Œuvres spirituelles (page 63)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Sap., 6.

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aux faveurs diverses de ce même Esprit. La grâce excite la volonté, elle l'instruit et l'affermit afin qu'elle puisse se servir de ses forces naturelles pour avancer dans les voies du salut.

Il y a diverses nécessités. L'une à laquelle l'homme se soumet volontairement, comme lorsqu'il s'oblige par un voeu à l'obéissance , à la chasteté , à la pauvreté et autres vertus; ou bien à aller annoncer la parole de Dieu aux infidèles. S'il arrive dans la suite aux religieux engagés par un voeu semblable de faire ou de souffrir bien des choses auxquelles ils se sous-trairaient volontiers, ils semblent liés par la nécessité. Cependant une pareille nécessité est entièrement volontaire, car ils l'ont embrassée avec une liberté entière et maintenant encore ils aiment mieux souffrir que de renoncer à leurs engagements. — Il y a une nécessité indépendante de la volonté; l'homme y est assujetti malgré lui , il ne saurait l'éviter. Ainsi en est-il pour la pauvreté dans le monde , les maladies corporelles , les mépris, les persécutions, les tentations et autres tribulations diverses. L'homme endure d'abord de telles misères contre son gré et en murmurant; mais ensuite , voyant qu'elles sont inévitables , il y soumet enfin sa volonté, il se met à faire de nécessité vertu , et alors il commence à mériter. Une semblable nécessité aide puissamment nos progrès dans le bien, et sans elle à peine avancerions-nous de quelques pas. C'est d'elle qu'il est dit touchant certaines personnes : Forcez-les à entrer (1). C’est cette

2 Luc., 14.

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nécessité qui l’Eglise demande à Dieu : Forcez. lui dit elle , dans voire miséricorde nos volontés rebelles a se tourner vers vous. Rendez leur résistance pleine d'empressement pour les choses que vous savez nous être avantageuses; contraignez-nous à vous suivre même par l'adversité , alors que nous ne le voulons pas dans la prospérité.

Notre propre industrie consiste en trois choses : une considération prévoyante , un travail courageux et une diligence persévérante. Ces trois choses, aidées de la grâce , nous font vaincre le vice et conquérir la vertu. Mais la grâce prévient certains hommes avec une telle abondance qu'elle leur fait accomplir le bien et éviter le mal avec une grande facilité et même une douce suavité; ou bien elle embrasse si admirablement la volonté , qu'elle se porte avec un empressement et une ferveur extrêmes aux actions les plus pénibles et les plus difficiles. Plusieurs, au contraire, sont comme abandonnés en quelque sorte à eux-mêmes , et pour opérer le bien ils ont besoin de s'exciter et, de s'aiguillonner, comme on fait pour un animal paresseux; il leur est plus difficile de surmonter la langueur de leur propre coeur que de soutenir la peine du travail. De tels hommes n'ont pas, il est vrai . un désir bien ardent de marcher avec empressement à la suite du Seigneur; cependant ils soupirent après nu pareil désir; ils demandent avec l'Epouse à être entraînés à la suite de l'Epoux comme des infirmes. incapables de courir. Ainsi le Prophète s'écrie : Mon âme a désiré en tout temps être éprise du désir de vos

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ordonnances de justice (1). Ils ont une volonté bonne, mais elle est paresseuse, tiède et sans ferveur. Le premier état est plus délectable, le second plus laborieux. Or, lequel des deux l'emporte en mérite sur l'autre? Personne, je crois, ne saurait le dire parfaitement, si ce n'est le juste appréciateur des états divers, Dieu lui-même. Si les seconds, en combattant heureusement, se vainquent eux-mêmes et acquièrent enfin l'habitude de commander à leur coeur, ils sont arrivés à une grande vertu. Les premiers, au cou traire , ont besoin de déployer une vigilance active

pour ne pas se laisser séduire; car on répand pour l'ordinaire les richesses amassées sans peine avec plus de prodigalité que celles recueillies peu à peu et avec embarras. Souvent les seconds avant d'avoir surmonté parfaitement la tentation des difficultés, se trouvent comme fatigués et épouvantés du travail; ils désespèrent de vaincre et d'arriver au but où ils tendent; leur zèle pour la perfection se relâche, et ils se tournent vers d'autres occupations, comme si dans leur défiance ils doutaient que Dieu voulût les introduire dans la terre promise, image d'une pureté exempte de toute tache. Ainsi dans le désert les enfants d'Israël , succombant à l'ennui des fatigues et effrayés par la difficulté de vaincre leurs ennemis , se laissèrent aller à médire de la terre que le Seigneur leur avait promise et moururent dans le désert même à l'exception d'un petit nombre , c'est-à-dire à l'exception de Caleb et Josué , figures de ceux qui passent avec précaution

1 Ps. 118

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et courage à travers les tentations en persévérant jusqu'à la fin (1). Voilà pourquoi , parmi tant d'hommes sortis du siècle comme d'une nouvelle Egypte , si peu arrivent à une vertu consommée. Séduits par les illusions perfides de notre ennemi, abattus par le dégoût du travail et des difficultés, ils abandonnent la voie de la perfection , ou même ils n'osent y entrer.

CHAPITRE XXV. Des remèdes généraux à opposer aux vices.

Il y a aussi certains remèdes généraux pour combattre les vices et acquérir les vertus; il y en a de spéciaux ; il y en a de singuliers , comme de fuir les personnes d'un sexe différent dans les combats contre la luxure. Il y en a qui conduisent l'homme d'une manière prompte et parfaite à la guérison de l'esprit; d'autres , au contraire, plus lentement et plus imparfaitement.

Les remèdes les plus efficaces contre toutes sortes de vices sont les suivants : 1° la pauvreté, celle qui souffre le manque de toutes choses , non-seulement des choses que nous pouvons désirer, car les hommes les plus favorisés de la fortune seraient pauvres en ce sens puisque leurs désirs s'étendent toujours au-delà de leurs richesses , mais le manque des objets les plus

1 Num., 32.

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nécessaires dans la nourriture , le vêtement , la demeure, les services dont on a besoin , etc.

2° Le mépris des hommes : si vous êtes méprisé et vilipendé , si l'on ne fait aucun cas de vous et si l'on vous laisse sans aucun honneur particulier; si au contraire vous avez à endurer la confusion , les reproches et les blâmes, et cela même souvent de la part de vos amis, jusqu'à ce que tout sentiment d'orgueil soit entièrement éteint en vous. Voyez-vous combien d'injures les mendiants reçoivent des riches, et avec quelle patience ils les supportent? Ils n'agiraient pas ainsi s'ils avaient des richesses ou des honneurs.

3° Le troisième remède consiste à avoir un supérieur sévère. Ainsi l'on vous force de faire ce qui vous répugne grandement , d'omettre ce qui est conforme à votre volonté, de n'avoir que ce qui vous est donné, de n'agir que selon les ordres reçus, de ne parler que d'après la permission d'un autre. On ne dissimule aucune de vos négligences , on vous reprend et on vous punit rigoureusement , jusqu'à ce que le travers de votre volonté propre se soit redressé entièrement et soit arrivé à une rectitude parfaite.

4° Le quatrième remède est l'éloignement des personnes du siècle. De même que l'eau trouble se purifie davantage si on la place loin du passage de la multitude , de même l'âme d'un religieux , séparée du siècle , est moins affectée par les choses de la terre ; elle se porte avec plus d'efforts à désirer les biens célestes; elle s'applique à les comprendre d'abord par la méditation, et elle s'y attache ensuite plus facilement.

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5° Le cinquième remède est une oraison fréquente : l'oraison élève notre âme au-dessus d'elle-même et l'approche de Dieu ; elle obtient de lui la guérison des langueurs causées par le vice et la santé produite par les vertus.

6° Le sixième remède est toute tribulation, ou bien toute affliction causée par l'adversité , comme le travail, la maladie, la persécution, la tentation, la ruine de la réputation , etc. De même que la lime purifie et fait briller le métal , de même la tribulation et l'affliction profonde dissipent la rouille des vices. L'homme désireux de vaincre pleinement le vice, dit saint Grégoire (1), doit s'appliquer à se soumettre avec humilité aux coups destinés à le purifier. L'adversité semble d'abord amère, mais une habitude persévérante la rend de jour en jour plus tolérable; bientôt on ne s'en inquiète plus , on finit même par l'aimer parce qu'on sent ses forces renaître et se fortifier à son contact. Ainsi un cautère cause de suite une douleur aiguë; mais ensuite la première chair étant morte l'on n'éprouve plus rien , et les humeurs superflues s'écoulent facilement. De là cette prière du Prophète : Seigneur, éprouvez-moi et tentez-moi; brûlez mes reins et mon coeur (2).

7° Le septième remède est la méditation continuelle de la mort et de la juste rétribution accordée à nos oeuvres. Une telle méditation fait craindre le vice et pratiquer la vertu. Comme dans la médecine on guérit les contraires par les contraires , ainsi la guérison des

1 Hom. 15., in

Evang. — 2 Ps. 25.

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vices s'opère par le remède d'exercices contraires : la guérison de l'orgueil par l'humiliation , de la gourmandise par la sobriété , de l'impatience par l'adversité, etc.

CHAPITRE XXVI. Des remèdes spéciaux contre chacun de nos vices en particulier.

Il faut maintenant parler des remèdes spéciaux à apporter à chacun de nos vices. Si nous ne pouvons connaître et décrire tous ces remèdes, nous en considérerons au moins quelques-uns parmi le grand nombre. Nous ferons comme les pauvres qui , ne pouvant avoir à leur disposition les diverses médecines dont l'efficacité est bien connue, composent au moyen d'herbes communes certains liniments propres à calmer leurs douleurs.

CHAPITRE XXVII. Des remèdes à opposer à l'orgueil.

Le premier remède contre l'orgueil est la considération de notre propre misère, tant corporelle que spirituelle , tant secrète que publique , soit naturelle , soit accidentelle. Considérez doue la bassesse et

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l’infirmité de notre corps , ce que nous avons été , quelle est notre origine, comment nous avons été nourris dans le sein de notre mère , comment nous avons fait notre entrée en ce monde , ce que nous sommes en notre chair, de quel amas de souillures elle est la source, combien périt facilement tout ce qui semble beau et fort en nous , comment nous marchons sans cesse vers la mort , et ce que nous serons après avoir été frappés de ses coups.

Les honneurs extérieurs ne sont point à nous naturellement. Les richesses sont tirées de la terre et sont la terre même tels sont l'argent, les possessions; et les honneurs ne sont point rendus à l'homme à cause de lui-même , mais en vue des avantages qu'on se flatte d'obtenir. Ainsi les vautours et les chiens accourent à un cadavre, tant qu'ils espèrent trouver de quoi s'y rassasier; mais lorsqu'ils l'ont dévoré tout entier et qu'il n'y reste plus que des ossements arides, ils l'abandonnent.

Les biens de notre âme ne viennent pas davantage de nous-mêmes : ils sont des dons de Dieu et nous en rendrons un compte rigoureux : tels sont la science, le génie, les vertus. Nos péchés sont un niai pur et simple; leur gravité s'accroît de plusieurs circonstances et ils nous rendent dignes de terribles supplices. Mais le bien en nous n'est pas un bien pur et simple : il est soumis à une multitude d'imperfections. Ainsi la paresse, les désirs frivoles, la vaine gloire, l'hypocrisie , la tiédeur , les pensées inutiles, le manque de persévérance et autres défauts viennent souvent

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troubler nos bonnes oeuvres et souiller le sacrifice de nos actions et de nos prières, en sorte qu'il est moins agréable à Dieu et moins profitable pour nous-mêmes. Enfin nous sommes exposés à des périls sans nombre et à la damnation éternelle; nous sommes chargés de vices et de péchés, et soumis à beaucoup de misères. Où donc l'homme dont la bassesse est si grande, qui n'est que terre et poussière, où donc trouve-t-il à s'enorgueillir?

Le second remède à l'orgueil est de s'exercer à des oeuvres d'humilité, à des emplois bas et méprisés, à des travaux grossiers, et de porter un habit humble, d'être humble dans ses actes et ses paroles, de choisir la dernière place, de ne jamais montrer en soi ni jactance ni ostentation. Ces pratiques et autres semblables , une fois changées en habitudes , inclinent notre âme à l'humilité. Si la vaine gloire ou l'orgueil vient l'attaquer en se servant de nos humbles pratiques elles-mêmes, soit parce qu'elles sont nouvelles, soit parce qu'elles sont peu communes, un long usage de telles oeuvres finit par dissiper une semblable vanité, selon cette parole du Prophète : Nous ferons en Dieu des actions de vertu, et il réduira lui-même au néant ceux qui nous persécutent (1).

Le troisième remède est d'avoir toujours les regards fixés sur ceux qui sont plus avancés et meilleurs que nous, soit les hommes, soit Jésus-Christ lui-même Dieu et homme, afin de devenir vils à nos propres yeux, nous qui pensons être quelque chose, en nous

1 Ps.

59.

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comparant à eux , car nous apparaîtrons comme une sauterelle en présence d'un fleuve. Un homme couvert de pauvres haillons semble bien misérable au milieu de riches vêtus de pourpre; ainsi nous semblerons faibles en vertu comparés aux saints et aux hommes qui nous furent supérieurs, qu'ils aient vécu avec nous ou qu'ils nous aient précédés.

CHAPITRE XXVIII. De trois sortes d’envie.

L'envie est de trois sortes. La première consiste à ne point se réjouir du bien des autres et à ne point s'attrister de leur mal. Ce défaut est contraire à la charité envers le prochain : nous sommes tenus d'aimer nos frères comme nous-mêmes. Or, personne ne saurait contempler sans joie son propre avantage ou regarder d'un oeil indifférent son propre malheur.

La seconde sorte d'envie existe lorsqu'on éprouve de la peine et qu'on se tourmente de la prospérité des autres, lorsqu'on est heureux de leurs malheurs et qu'on leur en désire par haine de leur personne. On ne doit point considérer comme un péché d'envie de s'attrister des succès temporels d'un homme ou de se réjouir de ses échecs , quand un pareil sentiment n'a point la haine pour principe, nuis le bien de cet homme ou l'utilité commune. Ainsi un juge, conformément aux lois de la justice, punit les malfaiteurs,

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soit pour les soustraire à une damnation plus grave en les empêchant de persévérer plus long temps dans le crime, soit pour ne point leur laisser troubler davantage la paix commune.

La troisième sorte d'envie l'emporte sur les autres : elle provoque le mal du prochain par des paroles el des actions; elle empêche son bien de la même manière ou elle y met obstacle. Or , l'envie est grave quand elle rend le mal pour le mal ; elle est plus grave quand elle conçoit de la haine contre l'homme qui n'a point cherché à lui nuire; mais elle est grave au suprême degré quand elle rend le mal pour le bien , quand elle hait un homme parce qu'il est bon , comme firent les Juifs à l'égard de Jésus-Christ.

De même, c'est une faute de nuire au prochain dans ses biens ou son honneur ; une plus grande de lui nuire en son corps; et une très-grande, ou plutôt une faute diabolique , de lui nuire en son âme. de lui faire tort quant à son salut éternel. C'est encore un péché de refuser un service à celui qui en a besoin, quand même il serait notre ennemi ; c'en est un plus grand de ne point détourner de lui un mal dont il est en notre pouvoir de le préserver. C'est le partage des parfaits d'aimer le bien de leurs ennemis et d'y concourir avec amour. Plusieurs se croient innocents en refusant de saluer ceux qu'ils n'aiment pas; mais qu'ils examinent s'ils seraient bien disposés à leur donner à manger dans le besoin, quand ils leur refusent ainsi un salut qui ne coûte rien, un salut qu'ils désirent et qui les satisferait inssi l'envie et la haine

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sont-elles contraires à Dieu. Elles lui sont opposées d'une manière toute particulière, parce qu'elles blessent la charité, et Dieu est charité; elles sont ennemies du bien commun et la libéralité du Seigneur répand également un tel bien sur tous les hommes; elles s'attaquent à ceux qu'il a créés et rachetés , à ceux qu'il embrasse dans son amour et à qui il a donné l'espérance d'arriver au bonheur éternel.

CHAPITRE XXIX. Des remèdes à l'envie.

Le premier remède contre l'envie et le plus excellent en même temps , c'est de ne rien aimer et de ne rien désirer de ce que le monde aime , ou autrement de n'avoir de désirs ni pour les richesses, ni pour les honneurs, ni pour les plaisirs. Eu effet, plus les biens temporels sont divisés, plus leurs portions sont médiocres, et celui qui ambitionne de tels biens porte nécessairement envie à leurs possesseurs, car il faut sans aucun doute que l'un manque de ce que l'autre a en son pouvoir. Mais il n'en est pas de même des biens célestes et divins : plus ceux qui y prennent part sont nombreux, plus ils se dilatent et deviennent abondants. Ainsi les vertus, la sagesse, les dons de l'Esprit-Saint et autres trésors semblables ne perdent rien à être possédés par beaucoup.

Le second remède est de penser que , si un autre

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était privé de ce qui cause votre envie , vous ne l'auriez sans doute pas davantage. Ainsi vous n'avez point être jaloux d'une chose qui ne vous fait aucun tort, si vous ne voulez pas vous tourmenter en vain du bonheur des autres.

C'est également un remède contre la haine de craindre la vengeance du Seigneur, qui ne pardonne point à l'homme les péchés dont il se rend coupable, tant que l'homme garde de la haine pour le prochain. C'est un remède de penser à la nécessité de se réconcilier enfin avec ses frères si l'on veut se sauver. Il vaut mieux le faire plus tôt que plus tard pour ne point s'exposer au péril de se damner et de perdre le fruit de ses bonnes oeuvres. Les hommes doivent former une même famille un jour dans la maison de leur Père céleste ; il leur est donc avantageux de commencer ici-bas l'alliance d'une paix éternelle, car plus l'amour sera ardent sur la terre, plus la jouissance de cette paix sera abondante en délices.

Efforcez-vous encore de vous montrer plus affable envers celui qui vous est contraire et plus empressé à lui rendre service. Par là vous gagnerez son coeur s'il est intelligent, ou du moins vous adoucirez le vôtre. Gardez-vous, dit l'Apôtre, de vous laisser vaincre par le niai; mais travaillez à vaincre le mal par le bien. Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger; s'il a soif, donnez-lui à boire (1). Quel profit tire l'homme à conserver un long souvenir des injures, sinon de se tourmenter davantage lui-même et de se

1 Rom., 12.

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mettre dans la peine? A chaque jour suffit son mal (1). Nos chagrins sont si nombreux malgré notre zèle à conserver la paix , que si nous voulons y ajouter encore la haine et les rancunes , loin de vaincre par la résistance tant de misères nous en serons accablés. Nous devons plutôt, selon le conseil de l'Apôtre, céder à la colère , ne point résister à celui qui nous maltraite en rendant le mal pour le bien (2). Quand nous renverserions tous ceux qui nous sont opposés , d'autres s'élèveraient à leur place et nous succomberions avant de nous en être délivrés. L'homme qui se surmonte lui-même par la patience , l'emporte sur tous ses ennemis : Ils combattront contre toi, dit le Seigneur, mais ils ne prévaudront pas (3). Nous en avons un exemple dans les saints martyrs. Quelquefois aussi la haine vient d'une colère longtemps concentrée.

CHAPITRE XXX. De la colère.

La colère a trois caractères différents. C'est d'abord d'être excitée promptement et par un motif futile , comme une action ou une parole sans importance, un vain soupçon. Quelquefois aussi nous nous sentons émus contre des êtres privés de raison ; nous nous mettons en colère contre les brutes , les pierres , le

1 Mat., 6. — 2 Rom., 12. — 1

Jér., 1.

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bois , une plume , et autres choses semblables , et cela sans cause.

Le second caractère de la colère , c'est la violence et la véhémence : tantôt elle s'allume avec tant de vivacité dans le coeur d'un homme que son visage même s'enflamme et s'altère; tantôt les gestes et les actes ont lieu avec une agitation et une mobilité notables : c'est l'indice d'une âme profondément émue. Alors on souffle du nez , le visage devient rouge ou pâle , les sourcils se froncent , les lèvres sont tremblantes , tout le corps est agité. Tantôt elle éclate par des paroles, des cris, des reproches, des injures, des malédictions, des menaces, des imprécations , des blasphèmes. Tantôt c'est comme une fièvre violente qui saisit tout le corps , ou comme une frénésie qui met l'âme en fureur. Tantôt elle imprime aux mains un mouvement de violence et porte l'homme à nuire aux autres ou à se nuire à lui-même; ainsi on en vient jusqu'à s'en prendre à soi , jusqu'à rejeter ou briser ce que l'on avait fait. Tantôt elle nous porte à repousser ce dont nous avons besoin, comme la nourriture et autres choses avantageuses. Enfin la colère arrivée à ce degré a bien d'autres effets encore : elle trouble la paix du coeur, elle obscurcit la raison , elle remplit la mémoire de confusion. Comme la fumée chasse de la maison celui qui l'habite , de même la colère chasse de la demeure de notre coeur le Saint-Esprit, car il cherche à se reposer uniquement là où règnent la paix et le calme.

Le troisième caractère de la colère, c'est la durée,

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et quelquefois elle entretient la rancune quand elle est à ce degré. La colère chez certains hommes se présente davantage avec le premier caractère, et moins avec le second et le troisième. Chez d'autres le second domine ; chez d'autres, le troisième; plusieurs réunissent les deux derniers; plusieurs, enfin, les ont tous ensemble, et ceux-là sont les plus pervers.

La colère est opposée à la mansuétude, à la patience, à la douceur; elle ôte à nos actions extérieures leur beauté et nous rend inconsidérés, car elle n'a nulle crainte de Dieu et nul respect des hommes. La colère est encore étrangère à la miséricorde; elle ignore jusqu'aux moindres marques de l'humilité, elle aveugle l'intelligence. De même que la fumée est nuisible à la vue, de même la colère l'est à notre coeur.

CHAPITRE XXXI. Des remèdes à la colère.

Parlons maintenant des remèdes à opposer à la colère. Le premier est une considération prévoyante de ce qui peut nous faire de la peine, soit dans les paroles, soit dans les actions. L'homme se trouve alors préparé à la patience avant le combat, il attend son ennemi tout disposé à ses diverses embûches, car les événements de la vie nous causent d'autant moins

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de trouble qu'on les a mieux prévus à l'avance. Ceux qui doivent combattre dans une guerre ont coutume d'apprendre auparavant l'art des batailles par un exercice réitéré, afin de savoir parer par leur bouclier les coups de leurs adversaires, de n'être point blessés à l'improviste et de ne point succomber. Le soldat qui voudrait se revêtir de ses armes seulement quand les ennemis font irruption sur lui , n'aurait pas le temps de se mettre en garde, et la surprise ne lui permettrait pas de songer aux moyens de s'échapper.

Le second remède est de mettre un frein à sa langue en gardant le silence, et d'étouffer en son coeur la flamme embrasée de la colère. Si on lui permet de prendre jour, elle deviendra plus vive et s'étendra jusqu'aux autres, comme nous voyons le feu matériel s'étendre le plus souvent. Dieu a environné notre langue de deux portes : les dents et les lèvres, pour l'empêcher d'être trop prompte à faire le mal, surtout lorsqu'elle est échauffée intérieurement par le feu de la colère. Entourez donc votre bouche de barrières, et dites : « Seigneur, mettez une garde à nia bouche et une porte à mes lèvres qui les ferme exactement; ne souffrez pas que mon coeur se laisse aller à des paroles de malice (1) .

Le troisième remède est de se porter, quand on se sent ému, à des occupations propres à appliquer le coeur, à dire ou à faire des choses capables de nous distraire des sentiments dont nous sommes agités. Lorsqu'on veut éteindre le feu , on commence par

1 Ps. 140.

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éloigner les tisons enflammés , et ainsi divisé il s'affaiblit à mesure qu'on lui ôte son aliment. Quand il n'y aura plus de bois le feu s'éteindra, dit le Sage (1).

Le quatrième remède est la honte qui porte un homme modeste à rougir de voir disparaître ainsi tout l'éclat de sa bonne conduite et de scandaliser les autres. Alors il se fait violence à lui-même en réprimant sa colère et tous les mouvements désordonnés de son coeur, pour ne rien perdre de son honneur. La crainte est également un garant contre la colère. Ainsi nous voyons les serviteurs souvent chàtiés avec dureté par leurs maîtres ne pas oser se permettre même le plus léger murmure, de peur qu'il ne leur arrive pire. Si la crainte humaine est assez puissante pour donner une telle réserve, combien plus le fera la crainte de Dieu si elle règne en nos coeurs et surtout s'ils sont épris de l'amour du bien? L'homme est d'autant plus capable de résister au mal due cet amour du bien s'est développé avec plus de force en son âme.

Le cinquième remède est de s'accoutumer aussitôt qu'on se sent ému, à recourir aux conseils de la prudence, en pesant avec attention combien nuisible est la colère dont les effets sont de souiller la conscience, de ternir notre réputation, de scandaliser les autres, de troubler notre coeur, de mettre en fuite l'Esprit-Saint, de mériter des tourments terribles. Ensuite il faut se souvenir, si ce qui nous irrite est déjà arrivé, que c'est une affaire inévitable, que nos emportements ne servent qu'à doubler notre mal. Il y a tant de

1 Prov., 20.

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contrariétés à attendre en ce monde que , malgré toute notre diligence à nous les rendre moins amères et à les accepter sans beaucoup nous en inquiéter, c'est à peine si nous pouvons les supporter toutes. Que sera-ce donc si nous cherchons à en accroître le fardeau par notre impatience et à les garder en notre coeur parla rancune? Si nous ne voulons pas les chasser et les laisser s'évanouir comme de la fumée, nous serons écrasés et suffoqués avant d'avoir pu les surmonter en résistant à chacune, ainsi que nous voyons un homme étouffer s'il ne rejette avec persévérance les humeurs d'un rhume violent. A quoi bon conserver le souvenir des paroles injurieuses proférées contre nous? Elles sont passées avec le souffle qui les a reçues; elles ne nous ont fait aucun tort, autant qu'il a été en elles, ni dans nos biens , ni dans notre corps; elles ne nous enlèveront pas la grâce de Dieu , ni notre honneur auprès des hommes si nous ne nous nuisons pas à nous-mêmes par notre impatience. Je dis plus : nous gagnons aux yeux de Dieu et des hommes en demeurant au milieu des injures comme si l'adversité nous était étrangère. Sachons donc ne faire non plus de cas des paroles de malédiction ou de détraction, que des aboiements d'un chien ou des cris d'une oie que nous écoutons sans nous en inquiéter le moins du monde. Celui qui se répand en injures contre ses frères se fait plus de tort à lui-même qu'à ceux qu'il insulte. De temps en temps la violence de l'air nous fatigue dans nos voyages : quand ils sont terminés nous nous réjouissons, nous oublions

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la tristesse de la route et nous ne cherchons pas à nous affliger de nouveau des désagréments passés. Ainsi devons-nous oublier les injures une fois reçues, comme si elles n'avaient point eu lieu , et nous estimer heureux de les avoir souffertes, car le mérite demeure quand la tribulation a disparu. Il nous faut penser encore que nul en cette vie n'est à l'abri de l'adversité : les hommes enrôlés au service du siècle ont souvent des amertumes bien plus graves à souffrir. Ensuite, par quelles épreuves ont passé les saints, les martyrs principalement, et par-dessus eux Jésus-Christ Notre-Seigneur? Si pour nous il a été soumis à de pareils tourments, il n'est pas indigne de nous d'avoir à supporter quelque chose en son honneur , pour l'accroissement de notre gloire et l'expiation de nos péchés, qu'il nous est plus avantageux de voir punis ici-bas par des peines légères que dans l'avenir par des supplices nombreux et terribles. C'est en repassant souvent et avec prudence ces pensées et autres semblables en notre esprit que nous arrivons plus facilement à vaincre les mouvements de la colère et de l'impatience.

CHAPITRE XXXII. De la paresse.

Le vice de la paresse se divise en trois espèces. La première est une certaine amertume de l'âme en laquelle rien de joyeux ni de salutaire ne nous plaît,

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qui se nourrit d'ennui et a en dégoût la société des hommes. C'est là ce que l'Apôtre appelle la tristesse du siècle (1). Elle produit la mort, incline au désespoir et à la défiance, et est portée aux soupçons. Quelquefois même sous l'impression d'un chagrin irraisonnable elle excite un homme d'ailleurs patient à s'ôter la vie. Elle prend naissance tantôt dans la colère dont nous avons parlé au précédent chapitre , tantôt dans un désir non accompli ou retardé, tantôt en des humeurs mélancoliques trop abondantes, et alors sa guérison est l'oeuvre des médecins plutôt que des religieux ou des théologiens.

La deuxième espèce de paresse est une certaine tiédeur languissante qui aime le sommeil et toutes les commodités corporelles, a les fatigues en horreur, fuit les choses difficiles, évite le travail et goûte avec bonheur le repos. C'est là proprement la paresse.

La troisième espèce est celle qui a du dégoût seule-ment pour les choses de Dieu et est du reste agile et empressée en toutes choses. L'oraison lui est insipide; elle s'exempte aisément des offices du choeur quand elle le peut sans rien craindre et qu'elle en a le cou-rage; elle s'acquitte avec promptitude et rapidité des prières obligatoires. Et pour ne pas trop s'ennuyer en les faisant, elle s'occupe pendant ce temps à des affaires ou à des pensées étrangères, sur lesquelles elle reporte toute son attention jusqu'à ce que ses exercices de piété soient terminés. Elle aime les nouvelles, met sa joie dans les amusements el, pense souvent aux moyens

1 I Cor., 7.

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de distraire son esprit. Rien ne lui est à charge connue de s'appliquer à Dieu et aux choses qui regardent le soin et l'avancement de sa perfection spirituelle. Sa cellule lui est une prison; elle se plaît à courir hors du cloître tant en esprit qu'en réalité, et elle en cherche à toute heure l'occasion. Toute rigueur de la discipline spirituelle lui est un fardeau; elle murmure et se plaint de la dureté de ses supérieurs et de l'exactitude de religieux fervents.

Ce vice de la paresse est un signe d'ingratitude le Seigneur nous a comblés et nous comble tous les jours de tant de bienfaits, qu'un serviteur fidèle ne devrait jamais cesser de célébrer ses louanges, jamais s'ennuyer de travailler à le servir. Elle nous prive de mérites nombreux pour le ciel et de récompenses magnifiques; car nous négligeons à chaque heure une gloire égale aux bonnes oeuvres que nous pourrions accomplir si nous ne perdions notre temps dans l'oisiveté. Il n'y a en effet aucune moment si léger qui ne soit pour nous une occasion de mérite ou de démérite. Puisque nous offensons Dieu en une foule de choses, il conviendrait d'employer d'autant mieux le temps encore en notre possession et de racheter celui que nous avons indignement perdu.

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CHAPITRE XXXIII. Des remèdes à la paresse.

Voici les remèdes à opposer à la paresse. Le premier et le plus efficace est de s'assujetti r de force aux pratiques spirituelles, à celles surtout qui nous inspirent le plus d'aversion et principalement à l'oraison , à la célébration des saints offices, jusqu'à ce que ces exercices nous soient devenus par la grâce de Dieu une source de joie. Si cette grâce nous est différée, la peine du combat augmentera notre mérite , notre vertu s'affermira et l'habitude fera disparaître l'ennui de jour en jour. Dieu ne nous demande pas ce qu'il ne nous a pas donné , je veux dire la grâce de la dévotion; mais il veut que nous la cherchions, que nous la gardions précieusement lorsqu'il nous l'a accordée et que nous lui en rendions grâces. L'homme peut mériter plus, je crois, en se donnant beaucoup de peine, même sans succès, pour obtenir la dévotion , que s'il en goûtait sans travail les délices avec abondance. Il s'élèverait peut-être dans ce dernier état et son mérite s'en affaiblirait d'autant tandis que son coeur s'humilie du premier et conserve tous ses trésors. Il faut surtout opposer à la tristesse le souvenir fréquent de la bénignité du Seigneur et la contemplation de ses bienfaits , car en présence de cette

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bénignité nos péchés sont comme une goutte d'eau comparée à la mer.

On doit aimer aussi à se trouver en la société des bons et principalement de ceux qui s'entretiennent de Dieu souvent et avec dévotion. Saint Jacques nous donne encore ce moyen : Quelqu'un parmi vous est-il dans la tristesse? qu'il prie. Est-il dans la joie? qu'il chante de saints cantiques (1). En agissant de la sorte le coeur se livre à l'allégresse et la tristesse s'enfuit. Ainsi quand David jouait de la harpe, l'esprit malin se retirait de Saül (2).

L'occupation est également avantageuse aux personnes tristes, si elles veulent oublier leur chagrin. Il est utile aux paresseux d'être exercés au travail et d'être accoutumés à la fatigue, sous la direction vigoureuse d'un maître, pour les empêcher d'agir avec nonchalance et dégoût, à moins toutefois que la faiblesse du tempérament ne soit la cause d'un tel dégoût.

Enfin contre l'ennui du coeur il est important de varier nos actions , de passer d'une bonne oeuvre à une autre bonne oeuvre. Le serviteur de Dieu doit s'adonner aux quatre exercices suivants : il doit se porter au Seigneur par la prière, le chant des psaumes, la méditation et la pratique de la dévotion. — Il doit traiter de Dieu en lisant, en étudiant, en conférant avec soi-même, en apprenant et en enseignant. — Il doit travailler pour Dieu en se livrant aux occupations de la maison, en servant les autres, en châtiant son corps, et en s'appliquant aux oeuvres des vertus. — Il doit

1 Jac,. 5. — 2 I Reg., 16.

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user d'une grande réserve en lui accordant ce qu'il lui faut, le repos, le sommeil, le boire et le manger, et cela afin de le soumettre à l'esprit. Donnez à l'esclave, dit le Sage, le pain, la correction et le travail (1) : le pain pour le soutenir , la correction pour le maintenir, le travail pour l'exercer. L'homme a besoin de nourriture pour ne pas défaillir, d'un fardeau pour ne pas devenir récalcitrant dans le repos, d'une verge pour être excité à marcher rapidement et à ne pas s'écarter de la voie. — La paresse est grave quand elle s'acquitte avec négligence des devoirs auxquels chacun est tenu; plus grave quand elle les omet avec dégoût; et très grave quand elle empêche les autres de faire le bien, quand elle les en éloigne et ne peut supporter sans murmure leur zèle empressé.

CHAPITRE XXXIV. De l'avarice.

Il y a trois espèces d'avarice. La première est un désir inquiet d'avoir ou d’acquérir des biens temporels, que ce désir soit ou non réalisé. Ainsi un avare peut être pauvre , ne posséder presque rien ou même rien. — La seconde espèce est la ténacité à conserver les biens acquis, et cette ténacité ne permet qu'avec une vive peine de les dépenser en bonnes oeuvres, de les employer, même dans une mesure convenable, aux

1 Eccl., 33.

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besoins de première nécessité. — La troisième espèce consiste à accroître ces richesses, à en acquérir de tous côtés, même par un gain injuste et honteux, comme le vol , les rapines, les fraudes , l'usure et autres moyens contraires à l'honnêteté. Parmi les avares, les uns sont coupables de la première espèce, les autres de la seconde, les autres de la troisième, d'autres de deux d'entre elles, d'autres de toutes ensemble.

Ce vice semble tout spécialement un vice contre nature, et il a sa source dans une habitude mauvaise, ou dans une volonté corrompue. On le prouve en ce que le monde a ignoré longtemps un tel désordre, et aujourd'hui encore certaines nations en paraissent exemptes ou du moins l'ont été : tels furent les gymnosophistes. Ensuite beaucoup de personnes renonçant parfaitement au monde se sentent attaquées souvent par les autres vices, et n'éprouvent jamais les atteintes de celui-ci si elles rie se soumettent à ses lois par un acte malheureux de leur volonté propre. Mais une fois qu'on s'est laissé prendre à ses piéges , on arrive bien difficilement ensuite à recouvrer sa liberté. Ainsi nous voyons des religieux, après avoir quitté le siècle et s'être soustraits à ses embûches , retomber de nouveau dans les filets de l'avarice et soupirer avec une avidité insatiable après les richesses des autres. Et cependant ils avaient méprisé les leurs à cause de Dieu. Ainsi Judas a tout quitté d'abord, et ensuite il est devenu un voleur, il s'est approprié les aumônes faites à Jésus-Christ, il a vendu le Seigneur de toute majesté et il s'est pendu.

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CHAPITRE XXXV. Des remèdes à l'avarice.

Donnons les remèdes à l'avarice. Le premier est de tout abandonner pour Jésus-Christ, de vivre sous la conduite d'un autre, de lui résigner pleinement ce que l'on peut avoir et de ne conserver aucun droit sur rien. Tels étaient, sous les Apôtres, les fidèles de la primitive Eglise, tels sont les religieux dans les monastères bien réglés. C'est là le remède le plus efficace contre l'avarice. En effet , le Seigneur a dit : Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut are mon disciple. — Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres (1).

Le second remède est de considérer les inquiétudes causées par les richesses et les piéges de l'avarice, la liberté et les avantages de la pauvreté. On acquiert les richesses avec bien des dangers, on les conserve avec beaucoup de peines et de sollicitudes, car elles sont un objet d’envie pour plusieurs, pour les voleurs, les ravisseurs, les puissants, les hommes de fraude. Où il y a beaucoup de bien, dit l'Ecriture, il y a beaucoup de personnes pour le manger (2), soit en le consumant réellement, soit en se l'appropriant par le vol. Le riche n'est en sûreté avec personne, ni avec

1 Luc., 14. — Mat. 19.— 2 Eccl.,

5.

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les étrangers, ni avec ses proches. Il est au milieu d'un monde cupide, comme un boucher au milieu de chiens affamés. — On met un long temps à amasser les richesses et on les perd en un instant. En se multipliant elles ne diminuent pas la soif de l'avarice, elles l'augmentent au contraire , comme fait l'eau épuisée par l'hydropique. Pourquoi donc cherchez-vous à vous tourmenter de plus en plus? Ces richesses sont pour vous une peine avant de les avoir , leur possession en est une encore et leur perte également. Il faut peu de chose aux besoins d'un homme. La mort vous ravira bien vite aux biens de la terre et ils n'auront procuré que des peines éternelles à ceux qui les auront aimés. La pauvreté est à l'abri de toutes ces misères. De là ces paroles du Prophète : Ne désirez pas avoir du bien par la violence, et si vous avez beaucoup de richesses gardez-vous d'y attacher votre coeur (1). Le fruit véritable des richesses doit être l'abondance des aumônes. Sans cela elles sont stériles et pleines de dangers. Des richesses conservées avec soin, dit l'Ecriture, deviennent le tourment de celui qui les possède (2). Des semences accumulées se corrompent , mais confiées à la terre elles portent des fruits.

Le troisième remède est la confiance en Dieu , qui n'abandonne pas, selon sa promesse, ceux qui espèrent en lui. Ne vous inquiétez point en disant : Que mangerons-nous, que boirons-nous, ou de quoi nous vêtirons-nous? Ce sont les païens qui recherchent

1 Ps. 62. — 2 Eccl., 5.

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toutes ces choses; mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin (1). Celui qui a créé l'homme et a fait dépendre sa conservation des aliments , ne souffrira pas qu'il périsse en le privant de ce qui lui est nécessaire, s'il se confie à sa bonté. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données comme par surcroît. Comment donc le Dieu qui désire si vivement donner à l'homme dès biens célestes et d'un prix inestimable, pourrait-il lui refuser les biens terrestres dont la valeur est nulle ? Si des hommes pervers et cruels, ou plutôt si les bêtes et les animaux privés de raison nourrissent le fruit de leur sein, combien plus le Dieu très-bon, le Seigneur véritable prendra-t-il soin de ses enfants? Sa bonté s'étend aux ingrats et aux méchants, et il négligerait les bons qui ont remis entre ses mains toutes leurs espérances! Je n'ai point vu le juste abandonné, dit le Prophète, ni sa race réduite à mendier son pain (2). En rejetant loin de soi l'avarice à cause de Dieu, il faut attendre de lui une de ces trois choses : ou bien il procurera à l'homme ce dont il a besoin; ou il lui donnera au milieu de la gène et des privations autant de forces qu'il en aurait trouvé dans l'abondance, et c'est pour l'homme une source d'allégresse plus vive; ou enfin ce qu'il retranche au corps il le fera retrouver à l'âme dans les consolations dont il la comblera, et le premier consentira volontiers à se passer d'une abondance matérielle si heureusement compensée par les délices de l'esprit. Et ensuite les

1 Mat., 6. — 2 Ps. 36.

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privations supportées avec patience dans le temps pour Jésus-Christ méritent une gloire immense dans le ciel; car il a dit : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient (1).

CHAPITRE XXXVI. De la gourmandise.

Il y a quatre sortes de gourmandise : La première consiste à manger avant le repas, ou plus souvent qu'il ne convient, à la manière des animaux. La seconde à dévorer avec trop d'avidité et une certaine impétuosité ce que l'on mange, comme nous voyons le faire les loups et les chiens affamés. La troisième, à se gorger outre mesure plutôt qu'à se rassasier , à prendre des aliments au-delà du besoin, soit par irréflexion, soit par plaisir. La quatrième, à rechercher des mets exquis et bien apprêtés. Cette dernière sorte de gourmandise entretient l'avarice, comme la précédente favorise la paresse. En effet, celui qui soupire après des mets délicats, désire les richesses afin de contenter ses goûts, et une nourriture excessive rend paresseux, car un vase bien rempli devient plus pesant. Elle émousse encore l'intelligence, elle refroidit et étouffe les sentiments de la dévotion. L'agilité de l'âme souffre de cet excès superflu et le sommeil en est la suite naturelle.

1 Mat., 5.

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CHAPITRE XXXVII. Remèdes à la gourmandise.

Exposons les remèdes à la gourmandise. Contre la première espèce, c'est assez de la bonne volonté; il suffit à l'homme de ne point consentir à manger plus ou plus souvent qu'il ne convient. Mais pour les malades il n'y a pas de règle fixe. Quant aux jeunes gens et aux hommes appliqués à un travail pénible, ils peuvent user de discrétion selon les lois de la nécessité, lorsque la coutume ou les préceptes de l'Eglise ne s'y opposent pas.

Contre la seconde sorte de gourmandise, il faut se rappeler les règles de la modestie, afin d'user de retenue et de réprimer son ardeur. On peut encore considérer qu'une nourriture prise sans ordre et trop à la hâte n'est pas salutaire au corps, qu'elle le nourrit moins ou plus qu'il ne le demande. Cette considération s'applique également à la troisième espèce, où l'on dépasse les limites du besoin , et l'on peut ajouter, comme on l'a dit déjà, qu'un tel excès détourne des lionnes oeuvres. Mais le remède le plus efficace contre les deux dernières espèces de gourmandise est de n'avoir point de quoi satisfaire à leur exigence. Ainsi plus un homme est pauvre, moins il pèche en ces points.

C'est là, selon les enseignements des anciens, le

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premier vice qu’il nous faut vaincre, et moins nous l'aurons surmonté , plus les autres vices auront de puissance contre nous et plus nous serons faibles contre eux. C'est par la gourmandise que la mort est entrée dans le monde. Le démon a commencé à tenter Jésus-Christ par la gourmandise, cherchant par cette porte à s'ouvrir une issue aux autres vices et à nous y entraîner. Contre elle nous devons considérer comme nous l'avons fait déjà contre toutes les voluptés perverses, combien elle passe vite, combien sa durée est courte ; et ensuite quand le plaisir a disparu , c'est comme s'il n'avait jamais existé. Lors donc que vous vous sentez attiré vers les jouissances du monde et de la chair, regardez-les en votre coeur comme si vous les aviez eues, comme si vous en étiez rassasié et comme si l'heure en était écoulée, car la volupté passée est comme le rêve d'une nuit, ou plutôt elle est méprisable : lorsqu'elle nous entraîne elle souille notre conscience , mais lorsqu'on la rejette elle nous laisse dans la joie et la sécurité.

Vous trouverez aussi un puissant remède contre toutes les tempêtes de l'adversité , à penser en vous-même , tant que l'orage se fera sentir , qu'il doit en être ainsi et qu'il ne peut en être autrement; que c'est la volonté de Dieu que les choses se passent de cette manière, et qu'il en arrive selon qu'il a disposé lui-même. Or, ce qui a été disposé selon notre volonté . nous surprend moins lorsqu'il est présent. Si vous vous sentez troublé en ne voyant pas les choses répondre à vos désirs ou à vos espérances, dites-vous

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que bien d'autres choses n'ont pas eu lieu dont vous eussiez pu vous réjouir si vous en aviez été favorisé, et que cependant vous ne vous troublez point d'en avoir été privé. En effet, quand le coeur de l'homme ne s'attend pas à une chose, il est heureux, sans doute, si elle arrive, mais il ne s'attriste point si elle ne lui est pas donnée. Par exemple : vous espérez avoir demain un beau dîner, vous êtes content; mais que votre espérance vienne à être déçue, vous voilà triste parce que le plaisir sur lequel vous comptiez vous a été ravi. Mais si vous n'avez rien espéré, vous ne vous troublez pas de manquer de cette jouissance, parce que vous ne croyez rien perdre attendu que vous n'aviez rien en vue. L'homme vertueux doit placer son espérance et sa consolation en Dieu de façon à ne jamais laisser son âme se répandre entièrement au milieu des consolations terrestres; ses désirs doivent comme effleurer les choses extérieures et ne jamais s'y attacher. Ainsi celui qui marche sur la glace s'avance d'un pas léger en éprouvant si elle n'éclate pas afin de retirer son pied à temps et de n'être pas englouti. Lors donc que vous perdez un objet aimé, pensez en vous-même que vous ne l'avez jamais eu en votre possession , et ce sera pour vous comme un songe qui vous aura flatté un instant, puis se sera évanoui selon sa coutume en vous laissant les mains vides. Le Prophète a demandé avec amour d'avoir en son coeur de telles pensées : Seigneur, s'écrie-t-il, vous réduirez au néant dans votre cité l'image de pareilles choses; elles seront comme le

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songe de ceux qui s'éveillent (1). C'est connue s'il disait : Seigneur, réduisez au néant le souvenir des objets terrestres en mon coeur. Ce coeur est la ville ou vous avez choisi votre demeure, anéantissez le souvenir de pareils objets, que je ne fasse non plus de cas de ce qui a disparu qu'on en fait en s'éveillant d'un songe bientôt laissé dans l'oubli. La vie présente est un songe pour les méchants et les insensés; ils croient être ce qu'ils ne sont pas, ils s'imaginent être heureux et posséder ce qu'ils n'ont pas. — Ces considérations ne sont pas imaginaires; elles sont vraies et pleines de sagesse, elles rendent filme tranquille et stable au milieu des variations auxquelles sont soumises les joies et les peines de ce monde. Lorsque vous désirez avoir ce que vous n'avez pas, pensez que vous l'avez eu, mais que vous en avez été privé et que le moment d'en jouir est passé. Lorsque, au contraire, vous possédez l'objet de vos désirs, gardez-vous d'en concevoir trop de plaisir, mais pensez qu'un tel bonheur sera bien vite fini , qu'il ne laissera rien après lui si ce n'est un souvenir douloureux et la perspective de châtiments dans l'éternité. Si vous perdez ce que vous avez aimé, figurez-vous ne l'avoir jamais eu en réalité, mais seulement en songe. Par exemple, je m'imagine être roi de France et en possession d'une gloire admirable , vivant au milieu des splendeurs, des délices et des richesses, et ensuite le roi d'Angleterre nie combat, nie fait prisonnier, me dépouille de mon royaume et de nia gloire, et me laisse privé de tout.

1 Ps. 72.

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Si, en sortant d'un tel rêve, je voulais me troubler et m'affliger d'avoir perdu ce royaume fantastique, ou me réjouir à l'excès d'avoir eu une telle gloire, ne serait-ce pas une tristesse insensée ou une gloire tout-à-fait frivole, que de me laisser impressionner par de semblables chimères?

Nous pourrions en tout temps nous abandonner à ces vaines joies ou à de pareilles tristesses, en représentant à notre esprit des sujets de gloire et de plaisir, ou bien des chagrins et des douleurs. Ainsi ont coutume de faire certains insensés et certains lunatiques, trompés par des fantômes nés de la confusion de leur pauvre tête; ou les voit tantôt rire, tantôt pleurer, sans aucun motif extérieur, mais selon les idées tristes ou joyeuses que leur imagination a enfantées (1). En vérité, tout homme vivant sur la terre n'est que vanité, dit le Prophète, tout homme vivant selon la chair et non selon Dieu. Et pourquoi ? Parce que l'homme passe véritablement comme une image ; il passe trompé par une imagination dont il est le jouet , il s'estime quelque chose et il n'est rien , et ainsi non-seulement il s'exalte vainement, mais il se laisse troubler inutilement par des craintes frivoles et abattre par des chagrins sans réalité. Il amasse des trésors et il ne sait pour qui il les aura amassés. Il ignore s'il en jouira lui-même ou s'ils ne deviendront pas la proie d'un possesseur injuste. Mais le Prophète avait trouvé pour lui-même un remède à de tels tourments : Quelle est donc maintenant mort attente? dit-il.

1 Ps. 28.

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n'est-ce pas le Seigneur? Tout mon trésor est en vous, ô mon Dieu, là je ne crains plus de le perdre.

Arrêtez bien encore en votre coeur de ne jamais vous troubler pour les maux futurs, car ce qui n'est pas peut arriver ou ne point arriver. Souvent nous nous troublons avant le temps dans la crainte de choses qui ne seront pas. Ainsi des enfants pleurent quelquefois à la pensée du chagrin qu'ils concevraient si leurs parents venaient à mourir, et en attendant ceux-ci vivent, se portent bien et ne paraissent menacés d'aucune maladie. Quand même l'adversité à venir serait certaine, à chaque jour suffit son mal; il n'est pas nécessaire de doubler nos douleurs en les faisant précéder de la crainte : la tribulation nous tourmentera assez par elle-même quand elle sera présente. Je veux parler ici des maux temporels; quant aux maux éternels, il nous est avantageux de les redouter et de nous prémunir contre eux à l'avance. « Pensez au supplice avant qu'il n'arrive, » dit saint Grégoire (1).

Quand l'affliction est proche , il faut en considérer les avantages, nous souvenir combien elle sert à nous purifier de nos péchés passés, à nous préserver des péchés à venir, à éloigner de nous en une foule de choses l'occasion d'offenser Dieu. Ensuite elle nous exerce aux vertus , à l'humilité, à la compassion envers ceux qui sont soumis à de semblables épreuves ; elle nous porte à nous réfugier avec plus d'ardeur dans le secours divin; elle nous fait expérimenter la

1 Hom. 40, in Ev.

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clémence divine qui se montre pleine de justice en-vers ceux dont le coeur est en proie à la tribulation ; elle nous met à méme de mieux reconnaître nos propres vertus , car on découvre mieux dans l'adversité quels progrès on a fait en chacune d'elles. L'affliction nous sert encore à acquérir une gloire plus grande, et, ce qui est plus considérable, à payer à Jésus-Christ la dette de ses souffrances pour nous. Lorsqu'elle est passée , réjouissez-vous : vous êtes comme l'homme échappé au naufrage ou à la tempête , comme l'homme sorti d'un chemin pénible et trouvant enfin un asile excellent pour se reposer. Gardez-vous alors de vous attrister encore une fois , en conservant de la rancune ou de la haine en mémoire des injures dont vous avez été la victime de la part de votre persécuteur. Si vous ne méritiez rien de semblable d'un tel homme, peut-être étiez-vous digne que Dieu permît une telle affliction, et sa justice s'est servie de votre ennemi comme d'un exécuteur pour accomplir ses décrets contre un coupable. Ainsi, Assur est appelé la verge de la fureur du Seigneur , parce qu'il a été dans sa main une verge destinée à châtier son serviteur Israël au milieu des iniquités dont il se rendait coupable (1). Mais comme après avoir corrigé un enfant on jette la verge au feu , ainsi les instruments de la vengeance de Dieu seront punis enfin , surtout ceux qui persécutent leurs frères injustement et par un zèle sans droiture.

Après être comme sorti de mon sujet pour vous

1 Is., 10.

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apprendre comment vous deviez vous conserver immuable dans l'adversité et la prospérité afin de ne pas vous laisser abattre par l'une ni élever par l'autre, car l'adversité a pour cause la privation ou la perte d'une chose désirée, et la crainte ou le support d'un objet détesté ; après , dis-je, être sorti de la sorte de won sujet, il est temps de revenir à considérer les divers caractères des vices et les remèdes à y apporter. Mais on ne trouve pas une ressource médiocre dans la guérison de pareilles maladies , à savoir se passer avec égalité d'âme des choses que la chair et ses inclinations désirent, à souffrir avec patience ce qu'elle a en haine et en horreur et à ne pas le redouter. Ainsi , dans la médecine corporelle, celui-là est près de recouvrer la santé, qui observe une diète bien réglée , se liant en garde contre ce qui pourrait lui nuire, et sait prendre avec courage et sans murmure les breuvages les plus amers. L'homme qui désire remporter une victoire entière sur ses vices, dit saint Grégoire , doit s'appliquer à recevoir humblement les châtiments destinés à le purifier de plus en plus (1). Je sais être dans l'abondance et souffrir la détresse, s'écrie l'Apôtre, endurer la faim et avoir de quoi me rassasier : j'ai éprouvé de tout et je suis fait à tout (2).

1 Hom. 15, in Ev. — 2

Philip., 4.

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CHAPITRE XXXVIII. De la luxure.

La luxure est de quatre sortes. La première réside dans le coeur, et elle a lieu quand un homme roule en lui-même des pensées immondes et déshonnêtes , sciemment et volontairement, avec une délectation coupable , et sans y opposer de résistance. De là ces paroles de la sainte Ecriture : Les pensées perverses séparent de Dieu.— Quiconque regardera une femme avec un désir mauvais a déjà commis l'adultère en son coeur (1) .

La seconde consiste en des actes sensuels , comme des embrassements, des regards déshonnêtes, des conversations impures, comme aussi entendre des paroles honteuses avec un plaisir coupable, etc. Cette seconde sorte de luxure l'emporte d'autant plus en gravité sur la première, que sa perversité la porte à des choses extérieures et plus considérables. Si une seule pensée mauvaise accompagnée de consentement est déjà un crime, combien plus en sera-ce un de lâcher les rênes à ce qui peut exciter davantage encore au mal, de lui venir en aide et de le provoquer en lui offrant le ministère de nos sens extérieurs et de nos membres? Si un seul désir du coeur est jugé par le Seigneur un adultère, quel nom donner à des

1 Sap., 1. —

Mat., 5.

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embrassements, à des paroles impures , etc.? Que nul clone ne se laisse entraîner à une erreur insensée en regardant seulement comme une faute la consommation d'un tel péché. Si quelqu'un nous disait : Je ne cherche point à commettre le mal , je puis donc me permettre des caresses innocentes avec une personne que j'aime, pour alimenter entre nous la sainte charité et dans une intention pure, pour accroître de plus en plus le feu de cette charité, puisque l'amour du prochain nourrit et augmente l'amour de Dieu; qu'il sache celui-là que sous prétexte d'amour spirituel il se laisse tromper par une affection toute charnelle, par un plaisir tout charnel. L'esprit aime l'esprit et il n'a pas besoin d'embrassements corporels : de tels embrassements sont un indice d'amour charnel; plus cet amour croît dans un coeur, plus l'amour spirituel diminue et se refroidit , et l'amour spirituel de son côté réprime et met en fuite l'autre amour.

Celui donc qui s'imagine pouvoir se livrer licitement à de tels actes, se rend coupable d'un triple péché quand même il n'aurait aucune intention d'aller jusqu'à commettre le crime. D'abord il s'expose imprudemment à un danger grave, car les sens de l'homme et ses pensées sont portés au mal, et une tentation qui n'a pas existé, venant à naître et à se développer à l'occasion d'une familiarité malheureuse, peut corrompre la volonté et précipiter dans le crime. Souvent il en est arrivé ainsi pour beaucoup : ils ont commencé de telles liaisons avec une intention pure

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de part et d'autre; leur affection spirituelle s'est pervertie et ils sont tombés dans le mal. Il est contraire au commandement de Dieu de s'exposer à un semblable péril, car il est écrit : Vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu (1). Ainsi l'homme qui , poussé par une curiosité insensée, s'avancerait sur une glace sans consistance, serait coupable contre lui-même s'il venait à être englouti, et même tenter le Seigneur avec autant de folie serait un crime quand même la mort ne s'ensuivrait pas. En second lieu, alors qu'il n'éprouverait en lui-même aucune tentation, il donnerait cependant à l'autre l'occasion de la ressentir et de tomber dans le péché , puisqu'il creuse en sa présence une fosse où il peut trouver la mort. Mais lorsqu'on présente à son frère une coupe empoisonnée, demeure-t-on innocent parce qu'on n'y boit pas soi-même? Son souffle, dit l'Ecriture, le souffle du démon, allume des charbons ardents (2). Ce souffle enflammé par le feu de l'enfer, s'il trouve deux charbons disposés, même à moitié éteints, les ranime sans sc lasser jusqu'à ce qu'il les ait embrasés. Notre ennemi ne s'inquiète pas de la longueur du temps pourvu qu'il arrive à son but; une seule chose l'occupe en tout temps et rien ne vient l'en distraire : la séduction des âmes. En troisième lieu , celui qui se permet de pareilles choses se rend coupable en donnant le mauvais exemple, et par là il scandalise gravement les autres, car une telle familiarité ne manque pas de produire des soupçons mauvais. Ceux qui en sont

1 Deut., 6. — 2 Job.,

14.

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témoins la jugent coupable, ils murmurent et s'indignent, ils médisent et tournent, en dérision les membres innocents du même ordre, comme s'ils se livraient aux mêmes désordres. Et ainsi le respect de la religion est foulé aux pieds et bien des maux s'ensuivent. D'autres encouragés par le mauvais exemple ont plus de hardiesse à l'imiter; ils se croient libres de faire ce qu'ils voient faire; ils apprennent ou ils osent ce qu'ils n'eussent point osé auparavant. Ils deviennent même des pécheurs pleins de témérité, et au milieu de leurs crimes ils se regardent comme des justes en comparaison de ceux qui corrompent la pureté de la religion. Or, tout cela contribue à l'injure et à l'offense de Dieu et à la ruine de son honneur, car l'insolence d'une famille devient une honte pour son chef.

La troisième espèce de luxure est le crime lui-même consommé; c'est la fornication, l'adultère, etc.; ce sont autant de crimes dont je ne traiterai ni ne parlerai davantage.

La quatrième espèce est le péché contre nature. Chacune des choses soumises à la nature a reçu un noua qui lui convient; mais ce péché , étant en dehors des lois de la nature ou contre elle, a été laissé sans aucun none particulier; il est indigne d'être nommé , car il détruit la nature elle-même, il souille et couvre d'infamie la nature humaine. Cependant il est appelé quelquefois passion d'ignominie, impureté abominable. Bien que l'Apôtre ait écrit sur ce péché des choses graves et nombreuses dans le premier chapitre de son épître aux Romains, cependant je ne juge pas

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à propos d'en parler, de peur que l'air même ne soit infecté de son nom , de peur que l'habitude d'en traiter en fasse concevoir moins d'horreur et le rende moins exécrable à ceux qui nous entendent, de peur que les simples n'y trouvent un sujet de pensées mauvaises, et les hommes livrés à une curiosité inquiète une occasion de péché.

CHAPITRE XXXIX. Des remèdes à la luxure.

Je me rappelle en ce moment sept remèdes à opposer à la luxure, et sans leur secours la continence ne saurait être longtemps en sûreté. Le premier est d'éviter une familiarité continuelle entre personnes d'un sexe différent (1). Le ver s'engendre dans les vêtements et l'iniquité de l'homme vient de la femme. « Ceux qui ont voué leur corps à la continence, dit saint Grégoire (2), ne doivent point se hasarder à demeurer avec des personnes d'un autre sexe. Tant qu'un reste de vie réside en ce corps, nul ne peut sans témérité y croire le feu de la concupiscence entièrement éteint. Souvent un charbon couvert d'une cendre légère ne semble plus animé, et si vous le touchez il vous brûle. Lorsque le démon voit deux charbons réunis, il ne cesse d'y souffler

jusqu'à ce qu'il les ait embrasés. Son haleine, dit

1 Eccl., 42. — 2 Dial., l. 3, c. 7.

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l'Ecriture, allume des charbons ardents; elle est tout imprégnée du feu de l'enfer. Si un charbon est seul, il s'éteint; mais s'il est rapproché d'un autre, ils s'enflamment par la chaleur l'un de l'autre. Souvent l'amour commence par l'esprit et finit par la chair. » — « Être toujours avec une personne d'un autre sexe et se conserver intact, dit saint Bernard (1), c'est un miracle plus grand que de ressusciter les morts. Quoi donc! vous ne pouvez ce qui est moindre, et je vous croirai capable de ce qui est plus! » Le démon est plein d'astuce; quand une familiarité imprudente en est à son début , il dérobe à nos yeux les piéges de la tentation charnelle, car il sait que bientôt les sentiments d'affection mutuelle cesseraient s'ils faisaient ressentir l'aiguillon du péché. Il se cache donc jusqu'à ce que le temps et une sécurité insensée aient échauffé ces sentiments et les aient changés de telle sorte en amour, que même en voyant la tentation imminente on ne sait plus reculer en arrière ni se séparer mutuellement, les forces de l'âme se sont trop affaiblies, on se trouve impuissant à s'imposer une violence propre à retirer du piège. On craint même de se contrister et l'on regarde comme une perfidie de se quitter mutuellement. Une fois pris de, la sorte, on consent à la volonté de la personne qu'on aime, et notre propre infirmité nous entraîne dans le péché. Ainsi Samson, le plus fort des hommes, avait défait souvent des troupes nombreuses d'ennemis, il avait rompu à plusieurs reprises

1 Serm. 63, in cant.

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les liens dont on l'avait chargé; plein de confiance en ses forces, il se laissa énerver par l'amour de Dalila , son âme perdit sa fermeté et tomba dans une lassitude mortelle, cette femme ne lui donnant aucun repos qu'il ne lui eût ouvert pleinement son coeur. Séduit de la sorte, il fournit à ses ennemis le moyen de le prendre, de l'enchaîner, de le frapper d'aveuglement, de le condamner à tourner la meule , et enfin il en vint jusqu'à être offert en spectacle comme un objet de dérision (1). Or, toutes ces choses sont des figures de ce qui nous regarde et ont été écrites pour notre instruction.

Le second remède est d'éviter la société et la fréquentation des libertins pour ne pas nous laisser attirer, par leur exemple, à marcher sur leurs traces. Celui qui se joint aux fornicateurs deviendra méchant, dit l'Ecriture. L'ami des insensés finit par être semblable à eux. Les sens de l'homme et ses pensées sont portés au mal (2), et l'exemple des autres l'entraîne facilement à suivre l'appétit de ses inclinations perverses; car alors il ne rougit plus de paraître vicieux , puisqu'il a des compagnons de sa misère dont les sollicitations et les moqueries se joignent aux exemples pour l'exciter au péché, puisque les désirs déréglés de son âme lui sont une source de louanges. Voilà, je crois, la cause principale des désordres si nombreux dont l'Eglise est affligée. C'est cette inclination à se conformer au mal qui a causé dans la vie religieuse la ruine des exercices spirituels et poussé beaucoup

1 Judic., 16. — 2

Eccl., 19. — Prov., 13. — Gen., 8.

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d'hommes voués à une semblable vie à des pratiques et à des affaires purement extérieures. On veut imiter les autres, soit qu'on ne connaisse rien de mieux, soit qu'on n'ose vivre autrement que ceux avec qui l'on demeure, succombant ainsi à la mauvaise honte de ne pas leur ressembler, soit enfin qu'une tiédeur coupable et une liberté toute sensuelle s'estiment heureuses d'avoir l'occasion de suivre leurs caprices, même les plus coupables , et en même temps un moyen de les excuser devant les hommes. Tous se sont détournés de la voie droite, dit le Prophète, et sont devenus inutiles (1); il n'y en a point qui fasse le bien , il n'y en a pas un seul qui, méprisant la multitude, s'applique à plaire uniquement au Seigneur et à le servir , à lui demander uniquement et à le supplier de lui accorder de demeurer en sa maison avec un esprit soumis et une volonté conforme à la sienne; et cependant c'est la seule chose qui nous soit nécessaire. Aussi a-t-on coutume de dire parmi les hommes qu'il faut ressembler à ceux avec qui l'on habite.

Le troisième remède est de ne point nourrir notre corps avec délicatesse. Son indolence en vertu de la malédiction première produit assez facilement des ronces et des chardons; si on l'engraisse encore de délices, bientôt ces ronces deviendront si épaisses que la semence de la vérité sera entièrement étouffée en nous. Celui qui nourrit délicatement son serviteur dès son enfance, dit l'Ecriture, le verra ensuite se révolter contre lui (2). A chaque jour suffit son mal, à

1 Ps. 13. — 2 Prov., 29.

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chaque jour suffit sa concupiscence naturelle. Si ceux qui dois ent en combattre les amorces se mettent au contraire à l'exciter, alors il y a deux ennemis contre un seul combattant, et la continence se trouve en danger , car elle a à lutter et contre cette concupiscence innée de la chair et contre les délices qui l'enflamment et l'irritent. De là cette parole de l'Apôtre : La veuve dont la vie se passe dans les délices est morte par le péché, quoiqu'elle paraisse vivante (1). Voici, dit le Prophète, quelle a été l'impiété de Sodomise votre soeur : ç'a été l'orgueil, l'excès des viandes, l'abondance de toutes choses, et son oisiveté (2). Saint Paul au contraire s'écrie : Je châtie mon corps, et je le réduis en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres je ne sois réprouvé moi-même (3). C'est fournir des armes à son ennemi que de nourrir sa chair dans les délices et de lui accorder au-delà de ce qu'il lui faut pour se soutenir ; mais tout ce que vous donnez à votre ennemi , vous le lui donnez contre vous-même.

Le quatrième remède est de fuir l'oisiveté, qui est par-dessus tout contraire à l'âme. En effet, l'oisiveté a enseigné beaucoup de mal (4), dit l'Ecriture, et tout homme oisif est en proie aux désirs. Celui qui s'occupe est attaqué par un seul démon; mais le paresseux est soumis aux ravages d'une multitude innombrable de ces esprits malfaisants , car chacune de ses pensées, chacun de ses désirs pervers ouvre une porte aux

1 I

Tim., 5. — 2 Ezech., 16. — 3 I Cor., 9. — 4 Prov. 13. — Eccl., 33.

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traits d'un ennemi particulier. « L'oisiveté, dit saint Bernard, est la sentine de toutes les tentations et de toutes les pensées perverses. » De même que , par l'ouverture d'une sentine, l'eau pénètre sans être aperçue et croit jusqu'à ce que le navire soit submergé, de même les pensées mauvaises et les désirs déréglés se multiplient par l'oisiveté jusqu'à ce que le vaisseau de notre coeur succombe sous leurs assauts et s'engloutisse dans le péché. Voilà pourquoi de nos jours si peu de religieux demeurent stables dans les monastères de nos contrées en comparaison des anciens monastères de l'Egypte. Là on a vu jusqu'à trois et même cinq mille hommes à la fois soumis à un seul supérieur et vivre dans la paix, et c'est à peine maintenant si dix ou même un nombre moindre peuvent être gouvernés par l'obéissance et demeurer unis. Trouvant de quoi subsister dans le travail des mains , les anciens ne couraient point après de vastes domaines ni après des revenus considérables, et ils ne cherchaient à retirer de leurs fatigues que leur nourriture. On ne les voyait point désirer des choses superflues, ni errer ça et là pour mendier, ou solliciter par la flatterie des donations en leur faveur; leur travail suffisait à sustenter en même temps qu'eux une multitude de malades et de pauvres, et une occupation continuelle ne leur permettait pas de poursuivre les nouvelles, de se mêler aux querelles, de devenir les esclaves des désirs les plus contraires. Nul ne mettait de côté pour lui ce qu'il avait gagné ou acquis; mais comme tous avaient fait abnégation d'eux-mêmes pour Jésus-Christ

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et s'étaient soumis au pouvoir d'un autre, ils avaient de même abandonné tout ce qu'ils possédaient. Et comme en cela ils n'agissaient pas avec fracas, ni selon les désirs de leur volonté propre, mais dans un profond silence et dans un calme parfait selon la volonté de leur abbé et de leurs supérieurs, le travail le plus actif, loin de diminuer en eux l'esprit de dévotion l'excitait le plus souvent, et après avoir employé à l'action de de chaque jour les heures déterminées, ils avaient coutume de consacrer le reste du temps à la lecture ou à l'oraison. Aussi demeuraient-ils stables et parfaits en toute vertu, ces hommes qui dépensaient ainsi tous leurs moments en bonnes oeuvres et en l'étude des vertus, sans rien accorder à la curiosité ni à l'oisiveté, sans faire aucun cas de leur volonté, uniquement appliqués à suivre celle de leurs supérieurs, à se conformer aux règles établies par les anciens et l'inspiration de l'Esprit-Saint pour la ruine des vices et la pratique des vertus. De là cette parole d'un poète: Si vous enlevez l'oisiveté, les traits de la volupté disparaissent.

Mais ce n'est pas assez d'éviter l'oisiveté; il faut encore rejeter les choses oiseuses. Or, tout cela est oiseux qui n'a aucune utilité ni aucun but d'utilité. Il est ridicule, en effet, de s'éloigner de l'oisiveté et de courir après les choses qui sont de son domaine. Vous trouverez ce point traité au chapitre des Remèdes à la paresse. Ensuite l'homme doit considérer à toute heure comment il petit employer le temps présent avec plus de profit, ou bien s'appliquer d'une manière plus parfaite à l'action du moment,

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soit la prière, le travail, les repas nécessaires au soutien du corps, soit toute autre chose.

Le cinquième remède est de garder ses sens extérieurs contre ce qui est défendu. Les sens sont comme les portes de Frime, et si l'on n'exerce à l'entour une vigilance exacte, la mort du péché entre par eux en nous comme un voleur ou un corrupteur de notre innocence. David n'a point désiré la femme d'Urie avant de l'avoir regardée , mais son désir coupable a été la suite de ses regards imprudents (1). De même encore Eve considéra que le fruit de l'arbre était bon à manger, qu'il était beau et agréable à la vue; elle soupira après et elle en mangea. Il n'est point avantageux, dit saint Grégoire, de regarder ce qu'il n'est pas permis de désirer (3). Il faut de même mettre une garde à ses oreilles, à ses mains, à ses autres sens et à tous ses membres, si l'on ne veut point puiser par eux le poison de la corruption. Diva est sortie poussée par la curiosité afin de voir les femmes du pays oit elle se trouvait, et elle a perdu sa pureté (4). Mon oeil a ravagé mon âme, dit le Prophète (5), en se portant indistinctement sur toutes les personnes de Jérusalem . J'ai fait un pacte avec mes yeux, s'écrie Job, pour ne pas turne penser à regarder une vierge (6). Ainsi les bons religieux se renferment dans leurs cellules et dans leurs monastères, comme en des tombeaux, pour ne point désirer le monde et en même temps pour ne lui donner aucun désir. Moins les choses de

5. — 3 Mor., I. 21. c. 2. — 4

Gen., 34. — 5 Thren., 3. — 6 Job., 32.

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la terre frappent vos yeux ou vos oreilles, moins votre volonté s'enflamme à soupirer après et moins elles occupent votre pensée. Au contraire, plus vous vous couvrez fréquemment avec les boulines du siècle, plus vous vous couvrez de la poussière du siècle et plus aussi les ténèbres se répandent insensiblement eu votre âme; votre volonté perd de sa douceur, et vos actes de leur suavité. Il est presque impossible de ne pas se couvrir de poussière au milieu d'un tourbillon.

Le sixième remède est de réprimer intérieurement les pensées mauvaises et les affections de la chair. Ce sont là ces ennemis de l'homme qui demeurent dans sa propre maison, dont la fourberie peut livrer à nos ennemis la cité de notre âme si nous ne veillons diligemment. En effet, les pensées d'iniquité séparent de Dieu, et c'est du coeur que sortent les pensées mauvaises, les adultères, les homicides, les fornications, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes. Or, de telles choses souillent l'homme véritablement. Aucun rempart n'est suffisant à garder une ville quand ses habitants sont des traîtres: de même aucune garde extérieure ne saurait conserver la chasteté à l'abri de toute atteinte si l'on n'exerce une vigilance attentive sur ses pensées et ses affections. Appliquez-vous avec tout le soin possible à la garde de votre coeur, dit le Sage, parce qu'il est la source de la vie (1). De même que les femmes chastes et honnêtes doivent éviter non-seulement les actions mauvaises, mais encore tout entretien suspect capable de tenter ou de souiller

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