Œuvres spirituelles (page 64)
1 Prov., 4.
118
leur chasteté et leur honnêteté, d'exciter la colère de leurs époux ou de leur inspirer de la jalousie , ainsi l'âme d'un religieux, fiancée à Jésus-Christ par le voeu de chasteté, doit repousser les murmures des suggestions perverses et ne point les retenir en son coeur sur lequel le Seigneur tient en tout temps ses regards abaissés. Combien de temps demeureront en vous des pensées nuisibles (1)?
Le septième remède est une application fréquente à l'oraison et aux exercices de dévotion. Comme je savais, dit le Sage, que je ne pouvais avoir la continence si Dieu ne me la donnait, je m'adressai au Seigneur, je lui fis ma prière et je lui dis de tout mon coeur (2), etc. Si le Seigneur, dit encore le Prophète , ne garde lui-même la ville, c'est en vain que veille celui qui la garde (3). Il faut donc prier le Seigneur en tout temps, puisque nous ne pouvons rien faire sans son secours; il faut donc lui demander d'éteindre en nous par la rosée de sa grâce le feu de la concupiscence. La vertu de l'oraison elle-même nous invite à prier, car elle élève notre âme au-dessus d'elle-même et la porte vers Dieu; elle purifie ses affections, réprime ses désirs, éclaire son intelligence, et répand en elle l'amour divin. Cet amour produit ensuite l'horreur du péché; il nous fait détester les plaisirs de la chair, il fortifie la volonté contre les tentations, affaiblit les tentations elles-mêmes et les rend plus faciles à vaincre. Tandis que Moïse, priant sur la montagne, tenait ses mains élevées vers le
1 Jer., 4. — 2
Sap., 8. — 3 Is., 57 .
119
Seigneur, bravi était vainqueur; mais lorsqu’il les abaissait et les reposait , Amalec devenait victorieux (1). Moïse , c'est le religieux tiré des eaux du siècle. Amalec, c'est la tentation de la chair. Les mains de Moïse, ce sont nos affections et notre mémoire. Quand nous les élevons vers Dieu, l'ennemi ou autrement la tentation succombe; quand nous les inclinons vers la terre, elle est victorieuse.
1 Exod., 17.
120
LIVRE II.
CHAPITRE PREMIER. Que l'avancement des religieux est renfermé en sept degrés distincts.
L'avancement des religieux est contenu en sept degrés distincts, quoique tous ne les atteignent pas. Le premier est la ferveur du noviciat, pendant lequel l'homme nouvellement converti se laisse emporter par une certaine impétuosité de bonne volonté. Alors il est prêt à tout ce qu'Il croit agréable à Dieu : il se livre volontiers à un regret profond et à une douleur amère de ses fautes, il s'enflamme du désir de satisfaire au Seigneur , il brûle de recouvrer le temps perdu et de rendre plus belle la récompense si longtemps négligée durant les jours de son péché. Ainsi le voyageur qui , le matin , s'est abandonné à un sommeil trop prolongé, s'efforce et s'empresse de regagner par une marelle plus diligente et plus rapide les moments donnés à la paresse, et d'atteindre enfin ses compagnons partis avant lui.
Le second degré consiste dans le travail des exercices corporels. Le religieux étant encore pauvre ne peut se procurer des dons précieux à offrir pour édifier
121
le sanctuaire du Seigneur ; il fait donc ce qui est en sa puissance lorsqu'il présente les poils de ses chèvres et les peaux de ses béliers', lorsqu'il donne son corps comme une hostie vivante, saillie et agréable à Dieu, bien que de temps à autre son obéissance ne soit pas entièrement conforme à la raison dans les châtiments qu'il s'inflige, châtiments qui détruisent son corps, affaiblissent ses forces, émoussent ses sens, éteignent son esprit et dissipent tous ses progrès dans la vie spirituelle. Aussi est-il écrit : Vous joindrez le sel à toutes vos oblations (2), ou autrement, elles seront accompagnées de discrétion. Vous ne vous écarterez point de la voie royale ni à droite par un travail excessif, ni à gauche par une tiédeur coupable. L'âme est immortelle et ne saurait s'éteindre; c'est pourquoi le corps , soumis à la corruption et semblable à un vase d'argile, ne peut dans la course lutter d'un pas égal avec elle, ni soutenir un poids de travail en rapport avec la ferveur de sa volonté. Ainsi quelquefois un homme ivre pousse outre mesure le cheval qui le porte, sans considérer que le pauvre animal n'est pas même rassasié d’un peu de loin , tandis que lui-même est animé par un vin abondant. Mais en le contraignant à courir au-delà de ses forces, il le voit s'abattre enfin et il arrive plus lentement au terme de son voyage que s'il eût su modérer sa marche. Que votre obéissance soit conforme à la raison, dit l'Apôtre (3); agissez avec discrétion sans rien faire de trop et sans rien omettre; châtiez votre corps avec réserve, de façon à
2. — 3 Rom., 12.
122
le faire mourir au vice, mais non à détruire en lui le principe de la vie. Il faut restreindre la chair et non l'éteindre; il faut la réprimer et non l'accabler; il faut qu'elle nous serve et qu'elle ne se laisse pas entraîner à ses écarts; il faut qu'elle soit soumise et n'exerce aucune domination. Une terre fertile longtemps inculte se couvre de ronces; si on veut lui faire trop produire, elle s'amaigrit; mais si l'on garde un juste milieu, elle conserve toujours sa fertilité. Ainsi en est-il du champ de notre corps : on ne doit ni le laisser à lui-même dans l'oisiveté et les délices, ni l'abattre par les privations et le travail. L'exercice corporel consiste en deux choses : retrancher ce qui flatte la chair et l'accoutumer à ce qui est dur et pénible. Mais les malades sont exceptés de cette règle, car l'amertume de la douleur les rend insensibles à ce qui flatte et la maladie elle-même l'emporte sur tous les travaux des hommes en bonne santé et jouissant de leurs forces. — L'affliction du corps sert à purifier des péchés, à réprimer les vices, à accroître les vertus, à exprimer en notre âme la consolation comme on exprime le vin sous un pressoir, à édifier le prochain et à mériter la gloire.
Le troisième degré est l'infusion des consolations spirituelles; car Dieu étant bon et libéral récompense l'homme qui lui offre fidèlement tout ce qu'il possède et autant qu'il peut, c'est-à-dire une volonté fervente et un corps réduit en servitude. Or , la vraie consolation spirituelle consiste en deux choses : dans la beauté surnaturelle des puissances de l'âme , et dans
123
l'accord calme et tranquille des inclinations de la chair. En effet l'homme est vraiment spirituel lorsque son esprit est tout entier élevé vers Dieu, lorsqu'il lui est uni par la conformité de sa volonté, lorsqu'il est plein de lui, et que d'un autre côté le corps n'oppose aucune résistance à l'esprit, mais lui obéit promptement à sa manière dans les choses de Dieu en ne désirant pas le mal , en ne repoussant pas ce qui est pénible , en ne témoignant aucun dégoût pour le bien. Les puissances de l'âme qui font d'elle l'image de la Trinité suprême, sont au nombre de trois : la raison, la volonté, la mémoire. Abandonnées à elles-mêmes, elles sont vaines et vides de tout bien, elles ont besoin d'être ornées et d'être remplies par celui et de celui qui les a créées , c'est-à-dire de Dieu. La raison est illuminée pour connaître la vérité, la volonté est enflammée pour aimer le bien, et la mémoire trouve le calme et le repos à s'attacher au bien véritable. Aucune de ces puissances ne peut exister ou être perfectionnée sans les autres. Si la raison ne voyait pas, la volonté serait sans amour, car elle ne saurait ce qu'elle doit aimer, et si elle n'aimait pas elle ne se réjouirait pas dans le bien. De même si l'âme n'avait aucun souvenir du bien, comment pourrait-elle le connaître ou l'aimer? Or, Dieu est le bien suprême, et par là même il est la vérité souveraine : toutes choses ont en lui leur principe d'être et la cause de leur bonté. De même qu'il a créé le monde entier de rien , qu'il a ensuite établi une distinction entre ses éléments et qu'il les a réglés, ainsi il forme l'homme selon le corps dans le
124
sein de la femme, et après il met en lui une âme raisonnable. Ensuite, selon les différents âges l'intelligence croit quant à son action, la volonté est excitée, et la mémoire s'anime comme si elle réclamait un ornement convenable à sa dignité.
L'ornement de la raison est une intelligence lumineuse de Dieu , des choses de Dieu et de celles qui conduisent à Dieu; c'est entendre les saintes Fui turcs, les motifs de la foi et des oeuvres de Dieu; c'est comprendre quel est le bon vouloir de Dieu; c'est discerner entre les vices et les vertus, connaître leurs natures diverses, les remèdes à opposer aux premiers et les voies des secondes; c'est admirer dans les oeuvres du Seigneur sa puissance, sa sagesse et sa bénignité. En un mot l'ornement de la raison , c'est la sagesse et la science qui viennent de Dieu.
L'ornement de la volonté consiste dans les saintes affections et la dévotion envers Dieu , dans la ferveur de la foi et la fermeté de l'espérance , la douceur de la charité, l'empressement de la bonne volonté et l'espoir d’obtenir la rémission de ses péchés, dans une tendre piété envers l'humanité et la Passion de Jésus-Christ oie même qu'envers sa divinité , dans un vif désir du royaume céleste et la confiance d'être exaucé en ses prières, dans la tendresse d'une sainte familiarité avec Dieu, et en un mot dans tout ce qui porte l'homme à Dieu , à l'amour de la vertu , à la haine du vice , à la charité envers le prochain et à la pratique des bonnes oeuvres.
L'ornement de la mémoire est l'abondance des
125
saintes pensées, la fréquence de méditations utiles, un souvenir persévérant de Dieu, le retranchement des évagations de l'âme , une union pleine de calme au Seigneur , la répression des imaginations corporelles, l'oubli parfait des choses mondaines , et enfin c'est être un seul esprit avec Dieu. Mais comme le corps a été donné pour servir l'esprit, il doit en toute bonne oeuvre lui obéir comme à son maître, ne point regimber ni murmurer comme un esclave rebelle ou paresseux. L'esprit, de son côté, doit en maître prudent veiller sur son serviteur en trois points : à ce qu'il travaille d'une manière utile, afin de ne point le laisser s'engourdir dans la paresse; à ce qu'il soit châtié comme il convient, s'il a manqué en quelque chose; à ce qu'il soit sustenté avec modération , pour ne point le rendre insolent ou pour l'empêcher de succomber sous le fardeau. Plus un homme se conforme à ces règles , plus il est avancé dans les voies spirituelles. En être là , c'est jouir véritablement des consolations de l'esprit, car les autres consolations spirituelles n'étant point nécessaires au salut, doivent nous être suspectes , et souvent même elles sont fausses, apparentes et pleines de déception; ainsi en est-il des visions , des révélations, des prophéties, des délices sensibles , de l'accomplissement des miracles, surtout de nos jours, quoique cependant ces choses aient lieu véritablement quelquefois, mais en faveur d'un petit nombre d'hommes.
De temps à autre aussi Dieu console spirituellement les nouveaux religieux , afin de leur montrer combien
126
il récompense généreusement ceux qui le servent et combien il est avantageux d'être engagé sous les lois d'un Maître si doux. Il donne encore ces sortes de consolations pour affermir la foi, fortifier l'espérance, accroître la charité, exciter les désirs de l'âne et les instruire, afin qu'ils voient où ils doivent se porter; ainsi dans les ténèbres une lumière nous montre la voie à suivre et les dangers à éviter. Enfin ces consolations servent à nous prémunir contre les tentations futures.
Le quatrième degré de l'avancement se trouve dans les tentations, les combats, les tribulations, qui servent à éprouver l'homme, à le purifier, à l'exercer, à l'instruire et à l'humilier. Celui qui combat dans l'arêne, dit l'Apôtre, n'est point couronné s'il n'a combattu selon la loi (1). Un objet destiné à durer longtemps a coutume d'être soumis à une épreuve pour voir s'il peut répondre à notre attente; on éprouve également une chose regardée comme excellente et d'un haut prix pour connaître la réalité de sa valeur. Ainsi la vertu de l'homme dont l'excellence est au-dessus de tout et dont la durée doit être éternelle, cette vertu, dis-je, Dieu l'éprouve au jour de la tentation pour en apprécier la constance; il éprouve ses amis par l'adversité afin de savoir s'ils persévèreront fidèlement au milieu de ses atteintes. La fournaise éprouve les vases du potier, dit l'Ecriture , et le feu de l'affliction les hommes justes. Parce que vous étiez agréable à Dieu, dit l'ange à Tobie, il a été nécessaire que la tentation vous éprouvât (2).
1 II Tim., 2. — 2
Eccl., 27. — 3 Tob, 12.
127
L'homme est ensuite purifié de ses péchés par l'amertume de la tentation, afin de devenir digne d'entrer promptement en la gloire céleste et de n'avoir pas à se purifier plus longuement et plus douloureusement après st& mort dans le feu du purgatoire. — La tentation le rend encore capable d'une grâce plus abondante; aima un verre obscur étant essuyé reçoit la lumière avec moins d'obstacle. — En troisième lieu l'affliction nous exerce afin de nous rendre plus agiles et plus empressés à accomplir les oeuvres de justice et les actes des vertus. Aux jours de la consolation le repos ale l'âme et la pratique de la dévotion semblaient suffire pour nous conduire au suprême degré de la perfection; mais tout cela nous est enlevé pour un temps afin de nous apprendre qu'il y a d'autres manières d'arriver à la vertu. Un marchand ne trouve pas sur une même place toutes les choses dont il peut avoir besoin ; mais chaque objet se vend au lieu qui lui est propre. De même un religieux ne doit pas chercher l'accroissement de sa perfection et l'occasion de ses mérites uniquement dans le calme de la dévotion et la douceur des consolations spirituelles, mais dans les fatigues du combat et l'accomplissement des bonnes oeuvres. Je suis fait à tout, dit l'Apôtre, au bon traitement et à la faim, à l'abondance et à l'indigence. Nous nous servons des armes de la justice pour combattre à droite et à gauche (1).
L'homme est instruit par la tentation quand il re-connaît quelle est son utilité, quel profit il en retire
1 Phil., 4. — 2 II Cor., 6.
128
En effet, elle lui devient plus légère lorsqu'il comprend pourquoi Dieu la permet et quels fruits elle lui procure : Dieu est fidèle, dit l'Apôtre , et il ne souffrira pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces; mais il vous fera tirer avantage de la tentation môme afin que vous puissiez persévérer (1). Il est instruit en ce qu'il apprend à ne pas s'appuyer autant sur les consolations dont il a été comblé que sur sa confiance en Dieu et la certitude de la foi. Ainsi nous voyons certains hommes encore nouveaux dans la voie de Dieu se laisser abattre lorsqu'ils sentent que les consolations spirituelles leur sont enlevées, croire que le Seigneur les a privés de sa grâce, et même commencer à chanceler dans la foi et se demander si les sentiments qu'ils ont eu de lui sont bien conformes à la vérité. Mais Dieu veut nous instruire en nous retranchant la consolation et nous forcer à établir notre vertu sur la vérité de l'Ecriture et de la foi plutôt que sur notre propre expérience; car notre foi serait sans mérite si elle reposait uniquement sur une semblable expérience, et une espérance dont les promesses se trouveraient ainsi accomplies ne seraient plus une espérance. Que notre espérance soit donc fondée sur la patience et la consolation que nous donnent; les Ecritures , et non sur les sentiments éprouvés par nous. Croyons que Dieu ne s'éloigne jamais de nous tant que notre volonté ne s'est pas détournée de lui soit en consentant au péché , soit en se livrant à toute la tiédeur d'une négligence coupable. Vous avez, dit
1 I Cor., 10.
129
le Prophète à Dieu , ordonné très-expressément d'observer les témoignages de votre loi, comme étant la justice et la vérité mêmes (1). Les témoignages véritables de la grâce sont donc : la justice pour notre volonté et nos actions, et la vérité de Dieu selon les promesses de la sainte Ecriture qui nous assure la vie éternelle si nous observons ses commandements. Quand même il me donnerait la mort, dit Job, j'espérerais en lui (2)? Gardez-vous donc , lorsque les douceurs des consolations intérieures vous font défaut, de concevoir des sentiments de défiance comme si Dieu vous avait délaissé, comme si vos bonnes oeuvres n'étaient point agréables à ses yeux; mais recourez à ces témoignages réels dont je viens de vous parler , consolez-vous en eux; ou autrement : confiez-vous à la vérité de Dieu; elle vous assure qu'il ne cessera point de vous être propice tant que vous ne vous retirerez pas de lui en consentant à violer ses préceptes. Nous ne l'avons pas choisi nous-mêmes d'abord ; mais il nous a choisis et nous a aimés le premier, et il n'abandonne pas ceux qui lui sont fidèles , lui qui nous a poursuivis de son amour lorsque nous n'étions pas encore et même lorsque nous l'offensions par nos péchés. Ainsi il nous a aimés et choisis, non à cause de nous , mais à cause de lui-même par un effet de sa bonté; il nous conservera donc de la même manière.
Dieu nous humilie enfin par la tribulation de la tentation afin de nous faire reconnaître ce que nous
1 Ps. 118. — 2 Job., 13.
130
sommes par nous-mêmes et nous empêcher ainsi de nous enorgueillir des dons que nous avons reçus de lui ou que nous croyons en avoir reçus. L'or et l'argent s'épurent dans le feu, dit le Sage; mais les hommes que Dieu veut agréer au nombre des siens s'éprouvent dans le fourneau de la tribulation (1). Tout ce qu'il y a de déchet ou d'imaginaire en notre coeur, le feu de la tentation le découvre. Nous apprenons même à nous humilier de nos bonnes oeuvres en voyant qu'elles n'ont point leur principe en nous, mais en Dieu , qui nous a donné par sa grâce, et non par nos mérites , de les accomplir quand il l'a voulu et autant qu'il l'a voulu. Si les consolations de l'esprit n'étaient point ôtées à l'homme de temps à autre, il s'élèverait, il perdrait la grâce et tomberait dans l'abîme. Elles lui sont donc enlevées pour qu'il ne les laisse pas s'en aller , pour qu'il ne les perde pas. Ainsi l'on retire à l'enfant des pièces d'argent dont il ferait un jouet et qu'il aurait bientôt égarées , pour les lui rendre lors-qu'il aura profité en prudence et saura les conserver soigneusement. Nous voyons certains hommes comblés de grâces prendre de là occasion de mettre leurs complaisances en eux-mêmes , chercher l'estime du monde, et enfin être réduits au néant en présence de Dieu et devenir vils aux yeux de leurs semblables. Celui qui nourrit délicatement son serviteur dès son enfance, le verra ensuite se révolter contre lui (2). Le Seigneur est plein de bénignité , lui dont les délices sont d'être avec les enfants des hommes; il accorde
1 Eccl., 2. — Prov.,
23.
131
volontiers ses consolations dès l'enfance à ceux qui lui sont fidèles , c'est-à-dire au commencement de leur conversion. Mais, hélas ! il trouve ensuite des rebelles en eux quand ces consolations les portent à s'élever et à mépriser les autres; quand, enflés d'orgueil , ils soupirent après le vain bruit des louanges humaines, et pervertis par le vice de leur jactance, ils deviennent des hypocrites; quand, s'efforçant de paraître meilleurs qu'ils ne sont, ils se mettent en opposition avec Dieu et usurpent témérairement sa gloire. Notre bon Seigneur connaissant combien la tentation et la tribulation sont utiles à l'homme, lui fait goûter d'abord les consolations de sa douceur afin de le rendre plus fort à soutenir l'épreuve et de l'empêcher d'y succomber; afin aussi de l'exciter à désirer toujours ces douceurs et à ne point se rebuter qu'il ne les ait obtenues de nouveau. C'est ainsi qu'on commence par donner à des ouvriers appliqués à un rude labeur une nourriture abondante , afin que leurs forces répondent à leur tâche; ainsi encore on nourrit de grain mêlé à du miel les colombes qu'on veut lâcher, afin de les porter à revenir , en quelque lieu qu'elles aillent, là où elles se souviennent d'avoir été nourries délicatement. Ainsi Pierre fut conduit sur une montagne élevée où il vit la gloire de la transfiguration de Jésus-Christ, avant d'avoir été demandé par Satan pour être criblé par la tentation, afin que le souvenir de ces premières douceurs le ramenât au Seigneur dont il avait goûté les charmes ineffables, et le soutînt contre la défiance, le découragement et, le désespoir.
132
Ainsi les enfants d'Israël reçurent d'abord 1a manne dans le désert , et furent livrés ensuite aux fatigues d'un long voyage et de divers combats (1).
CHAPITRE II. Des différentes espèces de tentations.
Il y a bien des sortes de tentations. Parmi elles la première est la soustraction et l'affaiblissement de la dévotion. Sans celle-ci les antres n'ont point de force ou n'en ont qu'une médiocre , car la dévotion est comme notre maison de refuge contre toutes les tribulations. Le Seigneur est mon aide, dit le Prophète (2), et je mépriserai mes ennemis. Quand des armées s'élèveraient contre moi, mon coeur ne craindrait point. Privé d'un refuge si excellent, l'homme se trouve ex-posé en quelque sorte aux coups des tentations comme à autant d'ennemis intérieurs; il devient tremblant et pusillanime s'il ne se fortifie par la fermeté de sa foi, s'il ne se défend par sa patience et son humilité, et c'est alors surtout que ces vertus ont occasion de s'exercer et de mériter une grande gloire. La foi est forte dans l'épreuve si elle croit vraies les choses dont elle a cessé de savourer la douceur. Tout ce que nous croyons de Dieu est vraiment plein de délices, mais les bons sont sevrés de pareilles délices afin que leur foi s'appuie sur l'autorité des saintes Ecritures
12. — Ps. 127.
133
plutôt que sur leur propre expérience, et qu'ainsi elle devienne plus méritoire. L'espérance persévère dans l'épreuve, si elle garde la confiance que Dieu lui sera propice, même quand il lui envoie des châtiments, et si elle s'applique à le servir avec empressement et à lui être agréable en tout , comme si elle le voyait plein de bénignité à son égard. Aussi Abraham est-il loué d’avoir cru à la divine promesse contre toute espérance , de n'avoir éprouvé aucun sentiment de défiance et d'avoir été pleinement persuadé que Dieu est puissant à tenir ce qu'il a promis (1). La patience triomphe dans l'épreuve si elle ne murmure pas contre Dieu comme tourmentant l'homme avec dureté et se plaisant à le jeter dans la tribulation , si elle attend avec longanimité le bon vouloir du Seigneur et ne. se laisse pas abattre par l'adversité. L'humilité est victorieuse si elle juge qu'elle est punie selon son mérite , comme entièrement indigne de consolations spirituelles , si elle croit Dieu juste dans les jugements qu'il exerce contre ses crimes et son ingratitude en la privant du bienfait de ses douceurs. Dieu doit nous être aussi cher et nous devons l'aimer autant, lorsqu'il nous punit pour nous purifier , que lorsqu'il nous comble de caresses pour nous consoler. Quel est l'enfant que son père ne châtie point? dit l'Apôtre. Je reprends et châtie ceux que j'aime, dit également le Seigneur (2).
La tentation vient pour plusieurs de la difficulté qu'ils éprouvent à faire le bien ; ils ont une certaine
1 Rom. 4. — Heb., 12. —
Apoc., 3.
134
bonne volonté , mais elle est faible ; la difficulté leur est un obstacle, elle est comme un lourd rocher qu'ils sont condamnés à rouler, et de là naît l'affliction ; elle leur vient des remords de leur conscience qui les accuse de tiédeur , de la peine qu'ils éprouvent d'avancer si lentement et de leur désir de mener une vie plus sainte. D'autres ont la volonté de bien faire , mais ils ne peuvent se vaincre eux-mêmes pour arriver jusqu'à l'exécution, selon cette parole de l'Apôtre: Je trouve en moi la volonté de faire le bien, mais je ne trouve point le moyen de l'accomplir (1). Ils pourraient se livrer à certaines oeuvres , mais elles semblent si arides et si faibles qu'ils n'osent les regarder comme agréables à Dieu et de quelque mérite. Ainsi tout concourt à leur faire perdre courage et ils tombent dans une sorte de tristesse. Saint Bernard parle ainsi de tels hommes : « Il en est , dit-il , qui , fatigués des pratiques spirituelles et en proie à un engourdissement profond , marchent avec tristesse dans la voie du Seigneur ; ils se plaignent tout le long du jour et pendant toute la durée des nuits , ils murmurent fréquemment et leur coeur est aride en chacune des oeuvres de leur état » D'autres se laissent glacer de frayeur. Lorsqu'ils pensent à leur avancement spirituel , ils semblent se dire à eux-mêmes : la victoire est avantageuse , mais le combat est pénible; la récompense est pleine de douceur, mais le travail pour l'obtenir est lourd. Ainsi les hommes envoyés pour examiner la terre promise ,
1
Rom.,
7. — 2 Serm. 31, in Cant.
135
étant de retour, louaient sa fertilité en montrant ses fruits , mais ils épouvantaient le peuple en lui représentant les difficultés da combat et la haute stature des habitants (1). De même certains religieux explorent au moyen des Ecritures la terre céleste; ils en exaltent les joies ineffables , mais ils ont tellement en horreur les combats à livrer aux tentations et les travaux des exercices spirituels , qu'ils aiment mieux mourir dans le désert que d'entrer en cette terre bienheureuse ; ou autrement : ils préfèrent demeurer sans agir dans un milieu entre la vie mondaine et la vie spirituelle , dans un désert aride figuré par le désert qui séparait l'Egypte de la Terre-Sainte, plutôt que d'arriver aux douceurs de la perfection par le travail et les tribulations. Ils sont en admiration devant les géants de la terre , et lorsqu'ils considèrent les vertus des saints illustres , ils sont saisis de crainte comme autrefois les Juifs en présence des enfants d'Enac ; ils se défient de leur propre faiblesse , ils désespèrent , non par humilité mais par frayeur, d'atteindre jamais à une perfection semblable. Aussi se plaignent-ils et murmurent-ils contre le Seigneur de ce qu'il exige de l'homme un service si pénible comme autrefois le peuple hébreu se plaignait d'avoir été tiré de l'Egypte pour être soumis à des misères sans nombre. Voilà pourquoi si peu arrivent à la perfection ; pourquoi de cette multitude d'Israélites propres à combattre, deux seulement entrèrent dans la terre promise. Ceux-là seuls sont parfaits parmi les religieux qui , dans les
1 Num.,
13.
135
combats , les tentations et la pratique des vertus, luttent avec une persévérance infatigable en résistant au mal et en s'adonnant au bien jusqu'à la fin.
Ensuite vient une autre sorte de tentation, celle du dégoût. Elle inspire à l'homme de l'éloignement pour toute espèce de bien; il s'ennuie à prier, à lire , à méditer ; il n'aime point à entendre le bien , à en parler, à l'accomplir, à assister aux saints offices , ni même à faire ce qui n'exigerait qu'un travail sans fatigue. Il n'espère point arriver aux plus sublimes degrés des vertus , et il dédaigne de s'exercer dans les moindres. Que cette tentation naisse de la précédente, l'Ecriture nous le montre clairement : quand le peuple eut éclaté en murmures à cause de ses fatigues, il se plaignit aussitôt de n'avoir plus que du dégoût pour la manne. Or, la manne figure l'aliment spirituel destiné à nourrir nos âmes , comme les paroles de la sainte Ecriture et les bonnes oeuvres qui sustentent notre coeur et rassasient notre conscience. C'est d'un tel dégoût que parle le Prophète quand il dit : Leur âme avait en horreur toute sorte de nourriture, et ils sont arrivés jusqu'aux portes de la mort (1). Cette tentation conduit à deux excès : à poursuivre les misérables consolations du dehors et à s'attacher aux frivolités du siècle. On ne trouve plus de joie dans les pratiques spirituelles , on en cherche dans les choses de la chair et dans les vains amusements du monde. Ainsi les Hébreux, après s'être rebutés de la manne , soupirent après les viandes , les melons, les poireaux
1 Ps. 106.
137
de l'Egypte, c'est-à-dire après les jouissances animales et terrestres , après l'agitation des affaires extérieures dont la crudité, semblable à celle des poireaux, excite et ranime un palais affadi , mais laisse ensuite la conscience pleine d'une amertume intolérable. En second lieu cette tentation porte à une tristesse extrême : les exercices spirituels n'offrent à l'âme aucune consolation et elle ne veut point en chercher dans les choses de la chair ; elle est donc sans refuge et ainsi elle se consume tout entière dans un chagrin profond. Il ne reste plus qu'un moyen aux hommes soumis à une pareille tribulation : c'est de crier avec instance au Seigneur pour qu'il les arrache à leurs angoisses , de lui offrir un sacrifice de louanges , de publier ses oeuvres avec allégresse , ou autrement de se rappeler ses bienfaits et de s'exciter par ce souvenir à bénir son nom avec les accents d'une joie toute spirituelle.
Si l'on ne s'empresse de recourir à ces moyens , bientôt une autre tentation bien grave se fait sentir : la tentation d'impatience contre Dieu , de ce qu'il se montre si dur et si peu miséricordieux envers le coeur en proie à la tribulation, si économe à donner sa grâce à l'indigent qui la réclame avec tant d'anxiété et frappe avec tant d'importunité. Cette tentation arrive quelquefois à un tel degré de violence que l'homme devient comme insensé et que l'excès de son chagrin le rend tout tremblant; car il ne trouve point la consolation là où devrait être son refuge unique ; il ne la trouve point dans la prière , ni dans les supplications les plus vives, et cependant le Seigneur lui avait
138
dit : Celui qui cherche, trouve (1) . Il s'écrie : « J'élève ma voix jusqu'à vous et vous ne m'exaucez pas ; je nie tiens en votre présence et vous n'abaissez pas un seul regard sur moi. Vous êtes changé à mon égard, vous m'êtes devenu cruel et vous employez la dureté de votre main pour me combattre. La multitude de vos bontés et de vos miséricordes ne se répand plus sur moi. Combien de temps, Seigneur, ferai-je entendre mes cris sans être écouté? Combien de temps élèverai-je la voix dans ma douleur, et refuserez-vous de me sauver? Jusqu'à quand, Seigneur, m'oublierez-vous? Sera-ce pour toujours? Jusqu'à quand détournerez-vous de moi votre face? Levez-vous, Seigneur. Pourquoi paraissez-vous comme endormi. Levez-vous et ne me rejetez pas toujours. Dieu est-il avec nous ou non? » Tout cela annonce combien profonde est l'angoisse de cette tentation , et l'on ne saurait mieux la vaincre qu'en souffrant avec patience et en attendant avec humilité que le Seigneur daigne abaisser sur nous un regard de sa bénignité et nous ouvrir sa main généreuse. Alors le ciel , jusque-là d'airain pour nous , se répandra en une pluie abondante de grâces , et la terre de notre coeur durcie à l'égal du fer, se sentant amollie par les douces eaux de la miséricorde divine , portera son fruit ; elle produira de pieuses affections et les saints désirs de la dévotion.
Mais la tentation est beaucoup plus dangereuse quand elle cause une douleur moins amère ; quand , la grâce de la dévotion ayant été retirée pendant longtemps,
1 Mat., 7.
139
l'homme, après des soupirs réitérés et pleins d'anxiété , après de longs efforts pour recouvrer cette grâce , se trouve fatigué , laisse son esprit se relâcher de son ardeur à prier, cesse, sous prétexte de patience, d'élever ses regards vers les biens qu'il ne croit pas en son pouvoir de jamais posséder, et se juge avec une humilité irritée indigne d'une telle faveur. Peut-être , se dit-il , Dieu a-t-il sur lui d'autres desseins ; peut-être désire-t-il que , se tournant vers les choses extérieures, il devienne utile à un plus grand nombre; c'est peut-être dans cette vue qu'il l'éloigne des pratiques intérieures. Ensuite, sous le voile de la discrétion, il prend la résolution de se ménager davantage à l'avenir, pour ne point laisser son corps trop s'affaiblir, pour ne point fatiguer sa tête pour toujours. Alors il devient plus négligent à prier, plus prompt à se livrer aux vaines conversations , plus disposé à se répandre au-dehors , plus attentif à chercher le bien-être corporel , plus empressé à de frivoles plaisanteries , plus adonné et plus enclin aux occupations du dehors sous prétexte de racheter le temps d'une manière utile. Peu à peu il abandonne sa première ferveur, son désir de la perfection se refroidit , son zèle languit , l'affection pour les personnes pieuses d'un autre sexe s'infiltre en lui , il se met à les visiter, et tout autre sentiment venant à s'éteindre, il ne lui reste plus que la faible consolation de savoir parler des choses spirituelles. C'est assez pour le porter à se préférer à beaucoup d'autres qui n'ont point son expérience en de pareilles choses , ou pour lui faire
140
une réputation auprès des personnes pieuses qui le regardent comme parlant de l'abondance du coeur et le considèrent comme un maître excellent de la vie spirituelle et de la dévotion intérieure. Bien des hommes sont ballottés par les flots d'une telle tentation et fort peu échappent à ses coups , car l'amour de Dieu ne touche pas leur coeur, le désir ne les entraîne point, la crainte n'a plus d'aiguillons pour eux, et leur ferveur ne les excite plus à marcher sans interruption. Ils sont relâchés en tout , et s'ils paraissent accomplir encore quelques bonnes oeuvres , ils sont poussés par l'habitude, par une honte toute humaine , par la crainte de tomber en un état pire encore. Celui donc qui désire surmonter cette tentation doit se faire violence en son coeur et en son corps; il doit s'exciter avec l'éperon, s'animer avec le fouet comme un animal paresseux. Certains hommes sont entraînés au bien avec une ardeur impétueuse; comme ceux-ci ont besoin d'être retenus avec le frein pour ne pas tomber dans le précipice, de même les antres ont besoin de la verge pour être châtiés et comme forcés au bien. Cependant plus nous aurons surmonté de difficultés dans le combat des tentations, plus le Dieu de miséricorde nous accordera une grâce abondante de perfection dans le temps présent et une récompense glorieuse dans le ciel.
Il y a bien d'autres sortes de tentations; mais il serait trop long d'en exposer le principe, la nature et les remèdes. Si aucun médecin ne peut connaître parfaitement toutes les espèces de maladies et de douleurs
141
corporelles , à plus forte raison un homme est-il impuissant à discerner les maladies spirituelles des tentations et des passions, s'il n'est pleinement illuminé de la lumière du Saint-Esprit, puisque ces maladies échappent plus aisément à notre appréciation que les premières. Cependant les tentations les plus terribles paraissent être le doute dans la foi, le désespoir de la miséricorde divine , l'inclination au blasphème contre Dieu et ses saints , la tentation de se donner la mort , et une certaine perplexité de conscience qui se répand sans cesse en plaintes et ne veut mettre en pratique aucun des conseils propres à la guérir.
CHAPITRE III. Des remèdes contre les tentations les plus violentes.
Les remèdes suivants sont les plus propres contre les tentations dont nous venons de parler. Le premier, c'est de se consoler dans la pensée que de pareilles épreuves ne sont point à craindre, car elles servent plus à accroître le mérite de celui qui les souffre qu'à lui nuire. Le second, c'est de les supporter avec patience, comme nous ferions si Satan cherchait à nous troubler visiblement ou d'une manière sensible. Le troisième, c'est de n'en faire aucun cas et de ne pas leur résister par des raisonnements, cela ne servant qu'à les exciter et à les rendre plus violentes. Il faut alors tourner son
142
attention vers autre chose, s'appliquer à un sujet capable d'absorber notre pensée et de nous rendre comme étrangers à la tentation. Ainsi un homme en proie à une douleur corporelle en ressent moins vivement les atteintes si une occupation sérieuse le fait s'oublier soi-même. Le quatrième , c'est d'implorer par ses prières et celles des personnes vertueuses le secours de la miséricorde divine.
CHAPITRE IV. De la plus commune des tentations.
La plus commune de toutes les tentations, à laquelle nous sommes tous en butte sur cette mer si vaste et si immense , est , je crois , la lutte contre le vice. En cette lutte nous sommes souvent en danger et comme au moment de périr, et ensuite ayant repris nos forces nous nous relevons comme si nous n'avions plus à redouter dans la suite d'être attaqués de nouveau. C'est de cette lutte que le Prophète a parlé dans ce passage : Ils descendent sur la mer dans leurs navires et ils travaillent au milieu des eaux (1). La mer, c'est l'abîme des vices ; les vaisseaux sont les divers ordres religieux au moyen desquels on échappe aux vices du siècle ; les tempêtes sont les tentations causées par ces mêmes vices. Ceux qui naviguent sur cette mer voient les couvres du Seigneur et les merveilles qu'il
1 Ps. 106.
144
fait dans la profondeur des abîmes , quand ils considèrent avec quelle puissance et quelle tendresse il préserve ses combattants des flots du péché , avec quelle sagesse admirable il les laisse en proie à la tribulation et les rend victorieux par ses divers conseils et par les remèdes qu'il leur présente contre les vices. Celui qui n'a pas été tenté , que sait-il? Celui qui est peu expérimenté connaît peu de chose; mais l'homme d'une grande expérience aura de grandes vues , et celui qui aura beaucoup appris parlera avec sagesse. Sur cette mer les navigateurs s'élèvent jusqu'aux cieux par la sécurité de leur confiance , et ensuite ils descendent jusqu'au fond des abîmes par la crainte où ils sont de succomber à la tentation ; ils s'élèvent jusqu'aux cieux en portant leurs regards vers le secours de la divine miséricorde , et ils descendent jusqu'au fond de l'abîme en contemplant la misère de leur propre fragilité.
CHAPITRE V. De l'utilité qu'on trouve dans la soustraction des consolations spirituelles.
Nous apprenons trois choses dans la soustraction des consolations intérieures : à rendre grâces des bienfaits les plus minimes, à craindre et à éviter les fautes et les négligences les plus légères , à supporter avec patience les tribulations les moins considérables.
144
D'une table abondamment servie tombent des miettes sans nombre et quelquefois même des morceaux plus importants , sans qu'on en fasse grand cas ni qu'on s'en occupe. Ainsi l'homme, comblé des dons divers des consolations spirituelles, laisse passer quelquefois plusieurs bienfaits de Dieu sans lui en témoigner sa reconnaissance comme il le doit , il néglige bien des grâces données pour l'aider à faire le bien , il en re-garde un grand nombre comme d'une faible valeur et qui cependant en ont une considérable, beaucoup même lui sont inconnues. Mais quand toutes ces faveurs lui sont ravies, quand il est devenu un homme qui voit sa pauvreté , il se rappelle ce qu'il a eu et ce qu'il a pu autrefois. Maintenant il en est privé , il n'a plus la même puissance; semblable à un mendiant affamé, il recevrait avec gratitude un faible morceau, il en recueillerait avec soin les parcelles , lui qui naguère faisait peu de cas des mets les plus délicats. Ramassez, dit le Seigneur, les morceaux qui sont restés, de peur qu'ils ne se perdent (1). Les bienfaits de Dieu sont nobles et précieux à cause de la dignité de celui qui les donne , et du sentiment de libéralité et d'amour avec lequel il les donne ; quand même ces bienfaits seraient peu considérables, ils mériteraient notre reconnaissance. Ces dons tirent encore leur prix et leur utilité de leur propre nature. Qu'y a-t-il de plus noble que l'Esprit de Dieu? Et cet Esprit nous est donné. Qu'y a-t-il de plus utile que d'être transformés en Dieu, déifiés, mis en possession
1 Joan., 6.
145
de la béatitude et de devenir les héritiers du royaume céleste ? Or , le Seigneur nous a communiqué les grandes et précieuses grâces qu'il avait promises , pour nous rendre par ces mêmes grâces participants de la nature divine. Ces dons sont relevés ensuite par la bassesse de celui à qui ils sont accordés. Qu'y a-t-il en effet de commun entre Dieu et la fange? Nous ne sommes que fange, des hommes vils , plongés dans le vice , des pécheurs ingrats et pauvres de tout bien , des misérables dignes de mort. Et cependant Dieu daigne se souvenir de nous. Si un roi voulait bien penser seulement à un pauvre , quand même il lui donnerait peu de chose, ce pauvre devrait en l'aire le plus grand cas. Qu'est-ce que l'homme, ô mon Dieu, pour que vous vous souveniez de lui? Qu'est-ce que le fils de l'homme pour que vous le visitiez (1) ?
Dans cet éloignement des consolations nous apprenons à fuir les fautes les plus légères , car il nous fait craindre que nos péchés et notre ingratitude ne soient la cause de l'état où nous sommes; ensuite nous nous efforçons de recouvrer la grâce si abondante que nous avons perdue, et pour cela nous évitons les négligences. En effet, celui qui méprise les petites choses, dit l'Écriture, tombera peu à peu (2). Vous avez surmonté de graves difficultés, s'écrie saint Augustin , prenez garde à ne pas être renversé par un grain de sable (3). Celui qui craint Dieu ne néglige rien : les grandes inondations se forment de gouttes imperceptibles et multipliées, et quelquefois elles détruisent
1 Ps. 8. — 2 Eccl., 19. — 3 In psal. 39.
146
les remparts les plus solides. L'eau pénètre dans un vaisseau par une fente légère et inaperçue, et elle finit par le submerger.
Nous nous accoutumons encore , lorsque les consolations nous manquent , à recevoir avec patience les peines les plus légères, et celui-là ne saurait être victorieux dans les grandes afflictions, qui ne s'est point exercé à en supporter de moindres. Beaucoup désirent mourir pour Jésus-Christ, qui ne veulent point souffrir à cause de lui les paroles les moins pénibles. Le bruit d'une feuille qui tombe les épouvante; comment soutiendront-ils les coups retentissants d'un glaive terrible? Apprenons donc à éviter, selon l'étendue de nos forces , toute espèce de péché , à accepter humblement toute adversité en punition de ceux dont nous sommes coupables , à reconnaître comme il convient les bienfaits de Dieu et à lui en témoigner notre reconnaissance en tout temps, et à ne point recevoir en vain la grâce du Seigneur; alors nous mériterons d'arriver à un degré élevé de vertu.
La tentation , quant au sujet présent , peut être appelée tout mouvement , toute affection , tout sentiraient qui nous éloigne du bien véritable. Or, cela a lieu de trois manières : en nous attirant par le plaisir, en nous effrayant par la peine et la difficulté , en nous trompant par la fausseté et la vaine apparence; et ainsi les trois puissances de l'âme sont entraînées dans la corruption. L'appétit concupiscible se laisse séduire par les choses qui flattent la chair, les yeux et le coeur, ou autrement par les voluptés, les richesses et les
147
honneurs mondains. L'appétit irascible, eu proie à diverses craintes, se trouve sans force pour résister aux vices et s'adonner aux vertus : la raison est plongée dans l'aveuglement; elle juge mal ce qui est bien , bien ce qui est mal ; elle prend la lumière de la vérité pour les ténèbres et elle donne le nom de lumière aux ténèbres du mensonge. Mon coeur s'est troublé, dit le Prophète (1), il s'est troublé comme l'eau que la fange a agitée et rendue immonde; ma vertu m'a abandonné, et je devais par elle m'attacher au bien véritable sans dévier et d'une manière inébranlable ; la lumière de mes yeux elle-même n'est plus avec moi, et cependant elle était destinée à me faire distinguer la vérité du mensonge. La première de ces puissances est soumise à une double tentation : d'abord, les délices de l'esprit lui sont ravis et elle tombe dans la désolation ; ensuite la concupiscence charnelle la pénètre et elle demeure souillée. La seconde est également tentée de deux manières : elle se trouve faible pour le bien et elle incline au mal. Il faut en dire autant de la dernière: elle voit le bien et elle est impuissante à le discerner, elle se laisse tromper par un vain fantôme de vérité. Le démon suggère intérieurement à notre âme ses pensées perverses , le monde au dehors l'environne de sa malice détestable, la chair se délecte dans le mal, l'esprit le reçoit et consent à la tentation ou y résiste.
Maintenant est-il plus utile d'avoir des tentations que d'en manquer? Le résultat de la chose peut seul mis l'apprendre.%voir des tentations et v opposer
1 Ps. 37
148
une résistance courageuse , c'est l'indice d'une grande vertu ; les avoir surmontées et en avoir triomphé , c'est une action vraiment glorieuse. Mais il est plus commode et, plus sûr de n'en point avoir, car il est dangereux d'y succomber. Les désirer et se les procurer, c'est une imprudence surtout pour les faibles et les imparfaits. Cependant s'exercer au combat. contre les vices de l'esprit , contre la colère , l'envie, la vaine gloire , etc., c'est quelquefois une chose utile à celui qui doit demeurer parmi ceux qui le persécutent et l'offensent: il apprend ainsi la patience. C'est une chose avantageuse à l'homme soumis à un maître sévère et rigoureux qui veut briser en tout sa volonté : il s'accoutume par là à une obéissance humble et empressée. On peut parcourir de la sorte les autres vices de l'esprit. Mais pour les vices de la chair il y a danger et folie à agir ainsi. Il faut fuir de tels combats, éloigner de notre âme la pensée de telles choses et en retrancher les occasions. Aussi le Seigneur n'a-t-il pas voulu permettre au démon de le tenter sur la luxure. Il nous apprenait par là à ne point nous exposer à cette tentation , même avec l'espérance du triomphe et en vue de la récompense. En effet , cette tentation est toujours mélangée de délectation ; nous avons été conçus dans ce vice, et non-seulement notre esprit, mais notre corps lui-même en est imprégné; c'est pourquoi il y a danger à laisser pénétrer une pareille tentation. Quand un ennemi a dans une place quelques hommes favorables, s'il lui est donné d'en franchir les portes, il s'en empare irrésistiblement.
149
Fuyez la fornication, dit l'Apôtre, tout autre péché que l'homme commette, il est hors de son corps, mais celui qui commet la fornication pèche contre son corps (1).
Les tentations accompagnées de délectation surmontent principalement les hommes mous et les faibles en qui l'amour du monde n'est pas encore éteint. Cet amour se rallume au contact des concupiscences mondaines, comme une chandelle dont la mèche fume encore fait à l'approche du feu. Les tentations impétueuses et violentes s'attaquent à des hommes plus forts : la mollesse est impuissante sur eux , il faut leur porter des coups plus rudes et plus vigoureux , des coups pareils à la tempête. Les tentations trompeuses qui se cachent sous l'apparence du bien , cherchent, , il est vrai , à tromper de temps en temps les hommes nouveaux et les insensés qui ne connaissent pas encore les profondeurs de Satan ; mais elles s'adressent d'une manière toute particulière aux parfaits , à ceux qui font des progrès dans les sentiers du bien. Ils m'ont, dit le Prophète (2), tendu un piége en secret
dans cette voie où je marchais. Satan lui-même, ajoute l'Apôtre , se transfigure en ange de lumière (3). S'il se montrait à de tels hommes tel qu'il est , avec son ignominie , ils l'auraient en horreur et ils prendraient la fuite ; s'il les attaquait ouvertement ils lui résisteraient , ils le chasseraient avec le secours de dieu , ils le vaincraient et ainsi il n'avancerait. à rien contre eux. Les hommes de bien , parce qu'ils sont
1 I
Cor., 6. — 2 Ps. 141. — 3 II Cor., 11.
150
purs, ont en horreur ce qui est immonde: parce qu'ils sont vertueux , ils luttent courageusement contre tout mal reconnu pour tel. Satan vient donc sous l'apparence d'un bon ange, qu'il sait être aimé des bons; il .lent afin de les tromper d'autant plus aisément qu'ils s'imaginent recevoir un messager fidèle , un messager accoutumé à leur annoncer et à leur persuader des choses excellentes ; car l'homme de bien, dit saint Bernard (1), ne se laisse séduire que par l'apparence du bien. Afin de faire accepter plus facilement ses inspirations, il propose d'abord ce qui est bon; ensuite il le mélange de mal; après c'est un faux bien, mais cachant un mal réel; enfin, lorsqu'il a enlacé et pris irréparablement dans ses piéges ceux qu'il attaque de la sorte, il lève ouvertement sa tête empoisonnée, il les jette sans détour dans le péché. Ainsi le scorpion a une face agréable et sa queue renferme un poison qui donne la mort. Ainsi les Gabaonites , sous un habit étranger, trompèrent les enfants d'Israël et furent épargnés , quoique en nombre de leurs ennemis (2). Combien sous une apparence de dilection spirituelle , sous prétexte de prières , se sont mis à fréquenter les personnes pieuses d'un autre sexe! Combien était pure leur intention première ! Elle avait assurément pour principe la charité et la dévotion. Après ce sont de longs entretiens soit de Dieu , soit de leur amour mutuel et de leur foi , des regards de tendresse et des présents comme souvenirs de charité. Déjà le bien de la consolation spirituelle et d'une affection sainte se trouve
1 In Cant., 66. — 2 Jos., 9.
151
mêlé au mal des conversations inutiles , d'une familiarité imprudente et des pensées d'un coeur vainement occupé d'une personne qu'il aime. Ensuite vient un bien faux qui est un mal véritable : ce sont des embrassements , des poignées de mains , etc. , toutes choses suspectes , indices d'une amitié charnelle et préludes du crime. Enfin l'on arrive comme par une conséquence naturelle à se livrer ouvertement aux oeuvres d'iniquité. Oh ! combien il est court , s'écrie saint Augustin , combien il passe vite ce moment du plaisir pendant lequel on perd la vie éternelle !
L'orgueil , l'envie, l'avarice et autres vices se cachent souvent de la sorte. Ils n'osent tenter à front découvert les bons qu'ils savent ennemis de tout mal; ils prennent le voile de quelque vertu pour n'être point reconnus, semblables à un homme qui feint d'être votre ami afin de vous donner la mort en secret si , trompé par sa fourberie , vous l'admettez en votre demeure. Ainsi Joab prit de sa main droite le menton d'Amasa , comme pour le baiser, mais uniquement pour l'empêcher de soupçonner en lui un ennemi et de voir l'épée qu'il cachait ; et en le trompant de la sorte il parvint à le tuer. De même encore Judas livra par un baiser Jésus-Christ au supplice de la croix (1).
Dans les tentations trois choses surtout nous attristent : la peine du combat , l'inquiétude du coeur, qui en est la suite , et la crainte d'être vaincus et de succomber en consentant à la tentation , ou de résister
1 II.
Reg., 20. — Mat., 6.
152
trop faiblement , d'offenser Dieu par là et de souiller notre conscience , bien que du reste nous ne donnions pas un consentement entier.
CHAPITRE VI. De quelle manière il faut résister aux tentations.
Il faut résister à toutes les tentations en employant les moyens suivants. Le premier est d'éloigner d'elles notre pensée en l'appliquant à d'autres occupations propres à nous faire oublier autant que possible leurs assauts. Le second est de fuir l'objet et l'occasion de la tentation et surtout de la tentation de la chair, qui s'allume comme le feu lorsqu'on l'approche de son objet. Le troisième, c'est de supporter avec patience et humilité la verge du Seigneur levée contre nous, de nous juger dignes de l'affliction et des peines du combat , de les accepter sans murmure , avec la confiance que tout cela tournera à notre avantage , car Dieu sera apaisé plus promptement , nous serons de même purifiés de nos péchés , lavés de nos vices , enrichis de vertus , de science, de mérites et de gloire. De là ces paroles de saint Grégoire (1) : Celui qui désire vaincre pleinement ses vices doit s'appliquer à recevoir humblement les châtiments destinés à l'en
1 Hom. 15, in Ev.
153
purifier. Nous ne pouvons nous mesurer avec Dieu à raison de notre justice : nous sommes pécheurs; ni à raison de notre puissance : nous sommes pleins de faiblesse et en même temps des serviteurs ; nous ne saurions nous soustraire à lui par notre adresse , il nous est impossible de tromper ses regards et de sortir des limites de son empire : Où irai je pour me dérober à votre esprit? Où fuirai-je pour me cacher à votre visage? dit le Prophète. Dieu est sage et tout puissant. Qui lui a résisté et est demeuré en paix (1)? Humilions-nous donc en sa présence et nous obtiendrons miséricorde.
Le quatrième moyen est de recourir à la prière et d'implorer le secours de la vertu d'en-haut par nos supplications et celles des autres ; car nous ne pouvons, ni par nos mérites , ni par nos propres forces, ni par notre prudence, triompher de tant d'ennemis , nous ne pouvons passer à travers leurs rangs sans recevoir une blessure mortelle si la main de Dieu ne nous protège, si son secours ne nous fortifie. Invoquez-moi au jour de la tribulation, dit le Seigneur, je vous délivrerai et vous m'honorerez (2). Quelquefois, en effet, Dieu permet que l'homme soit tenté et en proie à l'affliction , pour le porter à s'appliquer à l'oraison , à chercher son refuge dans le Seigneur, à expérimenter son secours; il le permet pour lui faire entendre des paroles de consolation et l'embraser davantage de son amour, pour accroître le mérite de ses vertus et sa confiance en la bénignité céleste. Ainsi tout contribue
1 Ps. 138. — 2 Job., 9. — 3 Ps. 49.
154
au bien de ceux qui aiment Dieu , soit la prospérité , soit l'adversité.
Quelquefois aussi Dieu a coutume , après les tentations , de combler de consolations plus abondantes son serviteur fidèle , et de lui donner la grâce d'une perfection plus pure dans les choses où il a eu à souffrir le plus douloureusement de la part de ses ennemis. En effet , saint Grégoire nous dit que saint Benoît ayant résisté courageusement aux tentations les plus violentes de la chair, les vainquit si pleinement que jamais dans la suite, par la grâce de Dieu, il n'éprouva le moindre mouvement de concupiscence (1). Vos consolations, s'écrie le Prophète, ont rempli de joie mon âme, à proportion du grand nombre de douleurs qui ont pénétré mon coeur (2). Ainsi dans les tentations contre la foi et du blasphème de l'esprit , le fidèle combattant du Seigneur mérite quelquefois de recevoir une lumière plus grande de nos mystères et d'être embrasé plus ardemment du divin amour. Ceux qui les avaient pris, dit Isaïe , seront leurs captifs, et ils s'assujettiront ceux qui les avaient dominés avec tant d'empire (3) .
1 Dial., l. 2, c. 2. — 2 Ps. 93. — 3 Is., 14.
155
CHAPITRE VII. Cinquième degré d'avancement.
Il y a une cinquième manière de résister aux tentations des vices : c'est d'arriver à guérir chacun d'eux en lui opposant le remède qui lui est propre , et c'est aussi le cinquième degré d'avancement dans la vie spirituelle. Ou peut l'appeler l'état de guérison ou des remèdes spirituels , puisqu'en ce degré on s'occupe à prodiguer aux maladies causées par les vices les soins les plus diligents , afin d'arriver à la santé. Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit plus haut.
Chacun doit apporter le même empressement à connaître et à chercher les remèdes convenables aux besoins de son âme , et déployer la même vigilance à guérir les maladies causées par ses vices qu'il ferait pour trouver un médecin capable de l'arracher au danger d'un mal mortel. Et même notre attention à procurer une semblable guérison doit être d'autant plus vive que les infirmités de l'âme sont plus dangereuses , le soin à apporter plus difficile , et ensuite la santé de cette âme l'emporte sans comparaison sur celle, du corps qui doit mourir. Si donc nous avons plus de sollicitude pour la conservation de notre corps que pour le salut de notre âme, nous montrons que notre amour pour lui est d'autant plus grand et notre désir de son bien-être d'autant plus ardent.
156
CHAPITRE VIII. De la santé de l'âme.
La santé du corps réside dans l'intégrité des membres et des sens, dans l'état bien réglé des humeurs et dans la vigueur des esprits vitaux. La santé de l'âme consiste dans une action droite et pleine de circonspection , dans la prudence en nos paroles, la rectitude en notre volonté , la discipline en nos affections et l'utilité en nos pensées.
CHAPITRE IX. De l'action.
L'action, pour être méritoire, doit porter ses regards sur trois points. Elle doit considérer si elle est permise , si elle convient , si elle est avantageuse. Elle est illicite toutes les fois qu'elle est contre les commandements de Dieu, les préceptes de l'Eglise et l'engagement discret d'un voeu, comme le voeu de continence, d'obéissance, de pauvreté et autres choses susceptibles d'être le sujet d’un pareil engagement. Elle est inconvenante quand elle manque d'une bonté extérieure et qu'elle revêt l'apparence du mal alors qu'elle serait bonne en réalité , comme tout ce qui semble
157
un scandale , tout ce qui paraît annoncer un vice ou un péché , tout ce qui est jugé messéant à l'état de celui qui agit. Tout m'est permis, dit l'Apôtre , mais tout n'édifie pas (1). Le serviteur de Dieu doit donc éviter de blesser la conscience des faibles par des exemples peu édifiants , et de déshonorer le Seigneur; car le désordre des serviteurs tourne à la confusion de leurs maîtres. Vous vous glorifiez en Dieu comme un serviteur en son maître , et vous le déshonorez en violant sa loi , et son none à cause de vous est blasphémé parmi les nations. — Une action enfin n'est point avantageuse quand on n'en retire aucun profit. Celui-là a les mains vides en présence du Seigneur, dont les oeuvres n'offrent point le fruit d'une sainte utilité : tel est sur un arbre le rameau desséché; tel sur un cep le sarment sans raisin. Dieu désire nous récompenser libéralement , et autant il nous montre d'actions méritoires à accomplir, autant il nous prépare d'occasions de mériter. Aussi est-il insensé et justement digne de punition celui qui les néglige pour s'attacher à des choses vides et inutiles ; il ressemble à l'homme qui , entrant dans un jardin abondant en fruits magnifiques , en choisirait de vils , d'amers et de nuisibles.
1 I Cor., 10.
158
CHAPITRE X. De la parole.
Il y a également trois choses à observer dans nos conversations. La première , c'est d'être peu empressé à parler. Jeune homme, dit l'Ecriture (1), ne parlez qu'avec peine dans ce qui vous regarde et lorsque cela sera nécessaire. Combien plus devez-vous donc vous abstenir de le faire dans ce qui ne vous regarde pas , dans ce qui n'est pas en cause, dans tout sujet frivole? Quand vous aurez été interrogé deux fois, répondez en peu de mots, selon qu'il est utile et opportun. Or, il y a utilité à parler quand l'édification du prochain le demande , quand on a un malheur évident à empêcher et l'honneur de Dieu à procurer. L'opportunité embrasse le temps , le lieu , le sujet et la qualité de ceux qui nous écoutent. Le vase qui n'aura point de couvercle, dit la sainte Ecriture, ou qui ne sera point lié par-dessus, sera impur (2). En effet , la poussière tombe dedans , les vers et autres insectes immondes le souillent, et s'il renferme quelque parfum précieux, il en laisse dissiper la vertu. De même l'homme qui ne met point une garde à sa bouche par sa fidélité à observer le silence, est souvent souillé par la fange de paroles illicites , par des mensonges , des malédictions, des médisances , des mots obscènes ou de jactance,
1 Eccl. 52. — 2
Num. 19.
159
des bouffonneries et autres choses semblables. S'il a en lui-même quelques sentiments de dévotion ou quelque vertu cachée , il les voit bientôt s'évaporer , se refroidir et s'évanouir. Nous avons pu en faire trop souvent l'expérience quand , après avoir reçu la grâce de la componction , nous nous sommes laissés aller à des paroles oiseuses : bientôt nous avons senti sa douceur s'affaiblir, notre ferveur s'éteindre , notre intelligence s'obscurcir, l'application de notre finie à Dieu se dissiper et notre coeur devenir étranger au bien qu'il avait possédé.
La seconde chose à observer en parlant est la circonspection. Il faut donc considérer ce que l'on dit , comment et devant qui on le dit, et disposer son discours selon les règles de la discrétion , afin de ne nuire à personne , de ne blesser ou scandaliser personne injustement , de n'avancer aucune fausseté capable de nous causer des remords et de nous inspirer des regrets. Le coeur des insensés est dans leur bouche, dit le Sage (1). A peine l'ouvrent-ils qu'ils répandent follement tout ce qui est contenu au-dedans d'eux-mêmes. La bouche des sages , au contraire , est dans leur coeur, car leur bouche laisse échapper seulement ce que leur coeur a jugé auparavant à propos de dire. Celui qui garde sa bouche , garde son âme; mais l'homme inconsidéré en ses paroles tombera en beaucoup de maux (2). Au jour du jugement, dit le Seigneur (3), les hommes rendront compte de toute parole inutile qu'ils auront dite. Une parole inutile ,
15. — 3 Mat., 12.
160
ajoute saint Grégoire , est celle qui est proférée sans une juste nécessité ou sans un motif de pieuse utilité. Mais si un discours oisif et inutile n'est pas exempt de faute , que dire d'un discours pernicieux et même nuisible ?
La troisième condition pour bien parler est de le faire brièvement et de ne pas multiplier nos paroles sans motif et sans nécessité. Celui qui se répand en paroles blessera son âme, dit le Sage , car les longs discours ne seront pas exempts de péché (1). Deux mots nous sont permis seulement entre tous et ils sont bientôt dits : c'est de demander le nécessaire pour nous ou pour le prochain , l'utile pour nous ou pour nos frères. L'homme sage a bien vite manifesté ses besoins ; mais nulle parole ne suffit à l'insensé. Se répandre en de longs discours pour faire connaître ce qui nous est utile , c'est se rendre à charge et ennuyeux (2). Il n'est pas nécessaire, dit Sénèque, d'avoir recours à beaucoup de paroles ; il faut en employer peu, mais d'efficaces. Celui qui, en parlant, ne peut retenir son esprit, est comme une ville ouverte et sans remparts (3). En effet , la cité de son rune n'est point environnée des murailles du silence et elle est exposée à tous les traits de l'ennemi. Que l'homme soit donc prudent et réservé dans ses paroles comme l'avare l'est pour son argent : les paroles qui méritent la gloire céleste sont plus précieuses que tous les trésors du monde. Il y a, dit Salomon , un trésor vraiment désirable dans la bouche du sage (4). L'homme
10. — 2 Epist.,38, l. 5. — 3 Prov., 25.— 4
Ib., I'2.
161
avare et parcimonieux enfouit son argent à l'endroit le plus secret ; il ne le tire pour le donner que dans une nécessité urgente ou pour sou avantage, et il veille soigneusement à ne pas laisser perdre même une obole inutilement. Ainsi le vrai religieux cache le trésor de son coeur en parlant rarement, en ouvrant sa bouche uniquement par nécessité ou pour un motif utile, et lorsqu'il peut terminer une affaire en peu de mois , il ne se jette pas dans des discours superflus. Or, il trouve quatre avantages à agir ainsi : 1° il évite le péché qui résulte de trop de paroles ou de paroles vaincs; 2° son intelligence devient plus profonde et plus élevée, comme l'eau qui n'a point d’issue pour s'écouler croît de plus en plus ; 3° ses paroles acquièrent plus de poids auprès des hommes, car on sait qu'il les profère avec maturité et non sans réflexion; 4° il se rend digne d'une gloire singulière pour le ciel.
CHAPITRE XI. De la discipline extérieure du corps.
Les religieux brillent d'un triple éclat en leur conduite lorsqu'ils sont pleins de maturité, d'humilité et de bénignité. La maturité rejette la légèreté dans la démarche , la facilité à rire, la curiosité, le bavardage, les vaines plaisanteries. Elle règle l'esprit intérieurement et, garde le corps contre tout désordre extérieur. Elle gouverne la tête pour l'empêcher de
162
se tourner de côté et d'autre sans réflexion , les yeux pour qu'ils ne soient point errants çà et là , les oreilles pour les éloigner de toute curiosité et de toute inutilité; elle impose un frein à la langue contre les paroles oiseuses et sans but, aux mains contre les occupations frivoles ; elle interdit à nos pieds les courses vaines et toute agitation indécente , et à notre corps tout mouvement inquiet et contraire à la droite raison. Ainsi saint Bernard écrivant la vie de saint Malachie , évêque, le loue d'avoir été si réglé en tout son extérieur, que jamais on ne lui voyait mouvoir la main , ou les yeux , ou un autre membre contrairement à la raison ni sans un motif grave , et que rien en lui ne pouvait blesser les regards des autres , tant son corps était soumis parfaitement aux lois de la discipline.
L'humilité abaisse notre front, nous accoutume à répondre sans orgueil et ôte à nos gestes toute prétention. Elle aime un vêtement simple , se place au dernier rang , évite toute marque d'ostentation et fuit la singularité. Elle se montre empressée à servir les autres , silencieuse dans les injures , honteuse en présence des hommes , prompte à s'abaisser, et difficile à concevoir de l'indignation.
La bénignité rend doux et compatissant pour les affligés , affable et facile à fléchir, empressé à recevoir conseil , enclin à faire le sacrifice de soi-même et de ce qu'on possède, heureux à la vue du bien, modeste, gai , fidèle et sociable , sans mépris pour personne , éloigné des jugements téméraires , reconnaissant ,
165
bienfaisant et plein d'amabilité envers tous. L'humilité tempère la gravité et l'empêche de paraître prétentieuse et superbe. La bénignité éloigne d'elle un air austère et dédaigneux. De son côté la maturité vient en aide à la bénignité pour qu'on ne la regarde pas comme légère , portée à des caresses trop naturelles et à des compliments adulatoires; elle retient l'humilité de peur qu'elle ne soit basse ou affectée. L'humilité , en un mot, rend imitable , la bénignité aimable , la maturité vénérable.
CHAPITRE XII. De la discipline du coeur.
Après avoir réglé l'homme en ses actions, ses paroles et tout son extérieur, il nous faut indiquer encore quelques moyens propres à établir son coeur dans un état parfait et à conserver l'innocence en son âme , si nous voulons faire de lui une pierre vivante, taillée sur le modèle véritable et céleste de la discipline sacrée et digne de servir à édifier le temple du vrai Salomon. En effet , le Sage nous exhorte à veiller avec tout le soin possible à la garde de notre coeur (1), car c'est de lui comme de sa source que sort la vie de l'esprit. Or, la santé du coeur consiste en trois choses : la rectitude de la volonté , la sainteté des affections et la pureté persévérante de la pensée.
1 Prov., 4.
164
La volonté est droite lorsqu'elle veut le bien unique ment , lorsqu'elle le veut pleinement et en vile de lui-même. Si elle voulait quelque chose de mauvais et de criminel , elle ne serait plus bonne ; car un bon nombre ne peut porter de mauvais fruits (1) ; si elle le voulait non en vue de lui-même, si, par exemple . elle accomplissait une bonne oeuvre pour obtenir les louanges des hommes , comme les hypocrites , ou si elle faisait quelque antre action avec une intention moins pure, on ne pourrait la dire bonne en toute vérité : elle ne voudrait pas le bien simplement it cause de lui-même, mais dans un autre but manquant de rectitude. Or, ce que l'homme veut par-dessus tout en ses actes , c'est la fin qui le fait agir ; c'est en elle que sa volonté se repose , et lorsqu'il l'a obtenue , il met de côté et laisse en oubli le moyen dont. il s'est servi uniquement pour y arriver. Si elle veut le bien pour le bien , vrais non comme il convient, elle est droite en partie , tuais non entièrement. Ainsi en est-il pour l'homme disposé à marcher dans les voies de Dieu et à les enseigner aux autres , tant qu'il n'a à supporter rien de pénible : tels sont ceux que les tentations et les persécutions abattent; ou bien pour celui qui se porte à certaines bonnes actions , mais ne veut pas s'abstenir de certaines autres illicites; ou encore pour celui qui refuse de conduire à sa lin le bien commencé; ou bien enfin pour celui qui agit dans le bien en dehors des justes limites et des règles convenables, comme ceux qui s'épuisent