Œuvres spirituelles (page 66)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 II Reg., 16. — Apoc., 3.

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ne point refuser d'aider le prochain dans le cas de nécessité ; en un mot , de ne faire et de ne souhaiter volontairement de mal à nos frères, de leur faire et de leur souhaiter le bien qu'ils pourraient désirer s'ils étaient dans le besoin. C'est en ces deux choses que consiste l'accomplissement de ce précepte : Vous aimerez votre prochain comme vous-même (1). Il signifie : Ne faites point à un autre ce que vous seriez fâché qu'on vous fit; faites aux hommes tout ce que vous voulez qu'ils vous fassent : en cela se trouve la Loi et les Prophètes (2). En effet, c'est ce que nous enseignent la loi de la nature et la loi des saintes Ecritures selon l'exposition des docteurs catholiques.

Le second degré de charité est de se réjouir du progrès des autres et d'aimer leur bien comme le nôtre propre, de compatir à leurs malheurs comme s'ils nous frappaient nous-mêmes, et de regarder ce qui leur est avantageux comme s'il nous arrivait , et cela par un sentiment d'amour. Soyez dans la joie avec ceux qui sont dans la joie, dit l'Apôtre (3); pleurez avec ceux qui pleurent, tenez vous toujours unis les uns aux autres dans les mimes sentiments et les mêmes affections. — C'est encore de sentir les biens et les maux des autres comme s'ils nous étaient propres. Qui est faible, dit encore l'Apôtre, sans que je m'affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé sans que je brûle de douleur (4)? Quand le coeur est rempli d'un tel amour, nécessairement les secours ne font point défaut au prochain , si les circonstances permettent

1 Mat., 19.— 2 Mat.,

7. — Tob., 4 . — 3 Rom., 12. — 4 II

Cor., 11.

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de lui venir en aide. De même que les membres de notre corps sont sains lorsqu'ils partagent la joie et la peine les uns des autres , ainsi l'on reconnaît que notre amour est véritablement guéri de l'engourdissement de l'insensibilité quand nous savons comprendre ce qui concerne le prochain d'après nous-mêmes. Nous sommes les membres d'un même corps (1). Voilà pourquoi Jésus-Christ Notre-Seigneur, de qui découle toute perfection , comme le mouvement et la vie découlent de la tête dans les membres, regarde comme fait à lui-même tout ce qui est fait au dernier de ses membres. Ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, nous dit-il , vous me l'avez fait à moi-même (2).

La perfection de l'amour du prochain consiste à aimer nos ennemis avec affection , à avoir pour ceux qui nous haïssent et nous persécutent la même tendresse dont nous sommes remplis envers ceux qui nous sont particulièrement chers , à être prêts à sacrifier non-seulement nos biens temporels, mais encore notre vie pour nos frères ; à agir ainsi non en vue des récompenses attachées au martyre, mais par un désir ardent du salut du prochain. Telle fut la charité dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple. Il a daigné mourir pour les pécheurs, ses ennemis, afin d'expier les péchés dont nous nous étions rendus coupables envers lui , les péchés par lesquels nous lui avions témoigné notre mépris. Personne, nous avait-il dit, ne peut avoir un plus grand amour que de donner

1 Ephes., — 2 Mat., 15.

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sa vie pour ses amis (1). C'est de lui que les saints ont appris une semblable charité, Ils se sont offerts à la mort pour leurs frères; ils se sont rendus esclaves pour racheter les autres de l'esclavage : ainsi a agi saint Paulin; pour soulager ceux qui étaient affamés, ils se sont réduits eux-mêmes à souffrir les tortures de la faim ; ils mit prié pieusement pour leurs meurtriers; ils se sont efforcés d'adoucir la cruauté de leurs ennemis par leur bénignité et de vaincre le mal par le bien. Telle fut la charité du patriarche Joseph, de Moïse , de Samuel , de David , de Job et d'un nombre infini d'autres saints. Et en vérité ces hommes sont vraiment sages d'avoir un semblable amour, car leurs ennemis leur procurent cent fois plus de bien en les persécutant qu'en leur venant en aide; ils font comme celui qui me volerait une pièce de plomb en me donnant à la place une pièce d'or le plus pur. En quoi peut nuire un ennemi à un saint? Il peut lui ravir par la violence, par la médisance et les persécutions, l'honneur terrestre , les délices , les richesses , toutes choses propres à nourrir la concupiscence de la chair. Mais les saints n'ont point d'amour pour des biens semblables; leur perte ne saurait les contrister. S'ils aimaient les choses du monde, s'ils éprouvaient de la douleur en les voyant s'éloigner, l'amour de Dieu leur père ne régnerait point en eux. Lors donc que leurs ennemis les dépouillent de pareilles choses qui leur sont à charge et odieuses, les dons spirituels et les mérites pour le ciel se répandent en eux avec

1 Joan., 15.

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abondance. De là cette parole de David : Les jugements du Seigneur sont véritables et pleins de justice en eux-mêmes. Ils sont plus désirables que l'or et les pierres précieuses, et plus doux que le miel et le rayon de miel le plus excellent (1). Celui qui fournit à un homme l'occasion d'un gain si avantageux est donc vraiment digne de son amour. Voilà pourquoi le Seigneur a dit (2) : Aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, et votre récompense sera abondante, et vous serez les enfants du Très-Haut.

CHAPITRE XXIX. De l'humilité.

Nous avons à parler maintenant de l'humilité. Mais il faut auparavant nous souvenir que la vraie béatitude consiste dans la connaissance de la vérité souveraine , l'amour de la bonté suprême et la jouissance de l'éternelle félicité. Or, toutes les vertus nous conduisent à ces trois choses , et ainsi plus un homme sera établi dans les vertus , plus il sera capable de la divine béatitude. De même donc que la charité nous dispose à jouir de la bonté , de même l'humilité a pour effet de nous guider vers la vérité. Cette vertu est un abaissement volontaire de notre esprit, abaissement

1 Ps. 18. — 2 Mat., 5.

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produit par la vue de notre propre condition , ou autrement de notre fragilité. L'humilité, dit saint Bernard , est une vertu par laquelle l'homme se connaissant véritablement et intimement devient vil à ses yeux (1).

Or, deux choses nous avertissent d'être humbles : ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas. Ce que nous sommes, nous ne le sommes pas de nous-mêmes ni par nos propres mérites, et ainsi nous n'avons pas lieu de nous élever, puisque tout ce qu'il y a de bon en nous, tout ce que bous possédons d'excellent nous vient d'une bonté et d'une puissance autres que nous. Celui-là seul doit donc être exalté dont la grâce nous a rendus ce que mous sommes. C'est en cela que consiste l'humilité des saints et des serviteurs de Dieu les plus sublimes : plus ils se voient grands , plus ils s'humilient en chaque chose et s'appliquent à rendre tout à celui de qui ils ont tout reçu. Ils se rappellent que celui-là est un voleur, qui retient malgré la volonté du maître une partie de ce que celui-ci a voulu lui prêter, surtout le Seigneur ayant dit lui-même : Je ne donnerai pas ma gloire à un autre (2). Il nous fournit volontiers en ses dons les moyens d'avancer, mais il se réserve la gloire de nos progrès.

Ce que nous ne sommes pas nous avertit aussi de nous humilier. C'est en effet une gloire vaine et frivole de prendre sujet de s'exalter de ce qui nous est étranger, c'est comme si un vase de terre se vantait

1 De grad. hum. — 2

Is., 42.

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d’être d'or pur, un nain d'être un géant ; comme si un mendiant s'imaginait être un roi, et un éthiopien être plus blanc que la neige. Vous dites, est-il écrit dans l'Apocalypse, je suis riche et je ne manque de rien : et vous ne savez pas que vous êtes malheureux et misérable, et pauvre, et aveugle et nu (1). C'est là l'humilité des pauvres et des imparfaits qui, ayant considéré leur détresse et leur imperfection et les comparant à la sublimité des autres, se replient sur eux-mêmes et deviennent vils à leurs yeux en se jugeant selon la vérité. Ainsi nous sommes des aveugles-nés et le Seigneur nous éclaire au moyen de notre ignorance; il oint nos yeux de la boue dont nous sommes formés, afin que nous commencions d'abord à nous connaître nous-mêmes et ensuite à nous prosterner devant lui et à l'adorer en confessant qu'il est notre illuminateur (2). Celui-là recouvre la vue au moyen d'un peu de boue, qui se reconnaît lui-même et s'humilie en contemplant la fragilité de sa propre nature.

CHAPITRE XXX. De l'humilité vis-à-vis de soi-même.

Nous devons avoir une triple humilité. Nous devons être humbles en nous-mêmes , humbles vis-à-vis du prochain, humbles vis-à-vis de Dieu. Nous devons

1 Apoc., 3. — 2 Joan.,

9.

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être humbles vis-à-vis de nous en nous méprisant par la considération de notre propre bassesse, ou autrement nous devons examiner avec le plus grand soin tout ce qu'il y a de méprisable en nous, soit nos défauts naturels , soit nos autres défauts, surtout les péchés et les inclinations vicieuses, afin de nous humilier à leur vue. En second lieu , nous devons être humbles en nous-mêmes par notre maintien extérieur, nos mouvements corporels, nos paroles, nos réponses où tout doit respirer l'humilité. Je m'humiliais, dit le Prophète , comme un homme accablé de douleur et de tristesse (1). Nous devons en dernier lieu nous exercer à remplir les services les plus humbles, embrasser les oeuvres et les offices qui nous semblent bas et que les autres ont en horreur et en mépris , comme de balayer la maison, de faire les gros travaux de la communauté, de se contenter des vêtements les plus vils , des aliments les plus simples, etc. Je m'abaisserai encore plus que je n'ai fait, disait David , et je me rendrai méprisable à mes propres yeux (2).

CHAPITRE XXXI. De l'humilité vis-à-vis du prochain.

Nous devons être humbles vis-à-vis du prochain. Cette humilité consiste d'abord à regarder nos frères comme meilleurs et plus dignes que nous, à ne pas

1 Ps. 54. — 2 II Reg.

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les mépriser ni les juger témérairement. De là cette parole de l'Apôtre : Que chacun, par humilité, croie les autres supérieurs à soi (1).

En second lieu , elle nous porte à les prévenir par des marques d'honneur extérieures, comme de leur témoigner notre respect, de les saluer, de leur céder la première place, de ne point chercher à les abaisser, de leur obéir, d'être empressés à leur rendre service, de leur venir en aide, de les exalter auprès des autres, de faire valoir leurs actions, de les louer et de les prôner surtout si elles sont bonnes, et de cacher ce qu'ils ont fait de mal, non hypocritement, mais en toute sincérité.

En troisième lieu, cette humilité nous fait supporter avec patience la médiocrité de leurs oeuvres, endurer de même les offenses dont ils pourraient se rendre coupables envers nous; elle nous empêche de leur rendre le mal pour le mal , elle nous porte à être sans haine contre eux, à ne faire entendre ni dispute ni cris, à recevoir leurs réprimandes sans murmurer, et à compatir plutôt à leurs misères qu'aux nôtres propres. Pour moi, dit le Prophète, lorsqu'ils m'accablaient, je plongeais mon âme dans l'humiliation (2).

Parmi nos frères, les uns nous sont supérieurs, les autres égaux, les autres inférieurs. La règle que nous venons de tracer s'applique sans réserve à nos égaux. Quant aux supérieurs, l'Apôtre ajoute (3) : Obéissez à vos chefs et soyez-leur soumis. Obéir, c'est accomplir les ordres des autres; leur être soumis, c'est s'abaisser

1 Phil., 2. — 2 Ps. 34. — 3

Heb., 15.

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humblement devant eux et sans réserve, comme devant les représentants de Dieu , mais toujours selon le Seigneur. Maintenant, voici trois règles concernant les supérieurs eux-mêmes. La première est tirée du livre de l'Ecclésiastique (1) : Vous a-t-on établi pour gouverner les autres, dit le Sage, ne vous en élevez point : soyez parmi eux comme l'un d'entre eux. La seconde est tirée de l'Epître aux Thessaloniciens (2) : Nous nous sommes rendus petits parmi vous, écrit l'Apôtre , comme une nourrice qui aime tendrement ses enfants. La troisième est tirée de saint Luc (3) : Je suis au milieu de vous, dit le Seigneur, comme celui qui sert. Selon ces règles, le supérieur doit être parmi ses inférieurs comme un d'entre eux , pour la nourriture, le vêtement, le travail et les autres choses; il doit être comme un petit enfant au milieu d'eux , et parce qu'il leur commande, ne point se croire plus saint, plus sage ou plus estimable qu'eux, nais se regarder comme plus vil et plus lié qu'aucun d'eux , puisqu'il doit rendre raison pour lui-même et pour les autres. Qu'il soit enfin parmi eux comme un serviteur appliqué à supporter et à guérir leurs infirmités, et à précéder les autres par les bons exemples de sa vie.

1 Eccl., 52. — 2 I

Thes., 2. — 3 Luc., 22.

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CHAPITRE XXXII. De l'humilité vis-à-vis de Dieu.

Nous devons aussi être humbles vis-à-vis de Dieu, et cette humilité consiste premièrement à le reconnaître humblement pour notre Dieu , notre Maître et notre Juge; à lui obéir en tout comme les serviteurs obéissent à leurs maîtres, à lui être soumis comme l'oeuvre l'est à son auteur, et si nous avons péché, à faire une pénitence prompte et proportionnée à nos fautes, satisfaire et nous corriger.

Elle consiste en second lieu à recevoir humblement ses châtiments, à ne point murmurer lorsqu'il nous reprend ainsi, à louer sa conduite comme pleine de justice et à nous reconnaître clignes de toute peine, en disant : Je porterai le poids de la colère du Seigneur, parce que j'ai péché contre lui (1).

Enfin cette humilité nous empêche de concevoir de l'orgueil des bienfaits du Seigneur , et elle nous fait confesser que s'il nous a aimés, s'il nous a choisis , s'il nous a appelés, s'il nous a justifiés, s'il nous a exaltés, c'est uniquement par sa bonté et non par nos mérites. Aussi est-ce pour nous un devoir de lui en rendre grâces en toute simplicité et humilité , sans nous arroger aucun de ses biens et de nous écrier avec le

1 Mich.,

7.

225

Prophète : Ne nous donnez point, Seigneur, ne nous donnez point la gloire : donnez-la toute entière à votre nom (1).

CHAPITRE XXXIII. Des trois degrés de l'humilité.

Nous pourrions, il est vrai, par ce qui précède, distinguer les degrés de l'humilité, mais afin de les faire saisir plus aisément, marquons-en trois différents, bien qu'ils soient très-éloignés les uns des autres. Le premier consiste à se reconnaître et se savoir une créature vile et faible , un homme vide de bien , vicieux, pécheur et rempli de tous les défauts qu'on a véritablement; à ne point se tromper soi-même en s'estimant plus grand que l'on n'est , malgré les dignités dont on peut être en possession; à ne point s'élever frivolement au-dessus de soi-même, ni insolemment au-dessus des autres; à ne point chercher les vaines louanges des hommes ni les honneurs de la terre, et si quelque chose de semblable attire, à se reprendre et se châtier comme un homme qui s'est laissé tromper et en qui la vérité n'est plus, selon cette parole du Psaume (2) : Enfants des hommes, pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge? Dieu est tout-puissant : pourquoi donc nous a-t-il créés dans un degré de gloire inférieur aux anges , si ce

1 Ps. 115. — 2 Ps. 4.

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n'est pour nous tenir dans l'humilité par cet abaissement, nous empêcher de nous enorgueillir comme les anges déchus et aujourd'hui des séducteurs, et nous préserver d'une chute et d'une ruine pareilles? Si Dieu nous délivre par le baptême de toute la souillure du péché, sans nous délivrer pendant notre vie des suites temporelles de la corruption, n'est-ce pas afin de laisser en nous un mémorial d'humiliation qui nous porte à nous tenir sur nos gardes et nous empêche de nous élever comme nos premiers parents , dont l'orgueil et la transgression nous ont fait tomber dans le péché et dans les misères auxquelles nous sommes soumis et dans celles bien plus terribles qui nous attendent, si le Seigneur ne nous en préserve?

Le second degré peut consister non-seulement à se connaître soi-même et à se mépriser à cause de sa propre bassesse, mais à souffrir encore avec patience les mépris des autres; et même parce qu'on aime la vérité et qu'on ne s'aime pas soi-même d'un amour particulier opposé à la vérité, en ce degré on désire être estimé des autres comme on s'estime soi-même et être considéré comme un homme vil , plein de vices, ignoble et tel, en un mot, qu'on se connaît en vérité, pourvu cependant qu'on croie un tel jugement sans danger pour celui qui le porterait. De même, dit saint Grégoire (1) , que les orgueilleux mettent leur félicité dans les honneurs, de même les humbles la placent dans le mépris que l'on fait d'eux, car alors ils sentent que le jugement. intérieur de leur esprit reçoit son

1 Dial , l. I, c. 5.

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approbation des autres. L'homme est encore en ce degré quand il s'attriste des honneurs dont il est l'objet, quand ils lui sont en dégoût et qu'il les foule aux pieds en son coeur. Un pareil degré est bien élevé et fort peu y arrivent, même parmi les religieux et les chrétiens les meilleurs. Aussi ne devons-nous pas nous étonner si nous sommes si pauvres en vertus, lorsque nous voyons si éloignée de nous l'humilité, la mère et la gardienne des vertus. Pourquoi, en effet, Celui qui est riche en miséricorde, le Père céleste dont la tendresse a été jusqu'à ne pas épargner son propre Fils et à le livrer pour nous tous; pourquoi, dis-je, le Père céleste nous laisse-t-il aussi pauvres de grâces et de vertus que s'il ne s'occupait de nous en aucune manière? Il faut en chercher la cause dans notre paresse , qui ne nous permet pas de demander avec instance comme nous le devrions , ou dans notre orgueil; car si d'un côté nous prions instamment, Dieu nous voit portés à nous enorgueillir de ses faveurs , et des bienfaits plus considérables deviendraient pour nous l'occasion d'une ruine plus effrayante. Les bâtiments les plus hauts ont besoin d'une base plus profonde, et un arbre élevé, s'il ne plonge bien avant ses racines dans la terre, cédera facilement à la violence des vents. Que celui donc qui désire arriver au sommet de la vertu, s'applique à s'affermir sur le fondement de l'humilité : Dieu résiste aux superbes et il donne sa grâce aux humbles (1) .

Le troisième degré existe quand l'homme, doué

1 Prov., 3.

228

de grandes vertus , comblé de dons précieux et.

d'honneurs , n'en prend sujet de s'exalter ni de se flatter en aucune manière, mais renvoie et rend tout sans réserve à Celui de qui découle tout bien. Telle fut l'humilité de la Vierge bienheureuse lorsque, apprenant qu'elle était choisie pour être la Mère de Dieu, elle se confessa humblement sa servante et s'écria : Il a regardé la bassesse de sa servante (1). Telle fut l'humilité de Jésus-Christ. Il était semblable à Dieu , il ne croyait point que ce fût pour lui une usurpation d'être égal à Dieu, et cependant il s'est anéanti lui-même en prenant la nature et la forme d'un esclave et en se montrant semblable aux hommes, et il a dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (2). Telle est encore l'humilité des anges et des saints dans la gloire. Ils sont remplis du bien suprême. ils sont en possession de l'honneur souverain, et ils n'éprouvent aucun mouvement d'orgueil. Ils sont d'autant plus humbles qu'ils sont plus élevés en Dieu. Aussi dans l'Évangile sont-ils comparés à des brebis sur une montagne'. Ils sont des brebis par la douceur de leur humilité, ils sont placés sur une montagne par la hauteur de leur dignité. C'est là encore l'humilité des parfaits : plus ils sont grands , plus ils s'humilient en tout, dans leurs pensées, dans leurs affections. dans leurs paroles, leurs actions et tout leur extérieur. Seigneur, dit le Prophète , mon coeur ne s'est point gonflé d'orgueil et mes yeux ne se sont point élevés. Je n'ai point marché d’une manière pompeuse et

1 Luc., 1. — 2 Phil., 11. — 3 Mat., 13.

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élevée au-dessus de moi (1). Si l'homme qui n'a point de quoi se glorifier, mais bien des raisons de se confondre, s'humilie et se méprise, son humilité est bonne, mais elle n'est point étonnante. Si, par exemple, le fils d'un paysan ne veut point passer pour le fils d'un roi, il faudra louer en lui l'amour de la vérité, et non l'exalter ni surtout trouver son humilité admirable; de même encore, si un pauvre se regarde comme pauvre et veut être regardé comme tel des autres, il rend hommage à la vérité , et rien en cela ne prête à l'admiration. Mais si un riche se rend semblable aux pauvres , si celui qui est élevé n'éprouve aucun sentiment d'orgueil, si un homme environné de gloire ne s'attribue rien de cette gloire et la renvoie toute entière à celui qui lui a donné de la posséder, celui-là est humble; son humilité n'est point forcée par l'évidence des faits; elle prend naissance dans son amour de la vérité.

CHAPITRE XXXIV. De la patience.

De la charité et de l'humilité naît la vertu de patience, et elle nous conduit à jouir de la paix souveraine. N'avoir à souffrir rien de fâcheux, c'est posséder la paix ; or, cela peut avoir lieu de deux manières : en n'éprouvant rien de pénible ni de contrariant :

1 Ps. 150.

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c'est le partage des bienheureux ; et en supportant avec courage les peines , ce qui est en ce monde le propre des âmes magnanimes, et c'est là ce qu'on appelle la patience. Celui-là, en effet, est magnanime qui souffre sans murmure toute affliction et ne se laisse troubler par aucune passion. La patience considérée comme méritoire de la gloire éternelle est donc le support volontaire et victorieux de toutes les peines. Il y a une patience feinte, une de nécessité et une dernière de vertu. Elle est feinte quand l'homme se montre patient dans l'adversité en vue de la gloire humaine , ou quand il dissimule pour un temps une injure afin de mieux s'en venger plus tard. Celui qui dissimule les torts du prochain , dit saint Grégoire , mais en se livrant intérieurement à la douleur et en cherchant le moment favorable pour lui en demander compte , celui-là n'a point de patience ; seulement il en fait parade (1).

La patience de nécessité a lieu quand l'homme n'entreprend pas de se venger d'une injure , soit qu'il ne le puisse , soit qu'il ne l'ose dans la crainte d'un mal plus grand ou d'une perte considérable. Tels sont les serviteurs frappés par leurs maîtres , les pauvres chargés de reproches par les riches, les disciples châtiés par ceux qui les instruisent.

La patience de vertu est celle dont saint Augustin a dit : La patience est une vertu par laquelle nous souffrons l'adversité avec égalité d'âme, ou autrement sans nous laisser troubler par la tristesse (2).

35 in Evang. — 2 De pat., c. 2.

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La première est vicieuse et mérite d'être punie; la seconde est prudente et se soustrait à des malheurs temporels; la troisième est vertueuse; elle est digne de la grâce dans le temps présent et de la gloire dans l'éternité.

CHAPITRE XXXV. De l'épreuve de la patience.

Toute peine vient de ce qu'on nous refuse ou qu'on nous ravit un bien , l'objet de nos désirs et de notre amour, ou de ce qu'on entreprend contre nous et qu'on nous fait souffrir des choses qui nous inspirent de l'horreur ou nous sont nuisibles. Or, nous pouvons réduire à cinq les choses au milieu desquelles la patience se fait connaître et se manifeste. La première est la souffrance corporelle, la seconde le manque de biens temporels, la troisième la perte de l'honneur, la quatrième l'enlèvement ou la détérioration de ce qui nous est cher, la cinquième toute perturbation de notre paix intérieure. Cette dernière chose renferme en elle toutes les autres , bien qu'on puisse les distinguer en particulier et les trouver les unes sans les autres, comme lorsque nous sommes privés de quelque joie, lorsqu'une consolation peu importante ou même coupable nous est enlevée, par exemple : la pluie ou une autre cause innocente nous empêche de nous promener, d'accomplir selon notre désir un projet

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arrêté. Si nous nous troublons parce que nous manquons d'accomplir le bien, ou en vue de quelque chose de nuisible à notre salut , un semblable trouble ne doit point être attribué à l'impatience, mais au zèle de la justice et de la vertu , pourvu qu'il ne soit point immodéré ou indiscret. De là cette parole de l'Apôtre aux Corinthiens : La tristesse qui est selon Dieu produit pour le salut une pénitence stable, mais la tristesse de ce monde produit la mort (1).

La patience est opposée directement au vice de la colère, comme la charité envers Dieu est opposée à la paresse, la charité envers le prochain à l'envie, l'humilité à l'orgueil. La colère rend l'homme insensé et semblable à un furieux. La colère, est-il écrit (2), tue véritablement l'insensé; mais la vertu de patience fait connaître le sage : La science de l'homme, dit Salomon (3), se manifeste par sa patience. Ainsi ne pas se laisser agiter dans les circonstances énumérées plus haut, c'est un signe de patience; et demeurer impassible en présence du mal , c'est de la tiédeur ou de l'obstination. En effet, chacun doit s'affliger pour son propre compte de ses fautes passées : c'est la vertu de pénitence; de ses défauts présents, c'est la ferveur du bien; des dangers de l'avenir, c'est la prudence de la crainte. Chacun doit s'affliger pour le prochain, mais avec modération , de ses malheurs temporels, et plus profondément de ses défauts spirituels et de tout ce qui nuit au salut de son âme. Les supérieurs surtout sont tenus à un zèle semblable : s'ils supportaient

1. II Cor., 7. — 2 Job., 5. — 3 Prov., 19.

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en silence et sans les corriger de tout leur pouvoir les vices de leurs inférieurs , une telle patience , loin de leur être méritoire pour la gloire, leur ferait encourir la colère de Dieu ; car ce serait favoriser les injures et les opprobres dont il est l'objet , alors qu'il est de leur devoir de les empêcher et de les éloigner. Ainsi Héli , pour n'avoir pas repris sévèrement ses enfants , a ressenti la colère et les châtiments du Seigneur.

Il y a une différence sans doute entre la patience, la force, la constance , la magnanimité , la longanimité, la douceur et la mansuétude, comme on le peut conclure des définitions de chacune de ces vertus; cependant on les prend souvent l'une pour l'autre et l'on adapte assez indifféremment à l'une ce qui se dit de l'autre. La patience est le support volontaire et dans un but honnête des choses difficiles; la force consiste à demeurer inébranlable au milieu de l'adversité , à garder toujours son âme égale au milieu des embarras et des dangers; la constance à n'être ému par aucun sentiment de crainte au milieu des affaires et des personnes les plus fâcheuses; la magnanimité , à se porter de plein gré et selon la raison aux entreprises difficiles; la longanimité est l'espérance toujours persévérante dans l'attente du bien; la douceur, une vertu étrangère à toute dureté et à toute amertume de coeur ; la mansuétude , une tranquillité d'âme incapable de se laisser abattre par la perversité d'aucun homme.

On pourrait encore approprier d'une manière

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convenable chacune de ces vertus aux divers maux auxquels nous sommes soumis. Ainsi on peut appeler patient celui qui souffre les douleurs avec égalité d'âme, comme Job et Tobie. Celui-là est fort que les attaques de la tentation ne sauraient affaiblir : tel fut Joseph. Il est plein de constance celui que les tourments et les peines trouvent indifférents : tels furent les Machabées. Il est magnanime l'homme qui ne tremble point de se livrer à des oeuvres élevées et difficiles : ainsi agirent David et Jean-Baptiste. Il possède la vertu de longanimité celui dont l'espérance ne perd rien de son ardeur au milieu d'une attente prolongée : tel fut Abraham. Il est doux celui qui , comme Moïse, ne s'irrite point des traits dont ses inférieurs l'accablent et ne sait point leur rendre le mal pour le mal. Il est plein de mansuétude enfin celui qui , comme Jean l'Evangéliste , est toujours calme en son coeur et aimable en ses manières.

CHAPITRE XXXVI. Des avantages de la patience.

Les avantages de la patience sont nombreux : 1° elle rend plus tolérable les maux de la vie présente. Quand l'adversité se joint à l'impatience, il en résulte un triple inconvénient : l'homme est affligé au dehors, son agitation le remplit d'amertume intérieurement, et sa faute produit un remords dont son coeur est rongé.

235

2° La patience est pour notre âme une nourriture précieuse. De même que notre corps se conserve au moyen d'aliments terrestres , ainsi notre âme s'engraisse au festin des vertus.

3° La patience est pour le prochain un grand sujet d'édification , un sujet d'autant plus considérable qu'il est plus rare. Nous voyons bien des hommes chastes, mortifiés, pauvres, appliqués à l'humilité, portés à faire l'aumône , adonnés à la prière, accoutumés à exciter les autres au bien , et d'une foi inébranlable; mais nous en rencontrons peu remplis d'une humble patience au milieu des injures, des médisances et des mépris. Nous nous excusons et nous prenons notre défense pour ne point scandaliser les autres; nous croirions être coupables si nous gardions le silence, et cependant nous sommes bien plus répréhensibles de nous venger ainsi avec impatience et de mordre avec aigreur ceux qui nous attaquent. Il est plus glorieux, dit saint Grégoire, d'être les imitateurs de Dieu en souffrant l'injure en silence, que de s'emporter en répondant à nos ennemis (1).

4° La patience nous purifie de nos fautes passées et elle nous préserve des fautes à venir.

5° Elle accroît en nous dans le temps présent la grâce des vertus et des dons spirituels. Vos consolations ont rempli mon âme, dit le Prophète, à proportion du grand nombre de douleurs dont mon coeur a été accablé (2).

6° Elle mérite une gloire abondante dans le ciel :

18 in Ev. — 2 Ps. 65.

236

Réjouissez-vous et tressaillez de joie, dit le Seigneur (1), parce qu'une grande récompense vous est réservée dans le ciel.

7° Elle nous aide d'une manière toute singulière à nous acquitter de la dette dont nous sommes redevables à Jésus-Christ pour sa Passion , car par la patience on s'applique véritablement à rendre à celui qui s'est chargé de nos douleurs ce qu'on a reçu de lui. Voilà pourquoi les saints éprouvaient une joie si vive au milieu de la tribulation; ils étaient dans l'allégresse d'avoir au moins, en souffrant quelque chose, une occasion et un moyen de reconnaître d'une certaine manière cette immense charité du Seigneur qui l'a porté à sacrifier sa vie pour nous; car il n'a aucun besoin de nos biens et il ne demande pas que nous puissions lui offrir quelque portion des richesses terrestres. Lors donc qu'il viendra juger le monde, il montrera à tous les hommes les marques de sa Passion , et ceux-là seront dans une confusion profonde qui n'auront rien voulu souffrir pour lui; au contraire, ceux qui, pour son amour, auront embrassé avec une patience inaltérable des peines nombreuses , seront environnés d'une gloire admirable. Le Seigneur nous donne un signe spécial d'amour quand il nous soumet à l'adversité ; il daigne nous admettre à partager son fardeau, comme il y admit autrefois Simon le Cyrénéen, lorsqu'il porta la croix. En voyage nous avons coutume, quand nous nous sentons fatigués, de prier ceux en qui nous avons le

1 Luc., 6.

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plus de confiance et que nous aimons d'un amour plus spécial, de vouloir bien nous aider pendant quelque temps en se chargeant d'une partie de nos bagages, et par là nous leur donnons une plus grande preuve de notre amour qu'aux autres à qui nous n'osons faire une pareille demande dans la crainte qu'ils n'acceptent pas de bon coeur. Ainsi le Seigneur, le compagnon de voyage de tous les hommes dans le chemin de la vie où nous marchons , le Seigneur, fatigué jusqu'à la mort des travaux de sa Passion , cherche des coeurs disposés à lui compatir et à porter avec lui le fardeau des tribulations auxquelles il est encore soumis en son corps mystique, en son Eglise. Cette Passion qu'il a arrêté de souffrir à cause de nous comme notre chef et qu'il a endurée dans la chair, cette Passion , il l'a divisée à tous ses membres sur la terre. Et comme le Christ a dû souffrir et entrer ainsi dans sa gloire, de même ses membres seront glorifiés s'ils compatissent fidèlement à leur chef; ils seront les compagnons de sa résurrection s'ils l'ont été d'abord de sa Passion. Plus l'homme aura été semblable à Jésus-Christ par la souffrance, plus il régnera proche de lui dans la gloire.

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CHAPITRE XXXVII. Des degrés de la patience.

Exposons maintenant les degrés de la patience. Le premier consiste à contenir avec effort et à réprimer les mouvements de la colère et de l'impatience, et à les empêcher de se produire au dehors par des paroles ou des actes illicites. Ainsi le feu s'éteint étouffé par sa propre fumée; mais si on le laisse libre, il croît et s'étend à tout ce qu'il rencontre d'inflammable. Or, on a coutume d'éteindre le feu de quatre manières : en versant de l'eau dessus, en l'étouffant, en le divisant et en lui refusant des aliments. Le feu de l'impatience s'affaiblit de même d'abord par l'effusion de conseils prudents, comme lorsque l'homme considère sérieusement combien son impatience lui fait de tort, combien au contraire la patience est avantageuse. Mais comme nous avons déjà parlé plus haut de ce moyen , je ne m'y arrêterai pas. — On l'éteint , en second lieu, en l'étouffant, en fermant sa bouche et ses lèvres, afin que la langue ne vienne pas à se répandre en paroles mensongères et en plaintes ridicules, afin que la main rie se porte point à des actes de fureur. De là cette parole du Psalmiste : Placez, Seigneur une garde à ma bouche (1). — On l'éteint par la division, ou autrement l'homme ému par la colère

Ps. 140.

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doit se porter à d'autres actions, se livrer à d'autres affaires propres à absorber ses pensées et à lui faire oublier la cause de son agitation. Ainsi, quand on éloigne les morceaux de bois les uns des autres, le feu diminue promptement. — On l'éteint enfin en lui refusant des aliments, comme lorsqu'on se détourne des affaires et des passions qui ont coutume d'entretenir la colère et l'impatience. Quand il n'y aura plus de bois, dit le Sage, le feu s'éteindra, et quand il n'y aura plus de semeurs de rapports, les querelles s'apaiseront (1). Or, le semeur de rapports est cette suggestion cachée qui porte l'homme à chercher sans cesse une occasion de disputes.

Le second degré de patience existe quand l'homme formé par une longue habitude à souffrir et à comprimer les mouvements emportés de son coeur , a appris à ne plus s'effrayer de l'adversité et à ne plus la craindre, mais à contempler comme d'un lieu inattaquable ses ennemis agités contre lui et qu'il juge impuissants à lui nuire. Or, nous nous laissons épouvanter par le malheur tant que nous aimons quelque chose de terrestre, soit en nous, soit hors de nous, que nous craignons de perdre, comme notre corps, nos biens, notre honneur, nos amis, notre volonté propre. Celui qui n'a point pour ces choses un amour désordonné , ne se réjouit pas grandement de les posséder et ne s'attriste pas beaucoup de ce qui le concerne. En quoi donc peut vous nuire votre ennemi, pour que vous soyez dans le trouble? S'il a contre

1 Prov., 17.

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vous de la haine en son coeur, c'est un mal qui lui est propre à lui-même et dont la douleur ne saurait vous atteindre. Bornez-vous à demeurer en paix avec vous-même : le feu enfermé dans le sein d’un autre ne peut vous brûler. S'il parle mal contre vous, c'est un vain bruit qui parcourt l'air, et non une flèche dont vous puissiez être percé. Vous ririez si un trait lancé contre vous allait se perdre inutilement dans l'espace sans vous toucher; faites de même à l'égard des paroles de malédiction. Un chien aboie contre vous, et vous passez en souriant. Si votre ennemi a médit de vous en votre absence, ne vous troublez point pour cela : il s'est blessé lui-même, mais il n'a pu vous nuire. Il s'est montré un envieux et un détracteur; les hommes intelligents le méprisent et l'ont en aversion, et ainsi il vous a vengé lui-même de ses injures. Gardez donc le silence, et d'autres combattront pour vous et le Seigneur brisera votre adversaire. Si au contraire vous commencez à répondre à ses attaques, ceux qui d'abord vous avaient compati, deviendront simples spectateurs; ils se borneront à vous regarder comme on regarde deux coqs animés l'un contre l'autre, ils vous mépriseront tous deux, ils concevront de l'aversion pour vous , ils vous accuseront d'impatience et d'envie. Si donc vous appréhendez que l'on n'ajoute foi à votre détracteur, souffrez avec humilité et votre patience dissipera les soupçons, ou elle changera les sentiments formés sur votre compte dans le coeur des autres. Si votre coeur à vous-même se sent brûlé intérieurement du feu de

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la l'ancolie, sachez le comprimer en vue des avantages à venir, semblable au malade qui se laisse brûler ou couper une plaie et se soumet à une douleur passagère dans l'espérance de recouvrer la santé. De même que nous sommes forcés de subir les morsures de puces et autres insectes semblables, de même nous devons souffrir avec patience les piqûres de vils détracteurs. L'homme avide d'honneur ne saurait sans envie entendre louer les bons. Il ne petit recevoir de pareils éloges et il souffre d'être dans la confusion. Il voudrait, pour se consoler, avoir des compagnons de sa misère. Voilà pourquoi il médit des autres. Ainsi celui dont les traits sont difformes désirerait voir tous les autres semblables à lui. — On apprend encore, en se servant des divers remèdes dont nous avons parlé jusqu'ici, et surtout par l'habitude de souffrir de telles choses, on apprend, dis-je, à supporter avec patience les douleurs corporelles, la perte des biens, les offenses et les confusions de la part des ennemis. C'est à peine si en cette vie il peut se rencontrer une tribulation que l'habitude et la pratique de la patience ne rendent plus légère, selon cet avis : Ce que vous supportez mal, accoutumez-vous-y et vous le supporterez aisément ensuite. Or, en ce degré, l'homme ne se réjouit pas encore de l'adversité; il l'endure et se tait.

Le troisième degré de patience consiste à trouver sa joie dans les tribulations, à s'en glorifier lorsqu'elles sont présentes , à les désirer quand elles manquent. Ainsi un soldat nouvellement engagé , mais plein

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d'une noble ardeur et désireux de la renommée, est au comble du bonheur lorsque l'occasion se présente d'exercer sa bravoure contre un adversaire illustre. Qui me donnera que ma demande s'accomplisse, s'écrie Job, que Dieu m'accorde ce que j'attends? Je désire, puisqu'il a commencé à me réduire en poudre, qu'il achève, qu'il ne retienne plus sa main, qu'il me retranche jusqu'à la racine et que, dans les douleurs dont il m'accablera, il me reste pour consolation de le voir ne pas m'épargner (1). — Je me plais en mes infirmités, écrit l'Apôtre, dans les outrages , les privations, les persécutions, les afflictions douloureuses pour Jésus-Christ (2). — Ceux-là, dit Moïse, immoleront des victimes de justice, qui suceront comme le lait les flots envahissants de la mer (3), et qui , au milieu de l'amertume toujours croissante de chaque adversité, seront dans l'allégresse comme s'il leur était donné de se désaltérer du lait des consolations. Ceux-là immoleront véritablement des victimes de justice; car, selon saint Grégoire, il y a un mérite bien plus grand à souffrir l'affliction avec patience, qu'à se fatiguer dans l'exercice des bonnes oeuvres. Celui donc qui, par le désir de se rendre agréable à Dieu, s'inflige à soi-même des mortifications en châtiant son corps et en pénétrant son coeur d'amertume et de repentir, celui-là, dis-je, pourquoi n'aurait-il plus la même volonté lorsqu'une autre lui offre l'occasion de souffrir et par conséquent d'affliger son corps et d'humilier son âme, puisqu'il y a un mérite

1 Job., 6. — 2 II Cor., 12. — 3

Deut., 33.

243

sans comparaison plus abondant à souffrir avec patience de telles peines de la part d'un autre que de soi-même? Et l'homme qui se juge vil et vraiment répréhensible, pourquoi murmurerait-il quand un autre porte de lui un jugement semblable? Le jugement le plus à redouter n'est-il pas le nôtre après celui de Dieu? Notre conscience, au tribunal suprême, pèsera plus lourdement que la manière de voir de tous les hommes. C'est donc en ce dernier degré qu'on découvre combien la vertu parfaite est rare. La vraie humilité est aussi heureuse d'être humiliée par les autres que par soi-même, et la vraie patience supporte avec autant de bonne volonté, pour ce qui la concerne, les afflictions du dehors que celles qu'elle pourrait s'infliger de plein gré.

CHAPITRE XXXVIII. De l'obéissance.

Comme l'obéissance naît de la charité, de l'humilité et de la patience, disons brièvement , pour l'édification de nos frères, quelque chose de cette vertu : elle est souverainement utile et nécessaire en toute maison religieuse. L'obéissance est donc une soumission de sa volonté propre à la volonté d'un supérieur dans ce qui est licite et conforme à l'honnêteté. Nous devons obéir à Dieu seul à cause de lui-même , car nous sommes ses serviteurs selon toute l'étendue

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de ce mot, et à la créature raisonnable comme tenant la place de Dieu , qu'elle soit un homme ou un ange, dans les choses que Dieu exige de nous et qui nous conduisent à lui.

CHAPITRE XXXIX. Pourquoi l'on doit obéir aux autres.

Il y a une triple raison de cette obéissance. 1° Dieu étend , il est vrai , son empire de telle sorte sur toutes les créatures en général et sur chacune en particulier, qu'elles reçoivent de lui seul tout ce qu'elles sont, tout ce qu'elles possèdent, tout ce qu'elles peuvent; cependant les créatures les plus rapprochées de lui , non par les lieux , mais par la ressemblance, participent plus abondamment à sa plénitude que les créatures d'un rang moindre, et celles qui les approchent à leur tour ressentent leur influence. Il en est ainsi de degré en degré jusqu'au dernier rang des êtres, en sorte que les inférieures sont soumises aux supérieures , que celles-ci gouvernent les autres et leur commandent , les plus élevées à celles d'un rang moyen, et celles d'un rang moyen aux dernières. Ainsi les anges du rang le plus haut exercent leur domination sur les anges d'un degré inférieur; ce qui est céleste l'exerce sur ce qui est terrestre , et la créature douée de raison sur la créature irraisonnable.

245

Faisons l'homme à notre image, dit le Seigneur, et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre (1). Que toute âme, dit également l'Apôtre , soit soumise aux puissances supérieures (2). La nature divine est si élevée et tellement séparée de tout être créé, que les créatures du rang le plus bas ne peuvent soutenir ou recevoir son action que par des agents intermédiaires: Dieu est immuable en lui-même et il donne à tout le mouvement; il gouverne tout d'une manière ineffable, en sorte que rien n'est plus présent que lui en toutes choses et rien n'est plus incompréhensible.

2° Il n'a pas été donné encore à tous les hommes de pouvoir être instruits par Dieu même. Si donc les ignorants veulent ne point s'écarter de la voie divine, par laquelle ils doivent nécessairement marcher pour arriver à la gloire , il leur faut suivre la direction de ceux qui sont chargés de les instruire. Ainsi l'aveugle donne la main à son guide afin de ne pas tomber, de ne pas se heurter ou de ne pas s'écarter de son chemin.

3° L'homme en péchant n'a point voulu demeurer soumis à Dieu, et ainsi il a perdu la grâce en se livrant à l'orgueil. Il doit donc satisfaire sa justice en se soumettant à un homme à cause de Dieu , et se rendre digne par son humilité de recouvrer la grâce qu'il a perdue. Plus l'humiliation sera profonde , sincère et prompte, plus le recouvrement de la grâce sera facile et la récompense glorieuse. La grandeur de l'humiliation

1 Gen., 1. — 2 Rom.,

13.

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se juge par la difficulté de l'oeuvre imposée; la sincérité par la simplicité de l'intention et la promptitude par l'ardeur de l'action.

CHAPITRE XL. De la triple obéissance.

Il y a trois sortes d'obéissances : la première de nécessité, la seconde de cupidité, et la troisième de charité. Celui-là obéit par nécessité, qui le fait à contre-coeur et rentrerait volontiers en possession de sa liberté s'il le pouvait ou s'il l'osait. Telle est l'obéissance de l'âne, du serviteur pervers, etc. Il y a obéissance de cupidité quand, dans l'accomplissement de l'oeuvre imposée, on se propose une récompense terrestre, un avantage corporel , une consolation extérieure. Ainsi obéissent le chien, l'épervier, le mercenaire, etc. Mais plus l'obéissance a pour Principe les consolations ou les avantages terrestres, moins elle a de mérite devant Dieu. La première sorte d'obéissance a pour but de se soustraire à la peine qu'elle redoute si elle refuse d'agir; la seconde l'espérance d'arriver à obtenir l'objet de ses voeux , comme un présent, etc.

L'obéissance de charité a lieu quand on se soumet par amour pour Dieu à cause de Dieu , et à cause aussi de la récompense divine, en prenant le nom de charité dans un sens large où la crainte de la peine,

247

le désir de la gloire céleste et le sentiment de l'amour se trouvent compris. La première de ces choses est le partage des commençants; la seconde, des hommes dans le progrès; la troisième, des parfaits.

On distingue encore cette vertu d'une autre manière. Il y a une obéissance générale, une autre plus générale et une autre sans réserve et universelle. De même il y en a une spéciale , une autre plus spéciale encore et une troisième tout-à-fait spéciale. L'obéissance générale est celle par laquelle tous les fidèles dans l'Eglise sont tenus communément d'obéir à leurs supérieurs , c'est-à-dire au Pape, aux Evêques et aux Pasteurs, dans les choses ordonnées par les canons et les lois promulguées pour tous les hommes. L'obéissance plus générale est celle en vertu de laquelle toute créature jouissant de la raison est obligée , en faisant usage de sa liberté, de conformer sa volonté propre à la volonté de son auteur. Ainsi ont dû obéir l'homme et l'ange. L'obéissance sans réserve et universelle est celle par laquelle toute créature obéit à son Créateur, soit par un mouvement propre de sa nature, comme les êtres privés de raison , soit par l'impulsion d'une puissance supérieure , comme les démons et les âmes perverses, dont la volonté est bien quelquefois opposée à la volonté de Dieu, mais qui ne peuvent cependant que ce que Dieu veut.

L'obéissance spéciale est celle par laquelle les clercs en particulier sont tenus d'obéir à leurs prélats dans les choses concernant leur office et se rapportant à l'ordre clérical , comme de vivre dans la continence ,

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de porter la tonsure et autres points statués dans les canons. L'obéissance plus spéciale est celle par laquelle une personne s'oblige, par un choix de sa volonté envers une personne déterminée ou un ordre religieux , à des observances limitées selon l'intention de celle qui s'engage , comme par exemple : Je promets d'obéir en ces choses et non en d'autres; pendant ce temps et non au-delà; ou encore dans les points déterminés par la règle et non point en dehors. Enfin l'obéissance tout-à-fait spéciale est celle par laquelle un homme s'engage à obéir sans exception à tout ce qui n'est point opposé au salut de son âme , ni à telle règle en particulier. Cette obéissance comprend la règle elle-même et ton t ce qui est commandé d'ailleurs; elle s'oblige à toutes les bonnes oeuvres non contraires à la raison et au pouvoir des supérieurs d'imposer. Au reste, personne ne peut être forcé à l'impossible ni à des actions irraisonnables, non plus qu'à ce qui est illicite.

CHAPITRE XLI. Des trois degrés d'obéissance.

Les degrés de l'obéissance, quant aux choses auxquelles elle s'étend, peuvent être aisément compris par ce qui précède : obéissance aux préceptes , obéissance à tout acte possible. Mais il nous faut examiner brièvement les degrés de cette vertu quant

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aux dispositions de celui qui obéit. Plus un homme s'élève dans l'obéissance, plus il se rend agréable à Dieu et plus aussi toute créature est prompte et empressée à accomplir sa volonté.

Le degré le plus bas de l'obéissance consiste à obéir par la crainte des supplices éternels. Ainsi agissent ceux qui se soumettent à leurs supérieurs dans les choses de précepte, et se montrent tièdes et négligents dans tout le reste, à moins toutefois que l'habitude générale ne les y force, que la honte des hommes ou l'appréhension d'un châtiment temporel ne les y entraîne. C'est assez pour de tels hommes de ne point tomber dans le péché mortel en désobéissant et de ne point encourir la damnation. Une telle disposition est très-dangereuse pour ceux qui ont embrassé la vie religieuse; car avant d'avoir discuté s'ils sont tenus à accomplir les divers ordres de leurs supérieurs, peut-être sont-ils déjà tombés dans les piéges d'une désobéissance mortelle , semblables en cela aux hommes qui s'approchent trop d'un précipice, et, en examinant avec imprudence ses profondeurs, s'y laissent entraîner tout-à-coup. C'est une folie d'entreprendre de disputer avec Dieu , comme si nous voulions le convaincre qu'il ne doit point regarder tel acte comme une faute mortelle, parce que nous en jugeons autrement. Le jugement de Dieu est la règle de son infaillible justice ; notre opinion , au contraire, que nous appelons notre conscience, est pleine de recoins ténébreux. Le rayon du soleil ne se replie jamais en semblables lieux , mais il a coutume

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d'aller droit à son but et d'éclairer tous les objets soumis à son action. Ainsi doit-il en être de nous dans la pratique de l'obéissance, qu'une chose nous paraisse commandée ou non; ne faisons jamais cette exception que nous ne voulons point y être obligés quand elle ne nous est pas imposée par ces mots : Je vous l'ordonne , ou en vertu de l'obéissance. Un religieux bien obéissant doit montrer autant d'empressement à exécuter ce qui lui est imposé simplement, lorsqu'il sait que telle est la volonté de son supérieur, que si celui-ci ajoutait, : Je vous le commande, je l'ordonne au nom de l'obéissance.

Le second degré de cette vertu consiste à accomplir volontairement les ordres reçus plutôt par l'espoir de la récompense que par la crainte des tourments. En ce degré l'homme ne dispute pas s'il est tenu ou non à obéir; peu lui importe : il sait qu'il acquiert des mérites pourvu que le mal ne lui soit pas commandé, alors même que la volonté de son supérieur ne serait pas droite, comme par exemple s'il lui imposait certains actes par haine contre lui , afin de le tourmenter; ou bien si le supérieur se proposait son propre avantage et non celui de son subordonné. Et même non-seulement une pareille manière d'agir ne saurait nuire à celui qui obéit , nais elle lui procure un double avantage : le mérite de l'obéissance et celui de la patience. De même que la bonne intention du supérieur et l'utilité de la chose commandée tournent au détriment de l'homme désobéissant, ainsi l'indiscrétion du même supérieur et ses ordres

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inconsidérés, pourvu qu'ils ne soient point contraires à la loi de Dieu, sont profitables au véritable obéissant. Si dans sa colère quelqu'un saisissant une poignée d'argent pour une pierre, la jetait dans le sein d'un pauvre , celui-ci ne s'indignerait pas d'une semblable colère ; mais il se réjouirait de posséder un argent acquis de la sorte.

Le troisième degré consiste à obéir par le seul amour de Dieu, non-seulement avec une volonté entière, mais encore avec joie; non-seulement dans les choses faciles, mais encore dans les choses difficiles et pénibles et même jusqu'à la mort. Ainsi Jésus-Christ est devenu obéissant pour nous jusqu'à la mort et la mort de la croix. Que les serviteurs de Dieu rougissent donc d'obéir à un tel Seigneur en vue du royaume céleste avec la lâcheté que nous remarquons en plusieurs. Voyez avec quelle patience les serviteurs des princes et des grands supportent à la guerre pour un prix médiocre et une récompense incertaine des fatigues sans nombre, des dangers, des privations de toutes sortes, et même des injures et des coups de la part de leurs maîtres; comment ils se soumettent avec empressement à de longs voyages pour leurs services. Ils ne renvoient pas au lendemain; ils n'apportent point la négligence la plus légère dans l'exécution de leurs ordres; ils ne prétextent ni la difficulté ni les périls du chemin; ils ne conviennent pas à l'avance d'un prix pour tel travail ; mais ils agissent incertains de la récompense , uniquement appuyés sur l'espérance et en se glorifiant

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d'avoir été choisis de préférence aux autres serviteurs de la maison. Voyez avec quelle attention ils observent en quoi ils peuvent servir leurs maîtres et leur être agréables : à peine ont-ils reçu leurs ordres, à peine ont-ils remarqué le moindre signe de leurs yeux qu'ils s'élancent et se précipitent afin de répondre à leurs désirs. Remarquez avec combien d’avidité ils écoutent ce qui peut leur plaire , ce qu'ils peuvent vouloir. Sans doute l'obéissance des serviteurs de Dieu tire sa perfection intérieure de l'intensité de l'amour; mais quant à ses effets, celui-là semble plus parfait qui montre à accomplir tous les ordres de son supérieur le même empressement et le même courage que nous admirons dans les serviteurs des grands. Ainsi nous lisons dans la vie de saint François que ses premiers compagnons étaient non-seulement prompts à accomplir les ordres reçus de leur bienheureux Père, mais qu'ils s'appliquaient avec le plus grand soin à prévenir ses moindres désirs aussitôt qu'un faible indice les leur faisait connaître, et c'est de la sorte que lui-même les avait formés à l'obéissance. Inspiré par cette vertu, Abraham a obéi non-seulement en sortant de sou pays et en demeurant voyageur sur une terre étrangère , mais encore en se montrant prêt à immoler Isaac , son fils (1). De même les apôtres , les martyrs et les autres saints se sont exposés à des travaux sans nombre, aux dangers, aux persécutions et enfin à la mort pour Jésus-Christ, selon que le Seigneur l'avait annoncé d'une manière si spéciale quand il

1 Gen., 12.

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dit : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même, qu'il se charge de sa croix et me suive (1). Qu'il se renonce donc , celui qui refuse de s'appartenir à l'avenir et se soumet à la volonté d'un autre à cause de Jésus-Christ; qu'il se souvienne que le Seigneur n'est pas venu faire sa volonté propre , mais la volonté de son Père (2).

CHAPITRE XLII. De la pauvreté.

Le mépris des richesses est opposé à l'amour des biens temporels. On donne quelquefois à un tel mépris le nom de pauvreté d'esprit. Il y a des hommes pauvres en réalité et non d’esprit , comme les indigents dans le monde : ils seraient heureux d'arriver à la fortune, mais ils ne le peuvent. D'autres sont pauvres en esprit et non en réalité , comme ceux qui possèdent des richesses non par affection pour elles , mais par amour pour Dieu , afin d'étendre son culte et de défendre ses pauvres, ou par amour pour Jésus-Christ , afin de soulager les besoins du prochain : tels furent Abraham, David, Job, Loth, Josias et autres. Ceux-là sont encore pauvres d'esprit qui acceptent des dignités et des gouvernements par obéissance , comme le pape saint Grégoire et d'autres saints évêques. Ils avaient choisi d'être pauvres; mais par l'ordre du Ciel il en

1 Mat., 10. — 2 Joan., 4.

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arriva autrement. Ils furent établis de préférence à d'autres pour être les princes de la terre et les dispensateurs des biens de l'Eglise. Cependant ils ne renoncèrent pas à leur dessein d'observer la pauvreté, et cette vertu fut d'autant plus cligne lie louange en eux que les richesses ne purent les séparer de son amour. — D'autres enfin sont pauvres d'esprit et de biens; ils n'ont rien et ne veulent rien avoir, alors qu'ils le pourraient aisément et sans péché. Ces hommes sont d'autant plus heureux qu'ils sont plus éloignés des piéges de la cupidité. Ils sont de deux sortes : les premiers ne possèdent rien et font de nécessité vertu , en renonçant ii la volonté d'avoir quand même ils le pourraient. Les seconds ont pu avoir les richesses de ce monde , ou même ils les ont eues; nuis ils les ont rejetées et ils renoncent à les avoir désormais à cause de Dieu.

CHAPITRE XLIII. Du double mépris des richesses.

Il y a un double mépris des richesses. Le premier consiste à les répandre libéralement sur les pauvres en pratiquant les oeuvres de miséricorde , et à les consacrer généreusement au culte de Dieu. Ainsi ont agi les rois saints et d'autres riches qui ont fourni aux besoins d'une foule d'indigents et édifié des monastères et des églises. Le second réside dans le mépris parfait

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des richesses, comme firent les saints en pratiquant la mendicité et en souffrant le manque de tout. Ainsi vécurent notre père saint François , saint Dominique et autres imitateurs de Jésus-Christ épris du désir de la perfection évangélique renfermée en cette parole du Sauveur : Si vous voulez être parfait, allez et vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres (1).

CHAPITRE XLIV. De quatre causes pour lesquelles on conseille le mépris des richesses.

Quatre raisons nous portent à conseiller le mépris des richesses. La première, c'est que leur amour nous éloigne de l'amour de Dieu et du désir de la céleste patrie, selon cette parole de la vérité elle-même : Personne ne peut servir Dieu et l'argent (2) . Les richesses sont tirées des profondeurs de la terre, et par leur poids elles nous entraînent vers ce qu'il y a de plus bas sur cette terre , dans les abîmes de l'enfer. Voilà pourquoi l'Apôtre a dit : Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piége du démon, et en divers désirs inutiles et pernicieux qui précipitent les hommes dans la mort et la perdition (3).

La seconde raison , c'est que les richesses retardent nos progrès dans la vertu. De même qu'un homme

1 Mat., 19. — 2 Mat., 6. — 3 I Tim., 6.

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chargé d'un lourd fardeau ne saurait courir bien vite, de même l'homme en proie aux sollicitudes mondaines est impuissant à faire des progrès rapides dans la vie spirituelle. Si donc vous voulez marcher d'un pas rapide vers la patrie , si vous désirez n'être point retenu au milieu des embûches tendues par les chasseurs, ne pas être saisi durant le voyage, ne pas retomber dans l'esclavage auquel vous avez échappé, n'être pas jeté de nouveau dans les fers, bannissez l'avarice , retirez votre pied de la cupidité entraînante des choses terrestres. Si les Juifs étaient lents à sortir de Babylone et à revenir à Jérusalem, c'est qu'ils avaient des enfants et des épouses, c'est qu'ils avaient acquis des biens dans la terre étrangère. Ainsi les religieux n'ont plus que des soupirs affaiblis pour le ciel quand ils ont commencé à étendre leurs possessions en ce monde.

La troisième raison d'un tel mépris , c'est le mérite plus abondant qui en résulte pour nous. Moins vous vous laisserez attirer vers les richesses temporelles , plus les richesses célestes vous seront données avec profusion dans la gloire éternelle. En effet , il est écrit : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient (1). Aussi le Fils de Dieu afin de nous donner l'exemple de la perfection n'a-t-il voulu rien posséder ici-bas : ni champs , ni maisons , ni revenu ; il s'est contenté d’un vêtement , et encore avant de monter sur la croix a-t-il permis qu'on le lui enlevât, pour nous apprendre que renoncer

1 Mat., 5.

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à tout ne consiste pas seulement à ne vouloir rien avoir en propre , mais à tout donner de grand coeur aux pauvres , à souffrir avec patience la perte de nos biens , s'ils nous sont enlevés avec violence. Et même souvent il y a plus de mérite à supporter une telle perte, qu'à tout distribuer aux pauvres, car il est plus rare de voir se soumettre avec une âme égale à des traitements si indignes qu'il ne l'est de se porter au bien de son propre mouvement. Or, comme les hommes vertueux doivent posséder les biens de ce monde uniquement ou avant tout pour faire du bien et les employer à acquérir la gloire éternelle ; comme même ils cesseraient d'être vertueux s'ils n'avaient un but pieux dans la recherche de ces biens et s'ils n'aimaient point la créature en vue du Créateur, il leur faut donc se réjouir lorsque des revers les privent de leur fortune , comme s'ils l'avaient employée en saintes dépenses , bien persuadés que le malheur accepté avec une patience semblable produira pour le ciel des fruits aussi abondants que les aumônes les plus charitables. Ainsi le marchand aime d'un même amour les marchandises dont il espère un gain égal. Chercher les richesses pour en faire un usage pervers, pour les consacrer aux vanités, aux plaisirs sensuels, aux concupiscences des yeux , c'est une impiété , c'est employer le bienfait de notre Créateur généreux à déverser sur lui-même le mépris et l'outrage. Les poursuivre avec ardeur pour les garder accumulées en sa maison , c'est une folie : autant vaudrait un monceau de pierres , si l'or et l'argent doivent demeurer inutiles.

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Le quatrième motif , c'est que les biens temporels sont réellement méprisables à plusieurs titres. D'abord leur nature les rend tels. Qu'y a-t-il , en effet , parmi tous les éléments , de plus ignoble que la terre?

Ils sont ensuite d'une faible nécessité. Une nourriture modique , le vêtement et un toit , c'est assez pour les besoins de l'homme ; tout le reste est superflu. — Ces biens sont nuisibles à beaucoup et l'occasion de leur damnation éternelle. Ils exposent à l'envie, et elle emploie les moyens les plus divers pour les ravir à leurs possesseurs. — On ne les acquiert et on ne les conserve qu'au prix de grands travaux et de nombreuses sollicitudes , si ce n'est au péril de la vie. — Ils ne sauraient rassasier nos désirs , et plus ils sont considérables , plus ils irritent notre soif. — Ils sont communs aux bons et aux méchants , et ainsi leur abondance ne rend pas plus heureux ; souvent même elle plonge dans une amertume plus profonde, car elle est la cause de bien des maux. — Ils ne doivent point demeurer longtemps avec l'homme. Quand même il les conserverait toute sa vie , la mort l’en séparera , et il ne peut rien emporter des choses de ce inonde que les mérites acquis ici-bas par un saint usage de ces mêmes choses. Le sage doit donc faire peu de cas de ce qui est aussi vil , peu s'agiter pour des biens d'une utilité si médiocre, fuir ce qui est si pernicieux répandre libéralement ce qui, conservé tombe en ruine, et distribué en aumônes porte des fruits nombreux.

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CHAPITRE XLV. Des trois degrés du mépris des richesses.

Le premier degré du mépris des richesses, c'est de ne vouloir posséder injustement aucun bien , soit qu'on l'ait acquis par soi-même, soit qu'il nous ait été donné ou laissé par les autres; de rendre à tous selon son pouvoir ce qui leur est dû , de faire l'aumône de ses biens légitimes , de ne point en abuser pour se livrer aux péchés de l'orgueil , de l'impureté , de la gourmandise , etc. Un homme peut posséder injustement de trois manières : d'abord en acquérant par lui-même à un titre nul, peu importe comment; ensuite en recevant ou en achetant sciemment d'un autre un objet sur lequel le vendeur ou le donataire n'a aucun droit ; et enfin en causant aux autres un tort injuste , quand même il n'en retirerait rien pour lui-même. Or, je suis tenu de restituer au prochain selon toute l'étendue de ses droits et la nullité des miens. C'est pourquoi lorsqu'on doit plus à une personne connue qu'on ne possède, si l'on fait gratuitement à une autre des présents propres à nous empêcher de payer, cette dernière est obligée de rendre tout ce qu'elle a reçu , car celui qui a donné l'a fait en se servant du bien du prochain.

Le second degré, c'est de ne souffrir rien de superflu, mais de se contenter du pur nécessaire dans la nourriture,

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les vêtements , le logement , le ménage , les serviteurs , de faire part du reste aux pauvres , ou de ne pas accepter ce qui est offert , et de ne point acquérir au-delà de ses besoins. Donnez l'aumône de ce qui vous reste, dit le Seigneur, et toutes choses seront pures pour vous (1). Ainsi les moines de l'Egypte et d'ailleurs prenaient sur leur travail la nourriture et le vêtement, et distribuaient le surplus aux pauvres , selon cette parole de l'Apôtre : Ayant de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons nous en contenter (2). Mais pour ne point dépasser les bornes en ce point, il faut nous souvenir qu'il y a une double suffisance : l'une de rigueur et de miséricorde, et l'autre de concupiscence. La première est celle qui se borne à sustenter le corps et à le rendre capable de servir Dieu. La nature elle-même nous l'enseigne. Nous voyons les animaux privés de raison s'y conformer, et même les plantes se contentent des sucs dont elles ont besoin et ne demandent rien de plus. Mais la suffisance de concupiscence dépasse la mesure naturelle et ne connaît de limites que l'impossibilité: elle ne renonce qu'à ce qu'elle n'a plus l'espoir d'obtenir. Le riche avare de l'Evangile voyant ses récoltes abondantes ne dit pas : « Je suis riche et rien ne me manque ; je n'ai plus rien à désirer , car je ne sais où loger mes richesses ; » mais il pense à détruire ses anciens greniers et à en faire de plus grands (3). Ces premiers greniers sont les besoins rigoureux de notre corps; il faut peu de chose pour les remplir ; mais

6. — 3 Luc., 12.

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l'avare les détruit , il lui en faut de plus considérables pour sa concupiscence et ses superfluités , et ceux-là ne se remplissent jamais. Lorsqu'il commence à avoir des provisions nombreuses , il se dispose à en amasser de plus considérables encore; ce qu'il a est insuffisant s'il ne l'augmente de jour en jour ; et ainsi il marche sans s'arrêter. Le coeur de l'avare est comme un abîme sans fond : plus on lui donne, plus il engloutit , et jamais il ne semble se remplir. L'avare, dit l'Ecriture, n'a jamais assez d'argent (1).

Le troisième degré est de ne vouloir rien posséder en ce monde et de se soumettre pour Dieu à de grandes privations en tous ses besoins. C'est là le remède le plus efficace contre l'avarice. Semblable à un feu dévorant , ce vice ne dit jamais : c'est assez ; et ainsi l'on ne saurait mieux l'éteindre qu'en lui retranchant sans réserve l'aliment des biens temporels. Jésus-Christ lui-même , le vrai médecin des âmes , nous a enseigné ce remède. Il a tenu en tout cette voie qui est la plus propre à nous instruire des vertus et à guérir nos vices. Les richesses , les honneurs mondains et les voluptés de la chair sont en effet les plus graves obstacles à la sainteté , et le Maître des vertus, Notre-Seigneur, a appris par son exemple à ses disciples à les éviter. Si vous voulez être parfait, a-t-il dit, allez, vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, venez ensuite et suivez-moi (2). C'est là cette pauvreté sublime dont parle l'Apôtre , cette pauvreté des premiers saints qui dans l'Eglise abandonnèrent

1 Eccl., 5. — 2 Mat.,

14.

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toutes choses pour Dieu. A elle viennent se joindre des vertus sans nombre , à elle sont attachés des dons innombrables : mais bien peu savent les posséder. Beaucoup , il est vrai , n'ont rien en ce monde , mais ils sont rares ceux qui dans la vie religieuse ne désirent pas avoir plus , soit pour eux , soit pour les autres. Du reste , ce qui est meilleur est par là même plus rare sur cette terre. Le religieux plein de sollicitude pour les choses temporelles s'y plonge tout entier; celui qui laisse à d'autres un semblable soin, leur en abandonne les embarras , mais celui qui se repose en Dieu de tous ses besoins et de toutes ses inquiétudes , Dieu lui-même devient son pourvoyeur. Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, dit Jésus-Christ , et toutes ces choses, les choses nécessaires à votre existence, vous seront données par surcroît (1). Le Seigneur veut nous donner les biens du ciel par un bienfait de sa grâce; pourquoi donc ne pas espérer de lui les biens temporels, des biens d'une si médiocre importance? Il nous accordera, soyons-en sûrs, ce qui nous est nécessaire , autant qu'il le jugera avantageux pour nous , ou bien nous recevrons de lui les forces corporelles suffisantes pour résister à la détresse , ou encore il fera goûter à notre âme des consolations supérieures à toute satisfaction de la chair , et de plus il nous donnera une récompense céleste.

1 Mat., 6.

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CHAPITRE XLVI. De la sobriété.

La sobriété est une vertu qui nous fait user aNec modération des choses destinées à sustenter le corps tels sont les aliments et le sommeil. On entend en général par cette vertu le retranchement de toute superfluité et de toute intempérance de corps et d'esprit. Ainsi l'on dit : un esprit sobre . des sens pleins de sobriété. Mais considérée seulement au point de vue des aliments corporels , on l'appelle réserve , abstinence , et elle est opposée au vice de la gourmandise , qui est la satisfaction du ventre. Or, il y a une sobriété médicinale , une d'avarice , une d'hypocrisie , une de pauvreté et une de religion. La sobriété médicinale est celle qui a lieu pour conserver on recouvrer la santé du corps ; la sobriété d'avarice, celle qui se propose d'éviter la dépense; la sobriété d'hypocrisie , celle qui cherche les louanges des hommes; la sobriété de pauvreté, celle qui est causée par l'insuffisance des moyens; et enfin la sobriété de religion , celle qui a pour but d'arriver à la vertu , de détruire le vice , de faire pénitence , d'édifier le prochain , de mériter la gloire , d'éclairer notre intelligence , d'acquérir la sagesse. De même que le verre une lois couvert de houe ne transmet plus la lumière, de même notre intelligence accablée par la nourriture tombe dans

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l'obscurité comme nous en faisons souvent l'expérience.

La sobriété, comme toute autre vertu, est méritoire lorsque Dieu est sa cause première et son modèle , c'est-à-dire , lorsqu'elle agit principalement à cause de Dieu et selon Dieu. De même que Dieu dans le gouvernement du monde ne déploie ni plus ni moins de diligence qu'il ne faut, tandis qu'il s'occupe sans réserve des choses du ciel , s'il nous est permis de nous exprimer ainsi , de même l'homme à qui le soin de gouverner le petit monde , c'est-à-dire son corps, a été confié , doit pourvoir avec prudence à sa tâche, soit en ne le laissant point manquer, autant qu'il est possible , des objets nécessaires à sa conservation , soit en lui retranchant le superflu. De la sorte il l'empêchera de tomber de privation ou de fatigue avant le temps , et aussi de se révolter au sein de l'abondance et du repos. Mais toute son attention doit être appliquée sans mesure au bien le plus excellent; elle doit s'exercer à faire avancer l'àmc dans la connaissance et l'amour de Dieu et dans les diverses pratiques propres à l'élever davantage et à la diriger sûrement. Lame, en effet , n'a pas été créée pour le corps ; mais le corps a été donné à filme pour la servir et l'aider en cet avancement. Elle a revu l'existence à cause de Dieu , afin de s'attacher à lui , de jouir de ses douceurs en cette union et d'être heureuse en goûtant un pareil bonheur.

A Dieu seul il appartient de détruire et de donner la mort , comme à lui seul il appartient de créer et de

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vivifier. Ainsi il ne nous est point libre sans sa per-mission de concourir à la destruction d'aucun des êtres formés par lui. Il nous a donné le droit de mort sur les créatures privées de raison, mais nous ne pouvons l'exercer sans un juste motif. Il nous a défendit d'étendre de la sorte notre empire sur les êtres doués de raison , c'est-à-dire sur les hommes , en dehors des lois établies par lui. Aussi les juges , en condamnant les malfaiteurs à mort selon les lois divines , agissent-ils en vertu de l'autorité de Dieu et non de la leur propre, car c'est lui qui a décrété que quiconque aurait commis tel crime serait puni de telle peine. Mais si nul n'a le droit de tuer un autre , nul n'a davantage le droit de se tuer soi-même : personne n'est tenu d'avoir plus d'amour pour le prochain que pour soi. Or, celui-là se donne la mort , qui , ruinant ses forces par une abstinence et des fatigues indiscrètes, est forcé de tomber avant le temps. Seulement la ferveur de la dévotion ou la simplicité en peut rendre plusieurs excusables. Saint Paul a écrit : Que votre obéissance soit conforme à la raison (1).

CHAPITRE XLVII. En quoi consiste la sobriété.

La sobriété s'étend à trois choses : la qualité et la quantité des aliments , et en même temps la manière de les prendre. Pour la qualité elle demande qu'ils ne

1 Rom., 12.

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soient ni délicats, ni d'un grand prix , ni recherchés, mais simples, propres à sustenter la nature et non à exciter la gourmandise, et faciles à avoir. Pour la quantité, elle défend de les prendre avec excès et plus souvent qu'il ne convient ; elle exige la modération: le corps a besoin d'être nourri et non chargé. Mais les malades sont exempts de ces deux premières lois. Le mode exige qu'on ne réclame point la nourriture avec importunité et qu'on ne mange point avec trop d'ardeur, sans observer ni la discipline ni le bon ordre, mais avec modestie , gravité et religion , comme nous l'avons enseigné dans notre précédent traité composé en faveur des novices. En agissant ainsi nous trouvons aux aliments plus de saveur; on les prend avec plus de joie; ils réparent nos forces d'une façon plus salutaire; l'estomac en est moins chargé; ils sont plus faciles à digérer ; on pèche moins en les prenant et l'on se conforme mieux aux règles de l'honnêteté et de la piété.

La sobriété nous offre encore les avantages dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Elle nous aide à satisfaire pour nos péchés : nous avons péché en accordant au corps ses désirs , et par cette vertu nous lui infligeons des châtiments. —Elle réprime les écarts de la chair qui, engraissée , est devenue insolente et rebelle, tandis que la mortification lui apprend à obéir à l'esprit. De là cette parole de l'Apôtre (1) : Je châtie mon corps et je le réduis en servitude. —Elle est utile même à la sauté du corps : elle en dissipe les humeurs

1 Cor., 9.

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nuisibles que les excès et un repus inutile ont coutume de produire. — Elle nous délivre des sollicitudes terrestres. En effet , l'homme accoutumé à se contenter de peu, n'a pas à s'inquiéter d'une multitude de choses. — Elle nous rend propres à beaucoup de vertus : celui qui est sobre est plus agile dans le bien et plus chaste ; il a moins de sujets d'être envieux ; il est plus attentif à veiller sur sa langue , plus prompt à se porter à la dévotion , plus pur dans son désir d'acquérir la sagesse; ses sens sont plus vigilants et plus subtiles; sa mémoire devient plus ferme et plus stable.

La sobriété sert aussi à l'édification des autres : en nous voyant si réglés et si modérés extérieurement , ils jugent que nos qualités intérieures cachées à leurs yeux sont dignes d'estime. Ensuite lorsqu'ils nous admettent à leur table ils sont moins embarrassés, car ils savent que nous nous contentons de peu et qu'il leur sera facile de nous satisfaire. —Cette vertu nous empêche de nuire aux autres mendiants : plus on demande , moins il reste à donner aux autres. C'est une espèce de vol remarqué par un bien petit nombre d'hommes, que de mendier au-delà de son besoin véritable. D'autres plus pauvres en souffrent : ils viennent après nous , et ne trouvent plus ce que nous leur avons ravi. — Enfin elle nous fait amasser des mérites pour la gloire, tant par elle-même que par les vertus dont elle est accompagnée : car plus nous nous éloignerons des, jouissances de la chair, plus noies recevrons avec abondance les délices de l'esprit et plus aussi nous serons comblés de félicités célestes.

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CHAPITRE XLVIII. Des trois degrés de la sobriété.

Le premier degré de la sobriété peut être de se tenir en garde contre l'ivrognerie et l'ivresse , et d'observer pour ses repas les heures et les moments convenables si l'on ne veut point enfreindre à la légère les jeûnes établis , demeurer indignement occupé à boire et à manger à toute heure , et chercher plutôt à satisfaire les inclinations perverses de la chair que les besoins de la nature. Malheur à la terre dont le roi est un enfant, dit Salomon , et dont les princes mangent dès le matin (1)! L'animal , qui ne connaît que les exigences de son ventre , conserve en buvant et en mangeant une mesure conforme aux règles de sa nature; ainsi doit agir l'homme qui a reçu la raison pour se conduire. Mieux vaudrait pour lui en être privé que de ne point se laisser guider par elle , car dans le premier cas il serait exempt de péché.

Le second degré peut consister à s'abstenir de choses permises , comme de viande , de vin , etc., et à se contenter d'une nourriture grossière , comme d'un pain commun , de ragoûts non assaisonnés; ou bien de jeûner souvent , de se priver de mets savoureux et de ce qui nous flatte le plus. Ainsi ont coutume d'agir les religieux , les hommes pieux et pénitents.

1 Eccl., 10.

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Il est bon, écrit l'Apôtre (1), de ne point manger de chair et de ne point boire de vin, comme le faisaient les Nazaréens et les enfants de Réchab (2). Je ne mangerai, dit Daniel , d'aucun pain agréable au goût, et ni chair ni vin n'entrera dans ma bouche (3).

Le troisième degré, c'est d'avoir tellement dompté la gourmandise et soumis notre palais que nous en soyons arrivés à nous borner aux choses suffisantes à nos besoins extrêmes quant à la quantité et la qualité des aliments , à aimer d'autant plus notre nourriture qu'elle est plus simple, et si quelquefois il nous faut en accepter une plus délicate , à ne pas chercher en elle notre plaisir, mais uniquement le soutien nécessaire de notre corps. Ne prenez pus de votre chair un soin qui aille jusqu'à satisfaire ses désirs (4).

CHAPITRE XLIX. Autre distinction des degrés de l'abstinence ou de la sobriété.

On peut distinguer d'une autre manière les degrés de l'abstinence ou de la sobriété. Ainsi le premier degré consiste à souffrir avec patience d'être privé d'aliments délicats , et à ne point s'attrister lorsqu'on n'a point ce qu'on désire, comme nous voyons certains hommes, s'ils manquent de quelque chose à table , s'affliger, s'indigner, murmurer, rejeter toute modestie,

1 Rom., 14. — 2 Num., 6. — Hier., 33. — 3 Dan., 10. — 4 Rom., 13.

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oublier leur profession et ne point se souvenir que, si les riches eux-mêmes dans le siècle n'ont pas toujours selon leur volonté , à plus forte raison des pauvres et des mendiants doivent s'attendre à pareil mécompte.

Le second degré consiste à se priver volontairement pour Dieu et par amour de la sobriété , de la pauvreté et du bon exemple , des choses mêmes qu'il est en notre pouvoir d'avoir. Ainsi les bons et fidèles serviteurs de Dieu passent souvent les maisons des riches dans leurs voyages et vont demander l'hospitalité à celle du pauvre; ils refusent les mets délicats et se contentent des plus simples et encore en faible quantité , afin de témoigner leur amour an Seigneur et d'édifier le prochain. Tout m'est permis, dit l'Apôtre, mais tout n'édifie pas (1). Sans doute l'Evangile autorise à manger ce qui est servi ; mais il y a pour les autres plus d'édification à ne pas nous laisser servir d'aliments succulents et variés. Si une hospitalité généreuse convient à ceux qui nous reçoivent, la frugalité religieuse nous convient également , ou plutôt il nous appartient de défendre cette vertu avec plus de zèle que les hommes du monde n'en mettent à nous donner des preuves de leur honnêteté en voulant nous servir avec abondance. Quand même ils semblent s'attrister momentanément que nous ne leur permettions pas de satisfaire leur bonne volonté à notre égard , cependant en eux-mêmes ils sont édifiés de notre tempérance : une autre fois ils nous reçoivent avec d'autant plus

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