Œuvres spirituelles (page 65)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Mat. 7.

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en des mortifications indiscrètes, se réduisent à la folie et arrivent même à se donner la mort. Que votre obéissance soit conforme à la raison, dit l'Apôtre. Ils se sont perdus, dit encore le Seigneur, en voulant faire plus qu'ils ne pouvaient : j'ai brisé Moab comme an vase inutile (1) .— Il y a deux plénitudes : l'une de nécessité , l'autre de perfection. La première est celle qui ne peut faire moins qu'elle ne fait pour arriver au salut , et est renfermée en l'observance des préceptes, selon cette parole du Sauveur : Si vous voulez entrer dans la vie observez les commandements (2). La plénitude de perfection est la mise en pratique des conseils , comme de celui-ci : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous cuvez, donnez-le aux pauvres et suivez-moi; et des autres conseils évangéliques. Celui-là seul est obligé à cette perfection , qui s'y est engagé par un voeu volontaire , comme les religieux à qui elle devient une nécessité pour le salut après leur profession. Lorsque vous aurez fait un voeu au Seigneur votre Dieu, dit Moïse , vous ne différerez point de l'accomplir, parce que le Seigneur votre Dieu vous en demandera compte, et que si vous différez il vous sera imputé à péché (3). Auparavant on était libre de vouer ou de ne pas vouer, de faire ou de ne pas l'aire sans le moindre péché ; mais le voeu une fois émis , il y a nécessité de l'accomplir, ce n'est plus un conseil , mais un précepte ; et comme la transgression d'un précepte rend digne de la damnation éternelle ainsi en est-il de la violation d'un voeu. Par exemple :

1 Rom., 12. — Jér., 48.

— 2 Mat., 19. — 3 Deut., 23.

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de même que dans le siècle un homme se damne en commettant une impureté , un homicide ou un autre crime semblable , de même un religieux, après avoir fait profession , s'il devient propriétaire , s'il désobéit ou s'il fait quelque autre chose défendue par sa règle à titre de précepte. Lorsqu'il y a une juste nécessité , ou une utilité grave et évidente , on peut recourir à une dispense; mais elle doit être accordée par celui qui a le pouvoir de dispenser dans le point en question.

Une interprétation douteuse de la loi est dangereuse; c'est comme un pont moitié miné suspendu au-dessus d'une eau rapide et profonde , et dont on ne sait s'il fléchira sous le poids du passager ou s'il lui permettra d'arriver -à l'autre rive. Pourquoi donc le religieux qui a résolu de soutenir pour Jésus-Christ les combats les plus grands et a tout abandonné en ce monde , voudrait-il s'exposer au péril pour une légère inclination de sa volonté propre, et s'appuyer pour une frivole commodité sur l'incertitude de son esprit ou sur celle d'un autre homme? Si Dieu ne condamne pas cette opinion , celui qui en fait sa règle demeure sans mérite ; si au contraire il la repousse , elle devient une cause de damnation , d'autant plus que de telles opinions sont quelquefois plus dangereuses que des transgressions. En effet , quand on connaît son tort, on se corrige facilement; mais lorsqu'on ignore les fautes dont on se rend coupable , lorsqu'on va même jusqu'à les croire permises, la mort nous trouve sans contrition sincère à cause de la fausse espérance oll nous sommes que ces actions ne nous étaient

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peut-être pas défendues ou que notre péché est moins grave , et ainsi nous nous appuyons sur un roseau sans force et déjà rompu.

La volonté, pour être bonne, doit donc marcher par la voie unie, la voie royale qui est à l'abri des dangers ; elle doit s'éloigner des détours du doute , comme d'autant de sentiers suspects et fréquentés des voleurs; elle doit parcourir les chemins ouverts et sûrs des justes, si elle ne veut point sembler se repentir d'avoir commencé à bien faire et chercher les moyens d'abandonner la voie de la perfection par laquelle elle avait fait voeu de s'avancer. Comment avons-nous tous été soumis à la damnation , si ce n'est par une interprétation douteuse du commandement divin touchant le fruit défendu? Le serpent hypocrite n'a-t-il pas persuadé à la femme qu'un semblable précepte ne devait pas être compris simplement et à la rigueur, puisque l'observance en serait nuisible et qu'elle empêcherait les hommes de devenir comme des dieux connaissant le bien et le mal? Ne lui a-t-il pas fait entendre que la transgression n'aurait point pour effet la mort du corps et de l'âme selon la menace du Seigneur (1) ? La femme insensée a cru à ce faux interprète; elle a consenti à ses insinuations , ce qui n'eût jamais eu lieu si elle eût regardé son conseil comme trompeur et sans profit.

Cependant nous ne devons pas regarder la condition des religieux comme devenue pire par l'engagement volontaire d'un voeu plus élevé, en nous disant.

1 Gen., 3.

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qu'il est plus aisé et plus dangereux de tomber d'un pont étroit que d'un pont d'une largeur plus grande, Plus la voie est difficile , plus la gloire sera grande , et plus le combat est laborieux , plus le triomphe sera éclatant. Une semblable crainte d'une perfection plus élevée a pour principe dans l'âme d'un religieux ou la pusillanimité , ou une imagination frappée, ou une tiédeur invétérée qui lui fait oublier sa ferveur ancienne et abandonner sa charité première. Alors il redoute la vie sublime qu'il a embrassée , il tremble devant les profondeurs de l'abîme , il se dégoûte des peines d'un combat dont il ne voit point la récompense, il ne désire pas conne il le faudrait ce qui vient après cette vie. Il aurait dû au temps de sa probation examiner si , voulant élever la tour de la perfection évangélique, il aurait en sa possession les ressources d'une ferveur persévérante afin de conduire à bon terme son entreprise et de voir la fin répondre aux commencements. Autrement si , après avoir jeté les fondements d'un pareil édifice, sa tiédeur l'empêche d'en poursuivre l'érection, tous, les démons et les hommes , le tourneront en dérision et diront : Cet homme avait commencé à bâtir, mais il n'a pu achever (1), comme l'attestent la faiblesse de ses efforts et la ruine de son travail.

1 Luc., 14.

CHAPITRE XIII. De certaines pratiques communes de la vie spirituelle.

Je vais donc , pour nous préserver de l'opprobre d'une prévarication semblable à l'apostasie, nous aider à obtenir la santé de l'âme et la gloire de la béatitude , je vais , comme je le crois utile , présenter certains exercices communs de la vie spirituelle. L'homme fidèle à les suivre sentira bientôt combien rapides seront ses progrès dans les sentiers du bien , et il arrivera enfin à cet état parfait que donne la vertu.

CHAPITRE XIV. De l'empressement à se porter au bien.

L'homme doit s'exercer en premier lieu à se montrer courageux et empressé à entreprendre le bien et à l'accomplir toutes les fois que les avertissements d'un autre ou l'inspiration divine lui en font comprendre la nécessité. Nous négligeons , en effet , bien des occasions d'acquérir de nombreux mérites et de nous rendre dignes d'une grande gloire , parce que l'horreur de la peine nous inspire le dégoût des saintes pratiques. Si nous avons la volonté de nous y adonner,

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nous différons d'un jour à l'autre, nous renvoyons au lendemain, et nous perdons un temps irréparable , nous perdons des mérites dont il serait en notre pouvoir de nous enrichir; ou bien nous agissons avec tant de paresse et d'indévotion que nos oeuvres ne sauraient être bien agréables à Dieu , ni bien consolantes pour notre conscience , ni bien dignes de récompense; ou plutôt ces oeuvres sont pour notre âme comme un ver rongeur qui lui fait craindre un châtiment; le dégoût nous rend le travail intolérable, nous avons hâte d'en finir le plus vite possible ; c'est même pour nous un ennui de commencer quelque autre chose de semblable. Par exemple, lorsque nous faisons oraison , lorsque nous servons à la cuisine, à l'infirmerie, lorsque nous sommes appliqués à quelque fonction où il n'y a nul honneur à prétendre , nulle commodité temporelle , nulle satisfaction pour notre volonté propre , ce que du reste il est contre la nature du bien de chercher , si nous agissons comme il convient en ces circonstances, le résultat doit toujours être la joie de notre conscience et le désir de nous porter à uni autre bien, selon cette parole de la Sagesse : Ceux qui se nourrissent de moi auront encore faim (1). Ainsi Dieu a ordonné à la terre de se couvrir d'herbe verte et d'arbres à fruit ayant en eux-mêmes une semence propre à les reproduire chacun dans son espèce (2); ou autrement il a voulu que notre terre fructifiât en bonnes oeuvres de toutes sortes. Si elles ont l'éclat d'actions faites avec l'énergie convenable, elles portent en elles-mêmes

1 Eccl., 24. — 2 Gen., 1.

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un germe capable de les renouveler, elles portent le désir d'autres bonnes oeuvres , désir renfermé dans les premières et semblable à une semence féconde. Mais si cette terre languit , par la paresse de notre coeur, la sentence qui lui a été confiée demeurera stérile et la pensée d'un nouveau bien nous inspirera un dégoût profond , parce que le premier ne nous aura laissé qu'un faible sentiment de dévotion , si même il nous en est resté quelque chose.

Le serviteur de Dieu doit clone en tout temps considérer ce qu'il lui est le plus avantageux de faire au moment présent , et quand il l'a reconnu , peser soigneusement comment il pourra s'en acquitter avec le plus d'à-propos, de convenance et de perfection. Il doit accoutumer de telle sorte son corps et son coeur à la pratique continuelle du bien, qu'il soit toujours prêt, comme un serviteur fidèle et diligent, à embrasser sans crainte au commandement du Seigneur tout ce qui est juste et raisonnable. Ainsi dans le monde nous voyons les serviteurs des grands obéir à leurs maîtres sans être arrêtés par le froid , la fatigue , la misère , ni aucune autre difficulté, et cela pour un faible salaire , en parcourant souvent des contrées entières même au péril de leur vie. Ils s'estiment trop heureux si , à leur retour, ils ne sont point récompensés par des mauvais traitements et des reproches , et ils ne songent nullement aux peines endurées, aux incommodités des maisons ni des lieux où ils ont séjourné. Mais les serviteurs du cloître sont des hommes délicats et à prétention ; ils veulent peu travailler et

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ne manquer de rien. S'ils oui pour leurs ictus le respect convenable , ils veulent aussi être leurs égaux en tout leur volonté propre devient leur loi. Celui qui nourrit délicatement son serviteur dès son enfance, le religieux qui dès son noviciat. donne trop de soins à son corps, le verra ensuite se révolter contre lui (1); il le verra plein de paresse pour le bien et enclin au péché, surtout au péché de la chair. L'homme devient mou et paresseux par l'habitude du repos: il ne saurait plis rien souffrir ni faire autre chose que ce qui lui plaît. Mais le serviteur fidèle s'applique à s'humilier et à se dompter soi-même, comme le baladin dompte l'animal destiné à le servir en ses exercices: et ainsi au premier signal il s'élance hors de sou lit pour assister aux offices de la nuit , il se hâte au moindre avertissement de sa raison de se porter aux exercices spirituels, aux oeuvres de l'obéissance, à tout ce que la charité fraternelle réclame de lui , à tout ce qui peut nourrir sa dévotion ou le l'aire croître en d'autres vertus.

CHAPITRE XV. De l'empressement à s'éloigner du nuit.

Ce n'est pas assez pour l'homme de s'être montré empressé à faire le bien ; il lui faut témoigner tut empressement égal it s'éloigner du oral, aussitôt qu'il

1 Prov., 29.

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se sent excité intérieurement ou assiégé extérieurement par lui. Ainsi devons-nous agir à l'égard des paroles oiseuses , des vaines plaisanteries , des actions inutiles et surtout des pensées frivoles, des affections vicieuses, des concupiscences de la chair. flous ne pouvons leur permettre de résider même un instant en nos coeurs , si nous ne voulons offenser Dieu ni les saints anges qui nous environnent , souiller notre conscience, nous rendre dignes de châtiment, et perdre le fruit de nos bonnes pensées et de nos bonnes actions pendant ce temps. Ainsi Abraham avant, par l'ordre de Dieu , offert des sacrifices , s'appliquait avec le plus grand soin à chasser les oiseaux qui s'approchaient pour les dévorer ou les souiller (1). De même si nous ne voulons paraître devant Dieu les mains vides lorsque nous lui offrons les sacrifices de notre bonne volonté , de nos bonnes actions, de nos bonnes paroles , de nos saintes méditations, de nos pieuses affections , nous devons chasser sans retard les pensées et les affections perverses qui , semblables à des oiseaux de proie , les souilleraient si nous les laissions s'approcher, et les rendraient odieux an Seigneur et impuissants à nous faire avancer dans la vertu.

Et non-seulement il nous faut chasser de la sorte les pensées honteuses et charnelles , mais encore nous ne devons point permettre aux pensées de vanité, d'envie , de gourmandise et autres vices d'imprimer leur image dans le tabernacle de notre coeur. On a coutume de peindre dans les théâtres et les tavernes

1 Gen., 15.

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les fables détestables du monde; au contraire, on re-présente dans les temples des sujets mystiques et les histoires sacrées. Or, on juge de la qualité d'une maison et du maître qui l'habite par la nature des peintures qui la décorent. L'orgueil s'entoure de dignités, de domaines immenses, de serviteurs soumis et empressés et de toutes les pompes possibles. La vaine gloire se pare d'habits pompeux et de tout ce qui peut lui attirer la louange des hommes ; quelquefois même elle appelle à son secours les oeuvres de sainteté , les miracles , les prophéties , les grandes dévotions , les prédications édifiantes et autres choses semblables propres à lui concilier l'admiration , les éloges et le respect et à l'en faire jouir ouvertement. L'envie a pour cortége les fraudes et les détractions. La colère excite les querelles et les disputes , la guerre et les injures; elle combat avec les absents et elle se fatigue sans être attaquée par personne. L'avarice , au moyen de son argent, s'occupe à bâtir, à renverser et à acquérir.

Celui donc qui craint de chasser de son coeur Jésus-Christ, dont la bonté veut bien y établir son séjour, celui-là doit ne point y recevoir ses ennemis, ne point admettre les vices en sa société. Quel accord, en effet, peut-il y avoir entre Jésus-Christ et Bélial? Quel rapport entre le temple de Dieu et les idoles (1) ? Si vous éloignez promptement l'ennemi de votre ville , vous serez en sûreté. Si vous tardez à lui résister, il se fortifiera contre vous , il s'emparera de vos remparts et

1 I Cor., 6.

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vous donnera la mort. Ainsi en est-il des pensées mauvaises. Je dirai encore : La curiosité s'attache à ce qui est beau et précieux. La gourmandise aime une table abondamment servie , elle se délecte au milieu des vins et des mets. La luxure se représente ce qui convient à ses désirs. Ce sont là ces idoles que Dieu montra à Ezéchiel peintes sur la muraille à l'intérieur du temple et qu'il appela des abominations (1). Chassons-les avec empressement de notre coeur de peur que nous ne devenions abominables aux yeux du Seigneur comme le furent ces hommes dont parle le Prophète. Combien de temps, s'écrie Jérémie , des pensées perverses demeureront-elles en vous (2)?

CHAPITRE XVI. De la paix avec ses frères.

Le troisième exercice, c'est de s'appliquer à conserver toujours la paix avec tous les hommes. Or , deux choses conduisent à ce but : ne faire et ne désirer de mal à personne. Si l'on nous offense en quelque point, servons-nous du bouclier de la patience. Nous sommes au milieu du combat et il nous est difficile de ne pas servir souvent de but à bien des paroles piquantes et à bien des actes pénibles pour nous , de ne pas recevoir des commandements difficiles de la part de nos supérieurs ainsi que des réprimandes.

1 Ezech., 8. — 2

Jér., 4.

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Il faut donc , disons-nous , opposer ô tout cela le bouclier de la patience , et pour rendre ce bouclier plus impénétrable aux traits de l'ennemi, nous devons l'environner des exemples des saints martyrs et des justes; ce sont autant de secours dont leur mort nous a mis en possession. Prenez, nous dit l'apôtre saint Jacques, pour exemple de celte patience dans les maux et les afflictions les prophètes qui ont parlé écu nom da Seigneur. Voilà que nous appelons bienheureux ceux qui ont tant souffert. Vous avez appris quelle a été la patience de Job et vous avez vu la fin du Seigneur (1) . Marchons donc toujours protégés de la sorte contre les traits des paroles amères , contre les coups des actions pénibles , afin de conserver intérieurement par notre longanimité cette paix que nous ne pouvons espérer voir durer long temps au dehors pendant notre vie. C'est par votre patience, dit le Seigneur, que vous posséderez vos âmes (2).

CHAPITRE XVII. De la modération dans l'usage des choses de ce monde.

Le quatrième exercice consiste à user avec le plus de modération possible des choses de ce monde , à les posséder et à les désirer de même. Tous les biens terrestres nous sont étrangers ; ils n'ont rien de

1 Jac., 5. — 2 Luc.,

21.

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commun avec notre nature; ils n'ont point été créés par nous , ils ne sauraient demeurer long temps avec nous: notre salut ne repose point en eux , et ainsi ils nous semblent comme prêtés par le monde pour notre usage de chaque jour, ou plutôt pour nous être une source continuelle de sollicitudes pénibles et de travaux. Au prix de quelles anxiétés , de quels embarras, de quelles afflictions non interrompues, je vous le demande, les princes , les puissants et les riches de la terre ont-ils payés un tel prêt? Voyez comment ils soupirent après les biens des autres , comment ils augmentent ou conservent les leurs. Ils sont en garde contre leurs amis et leurs ennemis. contre leurs frères, leurs épouses et leurs enfants. Ils craignent la violence de ceux qui sont plus élevés, le vol de la part de leurs inférieurs et la fraude de la part de leurs égaux. L'avare n'ose se confier pleinement à personne ; tous les hommes lui sont suspects et cependant il est forcé de vivre en leur société; mais il n'en aime aucun , car il soupçonne que nul ne l'aime véritablement. En effet , une inquiétude semblable est incompatible avec la parfaite dilection. Il craint pour ses biens et à cause d'eux il craint pour son corps, et agité de la sorte il ne peut craindre utilement pour son âme , quoiqu'elle soit exposée aux plus grands périls. De même que les princes exigent de leurs sujets des services de chaque jour et des présents à raison de leurs emplois , qu'ils les jettent même en prison et les dépouillent entièrement , de même le monde, après avoir extorqué des usures sans

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nombre à ses serviteurs les plus riches pour les biens et les honneurs qu'il leur a prêtés , le monde , dis-je , finit par leur tout enlever et les jeter dans la prison de l'enfer. D'où viennent les guerres et les procès dans le siècle, sinon de ce que nous désirons à l'envi nous ravir mutuellement l'un à l'autre ce que nous ne pouvons tous deux posséder entièrement? Dans les richesses spirituelles l'abondance de l'un n'apporte aucun préjudice à l'autre , car l'un n'est ni moins sage ni moins vertueux parce que son frère est comblé de dons semblables. Mais il en est autrement des richesses et des honneurs du siècle : il est nécessaire qu'il y ait autant de portions qu'il y a d'ayant part, et ainsi l'un porte envie à celui qui possède ce qu'il ne peut soi-même avoir (1). Voilà pourquoi Loth s'est séparé d'Abraham , et Esaü de Jacob. Ils avaient des troupeaux sans nombre et le pays n'était point assez vaste pour qu'ils pussent l'habiter pacifiquement , leurs bergers étant en querelle tous les jours. Ainsi quand les désirs animaux, quand les désirs mondains se sont multipliés , il y a querelle entre les volontés diverses. Chacun veut paître ses propres désirs aux prairies du siècle , et comme elles sont insuffisantes aux exigences de tous , le frère se sépare d'avec sou frère par les dissentiments de l'envie. Si au contraire de pareils troupeaux étaient moins nombreux, ce serait assez d'une médiocre étendue. Paissez, dit Zacharie (2), les troupeaux de la mort, des troupeaux destinés à être égorgés, ou autrement des troupeaux qui donnent

1 Genes., 15. — 2 Id.,

56.

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la mort à ceux qui les possèdent , comme on peut l'entendre. Que les hommes cruels se livrent aux disputes, dit saint Augustin (1), qu'ils combattent pour les biens terrestres et temporels, pour moi je dirai (2) : Bienheureux ceux qui sont doux, ils posséderont pour héritage une terre d'où ils ne pourront être chassés. Ayant donc les aliments et les vêtements suffisants pour nous couvrir, sachons nous en contenter (3), et si nous avons à souffrir en notre coeur du manque de quelque chose, mettons Dieu à la place : il remplit tout. Bienheureux les pauvres d'esprit, les hommes qui ont embrassé la pauvreté avec la volonté et le désir de croître dans la vertu , car le royaume des cieux leur appartient (4). Plus ils sont dans la détresse en ne désirant rien sur la terre, plus ils seront dans l'abondance au séjour de la gloire; mais il en sera tout autrement des possesseurs des biens terrestres.

CHAPITRE XVIII. De l'humble estime de soi-même.

Le cinquième exercice consiste à s'humilier en toute chose, soit intérieurement en présence de soi-même, soit extérieurement en présence des hommes ; à s'abaisser en sa propre estime , en ses paroles et en ses actions, et à choisir la dernière place en tout,

1 De serm. in mont., l.

1, c. 2. — 2 Mat., 5. — 3 I Tim., 6. — 4 Mat., 5.

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selon qu'il convient de le faire. Pour s'humilier à ses propres yeux , il faut considérer ce que l'on est , combien vil et immonde est tout ce qui tient à notre corps; d'où il vient, ce qu'il sera , ce qu'il est en lui-même, combien aisément se flétrit ce qui brille le plus en l'homme; quelle déception renferment les honneurs du siècle; comment ils abandonnent même ceux qui semblent riches pour s'attacher uniquement à ce qui les flatte , comme les chiens et les oiseaux de proie s'attachent à un cadavre qu'ils laissent après l'avoir rongé et se portent à un autre lorsqu'il ne leur offre plus aucune pâture.

Il faut , pour l'âme, examiner combien elle renferme de vices et de péchés, combien elle est impure. combien il y a de faux-brillant , de paresse et de langueur en ses bonnes oeuvres , combien nous omettons et négligeons de choses excellentes et utiles; quelle est la misère de nos vertus, l'aveuglement de notre intelligence, l'inconstance de notre mémoire, le désordre de nos affections. Notre mal est mal simplement et nous appartient en totalité, notre bien au contraire nous a été prêté , on doit nous le redemander avec usure , il est imparfait et plein de taches, et ce qu'il tire de nous est de nature à nous humilier profondément. En vérité, nous sommes pauvres et vils, et autant nous cessons de nous juger tels, autant nous nous éloignons de la vérité.

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CHAPITRE XIX. De la maturité et de la gravité.

Le sixième exercice auquel le religieux doit s'appliquer, c'est d'avoir en sa personne une maturité et une gravité accompagnées d'une certaine douceur empreinte de tristesse, mais exempte de toute amertume, d'ennui ou de mauvaise hurleur. La légèreté peut quelquefois se trouver un instant dans un homme de bien , mais jamais elle ne doit paraître dans un homme faisant profession de dévotion. Nous en avons une preuve dans la conduite de ceux qui sont parfaits , car c'est à peine si dans leurs actes nous découvrons quelques traces de cette légèreté , si nous les voyons portés à rire ou à plaisanter. Aussi , comme il nous est avantageux d'être dans la tristesse, le Seigneur a-t-il déclaré bienheureux ceux qui pleurent ici-bas, et il leur a donné et fait connaître bien des raisons de s'attrister : ils en ont pour eux-mêmes, pour le prochain et pour Dieu.

Pour eux-mêmes, ils sont pécheurs, ils ont offensé Dieu, ils l'offensent tous les jours , ils sont pauvres en vertus, ils avancent lentement dans le bien , ils sont exposés à des dangers sans nombre et dans l'incertitude de leur sort éternel ; ils sont en proie à une multitude de misères, séparés de Dieu , éloignés de son royaume , enclins au mal, sujets à des supplices

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de toute sorte , aux supplices de la mort , du purgatoire, de l'enfer.

Pour le prochain , nous avons à nous attrister en compatissant aux pauvres dans l'affliction, aux hommes dans le péril, aux pécheurs qui courent à la damnation , à ceux qui sont éprouvés par la tentation, à ceux qui y succombent, à ceux qui sont exposés à des maux semblables à ceux dont nous sommes accablés.

Pour Dieu, nous avons à compatir à sa Passion et aux injures dont il est chaque jour l'objet de la part des pécheurs perfides, au renversement de la justice, à la ruine des âmes, aux mépris insultants déversés sur notre foi, à l'ingratitude pour les bienfaits du ciel accordés si largement à tous les hommes, aux scandales qu'il a à souffrir de ses amis eux-mêmes et de tant d'autres. — Le bon serviteur est en son coeur plein d'amour pour le prochain, et dans tous ses actes il témoigne d'une bénignité parfaite; mais le mauvais serviteur a le bien en dégoût et en amertume , il est porté à s'indigner, soupçonneux, enclin à la rancune, il s'agite sans raison et est onéreux aux autres. Or, la légèreté est à la dévotion ce que l'eau est au feu, et celui qui s'en est fait une habitude , surtout de la plaisanterie , se corrigera difficilement.

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CHAPITRE XX. De l'élévation de notre âme vers Dieu.

Le septième exercice est d'avoir en tout temps son âme élevée à Dieu par la prière , de saintes pensées, de pieux souvenirs, des méditations, des lectures, des considérations et la contemplation des biens célestes. Aussi toutes les fois qu'un serviteur de Dieu cesse un instant d'être en sa présence, il tremble et s'attriste, comme s'il avait commis une faute grave, en détournant ses regards d'un ami si glorieux et qui ne nous oublie jamais. La béatitude souveraine et la gloire suprême consistent à jouir sans interruption de la vue de Dieu; or, la pensée continuelle du Seigneur est comme une possession anticipée d'un pareil bonheur. Elle est la source de nos mérites et le contempler face à face en sera la récompense. Nous ne pouvons maintenant le voir de nos yeux; souvenons-nous au moins de lui pendant que nous en sommes éloignés. Plus ce souvenir aura été fréquent et plein de piété durant notre exil , plus dans la patrie notre joie sera parfaite et enivrante. De là cette parole du Prophète : Je tenais mes regards attachés sur le Seigneur et je l'avais toujours présent devant mes yeux (1) .

Non-seulement cette pensée doit occuper notre âme

1 Ps.15.

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au temps du repos , mais elle doit encore nous accompagner au milieu de nos occupations , à l'exemple des saints anges qui , envoyés pour nous servir, savent disposer de telle sorte les choses du dehors qu'elles ne dérangent jamais en rien leur vie intérieure. Autant le ciel l'emporte en étendue sur la terre , autant la méditation et la contemplation des choses spirituelles l'emportent sur les pensées terrestres par l'abondance de leurs sujets et la multitude de leurs voies. Quelles sont ces voies , quels sont ces sujets, de quelle manière on marche et l'on avance dans cette méditation et cette contemplation , ce n'est ni le moment ni le lieu de nous en occuper ; nous en parlerons au septième degré d'avancement dans la vie spirituelle, où nous traiterons de la sagesse.

CHAPITRE XXI. Du sixième degré d'avancement.

Parlons maintenant du sixième degré d'avancement qui est renfermé uniquement dans la vertu , donnons quelques instructions à la portée des simples et propres aux nouveaux religieux , et réservons les questions plus élevées et plus subtiles aux hommes plus exercés en ces sortes de choses. Car plus on s'élève dans le bien et plus on s'applique à se porter en avant, plus aussi on a d'intelligence des choses sublimes et parfaites , soit de celles qu'on a déjà atteintes, soit de

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celles que l'on n'a pas encore embrassées. Le voyageur occupé à gravir une montagne calcule d'autant mieux la hauteur de sa cime qu'il s'élève davantage ; et ce qu'il avait considéré d'en bas comme le sommet de cette montagne, lui semble à peine en être le pied à mesure qu'il s'avance. De même nul ne saurait parler comme il convient de la perfection, si ce n'est l'homme parfait ou l'homme ayant touché déjà les limites extrêmes de la perfection.

La vertu est donc une affection de l'âme, affection conforme au jugement de la vérité. Or, le jugement de la vérité s'exerce en général sur quatre points : le bien et le mieux, le mal et le pire. Il y a un bien corporel et passager, et un bien spirituel et éternel. Celui-ci est sans aucun doute le meilleur, et il l'emporte sur le premier. Il y a aussi le mal de la faute et le mal de la peine. La faute est ou vénielle ou mortelle, la peine ou transitoire ou éternelle. Le mal de la faute est plus grand que le mal de la peine, puisque sans la faute la peine n'aurait pas lieu, et la peine transitoire est moindre que la peine éternelle. Comme la loi de la vérité a été écrite dans nos coeurs au moyen de notre raison, nous avons reçu aussi des affections pour nous aider à fuir le mal et à embrasser le bien, car toute la béatitude consiste dans la perfection de ces deux actes.

Or, les affections de l'âme sont portées communément au nombre de sept : l'espérance, la crainte, la joie, le chagrin, l'amour, la haine et la honte. Quatre d'entre elles ont pour but de combattre le mal et les

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trois autres de s'attacher au bien. Les premières sont la crainte , le chagrin , la haine et la honte ; les secondes, l'espérance, l'amour et la joie. En effet, le bien ne saurait être un sujet de crainte, mais de désir et d'espérance; il ne saurait être une source de douleur, ruais de joie, à moins qu'on ne craigne ou qu'on ne s'attriste d'en être privé , et alors ce n'est plus un bien , mais un mal en toute vérité , car le mal est la privation ou la corruption du bien. De même encore le bien ne peut nous inspirer la haine, mais l'amour; il n'y a pas à rougir du bien, mais à s'en glorifier. La glorification n'est pas une affection, il est vrai, par elle-même; elle est renfermée dans le sentiment de la joie et de l'amour. Lors donc que ces affections sont appliquées à leur objet selon le jugement de la raison et de la vérité, l'homme est vertueux : il craint ce qui est à craindre, il déplore ce qui est déplorable, il hait les choses dignes de haine, il rougit de ce qui est honteux, plus ou moins, selon le degré de perversité des divers objets qui excitent en lui ces sentiments; et d'un autre côté il espère, comme il le doit, les seuls biens dignes de son espérance , il aime ce qu'il peut aimer, il se réjouit de ce qui lui est licitement un sujet de joie, selon l'excellence plus ou moins grande de ces biens. Le bien suprême, qui est Dieu, doit être aimé souverainement; il doit être avant tout le terme de notre espérance, par-dessus tout la cause de notre joie. Tout ce qui nous éloigne de lui doit être évité et détesté souverainement, le vice et le péché principalement : ils sont véritablement

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mauvais, ils le sont pour tous sans profiter à aucun, et ils réduisent au néant le bien auquel ils sont mêlés, quoique les péchés des autres puissent quelquefois tourner à notre bien, et même les nôtres après notre conversion , en servant à nous humilier davantage et à nous embraser plus vivement de l'amour d'un Dieu qui nous a soufferts au milieu de tels désordres et nous en a délivrés. La damnation des réprouvés eux-mêmes augmentera encore la joie des saints : ils se réjouiront d'avoir été sauvés de crimes dans lesquels ils eussent pu tomber comme ces infortunés, si la main du Seigneur ne les eût secourus.

Il y a beaucoup d'autres divisions des vertus imaginées par les hommes : les unes sont appelées vertus théologales, comme la foi, l'espérance et la charité; les autres cardinales, comme la prudence, la justice la force et la tempérance; les autres politiques, les autres purgatives, les autres d'une âme purifiée, les autres exemplaires. Je les passe sous silence, car je suis ignorant et je parle à des hommes peu instruits. Je me bornerai donc à suivre l'ordre dans lequel les vertus principales sont opposées aux sept vices capitaux, puisque la vertu en ce sens n'est rien autre chose que l'absence du vice, et que plus un homme est pur de tout vice, plus il est vertueux et parfait.

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CHAPITRE XXII. Des choses extérieures en religion.

Comme la noix est cachée sous sa coque , ainsi la vertu intérieure est cachée dans une communauté sous l'enveloppe des observances extérieures. Toutes ces observances ont été imaginées et établies pour acquérir et conserver les vertus. Hors de là elles sont vides comme un noyau privé de son fruit (1). De même que dans le tabernacle il y avait plusieurs sortes de voiles destinés à se défendre les uns les autres ou à décorer le sanctuaire, comme des peaux de couleur d'hyacinthe, d'autres teintes en rouge, des rideaux de poil de chèvre, des ais placés contre les parois, etc.; ainsi en religion il y a plusieurs pratiques ayant pour but de servir de voile à la vertu, ou de lui donner plus d'éclat, ou de la conserver à l'abri de toute atteinte. La vertu proprement dite ne consiste pas en ces choses; elles en sont comme l'ombre, comme un signe manifestant au dehors ce qui est caché au-dedans. Aussi le religieux qui se contenterait de ces observances et dédaignerait ce qui est intérieur, serait-il semblable à un homme bornant ses désirs à une coque vide de son fruit.

Parmi ces choses extérieures il faut ranger en premier lieu l'habit et le dépouillement des cheveux.

1 Exod., 26 .

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Si l’habit suffisait pour faire le religieux, les singes et les baladins seraient des religieux, puisque de temps à autre ils s'habillent comme nous pour l'amusement des passants. Il faut donc voir en cela uniquement des signes de ce qui existe intérieurement , comme nous voyons certains signes nous indiquer les lieux où l'on vend à boire , certains autres dans les églises nous faire connaître qu'elles ont été consacrées. Si donc ces signes sont faux , les hommes se trompent en croyant trouver là ce qu'ils annoncent; ainsi en est-il d'un religieux dont l'habit indique au-dehors des qualités étrangères à ses actes et à sa vie.

La seconde des choses extérieures en religion comprend les observances cérémoniales , comme les inclinations , les génuflexions, les pauses dans le chant des psaumes , et autres pratiques en usage parmi les religieux pendant l'office divin ou ailleurs, et dont les moins vertueux font souvent plus de cas que les hommes parfaits et plus fervents.

La troisième consiste dans le maintien extérieur et la discipline des membres en parlant , en marchant et dans tous les mouvements du corps. Une pareille observance rend recommandables les hommes bien élevés dans le monde et on l'appelle la vertu du siècle: mais elle convient principalement aux religieux , quoiqu'ils doivent agir en cela d'une façon plus humble el, moins affectée.

La quatrième embrasse les oeuvres de pénitence. comme les jeûnes , les veilles, les disciplines et autres exercices et châtiments corporels qui approchent plus

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de la vertu que tout ce qui précède sans être cependant la vertu elle-même; car les hypocrites peuvent faire de telles choses , et des hommes en état de péché mortel les pratiquent souvent.

La cinquième est une application constante à mortifier ses vices , à s'en purifier et à s'exercer aux vertus, comme de s'humilier, de réprimer les mouvements de la colère, de dompter la luxure et de résister aux attaques des autres vices, Toutes les bonnes oeuvres, il est vrai , sont des exercices de vertu , puisque nulle action ne serait bonne si elle ne se rapportait à quelque vertu ; mais autre chose est de s'y adonner simplement à cause de Dieu , en vue de mériter le pardon et la gloire, autre chose de se proposer non-seulement ces motifs , mais encore d'avoir pour but d'acquérir la vertu elle-même qui y est attachée , de se la rendre familière par l'habitude de ses actes et de combattre le vice opposé , ce qui nous est certainement beaucoup plus avantageux. Ainsi un homme prie uniquement pour obtenir par ce moyen le pardon de ses péchés ou la vie éternelle; un autre désire, outre cette intention, s'accoutumer à la prière et par là arriver à posséder la dévotion , à goûter les douceurs célestes , à jouir avec plus d'abondance en son âme de l'illumination de la grâce divine. La prière du premier est bonne, elle mérite en vérité le pardon, la grâce et la gloire; cependant celle du second, par sa seule intention , atteint plus promptement et plus complètement l'objet de ses désirs. Il est donc de la plus haute importance, si l'on veut s'élever à une

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sainteté parfaite , de savoir en ses prières diriger son intention jusque-là et d’y porter tous ses soins; car celui qui se conduit avec prudence en ce point, acquiert les plus sublimes vertus au prix d'un travail corporel médiocre et plus aisément qu'un autre qui se livrerait à de plus grandes fatigues. Ainsi de deux ouvriers, l'un habile en son art et l'autre peu expérimenté, le premier travaille avec plus de perfection, de rapidité et moins de peine que le second.

La sixième chose, qui est comme le noyau du fruit, est l'amour ardent de la vertu. Là est la perfection de la vie active et le commencement bien réglé de la vie contemplative. Sans cet amour on espère en vain arriver à la pureté de la contemplation, à s'y établir d'une manière solide. Ainsi l'eau d'une fontaine ne saurait être longtemps pure si le fond renferme encore des immondices et si l'on n'a eu soin de les rejeter entièrement. De même que l'huile est tirée du noyau, de même on tire d'une tendre affection pour la vertu les douceurs de la dévotion, et surtout du divin amour, des désirs célestes et des joies spirituelles; et ce sentiment est plus excellent et plus efficace que celui de la crainte ou de la douleur.

Voilà les six jours qu'il faut employer à accomplir l'oeuvre du salut, à se procurer les aliments de la vie , si l'on ne veut point tomber en défaillance dans la voie qu'on a à parcourir. Le sixième jour il faut doubler ses provisions en unissant les bonnes oeuvres et les pieuses affections, afin de se reposer le jour du sabbat , afin de pouvoir, après être entièrement guéri

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des langueurs des vices , vaquer dans tale paix profonde à la contemplation divine , voir que le Seigneur est vraiment notre Dieu et goûter combien il offre de délices à tous. Celui qui n'aura pas été fidèle au sixième jour à recueillir une double provision, passera le septième à jeun, et celui qui ne sera pas arrivé au sixième état en possédant dans sa perfection cet amour intime des vertus, celui-là sera étranger aux douceurs du septième état renfermé dans la jouissance délicieuse de la sagesse et la lumière de l'intelligence. Jacob eut d'abord six enfants de Lia; c'est ensuite que Rachel lui donna Joseph dont la beauté fut si admirable, et après sa naissance qu'il demanda à quitter le pays où il avait séjourné et à revenir dans sa patrie (1). L'homme doit en effet commencer par devenir parfait dans la vie active en parcourant ces six états d'avancement, et lorsqu'il aura goûté le fruit de la vie contemplative il désirera être délivré de son corps et être avec Jésus-Christ dans la patrie céleste dont il a savouré les prémices en participant à sa douceur divine.

Mais comme nous écrivons ces lignes en faveur de ceux qui sont dans la voie du progrès, afin qu'ils sachent combien ils ont avancé en chaque vertu ou combien ils sont encore éloignés de la perfection, nous allons distinguer chacune de ces vertus en trois degrés bien différents les uns des autres, car nous passerons sous silence plusieurs degrés intermédiaires pour éviter la longueur et l'ennui. Voici l'ordre des sept péchés

1 Gen., 30.

capitaux : d'abord c'est l'orgueil , qui est le commencement de tout péché; ensuite viennent l'envie, la colère , la paresse, l'avarice, la gourmandise et la luxure. On leur oppose les vertus dans l'ordre suivant : à l'orgueil l'humilité, à l'envie l'amour du prochain, à la colère la douceur, à la paresse l'amour de Dieu, à l'avarice le mépris des richesses, à la gourmandise la sobriété, à la luxure la chasteté. Mais comme , selon saint Grégoire (1) , toutes les vertus naissent de l'amour de Dieu, de même que les divers rameaux d'un arbre naissent de son tronc, nous allons parler d'abord de cette vertu comme de la mère et de la nourrice des autres, et ensuite nous dirons quelque chose des filles à qui elle a donné le jour. C'est elle en effet qui forme toutes les vertus, les rend saintes et les remplit de force. Elles sont plus ou moins agréables à Dieu selon qu'elles ont reçu plus ou moins de sa substance , semblables au rameau qui, après avoir pris naissance du tronc de l'arbre, se nourrit encore de son sue, pour croître et se couvrir de fruits. Les éléments sont de chaque vertu le partage des commençants; ils ne peuvent se sauver ni plaire à Dieu sans ces éléments. Le progrès regarde de préférence les religieux qui doivent l'emporter sur les hommes du siècle que nous rangeons cependant au nombre de ceux qui arriveront au salut. Que sert, en effet, de faire profession d'un genre de vie sublime, de faire montre de perfection en son vêtement, si dans l'exercice des vertus et la pratique des bonnes oeuvres l'on marche à côté des

1 Hom. 27, in

Evang.

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faibles qui n'aspirent qu'à se sauver? C'est pour nous un sujet de confusion plus grande et même une sorte de fourberie. Promettre de grandes choses et n'en donner que de médiocres, c'est une action plus digne de châtiment que de récompense. Quant à la perfection, elle regarde les parfaits qui, ayant surmonté les obstacles et les embarras par lesquels les hommes désireux d'avancer ont coutume d'être exercés , sont arrivés au sommet de la montagne, conduits par Jésus-Christ et désirent contempler la gloire de sa transfiguration. Cependant nul en cette vie ne saurait atteindre parfaitement à ce faîte de la vertu ou demeurer d'une manière stable en ce degré sublime. Si donc on parle d'hommes parfaits dans leurs voies, c'est par comparaison avec d'autres hommes d'un rang inférieur.

CHAPITRE XXIII. De la charité.

La charité est une volonté forte et bien réglée de servir Dieu, de plaire à Dieu, de jouir de Dieu. Les mots de charité, dilection et amour de Dieu signifient une seule et même chose; cependant saint Bernard les distingue (1). Une grande volonté pour Dieu, dit-il, c'est l'amour; lorsqu'elle est nourrie du lait de la grâce on l'appelle dilection , et lorsqu'elle jouit de Dieu en s'attachant à lui, c'est la charité. Nous devons

1 Epist. ad frat. de mont. Dei.

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aimer Dieu par-dessus toutes choses pour trois raisons : premièrement, il est bon en lui-même, et non-seulement il est bon, mais il est la bonté elle-même : on ne saurait rien imaginer de meilleur que le Seigneur, et rien au monde ne peut lui être comparé. C'est de lui que tire son excellence tout ce qui renferme quelque degré de bonté. Mais si le bien mérite notre amour en tant que bien, le bien suprême et infini doit donc être aimé souverainement et à l'infini, s'il était possible, en vertu de sa bonté sans limites.

En second lieu, le Seigneur nous a le premier témoigné son amour, et il nous a aimés plus que nous ne saurions jamais nous aimer nous-mêmes. Il est infini , et être pour lui n'est pas différent d'aimer, car Dieu est charité, et cependant il nous a aimés, nous, des hommes pauvres, vils et misérables. Il nous a aimés de toute éternité, alors que nous n'existions pas encore, que nous ne pouvions l'aimer, alors même que nous ne le connaissions pas, que nous résistions à sa volonté et que nous nous révoltions contre lui. Il est donc juste que nous l'aimions à notre tour de toute l'étendue de notre être, de toute la lumière de notre intelligence , de toute la capacité de notre volonté, afin de répondre fidèlement et selon la faible mesure de notre possibilité à l'amour de celui dont la grandeur est sans bornes.

Enfin nous devons aimer Dieu à cause des effets nombreux de son amour, effets manifestés dans ses bienfaits : ce n'est pas assez pour lui de nous aimer en son cœur, il veut nous le témoigner au dehors.

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La preuve de l'amour, dit saint Grégoire, se produit par les oeuvres (1). Je ne m'étendrai point pour le moment sur ces bienfaits du Seigneur : ce sujet m'entraînerait trop loin; j'y reviendrai dans l'occasion.

Notre amour consiste dans notre volonté , nos oeuvres et nos affections. La volonté éclairée par la raison se rend à ses conseils et veut le bien. Pour ne pas demeurer oisive, elle passe à l'action en appelant à son secours toutes les facultés soumises à son empire : les membres du corps, les sens, les pensées, et pour cela elle les pousse au bien ou les éloigne du mal. Lorsqu'elle a agi ainsi avec fidélité, l'affection vient la consoler comme pour la récompenser de son travail et lui en adoucir le fardeau. Cette affection naît de l'exercice même du bien et la grâce céleste la pénètre de sa douceur. Déjà la volonté n'embrasse plus le bien; uniquement excitée par la lumière de la raison, elle ne le fait plus au prix de graves fatigues; mais elle l'appelle de tous ses désirs, elle s'y attache par l'ardeur de ses affections et elle l'aime; elle déteste ce qui lui est opposé, elle l'a en horreur, elle le fuit, et ce qui lui cause une aversion si vive, c'est le mal. Or, la volonté est véritablement exempte de toute infirmité quand elle en est là, quand, dis-je, elle n'a plus besoin d'être forcée par la lumière de son intelligence à vouloir le bien ou à le faire, à rejeter le mal ou à l'éviter, mais qu'elle embrasse le premier avec une affection vive et un désir ardent et n'a plus que de la haine pour le second. C'est là la vertu, c'est aussi

1 Hom. 30, in Evang.

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cette âme bonne dont beaucoup de philosophes ont parlé et que, hélas! ils n'ont point connue. La volonté suffit quelquefois sans les oeuvres pour mériter ou se rendre coupable, lorsque l'on n'a pas le moyen ou l'occasion d'agir. Ainsi un homme pauvre donnerait volontiers aux indigents, mais il n'a rien; un riche est également bien disposé de cette manière, mais personne ne se présente. La volonté de l'un et de l'autre est considérée comme l'oeuvre elle-même. Si au contraire il y a moyen et occasion d'agir et que l'oeuvre puisse avoir lieu, alors la volonté seule est insuffisante, car elle est nulle lorsqu'elle peut faire ce qui convient et rie le veut pas. Vous ne faites le bien que selon l'étendue de votre volonté, lorsqu'il vous est libre de le faire, et si vous vous en abstenez, c'est que vous ne le voulez pas.

CHAPITRE XXIV. De la connexion des vertus.

Les vertus semblent être en grand nombre et différer entre elles; ainsi l'humilité est autre que la chasteté, et la patience autre que la miséricorde. Cependant sous un certain point de vue elles se réduisent en un même tout, non en s'unissant l'une à l'autre, mais en demeurant l'une dans l'autre, en sorte que celui qui en possède une peut être dit les posséder toutes en habitude sinon en action. C'est

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ce que l'Apôtre nous montre quand il écrit : La charité est patiente, elle est douce et bienfaisante, elle n'est point envieuse, elle n'agit point avec perversité, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle n'est point ambitieuse, elle ne cherche pas ses propres intérêts (1), etc. De même que Dieu est le bien unique , simple et très-parfait , le bien en qui se trouve tout bien sans réserve, et à qui rien ne fait défaut, de même la charité est une vertu renfermant en elle toute vertu; mais à cause de ses divers effets, de ses divers actes et occasions de se produire au dehors , à cause des motifs qui la font s'opposer au mal ou se porter au bien , on lui a attribué des noms différents et des offices distincts. La vertu , selon saint Augustin , c'est l'amour bien réglé , l'amour qui s'attache à un objet légitime et autant qu'il le doit (2). Plus vous aimez véritablement une chose , plus vous détestez et fuyez , si vous le pouvez , ce qui lui est opposé. Lors donc que la charité se porte à aimer Dieu, on l'appelle amour de Dieu ; lorsqu'elle incline vers le prochain , on la nomme amour du prochain. Si elle compatit à sa misère , c'est la miséricorde , et si elle se réjouit de son bien , c'est la congratulation. C'est la patience quand elle supporte l'adversité avec égalité d'âme, et la bénignité quand elle fait du bien à ceux qui ont pour elle de la haine. Elle s'appelle humilité quand elle ne s'élève pas vainement au-dessus d'elle-même dans la prospérité , obéissance quand elle est soumise aux supérieurs selon les règles de la justice, chasteté

1 I Cor., 13. — 2 De civ. Dei , l. 15 , c. 22.

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quand elle a en exécration les choses honteuses , sobriété quand elle retranche à son corps les superfluités, pauvreté lorsqu'elle rejette les richesses, libéralité lorsqu'elle les répand généreusement sur les pauvres, longanimité lorsqu'elle ne se décourage point d'attendre les biens promis , prudence lorsqu'elle discerne entre le bien et le mal, le mieux et le pire, justice lorsqu'elle rend à chacun selon son droit , tempérance lorsqu'elle ne se laisse pas amollir par les délices , force lorsqu'elle n'est point effrayée par les difficultés, foi lorsqu'elle croit les choses qu'elle doit croire , espérance lorsqu'elle espère les biens qu'elle doit espérer. Voilà pourquoi le Saint-Esprit est dit un et multiple (1). Il est un en lui-même et il accorde des dons divers à raison de leurs effets distincts. Ainsi aux uns il rend la vue pénétrante , aux autres la voix plus claire , aux autres il dégage l'ouïe, aux autres il répare le goût , aux autres enfin il apporte toutes ces choses à la fois.

La charité, en tant qu'elle est opposée aux sept péchés capitaux , forme sept vertus qui se divisent , comme nous l'avons dit , en plusieurs degrés d'avancement. Chaque vertu, en effet, selon saint Grégoire, a son commencement, son progrès et sa perfection (2). La semence confiée à la terre commence par germer; c'est d'abord de l'herbe, ensuite un épi , et enfin cet épi se remplit de froment. L'herbe est le commencement de la vertu , l'épi en est le progrès , et le grain la perfection pleine et entière. La charité envers Dieu,

1 Sap., 7. — 2

Hom. 15, in Ezech.

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la mère et la nourrice de toutes les vertus, a donc trois degrés distincts : un degré inférieur, un degré moyen et un degré supérieur; et il en est de même des autres vertus. Cette distinction ne doit point paraître étrange ; car si chacune des hiérarchies célestes se divise , selon saint Denis (1), en trois branches différentes , pourquoi donc les hiérarchies spirituelles des vertus n'admettraient-elles pas le même ordre sur la terre? La beauté céleste ne s'est-elle pas manifestée à nos regards des divines hauteurs , afin de porter tous nos efforts à bâtir en nous un sanctuaire au Seigneur et à l'attirer à habiter en cette demeure élevée d'après le modèle que nous avons contemplé sur la montagne? Mais ceux qui demeurent en la dernière hiérarchie des vertus prendront-ils place dans le ciel à côté des membres de la plus inférieure des hiérarchies angéliques; ceux qui tiennent le second rang auront-ils la gloire des membres de la seconde, et ceux du premier iront-ils s'asseoir à côté de la plus élevée de ces hiérarchies ? Nous le saurons quand , aidés par le Seigneur, nous serons arrivés en ce séjour de félicité. Bornons-nous pour le moment à marcher de vertu en vertu , bien assurés que la récompense de la gloire ne sera jamais inférieure , mais proportionnée à nos mérites. On versera dans votre sein, dit le Seigneur, une bonne mesure, bien pressée et entassée, une mesure qui débordera; car on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servis envers les autres (2). En ces noces célestes on remplira du vin de la gloire

1 Coelest. Hier., c. 6.

— 2 Luc., 6.

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toute la profondeur du vase que vous vous efforcez de remplir ici-bas de l'eau de la justice , de cette justice qui est en comparaison du ciel ce que l'eau est au vin le plus excellent. Un million de mesures de l'eau d'un fleuve ou de la mer ne sauraient valoir une seule mesure de vin exquis, si l'on veut estimer l'un et l'autre selon leur valeur.

CHAPITRE XXV. Des trois degrés de la charité.

Le premier degré de la charité envers Dieu consiste à aimer les biens dont il nous a comblés et à en user de façon à éviter ce qui nous est défendu et à ne préférer l'amour d'aucune créature à l'amour de Dieu. Ainsi agissent ceux qui aiment les choses du monde, il est vrai , mais en évitant tout péché mortel dans leur amour ou leur désir de telles choses , en observant tout ce que le Seigneur nous a commandé et en s'éloignant de ce qu'il nous a défendu. Si vous voulez, nous dit-il , entrer dans la vie, c'est-à-dire si vous voulez demeurer à l'entrée de la vie et non dans un degré plus élevé , gardez les commandements (1).

Le second degré de la charité peut être lorsque l'homme, agissant avec une volonté entière, avec une affection plus abondante et plus fervente , ne se borne pas à observer les préceptes communs dont

1 Mat., 19.

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l'accomplissement est de rigueur pour le salut , mais se porte

plein d'empressement et d'ardeur à toutes les choses de Dieu, s'efforçant de les accomplir en soi et d'y exciter les autres et de le désirer pour eux. C'est là le partage des bons religieux , qui non-seulement s'attachent à suivre les commandements de Dieu, mais encore ses conseils , et désirent imiter d'une manière spéciale Jésus-Christ Notre-Seigneur , le Docteur de toute justice. « Ce n'est point à vous, leur dit saint Bernard (1), à languir au milieu des préceptes communs et à considérer uniquement ce que le Seigneur ordonne, mais ce qu'il désire de vous, mais à reconnaître quelle est sa volonté , ce qui est bon, ce qui est agréable à ses yeux, ce qui est parfait. Plus vous aimez le Seigneur, plus vous devez être ardents à accomplir ce qui lui plait , lorsque vous le pouvez, à procurer sa gloire et à éviter ce qui l'offense et le déshonore. » L'amour de Dieu , dit également saint Grégoire (2), n'est jamais oisif. Il opère de grandes choses s'il existe , et s'il craint d'agir, ce n'est plus l'amour. Autant le fidèle serviteur de Dieu déploie de diligence à ne point offenser son Seigneur en péchant, autant il s'attriste de voir les autres le déshonorer par leurs scandales et leurs mauvais exemples , et autant il s'efforce de les en détourner, parce que le désordre des serviteurs devient l'opprobre de leurs maîtres. Quel serviteur pourra souffrir sans murmure le mépris et les injures dont son maître est l'objet, quel serviteur les excitera et s'efforcera de les accroître?

1 Ad frat. de mont.

Dei. — 2 Hom., 30. in Ev.

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Celui-là ne serait plus un serviteur de Dieu , mais de son propre ventre. Si vous servez le Seigneur selon votre volonté, il vous récompensera selon son bon plaisir. Si , au contraire , vous le servez selon sa volonté à lui , votre récompense sera égale à toute l'étendue de votre désir. On usera à votre égard de la mesure dont vous aurez usé vous-même ; on ne se bornera pas à vous donner selon cette mesure , on la dépassera , les voeux de votre coeur seront comblés sans réserve (1).

Le troisième degré de la charité consiste à brûler d'une telle ardeur pour Dieu, que nous soyons comme incapables de vivre sans lui , que nous nous sentions pressés du désir de voir notre corps se dissoudre afin d'être avec Jésus-Christ. Ceux qui en sont là supportent la vie avec patience ou plutôt avec dégoût ; ils soupirent après la mort alors même qu'elle devrait les atteindre à travers des tourments cruels. Au feu d’un tel désir André embrassait amoureusement la croix , Etienne priait pour les meurtriers qui lui ouvraient le ciel où il lui tardait d'entrer, Laurent se moquait de ses bourreaux , Vincent provoquait ses persécuteurs, Agnès s'avançait au supplice triomphante et pleine de joie , comme une personne invitée à un banquet , et tous nos glorieux martyrs se réjouissaient au milieu des tribulations et aimaient ceux qui les faisaient souffrir, comme des hommes empressés à les mettre plus promptement en possession du bonheur. Les amis des saints voudraient les retenir

1 Mat., 6.

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longtemps sur la terre ; mais leurs ennemis s'attristent de les voir prolonger leur existence au milieu d'eux, et ainsi ils sont dignes de leur amour en leur souhaitant ce qu'ils aiment par-dessus toutes choses, le bien au-dessus de tout bien, en les aidant à l'obtenir avec moins de retard et d'une manière plus parfaite.

Rien ne saurait ici-bas éteindre en ces hommes l'ardeur d'un tel désir, tant qu'il ne leur est pas donné de s'abreuver sans réserve à la fontaine de vie , et la soif dont ils sont dévorés leur fait souffrir des tourments étranges. Cependant trois sortes de consolations spirituelles viennent comme autant de gouttes bienfaisantes les ranimer un peu. C'est d'abord la jouissance des douceurs intérieures ; ensuite le sacrement du corps de Jésus-Christ dont la réception a coutume d'apporter aux âmes saintes un soulagement singulier contre les ennuis de l'exil , car en ce sacrement elles possèdent sinon ouvertement, au moins en réalité et d'une façon salutaire l'objet de leur amour, Jésus-Christ leur Seigneur. Enfin ils voient se multiplier leurs fruits spirituels, ils sentent que leurs efforts contribuent à l'avancement de leurs frères et à l'honneur de Dieu , et ils supportent avec plus de patience les amertumes du siècle dans l'espérance de réaliser quelques gains au profit du Seigneur. De là cette parole de l'Epouse aux jeunes filles de sa suite : Soutenez-moi avec des fleurs , avec les fleurs de votre vie nouvelle et exempte de péché ; fortifiez-moi avec des fruits, avec les fruits de vos progrès et de vos efforts pour arriver à la perfection , car je languis

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d'amour (1), je brûle du désir de voir mon corps se dissoudre et d'être avec mon Epoux. Ah ! qu'au moins, en attendant ce moment , je sois consolée par la conversion des pécheurs et l'avancement des bons : mon séjour sur la terre étrangère me deviendra plus tolérable si je le vois fructifier pour les autres. Je serai réunie bien tard à mon Epoux, il est vrai, mais je pourrai lui conduire avec moi une suite nombreuse. Ainsi l'Apôtre, pressé entre le désir d'être délivré de son corps et l'avancement des fidèles confiés à ses soins, se consolait du retard apporté à son entrée dans la gloire par la vue de leurs progrès dans le bien (2).

CHAPITRE XXVI. De l'amour du prochain.

L'amour du prochain naît de l'amour de Dieu , car c'est à cause de Dieu , en Dieu et selon Dieu que le prochain doit être aimé. A cause de Dieu , parce qu'il nous l'a commandé lui-même : Nous avons reçu de Dieu ce commandement, dit saint Jean , que celui qui aime Dieu doit aussi aimer son frère (3). En Dieu , c'est-à-dire avec le sentiment d'amour intérieur que nous avons en aimant Dieu. Selon Dieu , ou autrement dans les choses selon lesquelles Dieu nous aime, et ces choses sont le salut de notre âme et notre avancement dans le bien. Ainsi nous devons aimer le

1 Cant., 2. — 2 Phil., 1. — 3 I Joan., 4.

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prochain véritablement, avec pureté et avec ordre. Nous devons l'aimer en vérité, et non d'une manière feinte, comme ceux dont l'amour réside en des paroles et en vaines protestations, mais non dans les oeuvres et la réalité. Nous devons l'aimer avec pureté et non d'un amour charnel, non pour notre propre utilité, non par une affection naturelle, ni pour le plaisir de trouver en lui une société selon le monde. Ces choses ne sont pas toujours mauvaises; cependant elles sont vides de mérite si l'amour spirituel ne vient les relever. Nous devons enfin l'aimer avec ordre , et non en vue de commettre le mal , en vue des commodités matérielles et des avantages temporels, mais en vue du salut éternel.

Il nous faut donc remarquer qu'il y a un amour charnel , un amour de cupidité , un amour naturel et social , un amour spirituel. L'amour charnel est celui qui se nourrit des choses de la chair. L'amour de cupidité, celui qui aime à cause des présents : ainsi un chien aime celui qui lui donne à manger. L'amour naturel est celui qui existe entre parents et entre personnes d'une même famille ou d'une même patrie. Cet amour nous fait aussi aimer davantage les choses que la nature a le plus ornées de ses dons, comme les hommes doués d'une grande beauté, les objets qui nous causent naturellement plus de plaisir, et encore ce qui sous certains rapports a plus de ressemblance avec nous. Ainsi de deux êtres également inconnus, notre affection embrasse l'un de préférence à l'autre, et cela peut-être parce qu'il nous ressemble davantage

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par sa nature. Tout animal, dit l'Ecriture, aime son semblable, de même tout homme aime celui qui lui est proche (1). Cet amour existe chez les bons et les méchants et même chez les brutes , et il peut être bon et mauvais, quoiqu'il tire son origine de la nature, qui est bonne en elle-même. Ainsi dans le cas de nécessité nous sommes tenus de venir en aide à nos proches de préférence aux étrangers. L'amour social est celui qui nous fait aimer plus nos connaissances, nos amis et les gens de notre maison , que des inconnus et des étrangers. Cet amour est également indifférent en soi ; nous le voyons chez les bons et chez les méchants. Les premiers le tournent vers les bons, et les autres vers les méchants qu'ils voient disposés à favoriser leurs désirs.

CHAPITRE XXVII. Contre l'amour charnel.

L'amour spirituel a pris son nom du Saint-Esprit , d'où il tire sa source et qui est appelé l'amour du Père et du Fils. C'est de cet amour que le Seigneur nous a fait un commandement; lui seul est méritoire par lui-même et rend dignes de mérite , quand ils sont gouvernés par lui , l'amour naturel et l'amour social. Il est étranger à l'amour cupide; il le tolère et le tempère pour l'empêcher de passer les justes bornes , car

1 Eccl., 13.

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cet amour cherche plutôt son propre avantage que l'avantage de celui qu'il semble aimer. Mais il liait et fuit l'amour charnel, il le chasse, le déteste, lui donne la mort , et jamais il n'y aura d'union véritable entre eux : autant l'un s'accroît, autant l'autre diminue. Cet amour charnel est toléré, sans doute , entre époux, s'il est modéré, à cause de la vertu du sacrement; mais les hommes spirituels qui ont voué à Dieu une continence entière doivent l'étouffer et le rejeter sans réserve, car une tache choque plus la vue sur un vêtement d'une blancheur éclatante que sur une étoffe grossière. Quelle société peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres, quel accord entre Jésus-Christ et Bélial (1)? De là cette parole si juste de la Sagesse : Oh! combien est belle la race chaste en l'éclat qui l'environne. Sa mémoire est immortelle, et elle est en honneur devant Dieu et devant les hommes (2).

Mais comme l'amour charnel a coutume de se cacher quelquefois sous le manteau de l'amour spirituel, de même que l'ivraie se cache sous l'apparence du froment, montrons brièvement, afin d'aider à l'arracher du parterre fleuri de la vie religieuse, quelques-unes de ses espèces, comme on montre des herbes nuisibles pour tenir en garde contre elles les gens sans expérience, et faisons connaître ainsi quelle distance le sépare de l'amour spirituel. Ce dernier amour est une noble vertu , et pour l'empêcher de s'avilir en se mélangeant à l'amour charnel, comme le baume en

1 I Cor., 6. — 2 Sap.,

4.

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se confondant avec des liqueurs sans valeur , comme certaines espèces d'un vin excellent en s'unissant à d'autres d'une qualité fausse , il faut l'en tenir soigneusement éloigné. Votre vin a été mélangé d'eau, dit Isaïe (1), votre amour spirituel a été vicié par l'amour charnel. Les marchands sans conscience vendent un vin détestable sous l'apparence d'un vin meilleur, et ils agissent de la sorte surtout avec les hommes ignorants et les hommes déjà dans l'ivresse, qui ne savent point distinguer entre la bonne et la mauvaise qualité. On peut à ce sujet rapporter les paroles suivantes de l'Evangile : Tout homme sert d'abord de bon vin, et lorsqu'on a beaucoup bu, il en sert de moindre (2). Ainsi l'amour change souvent : d'abord il semblait bon et spirituel; mais lorsqu'il a franchi les limites de la sobriété, il est devenu charnel. Le démon cache adroitement le piége de la tentation jusqu'à ce que l'amour croisse et se soit fortifié, comme on cache la glu destinée à prendre les oiseaux, et quand il voit ceux qu'il a trompés unis par un amour inséparable, il les perce, à l'improviste et de la manière la plus cruelle, du glaive de la concupiscence charnelle. Il sait bien qu'ils ne sauraient se séparer. En effet, ils préféreront plutôt se livrer à tous les vices, que de consentir à violer la fidélité qu'ils se conservent mutuellement depuis longtemps et de renoncer aux services qu'ils sont accoutumés à se rendre. Ils éprouvent une vive douleur d'agir de la sorte, mais la violence de l'amour l'emporte et cette violence amollit

1 Is., 1. — 2 Joan., I.

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l'énergie de leur coeur. Ainsi Dalila a énervé par ses caresses la force indomptable de Sanson et l'a rendu semblable aux autres hommes; elle a éloigné de lui l'esprit et alors elle l'a livré à ses ennemis pour être enchaîné, frappé de cécité , mis en prison, condamné à tourner la meule et être un objet de moquerie et de dérision (1). Notre ennemi ne se laisse point vaincre par l'ennui, ni abattre par le travail et la longueur du temps, pourvu qu'il puisse arriver à son but : il ne s'applique à rien autre chose , il ne veut rien de plus. Sa seule occupation à toute heure est de renverser les bons, de plonger les méchants dans un mal plus grand encore, de les retenir dans le péché et de les empêcher de marcher dans les voies du salut.

Voici donc le premier signe de l'amour charnel. L'amour spirituel a coutume de se nourrir des entretiens de l'esprit; il aime les conversations édifiantes et il a un dégoût profond pour les plaisanteries et les discours oiseux. Les personnes éprises de l'amour charnel, au contraire, aiment peu ce qui est spirituel et beaucoup les inutilités; elles parlent avant tout et sans jamais se lasser de leur amour mutuel, de la grandeur réciproque de cet amour , et bientôt les heures et les jours ne suffisent plus à de semblables entretiens; on y consacre tous les instants dont on peut disposer; c'est une source inépuisable de paroles.

Le second signe de cet amour est l'insolence des mouvements et des actes, quand les personnes éprises ainsi l'une de l'autre, se regardent avec tendresse, se

1 Judic., 16.

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placent l'une proche de l'autre, se prennent par les mains , en viennent même aux embrassements , comme nous voyons les gens du monde le faire sous l'empire de cette passion. L'amour spirituel, au contraire, observe une discipline aussi grande en particulier qu'en public; il ne cherche point les endroits cachés; il les fuit, si ce n'est lorsqu'il veut demeurer seul avec lui-même et vaquer uniquement à Dieu. L'homme guidé par cet amour, dans ses entretiens avec d'autres, surtout avec des personnes d'un sexe différent, veille sur ses yeux et place ses mains et tous ses membres sous la garde de la modestie, en sorte que l'observateur le plus scrupuleux ne saurait trouver rien à reprendre en lui.

Le troisième signe est l'inquiétude du coeur. Quand l'objet de l'amour est absent, on pense où il peut être, ce qu'il fait , quand il viendra , combien de temps il peut demeurer absent, s'il a de son côté des pensées d'amour, si l'éloignement n'a pas diminué son ardeur; on se demande pourquoi il a été si longtemps sans donner aucune nouvelle, quel peut en être la cause, s'il est en bonne santé; et ainsi le coeur demeure suspendu , on ne saurait prier Dieu librement, ni méditer sur lui, ni rien faire autre chose, tant l'esprit est rempli de cet objet. Mais s'il lui arrive d'apprendre quelque chose d'heureux, de pouvoir échanger quelques paroles, c'est pour lui au moins une consolation. L'amour spirituel, au contraire, ignore de tels inquiétudes; il se repose en Dieu; il lui recommande fidèlement celui qu'il aime , lorsqu'il le juge utile et sans

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aucune distraction importune ; il lui compatit ou prend part à sa joie selon que la raison lui indique de le faire.

Le quatrième signe est l'impatience , si l'objet que l'on aime semble joindre un autre avec nous en son amour, s'il le salue avec empressement, s'il lui accorde quelques bienfaits. On craint bientôt que l'amour pour cette personne ne l'emporte et que l'amour envers nous ne s'attiédisse; de là des plaintes, de là la tristesse. Mais l'amour spirituel désire voir tous les hommes partager l'affection dont il est l'objet, et il s'en réjouit , car la charité aime à se communiquer; plus elle se dilate , plus elle s'accroît , semblable au feu dont l'intensité devient d'autant plus vive qu'elle reçoit des aliments plus abondants.

Le cinquième signe est la colère et le trouble. On s'aime à un tel degré, comme on dit vulgairement, que la grandeur de l'amour ne permet plus alors de se pardonner mutuellement le chagrin d'une offense. De même que cet amour désordonné a dépassé les bornes de ce qui est permis dans ses caresses, de même il les dépasse en plongeant dans l'agitation deux personnes éprises l'une de l'autre, surtout lorsque l'une blesse l'autre en quelque point , lorsqu'elle ne lui accorde pas ce qu'elle désire, lorsqu'elle semble aimer davantage une personne étrangère ; car plus l'attachement est plein de tendresse , plus l'offense est pénible. De là des querelles et des reproches : ce sont les bienfaits accordés , la fidélité donnée sans réserve ; tout cela est maintenant en oubli

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chez un ingrat. Ensuite viennent les jurements, les engagements imprécatoires que jamais à l'avenir on n'aimera celui qui a rendu ainsi le mal pour le bien et payé l'amour par la haine. Quelquefois même on y ajoute les cris , les injures , les blâmes , les malédictions , les diffamations , la manifestation des secrets , et beaucoup d'autres choses inconvenantes , comme nous l'apprenons souvent. Mais l'amour spirituel est pacifique et traitable ; il pardonne aisément à l'erreur et à la faiblesse du prochain , et il le relève en esprit de douceur lorsqu'il le voit tombé par surprise en quelque faute.

Le sixième signe de cet amour se trouve dans les présents , les lettres de tendresse , les petits repas , la conservation de morceaux arrachés même des lèvres , ou d'autres choses que la personne aimée a touchées ou dont elle s'est servie. On les vénère comme des reliques ; on les garde comme un souvenir propre à rallumer et à entretenir en tout temps l'amour. Mais , comme dit saint Jérôme des présents réitérés , des mouchoirs, des bandelettes , des habits, des mets goûtés , de flatteuses et douces lettres sont autant de choses qu'un saint amour ne connaît pas. D'innocentes prières , des instructions édifiantes et selon l'esprit , de pieuses subventions dans le cas de nécessité , voilà les soutiens de l'amour spirituel.

Le septième signe est la dissimulation réciproque et désordonnée des défauts. L'amour charnel est tel en ces personnes qu'il s'étend même à leurs défauts mutuels

1 Hier., epist. 2 ad

Nepot.

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et les entretient; elles les excusent et s'entraident contre ceux qui veulent les reprendre et les corriger. Elles sont unies pour le mal et elles s'aiment dans le mal , comme un voleur aime un voleur , comme l'adultère aime son complice. L'amour spirituel , au contraire, a en horreur les vices de tout le monde , et il les déteste d'une façon particulière en ceux qu'il aime spécialement. Comme un père s'attriste plus d'une difformité en son fils que dans un autre, ainsi Dieu a de la haine pour les péchés de tous les hommes et punit cependant avec plus de sévérité ceux qu'il découvre en ses amis les plus chers , comme nous le voyons en David dont les fautes reçurent un châtiment si rigoureux. En effet, le Seigneur a dit : Je reprends et je châtie ceux que j'aime (1).

Nous avons fait connaître ces signes de l'amour charnel afin de nous précautionner contre ses atteintes, car il se cache quelquefois sous le manteau de l'amour spirituel pour tromper les ignorants; revenons maintenant à considérer l'amour spirituel en ses progrès et voyons quels en sont les degrés.

CHAPITRE XXVIII. Des degrés de l'amour du prochain.

Le premier degré de l'amour du prochain semble être de ne haïr personne, de ne désirer de mal à personne , de ne vouloir empêcher le bien d'aucun , de

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