homme du monde, vivement blessé d'une pareille manière d'agir, affirmait qu'il n'y avait pas de charité véritable là où l'on ne s'inquiétait pas de repousser la médisance. En effet, celui-là n'est point un religieux qui se nourrit ou nourrit les autres de médisances.

Que nos frères veillent à ne point rapporter les bruits du dehors, même pour des choses bonnes et vraisemblables. Il ne convient pas que des religieux soient des porteurs de nouvelles. Ensuite, ces bruits étant faux le plus souvent, ou le devenant dans le récit qu'on en fait, ceux qui les racontent ont coutume d'en être regardés comme les inventeurs. De là cette parole : Fuyez les vains bruits si vous ne voulez bientôt passer pour leur auteur. — Que nos frères soient sérieux et honnêtes en leurs paroles , et qu'ils ne se montrent pas, en vivant au milieu des séculiers, semblables à eux par leurs propos divertissants. Il convient à un serviteur de Dieu de parler de Dieu. En agissant ainsi il se conforme à cette parole de saint Pierre : Si quelqu'un parle, qu'il paraisse que Dieu parle par sa bouche (1). Autrement la vanité de son langage fera connaître la vanité de son esprit, car la bouche parle de l'abondance du coeur (2). Pour le son

1 I Pet., 3. — 2 Matt., 12.

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de la voix , ils devront toujours veiller, comme nous l'avons dit plus haut, à ce qu'il soit modéré et plein de douceur. C'est une chose tout-à-fait digne de blâme dans un religieux d'élever considérablement la voix dans une conversation commune. Il lui suffit de pouvoir être compris de ceux qui sont proches de lui. C'est le propre du sage de s'exprimer à voix basse et avec douceur. La nuit demande qu'on abaisse encore davantage la voix : la nuit est le temps du silence et du repos. Après complies surtout, il n'appartient qu'à un homme du monde , à un homme sans souci pour les convenances de la vie religieuse, de parler d'un ton élevé sans faire aucun cas de la gravité du silence. Les frères vraiment dignes de ce nom tâcheront donc de se montrer en tous lieux aussi religieusement fidèles à observer le silence que s'ils étaient dans leur propre communauté.

CHAPITRE XXXII. De la discipline dans les repas avec les personnes du monde.

Il convient surtout de se conformer aux règles de l'honnêteté lorsqu'on mange avec les séculiers , et de se tenir en garde contre toute irrégularité, soit par rapport à la nourriture, soit dans la manière de manger et la lenteur à le faire, soit dans la trop grande abondance de paroles, soit dans le maintien peu séant ou

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la disposition inconvenante des vêtements. Par rapport à la nourriture , il faut veiller à ne point donner occasion aux autres de nous accuser de gourmandise en acceptant une trop grande quantité d'aliments ou en recherchant les mets les plus exquis. Usez , dit le Sage, comme un homme tempérant de ce qui vous est servi, de peur que vous ne vous rendiez odieux en mangeant beaucoup (1). Aussi ne convient-il pas toujours, avec les personnes du monde, de manger toute la portion qui nous a été présentée, ou de laisser notre assiette entièrement vide, car on l'attribuerait à la gourmandise et non au besoin. Il faut surtout user de tempérance dans le boire : c'est une chose vraiment honteuse pour nous que d'être considéré comme des hommes aimant le vin. Le nom d'ivrogne est une ignominie pour quiconque porte les insignes de la vie religieuse; l'ivrognerie rend méprisable devant Dieu et devant les hommes. Si nos frères veulent éviter la note d'un pareil vice, ils doivent veiller à ne pas boire aisément après avoir satisfait à leurs besoins, alors même qu'on leur en offrirait à plusieurs reprises. Ou bien , après avoir bu avec les autres, ils doivent se garder de le faire en particulier sans nécessité pressante, ne jamais souffrir de vin dans la chambre où ils prennent leur sommeil, et ne point prolonger leurs veilles pour boire et pour causer. Les veilles auprès du feu excitent la soif, provoquent à boire , fatiguent le corps et épuisent l'esprit. On y perd son temps en de vains discours sans s'en

1 Eccli., 31.

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apercevoir, on y devient incapable de se lever à l'heure marquée pour la prière, impuissant à s'acquitter, comme il conviendrait, de l'obligation de l'office divin. Celui qui, le soir, dépasse les bornes de la sobriété, se trouve souvent le matin entièrement étranger aux choses de Dieu. Le feu a coutume de séduire les hommes : Joakim a méprisé le Seigneur en se chauffant, et Pierre l'a renié (1). Ne nous flattons pas de pouvoir prêcher durant la nuit en demeurant à nous chauffer, et de produire quelque fruit soit par ces prédications, soit par les diverses questions auxquelles nous donnons réponse. Joakim a entendu, il est vrai, la parole de Dieu au coin de son feu, mais il l'a méprisée; Pierre a été , auprès du feu , interrogé sur Jésus-Christ , et il l'a renié. Oh ! combien de fois le matin il est nécessaire de blâmer les paroles de la veille ! Les hommes capables font entendre leurs prédications le matin , et les insensés attendent la nuit pour cela. Il y a, au reste, des lieux plus convenables que la table et le coin du feu. Si cependant la dévotion des personnes présentes nous presse de leur raconter quelque trait édifiant, le religieux plus ancien peut satisfaire à leur désir par un seul récit ou par une courte exhortation, s'il le juge à propos. Cependant il y a quelquefois un motif d'agir autrement et l'on ne doit point imposer de loi à l'onction de l'Esprit-Saint. Néanmoins il faut éviter les veilles qui pourraient être pour nous une occasion de boire ou de se répandre en paroles. L'homme désireux de se garder

1 Hier., 36. — Joan., 18.

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du vin commence par en fuir les occasions. Que les frères s'appliquent donc à être sobres dans le boire et dans le manger, comme il convient à des serviteurs de Dieu et à des hommes vivant religieusement. De même que toutes les convoitises trouvent leur ruine dans la mortification de la chair, de même toutes les vertus croulent par le vice de la gourmandise. Les esprits immondes se jettent là où ils voient une nourriture plus abondante et des boissons plus copieuses.

Ils doivent ensuite veiller soigneusement sur eux-mêmes pour ne point se laisser aller à désirer des mets délicats. Celui qui aime le vin et les viandes recherchées, ne sera jamais riche en vertus. On permet sans doute d'user de tels aliments; mais on nous défend de les désirer et d'en faire abus. Qu'il leur soit donc agréable de se priver de mets trop délicats ; on peut satisfaire suffisamment à ses besoins au moyen d'une nourriture simple et d'une boisson commune ou extrêmement affaiblie ; et même parmi les hommes , il faut savoir restreindre l'exigence de ces besoins. Celui qui appartient à la religion doit montrer la modestie d'un religieux et devenir par sa tempérance le miroir des autres ; car nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes (1). Heureuse l'abstinence qui sait mettre un frein aux désirs d'un palais exigeant ! Le vase destiné à recevoir la grâce céleste doit s'abstenir des délices du siècle. Que nos frères ne rougissent pas , lorsqu'on leur sert du vin , de demander de l'eau pour l'affaiblir. S'ils

1 I Cor., 4.

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ont à rougir d'une chose , c'est de boire sans mélange un vin trop fort. Demander ainsi de l'eau , la mêler à son vin lorsqu'il est excellent, et même le faire toujours dans une certaine mesure selon ses besoins, c'est une action agréable à Dieu , édifiante pour le prochain , honorable pour un religieux et salutaire en même temps à son corps et à son âme. Mais aussi , quelle honte pour des hommes pauvres de demander des mets exquis, de ne pas se contenter de ceux qui sont servis , de s'enquérir de la manière de préparer les aliments, de donner des conseils pour cela , de louer le vin ou quelque plat en particulier, afin qu'on nous en serve davantage , de faire briller parmi les étrangers son savoir en ce point? Tout homme raisonnable comprend combien tout cela est indigne.

Il faut aussi observer l'honnêteté dans les repas. Ainsi on doit éviter de manger avec trop d'ardeur, ou trop d'empressement , ou de toute autre façon inconvenante. Il est messéant également à un religieux de rester trop longtemps à table. Qu'il prenne donc garde , quand les autres ont fini , de ne point les re-tenir pour manger lui-même et causer, car il appartient aux animaux et non aux hommes d'être à ruminer sans fin penché sur une table. Cependant ceux qui en sentent le besoin peuvent , dès le commencement du repas et pendant que tout le monde est occupé à manger, user avec modestie de précaution pour eux-mêmes. Pour cela , dit saint Bernard , il faut savoir mettre en tout temps un frein à sa langue , et surtout

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pendant le repas , et l'empêcher de se répandre en paroles inutiles et indiscrètes (1). Le silence, dit Hugues (2), est nécessaire à table. La langue est portée sans cesse au mal , mais elle s'enflamme d'une manière plus dangereuse au milieu des boissons , elle se laisse aller plus aisément à parler. La même raison nous engage à mettre alors plus de discrétion dans nos paroles. Il ne convient point à table ou en présence d'hommes illettrés , de parler latin ou dans une autre langue avec son compagnon de voyage , ni d'exciter trop souvent le maître de la maison ou les autres personnes à boire et à manger. Je me rappelle qu'une dame répondit à un homme accoutumé à exciter ainsi les autres : « Vous avez autrefois conduit les ânes , » montrant par-là qu'il n'appartenait qu'à des gens grossiers et sans savoir, aptes tout au plus à aiguillonner souvent un âne , de réitérer de pareilles invitations à des personnes raisonnables.

On doit encore, pendant le repas, observer la discipline dans le maintien du corps et la disposition de ses habits. Ainsi il est messéant de s'appuyer sur la gable , de s'y accouder ou de s'y tenir de toute autre manière incivile. Il faut de même , en mangeant , éviter d'avoir la tête enfoncée dans son capuce, mais se tenir le visage entièrement découvert. Au reste , les religieux ni les pauvres admis à la table des autres ne doivent point offrir de leur portion aux enfants de la maison , ni remplir l'office de père de famille , ni donner aux chiens et aux chats quelque chose d'une

1 De consid., l. 4. — 2 Mon. ad nov., c. 28.

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table bénie; quelques hommes du siècle eux-mêmes s'abstiennent de pareille chose.

Je me suis proposé dans tout cet ouvrage de ne blâmer en rien ceux qui combattent sous une règle autre que la nôtre , ou qui établissent des instituts différents selon les divers lieux ou dans un but qui n'est pas le même. Toute règle donnée dans la crainte du Seigneur par la prudence des anciens , et observée par une communauté , est sainte et honnête : la religion a sa source dans la vie commune et l'honnêteté vient d'un ordre bien réglé. Or, tout ce qui est bien réglé est nécessairement beau

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SECONDE PARTIE.

Après avoir terminé la première partie de cet ouvrage , il me reste à ajouter dans la seconde un petit nombre d'enseignements afin d'apprendre aux nouveaux disciples de Jésus-Christ quelles règles ils doivent suivre vis-à-vis de Dieu et du prochain et dans les choses dont l'exécution ou la garde leur est confiée de temps à autre. Ensuite je leur ferai discerner les différentes marques d'une vocation véritable et leur indiquerai comment ils doivent se conduire après avoir été admis à faire profession; et ainsi ils se trouveront instruits , au moins brièvement , en plusieurs points.

CHAPITRE PREMIER. De la conduite à tenir envers Dieu.

Les novices doivent avant tout, après avoir purifie leur coeur par une confession sincère , le préparer à être une demeure digne de Dieu. Il leur faut donc le cultiver, l'orner, n'y rien souffrir de souillé ni de ténébreux , n'y permettre jamais , même pour un

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instant , la présence d'aucun objet propre à blesser les regards de leur Bien-Aimé. Qu'ils ne diffèrent point de confesser avec humilité et simplicité leurs tentations et leurs pensées mauvaises. Un ennemi craint de faire connaître ses desseins à celui qui ne lui garde pas le secret. Les novices ont déjà pris rang parmi les soldats du Roi suprême ; c'est donc pour eux un devoir de s'affermir en leur âme, d'arrêter fermement de lui être fidèles jusqu'à la fin et de ne jamais l'abandonner en présence des tentations , des tribulations et des angoisses de toutes sortes. J'ai juré, dit le Prophète, et j'ai résolu fortement de garder les jugements de votre justice (1). Qu'ils s'appliquent à aimer d'un amour plein de ferveur et vraiment inviolable la religion sainte à laquelle le Seigneur les a appelés dans sa miséricorde , et à s'y attacher avec une fidélité inaltérable comme à une épouse brillante de beauté et chérie de Dieu. Dans la prospérité comme dans l'adversité, qu'ils offrent toujours à Dieu les louanges les plus pieuses. En tout danger, en toute chute, en tout malheur, en toute peine , qu'on entende toujours résonner sur leurs lèvres les louanges divines ; qu'ils disent : Dieu soit béni , ou l'Ave Maria, ou quelque autre chose en l'honneur du Seigneur. Qu'ils prennent l'habitude d'agir toujours de la sorte et de ne jamais y manquer par négligence. Tout ce que les créatures peuvent leur offrir de beauté ou de joie, toutes les variations qui arrivent dans notre nature doivent leur fournir un sujet de louer le Créateur et les accoutumer

1 Ps. 118.

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à tirer de bonnes pensées de chaque chose. Au commencement de leurs actions , qu'ils aient l'habitude d'invoquer le Seigneur et de diriger vers lui leur intention. Qu'ils s'appliquent fréquemment à l'oraison; c'est elle qui vivifie, fait croître et affermit les jeunes plantes du jardin du Seigneur. Qu'ils sachent donc se réserver, soit le jour, soit la nuit , une heure de repos où, rentrant en eux-mêmes et s'enfermant dans le secret de leur âme , ils pourront prier le Père céleste et paraître le coeur contrit et. humilié en toute intimité en la présence du Maître de l'univers (1). Le Prophète se tenait dès le matin en présence du Seigneur (2) ; car ceux qui veillent de la sorte devant lui , le trouvent. Il faut retrancher à notre corps , sinon toujours , au moins fréquemment , le sommeil du matin. C'est à cette heure que Jésus-Christ est ressuscité , c'est alors le moment favorable pour briser contre la pierre les fruits pervers de notre nature , pour mortifier notre chair et récréer notre esprit. C'est à cette heure que les oiseaux spirituels font monter jusqu'aux oreilles de Dieu les doux accents tirés de la lyre de leur coeur. Il faut bien se garder de négliger ces avantages et d'autres encore d'un temps propice où il nous est donné de goûter le repos. — Après les heures canoniales , qu'ils ne se hâtent pas de sortir de l'oratoire , mais qu'ils y demeurent quelques instants dans la prière et à examiner comment ils ont accompli l'oeuvre de Dieu , si c'est avec ferveur ou tiédeur. S'ils ont commis quelque

1 Mat., 6. — 2 Ps. 50. — Ps, 5.

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faute , qu'ils en demandent pardon en offrant leur coeur aux effusions de la sainte dévotion. Si le Seigneur veut bien la leur accorder, qu'ils aient soin de ne pas la repousser. — En priant , ils doivent prononcer de coeur les paroles exprimées par leur bouche , et agir de la sorte en toute circonstance ; on ne prie pas Dieu par des mots , mais en vérité. Notre négligence en ce point rend témoignage de notre ingratitude et de notre tiédeur, et l'on espère en vain avancer dans la vertu sans la prière. Qu'ils se portent donc aux choses du culte de Dieu avec un coeur généreux et empressé. Aussitôt le signal donné , qu'ils se hâtent d'aller à l'office divin en laissant de côté toute autre occupation. S'ils sont au lit , ils doivent se lever sans re-tard et ne pas attendre le dernier coup de la cloche, car il est avantageux de faire précéder l'office de quelque prière. Celui qui s'applique ainsi à prévenir le saint office , se rend digne d'être prévenu lui-même par les douces bénédictions d'une dévotion plus grande et d'une grâce plus abondante dans l'accomplissement de ce devoir.

Ils doivent , avant d'entrer à l'église, laver leurs mains , si cela est nécessaire , et arranger convenablement leurs habits , surtout durant le jour, afin de ne pas paraître d'une façon irrespectueuse ou indécente à la cour du Seigneur. A l'église , ils doivent aussi s'appliquer, dans le chant des psaumes, à louer leur Créateur de toutes leurs forces et avec le respect dont il est digne. Qu'ils s'efforcent de réciter l'office pieusement et intégralement , soit au choeur, soit ailleurs ,

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et non par manière d'acquit et en grimaçant. Qu'aucune occupation étrangère ne vienne se mêler à l'accomplissement d'un tel devoir. Il faut alors tenir ses mains en repos, ne point laisser ses yeux errer de côté et d'autre, afin que l'âme , libre de tout soin extérieur, puisse vaquer à Dieu seul. Le jour ou le moment employé négligemment au saint office nous cause une perte irréparable; il n'est plus en notre pouvoir de le rappeler, car l'office qui vient ensuite réclame pour lui-même toute notre dévotion et notre diligence. Ensuite il est inutile de compter sur les prières de surérogation quand on se montre sans ferveur pour celles qui sont obligatoires. — Enfin , selon la parole d'un saint (1), il faut s'appliquer à chanter les louanges de Dieu avec pureté et courage. Avec pureté, en conservant sa pensée étrangère à tout autre objet; avec courage , en se tenant devant Dieu avec respect et diligence , sans témoigner ni paresse , ni besoin de dormir, ni ennui , sans craindre de fatiguer sa voix , sans se borner à prononcer les mots à moitié ou même à les passer entièrement, à chanter d'un ton rompu et sans force , à la manière des femmes , en soufflant du nez, alors qu'on doit exprimer d'une voix mâle et pleine d'amour les paroles de l'Esprit-Saint.

Le maintien honnête du corps pendant l'office contribue beaucoup à exciter la dévotion de l'âme et est une marque de respect. Il faut donc , au choeur, ne point se tenir mollement à sa place et demeurer étendu comme si l'on avait le corps brisé. Quand, à la

1 Bern., in Cant., 47.

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fin d'un psaume et d'une hymne, on veut témoigner son respect à la très-sainte Trinité , on doit s'incliner humblement et modestement. Se lever alors avec lenteur, faire cette inclination lâchement et comme à regret , c'est un manque de respect et un signe de tiédeur. Or, cela a lieu quand le corps, suffisamment abaissé, on dresse la tête d'une manière indécente et qu'on laisse ses yeux errer de tous côtés; ou bien quand on agit imparfaitement en rendant cet hommage aux trois personnes comme s'il y avait entre elles une différence d'honneur.

Qu'ils observent les mêmes règles dans l'office particulier que dans l'office public , si ce n'est pour les leçons et l'office des morts. Cependant qu'ils se souviennent qu'après avoir récité les leçons assis, excepté pourtant celles de l'office de la sainte Vierge , qu'ils se souviennent , dis-je , qu'il y a paresse et négligence de leur part à célébrer les louanges de Dieu en demeurant encore assis ou même couché , si un besoin évident ne les y contraint. En voyage, s'ils ne peuvent suspendre leur marche durant la récitation entière de l'office , ils doivent au moins s'arrêter à la collecte , qui est comme un abrégé de tout ce qui précède, car là il faut recueillir et diriger toute son attention vers Dieu; et même si le temps l'exige et si le lieu le permet, qu'ils se mettent respectueusement à genoux afin de témoigner dans une prière commune de la vénération qu'on porte au saint office.

Un maintien honnête du corps , ai-je dit , excite la dévotion et l'indique. Ce n'est pas sans raison qu'on

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nous montre saint Martin toujours attentif à tenir en priant les mains et les yeux élevés vers le ciel. Les mouvements extérieurs sont un indice des mouvements de notre âme. Sans doute on n'observe pas en tout point hors de la communauté la discipline dans sa rigueur; cependant dans toutes les oeuvres d'un religieux on doit toujours voir briller le signe de la religion. Il faut donc tenir son corps dans un maintien convenable en accomplissant l'oeuvre de Dieu , s'incliner au moins un peu aux collectes et lorsqu'on prononce le nom des personnes de la sainte Trinité , observer l'ordre marqué pour la récitation de l'office, rejeter toute occupation étrangère et éviter les interruptions.

A la messe , on doit , laissant de côté tout le reste, agir dans son emploi avec d'autant plus d'empressement et de dévotion qu'on y sert Dieu d'une manière plus intime. Si l'on touche le calice et les corporaux , que ce soit avec révérence et propreté , et qu'on ait soin ensuite de se laver les mains avant de les porter sur des choses communes. Avant de recevoir le corps du Seigneur, il faut s'efforcer de préparer à Dieu une demeure agréable et digne de lui , en s'appliquant avec plus de soin à bien se confesser , à prier , à se modérer dans la nourriture et dans les paroles, et ensuite apporter un respect profond à rendre ses actions de grâces à cause du bienfait dont un hôte si auguste a voulu nous favoriser. La vertu ne saurait faire moins que de chercher à conserver les biens qu'elle possède.

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CHAPITRE II. De la conduite à tenir envers soi-même.

Au reste, les religieux doivent se remplir d'une sainte ferveur et d'une certaine magnanimité , pour se porter avec courage et dévotion à l'exercice des vertus et à l'accomplissement fréquent des bonnes oeuvres, car les vices extirpés fidèlement disparaissent bien vite quand ils cèdent la place aux vertus. Mais ils s'affaiblissent pour un temps seulement, et ils reviennent bientôt si les vertus ne leur succèdent quand ils ont été chassés d'un coeur. Il ne nous servira pas beaucoup d'avoir tout abandonné si nous ne suivons Jésus-Christ sans réserve en parcourant le chemin des vertus. Quel avantage y a-t-il d'être propre à la course et de ne pas courir, de sortir pour travailler et d'oublier son travail? La récompense est accordée non à ceux qui entrent dans la vigne, mais à ceux qui y travaillent (1). Tous ne peuvent, il est vrai, être parfaits dans la pratique des vertus; mais que tous s'appliquent au moins à s'exercer en quelque point spécial et à s'élever de ce côté à la plus grande perfection possible. Ce ménagement miséricordieux pour soi-même , ces recours faciles à la discrétion ne conviennent pas à la ferveur des novices , car ils ne doivent point mesurer selon leur propre jugement

1 Mat., 20.

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l'indulgence dont ils ont besoin, sans cependant la refuser aux autres. Vis-à-vis d'eux-mêmes ils doivent exercer une censure rigide et une sévérité rigoureuse, et montrer envers leur supérieur ou leur directeur une humilité pleine de douceur et d'obéissance. Si l'une de ces choses manque, je n'ose espérer la persévérance pour l'homme paresseux ou tiède , je crains de le voir tomber dans le précipice.

Qu'ils s'efforcent de cacher leurs vertus, comme les autres leurs vices. Cependant ils doivent éviter, en commençant, de se porter à des exercices trop élevés, ou de trop embrasser, ou de faire sans permission quelque chose de singulier ; mais il leur faut monter des vertus moindres aux vertus plus sublimes , car l'héritage exploité avec trop de hâte manquera à la fin de bénédiction (1). Qu'ils s'attachent donc à l'observance commune de l'ordre, et qu'ils s'appliquent à acquérir dans un degré élevé la perfection cachée dans l'observation du silence et dans les autres règlements sans se laisser détourner par l'exemple d'hommes légers , ni par le peu d'ordre de quelques frères négligents. La perfection la plus excellente pour un religieux consiste à observer parfaitement les choses communes de son ordre. Celui-là offense la religion qui en viole les règlements. Une partie qui ne peut convenir à son tout ne mérite point d'attirer les regards. Aussi l'homme constant et honnête a-t-il le plus grand soin de ne point devenir un violateur téméraire des coutumes de son ordre.

1 Prov., 20.

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Dans la nourriture et les diverses choses extérieures, il faut éviter tout ce qui sent la nouveauté ou la singularité. Mais avant tout, qu'ils prennent bien garde à ne point laisser l'orgueil se mêler en eux au bien commencé , à ne point se préférer aux autres ni à s'estimer quelque chose. Toutes nos actions périssent si elles ne sont confiées avec sollicitude à la garde de l'humilité (1).

Ils ne doivent pas non plus négliger la discipline dans les mouvements extérieurs. La discipline abaisse notre front, incline nos regards, règle notre visage, enchaîne nos yeux , réprime nos rires , modère notre langue , refrène notre gourmandise , calme notre colère et dirige notre démarche. Que notre regard soit donc modeste et simple, notre rire sans éclat, notre parole sans cri , notre démarche sans agitation. Que l'on évite de porter la tête haute ou découverte sans raison , de laisser ses mains sans retenue et ses vêtements en désordre. Que nos frères aiment non la bouffonnerie ou une politesse trop recherchée, mais une sainte simplicité, sans cependant sortir des règles de la modestie et de l'honnêteté. Qu'ils soient peu empressés à parler, qu'ils le fassent à voix basse, et, dans les réunions de la communauté ou en présence des anciens, qu'ils prennent à peine la parole s'ils n'y sont forcés ou si on ne les interroge. Qu'ils n'aiment point à disputer ni à se prononcer sur ce qu'ils ont entendu surtout en présence d'un ancien. Les insensés sont légers en toute leur personne et précipités

1 Bern., ep. 117.

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dans leurs paroles. Que nos frères, soit pendant le temps de leur probation , soit après leurs voeux , ne parlent point avec les étrangers sans en avoir obtenu ta permission et sans avoir un autre frère pour témoin. Le commencement de la religion , c'est la mortification de la langue. Quiconque se croit religieux et ne refrène pas sa langue, sa religion est vaine (1).

Qu'ils rejettent comme un vol de recevoir ou de posséder la moindre chose , même une aiguille ou autre objet semblable, en secret et sans permission. Qu'ils méprisent, sans jamais se lasser, toute superfluité dans la nourriture , le vêtement , etc. Qu'ils s'attachent à la pauvreté et à une certaine épargne en tout ce qui regarde le corps. Qu'ils résistent avec courage et ferveur à toute coutume vicieuse et ne laissent jamais s'étendre tout ce qui sent la gourmandise. C'est à peine si en dehors des repas communs la nécessité elle-même doit les porter à manger ou à boire. Souvent ce qui semble nécessaire est un vice. Manger plus de deux fois le jour, c'est faire comme les enfants ou les animaux , et boire souvent en dehors des repas , c'est blesser ouvertement la tempérance et déshonorer la beauté de la religion. Où est la religion , où est la pauvreté , je le demande , si, pressé tantôt par la faim , tantôt par la soif , vous répondez à vos désirs, vous satisfaites votre appétit, sans savoir les contenir jusqu'à l'heure ordinaire? Si , forcé par la nécessité, vous buvez en dehors du temps voulu,

1 Jac., 1.

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ce doit être assis et en présence de votre compagnon , car il ne convient pas de le faire seul et en demeurant debout. Si plusieurs éprouvent un semblable besoin , ils boiront en même temps et en gardant le silence, ensuite ils se lèveront sans retard et rendront grâces à Dieu. C'est une chose tout-à-fait répréhensible de lier conversation en buvant , ou de demeurer longtemps dans une semblable action.

Que jamais nos frères ne se laissent aller à l'oisiveté, mais qu'ils s'appliquent en tout temps à la lecture, à l'oraison , à l'étude des rubriques, ou à d'autres choses non de leur choix, mais imposées par ordre du supérieur. Cependant ils doivent veiller à ne pas éteindre l'esprit de dévotion par les actions extérieures. Un frère vraiment pieux ne se livre jamais tout entier à la nourriture , tout entier au sommeil , tout entier aux occupations du dehors; mais, soit qu'il mange, soit qu'il fasse quelque autre chose , il roule toujours quelque sainte pensée en son coeur, il trouve toujours à récréer son esprit. S'il va se coucher, il confie auparavant à sa mémoire quelque pieuse sentence , il s'endort paisiblement avec elle; elle devient quelquefois un aliment aux rêves de la nuit ; elle le reçoit à son réveil et le relie aux bonnes intentions de la veille. Avant de se mettre au lit , qu'il prie pendant quelque temps et demande pardon des offenses commises durant le jour; qu'il frappe sa poitrine et que , muni du signe de la croix, il re-commande humblement son esprit à Dieu. Le matin , en s'éveillant , il se marquera de nouveau du signe

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de la croix en offrant à Dieu quelques louanges. Si quelque pensée impure vient le frapper , qu'il se rappelle son Bien-Aimé étendu sur son lit de douleur et sa couche entière remuée dans l'infirmité de sa chair, et qu'il dise en son coeur : Mon Seigneur est suspendu à un gibet , et moi je me laisserais aller à la volupté! Et ainsi , en invoquant le nom du Sauveur et en réitérant souvent cette invocation, il verra la tentation disparaître.

CHAPITRE III. De la conduite à tenir envers le prochain.

(1) Hugues de Saint-Victor nous enseigne en ces mots de quelle manière il faut nous conduire envers le prochain : Nous devons aux supérieurs, dit-il, l'obéissance, la crainte , les services et la vénération. Nous devons garder avec nos égaux la paix et la concorde , les prévenir par des attentions empressées , des bienfaits et des témoignages d'honneur; les considérer en toute action et en toute parole comme nos supérieurs; si l'on est forcé de se mettre en avant en quelque affaire, éviter de commander ce qu'il faut faire, mais le montrer avec humilité et respect; si au contraire, c'est à eux de marcher à notre tête, il faut leur obéir avec empressement et ferveur, connue si c'était pour nous un devoir impérieux. Avec nos inférieurs nous

1 Inst. mon. ad nov., c. 5.

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devons aimer à leur rendre service et à leur venir eu aide, ne pas exiger d'eux des marques de respect , nous plaire en leur société et les considérer comme nos égaux. Nous devons être soumis aux supérieurs par crainte, dit encore le même auteur, obéir à nos égaux par charité , et nous égaler à nos inférieurs en ne nous élevant pas au-dessus d'eux. Que les frères vraiment pieux honorent donc leurs anciens comme leurs maîtres, qu'ils les aiment comme leurs pères. Ceux qui commandent dans le Seigneur méritent, selon l'Apôtre (1), d'être aimés davantage. Or, le respect sans l'amour est un respect servile, et l'amour sans respect est un amour puéril. C'est pourquoi , d'après la règle de saint Benoît (2), quand un ancien se présente, le religieux le plus jeune doit se lever et lui offrir un siège, et ensuite ne jamais se permettre de s'asseoir en sa présence sans sa permission. Mais c'est le temps de la profession ou le degré de l'office qui constitue l'ancienneté, quoique cependant l'âge doive être honoré, selon la loi du Seigneur, car il est écrit : Levez-vous devant ceux qui ont les cheveux blancs et honorez la personne du vieillard (3). Cependant il faut du discernement selon le lieu et le temps, et ce discernement , sans affaiblir en rien notre respect, le modifie quelquefois. Il faut aussi avoir une mesure en toutes choses et ne pas tomber dans un excès blâmable, ni, sous prétexte de l'éviter, renoncer aux règles de l'humilité et des bonnes manières.

Nos frères doivent se soumettre sans réserve à

1 Tim., 5. — 2 Ben., c. 69. — 3 Lev., 19.

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l'obéissance. Que l'homme intérieur soit donc soumis tout entier à Dieu , et l'homme extérieur tout entier au supérieur. Tout ce que le supérieur ou le maigre des novices enjoint, qu'ils l'accomplissent avec empressement , en vrais enfants d'obéissance , comme si c'était l'ordre de Dieu lui-même. Qu'ils gardent inviolablement tout ce que le supérieur a établi , bien persuadés qu'il y a une espèce de sacrilège à le transgresser sciemment, et que ses ordonnances sont des ordonnances salutaires. La parfaite obéissance dans un commençant est avant tout sans examen, ou autrement elle ne s'occupe pas de discerner quelles choses lui sont imposées, pourquoi on les lui commande. Elle s'efforce uniquement d'exécuter avec fidélité et humilité les ordres des supérieurs. Un novice trop prudent et trop sage ne saurait demeurer long; temps dans sa cellule, ni persévérer dans l'ordre. Il doit se faire insensé pour devenir sage. On obéit en tout avec sûreté quand rien de contraire à la loi de Dieu n'est imposé. Que nos novices apprennent donc à briser leurs volontés et à les soumettre au jugement et à l'autorité d'autrui. « Aucun art ne s'apprend sans un maître, dit un saint (1). Je me propose clone, en vous écrivant, de vous enseigner à ne pas vivre selon votre volonté, mais dans un monastère sous la discipline d'un seul supérieur et dans la société de plusieurs frères. L'un sera pour vous un maître dans l'humilité, un autre dans la patience; celui-ci vous formera à garder le silence, celui-là à être

1 Hier., epist. ad rust.

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plein de mansuétude. Ne faites point votre volonté; soumettez-vous à celui dont l'autorité ne vous est point agréable; venez à votre couche accablé de fatigue , prenez votre sommeil en marchant et levez-vous sans vous être reposé entièrement. »

Nos novices ne doivent cacher aucun de leurs actes au maître chargé de veiller sur eux, aller nulle part sans l'en avertir, même afin d'exécuter des ordres donnés par d'autres supérieurs. Pour les choses auxquelles il peut suffire par lui-même, sa permission suffit; mais pour celles dont un inférieur est chargé , il n'est pas nécessaire de recourir à tout moment au naître des novices lui-même.

Que tous s'efforcent de se prévenir mutuellement par des marques d'honneur, par l'empressement à se rendre service et par le zèle à remplir au défaut les uns des autres les offices les plus humbles. Ainsi, soit au choeur, soit ailleurs , on ne doit pas, autant qu'on le peut, laisser dire aux anciens les petits versets, souffrir qu'ils allument les cierges, qu'ils tiennent les livres durant l'office. En se soumettant à tous les hommes à cause de Dieu , les religieux n'ont plus à considérer leur propre avantage , mais à embrasser ce qui est utile aux autres , à obéir volontiers et à se rendre agréable à tous selon l'étendue de leur pouvoir. De la sorte, au milieu de tant d'objets passagers dont la nécessité nous impose l'usage, la charité, qui demeure éternellement , brillera toujours de l'éclat le plus vif.

Dans toutes leurs actions , qu'ils agissent avec diligence

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et une fidélité souveraine, comme des serviteurs de Dieu et non des hommes. Qu'ils ne regardent pas les autres frères plus anciens dans l'ordre comme devant être appliqués au travail au même degré qu'eux: ils doivent avoir d'eux-mêmes les plus humbles sentiments et croire pieusement que les anciens, en se reposant, sont plus agréables à Dieu qu'eux-mêmes par tous leurs travaux. Qu'ils rougissent de ne pas connaître ce que tout religieux doit savoir touchant ses divers offices , et qu'ils se hâtent d'apprendre en s'exerçant ce qu'ils ignorent. Qu'ils montrent surtout un empressement sans limites à servir la communauté. Si la lumière manque à l'église ou dans les salles , si la piscine n'a point d'eau , etc., ils doivent pourvoir à ces divers services. Qu'ils montrent une diligence pleine de ferveur à servir les frères qui viennent d'ailleurs, car il faut les recevoir comme des anges , ou plutôt comme Jésus-Christ lui-même s'il arrivait parmi nous. Et comme ces frères doivent, selon la coutume et les convenances de la vie religieuse , offrir leurs prières à Dieu avant de donner la paix à ceux de la maison, aussitôt qu'ils ont fini de prier, que nos novices aillent donc pieusement à leur rencontre afin de leur baiser les mains , surtout s'ils sont prêtres, et qu'ils fléchissent humblement le genou en leur présence. Ils n'appelleront point un frère simplement par son nom, et ne se permettront jamais de le tutoyer, à moins que l'usage du pays ne le veuille. Ils se garderont aussi de rien faire qui puisse être un sujet de peine à aucun ; mais ils disposeront tout ce

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qu'ils jugent nécessaire et utile avec piété et charité. Qu'y a-t-il de plus avantageux que la concorde , de meilleur et de plus précieux que la charité? C'est une chose glorieuse, c'est l'indice principal d'une âme généreuse et d'une bonne conscience, que de garder la paix avec ses frères , d'être soigneusement attentif à ne donner aucune occasion de scandale, et de regretter vivement d'avoir fait de la peine à son compagnon, même sans le vouloir. Si donc nos novices savent que quelque frère est ému tant soit peu contre eux, qu'ils n'aient point de repos qu'ils n'aient fait leurs efforts pour l'apaiser par une humble satisfaction.

Lorsqu'ils vont parmi les étrangers, que la modestie de la discipline brille dans leurs paroles, leur démarche et leurs vêtements. Ils doivent parler brièvement et en peu de mots; avoir la tête décemment couverte , les mains cachées; éviter d'embrasser leurs parents les plus proches, et fuir jusqu'au moindre contact des mains avec toutes les personnes du sexe sans exception. Ils doivent également faire sans retard quelque prière spéciale pour les personnes qui se sont recommandées à eux dans les maisons d'où ils sortent, ou sur le chemin. Qu'ils s'empressent de soulager aussi le plus tôt possible leurs frères morts, quand ils apprennent qu'ils ont quitté ce monde , et qu'ils ne négligent sous aucun prétexte de leur payer au moins la dette dont ils leur sont redevables , car on ne saurait négliger de telles choses sans s'exposer au péché,

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CHAPITRE IV. De la garde des choses.

Les novices doivent conserver proprement et convenablement les choses dont la garde leur est confiée et surtout les livres. Ils éviteront de porter dessus leurs mains nues, car, malgré leur propreté, la transpiration pourrait aisément gâter et salir ces livres. Il est tout-à-fait inconvenant d'imprimer ses doigts sur les marges d'un livre, de les y tenir placés ou de mettre dessus sa chandelle en lisant. Qu'on ait soin de placer un linge sous ses doigts, si on le peut. Au reste, qu'ils veillent à toucher si soigneusement et si doucement les livres, qu'ils ne paraissent pas s'en être servi. Qu'ils ne tiennent pas un livre inutilement ouvert et ne le laissent pas par négligence en cet état. Si les couvertures se sont retirées par trop d'effort, ils auront soin de les rapprocher en serrant le livre. C'est le bruit fait par ce livre en le refermant qui indique qu'on l'a traité sans ménagement. Or, celui qui néglige de conserver les livres est indigne d’en posséder aucun. Certains hommes peu soigneux ont coutume de laisser avec indifférence leurs doigts se reposer sur les livres, leurs vêtements et surtout leurs manches traîner dans la saleté, la poussière et sur ce qu'ils touchent. C'est à peine s'ils savent tenir

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éloignées des aliments de leurs compagnons , de l'autel , des linges mêmes du calice les parties de leurs habits les plus exposées à la malpropreté. Ceux qui se plaisent en de telles négligences, accusent de vaine recherche la garde de la propreté, et s'efforcent de colorer de l'extérieur de la vertu le vice de leur insouciance. Mais de pareilles choses répugnent à un homme bien élevé. Celui qui aime la propreté trouve ses délices en tout ce qui est conforme à l'honnêteté.

CHAPITRE V. Des progrès et du relâchement des novices ou autrement de la différence existant entre ceux qui embrassent la vie religieuse.

Nous avons maintenant à considérer les différences qui se trouvent entre les hommes désireux d'embrasser la vie religieuse. Les uns sont traitables, simples, dévots et timorés. Rien ne leur est cher comme Jésus-Christ. Ils lui sacrifient leur volonté propre; ils s'empressent de grand coeur d'obéir au moindre signe, ils préviennent même le désir. Ils sont prêts à souffrit' courageusement pour Jésus-Christ toutes sortes de peines. Pleins de sollicitude pour l'innocente pureté de leur âme, ils ne négligent pas de la purifier par une confession sincère et une oraison assidue. Ils sont humbles et disciplinés dans leurs rapports extérieurs, et ils s'appliquent à se montrer aimables et officieux

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en toutes choses : ils savent que se faire aimer à cause de Dieu , c'est exercer la charité. De tels hommes sont. les enfants du Très-Haut, les rejetons fidèles d'une religion sainte, la joie des frères, la consolation de leurs compagnons , la gloire de leurs maîtres; car la gloire d'un père est un enfant sage (1).

D'autres , au contraire , sont entêtés, incapables de se soumettre à la discipline , ignorant la mansuétude, tièdes, curieux et superbes. Ils n'ont point goûté combien le Seigneur est doux (2). Ils ont déposé l'habit et non les affections du siècle : ils lui demeurent fidèles dans leurs actes , leurs paroles , leurs mouvements , l'attachement à leur volonté propre; et chose qui surpasse tout prodige , vous trouvez en eux un homme du monde sous l'habit religieux. Ils sont des enfants d'incrédulité , des plantes sauvages , des fruits inutiles et sans saveur , le fardeau et le scandale de leurs frères, leur affliction à eux-mêmes et la honte de leurs maîtres. En eux s'accomplit cette parole : L'insensé est une cause de douleur pour son père; et cette autre : L'enfant indiscipliné couvre son père de confusion (3).

Il nous faut donner quelques indices de la tiédeur, de la curiosité et de l'orgueil , afin que , connaissant ces défauts, on puisse les éviter, car vous marchez avec plus de prudence dans le bien quand le mal est exposé à vos regards. Le religieux tiède ne comprend pas combien les paroles inutiles, et les vaines pensées sont nuisibles. Il évite les fautes les plus considérables

1 Prov., 10. — 2 Ps. 33. — 3 Eccl., 22.

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et regarde toutes les autres comme à peine digues d'un léger reproche. Son coeur est sans vertu, et il n'a pas même conscience des offenses dont il se rend coupable. Il ignore la crainte des enfants, et il traite d'insensés et de superstitieux les hommes timorés et zélés pour conserver la pureté de leur âme. S'il vient à s'éveiller de cette torpeur, alors il redoute comme des crimes horribles et atroces les choses qu'il regardait d'abord comme légères. L'homme vide et tiède tient peu de compte de la grâce , des tentations moins graves, de la discipline, des actes extérieurs et de tout ce que la perfection de la vertu rend cher; il juge cela trop difficile ou superflu , et il traite ironiquement de docteur parfait à l'excès celui qui enseigne des choses aussi pénibles à sa paresse. En effet, l'insensé se moque des avis de son père et l'instruction est pour lui comme une chaîne enlacée à ses pieds. L'homme animal ne comprend pas les choses qui sont de l'Esprit de Dieu (1).

L'homme tiède à son entrée en religion est relâché dans sa conduite; il ne fait aucun cas des convenances publiques ni des avis de ses maîtres; il agit avec langueur dans les choses de Dieu. S'il entreprend quelque bien , il le conduit avec peine à bonne fin ; il arrive tard à l'office et aux autres exercices de la communauté. Il aime les repas; un travail même léger lui pèse; il se croit aisément malade ou au moins fatigué, et s'aimant d'un amour tout charnel , il n'a de goût que pour ce qui tient à la chair et il le poursuit avec

1 Eccl., 21. — I Cor., 2.

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ardeur. Toujours attentif à considérer les défauts des autres et non leurs vertus , s'il découvre en eux quelque action accomplie d'une manière moins parfaite ou avec négligence, il s'en sert comme d'un exemple pour cacher sa tiédeur. Ses confessions se font par manière d'acquit et sans dévotion ; chez lui la componction est rare et de courte durée; l'oraison lui est insipide , il n'y apporte aucune attention ; ses lectures sont superficielles et sans profit ; c'est à peine s'il accomplit quelque acte d'obéissance , et il le fait avec ennui et sans amour. Cette tiédeur en se consacrant au service de Dieu en a replongé beaucoup dans leurs premiers désordres ; elle les a retranchés du corps où ils devaient puiser la vie , car la bouche du Seigneur finit quelquefois par les rejeter (1).

Le novice porté à la curiosité s'inquiète de choses sans importance pour lui; il néglige celles qui lui sont nécessaires, et s'oubliant lui-même, il considère , il observe et examine attentivement ce qui lui est étranger. S'il entend une parole, le voilà plein d'anxiété et impatient de savoir ce dont il s'agit , et laissant de côté toute honnêteté, il le demande sans rougir à des personnes souvent peu disposées à le renseigner et même désireuses de cacher ce qu'elles savent. Il se glisse aux lieux où il lui est défendu d'aller, il se mêle à l'assemblée des frères et à leurs entretiens sans y être appelé. Vous le croyez absent et il est à vos côtés, à vos oreilles ; vous ne sauriez lui cacher les choses que vous voudriez tenir secrètes. Il observe les recoins

1 Apoc., 3.

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de la maison et les parcourt d'un oeil inquiet ; il s'attache à tout ce qu'il rencontre. Il assiège les passages fréquentés et se réjouit de l'arrivée des frères du dehors et des étrangers. Il est appliqué tout entier à apprendre et à rapporter les bruits et les discours du monde. Il ne saurait s'empêcher de s'occuper activement de choses dont le soin ne lui est pas confié. Trouve-t-il une lettre ouverte, il ne rougit pas d'y jeter les yeux , et cependant nul ne peut licitement , si ce n'est le supérieur, lire de telles lettres ou les montrer aux autres. Ensuite, beaucoup d'apparât en chaque chose et un soin superflu annoncent encore la curiosité.

(1) Saint Prosper nous décrit ainsi les signes de l'orgueil : Je fais connaître en pleurant , dit-il, ceux qui, déjà convertis au Seigneur, sont en secret les esclaves de l'orgueil. Ces hommes n'observent point les commandements des anciens; mais ils se font eux-mêmes les juges de leurs propres négligences. Si vous les reprenez, ils se révoltent insolemment ou se laissent aller au murmure. Ils blâment et tournent en dérision la simplicité des frères vraiment vertueux; ils affectent avec impudence de se préférer aux meilleurs religieux de l'ordre; ils s'attachent plus à ce qui flatte leur amour-propre qu'à de bonnes actions; ils méprisent dans leur orgueil les frères moins avancés en âge et ne croient pas qu'on puisse les comparer à eux. Leur obéissance est sans respect, leurs discours sans modestie, toute leur conduite sans discipline. Ils sont opiniâtres en leurs desseins, pleins

1 De vit. cont., lib. 5.

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de dureté en leur coeur et de jactance en leurs paroles.

Leur humilité est hypocrite , leur badinage amer et sanglant, leur soumission impatiente. Ils vous écoutent avec un front audacieux, ils vous parlent avec éclat, ils reçoivent vos observations avec dédain, et leur rire est dissolu et effréné. Tels sont les indices d'un orgueil qui grandit. Le superbe se conforme à toutes les impulsions de sa volonté propre; il ne cherche pas à se soumettre aux autres , mais à soumettre les autres à ses caprices. Il croit facilement à une injure et se montre incapable de la supporter, quoique très-prompt lui-même à humilier ses frères. S'estimant quelque chose de considérable, il dédaigne de témoigner la moindre déférence à ses compagnons. Il a honte d'obéir aux lois et de reconnaître ses fautes. Il ne sait point se conduire selon les règles de l'ordre, et cependant il est à ses yeux un homme sage et parfait. Il n'écoute qu'avec dépit les enseignements des autres, surtout s'ils sont contraires à sa manière de voir. Reprenez-le , il se fâche et regarde vos avertissements comme appuyés sur un motif frivole et insuffisant ; ou bien encore il trouve à redire à la façon dont vous les lui donnez, et, si vous essayez de lui persuader quelque chose, il vous montre que la manière de donner des avis est un art dont vous devez commencer à vous instruire, et que les avis eux-mêmes exigent une étude de votre part. Il s'environne d'épines, comme un hérisson, et vous êtes incapables de le saisir soit par l'évidence irréfragable de la raison , soit par la puissance de l'autorité.

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Il devient donc difficile à se soumettre et impatient de toute correction; il va même quelquefois jusqu'à ne plus se croire un disciple et jusqu'à refuser d'écouter le maître aux soins duquel il a été confié.

Que les serviteurs de Dieu aient donc horreur de pareilles choses comme d'une peste mortelle et se donnent sans réserve au Seigneur, selon cette parole du Deutéronome : Vous serez parfait et sans tache avec le Seigneur votre Dieu (1). Malheur au coeur double et au pécheur qui marche sur la terre par deux voies (2). Cependant si, après avoir attendu et averti assez long temps un novice, il néglige de corriger sa conduite et de prendre un genre de vie conforme à la religion , surtout s'il se montre rebelle et querelleur, on ne doit pas l'admettre à la profession (3). Si celui qui est infidèle veut s'en aller, qu'il s'en aille, et qu'une brebis malade ne vienne pas gâter tout le troupeau en y portant une contagion mortelle. L'homme pervers et insolent est un fardeau et une ruine pour l'ordre où il est reçu.

1 Deut., 18. —2 Eccl., 2. — 3 I Cor., 17.

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CHAPITRE VI. De ceux qui sont nouvellement admis en l'ordre.

Que les frères admis à la profession apportent le plus grand soin à ne point décroître (1). Les hommes parfaits doivent arrêter sur eux-mêmes un regard pénétrant et subtil , s'ils ne veulent jamais se souiller dans leurs actes ou dans leurs pensées. Lorsqu'on néglige les petites choses, on se laisse entraîner peu à peu, et bientôt on ne craint plus de commettre les fautes les plus considérables. Le religieux prudent ne rejette pas les enseignements reçus au jour de son épreuve; il ne laisse pas de côté celui qui l'a formé, comme si déjà il se suffisait à lui-même. Le novice a besoin d’un directeur; le nouveau religieux en a besoin également. Le religieux vain et hypocrite, à peine échappé à la tutelle du maître des novices, devient insolent ; il lève le front , le voilà présomptueux et plein d'audace , et comme une génisse emportée , il s'éloigne des sentiers où il avait d'abord appris à marcher. Bientôt l'oraison cesse , la dévotion s'attiédit , la confession des péchés est négligée; vous croiriez qu'il s'est oublié lui-même et qu'il ne comme plus aucune faute. Il se confesse, il est vrai , de temps

1 Greg., hom. 9 in Ezech.

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à autre, afin de paraître pur au milieu de ses négligences , bien qu'il ne le soit pas : il avale le péché , et l'oubli l'en absout. Ses offenses se multiplient alors que l'on ne s'en occupe pas; ainsi multipliées, il devient impossible de les discerner et de les corriger, car la multitude des péchés empêche de les voir. L'homme paresseux est donc plein de vice alors surtout qu'il ne connaît pas ses défauts. La fille insensée, dit le Sage, ira en s'affaiblissant; mais le sentier des justes est comme une lumière brillante qui s'avance et qui croît jusqu'à un jour parfait (1). Que les nouveaux religieux fassent profession de croître de plus en plus et rejettent la présomption. Ils s'animeront à marcher ainsi par une pratique persévérante et courageuse de la pauvreté et de l'humilité , par le mépris des soins terrestres, l'exercice de la charité, et , ce qui renferme tout, par une vigilance soigneuse à bien s'examiner.

La vertu souveraine d'un religieux, c'est l'humilité. C'est elle qui le guérit, le perfectionne et le garde. Sans l'humilité on ne saurait acquérir aucune vertu ni conserver aucune perfection. Elle est le fondement véritable et solide des vertus. Si elle vient à s'ébranler, toutes nos autres vertus tombent en ruine (2). Comme l'humiliation est la voie qui conduit à l'humilité, que les religieux ne rougissent donc pas d'embrasser des pratiques humiliantes; qu'ils ne repoussent pas aisément les offices de l'humilité; qu'ils ne cherchent pas à relever par leurs éloges les emplois dont ils sont chargés.

1 Eccl., 12. — Prov., 4. — 2 Bern., epist. 87.

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Que toute audace présomptueuse soit bannie de leur coeur. Toujours pleins de déférence pour les religieux plus anciens dans l'ordre , ils doivent se regarder vis-à-vis d'eux comme des jeunes gens et des novices. Qu'ils évitent également de se porter vers les choses extérieures ou à des offices d'honneur. Une élévation trop hâtée en a empêché beaucoup d'avancer dans la vertu en les jetant dans le péché d'orgueil. Ceux qui abandonnent le monde , dit un saint (1), ne doivent point s'adonner aux offices du dehors s'ils ne se sont affermis longtemps par l'humilité dans le mépris du inonde. Et comme la tentation des jeunes religieux ou de ceux qui sont nouveaux est de s'enorgueillir facilement, de ne savoir point garder au moins la juste mesure de l'humilité , de dépasser les bornes de leur emploi si on leur en a confié quelqu'un , de s'exalter aisément pour les choses les plus minimes, il leur faut donc exercer en tous ces points une vigilance attentive sur eux-mêmes. On ne saurait véritablement se glorifier du témoignage intime de sa conscience, si l'on ne méprise parfaitement la gloriole extérieure de ce monde (2).

Que la pauvreté leur soit chère en tout s'ils ne veulent de nouveau se charger de fardeaux , soit en livres, soit en d'autres choses. Le parfait renoncement aux choses de la terre rend l'âme exempte de toute sollicitude et conserve les coeurs à l'abri de toute souillure. Nul n'est plus agile à suivre Jésus-Christ due celui qui n'a rien. S'ils manquent de quelque chose , qu'ils

1 Greg., mor., l. 8, c. 33. — 2 Bern., epist. 42.

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sachent s'épargner. La pauvreté nous enrichit par-dessus tous les biens. Il faut s'y attacher pour la nourriture et surtout pour ce qui tient aux commodités de la chair. Il est indigne d'une pauvreté vraiment évangélique de se plaire en des superfluités, de s'adonner au luxe et , alors qu'on ne peut être riche , de soupirer après l'abondance et de ne savoir souffrir les privations.

Ils doivent aussi éviter les familiarités inutiles. Soyez bon envers tous, a dit quelqu'un (1), flatteur pour personne, familier à bien peu, et juste sans acception. Trois choses , ajoute un saint , conviennent à chaque religieux : parler peu , avoir peu d'amis trop intimes et prier beaucoup. Où il y a de tels amis en grand nombre , il y a beaucoup de paroles , beaucoup d'entretiens particuliers. Si vous voulez avoir un ami intime, choisissez celui que l'âge, la bonne conduite, la discrétion et l'honnêteté vous désignent et vous rendent recommandable. L'amitié bien réglée n'est ni flatteuse, ni impudente, ni puérile; mais elle unit une certaine sévérité à une sainte familiarité; la rectitude de la justice l'accompagne , et jamais elle ne favorisera le vice ni ne blessera le prochain pour complaire à son ami. Gardez-vous, dit le Sage, de devenir ennemi de votre prochain à cause de votre ami (2). L'intimité avec les séculiers est une chose indiscrète et trouble de bien des manières le repos des religieux. Qu'ils n'acquièrent point par des présents la faveur de qui que ce soit. Si , forcés par une raison grave ,

1 Sen., de virt., l. 4. — 2 Eccl., 6.

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ils font quelque don après en avoir obtenu d'abord la permission , il faut que l'honnêteté de la chose et la bassesse du prix y fasse reconnaître le présent d'un religieux et d'un pauvre. Qu'ils évitent de fréquenter leurs parents et de se mêler aux soins du dehors ; mais que plutôt, pénétrés en tout temps de la pensée de leur salut , ils s'adonnent à la pénitence. Leur profession doit toujours être présente à leur esprit et leur rappeler sans cesse pourquoi ils sont venus. Qu'ils pèsent bien ces paroles de saint Grégoire (1) : On en voit souvent plusieurs , dit-il , abandonner les sentiers d'une perversité évidente et revêtir un habit de sainteté; mais bientôt après avoir fait les premiers pas dans le chemin d'une bonne vie, ils oublient ce qu'ils ont été et négligent de se punir par la pénitence de leurs anciennes iniquités. Ils désirent recevoir des louanges pour ces commencements de justice ; ils aspirent même à commander ceux qui sont meilleurs qu'eux. Occupés d'une multitude de choses , rendus pires par leurs occupations elles-mêmes , non-seulement ils ne déplorent pas les fautes dont ils ont été coupables , mais ils en commettent encore de bien dignes d'être pleurées. Celui qui s'est enrôlé au service de Dieu, dit saint Paul , ne s'embarrasse point dans les affaires séculières, pour ne s'occuper qu'à plaire à celui à qui il s'est donné (2). Ainsi , plus un homme s'éloigne des soins et des conversations de la terre, plus Dieu s'approche de lui et s'unit à lui.

Il faut éviter aussi les entretiens avec les personnes

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