Œuvres spirituelles (page 8)

Bonaventure · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres spirituelles de saint Bonaventure · 76 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Serm. 1 de Altit. et humil. cord.

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Qu'aurez-vous à prétendre, en effet, quand vous pourriez jeûner plus que celui-ci, si de son côté il vous surpasse en patience, s'il est plus avancé que vous dans l'humilité, s'il l'emporte par la charité? Pourquoi vous bercer durant tout le jour en la folle pensée de ce que vous croyez posséder? Soyez plutôt inquiet de savoir ce qui vous manque; car c'est

là ce qui vous est le plus avantageux. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Vous voyez combien c'est une chose grande de se considérer et de s'examiner soi-même, et en même temps de considérer et d'examiner les autres, afin de tourner leurs bons exemples à notre avantage. Exercez-vous donc beaucoup à cette pratique pendant que vous êtes dans la vie active, en remplissant toujours avec soin les devoirs de la charité, de l'humilité et de la piété. Mais, sur toute chose, soyez fidèle à la méditation de la vie de Jésus-Christ et à l'oraison, car c'est par là que vous serez illuminée d'une manière admirable touchant les vertus et les vices ; par là, plus que par aucun autre exercice, que vous avancerez dans la pureté de l'âme, à laquelle vous devez tendre de toutes vos forces, comme je vous l'ai dit en vous parlant du jeûne du Seigneur. Et si vous avez bien compris les passages que je vous ai apportés sur la contemplation, vous devez savoir que plus l'on désire arriver à une contemplation élevée, plus il faut se fortifier en la pureté du coeur. Or, l'âme se purifie par la méditation de la vie de Jésus-Christ et surtout de sa Passion, ainsi que vous l'avez vu plus haut par les extraits

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du discours soixante-douzième de saint Bernard sur le Cantique des cantiques. Elle se purifie encore dans l'oraison qui est voisine et proche de la contemplation ; et ce que l'oraison obtient par un travail pénible, la contemplation le savoure dans un repos délicieux. Voilà ce que j'avais à vous dire sur la manière de vivre dans la vie active.

CHAPITRE LV. Manière de vivre dans la vie contemplative.

Mais dans la vie contemplative, il faut se conduire autrement et d'une manière bien différente. Le contemplatif doit vaquer à Dieu seul et demeurer dans la. solitude, au moins celle de l'esprit, comme vous avez pu le remarquer plus haut, lorsque je vous ai entretenu du jeûne du Seigneur. Il n'a donc rien à voir dans les choses communes, ni dans celles qui lui sont propres; rien touchant le prochain, quant aux services corporels qui regardent le temps présent, mais seulement par la prière, par la dévotion et la compassion ; rien non plus dans ce qui concerne sa, propre personne. Il doit, sans tarder, rejeter tout derrière lui et demeurer, afin de pouvoir s'occuper de Dieu seul, comme insensible et comme mort, à moins que la nécessité n'exige qu'il n'en soit autrement que ses désirs ne le voudraient. C'est dans le repos qu'il doit apprendre cette sorte de sagesse, ainsi que je vous l'ai dit en citant le

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sermon quarantième de saint Bernard sur les Cantiques. Il faut qu'il agisse le moins possible et qu'il se taise, à l'exemple de Marie, de quelque manière qu'on l'interpelle; quelque réitérées que soient ces interpellations, qu'à son exemple, il laisse le Seigneur répondre et agir pour lui, et qu'il remette toutes choses aux soins charitables de sa providence. Mais plutôt écoutez saint Bernard traitant ce sujet avec son éloquence habituelle :

« (1) Marthe en agissant nous offre, dit-il, l'exemple d'une personne qui travaille parfaitement. Mais pour Marie, tandis qu'elle demeure assise, tandis qu'elle est dans le silence et qu'interpellée, elle ne répond rien, elle nous présente l'image du contemplatif. Elle est tellement appliquée de toute l'ardeur de son âme à la parole de Dieu, que, repoussant tout le reste, elle puise à longs traits le seul bien qu'elle aime, la connaissance de ce qui est divin ; et, ravie intérieurement dans la contemplation ineffable des joies de son Dieu, elle est devenue comme étrangère à ce qui est extérieur. Ne nous étonnons pas si nous entendons celui qui travaille et agit parfaitement murmurer contre son frère qui se tient dans le repos, puisque nous lisons dans l'Évangile que Marthe a fait la même chose contre Marie. Mais vous ne trouvez nulle part que Marie ait murmuré contre Marthe en refusant de se mêler à son travail. Elle n'eût pu convenablement s'adonner à ces deux e choses à la fois; elle n'eût pu satisfaire aux soins

1 Serm., 5.

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extérieurs et vaquer intérieurement à l'amour de la sagesse ; car c'est de cette sagesse qu'il est écrit : « Celui qui agit peu, l'acquerra (1). C'est pourquoi Marie s'assied et se tient immobile; elle ne veut point interrompre le repos de son silence, dans la crainte de perdre la douceur délectable de sa contemplation, surtout lorsqu'elle entend son Dieu lui dire intérieurement : Tenez-vous dans le repos, et voyez combien le Seigneur est plein de suavité. »

« (3) Croyez-vous qu'en cette demeure qui reçoit Jésus, l'accent du murmure puisse se faire entendre? Heureuse la maison, bienheureuse à jamais la communauté où c'est Marthe qui se plaint de Marie ! Il eût été tout-à-fait indigne, tout-à-fait blâmable que Marie eût élevé la voix contre Marthe. Mais où lisez-vous que Marie se soit plaint que sa soeur la laissât seule en son exercice ? Loin, loin de celui qui s'emploie à vaquer à Dieu seul, de soupirer après la vie des frères servants. Marthe semble toujours ne pouvoir se suffire à elle-même et être au-dessous de sa tâche ; c'est pourquoi elle désire vivement se décharger sur les autres en partie. Mais voyez la prérogative de Marie : en toute occasion, elle a un avocat.

Le pharisien s'indigne, Marthe se plaint, les Disciplines mêmes murmurent; partout Marie garde le silence, et le Seigneur parle pour la défendre. »

« Que Marie se tienne donc dans le repos et qu'elle voie combien le Seigneur est suave. Qu'elle voie, dis-je, quelle dévotion de l'âme, quelle tranquillité

1 Eccl., 38. — 2 Serm. 3 de Assump. Virg.

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de l'esprit elle doit posséder pour s'asseoir aux pieds de Jésus, pour tenir son coeur toujours en sa présence, pour recevoir les paroles qui sortent de sa bouche, lui dont l'amour est si délectable et le langage si plein de douceur. La grâce est répandue sur ses lèvres, dit le Prophète, et il l'emporte en beauté sur les enfants des hommes (1), et même sur toute la gloire des Anges. Réjouis-toi et rends grâces, ô Marie ! de ce que tu as choisi la meilleure part ; car bienheureux sont les yeux qui voient ce que tu vois ; bienheureuses les oreilles qui méritent d'entendre ce qu'il t'est donné d'entendre. Oui! tu es bienheureuse, toi qui perçois dans le silence le murmure du souffle divin, dans ce silence où il est si avantageux à l'homme d'attendre le Seigneur. Sois simple, non-seulement d'une simplicité sans arrière-pensée, mais d'une simplicité qui rejette la multitude des occupations, afin qu'il puisse converser avec toi, celui dont la voix est pleine de charmes et le visage brillant d'un éclat glorieux. Évite seulement de commencer à abonder en ton propre sens et de vouloir être sage plus qu'il ne faut, de peur qu'en poursuivant la lumière tu ne viennes, sous l'illusion du démon du midi, à tomber dans les ténèbres. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Vous comprenez par là que l'homme contemplatif doit tout mettre de côté, et les occupations, et les exercices corporels. Tout cela. est directement opposé

1 Ps. 44.

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à sa vocation, et un des plus graves empêchements qu'il puisse rencontrer; tout cela multiplie les obstacles sur son chemin, et non-seulement lorsqu'il est livré à ces occupations, mais encore lorsqu'il en est sorti. D'abord c'est l'inquiétude et l'anxiété d'esprit, qu'il conçoit sur ce qu'il a bit et sur ce qu'il a à faire; ensuite ce sont les imaginations et les fantômes qui se forment en sou âme et qui s'opposent grandement à la contemplation.

CHAPITRE LVI. Des quatre empêchements de la contemplation.

Voyons maintenant quels sont les empêchements que rencontre la contemplation. Ces empêchements sont au nombre de quatre, dont saint Bernard parle ainsi :

« Si par hasard il arrive à certain moment que quelqu'un d'entre nous soit ravi et caché de telle sorte dans le secret de la contemplation, dans ce sanctuaire de Dieu, qu'il n'y soit inquiété ou troublé ni par la faiblesse de ses sens, ni par des soins poignants, ni par le remords de ses fautes, ni par le torrent plus difficile à éloigner, des vaines imaginations corporelles, celui-là revenu à nous pourra se glorifier et dire : Le roi m'a introduit dans le secret de sa demeure. » Ainsi parle saint Bernard.

1 Serm. 23 in cant.

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Le premier empêchement est donc la faiblesse des sens, c'est-à-dire du corps. L'âme, en effet, est tellement unie au corps que s'il soutire en quelqu'une de ses parties ou en quelqu'un de ses sens une incommodité notable, elle ne saurait trouver de joie dans la contemplation. Ainsi le temps de la maladie n'est pas un temps favorable à cet exercice, à moins que le Seigneur n'intervienne par une laveur spéciale. Il en est de même lorsque le corps est en proie à une faim violente, ou à une soif dévorante, ou à un froid trop rigoureux ou à quelqu'autre souffrance semblable.

Le second empêchement, qualifié de soins poignants, s'entend de la sollicitude des embarras et des occupations; et ce que nous avons rapporté dans le chapitre précédent, pourrait suffire pour éclaircir ce point. Le même saint Bernard, exposant dans un long discours les empêchements de la contemplation, dit entre autres choses : « (1) De même que la poussière tombant dans l'oeil corporel, est un obstacle à la vue, ainsi la sollicitude des choses terrestres obscurcit l'oeil de l'intelligence et l'empêche de contempler la vraie lumière. »

Le troisième empêchement s'appelle la faute qui entendre le remords, ou autrement le péché. Or, cela peut arriver de deux manières : d'abord lorsque le péché existe dans l'âme ; en second lieu, lorsqu'il y a été, et, qu'étant détruit par la contrition et la confession, il revient néanmoins en la mémoire. L'un et

1 Serm. 5 de Assumpt.

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l’autre sont un obstacle à la contemplation, selon que saint Bernard l'exprime au même endroit, où il dit : « De même que les ténèbres empêchent la vue du corps, ainsi le péché, lorsqu'il réside dans l'âme, lui devient un obstacle en la rendant ténébreuse. Et comme pour la contemplation l'âme a besoin de la pureté et de la beauté, elle ne peut en cet état y trouver aucun accès. De même, ajoute-t-il, que le sang ou l'humeur venant à s'épaissir et à couler dans les yeux, empêche l'exercice de la vue, ainsi le péché, lorsqu'il revient en la mémoire, influe sur l'âme, devient un obstacle à son regard.» Vous devez donc, au temps de la contemplation, prendre garde de ne point penser à vos péchés. Sans doute, il nous faut en tout temps nous regarder comme des pécheurs, mais il est nécessaire, lorsque nous voulons nous livrer à la contemplation, de ne point nous arrêter d'une manière distincte sur aucun de nos péchés ; et à ce sujet saint Bernard s'exprime ainsi : « (1) Nous trouvons la contemplation de Marie dans ceux qui, par une longue suite de temps, ont pu s'avancer, aidés de la grâce de Dieu , vers quelque chose de meilleur et de plus délicieux, lorsque, déjà pleins de confiance en la miséricorde, ils ne s'inquiètent pas tant de repasser dans leur âme le triste souvenir de leurs péchés, que de méditer avec assurance la loi du Seigneur le jour et la nuit, et d'y puiser un bonheur insatiable. Parfois aussi le voile qui couvre leurs yeux venant à s'écarter, ils contemplent la gloire de

1 Serm. 57 sup. cant

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l'Epoux avec une félicité ineffable ; ils sont transformés en son image et ils s'avancent de clarté en clarté conduits par l'Esprit du Seigneur.»

Le quatrième empêchement consiste dans les vains fantômes des images corporelles, et c'est là le plus difficile à vaincre. Voilà pourquoi la solitude est tant recommandée dans cet état. Il faut que le contemplatif soit muet, sourd et aveugle ; il faut qu'en voyant, il ne voie pas ; qu'en écoutant, il n'entende point, et qu'il ne trouve pas son plaisir à parler; c'est-à-dire qu'il doit être tellement étranger aux choses passagères et tellement uni à Dieu, que, soit qu'il entende, soit qu'il voie, soit qu'il converse, sa course n'en éprouve aucun ralentissement ; c'est-à-dire encore, qu'il doit fuir toutes ces choses, et, si la nécessité le contraint de s'y mêler, s'efforcer de n'en point rapporter les images en son âme ; car c'est en ces occasions qu'elles font en nous leur entrée comme par une porte ouverte à leur impétuosité. Aussi le contemplatif ne doit pas, comme l'homme de la vie active, observer les actions des autres, de peur que son esprit n'y trouve sujet à de vaines imaginations. A plus forte raison devez-vous vous éloigner de tout entretien avec les personnes du siècle, quelque unie que vous puissiez être avec elles, ainsi que je vous en ai avertie plusieurs l'ois. Cependant si, de temps à autre, l'obéissance, la nécessité, la charité, ou même le besoin de vous récréer vous portent à entreprendre ou à faire quelque chose, acquittez-vous-en fidèlement; mais n'y attachez pas tellement votre volonté, n'y prenez pas un

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plaisir tel que l'image s'en imprime en votre âme, de peur que, voulant ensuite vaquer à Dieu seul, ce ne vous soit un empêchement. C'est ainsi que s'exprime saint Bernard sur ce sujet :

« (1) Quelquefois il faut travailler des mains, selon l'ordre que l'on en reçoit, mais ce n'est pas tant pour réjouir l'esprit pendant quelques instants que pour conserver et nourrir en lui le goût des choses spirituelles. Que notre âme trouve donc en cet exercice un moment de repos, et non pas un sujet de dissipation; et, lorsqu'il nous faudra rentrer en nous-mêmes, qu'il nous soit facile de nous retirer promptement de ces occupations sans éprouver la résistance d'une volonté qui s'attache, sans ressentir la contagion d'un plaisir qui se forme ou d'une imagination qui se remplit de fantômes. L'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme. De même les exercices spirituels ne sont pas subordonnés aux corporels, mais ceux qui sont corporels aux spirituels. Ainsi, comme après la création de l'homme un aide lui fut préparé, semblable à lui et de sa propre substance, de même, bien que les exercices corporels soient nécessaires pour aider les exercices spirituels, cependant ils ne paraissent devoir leur être profitables que lorsqu'il y a entre eux ressemblance et affinité ; comme, par exemple, méditer pour écrire et écrire ce qu'on devra lire ensuite. Les exercices du dehors épuisent souvent aussi l'esprit, mais quelquefois de telle

1 Epist. ad frat. de mont. Dei.

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sorte que dans l'accomplissement plus pénible des travaux manuels, là où le corps éprouve une peine plus considérable, l'on arrive à la contrition et à l'humilité du coeur. Cette grande fatigue, en effet, fait naître souvent en nous l'ardeur d'une dévotion plus intense. Cependant le serviteur fidèle et prudent, toujours attentif à son repos intérieur, dispose son travail et ne s'y dissipe pas, mais par lui il croît de plus en plus dans le recueillement; car il n'a pas tant devant les yeux ce qu'il fait, que ce qu'il se propose. En agissant, ses yeux demeurent toujours fixés sur la fin de toute consommation. »

Vous voyez avec quelle vigilance il vous faut prendre garde de ne point embarrasser votre esprit dans des travaux manuels. Je sais, en effet, quels obstacles ils offriraient à votre contemplation par les inquiétudes qu'ils font naître. Mais contentons-nous de ce que nous venons de dire sur ces empêchements.

Vous pouvez comprendre clairement, par tout cela, combien nuisible est cette curiosité qui s'arrête à tout, affecte l'âme entière et la remplit d'inquiétudes et de souillures; combien déplorable est la cupidité, l'application à amasser des trésors, et par conséquent combien précieuse est la pauvreté qui conserve en tout temps l'âme pure et libre en la présence de Dieu. Au reste, ne vous laissez pas ébranler par ce que je vous ai déjà dit, .que le contemplatif ne s'occupe pas de ce qui concerne le prochain ; car il est tout appliqué à Dieu, et il l'emporte sur l'homme actif dans l'amour qu'il lui porte; tandis que l'homme actif

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remporte sur le contemplatif par l'amour qu'il a pour le prochain.

Voici comment saint Bernard parle en cette occasion : « Je dis que, par la grâce de Dieu qui est en nous, nous possédons, nous aussi, des figuiers et des vignes. Les figuiers sont ceux dont les moeurs sont plus douces et plus suaves ; les vignes, au contraire, ceux dont l'esprit est plus rempli de ferveur. Celui qui, au milieu de nous, agit en union et en paix, celui qui, non content de vivre sans contestation au milieu de ses frères, s'efforce encore de se montrer plein d'amabilité envers tous en embrassant tous les devoirs de la charité, pourquoi serait-il inconvenant de dire que celui-là nous tient la place du figuier ?... Mais ceux à qui nous donnons le nom de vignes, nous apparaissent plus sévères qu'aimables. Ils agissent avec un esprit brûlant de ferveur, ils sont zélés pour la discipline, reprennent le vice avec vigueur, et peuvent justement s'écrier avec le Prophète : « N'ai-je pas haï ceux qui vous haïssaient ? Et ne

séchais-je point de douleur à la vue de vos ennemis (2) ? Ou bien encore : Le zèle de votre maison m'a dévoré (3)! Pour moi, il me semble que les uns sont plus avancés dans l'amour du prochain, et les autres plus élevés dans l'amour de Dieu. »

Vous voyez que les contemplatifs, à qui il appartient surtout d'avoir du zèle pour la gloire de Dieu, sont préférés aux hommes de la vie active en ce qui concerne l'amour divin. Cependant, il faut l'entendre avec

1 Serm. 60 sup. cant. — 2 Ps. 138. — 3 Ps. 63.

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discrétion, car le contemplatif ne met jamais de côté l'amour du prochain, mais seulement c'est à Dieu qu'il s'applique principalement, et au prochain secondairement, alors même que celui-ci est la cause de sa détermination. Il est tout-à-fait nécessaire, en effet, que celui qui est nouveau et qui commence à entrer dans la voie de la contemplation, vaque à Dieu seul le plus strictement possible, et qu'il demeure dans la solitude d'esprit et même dans celle du corps, autant qu'il le peut, jusqu'à sembler, par amour pour Dieu, négliger la gloire de Dieu, se négliger soi-même et le prochain, puisque la nature même de la solitude demande qu'il en soit ainsi, surtout quand la visite de l'Époux et ses fréquentes apparitions viennent y répandre la joie. S'il agissait d'une manière différente, il pourrait aisément perdre racine ; mais lorsqu'il est devenu parfait et qu'il a grandi dans un long exercice de la contemplation, alors il est plein d'un zèle courageux pour les intérêts de Dieu et pour le salut des âmes, comme vous l'avez vu dans le discours dix-huitième de saint Bernard sur les Cantiques, rapporté dans ce traité lorsque j'ai montré comment la vie contemplative précède la seconde partie de la vie active. Cependant, lorsque la nécessité devient urgente, le contemplatif, quel qu'il soit, quel que soit son degré d'avancement, doit interrompre son repos par amour pour le prochain. Aussi le même saint Bernard s'écrie-t-il à cette occasion :

« (1) Qui doute que l'homme appliqué à l'oraison ne

1 Serm. 50 sup. cant.

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s'entretienne avec Dieu? Combien de fois cependant, la charité nous en faisant un précepte, sommes-nous détournés et éloignés de cet exercice par ceux qui ont besoin de notre secours ou de nos consolations ? Combien de fois ce doux repos cède-t-il, par tendresse, la place au tumulte des affaires? Combien de fois une conscience sage met-elle de

côté les saints Livres pour se fatiguer au travail des mains? Combien de fois, nième pour l'administration des choses terrestres, regardons-nous comme un devoir de surseoir aux saintes solennités du sacrifice divin ? C'est l'ordre renversé, mais la nécessité ne connaît point de lois. »

CHAPITRE LVII. La vie contemplative mérite la préférence sur la vie active.

Vous avez vu dans le passage de saint Bernard cité an chapitre précédent, que le contemplatif l'emporte dans l'amour de Dieu sur celui qui mène la vie active : d’où il semble que l'on doit conclure que la vie contemplative mérite la préférence sur la vie active. Voici donc comment le même saint nous en parle :

« (1) D'où vient, mes frères, qu'il est dit que Marie a choisi la meilleure part? S'il lui vient à l'esprit de juger inférieur à la contemplation le travail trop ardent de Marthe, comment pourrons-nous lui adresser

1 Serm. 3 de Assump. Virgin.

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cette parole que nous avons coutume d'employer contre elle : L'iniquité de l'homme vaut mieux que les bienfaits de la femme (1)? Comment appliquer cette autre parole du Seigneur (2) : Si quelqu'un me sert, mon Père le comblera d'honneur ? Ou bien encore cette autre (3) : Que celui qui voudra dure le plus grand parmi vous, soit votre serviteur? Enfin, quelle consolation trouvera celle qui travaille, si, comme pour lui faire injure, on exalte la part de sa soeur? Pour moi, je pense qu'il faut, en cette circonstance, choisir une de ces deux explications : le choix de Marie est loué, parce que c'est vraiment la part que nous devons préférer en tout, autant qu'il est en notre pouvoir ; ou bien il faut dire qu'elle a été parfaite en l'une et l'autre part, qu'elle n'a point précipité son choix d'un côté plutôt que d'un autre, mais qu'elle s'est tenue prête à obéir à son Maître, quelque fût son commandement.

« En effet, qui est fidèle comme David, qui sort et qui rentre selon l'ordre de son roi? Il s'écrie (4) : Mon coeur est prêt, non pas une fois seulement, mais il est prêt autant qu'il le faudra, et à vaquer à vous, Seigneur, et à servir le prochain. C'est là, assurément, la part la meilleure qui ne saurait être enlevée; c'est là l'esprit le meilleur, qui ne subira aucun changement de quelque côté que vous l'appeliez. Car celui qui aura bien servi, se sera acquis un degré excellent ; celui qui aura bien

3 Mat., 20. — 4 Ps. 56.

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vaqué à Dieu seul, un meilleur encore; et celui qui aura été parfait dans l'une et l'autre de ces choses, l'emportera sur tous les autres. J'ajoute encore, si cependant il est permis de concevoir de Marthe un soupçon pareil : Ne semble-t-elle pas juger sa soeur comme une personne oisive, alors qu'elle demande qu'elle lui vienne en aide ? Mais il est véritablement charnel, et il ne comprend en aucune façon les choses qui sont selon l'esprit de Dieu, celui qui ose accuser d'oisiveté l'âme qui jouit de ce repos. Qu'il apprenne donc que c'est là la meilleure part, celle qui demeurera éternellement. Ne doit-on pas regarder comme vraiment ignorante une âme qui, sans expérience aucune de la contemplation

divine, veut pénétrer dans une région où cet exercice fait le travail, l'occupation unique et la vie de tous ceux qui l'habitent? »

« (1) Il y a deux choses dans l'intention qui est appelée la face de l'âme, et elles sont requises nécessairement. Ce sont : l'objet de l'action et sa cause, c'est-à-dire ce que vous vous proposez, et ce pourquoi vous vous le proposez. C'est , sans aucun doute, par ces deux choses qu'on juge de la beauté ou de la difformité de l'âme... Or, s'appliquer à autre chose qu'à Dieu, mais à cause de Dieu, ce n'est pas seulement l'occupation de Marie, mais aussi celle de Marthe. Loin de moi d'avancer que celle qui en est là ait quelque difformité, bien que je n'affirme pas qu'elle soit arrivée à la perfection de la

1 Serm. 40 sup. cant

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beauté. En effet, celle qui est encore pleine de sollicitude et de tourments pour plusieurs objets, ne saurait s'empêcher de porter l'empreinte au moins légère de la poussière soulevée par ses actions terrestres. Cependant, elle pourra la secouer promptement et sans embarras, au moins à l'heure du saint repos, si son intention est pure, si le regard de sa conscience est toujours fixé sur Dieu. Ainsi, chercher Dieu seul à cause de lui seul, c'est donc là véritablement posséder, dans toute leur beauté, les

deux parties du visage brillant d'une intention parfaite; c'est là ce qui est propre et spécial à l'Épouse , ce qui lui donne la prérogative singulière de s'entendre dire avec justice : Vos joues out la beauté de la tourterelle. »

« (1) La solitude et la réclusion sont des noms qui expriment la misère, mais la cellule ne doit, en aucune manière, être une prison ; elle est la demeure de la paix, une porte fermée ; elle n'est point un séjour ignoré, mais une habitation silencieuse et sans tumulte. En effet, celui avec qui Dieu réside n'est jamais moins seul que lorsqu'il est seul ; car c'est alors qu'il jouit librement de son bonheur ; alors qu'il s'appartient pour goûter Dieu en soi et jouir de soi-même en Dieu; alors qu'au lambeau de la vérité et dans le calme d'un coeur pur, sa conscience se

dévoile d'elle-même sans nuage à ses yeux, et que sa mémoire se pénètre et s'impressionne de Dieu ; alors que son intelligence est illuminée, et que sa

1 Epist. ad frat. de mont. Dei.

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volonté jouit du bien qu'elle possède, ou que le défaut de la fragilité humaine se découvre sans réserve. Ainsi, ayant fixé votre demeure dans les cieux, selon la règle de votre institut, plutôt que dans vos cellules, ayant rejeté le siècle sans partage, vous vous êtes renfermés tout entiers avec Dieu… Vaquer à Dieu seul, ce n'est pas de l'oisiveté, mais l'affaire des affaires. »

Vous voyez donc, par tous ces passages, que la vie contemplative mérite la préférence sur la vie active. Je vous en ai cité encore bien d'autres en cet ouvrage, d'où vous pouvez conclure la même chose, aussi bien que de ce que je vous ai dit plus haut dans le chapitre qui a pour titre : Comment le Seigneur prit la fuite quand la foule voulut le faire roi, le tout tiré du discours trente-deuxième de saint Bernard sur les Cantiques.

Maintenant, laquelle de ces deux vies renferme le plus de mérite ? C'est le secret de Dieu. Pour moi, je serais porté à croire que celui qui est embrasé d'un amour plus ardent mérite davantage. Mais il me semble que c'est dans la contemplation que l'on s'enflamme par-dessus tout en l'amour. C'est, en effet, une grande chose de contempler Dieu, de jouir de Dieu, de converser avec Dieu, de connaître sa volonté ; et tous ces biens sont le partage de l'homme contemplatif. C'est par eux qu'il a un avant-goût des récompenses de la patrie, quoique ce bonheur soit rare et imparfait. Aussi, les saints semblent-ils s'accorder en ce point : que la vie contemplative est une source plus

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abondante de mérites que la vie active. Mais quoiqu'il en soit, le Seigneur eut être servi selon ces deux vies. De même que les membres divers d'un même corps ne remplissent pas tous les mêmes fonctions, de même c'est la volonté de Dieu que les nombreux enfants de son élise s'appliquent à le servir de diverses manières; et puis le même Esprit n'est pas donné à tous, mais à l'un est donné le don d'une haute sagesse, à l'autre le don de la science, etc… (1) Que chacun donc demeure dans la vocation en laquelle il a été appelé; que celui qui est apte à la contemplation s'applique à la contemplation ; que celui qui est porté à s'employer au service du prochain, s'exerce en ce ministère. Si le Seigneur a dit de Marie qu'elle a choisi la meilleure part, il a demandé aussi à Pierre comme un gage de son amour, qu'il prît soin de ses brebis, et il a insisté par trois fois sur cette même chose; et c'est en ce sens qu'il faut entendre les paroles suivantes de saint Bernard :

« (1) Que Marthe reçoive donc le Seigneur en sa maison, puisque c'est à elle que le soin de la maison est confié : qu'ils reçoivent aussi Jésus-Christ, tous ceux qui sont associés à Marthe en ces fonctions; qu'ils le reçoivent chacun selon la qualité de son ministère ; qu'ils le servent et lui prêtent leurs secours en ses membres , celui-ci en soignant ses frères malades , celui-là en s'occupant des pauvres, cet autre en recevant les voyageurs et les hôtes qui nous arrivent ; et, tandis qu'ils sont tout entiers aux

1 I Cor., 12. — 2

Serm. 3 de Assumpt. Virg.

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sollicitudes de ces emplois divers, que Marie voie comment elle doit vaquer au Seigneur, et qu'elle goûte combien il est plein de suavité. »

Et vous donc, puisque votre état. l'exige, adonnez-vous de toutes vos forces à la vie contemplative, après avoir fait marcher en avant cette partie de la vie active par laquelle on y parvient. Réjouissez-vous et rendez grâces au Seigneur Jésus de ce qu'il vous a appelée à cette part qu'il a nommée la meilleure.

CHAPITRE LVIII. Le contemplatif se reporte pour trois raisons et la vie active ; et ensuite que la foi sans les oeuvres est une foi morte.

Quoique j'aie indiqué plus haut, en divers endroits, que le contemplatif doit vaquer à Dieu seul et laisser tout le reste, sachez que cela n'est vrai qu'en général, mais non en toute circonstance; car il y a trois causes qui le rappellent pour un temps des joies de la contemplation et le ramènent à la vie active.

La première cause, c'est le salut des âmes, comme je vous l'ai dit en vous montrant comment la vie contemplative précède la seconde partie de la vie active. Saint Bernard dit encore à ce sujet :

« Levez-vous, ma bien-aimée, mon Épouse, et venez. L'Époux fait éclater la grandeur de son affection en multipliant les termes de l'amour ; car

1 Serm. 61 sup. cant.

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cette répétition est l'expression de sa tendresse. Et lorsqu'il sollicite de nouveau sa Bien-Aimée à travailler à ses vignes, il nous montre quelle est sa sollicitude pour le salut des âmes, car vous savez que par ses vignes, on entend les âmes... Cependant, si je m'en souviens bien, il n'a, dans tout le cours du livre, appelé l'Épouse de son nom d’épouse, qu'au moment où il l'invite à aller aux vignes et à s'approcher du vin de la charité. »

L'Épouse, connaissant donc la volonté de son Époux, sa passion pour le salut des âmes, sort pour un temps, c'est-à-dire lorsque cela est nécessaire pour opérer ce salut, et revient ensuite à sa contemplation.

Un autre motif qui fait interrompre la contemplation, c'est le devoir pressant de notre charge; ainsi lorsque le supérieur est contraint de s'appliquer à ce qui concerne les besoins de ceux qui lui sont soumis, c'est alors qu'il doit mettre de côté la contemplation.

Saint Bernard , parlant de lui-même à ses religieux , qui parfois l'assiégeaient avec trop d'importunité, s'exprime ainsi sur ce point : « Il est assez rare que j'aie un moment pour me reposer des visites qui me surviennent… Je m'arrête donc pour ne pas donner aux faibles un exemple d'impatience; car ils sont les enfants du Seigneur, ils croient en lui, et je ne souffrirai pas qu'ils aient à recevoir de ma part aucun scandale. Non, je n'userai pas du pouvoir que j'ai en cette occasion; mais qu'ils se servent

1 Serm. 52 sup. cant.

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de moi encore plus, selon leur bon plaisir; qu'ils obtiennent le salut, c'est tout ce que je demande. Ils n'épargneront en ne me ménageant pas ; et c'est en cela que je trouverai mon repos, s'ils ne craignent pas de m'inquiéter toutes les fois qu'ils en auront besoin. J'aurai pour eux autant de bénignité que je le pourrai, et c'est en eux que je servirai mon Dieu avec une charité réelle, tant que je vivrai. Je ne chercherai pas ce qui concerne mes intérêts, mais les intérêts d'un grand nombre, et je n'arrêterai pas ma pensée sur ce qui n'est avantageux qu'à moi seul. Je ne demande qu'une chose : c'est que mon ministère devienne agréable

et profitable à mes frères ; et peut-être qu'ainsi je pourrai, au jour mauvais, trouver miséricorde aux yeux de leur Père. »

Le même saint faisant allusion aux deux motifs que nous venons d'énoncer, s'exprime ainsi (1). « Je vous parle d'après l'expérience que j'en ai faite. S'il m'arrive de trouver que quelques-uns d'entre vous aient profité de mes avis, alors je n'éprouve aucun regret d'avoir préféré à mon repos et à ma tranquillité le soin que mon discours m'a demandé. Ainsi, par exemple, lorsqu'après l'entretien nous voyons celui qui était impatient changé en un homme doux, celui qui était orgueilleux devenu plein d'humilité, et celui qui était pusillanime se remplir de résolution; lorsqu'on reconnaît que celui qui était doux, humble et courageux, a pris

1 Serm. 51 sup. cant.

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de l'accroissement dans cette même grâce, et qu'il est meilleur qu'il n'était auparavant; lorsque ceux qui s'étaient attiédis et languissaient pleins de torpeur et de nonchalance, pour tout exercice spirituel, semblent s'être réveillés et ranimés au contact de la parole enflammée du Seigneur; lorsque ceux qui, ayant abandonné les eaux vives de la sagesse, s'étaient creusés dans leur volonté propre des citernes impuissantes à retenir les eaux, et qui pour cela même murmuraient dans l'appesantissement de leur coeur à chaque ordre qu'ils recevaient, car ils ne trouvaient en eux-mêmes aucun des rafraîchissements de la piété ; lorsque ceux-là, dis-je, sons la rosée de la parole, sous l'influence de cette pluie que le Seigneur a réservée dans sa volonté pour son héritage, montrent qu'ils ont refleuri

dans les oeuvres de l'obéissance, dans la soumission et le dévouement de leur volonté en tout; oui, je vous l'assure, lorsqu'il en est ainsi, la tristesse ne saurait avoir accès en mon âme; je ne regrette point d'avoir interrompu l'exercice d'une contemplation délectable. En me voyant environné de telles fleurs et de tels fruits de piété, je m'arrache sans murmure aux embrassements inféconds de Rachel, afin que Lia, me fasse abonder et jouir de vos progrès. Il y a longtemps que la charité , qui ne cherche pas son propre avantage, m'a persuadé sans difficulté de ne jamais préférer ce qui peut m'être agréable à votre utilité. Prier, lire, écrire, méditer et tous les autres gains que l'on

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trouve dans les exercices spirituels, j'ai tout regardé comme une perte à cause de vous. »

La troisième cause qui nous porte à interrompre la contemplation, c'est que l'Époux se retirant suivant sa coutume, l'âme n'éprouve plus ses consolations accoutumées; car l'Époux s'en va et revient selon sa volonté, ainsi que je vous l'ai dit au chapitre XXXV. Lorsqu'il se retire, l'âme devient donc languissante de désir, et elle met tous ses efforts à le rappeler, en s'écriant avec l'Épouse des cantiques : « Revenez, ô mon bien-aimé. » S'il ne se rend pas à ses invitations, elle appelle à son secours les compagnons de l'Époux, c'est-à-dire les Anges, et elle dit : « Je vous conjure, ô filles de Jérusalem si vous voyez mon bien-aimé, de lui annoncer que je languis d'amour (1). » Mais si alors même il ne daigne pas re-venir, l'âme, connaissant la volonté de son époux, se reporte à la vie active, afin de produire au moins de la sorte des fruits pour son bien-aimé; car il ne convient pas que le contemplatif soit indolent. C'est alors que l'Épouse s'écrie : « Soutenez-moi avec des fleurs; fortifiez-moi avec des puits odorants , car je languis d'amour (2). »

Saint Bernard s'exprime ainsi sur ce sujet : (3) « Par les fleurs, comprenez la foi, et par les fruits, l'action. Ce ne sera pas sans raison, je pense, que vous jugerez qu'il doit en être ainsi, si vous remarquez que, à

l'instar de la fleur qui précède le huit nécessairement, il faut que la bonne action soit prévenue par

1 Cant. 5. — 2 Cant. 2. — 3 Serm. 51 sup. cant.

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la foi. D'ailleurs sans la foi il est impossible de plaire à Dieu (1), selon le témoignage de saint Paul, et bien plus, d'après l'enseignement du même

apôtre, tout ce qui ne se fait pas selon la foi est un péché (2). Ainsi, sans la fleur il n'y a pas de fruit, et sans la foi il n'y a pas de bonne oeuvre. Mais la foi sans les oeuvres est une foi morte (3), de même que la fleur apparaît en vain, si le fruit ne vient ensuite. C'est clone par les bonnes oeuvres que la foi sincère prendra racine, que l'âme accoutumée au repos recevra la consolation toutes les fois que la lumière de la contemplation lui sera enlevée, ainsi qu'il arrive si souvent. Car quel est celui qui jouit, je ne dis pas continuellement, mais même pendant longtemps de cette lumière de la contemplation, tant qu'il demeure en ce corps mortel? Toutes les fois que l'âme sent la vie contemplative lui devenir impossible, elle doit donc se retirer dans la vie active, pour de là revenir en toute liberté comme d'un lieu voisin au lieu où elle était d'abord; car ces deux vies sont deux coma pagnes , et elles habitent une même demeure. Marthe, en effet, est soeur de Marie. Ainsi, bien que cette âme soit privée de la lumière de la contemplation, elle ne se laisse pas pour cela tomber dans les ténèbres du péché, ou dans le nonchalance de l'oisiveté, mais elle se soutient à la lumière des bonnes oeuvres. Et afin que vous sachiez que les bonnes oeuvres sont aussi une lumière, le Seigneur

1 Hebr., 11. — 2 Rom., 14. — 3 Jac., 2.

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a dit : Que votre lumière brille aux yeux de tous les hommes (1) ; ce qui, sans aucun doute, doit s'entendre des bonnes oeuvres qui peuvent frapper les regards du monde. »

Il y a donc trois causes pour lesquelles le contemplatif doit retourner des délices de sa contemplation à la vie active. Bien qu'il demeure à regret dans cette dernière vie, cependant c'est par une disposition de la volonté divine qu'il y est, et vous avez pu remarquer dans ces enseignements de saint Bernard, que ce n'est que pour un temps et que l'âme revient à la contemplation. Ainsi, que tout cela vous soit donc une preuve que la vie contemplative l'emporte sur la vie active.

Maintenant, grâces en soient rendues à Dieu, nous avons terminé ce qui regardait la contemplation. C'est un traité abondant et vraiment utile, dans lequel vous pourrez trouver à vous instruire, non-seulement de la contemplation elle-même, mais de beaucoup d'autres choses et même presque de tout ce qui concerne la vie spirituelle. Efforcez-vous donc de l'étudier attentivement, et de mettre avec soin en pratique ce que vous en aurez appris. Ne croyez pas cependant que j'ai rapporté dans ce livre tout ce que saint Bernard en a dit; mais contentez-vous de ce que je vous en ai appris.

1 Mat., 5.

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CHAPITRE LIX. Comment le Seigneur, sous la parabole des cultivateurs de la vigne qui ont mis à mort le Fils de leur Maître, dit aux Juifs que l'Église passerait aux Gentils.

Notre Seigneur et Rédempteur, plein de zèle pour le salut des âmes qu'il était venu racheter, au prix de sa vie, s'efforçait de toutes manières de les attirer à lui et de les soustraire aux déchirements de leurs ennemis. Voilà pourquoi il employait, tantôt des paroles douces et caressantes, tantôt un langage dur et sévère; pourquoi il avait recours tantôt à des exemples et à des paraboles, tantôt à des prodiges et à des miracles, tantôt à des menaces et à la terreur. Il variait son genre et ses moyens de salut selon qu'il en voyait la nécessite à raison du lieu, du temps, des personnes diverses qui venaient l'entendre.

(1) Or ce fut en cette circonstance qu'il se servit contre les Princes des Prêtres et les Pharisiens de paroles dures et d'un exemple terrible, mais tellement vrai et bien approprié qu'eux-mêmes s'en firent l'application. Il leur proposa donc la parabole des ouvriers de la vigne qui mirent à mort les serviteurs du Maître, envoyés pour en recueillir les fruits, et traitèrent son Fils de la même manière. Demandant ensuite quelle peine le Maître devrait infliger à de pareils hommes, ceux

1 Mat., 21.

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qui étaient présents répondirent : Il fera périr misérablement ces méchants, et il louera la vigne à d'autres ouvriers. Et Jésus, approuvant cette réponse, leur dit : Ainsi le royaume des cieux, c'est-à-dire l'Église, vous sera enlevé et il sera donné à un peuple qui en produira les fruits, c'est-à-dire aux Gentils, dont nous sommes sortis et dont se compose l'Église universelle.

Ensuite il leur mit devant les veux la parabole de la pierre angulaire, qui signifiait le Sauveur lui-même et qui devait briser les Juifs. Mais ces hommes, comprenant que c'était eux qu'il voulait désigner par cette parabole, loin de se corriger, s'en irritèrent davantage, car leur méchanceté les avait plongés dans l'aveuglement. — Pour vous, considérez tout ce qui vient d'être dit, et contemplez Jésus assis humblement au milieu des Pharisiens, mais leur parlant avec autorité et leur annonçant avec puissance et avec nu courage inébranlable ce qui les concernait personnellement.

CHAPITRE LX. Comment les Juifs voulurent surprendre Jésus dans ses discours.

A mesure que le Seigneur s'efforçait de toute manière d'opérer le salut des Juifs, eux, de leur côté, mettaient en jeu tous les efforts imaginables pour le supplanter et le faire mourir. Ils pensèrent donc à le surprendre par la ruse, mais ce ne fut que pour s'évanouir

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dans leurs projets les mieux concertés. Ils envoyèrent, après s'être entendus entre eux, de leurs disciples avec des partisans du roi Hérode, pour lui demander s'il était permis ou non de payer le tribut à César Ils s'imaginaient que, par une semblable question, ils le rendraient odieux ou à César, ou à la multitude, car il ne pourrait répondre que contre lui-même. Mais celui qui sonde les coeurs, connaissant leur malice, leur dit qu'ils eussent à rendre à Dieu ce qui appartenait à Dieu, et à César ce qui appartenait à César. Il les appela hypocrites, attendu qu'ils cachaient sous un langage mielleux une âme pleine de fourberie. Se voyant donc trompés dans leur dessein, ils se retirèrent couverts de confusion.

Considérez attentivement le Seigneur selon la règle générale que je vous ai donnée plus haut, et remarquez en même temps que ce n'est pas la volonté de notre Sauveur que les supérieurs et maîtres temporels soient privés de ce qui leur est dû. C'est donc un péché et une chose défendue de ne point satisfaire aux péages, aux gabelles, aux dîmes et autres impôts établis avec justice et égalité par nos maîtres sur la terre.

CHAPITRE LXI. De l'aveugle qui recouvre la vue à Jéricho et de plusieurs autres choses.

Notre très-miséricordieux Seigneur, qui, dans l'excès de sa charité, était descendu pour notre salut du

1 Mat., 22.

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sein de son Père, sachant que le temps de sa Passion approchait, se prépara à monter à Jérusalem afin de la subir. Il l'annonça même alors divinement à ses Apôtres ; mais ils ne comprirent pas ce qu'il voulait leur dire Lors donc qu'il s'approchait de Jéricho, un aveugle qui était assis au bord du chemin pour demander l'aumône, comprenant, par la multitude qui se trouvait là, que c'était lui qui passait, se t à crier de toutes ses forces et à implorer sa pitié. Bien que la foule le reprît, il n'en concevait point de confusion et il continuait à crier. Jésus, abaissant ses regards sur sa foi et sa ferveur, se le fit amener et lui dit : Que voulez-vous que je vous fasse ? O parole pleine de douceur : Que voulez-vous que je vous fasse! L'aveugle répondit : Seigneur, faites que je voie. Et le Seigneur lui accorda avec bonté sa demande en lui disant : Voyez. Et ainsi il lui rendit la vue.

Regardez donc avec attention le Seigneur Jésus et sa bénignité. Méditez ici sur la puissance dora foi et de la prière, et remarquez que l'importunité de nos demandes ne déplaît, point à Dieu, ou plutôt même qu'il y prend plaisir. Vous avez déjà vu quelque chose de semblable dans la Chananéenne. C'est le Seigneur lui-même qui nous enseigne au chapitre où cette guérison de l'aveugle est racontée, qu'il faut toujours prier et ne jamais se lasser de prier, et il apporte en exemple la veuve qui, par son importunité, obtient du Juge ce qu'elle lui demandait. Ailleurs, il nous montre comment, au milieu de la nuit, un homme prêta

1 Luc., 18.

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des pains en cédant également à l'importunité de celui qui venait les emprunter (1). Ainsi en est-il de ceux qui persévèrent dans leur prière. Le Seigneur accorde tout ce qu'ils demandent avec justice et convenance ; il dit à chacun d'eux : Que voulez-vous que je vous fasse ? Et il le fait. Bien plus, souvent même il fait plus qu'on ne demande et qu'on n'eût osé demander, comme vous le verrez dans Zachée dont nous parlerons bientôt. Tenez donc pour certain que tout ce que vous demanderez au Seigneur avec fidélité et persévérance, vous l'obtiendrez. Vous ne devez point rougir d'exposer vos besoins à l'exemple de l'aveugle, de la Chananéenne, de Zachée, qui n'ont point rougi de demander des grâces et les ont obtenues ; nous ne devons point rougir de servir Dieu, de déposer le fardeau du péché, de solliciter les secours dont nous avons besoin. Avoir de la honte et de la retenue, c'est quelquefois une grande vertu, mais aussi quelquefois un grand vice. Voici comme en parle saint Bernard :

« (2) Il est une honte qui traîne après soi le péché, et une honte que suit la gloire. C'est une honte salutaire de rougir d'avoir péché ou de pécher encore, d'avoir d'autant plus de crainte, bien qu'éloigné de tout témoin terrestre, du regard de Dieu que du regard de l'homme, que vous pensez avec plus de vérité que Dieu l'emporte en pureté sur sa créature, et qu'il est d'autant plus offensé par celui qui pèche, qu'il est certain que le péché est plus éloigné de lui. Une telle honte, sans aucun doute, met en fuite

1 Luc., 11. — 19. — 2 De laud. nov. milit.

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l'opprobre et nous prépare la gloire, tandis qu'elle empêche entièrement de commettre le péché, ou qu'elle punit par le repentir celui qui a été commis et le rejette bien loin par l'aveu qu'elle en fait. Cette gloire cependant ne nous appartiendra qu'au tant qu'elle sera appuyée sur le témoignage de notre conscience. Mais si quelqu'un rougit de confesser les crimes qui le pénètrent de douleur, une telle honte engendre le péché et anéantit la gloire qui naît du calme d'une bonne conscience, puisque le mal que la componction s'efforce de chasser loin de son coeur, celte honte insensée l'y tient enchaîné et l'empêche d'en sortir. »

« O honte privée de raison, ennemie du salut, sans connaissance aucune de l'honneur et de l'honnêteté ! ... Est-ce donc une honte d'être vaincu par Dieu, un sujet de confusion de s'humilier sous la main puissante du Très-haut?... Au contraire, la victoire la plus glorieuse, c'est de céder à la majesté divine ; c'est le comble de la gloire et de l'honneur de ne pas résister à l'autorité de l'Église notre mère. O perversité ! on n'a pas honte de se souiller et l'on rougit de se purifier. Il est, selon le sage, une honte que suit la gloire (2) : c'est celle qui rougit de pécher encore ou bien d'avoir péché. Par elle, vous conserverez assurément. la gloire, la confusion ramenant celle que le péché avait mise en fuite. »

« (3) Je ne sais si l'on peut observer dans la conduite des hommes quelque chose de plus agréable que la

1 Epist., 185 — 2 Eccl., 4.

— 3 Serm. 86 sup. cant.

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pudeur.... Elle est sans aucun doute l'ornement de tous les âges ; mais la douceur de sa grâce paraît plus aimable, brille avec plus d'éclat encore dans un âge plus tendre. Qu'y a-t-il de plus aimable, en effet, qu'un jeune homme plein de pudeur? Combien est brillante, combien est belle cette perle des moeurs dans la vie et sur le visage de l’adolescent? Comme elle est une messagère vraie et sans nuage d'une espérance heureuse, et l'indice d'un caractère excellent! C'est pour lui une verge de discipline levée pour arrêter les sentiments qui portent le déshonneur, pour empêcher les mouvements et les actes les plus légers d'un âge si glissant, pour comprimer ceux qui tenteraient de se produire avec insolence. Qui mettra en fuite comme elle les paroles honteuses et tout ce qui est messéant? La pudeur est la soeur de la continence. Rien ne saurait être comme elle le signe manifeste de la simplicité de la colombe ; et voilà pourquoi elle est la compagne de l'innocence. Elle est la lampe toujours brillante de l'âme pure, et à sa lumière rien de honteux, rien de déshonorant, ne saurait prétendre se fixer en cette âme sans être démasqué aussitôt. C'est elle qui attaque le mal, elle qui combat pour la pureté nécessaire à notre âme; c'est elle qui est la gloire principale de notre conscience , la gardienne de notre renommée, la splendeur de notre vie, le siège de la force; c'est en elle que se trouvent les prémices des vertus, la louange de la nature, l'éclat de toute honnêteté. Que de grâces

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et de beauté la rougeur même dont la modestie aura peut-être coloré ses joues, n'a-t-elle pas coutume de répandre sur son visage ! La pudeur est un bien tellement propre à l'âme que ceux-mêmes qui ne craignent pas de faire le mal rougissent cependant de le faire en public, et qu'ils cachent dans les ténèbres les oeuvres de ténèbres, les oeuvres indignes de la lumière... Qu'y a-t-il de cher à un coeur modeste comme le secret de la solitude? Enfin on nous ordonne, lorsque nous voulons prier, de nous enfermer dans notre demeure, et c'est sans doute pour que nous y soyons solitaires. C'est une précaution à notre avantage, de peur qu'en priant

publiquement, la louange des hommes ne nous ravisse le fruit de notre,prière, ne réduise à rien ses effets. Mais qu'y a-t-il de plus particulier à la pudeur que de fuir les louanges qu'elle mérite et d'éviter

toute jactance? Qu'y a-t-il d'inconvenant, surtout pour un jeune homme, comme de faire parade de sa sainteté ?.... C'est une bonne recommandation pour la prière que vous allez faire, si vous mettez

en avant la pudeur. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Les considérations qui s'offrent à vous dans la guérison de cet aveugle, vous pouvez les fa ire également pour deux autres à qui le Seigneur rendit la vue lorsqu'il sortit de Jéricho; car ce fut avant qu'il y entrât qu'il guérit celui dont nous venons de nous occuper. Quant aux deux autres, il en est parlé dans saint Matthieu (1),

1 Mat., 20.

371

et dans saint Marc (1), et même le nom de l'un d'eux est exprimé. Ce fut de la même manière qu'ils crièrent, que le Seigneur leur répondit et leur rendit l'usage de la lumière.

CHAPITRE LXII. Comment le Seigneur entra dans la maison de Zachée.

(2) Lorsque le Seigneur fut près d'entrer dans la ville de Jéricho, Zachée, chef des publicains, l'ayant appris, désira passionnément le voir, et comme il ne pouvait y parvenir à cause de la multitude et parce qu'il était d'une petite taille, il monta sur un sycomore afin de le contempler au moins de cet endroit. Mais Jésus connaissant et ayant pour agréable sa foi et son désir, lui dit : « Zachée, hâtez-vous de descendre, car il faut qu'aujourd'hui je demeure dans votre maison ». Aussitôt il descendit, le reçut avec une joie vive et un profond respect, et fit préparer un grand festin.

Vous avez vu la bénignité du Seigneur Jésus. Il a donné à Zachée plus que celui-ci n'eût désiré : il s'est donné lui-même, ce que Zachée n'eût osé demander. Vous avez là une preuve de la vertu de la prière; car le désir est une voix puissante et une grande prière. C'est pourquoi le Prophète a dit : « Le Seigneur a exaucé le désir de ceux qui sont pauvres, et

1 Marc., 10. — 2 Luc., 19.

372

votre oreille, ô mon Dieu, a entendu la préparation de leur cœur (1). » Et le Seigneur dit aussi à Moïse : « Pourquoi criez-vous vers moi (2)? » Cependant il ne proférait alors aucune parole, mais il parlait en son coeur.

Contemplez le Sauveur assis et mangeant avec ces pécheurs : il est placé vers le milieu de la table avec Zachée, et il a fait prendre place au premier rang à quelques-uns d'entre eux pour leur faire honneur. La converse avec eux familièrement et simplement afin de les attirer à lui. Considérez aussi les Apôtres conversant sans l'acon avec ces mêmes pécheurs, s'entretenant avec eux et les animant aux bonnes oeuvres; car ils savaient que telle était la volonté de leur Maître et ils désiraient leur salut.

CHAPITRE LXIII. Guérison de l'aveugle-né.

(3) Lors donc que le Seigneur se rendait à Jérusalem, il vit un aveugle de naissance, qui s'appelait, dit-on, Célidonius. L'humble Jésus se baissa, et ayant fait de la boue avec sa salive, il oignit les yeux de cet homme et l'envoya à la fontaine de Siloé afin qu'il s'y lavât. L'aveugle obéit, et s'étant lavé les yeux, il recouvra la vue. Ce miracle fut solennellement examiné par les ennemis du Seigneur et cet

1 Ps. 9. — 2 Exod., 14. — 3 Joan., 9.

373

examen tourna à leur confusion. Voyez l'histoire, telle qu'elle est racontée dans l'Evangile ; elle est assez claire et très-belle.

Or, en tout cela, considérez le Seigneur Jésus selon la règle générale que je vous ai donnée, et remarquez combien fut grande la reconnaissance de cet aveugle. Quoiqu'il n'eût point vu le Sauveur, il prit parti pour lui avec courage et persévérance devant les princes et les anciens des Juifs, et ne les ménagea en aucune de ses paroles.

C'est une vertu bien recommandable et bien agréable à Dieu que la reconnaissance, et un vice bien détestable que l'ingratitude. Voici comment saint Bernard s'exprime à se sujet : « Apprenez à rendre grâces pour chacun des dons que vous recevez. « Considérez avec attention, dit le sage, ce qui vous est accordé. » Et cela afin qu'aucun des dons de

Dieu ne demeure sans l'action de grâces qui lui est due. Je n'excepte aucun don, ni celui qui est considérable, ni celui qui est médiocre, ni celui qui est de peu de valeur. On nous ordonne de ramasser les morceaux de peur qu'ils ne se perdent, c'est-à-dire de ne point mettre en oubli les bienfaits même les plus minimes. Est-ce que le don fait à l'ingrat n'est point perdu? L'ingratitude est ennemie de l'âme; c'est l'anéantissement des mérites, la ruine des vertus, la perte des biens. L'ingratitude est un vent brûlant qui dessèche la source de la piété, la rosée de la miséricorde et les ruisseaux de la grâce.»

1 Serm. 52 sup. cant.

374

CHAPITRE LXIV. Comment le Seigneur s'enfuit du Temple et se cacha quand les Juifs voulurent le lapider.

C'est maintenant que commencent les mystères de la Passion du Seigneur. Aussi désormais citerai-je bien rarement les autorités des auteurs, afin de pouvoir m'arrêter plus facilement sur cette Passion et ses préambules.

Un jour donc que Jésus prêchait dans le Temple et que, entre autres choses, disait : « Si quelqu’un garde ma parole, il ne mourra jamais, » les Juifs lui répondirent : « Vous êtes donc plus grand que notre père Abraham, qui est mort? » — Je suis, leur dit le Seigneur, avant qu' Abraham existât.» Aussitôt, prenant occasion de cette parole comme s'il eût avancé un mensonge ou une extravagance, ils saisirent des pierres pour les lui jeter. Mais il se cacha et sortit du Temple, car l'heure de sa Passion n'était point encore venue.

Considérez-le donc bien en cette circonstance avec une douleur profonde. Remarquez comment le Maître de toutes choses était vilipendé par des serviteurs pervers, et comment, pour céder à leur fureur, il se cacha dans quelque coin du Temple, derrière quelque colonne ou parmi quelques personnes. Fixez vos

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