Œuvres spirituelles (page 62)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Mor., l. 8, c. 22. — 2 II Tim., 2.

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d'un sexe différent : celui-là ne peut démener de tout son coeur avec Dieu qui se plaît à de tels entretiens. — Que les nouveaux religieux aiment à remplir les devoirs de la charité : la charité toujours observée rend les autres nos débiteurs en tout temps. Comment en refuser les services à nos amis, quand nous les devons même à nos ennemis? Après avoir vaqué à l'oraison ou à l'étude, ils se lèveront donc pour servir leurs frères, si cela est nécessaire , pour aider ceux qui sont appliqués aux divers emplois, tantôt l'un, tantôt l'autre, selon leurs besoins , mais eu observant toujours les règles de la discrétion. De la sorte, après avoir travaillé de leurs mains pour leur propre compte, selon l'exemple et l'enseignement de l'Apôtre (1), ils s'exerceront en tout temps aux oeuvres de la charité en prenant part encore, s'il est possible, aux travaux corporels de leurs frères; et ainsi ils ne donneront pas à leur corps l'aliment qu'il réclame sans l'avoir gagné d'abord à la sueur de leur front. Cette sainte habitude les maintiendra dans l'humilité; elle les affermira dans la charité fraternelle et en toute perfection. Ceux qui se livrent aux travaux communs et sont comme les soutiens des autres par leurs services empressés, sont dignes d'être soutenus aussi en leur corps et en leur âme par les soins de leurs frères. C'est justement que tous prient pour les hommes qui travaillent, pour la communauté (2). Marthe doit participer aux biens spirituels avec Marie : elles sont soeurs; l'une descend pour combattre, l'autre veille à la garde

1 I Thess., 4. — 2 Luc., 10.

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des bagages. Il est donc juste qu'elles partagent également les dépouilles. Ceux qui nous servent corporellement , obtiennent avec raison une part selon leurs besoins dans nos oeuvres spirituelles. Que personne ne préfère les oeuvres qui le concernent aux oeuvres de la communauté. La charité ne cherche pas ses propres intérêts; elle préfère les choses communes aux choses particulières, et non les choses particulières aux choses communes.

Enfin, il faut en tout et avant tout veiller attentivement à bien considérer notre fin et quelle direction nous devons prendre pour y arriver. La fin de notre profession, c'est le royaume de Dieu ou plutôt Dieu lui-même. La direction à suivre, c'est la pureté de l'âme; elle nous y fait parvenir d'une manière plus assurée que tout le reste. Il faut donc s'attacher à ces deux choses, car il est nécessaire d'examiner où l'on va et à quoi l'on s'attache principalement. Celui qui ne s'attache à rien de spécial, change nécessairement à chaque heure et à chaque n'ornent selon ses diverses actions , et son coeur demeure semblable aux choses qui viennent de le frapper. Ainsi plusieurs religieux ont méprisé pour Jésus-Christ les biens les plus considérables; et cependant ils conservent de l'attache à des riens, et on les voit s'émouvoir pour une écritoire, une plume, une aiguille et autres bagatelles semblables. Ils s'irritent aisément et s'emportent comme des hommes dépourvus de la charité apostolique. S'ils tenaient bien leurs regards fixés sur la beauté d’un coeur pur, jamais ils ne consentiraient à perdre pour

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des misères un bien auquel ils seraient disposés à sacrifier les objets les plus précieux et les plus chers; ils aimeraient mieux tout rejeter sans réserve. Ainsi l'on voit que la perfection ne suit pas immédiatement le renoncement aux biens et aux dignités, quand on n'a pas cette charité dont l'Apôtre nous décrit les qualités et qui se résume en la pureté du coeur (1). Qu'est-ce, en effet, que d'être sans jalousie, de ne point s'enfler d'orgueil , de ne point se laisser emporter à la colère, etc, sinon offrir à Dieu un coeur parfait et sans tache et le conserver à l'abri de tous les troubles de la terre? On doit donc s'attacher de toutes ses forces aux choses propres à nous faire atteindre cette pureté, et repousser comme pernicieuses et nuisibles celles qui peuvent l'affaiblir en nous, quelle que soit leur nécessité ou leur utilité. Sans une voie pour nous conduire, les fatigues du voyage deviennent inutiles. Une humilité parfaite et le détachement des objets terrestres produisent et conservent par-dessus tout cette parole en nous.

Enfin une âme pure aime à goûter Dieu fréquemment dans une oraison fervente, et en le goûtant elle montre aux hommes combien le Seigneur est doux ; elle s'enivre de son amour et se porte sans réserve à le considérer; elle s'élance vers lui de toute l'ardeur de son désir; pour elle rien n'est agréable , rien n'est délicieux en cette vie comme de voir et de reconnaître que le Seigneur est son Dieu ; et c'est là en effet la partie principale de la méditation. L'âme ainsi

1 I Cor., 13.

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impressionnée saisit , embrasse, étreint et possède; elle s'écrie : Je l'ai en mon pouvoir et je ne le laisserai point aller (1). La pureté est donc la voie royale qui nous conduit aux embrassements de l'époux, et nous fait parvenir enfin à la patrie. Par elle les vrais Israélites , appuyés sur les ailes infatigables de leur désir, s'avancent de vertu en vertu jusqu'à ce qu'il leur soit donné de voir le Dieu des dieux dans Sion. Ils aiment Jésus-Christ par-dessus tout , et ils ne sauraient durant cette vie rien préférer à celui qui doit être leur récompense dans le ciel.

Et maintenant qu'il me soit permis à moi , homme imparfait et ignorant qui, par obéissance, ai rassemblé ces divers enseignements pour l'instruction des simples; à moi, pauvre peintre couvert de souillures, qui ai osé représenter l'homme dans toute sa beauté , qu'il me soit permis de conjurer et de supplier mes frères, au nom du Seigneur, de vouloir bien me considérer sinon comme bien utile à leur avancement, au moins comme rempli de bienveillance à leur égard, et de se souvenir en leurs prières d'un pécheur comme moi. Leurs supplications m'aideront à obtenir le pardon de mes offenses et à mériter d'entrer avec eux dans ce lieu où le Seigneur fait éclater sa puissance. Le Dieu des miséricordes m'accordera lui-même cette faveur, lui à qui est l'honneur et la gloire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1 Cant., 3.

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

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RELIGIEUX

RELIGIEUX

DE L’AVANCEMENT

SPIRITUEL DES RELIGIEUX.

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DE L’AVANCEMENT SPIRITUEL DES RELIGIEUX.

PROLOGUE.

AUTRE PROLOGUE.

CHAPITRE PREMIER. De quatre précautions à prendre par les novices.

CHAPITRE II. De quatre sortes de tentations.

CHAPITRE III. Des trois différentes sortes de religieux.

CHAPITRE IV. Du triple état des religieux.

CHAPITRE V. De la réforme de la raison.

CHAPITRE VI. De la réforme de la volonté.

CHAPITRE VII. De la réforme de la mémoire.

CHAPITRE VIII. Comment les forces naturelles et les affections de l'âme ont été défigurées.

CHAPITRE IX. De trois sortes d'orgueil.

CHAPITRE X. Quand nous devons montrer ou cacher nos bonnes oeuvres et nos mauvaises.

CHAPITRE XI. De quatre défauts.

CHAPITRE XII. Définition des sept péchés capitaux.

CHAPITRE XLIII. Du sentiment de l'envie.

CHAPITRE XIV. Du sentiment de la colère.

CHAPITRE XV. Du sentiment de la tristesse.

CHAPITRE XVI. Du sentiment de la joie.

CHAPITRE XVII. Un sentiment de l'avarice.

CHAPITRE XVIII. Un désir des aliments.

CHAPITRE XIX. Du sentiment de l'amour.

CHAPITRE XX. De l'espérance.

CHAPITRE XXI. De la crainte.

CHAPITRE XXII. De la honte.

CHAPITRE XXIII. De la nature de ces vices, et détails sur chacun en particulier.

CHAPITRE XXIV. De trois choses qui chassent le vice.

CHAPITRE XXV. Des remèdes généraux à opposer aux vices.

CHAPITRE XXVI. Des remèdes spéciaux contre chacun de nos vices en particulier.

CHAPITRE XXVII. Des remèdes à opposer à l'orgueil.

CHAPITRE XXVIII. De trois sortes d’envie.

CHAPITRE XXIX. Des remèdes à l'envie.

CHAPITRE XXX. De la colère.

CHAPITRE XXXI. Des remèdes à la colère.

CHAPITRE XXXII. De la paresse.

CHAPITRE XXXIII. Des remèdes à la paresse.

CHAPITRE XXXIV. De l'avarice.

CHAPITRE XXXV. Des remèdes à l'avarice.

CHAPITRE XXXVI. De la gourmandise.

CHAPITRE XXXVII. Remèdes à la gourmandise.

CHAPITRE XXXVIII. De la luxure.

CHAPITRE XXXIX. Des remèdes à la luxure.

LIVRE II.

CHAPITRE PREMIER. Que l'avancement des religieux est renfermé en sept degrés distincts.

CHAPITRE II. Des différentes espèces de tentations.

CHAPITRE III. Des remèdes contre les tentations les plus violentes.

CHAPITRE IV. De la plus commune des tentations.

CHAPITRE V. De l'utilité qu'on trouve dans la soustraction des consolations spirituelles.

CHAPITRE VI. De quelle manière il faut résister aux tentations.

CHAPITRE VII. Cinquième degré d'avancement.

CHAPITRE VIII. De la santé de l'âme.

CHAPITRE IX. De l'action.

CHAPITRE X. De la parole.

CHAPITRE XI. De la discipline extérieure du corps.

CHAPITRE XII. De la discipline du coeur.

CHAPITRE XIII. De certaines pratiques communes de la vie spirituelle.

CHAPITRE XIV. De l'empressement à se porter au bien.

CHAPITRE XV. De l'empressement à s'éloigner du nuit.

CHAPITRE XVI. De la paix avec ses frères.

CHAPITRE XVII. De la modération dans l'usage des choses de ce monde.

CHAPITRE XVIII. De l'humble estime de soi-même.

CHAPITRE XIX. De la maturité et de la gravité.

CHAPITRE XX. De l'élévation de notre âme vers Dieu.

CHAPITRE XXI. Du sixième degré d'avancement.

CHAPITRE XXII. Des choses extérieures en religion.

CHAPITRE XXIII. De la charité.

CHAPITRE XXIV. De la connexion des vertus.

CHAPITRE XXV. Des trois degrés de la charité.

CHAPITRE XXVI. De l'amour du prochain.

CHAPITRE XXVII. Contre l'amour charnel.

CHAPITRE XXVIII. Des degrés de l'amour du prochain.

CHAPITRE XXIX. De l'humilité.

CHAPITRE XXX. De l'humilité vis-à-vis de soi-même.

CHAPITRE XXXI. De l'humilité vis-à-vis du prochain.

CHAPITRE XXXII. De l'humilité vis-à-vis de Dieu.

CHAPITRE XXXIII. Des trois degrés de l'humilité.

CHAPITRE XXXIV. De la patience.

CHAPITRE XXXV. De l'épreuve de la patience.

CHAPITRE XXXVI. Des avantages de la patience.

CHAPITRE XXXVII. Des degrés de la patience.

CHAPITRE XXXVIII. De l'obéissance.

CHAPITRE XXXIX. Pourquoi l'on doit obéir aux autres.

CHAPITRE XL. De la triple obéissance.

CHAPITRE XLI. Des trois degrés d'obéissance.

CHAPITRE XLII. De la pauvreté.

CHAPITRE XLIII. Du double mépris des richesses.

CHAPITRE XLIV. De quatre causes pour lesquelles on conseille le mépris des richesses.

CHAPITRE XLV. Des trois degrés du mépris des richesses.

CHAPITRE XLVI. De la sobriété.

CHAPITRE XLVII. En quoi consiste la sobriété.

CHAPITRE XLVIII. Des trois degrés de la sobriété.

CHAPITRE XLIX. Autre distinction des degrés de l'abstinence ou de la sobriété.

CHAPITRE L. Que la vertu tient le milieu entre les vices.

CHAPITRE LI. Que le vice se couvre de l'apparence de la vertu.

CHAPITRE LII. De la chasteté.

CHAPITRE LIII. De quatre avantages de la chasteté.

CHAPITRE LIV. Des choses qui nous aident à acquérir la chasteté.

CHAPITRE LV. Division de la chasteté.

CHAPITRE LVI. Des degrés de la chasteté en tant que cette vertu convient aux religieux.

CHAPITRE LVII. Du septième degré d'avancement.

CHAPITRE LVIII. De l'avancement dans la vie contemplative.

CHAPITRE LIX. De l'intention.

CHAPITRE LX. De trois manières de prier.

CHAPITRE LXI. Des affections diverses de celui qui prie, et des formes différentes sous lesquelles il se représente celui à qui il s'adresse.

CHAPITRE LXII. De l'action de grâces.

CHAPITRE LXIII. De sept considérations propres à nous porter à rendre grâces à Dieu.

CHAPITRE LXIV. De la louange de Dieu.

CHAPITRE LXV. De sept sujets divers des louanges de Dieu.

CHAPITRE LXVI. Des effets de la prière.

CHAPITRE LXVII. Comment Dieu se montre à l'âme dans la prière.

CHAPITRE LXVIII. Des diverses formes de l'oraison.

CHAPITRE LXIX. De l'utilité de l'oraison.

CHAPITRE LXX. Des choses qui s'opposent à notre avancement et même a notre salut.

CHAPITRE LXXI. Des raisons qui nous empêchent d'être exaucés en nos prières.

CHAPITRE LXXII. Des prières particulières.

CHAPITRE LXXIII. Des sept genres de dévotion où de componction.

CHAPITRE LXXIV. Des révélations, des visions, et en même temps des représentations de l'imagination.

CHAPITRE LXXV. De quatre sortes de visions.

CHAPITRE LXXVI. Des divers modes de révélation.

CHAPITRE LXXVII. Des tentations des personnes pieuses.

CHAPITRE LXXVIII. Des divers sentiments qui nous excitent à la sainte communion.

PROLOGUE.

Trois raisons m'ont porté à recueillir quelques-unes des conférences que j'avais coutume de faire de temps en temps sous forme d'exhortation à nos novices ou à d'autres religieux , et à composer un traité propre à guider leurs progrès dans la vie spirituelle. D'abord, j'ai voulu , après avoir offert à ces mêmes novices une première règle touchant le gouvernement de l'homme extérieur soit parmi leurs frères , soit hors de nos maisons ; j'ai voulu , dis-je , leur apprendre de quelle manière ils devaient s'avancer dans la réforme de l'homme intérieur, réforme qui consiste à combattre le vice, à contracter l'habitude des vertus et enfin à régler selon Dieu , autant que possible , ses actes extérieurs , toutes ses affections et ses sens intérieurs. J'ai eu l'intention, en second lieu , d'avoir plus promptement sous la main réunies en abrégé mes diverses prédications aux religieux pour le cas où j'en aurais besoin. J'ai même, dans ce dessein , divisé ce traité en plusieurs parties , et ces parties en différents chapitres , afin de trouver plus aisément

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chaque chose. Enfin je me suis proposé , en écrivant ou en lisant sur ces divers sujets, d'employer mon temps d'une manière utile , de remplir ma mémoire de saintes pensées, de rendre mon intelligence capable de pénétrer plus clairement les secrets intérieurs de la vie spirituelle, d'exciter ma volonté à marcher dans la vertu et à s'embraser des ardeurs de la dévotion , d'ôter à mon corps le moyen de se livrer à des courses dissipantes , de combattre par un semblable travail mes négligences et mes péchés , et enfin de pouvoir lire dans la suite et dérober ainsi à l'oubli le sujet de mes méditations passées.

Mais je n'ai pu faire ce recueil dans le calme et le repos. Appelé en diverses contrées , c'est à peine si , au milieu d'occupations nombreuses, j'ai de temps à autre trouvé de courts moments pour écrire quelques lignes; aussi beaucoup de choses sont-elles loin d'avoir été traitées comme je l'eusse voulu. Un esprit distrait par des soins multipliés ne saurait se concentrer tout d'un coup et pleinement sur un seul et unique sujet; et même s'il commence à réunir un peu ses pensées , il est bientôt forcé de se porter ailleurs , de sortir de soi-même et d'oublier ce qu'il avait à peine entrevu. Ainsi un homme venant du dehors et entrant dans un endroit obscur voit plus clairement , s'il demeure quelque temps, les objets qui d'abord avaient fui ses regards; mais, s'il est obligé de se retirer aussitôt, sa vue devient moins apte encore à les découvrir. Que l'on pardonne donc à mon incapacité tout ce qu'on trouvera de répréhensible en cet écrit; que l'on

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excuse ma présomption : j'ai mis la main à la plume non-seulement pour les autres , mais encore pour moi en particulier, pour les hommes nouveaux et inexpérimentés dans les voies de Dieu , pour tous ceux , en un mot , qui me sont semblables.

AUTRE PROLOGUE.

Dans ma première instruction pour les novices , écrite en faveur de quelques-uns des nôtres touchant le gouvernement de l'homme extérieur, je leur ai tracé des règles propres à les diriger tant à l'intérieur de nos maisons que dans le monde. Aujourd'hui, comme je leur en fis la promesse, je me propose de leur donner, quoique dans un langage négligé et sans avoir bien disposé mon sujet , de nouveaux enseignements sur la réforme de l'homme intérieur, ou autrement de notre âme. La raison pour laquelle les exercices corporels précèdent ceux de l'esprit, c'est que l'homme, en tombant par le péché des sublimes hauteurs où il était placé , et en sortant des profondeurs où il était établi , s'est jeté dans les objets extérieurs et visibles. N'ayant donc d'intelligence que pour les objets matériels, il doit commencer sa résurrection là où il a été renversé et s'élever peu à peu vers les choses spirituelles et divines pour lesquelles il a été créé. Tant qu'un religieux n'a pas commencé à comprendre et à goûter les vertus intérieures , tant qu'il fait consister

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l'essence de la vie religieuse dans les observances du dehors , il est encore un novice , alors même qu'il compte un grand nombre d'années de profession; ou plutôt , selon l'Apôtre , il est un homme animal dont l'intelligence est demeurée étrangère aux choses de l'Esprit de Dieu (1)'. Elles sont pour lui une folie et il ne peut les entendre , parce qu'on doit en juger par une lumière spirituelle. Il y a donc en religion deux noviciats distincts : l'un finit quand , après le temps de la probation , on promet de vive voix de demeurer dans l'ordre et d’y pratiquer l'obéissance; l'autre dure tant que le religieux n'a pas changé en habitude la vie sainte embrassée par lui. Or, cela a lieu lorsque ses paroles et ses actions annoncent une persévérance invariable en ses engagements. L'âme en proie à l'hésitation et non encore fixée d'une manière stable dans la voie des choses spirituelles, l'âme entraînée tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, sans savoir à quoi se déterminer, indique un commençant et non un homme dans le progrès. Que le religieux demeure donc inébranlable en ses bonnes résolutions; qu'il considère pourquoi il est venu , ce qu'il s'est proposé; que les oeuvres se joignent à la volonté , et bientôt la voie qui mène à Dieu se déroulera à ses regards.

1 I Cor., 2.

CHAPITRE PREMIER. De quatre précautions à prendre par les novices.

Les nouveaux et les commençants doivent se tenir en garde sur quatre points s'ils désirent faire des progrès. D'abord , qu'ils veillent à ne point laisser refroidir la bonne volonté qui les a conduits à la vie religieuse , ni la première ferveur de leur noviciat. J'ai un reproche à vous faire, est-il dit à quelqu'un dans l'Apocalypse ; vous vous êtes relâché de votre première charité. Souvenez-vous donc d'où vous êtes déchu, faites-en pénitence, et rentrez dans la pratique de vos premières oeuvres (1). Or, ceux-là abandonnent leur première charité , qui , après avoir été fervents et pleins d'ardeur en toutes choses , deviennent tièdes et négligents , se laissent aller à la légèreté , permettent aux vices dont ils avaient résolu la ruine de dominer en eux , et servent Dieu selon les caprices de leur esprit et non selon le désir de sa volonté. Voilà pourquoi le Seigneur a dit aux enfants d'Israël : Souvenez-vous du jour où vous êtes sortis de l'Egypte (2). Le jour où nous sortons de l'Égypte , c'est la bonne volonté qui nous fait abandonner le siècle ; nous devons nous en souvenir sans cesse afin de ne point laisser sa ferveur se ralentir. Un homme

1 Apoc., 2. — 2

Exod., 13.

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voulant renoncer au monde et entrer en communauté demanda à un saint religieux de quelle manière il devait vivre. « Voyez, lui répondit celui-ci , de quelle manière vous avez vécu le premier jour de votre entrée en religion et faites toujours de même. » C'est comme s'il lui eût dit : Considérez bien l'état de votre volonté au premier jour où vous avez pris la résolution de devenir religieux ; combien alors vous étiez humble , combien disposé à obéir en tout , et dans les choses difficiles et dans les actions propres à humilier; combien vous vous montriez patient en recevant les réprimandes , en souffrant la gêne , en supportant le travail ; combien vous étiez modeste et timoré , combien plein de sollicitude à corriger votre vie et à recouvrer les jours perdus au milieu du monde ; combien vous vous inquiétiez peu de poursuivre les nouvelles du siècle et de les rapporter à vos frères ; combien vous méprisiez les médisances et vous teniez votre esprit éloigné des vaines curiosités; souvenez-vous comment vous avez fui et rejeté tous les désirs et les actions de la chair, comment vous vous êtes offert sans réserve au Seigneur comme un holocauste vivant , afin de ne laisser aucune place en vous à la vie du péché , afin de vous immoler et de vous sacrifier à Dieu sous le glaive de l'obéissance par les mains du prêtre ou autrement de votre supérieur. Appliquez-vous à vivre toujours ainsi dans la suite, si vous ne voulez point , dans l'école de la religion , paraître désapprendre et reculer au lieu de marcher en avant. Ceux qui se rendent au lieu où les lettres s'enseignent,

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et y passent vainement leur temps, ne sauraient à leur retour compter autre chose que des dépenses , car ils ne découvrent aucun progrès. Ainsi , lorsque nous examinons nos années de religion , nous trouvons notre avancement dans les vertus bien médiocre , et peut-être même étions-nous plus fervents et plus pieux aux jours de notre noviciat qu'après un long temps de profession. Un tel état est vraiment nuisible et bien propre à nous couvrir de confusion. Vous devriez , nous dirait l'Apôtre (1), être des maîtres dans la vertu après avoir vécu tant d'années dans la vie religieuse , et vous avez besoin que l'on vous ramène aux premiers éléments par où l'on commence à expliquer la parole de Dieu; vous avez besoin que l'on vous instruise , comme des novices ignorants , de quelle manière il faut commencer à servir le Seigneur ; vous êtes devenus comme des enfants à qui l'on doit offrir du lait et non une nourriture solide ; vous demandez à être réchauffés par les douces caresses de consolations puériles et encore empreintes de la vie de la chair; vous êtes impuissants à soutenir les rudes épreuves des vertus , à embrasser les réprimandes sévères et les injures, les privations et les persécutions pour Jésus-Christ; car, quiconque n'est nourri que de lait, ne saurait entendre le langage de la parfaite justice; il est encore enfant et par ses mérites et par sa vertu (2).

Le second point sur lequel les commençants doivent se tenir en garde, c'est de ne point se laisser entraîner

1 Hebr., 5. — 2

Hebr.,

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par les exemples des tièdes à marcher sur leurs traces. Certains hommes dont l'âme est sans énergie, voyant des religieux lâches dans le service de Dieu, oisifs et parleurs , superbes et insoumis , ambitieux et pleins d'une foule d'autres vices , se disent en eux-mêmes: S'il leur est permis de vivre de la sorte , pourquoi me le défendrait-on? Et ainsi se sentant plus portés au mal qu'au bien , ils vont choisir des modèles en ceux qu'ils reconnaissent les plus déréglés; ils se réjouissent d'avoir trouvé des compagnons de leurs désordres; ils n'auront pas seuls à rougir, et si l'on épargne les autres, on les épargnera aussi eux-mêmes. Mais contre un tel entraînement le zélé serviteur de Dieu doit se dire : Je suis venu ici uniquement pour le Seigneur et non pour aucun autre ; je ne marcherai point sur les traces d'un homme pour commettre le mal et m'éloigner de Dieu ; jamais je n'eusse choisi une telle société si j'eusse su qu'il y comptât autant d'ennemis. Je dois donc irriter ceux-là seulement qui m'aideront à accomplir les desseins que je me proposai en entrant en religion , et ces desseins furent de posséder mon Dieu , de satisfaire pour mes péchés , de mériter la gloire éternelle. Le peintre et l'artiste désireux d'exécuter un travail digne de la gloire cherchent toujours les meilleurs modèles ; le voyageur ne demande point sa route aux étrangers , mais aux habitants de la contrée. De même je dois suivre l'exemple des bons , et non celui des méchants.

La troisième précaution à prendre par les commençants est de ne point juger témérairement les actions

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des autres , surtout lorsqu'on ignore le motif de leur conduite ou leur intention. Comme nous ne voyons pas les pensées des autres, de même nous ne connaissons pas les raisons qui les portent à faire telle ou telle chose. Nous devons toujours interpréter de la meilleure façon possible tout ce qui est excusable sous un point de vue ou sous un autre, si nous voulons avoir la paix avec nous-mêmes et avec nos frères, si nous désirons ne pas les jeter dans le trouble et ne point pécher. Souvent nous jugeons mal ce qui ne l'est pas en soi , et nous péchons témérairement en usurpant ainsi les droits de Dieu sur les secrets des coeurs. Nos maîtres , tenant auprès de nous la place du Seigneur, peuvent bien nous juger quelquefois d'après certaines conjectures extérieures ; mais il ne nous convient pas , à nous , de juger les autres , jusqu'à ce que , pleinement instruits en toutes choses par le don de discernement des esprits et devenus des hommes vraiment spirituels , nous puissions nous prononcer sur tout et n'être jugés par personne. Ainsi l'homme jouissant d'une vue saine voit un aveugle sans être aperçu par lui , car il ne saurait se voir lui-même. Qui êtes-vous , dit l'Apôtre , pour oser condamner le serviteur d'autrui (1)? S'il tombe ou s'il se tient debout, cela regarde son maître. Souvent la justice divine laisse tomber les hommes adonnés à juger témérairement en des fautes semblables à celles qu'ils voient dans les autres et même en des fautes plus graves , afin de leur apprendre par l'expérience de leur propre infirmité

1 Rom., 14.

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à compatir à la misère d'autrui. Ne jugez point, dit le Seigneur, et vous ne serez point jugés; ne condamnez point et vous ne serez point condamnés...; on se servira envers vous de la même mesure dont vous aurez usé envers les autres (1).

Il y a cependant une différence entre la crainte et le soupçon, entre le jugement téméraire et le jugement conforme à la justice. Il y a véritablement crainte quand , sans aucun soupçon désavantageux sur le compte d'un autre, je redoute de le voir tomber dans un mal dont il n'est point coupable, mais dont je le vois menacé s'il ne se tient sur ses gardes. Ainsi dans les monastères on tient les portes fermées , on éloigne les jeunes gens de toute familiarité imprudente , non parce qu'on leur suppose la volonté de mal faire, mais parce que l'on craint l'occasion du mal, si l'on n'exerce une vigilance exacte. Il y a soupçon quand , sans un motif raisonnable, on regarde comme mauvaise une action qui ne l'est pas, ou quand on suppose de la même manière à ,un autre l'intention de mal faire, et souvent ce défaut est un péché. Il y a jugement téméraire lorsque je crois faite avec une intention perverse une action indifférente en soi et qui a pu être faite par un autre motif. Il y a là une faute, car c'est juger le secret du coeur et ce secret est connu de Dieu seul. Je suis, dit-il , le Seigneur qui sonde les coeurs et éprouve les reins, qui rend à chacun selon sa voie et selon le fruit de ses pensées et de ses oeuvres (2). Il y a enfin un jugement conforme à la justice quand des

1 Luc., 6. — 2 Jér.,

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raisons évidentes font regarder un acte comme mauvais, ou quand cet acte est mauvais et illicite en soi , comme lorsque je vois un homme en tuer un autre , ou faire ses efforts pour commettre le péché, car de tels efforts sont coupables et inconvenants.

La quatrième précaution à prendre par les novices est de ne point se laisser abattre par l'adversité et la tentation, mais de se souvenir qu'ils sont entrés en religion afin d'y supporter à cause de Dieu toutes les tribulations de cette vie. Ainsi l'homme embrassant la carrière militaire n'a plus à attendre le repos ni les délices, mais le travail et les blessures. De là cet enseignement de l'Ecriture : Mon fils, lorsque vous vous mettrez au service de Dieu, demeurez ferme dans la justice et dans la crainte , et préparez votre âme à la tentation. Humiliez votre coeur et attendez avec patience (1). — C'est par beaucoup de peine que nous devons entrer dans le royaume de Dieu (2). — Il a fallu que le Christ souffrît et qu'il entrât ainsi dans sa gloire (3). L'adversité est donc la voie qui conduit au royaume de Dieu ; mais refuser de marcher par la voie, c'est renoncer à arriver au terme.

Eccl., 2. — 2 Act., 14. — 2 Luc., 24.

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CHAPITRE II. De quatre sortes de tentations.

Il y a quatre sortes de tentations semblables aux quatre vents qui soufflent des quatre coins de la terre. Elles excitent les tempêtes dont la mer de ce monde est agitée, elles ébranlent le vaisseau de notre coeur et le couvrent de flots. Ces tentations viennent de la chair, du monde , du démon et de Dieu.

Et d'abord nous sommes tentés par la chair quand nos inclinations naturelles nous sollicitent à commettre le crime ; ainsi nous tentent la luxure et la gourmandise. La chair nous tente ensuite d'une autre manière lorsque notre délicatesse nous inspire de l'horreur pour le travail et nous empêche de nous livrer, comme il convient , aux exercices spirituels , aux pratiques des vertus. La chair nous attaque donc en nous inspirant le désir du mal et le dégoût du bien. La colère, l'envie , la vaine gloire ne semblent pas résider en la chair, mais en l'esprit; cependant la corruption de nos affections spirituelles a sa source dans la chair. Nous disons , il est vrai , que les démons suggèrent aux hommes ces passions ; mais nous portons en nous-mêmes la matière de telles tentations , et quand le démon ne nous exciterait pas , notre concupiscence suffirait à produire le péché , si notre consentement venait se joindre à ses désirs. En nous est la source

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de toutes nos fautes. Nos pensées , les affections et les volontés de notre âme , les membres de notre corps , voilà le principe de nos mérites et de nos offenses. Le Créateur nous a donné ces diverses facultés , comme autant d'instruments de vertus , pour nous aider à faire le bien et à nous bâtir des demeures dans le ciel. Elles sont pour nous comme autant d'armes destinées à nous rendre victorieux dans les combats que nous avons à livrer au démon , notre ennemi , sous l'étendard de notre Créateur. Le démon , lui , est sans armes contre nous; il nous attaque uniquement par ses suggestions pleines d'astuce , en nous persuadant de pécher, et non en exerçant sur nous aucune contrainte. L'Auteur charitable de nos jours n'a pas donné à notre ennemi de pouvoir nous forcer par violence au péché ; car il serait trop puissant contre notre fragilité, et c'est à peine si nous pourrions être un instant sans commettre le mal : il lui a permis seulement de nous y porter, mais il est en notre volonté de consentir à ses inspirations.

De plus , Dieu nous a prémunis contre lui en établissant une inimitié implacable entre le serpent et l'homme , afin de bien nous faire comprendre que , quelles que soient ses inspirations , nous ne devons jamais les regarder comme avantageuses , qu'un ennemi aussi cruel ne saurait nous donner un conseil fidèle , lui que notre éternelle damnation peut seule satisfaire. Ainsi , en nous persuadant de commettre le péché , il demande que nous lui livrions nos armes afin de s'en servir pour nous donner la mort; ou bien

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il désire en les possédant les affaiblir et les émousser, les rendre moins propres et moins avantageuses à notre défense , moins perçantes et moins efficaces à le vaincre lui-même dans le combat. Par exemple , en nous envoyant des pensées perverses, en nous poussant à faire le mal par nos actions ou par nos paroles, ne semble-t-il pas nous dire ouvertement : Je suis sans moyens contre vous, je ne puis vous frapper si vous ne nie fournissez vous-mêmes des armes pour vous percer et vous donner la mort ; prêtez-moi donc votre coeur pour le remplir d'affections perverses, de pensées mauvaises; votre langue pour la répandre en paroles d'iniquité ; vos mains et les autres membres de votre corps pour en faire autant d'instruments d'actions détestables, d'oeuvres de péché. De la sorte je frapperai votre âme d'une blessure mortelle , vous perdrez la grâce du Seigneur votre Dieu , vous serez dépouillés du mérite de la gloire céleste.

Mais l'Apôtre nous dit : N'abandonnez point au péché les membres de votre corps pour être des armes d'iniquité; mais donnez-vous à Dieu comme vivants, de morts que vous étiez, et offrez-lui les armes de votre corps pour lui servir d'armes de justice (1). Il est insensé celui qui consent à subir de telles pertes, et il doit s'imputer son malheur bien plus qu'à l'ennemi qui l'excite et agit à son égard comme un ennemi a coutume d'agir.

Le monde nous tente de deux manières : en nous offrant ses amorces ou autrement ses honneurs , ses

1 Rom., 6.

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richesses , ses voluptés , ses curiosités , ses adulations , etc.; et en nous frappant d'épouvante par ses persécutions, ses injures et autres peines. Il en éloigne de la sorte beaucoup de Dieu en les retenant dans le péché , soit par l'amour de lui-même dont il les remplit , soit par une crainte coupable.

Le démon a bien coutume , il est vrai , d'avoir part à toutes nos tentations; cependant il dirige contre nous et surtout contre les hommes plus éprouvés dans le service de Dieu deux espèces d'attaques particulières : il s'efforce de nous enlever la foi et de nous inspirer l'esprit de blasphème. Il nous assiége par des pensées que nous avons naturellement en horreur , comme d'abandonner toute espérance, de nous donner la mort , ou autres pensées semblables , bien que de temps en temps elles puissent venir d'un autre principe. Ou bien encore il nous persuade le mal sous l'apparence du bien afin de supplanter ainsi adroitement les imprévoyants qu'il ne saurait séduire autrement et de les éloigner de la droite voie. C'est alors que , selon la parole du Psalmiste , notre ennemi s'appelle le démon du midi , c'est alors que , selon le langage de l'Apôtre , l'ange de Satan se transforme en ange de lumière (1). Comme il est le prince des ténèbres et l'auteur de tout mal , afin de nous nuire avec plus d'astuce , il feint de nous enseigner le bien et de faire briller la lumière à nos yeux , et il espère ainsi nous conduire aux ténèbres du péché.

Mais Dieu ne tente jamais pour nous porter au mal,

1 Ps., 90. — II Cor., 11.

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car il ne saurait se réjouir de notre perte , lui qui veut le salut de tous. Cependant il est dit quelquefois tenter certains hommes , soit lorsqu'il les châtie dans le temps présent pour les faire avancer dans le bien et les donner en exemple aux autres , comme nous voyons pour Job et Tobie , soit lorsqu'il les éprouve eh leur demandant les actes les plus sublimes des vertus. Ainsi il a tenté Abraham en lui ordonnant d'immoler son fils unique , l'héritier de la promesse divine , et cela afin de montrer combien grande était la ferveur de l'obéissance en Abraham et de sa foi en Dieu. En effet , il n'hésita point même alors à croire à la promesse du Seigneur, il crut qu'il l'accomplirait , selon sa parole, en celui qui allait recevoir la mort (1).

Nous devons surmonter plusieurs de ces tentations diverses surtout par la résistance , comme les vices de l'esprit : la colère , la paresse , l'orgueil et l'envie. Certaines autres se combattent plus avantageusement par la fuite : telles sont la luxure , la gourmandise , l'avarice, quoiqu'il soit nécessaire aussi de lutter contre elles. Cependant il n'est pas sûr de demeurer long; temps avec un serpent ; la chasteté est beaucoup mieux à l'abri loin de personnes d'un sexe différent, qu'au milieu d'elles. Il nous est plus facile de nous abstenir d'aliments délicats , de boissons recherchées et de toute superfluité dans leur usage quand on ne les voit pas et qu'on en est privé, qu'en les possédant à discrétion. L'homme qui a tout abandonné pour Jésus-Christ et a choisi la pauvreté volontaire pour

1 Genes., 22. — Rom.,

4.

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son partage, est moins en proie aux soucis de l'avarice que l'homme en possession de ses biens et toujours occupé du soin de les accroître et de les conserver.

Les vices de l'esprit semblent , il est vrai, nous assiéger plus faiblement et plus rarement quand nous les fuyons ; mais ensuite l'occasion étant donnée , ils ont coutume de nous porter des coups bien plus rudes.

Ainsi un lion enchaîné pendant longtemps frémit avec plus de rage lorsqu'on le relâche.

Quant aux tentations contre la foi , aux tentations de blasphème et autres semblables , nous ne pouvons les fuir ni les vaincre de vive force ; car plus nous nous indignons en nous-mêmes et plus nous nous disputons contre elles , plus leur rage s'anime et s'enflamme. Mais nous ne devons ni nous en inquiéter, ni les craindre; seulement gardons-nous d'y consentir et sachons supporter patiemment leurs vexations comme un murmure diabolique qu'on ne saurait apaiser autrement. De pareilles tentations sont pour l'ordinaire sans danger pour les hommes vertueux; souvent même elles sont l'annonce d'une grâce plus abondante , d'une consolation plus grande; elles nous purifient de nos défauts et nous font acquérir de grands mérites. Pour les châtiments du ciel , il faut les supporter avec patience et humilité , se soumettre entièrement à ses volontés, afin d'être forts dans la foi et de ne jamais nous éloigner de la voie de ses commandements.

Peut-être pourrait-on avec plus de recherches trouver encore d'autres sortes de tentations; mais , pour

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le moment , contentons-nous de ce que nous venons de dire. Il y a des hommes qui se tressent eux-mêmes des filets de tentations ayant l'arrivée des tentations elles-mêmes, et se procurent en quelque sorte le moyen d'être tentés ; tels sont ceux qui roulent volontairement en leur coeur des pensées mauvaises. Ces pensées acquièrent bientôt une telle force qu'elles produisent ensuite la délectation , se fortifient et ne sont chassées que difficilement. De même ceux qui se laissent aller à une familiarité imprudente avec les personnes d'un autre sexe. L'affection pour ces personnes s'imprime profondément dans le coeur , et c'est à peine si on peut l'en bannir. D'autres amassent en leur âme de quoi donner plus tard et dans l'occasion naissance au trouble et à de graves tentations. D'autres sans aucun sujet, par une vaine crainte, se forgent en leur imagination comme une tempête de tentations , et cela arrive à ceux dont la vertu est imparfaite. On voit s'élever en eux le trouble et le murmure , uniquement par de vains soupçons et sans aucun principe de malice. Ainsi deux hommes ne se connaissent point de haine l'un contre l'autre ; ils n'ont aucunement l'intention de se faire la moindre peine. Mais voilà que l'un d'eux soupçonne l'autre d'avoir conçu contre lui des sentiments d'envie, de chercher à lui nuire; et cependant il ne voit pas comment il a pu mériter rien de semblable. L'autre, au contraire, se reconnaissant étranger à de tels sentiments , se plaint de pareils soupçons comme d'une injure imméritée ; il commence de son

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côté à peser lui-même les actions de l'autre comme il ferait pour un ennemi ; et ainsi ils s'enflamment de haine l'un contre l'autre, sans jamais avoir voulu se causer la peine la plus légère : seulement une crainte vainc et imaginaire que l'un était animé d'intention perverse vis-à-vis de l'autre , a suffi pour tout cela. Quelquefois un grand incendie naît d'une faible étincelle , car le démon s'en sert pour allumer avec violence le feu de la rancune et de la haine. De tels hommes sont dits avoir une vertu imparfaite. En effet, ils ont un certain degré de bonté en ce qu'ils ne se proposent point de nuire à leur prochain , et ils sont imparfaits en ce qu'ils soupçonnent trop aisément et sans un motif suffisant le mal chez les autres. Or, cette tendance finit par détruire tout le bien qui était en eux, car ils se laissent aller pour une cause ou pour une autre à la haine contre leurs frères.

CHAPITRE III. Des trois différentes sortes de religieux.

Il y a trois sortes de religieux : les premiers sont bons , les seconds meilleurs , les troisièmes excellents. Ils sont désignés par les trois familles de Lévites dont il est parlé dans l'Ecriture (1) : la famille de Gerson , la famille de Mérari , la famille de Caath. Les membres de ces familles avaient été choisis entre tous les

1 Num., 4.

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enfants d'Israël pour servir au culte du sanctuaire , comme les religieux semblent l'être parmi les autres fidèles pour s'appliquer d'une manière plus spéciale au culte divin. Cependant parmi eux il y a des dons différents selon la grâce dont ils ont été comblés et aussi selon le zèle de chacun à croître dans la perfection. Car plus un homme s'humilie et se rend propre à recevoir la grâce par la pratique des vertus , plus l'esprit de grâce se répand en lui avec abondance dans le temps présent, et plus il mérite dans l'éternité une gloire admirable. Si vous marchez sur les traces des coeurs les plus élevés dans le bien, vous prendrez place à côté d'eux dans le ciel; si vous imitez les hommes d’une vertu moyenne, votre félicité égalera la leur ; et si vous vous contentez de suivre ceux d'une vertu médiocre , votre rang sera un rang médiocre. Nous soupirons tous après les récompenses les plus sublimes, mais peu s'appliquent avec persévérance aux actes sublimes des vertus. Or , on ne saurait , dit saint Grégoire , parvenir à une couronne brillante sinon par de grands travaux (1). Remarquez-le bien : ce saint ne dit pas de pénibles travaux , mais de grands travaux , ou autrement des travaux qui nous portent à de grandes vertus , des travaux d'une grande utilité , quand même ils seraient quelquefois moins accablants.

Les premiers religieux sont désignés par les enfants de la famille de Gerson , dont les fonctions au départ du camp d'Israël étaient de porter les rideaux du

1 Hom. 37.

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tabernacle, la couverture placée sur son toit, les voiles et tout ce qui est doux au toucher ; et lorsque le camp se dressait, leur rang était à l'occident, derrière le tabernacle. Or, le tabernacle est la vie de Jésus-Christ et la conservation de ses actions saintes que tout homme est presque impuissant à reproduire par une imitation parfaite; car l'esprit de sainteté et de sagesse ne fut pas répandu avec mesure dans le Sauveur, mais il en posséda la plénitude; et c'est de cette plénitude que nous avons tous reçu , selon le degré dont il a plu à ce même Jésus de gratifier chacun de nous en particulier , les uns d'une façon, les autres de l'autre. Voilà pourquoi les uns marchent sur ses traces avec un tel don , les autres avec tel autre don , jusqu'à ce que nous arrivions tous dans la patrie à l'état d'hommes parfaits , à la mesure de l'âge et de la plénitude selon laquelle Jésus-Christ doit être formé en nous. Chacun se réjouira en cette demeure céleste selon son mérite et selon son ardeur à imiter le Sauveur dans le temps présent.

Ces premiers religieux fuient les pratiques austères et difficiles d'une vie toute sainte ; ils embrassent des exercices plus doux et observent une règle plus large quant au bien-être corporel , autant que cela leur est permis sans compromettre leur salut ; il leur suffit seulement de se garantir des fautes mortelles. De tels hommes sont bien plus exposés que les autres à tomber dans le péché; car, selon saint Grégoire (1), ceux-là ne se laissent pas entraîner aux choses défendues qui

1 Mor., lib. 5, c.6.

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s'abstiennent même des choses permises. La voie qui conduit à la vie est étroite, elle est élevée, et l'homme qui la parcourt sans précaution et sans crainte pose aisément son pied au-dessus du précipice. Cependant ceux dont nous parlons , voulant paraître des religieux véritables, ont coutume de se faire quelquefois une grande violence à eux-mêmes et de déployer une grande diligence pour les observances extérieures et les traditions humaines , pour tout ce qui tient à l'honnêteté matérielle , comme les inclinations , la manière de se présenter, l'ampleur du capuce , les manches et autres choses qui relèvent au-dehors la beauté de la vie religieuse. Voilà pourquoi les enfants de Gerson , dont le nom veut dire des étrangers, portaient les extrémités du tabernacle , ou autrement la couverture placée sur son toit , les rideaux , les cordes. En effet , les hommes nouveaux dans la vie religieuse regardent comme considérable la fidélité aux observances dont nous venons de parler, tant qu'ils ne connaissent pas les exercices plus importants des vertus. Mais , comme le disait le Seigneur en parlant aux pharisiens de toutes les menues pratiques des cérémonies de la loi , sans doute il faut accomplir ces choses , sans cependant omettre celles d'un degré plus excellent (1). Quand on dressait le tabernacle, ces enfants de Gerson se plaçaient derrière du côté de l'occident; et ceux qui se contentent de cette dernière part dans l'exercice des vertus , seront après cette vie au dernier rang; ils seront comme au soleil couchant ,

1 Mat., c. 13.

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à l'endroit oit la gloire céleste resplendira le plus faiblement.

Les seconds religieux sont représentés par les enfants de Mérari, dont le nom veut dire des hommes d'amertume. Ils portaient les tables , les colonnes et les ais du tabernacle, en un mot tout ce qui était pesant et tenait le milieu entre les voiles et le sanctuaire. Tels sont les religieux qui mènent une vie dure au milieu des exercices corporels. Ils affligent leur corps par des jeûnes, des veilles et autres travaux pénibles , et s'imaginent que le degré suprême de la vie religieuse consiste en ces observances ; aussi , ignorant les douces consolations intérieures , s'inquiètent-ils peu des pratiques véritables des vertus , pratiques qui résident en notre esprit et en notre coeur. Comme ils sont secs en eux-mêmes et qu'ils ont coutume d'être sévères en jugeant les autres , on peut bien les appeler des hommes amers ou répandant l'amertume. Et comme ils tiennent le milieu dans l'exercice des vertus , entre ce qu'il y a de moindre et de meilleur , leur demeure, quand on dresse le tabernacle , n'est point à l'extrémité , mais au côté , vers l'aquilon, à l'endroit où la lumière du soleil est moins brillante et la chaleur moins embrasée qu'au midi. Autant il leur a manqué de perfection dans la poursuite du bien, autant il leur manque de splendeur dans la gloire et de jouissance en la possession de la divine félicité.

Les troisièmes religieux, qui sont les plus excellents, peuvent être désignés par les enfants de Caath , dont

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la charge est de porter le sanctuaire lui-même, ou autrement l'arche et l'autel , la table des pains de proposition et les vases destinés à son service , mais cependant le tout couvert et enveloppé. Ces hommes s'appliquent à bien régler en eux l'homme intérieur, où Jésus-Christ habite par la foi, à pratiquer les vraies vertus , à extirper les vices de la chair et de l'esprit , à combattre courageusement la colère , l'envie , l'avarice , la paresse, l'orgueil, la gourmandise, la luxure; à implanter en leurs coeurs les vertus contraires à ces vires , l'humilité , la charité , la mansuétude , la dévotion , la libéralité , la sobriété , la chasteté. Ces vertus forment un sanctuaire véritable , et quiconque les possède est vraiment saint. Aussi le none des enfants de Caath signifie-t-il des hommes patients ou des hommes réglés ; et ces religieux s'efforcent par la patience , dont les oeuvres sont parfaites au rapport de saint Jacques, de se régler et de se disposer , comme il convient , vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis du prochain en toutes sortes de vertus. Le Seigneur commanda de donner des chariots aux deux premières familles ; mais les hommes employés au service du sanctuaire portaient leurs fardeaux sur leurs épaules. Dans l'administration des choses du dehors , connue dans la mortification du corps , on accorde quelque relâche ou même quelque interruption; bien plus , on ordonne en tout cela une obéissance raisonnable selon le lien et le temps , de peur que le corps ne vienne à défaillir sous l'excès du travail ; mais dans la pratique des vertus on ne

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connaît rien de semblable , car jamais on ne nous permet d'en être privés , jamais d'être orgueilleux , violents , envieux, paresseux , avares, gourmands ou impurs. Nous devons porter ces fardeaux sur nos propres épaules , c'est-à-dire ne pas nous appuyer sur les vertus des autres , si nous ne nous efforçons de les reproduire en nous-mêmes , ne pas imiter certains religieux qui désirent habiter avec des hommes pacifiques, non pour travailler, à leur exemple, à devenir patients , mais pour ne point se sentir excités à l'impatience. A quoi bon avoir une même demeure avec les saints si nous refusons d'imiter leur zèle à se sanctifier? — Les fardeaux des enfants de Caath étaient lourds en eux-mêmes; mais ils étaient précieux et saints , et ils se plaçaient à l'intérieur du tabernacle. De même les exercices des vertus spirituelles sont pénibles pour les hommes encore imparfaits , mais ils sont glorieux et vraiment honorables ; ils sont saints et produisent la sainteté ; ils sont intérieurs , car ils sont cachés dans le secret de l'âme , ils ont leur place en l'homme intérieur. Ils portaient ces fardeaux couverts d’un voile , et tant que nous marchons par la foi et non à la clarté du jour, nous ne pouvons découvrir la splendeur des vertus dans tout son éclat. Nous devons les tenir enveloppées dans les pratiques d'oeuvres extérieures, tant pour nous-mêmes que pour les autres qui ne sauraient découvrir le secret de notre âme autrement que par les traces des actions et des exercices du dehors.

Cependant c'est de cette famille que sont descendus

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les prêtres par Amram , dont le nom veut dire vigilant en la grâce. Leur emploi leur permettait de voir et de toucher le tabernacle , et ils devaient le préparer et en confier le transport aux lévites , selon les attributions de chacun. Les prêtres ne le portaient pas eux-mêmes ; mais quand on l'avait mis en place , ils demeuraient devant les portes du côté de l'orient. Or, les enfants de Caath figurent les hommes forts en vertu, et les prêtres les contemplatifs. liais les hommes d'une vertu élevée arrivent seuls à la grâce de la contemplation : leur ardeur à s'avancer dans les voies de la perfection les rend dignes de recevoir en leur âme l'onction de l'Esprit-Saint ; ils sont illuminés et découvrent les secrets célestes cachés au reste des hommes. Ils ne ressentent plus les fatigues attachées à la pratique des vertus et signifiées par le travail dont étaient chargés ceux qui portaient le tabernacle. Les douceurs de la sagesse répandue en leur coeur a changé pour eux en délices toutes les peines , tant l'amour de leur Créateur les embrase. Ils règlent les fardeaux à imposer à chacun , car leur intelligence éclairée intérieurement leur fait connaître les diverses raisons des observances de la vie religieuse. Les hommes sans expérience et encore imparfaits ne sauraient comprendre le but de pareilles choses , et alors les autres les dérobent â leurs regards sous le voile d’actes corporels et d'exercices extérieurs et les leur imposent selon l'état et l'aptitude de chacun.

Voyez donc à laquelle de ces familles vous voulez appartenir, on plutôt de quel esprit vous êtes. Recevez

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ensuite sur vos épaules le fardeau qui vous a été imposé selon votre capacité, ou autrement observez la règle et parcourez la voie qui vous aideront à atteindre la perfection de votre état. Il est impossible d'arriver à posséder bien un art quelconque , si l'on ne veut en étudier les préceptes et les mettre en pratique. De même on ne saurait devenir un homme spirituel si l'on ne veut marcher selon l'esprit.

CHAPITRE IV. Du triple état des religieux.

Saint Bernard , dans sa lettre aux frères de la Montagne-de-Dieu , décrit trois états de la vie religieuse : l'état des commençants , l'état des hommes dans la voie du progrès et l'état des parfaits. Il appelle le premier l'état animal , parce qu'il est nouveau et encore sans intelligence des choses de l'esprit de Dieu. Il regarde comme nécessaire avant tout d'appliquer les hommes compris en cet état à bien régler tout ce qui tient au corps , afin de le dompter, de le châtier et de l'empêcher de se révolter contre l'esprit en l'entraînant au péché , commue il arrivait aux jours où la chair seule exerçait son empire.

Il nomme le second l'état raisonnable , parce qu'en cet état la raison , la plus digne partie de l'homme, celle qui le distingue des animaux privés d'intelligence , lui donne le premier rang et l'empire sur

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toutes les autres créatures; parce que, dis-je, la raison, après avoir dompté la chair et l'avoir réduite sous la puissance de l'esprit, s'efforce en cet état de se connaître , de se purifier et de reconquérir sa dignité première, son ancienne beauté , dont le péché l'a dépouillée indignement.

Enfin il donne au troisième état le nom de spirituel, car en ce dernier état l'esprit formé à l'image de Dieu, aidé de la grâce et de l'Esprit-Saint , s'élève au-dessus de lui-même et fixe ses regards sur celui dont il porte l'empreinte, afin de la graver plus profondément en son âme et de lui ressembler davantage par la connaissance de l'intelligence , l'ardeur de l'amour et les délices de la félicité. On arrive au second par le premier, et au troisième par le second. Le prophète Ezéchiel nous donne un exemple de cette marche successive. Il y avait, dit-il en parlant du temple, il y avait un espace, et, dans cet espace, un degré fait en rond, qui allait d'étage en étage, montant jusqu'à la chambre la plus haute, toujours en tournant. C'est pourquoi le temple était plus large en haut qu'en bas; et ainsi passant de l'étage le plus bas à celui du milieu, on montait jusqu'au plus élevé (1).

L'esprit raisonnable est l'image de la Trinité suprême. Dieu est trois et un; de même l'âme est une et elle est douée de trois puissances qui la rendent capable de posséder Dieu : la raison , la mémoire et la volonté. Par ,la raison elle peut comprendre la sagesse divine; par la mémoire , embrasser l'éternité

1 Ezech., 41.

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de façon à n'être jamais séparée du Seigneur; par la volonté , jouir de sa bouté céleste. Que l'âme ne possède donc pas inutilement une ressemblance si admirable avec son Auteur. Elle est par elle assez grande pour le contenir; qu'elle déploie donc toutes ses forces pour l'atteindre afin de trouver en lui toute sa béatitude. Rien en dehors de Dieu ne saurait suffire à l'âme , et avec lui elle n'a plus rien à chercher ailleurs, elle est en possession de tout ce que demande son éternelle félicité, en possession du bien le plus excellent; du bien souverainement parfait. La dignité la plus glorieuse de l'âme étant d'être capable du bien suprême, et sa félicité souveraine d'avoir Dieu en elle-même et avec lui tout bonheur, elle ne saurait donc poursuivre rien de plus digne , rien trouver de plus avantageux , et tous ses efforts , tous ses soins , tous ses désirs doivent donc être de le chercher à l'aide de ses facultés, de faire tout ce qui peut la faire re-naître à lui , d'éviter et de fuir tout ce qui est capable de l'en éloigner, même les objets les meilleurs. On regarderait justement comme un insensé l'homme qui , ayant un jardin propre à produire du baume , le remplirait de menthe et de cumin , car ces plantes, quoique bonnes , sont cependant de nulle valeur en comparaison du baume. Mais combien plus sera insensé celui qui, pouvant embrasser le Bien suprême, le néglige et s'arrête à des objets caducs et vils , dégoûtants et pleins d'amertume? De même celui-là est un insensé qui , ayant devant lui une voie de deux ou trois jours de marche pour se rendre au lieu où

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il veut aller, la laisse pour en prendre une plus longue, plus difficile, plus dangereuse, où il lui faudra marcher durant plusieurs années. Or, nous voyons plusieurs religieux agir avec aussi peu de sagesse. Ils pourraient en peu de temps arriver par les sentiers abrégés de la vertu , de la dévotion et de la pureté, à une grande connaissance et à un amour intime de Dieu , et ils les laissent pour se jeter en des pratiques moins fructueuses et qui leur rendent bien plus difficile l'approche du but où ils tendent. Ce but est de connaître le Seigneur, de découvrir sa vérité, d'atteindre à la perfection , et il a promis lui-même que l'Esprit de vérité nous enseignerait toute vérité (1). Si un homme instruit en plusieurs arts en connaissait un tellement supérieur aux autres et tellement avantageux que par lui il fût possible de s'enrichir en peu de temps et d'acquérir un nom illustre parmi les plus grands noms de la terre, cet homme serait imprudent outre mesure de négliger cet art pour en exercer un plus vil, plus humble et exigeant un travail si pénible qu'il lui serait presque impossible de gagner la faible nourriture de chaque jour. Telle est l'imprudence de l'homme, et surtout du religieux qui, mettant de côté la pratique directe ales vertus , pratique où se trouvent le plus grand mérite et la perfection la plus sublime de la sainteté et de la sagesse, la félicité suprême et la sécurité véritable, se livre tout entier à des exercices moins utiles et moins relevés , et se tourmente pour beaucoup de choses quand il lui

1 Joan., 16.

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suffirait de poursuivre le bien unique et suprême , le bien qui comprend tous les autres. Les exercices corporels, dit l'Apôtre , sont d'un médiocre profit; mais la piété est utile à tout, et c'est à elle que les biens de la vie présente et de la vie future ont été promis (1). Cette piété, dont parle saint Paul, est le culte même de Dieu, où nous nous efforçons de le connaître, de l'aimer, de le posséder et de lui plaire. Sans doute les exercices corporels nous offrent quelques avantages , mais ils sont faibles. On ne doit donc point désirer ces exercices pour eux-mêmes, mais en vue de la piété, qu'ils nous aident à obtenir lorsque nous savons les pratiquer comme il convient. Comme l'ouvrier travaille à l'aide des instruments de son art , ainsi la vertu s'acquiert au moyen des exercices corporels et se change en habitude; et plus on s'approprie des instruments parfaits, plus, en les maniant avec adresse, on arrive à accomplir promptement et à un degré excellent l'oeuvre qu'on s'était proposée. Toutes les pratiques extérieures que nous voyons en l'observance de la vie religieuse, ont été réglées par l'inspiration de l'Esprit pour aider à réformer l'Homme intérieur. Celui qui n'a pas encore compris cela peut être regardé au milieu de ces pratiques comme chargé d'autant d'instruments dont il ignore l'usage.

La réforme intérieure s'accomplit dans le plus intime de notre âme, car l'homme intérieur, l'image de Dieu , c'est l'âme raisonnable. Le corps est l'homme extérieur. Par la corruption venue du

1 I Tim., 4.

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péché, il languit , meurt et tombe en poussière; nais l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour dans te bien; il croît à l'exemple de Celui dont il devint l'image au jour de sa création. Voici la manière d'accomplir cette réforme : L'âme a trois puissances comme nous l'avons dit, la raison, la mémoire et la volonté. La raison lui avait été donnée pour connaître Dieu, la volonté pour l'aimer, la mémoire pour se re-poser en lui. Mais, par le péché, la raison est devenue aveugle , la volonté s'est courbée vers la terre couverte de souillure, la mémoire a perdu toute consistance et tout équilibre. Le plus souvent la raison prend le mensonge pour la vérité, la volonté choisit le mal pour le bien , la mémoire est errante sur des objets où elle ne saurait goûter le repos , parce que l'âme a abandonné le bien unique et suprême en qui elle pouvait trouver tous les biens. Cette âme s'étant donc tournée vers Dieu commence par chercher ce qu'elle a perdu , et se voyant si différente de ce qu'elle était au sortir des mains de son Créateur , elle travaille à revenir à son ancien état et à recouvrer la bonté dont elle fut autrefois en possession , car elle ne peut s'approcher de Dieu tant qu'elle lui sera si peu semblable. Mais, comme on ne parvient pas tout d'un coup au point le plus haut , elle s'applique à y arriver peu à peu en s'élevant du dernier degré au degré moyen , et de celui-ci au suprême degré.

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CHAPITRE V. De la réforme de la raison.

La réforme de la raison doit commencer par la croyance inébranlable à toutes les vérités de la religion catholique. Notre raison s'étant affaiblie et notre intelligence obscurcie par le péché , nous sommes devenus impuissants à trouver la vérité par nous-mêmes ; alors Dieu a usé de condescendance pour nous préserver de l'erreur, et il nous a fait connaître la vérité par les saintes Ecritures, auxquelles il a voulu que nous eussions une foi entière. Là il nous fait trouver, selon nos besoins et sans crainte de nous égarer, tout ce qui est nécessaire à notre salut; mais aussi il exige que nous ne suivions pas notre sens propre et que nous le soumettions humblement aux règles de la foi , si nous ne voulons nous éloigner du chemin. O mon fils, dit le Sage , le Pasteur unique, ou autrement Dieu , nous a donné ses enseignements par le conseil et la sagesse des maîtres ou des docteurs de la foi ; ne recherchez rien de plus (1).

Notre raison fait des progrès quand , par l'illumination divine , elle commence à avoir quelque intelligence des motifs de la foi. Sans doute elle est inférieure à la foi et elle ne saurait la comprendre par ses seules forces; mais éclairée d'en haut elle voit que rien n'est

1 Eccl., 12.

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plus raisonnable que la foi chrétienne : la nature entière lui rend témoignage et toute la sagesse du monde s'abaisse pour la servir.

Notre raison est arrivée en cette vie à l'état le plus parfait , elle est transportée au-dessus d'elle-même par le ravissement de notre esprit, lorsqu'elle ne s'appuie plus sur l'obscurité des images corporelles ni sur les arguments de la science , mais qu'il lui est donné de voir Dieu dans sa contemplation par la pureté sans nuage de son intelligence.

CHAPITRE VI. De la réforme de la volonté.

La volonté commence à se réformer quand , par une résolution bien arrêtée , elle apprend à résister aux vices et s'applique à accomplir fidèlement à cause de Dieu les actes des vertus. Comme elle est devenue toute courbée vers la terre et toute contrefaite en s'éloignant du Seigneur , elle doit nécessairement , en se convertissant, se mettre d'accord avec lui et redresser par l'exercice des bonnes oeuvres ses mouvements rebelles à la règle invariable de la volonté divine. Son progrès consiste à avoir des affections bien ordonnées et changées en vertus, à ne suivre aucune rébellion ou entraînement violent, à n'avoir de plaisir que dans les choses conformes au bon vouloir de Dieu. — La perfection de la volonté est d’être une

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en esprit avec Dieu par l'amour, de façon à ne vouloir que lui et à ne pouvoir s'enivrer que des douceurs de sa suavité.

CHAPITRE VII. De la réforme de la mémoire.

On commence à réformer la mémoire en ramenant avec force son esprit de ses évagations à la pensée de Dieu , par des prières , des lectures , des réflexions , ou au moins par des pensées quelconques. Cette réforme est plus avancée quand on peut s'appliquer sans être détourné par une dissipation importune à de bonnes méditations et à de saintes oraisons , et marcher avec soi-même dans toute l'étendue de son propre coeur. Cette réforme enfin est arrivée à sa perfection lorsque l'homme est absorbé de telle sorte en Dieu par le ravissement de son esprit , qu'il s'oublie lui-même avec toutes les choses de ce monde et se repose avec délices uniquement en son Seigneur sans être troublé par le bruit de pensées et d'imaginations tumultueuses.

Tels sont les commencements , les progrès et le terme de la perfection humaine. C'est là que doit se diriger toute l'application de la vie spirituelle. Celui qui ne marelle pas par cette voie est semblable à l'homme qui ne sait où il va et s'avance au hasard et sans réflexion vers un but incertain. Les commencements

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de cette réforme pour les trois puissances de l'âme regardent tous les hommes appelés à se sauver : il n'y a pas de salut hors de là. La perfection de ces mêmes puissances est le partage des parfaits, mais seulement quand ils sont élevés au plus haut point de la perfection , c'est-à-dire au ravissement de la contemplation. L'état moyen appartient à ceux qui marchent véritablement dans la voie des progrès , et il concerne d'une manière particulière les religieux déjà éprouvés dont le chemin semble tenir le milieu entre les sentiers des hommes vertueux du monde et ceux des parfaits. Je ne prétends pas cependant qu'il leur soit possible de demeurer toujours dans un même état: les plus saints le peuvent à peine eux-mêmes ; mais leur voie se trouve placée au milieu des deux autres, elle est distincte de celle des commençants et de celle des parfaits.

Quelquefois aussi les progrès de ces divers états doivent être considérés sous un point de vue plus large. Il faut commencer par la réforme de la volonté, car d'elle dépendent la vertu , le vice , le mérite et les affections qui nous inclinent tant au mal qu'au bien ; ensuite on doit passer à la mémoire , à la raison ou l'intelligence. En effet , la volonté tient comme l'empire en notre âme; la raison enseigne, la mémoire sert l'un et l'autre; elle montre à la première ce qu'elle doit ordonner, et à la seconde off elle doit puiser ses enseignements.

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CHAPITRE VIII. Comment les forces naturelles et les affections de l'âme ont été défigurées.

Il nous faut , en peu de mots, voir comment les forces naturelles de notre âme et ses affections se sont changées en vices dans leurs actes, et pour quelle fin l'homme les avait reçues. Ensuite nous indiquerons quelques remèdes à chaque vice en particulier , et l'ordre à suivre dans les vertus.

La volonté devait être soumise à Dieu seul , mais librement et sans entraînement forcé, de façon à pouvoir accomplir des actions dignes de récompense. Ainsi l'homme pouvait commettre le péché ou s'en abstenir. Mais , en recevant la liberté , il ne lui était point permis de faire le mal par là même qu'il en avait le pouvoir ; seulement , en l'évitant dans une telle condition , il devenait digne de louange et acquérait des droits à une récompense devant Dieu. Au contraire, en se rendant coupable, il méritait la confusion et les supplices , car il savait que le péché lui était défendu , et il était en sa puissance de s'en abstenir.

Ensuite , l'âme ayant été créée capable de la béatitude suprême, béatitude qui devait lui faire trouver en Dieu le centre de la félicité souveraine et véritable , une gloire sans limites et des délices infinies , elle fut douée naturellement de deux inclinations en

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rapport avec de tels biens afin qu'elle pût les désirer, s'appliquer à les obtenir, et en jouir, après être entrée en leur possession, avec d'autant plus d'ivresse qu'elle les aurait poursuivis avec plus d’ardeur. Elle reçut donc le désir de la gloire , mais un désir incapable de se satisfaire en dehors de la gloire suprême. Ensuite elle se sentit inclinée au bonheur, et cette inclination était telle que la félicité souveraine pouvait seule répondre à ses besoins. Or, la gloire suprême et la félicité souveraine se trouvent en Dieu seul , et ainsi rien en dehors de lui ne saurait contenter l'âme. Ce sentiment naturel s'appelle concupiscible.

De ce sentiment est née une autre puissance en notre âme. Eprise d'un tel désir du bien suprême, instruite par la lumière de son intelligence qu'elle était faite pour le bonheur, d'un côté elle avait naturellement en horreur, elle détestait et repoussait tout objet contraire; de l'autre elle embrassait avec ardeur sans vouloir s'en dessaisir tout ce qui concourait à le lui procurer et à lui en conserver la possession. Cette puissance de notre âme s'appelle l'appétit irascible. Elle nous offre en effet une ressemblance avec la colère qui s'indigne et s'emporte contre ce qui la contrarie et s'attache inséparablement à ce qu'elle désire. Par sa puissance raisonnable, l'homme connaît le bien dans ses degrés de bien simplement , de bien plus élevé et de bien très-excellent. Par sa puissance concupiscible il soupire après le premier de ces biens , plus encore après le second , et sans mesure après le dernier. Par sa puissance irascible, il embrasse le bien

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et s'y attache, il saisit avec ardeur tout ce qui peut l'aider en ce point, il repousse avec indignation et fuit tout ce qui lui est un obstacle.

Mais l'homme ayant librement consenti au péché à la persuasion du démon et contre la défense de Dieu, a vu tout d'un coup plongées dans le désordre et comme bouleversées les forces et les puissances dont son âme avait été ornée pour connaître le bien suprême , pour le désirer et en jouir. Elles ne lui ont point été enlevées, mais elles sont demeurées souillées et perverties. Ainsi un instrument de musique produit des accords mélodieux tant qu'il est intact et bien réglé; mais une fois brisé et dérangé, il ne donne plus que des sons stridents et désagréables. L'homme , entraîné par l'amour des choses visibles et tombé de l'amour des choses invisibles , ne connaît plus maintenant, en punition de son péché, que les biens sensibles , il les aime seuls et s'attache à eux uniquement. Les biens invisibles sont à ses yeux comme s'ils n'étaient pas ; il les dédaigne , ou plutôt il les ignore , et c'est à peine si quelquefois il peut être amené à croire à des objets étrangers à sa vue et à sou corps. Notre âme a été frappée d'un aveuglement tel en sa raison qu'elle ne se connaît plus elle-même , car elle l'ait partie des êtres insaisissables aux yeux de la chair. Et non-seulement elle est aveugle , mais elle est insensée; en son aveuglement elle croit à beaucoup de choses qu'elle ne voit pas, et ainsi elle est même infidèle. Voilà pourquoi ses désirs se bornent à des biens terrestres, méprisables et honteux, pourquoi elle

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les embrasse avec amour et regarde connue quelque chose de considérable de les posséder.

L'inclination à l'honneur avait été mise en l'homme afin qu'il pût soupirer après l'honneur suprême , honneur qui consiste à plaire à Dieu , à être l'ami , l'enfant , l'héritier de Dieu, à être semblable à Dieu , à régner avec lui , non en partageant sa puissance , mais en communiquant à sa charité , à être un même esprit avec Dieu et l'égal des anges , à n'être soumis à la domination d'aucun si ce n'est à celle du Seigneur souverain de toute créature. Ensuite l'homme devait, avec un tel sentiment , reconnaître en lui-même une dignité si admirable en voyant l'image de Dieu imprimée en son âme, qu'il lui devenait impossible de se soumettre jamais à un être inférieur, que le Maître de toutes choses avait seul droit à ses hommages , à son obéissance , à son amour, tandis que tout le reste, estimé à sa juste valeur, était destiné à servir ses besoins selon la volonté de son Seigneur. C'était un saint orgueil de mépriser ainsi tout objet digne de mépris , de désirer et d'aimer uniquement le bien. Mais aujourd'hui son désir, c'est de plaire aux hommes; c'est d'acquérir la gloire de ce monde , gloire trompeuse et frivole. Il s'estime beaucoup lui-même , et il n'est rien; il se séduit de la sorte , et il est misérable; il est vide de tout bien ; il se compare aux antres et il les méprise; il voudrait les soumettre à son empire , et ils lui sont peut-être supérieurs en mérite; il se glorifie en ses richesses, et ses richesses sont de la terre et de la houe ; il se vante d’actions vaines et

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perverses , et ainsi il est semblable aux insensés qui se croient quelque chose après s'être vautrés dans la fange. Voilà comment l'homme a échangé sa gloire contre l'image d'un vil animal occupé à se nourrir d'herbes ; car, dit le Prophète , toute chair n'est que de l'herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs. L'herbe se sèche et la fleur tombe (1). Voilà comment un saint orgueil s'est changé en un orgueil pervers.

CHAPITRE IX. De trois sortes d'orgueil.

Il y a un triple orgueil. Le premier consiste à trop se complaire en soi-même et à s'estimer plus grand qu'on n'est dans la vérité; c'est le commencement de tout péché. Le second , à désirer être estimé des autres , à tourner tous ses efforts de ce côté ; c'est la vaine gloire. Le troisième , à désirer l'emporter sur les autres et à vouloir les dominer. L'orgueilleux , après s'être trompé lui-même , s'efforce donc d'en-traîner les autres en son erreur en voulant se faire passer pour plus grand qu'il n'est. Ainsi nous voyons un homme d'une taille élevée se jouer d'un enfant et lui faire croire qu'il est monté sur un cheval alors qu'il n'est sottement assis que sur un fagot de paille. Or, l'orgueilleux est opposé à Dieu : toutes les créatures

1 Is., 40.

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sont soumises au Seigneur, et l'orgueil veut exercer sur elles son empire; il dépouille, autant qu'il est en lui , le Maître souverain de son honneur, de son domaine universel; il se montre ingrat envers lui Pour les bienfaits dont sa main l'a comblé ; il cherche en ces bienfaits sa propre gloire , et non celle de son Seigneur, l'auteur de toutes grâces.

Je ne parlerai pas des divers rejetons de l'orgueil : J'en ai traité déjà en plusieurs endroits , surtout dans ma somme des vices. Mais , je dois le dire, je trouve plus de danger à s'enorgueillir des biens de la grâce que des biens de la nature ou de la fortune. Les biens de la grâce sont les vertus, la science, les bonnes oeuvres, comme la prédication , le jeûne. Les biens de la nature sont ceux que nous avons naturellement en nous-mêmes , comme la noblesse , la beauté , la force , le génie. Les biens de la fortune sont les dignités, les richesses , les honneurs , etc. On les appelle ainsi Parce qu'ils sont donnés quelquefois comme par hasard en plus grande abondance à certains hommes qu'à d'autres bien supérieurs par leurs qualités naturelles et leurs vertus. Cependant de tels biens n'arrivent pas sans un concours de la Providence , quoique souvent les mauvaises dispositions de leurs possesseurs en fassent pour eux une occasion de ruine.

L'orgueil jette aussi notre âme dans un aveuglement tel qu'elle ignore parfois les biens qui l'enrichissent davantage. Ce vice nous empêche surtout de recevoir de Dieu des bienfaits plus considérables. Le Seigneur est vraiment. libéral et il désire singulièrement nous

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faire part de ses richesses , tant son amour pour nous le presse. Mais notre orgueil nous rend indignes de sa grâce. S'il nous témoignait plus de bonté , nous nous élèverions ou nous deviendrions ingrats , ou nous ne profiterions pas , comme il conviendrait , de ses faveurs pour faire le bien , et ainsi nous serions coupables d'un plus grand crime. Le refus de grâces plus abondantes est souvent de la part de Dieu l'effet de sa clémence pleine de miséricorde, et non de sa colère. Dieu résiste aux superbes comme à des hommes révoltés contre sa puissance, et il donne sa grâce aux humbles , parce qu'ils ne laissent pas s'écouler sous l'enflure de la vaine gloire les faveurs dont ils sont comblés (1).

L'orgueil détruit encore en nous le mérite des bonnes oeuvres : il nous les fait accomplir en vue d'obtenir les faveurs du monde. Souvent même ce vice prend le manteau de l'humilité, sa rivale , afin d'arriver sous son nom plus adroitement à la gloire. La recherche de la gloire est vile, il le sait; il voudrait l'acquérir en la fuyant ; car elle s'attache comme l'ombre à ceux qui la fuient , et elle s'éloigne de ceux qui la poursuivent.

1 Jacq., 1.

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CHAPITRE X. Quand nous devons montrer ou cacher nos bonnes oeuvres et nos mauvaises.

Quelquefois, remarquez-le, nous devons manifester nos bonnes oeuvres aux regards des hommes , quelquefois les leur dérober. De même, à certains moments, il convient de leur laisser voir le mal dont nous sommes coupables, et à d'autres de le leur laisser ignorer. Les vertus imposées par un précepte de Dieu ou de l'Eglise, ou par un voeu public, doivent être connues de tous, comme la foi, la charité, la justice, la vérité , la chasteté , l'obéissance, le mépris des choses du monde. Les hommes , instruits de nos obligations, seraient scandalisés de ne point voir en nous ces vertus et nous regarderaient comme des prévaricateurs de nos voeux. C'est de tels actes qu'il est écrit : Que votre lumière luise devant les hommes, afin que, voyant vos bonnes oeuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les Cieux (1).

Quelquefois aussi nous devons cacher le bien qui est en nous; ce sont les faveurs spéciales, comme la grâce de la dévotion intérieure; ou les choses propres à nous attirer des louanges particulières, telles qu'une abstinence considérable , des veilles et des prières prolongées, des aumônes extraordinaires. Le Seigneur

1 Mat., 5.

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nous instruit de ces divers points dans le sermon sur la montagne.

Nous devons aussi laisser ignorer quelquefois les fautes commises par nous , pour ne point scandaliser les autres et ne pas leur donner occasion de marcher sur nos traces. Ceux qui font le mal publiquement commettent donc un double péché : ils offensent Dieu et ils ouvrent devant leurs frères une fosse où leur mauvais exemple les entraîne. Mais si quelqu'un, sans notre faute, ou seulement sur une apparence, veut interpréter par malice nos bonnes oeuvres en mal et refuse nos explications, alors prenons patience : Jésus-Christ a gardé le silence en sa Passion alors que l'envie l'accusait de beaucoup de crimes. Il a répondu en effet quelque part : Quand je vous le dirais, vous ne me croiriez pas (1).

Quelquefois enfin nous devons découvrir ouvertement nos défauts. Nous devons déclarer dans la confession privée les choses connues de nous seuls, et en public, comme dans les visites et dans le moment des réprimandes, celles dont tout le inonde est témoin. Ne rougissons pas d'avouer nos imperfections et les défauts de nos vertus, de peur qu'on ne vienne à nous estimer au-dessus de notre mérite. Si la vaine gloire nous pousse à faire le bien, sachons lui résister sans cependant négliger les bonnes oeuvres, surtout si elles sont utiles et nécessaires. Souvent nous nous imaginons retirer des louanges pour quelque parole ou quelque action, et peut-être les autres ne les

1 Luc., 22.

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remarquent pas. Nous sommes loin de considérer tous leurs actes; de même ils n'arrêtent pas leur attention sur tous les nôtres. Quelquefois ils nous méprisent au lieu de nous louer , surtout s'ils découvrent en nos oeuvres le désir des louanges. Peut-être aussi nous donnent-ils des éloges en face, comme nous voyons certains hommes légers avoir toujours des paroles selon le bon plaisir de chacun. A de pareils traits de la vaine gloire il ne faut point une résistance vigoureuse, mais la main d'un conseil prudent; on les éloigne comme de faibles mouches, avec une baguette légère.

Le désir de ses propres commodités et du bonheur a été aussi donné à l'homme, afin qu'il soupirât après la félicité suprême qui est en Dieu, après la béatitude, le repos et l'impassibilité du ciel ; afin qu'il fût heureux en les goûtant et que sa joie fût parfaite. En effet , des délices sans joie sont un fardeau , et plus cette joie est vive, plus les délices sont enivrantes. Mais aujourd'hui ce désir des délices spirituelles s'est changé par le péché en désir des délices de la chair; il nous fait soupirer maintenant après les choses où la sensualité trouve à se repaître dans la concupiscence de la chair, dans la concupiscence des yeux, dans l'orgueil de la vie. La concupiscence de la chair se porte avec ardeur vers la luxure, la mollesse des habits, le repos du corps, le sommeil et tout ce qui flatte le sens du toucher. Elle incline encore à la gourmandise, qui est le plaisir du goût, et aux joies des autres sens , comme d'entendre des discours

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propres à réjouir la chair , d'aspirer des parfums capables de la flatter. — La concupiscence des yeux cherche à voir ce qui est beau , à posséder ce qui est précieux, et de tout cela riait l'avarice. L'orgueil de la vie la produit en cherchant à s'enrichir afin de s'attirer plus d'honneurs; la concupiscence de la chair, en poursuivant les richesses comme un moyen de se plonger davantage dans la volupté et la luxure, de vivre plus commodément et plus à l'abri des sollicitudes de la misère. Tout ce qui est dans le monde, dit l'Apôtre saint Jean , est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie (1). Enfin, la concupiscence des yeux est un principe d'avarice, parce que le désir de voir des choses magnifiques, d'avoir à son gré ce qui plaît, fait soupirer après l'or, l'argent, les perles précieuses, les habits, les champs, les terres, les serviteurs, les spectacles, etc.

Dieu avait donné à l'homme un corps et un esprit raisonnable, et il lui avait permis de se réjouir dans les objets sensibles, ruais avec ordre, modération et honnêteté; il voulait par la joie des sens l'élever au-dessus de la terre et le conduire au bonheur et à la félicité des connaissances de l'esprit. Alors tout se fût passé dans ses plaisirs sans inclination perverse et selon les desseins du Créateur; les aliments eussent servi à sustenter son existence , et tous les autres objets à venir en aide à ses besoins. Mais l'ordre divinement établi dès le commencement ayant été détruit par le péché, tout a été perverti en un instant,

1 I Joan., 2.

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tout a pris son cours vers les jouissances de la cirait., Maintenant l'homme s'attriste et s'irrite lorsqu'il craint de les perdre; il est accablé d'ennui iorqu'il ne les a pas selon sa volonté; il conçoit de la haine contre ceux qu'il regarde comme un obstacle à de tels plaisirs, ou qu'il redoute comme devant les lui ravir; il porte envie à ceux qui les possèdent, car il faut qu'il en soit privé tant qu'un autre les aura en partage. Ainsi naît l'envie , et la haine vient à sa suite avec ses vices. Ainsi naît la colère , ainsi la paresse , et cette dernière s'avance appuyée d'un côté sur la tristesse et de l'autre sur une langueur nonchalante et dissolue. Tous les péchés et les vices ont une origine commune : l'orgueil. Ils en découlent par deux ruisseaux : l'amour pervers et la mauvaise crainte. Un triple aliment les fomente : la concupiscence de la chair , la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie. Ainsi tout ce que le monde nous offre est pour l'homme un sujet et une cause de tentation , tout : les honneurs, les richesses et les plaisirs.

CHAPITRE XI. De quatre défauts.

Il y a en nous quatre défauts d'où naît l'inclination au mal. Ces défauts sont l'ignorance, la concupiscence, la malice et l'infirmité. L'ignorance nous jette dans l'aveuglement et nous empêche de connaître la vérité;

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elle nous l'ait errer dans la distinction du bien et du mal. La concupiscence nous entraîne doucement à désirer et à aimer les choses sensibles et agréables à la chair. La malice irrite notre cœur , le remplit d'amertume en le portant à la colère, à la tristesse, à l'envie et à la haine. L'infirmité le rend impuissant à résister au mal et à s'attacher au bien.

Ces défauts sont une suite de la faute première; nous les contractons en entrant dans la vie en vertu du péché qui nous fait naître enfants de colère. D'eux viennent ensuite les sept péchés capitaux , et de ces derniers, comme d'autant de rameaux plus vigoureux, sortent tous les autres vices. Ce sont les sept têtes du dragon de l'Apocalypse, les sept démons dont il est parlé dans saint Mare, et chassés par Jésus-Christ du coeur de Marie-Madeleine. Ce sont les sept nations établies autrefois dans la terre promise et empêchant aux enfants d'Israël de l'habiter en paix (1). Ces vices, en effet, nous éloignent de l'entrée du royaume céleste, si nous ne mettons tous nos efforts à les combattre et à les dompter. C'est une ancienne tradition chez les Grecs, et Clément d'Alexandrie la rapporte, que ces nations avaient, dans le principe, chassé les enfants de Sem de la race duquel étaient descendus Abraham et Israël. Aussi , lorsque le Seigneur ordonne aux Israélites de combattre les peuples de Chanaan et de s'emparer de leur pays, ils ne semblent point commettre une usurpation violente, mais obéir au Seigneur de l'univers pour

1 Apoc., 12. — 2

Mar., 16. — 3 Jud., 5.

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rentrer en possession de leur propre bien et chasser d'injustes détenteurs. Or, tout cela s'est accompli en ligures pour notre instruction afin de nous apprendre, au moyen des puissances et des affections de notre âme , puissances données à l'homme par le Créateur et mises en lui pour qu'il s'en servît utilement , afin de nous apprendre , dis-je , à chercher par elles des biens profitables et éternels , à les tirer par une réforme véritable de l'état dégradant où le péché les a réduites, et à les changer en vertus après avoir banni loin de nous la corruption du vice.

CHAPITRE XII. Définition des sept péchés capitaux.

L'orgueil est l'amour de sa propre excellence. L'orgueilleux désire ce qui est élevé; il se regarde lui-même comme grand, il veut être ainsi regardé par les autres et l'emporter sur eux. L'envie est une haine de la prospérité du prochain. L'envieux s'attriste de voir ses frères devenus ses égaux et même lui être préférés; il leur souhaite du mal; leur bien lui est une peine. — La colère est une commotion violente d'un esprit indigné. L'homme colère devient furieux en quelque sorte et bouillonne quand il rencontre quelque chose de contraire à sa volonté. — La paresse est un dégoût du bien , dégoût provenant de la langueur de l'âme. Elle a lieu lorsqu'une tristesse

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sans motif appesantit notre esprit, ou lorsque la dissolution de notre coeur nous incline plus fortement aux frivolités. — L'avarice est la passion de posséder des biens temporels au-delà de nos besoins. — La gourmandise est un désir désordonné ou immodéré des aliments. — La luxure, une ardeur illicite pour les plaisirs de la chair ou une jouissance coupable de ces plaisirs, soit en réalité, soit par des pensées volontaires.

Si toutes ces inclinations sont des vices et des péchés, c'est uniquement comme conséquence de la faute de l'homme et de son premier péché. Dieu nous les a données comme autant d'affections naturelles, comme autant de mouvements vers le bien et la pratique des vertus, car le Seigneur n'a rien fait de mauvais et toutes ses oeuvres sont excellentes. Ainsi combattre nos vices n'est rien autre chose que de réformer nos affections naturelles et les inclinations de notre âme en les ramenant au but que le Créateur s'était proposé. Nous en avons déjà touché un mot en parlant du désir de la grandeur, désir donné à l'homme pour le porter à soupirer après les biens célestes et divins, et à mépriser les choses viles et terrestres comme trop indignes de lui. Il est tombé de cette hauteur vers le néant , et ses désirs s'étendent aux honneurs de la terre , à des honneurs frivoles et mensongers.

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CHAPITRE XLIII. Du sentiment de l'envie.

Le sentiment de l'envie a été imprimé à la nature de l'homme , non pour le porter à être jaloux du bien de ses frères, à leur souhaiter du mal ou à leur en faire, mais pour lui inspirer la haine du vice et du péché en lui et dans les autres. Qu'il porte envie au démon qui ravit tant d'âmes à Dieu; qu'il porte envie à ses aides, ou plutôt à ses représentants, aux hérétiques et aux destructeurs des âmes, qui dépouillent ces mêmes âmes de l'éternelle béatitude et privent, autant qu'il est en eux, le ciel lui-même d'un bonheur plus grand; car le bonheur serait plus considérable dans la patrie, si un plus grand nombre y prenait place : chacun doit être pour tous dans le ciel une cause de joie ineffable. Cependant , en tout cela , je ne prétends préjudicier en rien à la prédestination éternelle qui ne nous permet de supposer aucune privation en ce lieu de félicité. Voilà nos adversaires véritables; il nous est permis de les avoir en haine considérés comme tels, comme appliqués à nous perdre pour l'éternité; mais ils ne doit point en être ainsi de ceux que nous pouvons espérer encore avoir comme associés à notre gloire céleste, quand même ils sembleraient maintenant nos ennemis.

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CHAPITRE XIV. Du sentiment de la colère.

Le sentiment de la colère a été donné à l'homme afin qu'il pût s'irriter contre le vice et les suggestions perverses, que son indignation l'empêchât de consentir au péché et réprimât tout mouvement désordonné soit en lui , soit dans les autres quand il y a possibilité et opportunité, et. enfin pour qu'il vengeât les injures faites à Dieu et les transgressions de la justice. La colère s'appelle alors zèle de la justice. Ainsi nous voyons, en plusieurs endroits de l'Évangile, Jésus-Christ s'irriter contre les Pharisiens et autres hommes d'une conduite mauvaise, et les saints l'imiter en ce point.

Maintenant ce sentiment est devenu un vice; la colère, agissant contre la raison, s'est changée en fureur et presque en folie. Par elle l'homme s'emporte contre l'homme sans motif raisonnable, à la manière d'un frénétique; il s'emporte contre ses amis, ses proches; il s'emporte contre lui-même. Quelquefois son indignation s'adresse aux saints, à Dieu , aux créatures insensibles , privées de raison et impuissantes à faire le bien comme le mal autrement que par l'impulsion de leur nature. Souvent même nous connaissons l'injustice de notre colère , et nous ne pouvons en comprimer les mouvements.

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CHAPITRE XV. Du sentiment de la tristesse.

Le sentiment de la tristesse a été donné de même à l'homme pour déplorer ses péchés et ceux des autres, pour gémir du retard apporté à la possession du bonheur céleste, pour craindre les supplices de l'enfer, pleurer ses propres imperfections et compatir à celles de ses frères , et enfin pour dissiper par une douleur utile et pleine d'à-propos la légèreté de la vaine joie qui est la source de la dissolution. Mais cette tristesse salutaire et selon Dieu s'est pervertie; elle est devenue la tristesse du siècle, tristesse qui produit la mort en jetant dans le désespoir, la défiance et un chagrin irraisonnable (1).

CHAPITRE XVI. Du sentiment de la joie.

L'homme a reçu le sentiment de la joie afin de se réjouir dans le Seigneur, dans l'espérance des biens éternels et dans la contemplation des bienfaits de Dieu, afin de prendre part au bonheur du prochain, de mettre ses délices à célébrer les louanges divines

1 II Cor., 7.

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et à accomplir le bien , afin de concevoir du dégoût pour les actions frivoles et inutiles , de mettre toute sa félicité dans les oeuvres célestes et de devenir ainsi actif et empressé au service de Dieu. Mais la dissolution et la frivolité out perverti un tel sentiment. L'homme aujourd'hui trouve sa joie en des folies mensongères, dans l'abondance des biens, des honneurs et des plaisirs temporels, dans les rires, les plaisanteries, les vains récits, les jeux indignes. Tout ce qui se rapporte à Dieu lui inspire le dégoût, lui est insipide, et les saints offices lui sont devenus une source d'ennui. De là sa langueur pour les exercices de la dévotion et de la vertu, l'effusion de son coeur sur des objets inutiles, frivoles et immondes , cette propension à embrasser volontiers des fatigues plus considérables en des occupations et. en des affaires étrangères plutôt que de s'appliquer aux choses spirituelles et divines. De là encore cet empressement à se soustraire le plus promptement possible à de pareilles choses, à agir en tout avec négligence si l'on n'espère obtenir de ses oeuvres ou des louanges, ou un gain, ou quelque avantage temporel. De la tristesse désordonnée 'lait le dégoût du bien, car avec elle nous ne trouvons aucun plaisir à le faire, aucune joie à en occuper notre pensée ou à nous en entretenir avec les autres. La dissolution produit également ce dégoût : nous sommes tout entiers appliqués à de vaines frivolités, et ainsi nous nous attristons lorsqu'il faut, nous tourner vers les pratiques spirituelles; nous sommes comme dans l'angoisse lorsqu'il faut éloigner notre esprit de l'oisiveté, des

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amusements du inonde et le contraindre à des exercices plus sérieux. Nous sommes comme des chiens tenus à l'attache, et l'on nous force, malgré la répulsion de notre volonté, à nous employer aux choses divines. C'est là le vice de la paresse, l'ennui du bien. Beau-coup de religieux ont à combattre un tel vice; fort peu le surmontent.

CHAPITRE XVII. Un sentiment de l'avarice.

Le sentiment de l'avarice a été donné à l'homme pour le rendre désireux d'un grand mérite devant Dieu , désireux de grandes vertus et d'une multitude de bonnes oeuvres; il a reçu un tel sentiment afin d'être porté à gagne!' un grand nombre d'âmes au Seigneur par les enseignements et la prière, en donnant le bon exemple, en aidant le prochain à s'avancer dans le bien ; afin aussi de ne point s'arrêter dans le bien dont il était déjà en possession, mais de l'accroître et de le multiplier par l'action de la grâce et la pratique des vertus. Mais ce sentiment est descendu jusqu'au désir des choses temporelles, au désir de l'argent , des biens et autres objets quelconques , même sans valeur et cependant recueillis avec soin comme si l'homme devait toujours vivre et le monde périr bientôt. L'homme ramasse de toutes ses forces afin de trouver de quoi vivre dans la ruine de la terre,

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comme autrefois Noé se fit , à la veille du déluge, des provisions destinées à lui venir en aide quand tout aurait été détruit par les eaux (1). Plus l'homme approche de la mort , plus il met d'empressement à serrer et à conserver, et ainsi nous voyons combien insensée est l'avarice dont l'ardeur est d'autant plus grande que ses besoins sont plus restreints. Tel serait le voyageur qui porterait d'abondantes provisions pour une route de peu de durée, l'homme qui élèverait une maison somptueuse pour une nuit seulement. Dieu a voulu nous laisser toujours incertains sur l'heure de notre mort, afin d'éloigner davantage de notre esprit la sollicitude des choses terrestres et de lui faire craindre en tout temps la perte plus considérable des biens éternels , biens vers lesquels nous devons diriger nos pas sans interruption.

CHAPITRE XVIII. Un désir des aliments.

Le désir des aliments nous a été accordé dans l'intérêt de notre corps , afin de le soutenir, de vivre pour servir Dieu et acquérir de nombreux mérites. En effet, une nourriture modérée, sobre et uniforme, est plus favorable à notre nature; elle n'accable point ses forces, mais elle les répare. Etant la même chaque jour elle entretient la santé, car le corps s'y conforme

1 Gen., 6.

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et n'est point troublé sans cesse par des aliments nouveaux et inconnus. Voilà pourquoi certains religieux vivent de longues années dans le cloître. Mais ce désir naturel s'est bientôt répandu sur des choses propres à 1ni procurer des délices et sur des superfluités. Nous ne nous sommes plus bornés à sustenter la nature; il a fallu flatter le palais, et une fois accoutumés à ces recherches , une fois ces délicatesses devenues nécessaires au corps , alors qu'une légère nourriture eût dû nous suffire, nous avons senti la nature murmurer et crier après ces habitudes. Nous sommes si faibles et si malades que nous ne saurions en vérité conserver notre vie avec de pauvres aliments; et sous le voile de la discrétion, nous nous mettons à rechercher sans honte et avec importunité des mets délicats. C'est par l'habitude que notre nature est tombée si bas, et nous ne voulons pas expérimenter qu'il est possible de la ramener par une habitude contraire à une nourriture plus restreinte et suffisante à ses besoins. Nous voyons vivre de la sorte en une multitude de lieux , des païens, des juifs, de pauvres chrétiens , dont plusieurs furent riches autrefois , et leur santé se conserve aujourd'hui aussi florissante qu'au temps où ils étaient dans l'abondance.

Quant aux délices spirituelles et à la jouissance des douceurs intérieures , douceurs sans comparaison bien plus au-dessus de toutes les félicités du monde que le miel n'est au-dessus d'une vile fange , à peine en est-il fait mention , à peine en conçoit-on quelque désir efficace, à peine les recherche-t-on, arôme parmi

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ceux qui semblent le plus élevés en religion. Bien plus , on méprise l'ardeur d'un tel désir, on se moque de l'ivresse de telles douceurs; on regarde tout cela comme une folie et une abomination , et ceux qui le recherchent souffrent persécution de la part des autres religieux; on les considère comme des démoniaques, on les nomme hérétiques, alors qu'ils sont des hommes vraiment spirituels. Mais combien sont méprisables aux yeux de Jésus-Christ ceux qui témoignent un semblable mépris de la grâce de la dévotion! L'Apôtre les nomme des hommes animaux, sans intelligence pour les choses de l'Esprit de Dieu, des hommes à qui ces choses sont une folie (1). Cependant je ne prétends ni louer ni approuver ceux qui trompent les autres ou se laissent tromper en suivant leur esprit ou un esprit étranger pour l'Esprit de Dieu , en suivant ses séductions. Mais il faut éprouver les esprits et porter son jugement en conséquence.

CHAPITRE XIX. Du sentiment de l'amour.

L'homme a été doué encore du sentiment de l'amour pour aimer Dieu par-dessus toutes choses; pour s'aimer soi-même et aimer son prochain à cause de Dieu et selon Dieu ; pour aimer les oeuvres de Dieu à cause de leur auteur, chacune selon son mérite , pour user

1 I

Cor., 2.

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du ministère de chaque créature selon la volonté de Dieu et pour son propre salut , pour rapporter la joie puisée en elles et les services qu'on en reçoit à l'amour et à la connaissance du Créateur, jusqu'à ce qu'on arrive à lui-même , en qui toutes ont leur raison éternelle d'être.

Mais ce sentiment s'est comme éteint; il est tombé à l'amour de la chair et de ce qui est digne de honte, et déjà l'homme n'aime plus qu'en vue de son utilité temporelle, des délices de la chair et de ses plaisirs déshonorants. Dans l'amour même légitime il ne s'attache pas à ses enfants comme à une famille appartenant à Dieu et destinée à jouir avec les anges de son éternelle béatitude; il voit en eux les héritiers de ses possessions terrestres , des hommes qui contribueront à accroître son honneur et à augmenter ses amis en ce monde. Aussi les parents sont-ils dans une douleur profonde quand ces enfants viennent à mourir en bas âge; et cependant ils quittent la terre avec bien plus de sécurité, après le baptême, avant d'avoir perdu la vie éternelle par le péché, qu'ils ne le feraient plus tard , car on pourrait toujours concevoir des doutes sur leur état. Et ensuite les piéges sont si nombreux et si peu les évitent !

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CHAPITRE XX. De l'espérance.

L'homme a reçu l'espérance, par laquelle il se confie en la bonté de Dieu , pour attendre du Seigneur les grâces dans le temps présent, la gloire dans l'éternité, le pardon de ses péchés s'il se repent, les secours temporels selon ses besoins, la délivrance du mal et la persévérance dans le bien. Mais l'espérance est aujourd'hui tombée dans la confusion , et les hommes espèrent moins qu'ils ne doivent ou plus qu'il ne convient. Certains ont une telle confiance en la divine Bonté , qu'ils pensent être sauvés en persévérant dans leurs péchés au mépris de sa justice et de sa vérité , et être placés dans le ciel malgré leurs souillures avec les anges immaculés. D'autres , au contraire, ont une telle défiance de Dieu , que, même en se convertissant , ils ne peuvent croire qu'il veuille accorder la persévérance à leur âme et le soutien à leur corps , comme si Dieu était favorable à ses ennemis , alors qu'ils demeurent dans le crime , et sans égard pour ses amis justes et pénitents et se tournant vers lui du milieu de leurs égarements; comme s'il se plaisait à nourrir libéralement et à conserver les pécheurs, mais à abandonner et à laisser périr de faim ceux qui se convertissent. Non, le Seigneur n'affligera

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point par la famine l'âme du juste (1). J'ai été jeune, dit le Prophète , et maintenant je suis devenu vieux, mais je n'ai point vu le juste abandonné, ni sa race réduite à chercher son pain (2).

CHAPITRE XXI. De la crainte.

La crainte a été donnée à l'homme pour craindre Dieu, redouter d'en être séparé, de l'offenser, d'en être puni et d'avoir à subir la damnation éternelle. Aujourd'hui l'homme craint les malheurs temporels, les souffrances du corps et la perte de l'honneur. Il est sans crainte pour les malheurs éternels de la vie future, comme si c'étaient uniquement des menaces sans effet que ce qu'on lui dit du jugement à venir et des supplices de l'enfer , ou comme s'il était plus facile de s'y soustraire qu'on ne le prétend. Ensuite l'homme a plus de crainte d'un animal ou d'une chose insensible que du Tout-Puissant qu'il offense; et cependant il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant (3).

1 Prov., 10. — 2 Ps. 36. — 3

Hebr., 36.

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CHAPITRE XXII. De la honte.

Le sentiment de la honte a été mis en l'homme pour lui apprendre à rougir de commettre ou d'avoir commis des actions indignes de son rang, ou autrement pour lui apprendre à rougir d'avoir péché, de s'être rendu le serviteur du péché, de s'être constitué l'esclave du démon et du déshonneur. Et maintenant nous rougissons d'être soumis à Dieu, alors que toutes les créatures obéissent à ses lois, soit nécessairement, soit par le consentement de leur volonté. Nous rougissons de marcher sur les traces de notre Dieu dans l'humilité , la patience, la pauvreté , la religion , l'obéissance , le mépris , les injures, la confusion. Et cependant celui-là est indigne de Dieu , qui rougit de le confesser en présence des hommes ou de le prendre pour modèle, car la plus grande gloire d'un serviteur est de suivre son maître.

Il faut juger de la même manière de tous les dons que nous avons reçus de Dieu, de l'intelligence de notre esprit et de sa capacité, de notre corps et de ses membres , des biens temporels, des honneurs, de la puissance, de la durée de la vie et de tout ce qui dans ce inonde est au service de l'homme. Ces bienfaits nous ont été donnés pour nous aider à servir notre Créateur , à mériter la vie éternelle et à attirer nos

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frères à un pareil bonheur. Mais tout ce que nous avons ainsi reçu pour l'usage de la vie et pour acquérir la gloire céleste, nous l'employons à nous rendre coupables, et toutes les créatures nous deviennent un châtiment, soit par la peine qu'elles nous causent, soit par la douleur qu'elles nous laissent. Elles nous châtient par la peine lorsque la chair nous fait sentir ses tentations, lorsque ses désirs et ses appétits déréglés nous affligent , lorsque les biens de ce inonde nous sont enlevés , lorsque l'intempérie des saisons, la stérilité de la terre, les maladies du corps nous tourmentent, enfin lorsque nous avons à souffrir soit d'une façon, soit d'une autre; et ainsi l'instrument de nos fautes en devient le vengeur. Mais si nous acceptons nos peines de bon coeur, en vue de Dieu , elles nous purifient de nos péchés, et nous méritons la couronne céleste par notre patience et notre bonne volonté. Si, au contraire, nous souffrons malgré nous, nous serons encore punis soit en ce monde , soit en l'autre : notre impatience accroît notre faute et nous rend dignes d'une peine plus considérable.

CHAPITRE XXIII. De la nature de ces vices, et détails sur chacun en particulier.

Nous avons maintenant à parler de la nature de chacun de ces vices, à les considérer plus en détail et à voir par quels remèdes on peut les guérir; car la

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vertu n'est rien autre chose que la guérison parfaite du vice, ou son absence totale en tant qu'il lui est opposé. En effet, si le vice est un mouvement désordonné de notre âme ou un sentiment naturel corrompu , la vertu, qui est son contraire, doit être un sentiment bien réglé selon le but et les desseins du Créateur, comme nous l'avons montré par des exemples. Il y a un triple orgueil , ainsi qu'on l'a vu déjà. L'homme a pour lui-même plus de complaisance. qu'il ne doit, il s'estime plus grand qu'il n'est en réalité. Il désire plaire aux autres et il travaille dans l'amour de sa propre gloire; il veut être regardé comme considérable, être honoré et loué, alors que la gloire et l'honneur sont dus proprement à Dieu seul , car lui seul est essentiellement bon et de lui dérive tout bien. Tout ce que nous usurpons de gloire est donc un vol fait à Dieu, ou plutôt nous nous trompons en nous attribuant ce qui ne nous appartient pas , nous faisons comme la prostituée qui feint d'être une personne honnête et vertueuse, alors que la vertu et, l'honnêteté lui sont étrangères. Cet orgueil s'appelle la vaine gloire, et c'est en effet. une gloire vide de vérité et d’utilité pour le salut. Enfin l'homme veut l'emporter sur les autres par l'éclat de sa gloire, par ses biens, ses emplois, sa puissance ; il les méprise et leur fait sentir son joug. Or, il se trompe de quatre manières dans son orgueil : il croit avoir ce qu'il n'a pas, ou plus qu'il n'a en réalité, ou l'avoir à un degré plus élevé que les autres, ou l'avoir soit par lui-même, soit par ses propres mérites.

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CHAPITRE XXIV. De trois choses qui chassent le vice.

Trois choses chassent le vice de nos coeurs et leur font pratiquer la vertu : la grâce de Dieu, nos propres efforts et la nécessité. La grâce répand en nous les vertus; nos efforts coopèrent à la grâce au moyen de notre libre arbitre, et la nécessité se change en vertu. Souvent la vertu ne peut exister sans une nécessité , mais jamais sans la grâce et sans notre libre arbitre. La grâce répand quelquefois en certains coeurs la vertu presque sans aucun effort propre de leur part , mais non sans le consentement de la volonté, car sans un tel consentement il n'y a aucun mérite. Ainsi en est-il pour ceux que Dieu prévient de ses bénédictions pleines de douceurs. Celui qui veille dès le matin afin de posséder la sagesse , celui qui s'y exerce dès son enfance , aux premiers jours où son intelligence est devenue capable de la comprendre, celui-là n'aura point de peine à la rencontrer : il la trouvera assise à sa porte, il la trouvera s'offrant elle-même à lui et lui présentant la grâce de la vertu (1). Ainsi voyons-nous les apôtres et plusieurs fidèles, surtout dans la primitive Eglise, remplis tout d'un coup de l'Esprit-Saint et arriver aux étals les plus sublimes. aux dons et

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