Œuvres spirituelles (page 9)
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regards sur lui et sur ses Disciples qui se retirent tristement, la tête baissée, comme des hommes sans force et sans courage.
CHAPITRE LXV. Comment, eu une autre circonstance, les Juifs voulurent lapider Jésus.
Une autre fois, pour la fête de la Dédicace du Temple, tandis que Jésus était sous le portique de Salomon, ces loups ravissants l'environnèrent avec une fureur extrême, et, grinçant des dents, ils lui dirent : «Jusqu'à quand nous tiendrez-vous l'esprit en suspens? Si vous êtes le Christ, dites-le nous clairement ! » Mais cet Agneau, plein de douceur, leur répondit avec humilité : « Je vous parle et vous ne me croyez pas. Les oeuvres que je fais au nom de mon Père, rendent témoignage de moi. » Pour Dieu, considérez bien maintenant et le Sauveur et tout ce qui se passe en ce moment. Il leur parlait avec humilité, et eux l'environnaient de toutes parts et criaient contre lui, semblables à des chiens qui aboient avec fureur. Enfin, ne pouvant cacher le venin qu'ils portaient dans leur coeur, ils prirent des pierres pour les lui jeter. Néanmoins, le Seigneur Jésus leur parla avec mansuétude et leur dit : « J'ai fait devant vous plusieurs bonnes autres; pour laquelle voulez-vous me lapider ? » Et ils lui répondirent, entre autres
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choses : « C’est qu'étant homme, vous vous faites passer pour Dieu. » Voyez leur prodigieuse folie : ils voulaient savoir s'il était le Christ; et, après qu'il leur a prouvé, par ses paroles et par ses oeuvres, qu'il l'est véritablement, ils cherchent à le lapider. Ils ne sauraient avoir aucune excuse, car ils ont pu et ils ont dû croire que le Seigneur Jésus était le Fils de Dieu. Mais, comme son heure n'était pas encore venue, il s'échappa de leurs mains, se retira au-delà du Jourdain, au lieu où Jean avait baptisé, qui est distant de dix-huit milles de Jérusalem, et il y demeura avec ses Disciples. Considérez-les, lui et ses Disciples, s'en allant pleins de tristesse, et compatissez-leur de toute votre âme.
CHAPITRE LXVI. De la résurrection de Lazare.
Ce miracle, tout-à-fait célèbre et solennel, veut être médité avec dévotion. C'est pourquoi, montrez-vous aussi attentive que si vous étiez présente à tout ce qui fut dit et fait en cette circonstance, et entretenez-vous de grand coeur, non-seulement. avec Jésus et ses Disciples, mais encore avec cette famille bénie, si dévouée au Seigneur et si aimée de lui, c'est-à-dire avec Lazare, Marthe et Marie.
(1) Lazare donc étant malade, ses soeurs, qui étaient très-chères au Seigneur, envoyèrent vers lui au lieu
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où il s'était retiré, c'est-à-dire au-delà du Jourdain, comme vous l'avez vu dans le chapitre précédent, et lui firent. dire : « Lazare notre frère, que vous aimiez, est malade. » Elles n'ajoutèrent rien de plus, soit qu'elles jugeassent que c'était. assez pour celui qui aimait. et comprenait bien ce qu'elles voulaient, soit qu'elles craignissent de le faire venir en ces lieux où elles savaient que les plus considérables d'entre les Juifs lui tendaient des embûches et désiraient sa mort. Le Seigneur, ayant appris cette nouvelle, demeura en repos pendant deux jours, et ensuite il dit à ses Disciples : «Lazare est mort, et je me réjouis à cause de vous de ne m'être pas trouvé là. » Voyez la bonté et l'amour de Jésus, et en même temps son attention pour ses Disciples. Il n'avaient point encore assez de force et de courage ; voilà pourquoi il travaillait de grand coeur à leur avancement. Ils revinrent donc et déjà ils s'approchaient de Béthanie. Aussitôt que Marthe en fut instruite, elle sortit au-devant de Jésus, et, se jetant à ses pieds, elle lui dit : « Seigneur, si vous eussiez été ici, moi frère ne serait pas mort. » Le Seigneur lui répondit qu'il ressusciterait ; et ils s'entretenaient ensemble de cette résurrection. Ensuite il l'envoya chercher Marie, car il avait pour elle un amour tout spécial. Aussitôt que celle-ci fut instruite de sa présence, elle se leva à la hâte, vint le trouver, et, se jetant à ses pieds, lui répéta les paroles que Marthe lui avait déjà dites. Mais Jésus, voyant dans l'affliction, les pleurs et la désolation, à cause de son frère, celle qui lui était chère, ne put
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lui-même s'empêcher de pleurer, et ainsi il versa des larmes.
Maintenant considérez-le bien, et ces femmes et les Apôtres aussi. Croyez-vous que ceux-ci ne pleurèrent pas non plus? Après quelques instants donnés à leur douleur commune, le Seigneur dit : « Où l'avez-vous placé? » Elles lui répondirent : « Venez et voyez. » Et elles le conduisirent au sépulcre. Jésus s'avança donc entre les deux soeurs, les consolant et les fortifiant. Pour elles, elles se trouvèrent tellement soutenues de sa présence, qu'elles étaient tout entières occupées de lui comme si elles eussent oublié et leur douleur et tout le reste. Lors donc qu'ils s'avançaient ainsi tous trois par le chemin, Madeleine lui disait : « Seigneur, que vous est-il arrivé depuis que vous vous êtes retiré du milieu
de nous ? pour moi, votre retraite m'a plongée dans une vive peine ; mais aussitôt que j'ai eu appris votre retour je me suis réjouie grandement. Cependant j'ai conçu des craintes, et même je crains beaucoup encore; car vous savez tout ce que nos Princes et nos Anciens machinent contre
vous. Voilà pourquoi nous n'avons pas osé vous faire prier de venir. Je me réjouis pourtant de vous voir en ces lieux, mais je vous en conjure, pour Dieu, tenez-vous en garde contre vos ennemis. » Et le Seigneur répondait : « Ne craignez point, mon Père y pourvoira. »
Ils arrivèrent au tombeau en s'entretenant ainsi. Alors Jésus ordonna qu'on enlevât la pierre qui le
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couvrait, mais Marthe s'y opposait en disant : « Seigneur, il sent mauvais. car il y a déjà quatre jours qu'il est mort. » O Dieu! Voyez l'amour admirable de ces soeurs pour le Sauveur. Elles ne pouvaient consentir à ce que cette mauvaise odeur arrivât jusqu'à lui. Néanmoins et même à cause de ces exhalaisons, le Seigneur ordonna qu'on enlevât la pierre. Ce qui ayant été fait, Jésus éleva les yeux au ciel en disant : « Mon Père , je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé. Pour moi, je sais bien que vous m'exaucerez toujours ; mais je dis ceci à cause de ce peuple qui m'environne, afin qu'il sache que c'est vous qui m'avez envoyé. »
Considérez le donc avec attention, faisant cette prière, et voyez son zèle pour le salut des âmes. Après avoir parlé ainsi, il éleva la voix en criant : « Lazare, sortez dehors. » Aussitôt celui-ci revint à la vie et s'élança hors du tombeau, mais lié et dans l'état où il avait été enseveli. Les Apôtres le délièrent sur l'ordre du Seigneur. Aussitôt qu'il fut libre, lui et ses soeurs se prosternèrent aux pieds de Jésus, lui rendirent grâces d'un si grand bienfait et le conduisirent à leur maison. Tous ceux qui étaient présents et qui avaient été témoins de ce qui venait d'arriver, furent dans un étonnement extrême. Le bruit de ce miracle se répandit partout, tellement qu'une grande foule vint de Jérusalem et des autres endroits de la Judée pour voir Lazare. Mais les princes des Juifs se regardant comme confondus, résolurent de faire mourir Jésus.
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CHAPITRE LXVII. De la malédiction du figuier.
Bien que l'on croie que la malédiction du figuier et la présentation de la femme adultère dans le temple aient eu lieu après l'entrée de Jésus à Jérusalem sur un ânon, cependant comme il me paraît plus convenable, après cette même entrée, de ne nous occuper que de la Cène et de la Passion, avec ses diverses circonstances, j'ai pensé qu'il était bon de placer ici ces deux faits.
(1) Lors donc que le Seigneur Jésus s'avançait vers Jérusalem, il eut faim. Voyant un superbe figuier chargé de belles feuilles, il s'en approcha, mais il n'y trouva aucun fruit, et il le maudit. Aussitôt le figuier se dessécha, en sorte que les Disciples en étaient dans l'admiration. Considérez en toute cette histoire le Seigneur et ses Apôtres, selon la méthode accoutumée. Remarquez aussi qu'en cette action de Jésus, il y a un sens mystique, puisqu'il savait bien que ce n'était pas le temps des figues. On peut donc, par cet arbre couvert de feuilles, entendre ceux qui sont abondants en paroles, mais dont les oeuvres ne répondent pas à leur langage, et encore les hypocrites et les fourbes, qui ayant un extérieur parfait, portent cependant une âme vide et dépouillée de fruits.
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CHAPITRE LXVIII. De la femme surprise en adultère.
(1) Les méchants Princes des Juifs et les Pharisiens persévéraient sans relâche dans leur acharnement contre le Seigneur, et ils agitaient entre eux avec grande inquiétude, les ruses et les fourberies à employer pour le vaincre et le rendre odieux au peuple. Mais leurs traits retournaient invariablement contre eux. Un jour donc qu'ils avaient surpris une femme en adultère, laquelle devait, suivant la loi, être lapidée, ils l'amenèrent à Jésus dans le Temple, lui demandant ce qu'il fallait en faire, voulant le faire passer pour cruel et sans miséricorde, s'il disait qu'il fallait s'en tenir à la loi, ou bien le taxer d'injustice, s'il disait autrement. Mais la sagesse du Seigneur connaissait leurs embûches et savait les éviter. Il se baissa donc avec humilité, et écrivit sur la terre avec son doigt. La Glose dit qu'il écrivait les péchés de ces hommes, et cette écriture avait une telle vertu que chacun d'eux connaissait ses propres péchés. Alors le Seigneur, se levant, dit : « Que celui qui est sans péché, jette à cette femme la première pierre. » Et il s'inclina de nouveau par bonté même pour ses envieux et ses ennemis, afin qu'ils n'eussent pas trop à rougir. Mais ils se retirèrent tous et leurs ruses s'évanouirent. Alors
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Jésus avant averti cette femme de ne plus pécher, la renvoya. Considérez-le avec attention en tous ses actes et en ses paroles.
CHAPITRE LXIX. De la conspiration des Juifs contre Jésus et de sa fuite en la ville d'Éphrem.
Le temps arrêté par le Seigneur pour le rachat des hommes au prix de son sang étant proche, le Démon arma ses satellites et anima leurs coeurs contre lui jusqu'à leur faire chercher les moyens de le faire mourir. Ses bonnes oeuvres, la résurrection de Lazare surtout, irritaient de plus en plus leurs esprits et les faisaient connue sécher d'envie Ne pouvant donc plus contenir leur fureur, les Prêtres et les Pharisiens tinrent un conseil où Caïphe prophétisa, et où l'on arrêta de mettre à mort l'Agneau plein d'innocence. O conseil détestable! O chefs pervers du peuple, conseillers d'iniquité ! Que faites-vous, malheureux? Quelle fureur vous agite ? Quels projets formez-vous? Quelle cause vous fait demander la mort du Seigneur votre Dieu? N'est-il pas au milieu de vous, quoique vous le méconnaissiez? N'entend-il pas toutes vos paroles? Ne sonde-t-il pas vos reins et vos coeurs ? Mais il faut qu'il soit fait selon vos désirs : le Père céleste a livré son Fils entre vos mains; il sera mis à mort par vous et
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non pour vous ; il mourra et il ressuscitera afin de sauver son peuple ; et vous, vous périrez.
Cette réunion de principaux d'entre les Juifs fut connue ; mais Jésus, dans sa sagesse, voulant céder à leur colère, et aussi parce que tout ce qu'il avait à faire n'était pas encore accompli, se retira près du désert, en la ville d'Éphrem. Ainsi le Seigneur prit la fuite devant ses serviteurs les plus pervers. Considérez donc ces méchants s'agitant avec fureur dans leur conseil abominable. Regardez aussi Jésus et ses Disciples qui se retirent comme des hommes sans force et sans ressources. Que pensez-vous que Madeleine ait dit alors? Mais surtout quelles étaient les pensées de la Mère du Sauveur, lorsqu'elle le voyait s'enfuir et qu'elle apprenait que c'était parce qu'on voulait le faire mourir. Vous pouvez vous figurer ici que Marie et ses soeurs restèrent chez Madeleine et que Jésus les consola en leur annonçant son prompt retour.
CHAPITRE LXX. Comment le Seigneur revint à Béthanie où Marie-Madeleine oignit ses pieds.
Après avoir pris la fuite avec prudence, comme nous venons de le voir, et pour notre instruction, nous montrant ainsi que nous devions nous soustraire avec soin, selon le temps et le lieu, à la fureur de nos persécuteurs, Jésus nous donne maintenant l'exemple de
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la force, car, le temps marqué approchant, il revint de lui-même s'offrir aux tourments et se livrer aux mains de ses ennemis. De même qu'il nous avait donné plus haut l'exemple de la tempérance en fuyant les honneurs, lorsque la foule voulut le faire roi, il nous a donné celui de la justice en permettant qu'on l'honorât comme un roi, quand le peuple vint à sa rencontre avec des branches d'arbres. Cependant il n'usa de ce triomphe qu'avec une grande modestie, et ce fut pour cela qu'il n'eut qu'un âne pour monture, comme le dit saint Bernard à cet endroit :
« (1) Le Seigneur des vertus fit donc paraître en lui, pour notre instruction, ces quatre vertus : la prudence, la force, la tempérance et la justice. On les appelle vertus cardinales et principales, parce que c'est d'elles que découlent toutes les autres. Il ne faut pas croire pour cela qu'il ait été différent de lui-même ou inconstant ; de même qu'on ne saurait
non plus le penser de celui qui s'exerce, selon les diverses circonstances, à la pratique des vertus diverses. »
Or, le jour du Sabbat, la veille du jour des palmes, Jésus revint à Béthanie, qui n'est qu'à environ deux milles de Jérusalem, et on lui prépara à souper dans la maison de Simon le lépreux (2). Lazare, Marthe et Marie s'y trouvèrent. Peut-être étaient-ils parents ou du moins très-amis de Simon (3). Ce fut alors que Marie répandit sur la tête de Jésus une livre d'un parfum précieux dont elle lui oignit la tête et les pieds. Ce
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qu'elle avait fait autrefois dans la même maison, par douleur de ses péchés, elle le faisait aujourd'hui par amour; car elle aimait le Seigneur par-dessus tout et elle ne pouvait se rassasier de lui rendre ses hommages. Le traître Judas murmura de cette action , mais le Seigneur répondit pour Marie et prit sa défense selon sa coutume. Néanmoins, le traître persévéra dans sa colère et prit de là le motif de sa trahison qu'il accomplit le mercredi suivant, en vendant le Seigneur au prix de trente pièces d'argent.
Considérez donc le Sauveur mangeant avec ses amis et employant à converser avec eux le peu de jours qui lui restent. jusqu'à sa Passion. C'est chez Lazare qu'il réside principalement, car sa maison, qui était aussi celle de ses soeurs, était son refuge habituel. C'est en cette demeure qu'il prenait avec les Apôtres ses repas durant le jour et son repos durant la nuit. C'est là que notre Souveraine, la mère du Seigneur, habitait avec ses soeurs, et tout le monde en cette maison l'honorait grandement, surtout Madeleine qui se tenait sans cesse en sa société et ne s'en séparait jamais. Considérez donc cette Reine qui, glacée d'effroi pour son Fils bien-aimé, ne s'en éloigne en aucun temps. Lorsque le Seigneur défendant Madeleine, dit : « Cette femme, en répandant ce
parfum sur mon corps, l'a fait en vue de ma sépulture (1). » Croyez-vous que cette parole ne fût point comme un glaive qui perça l'âme de sa Mère? Que pouvait-il dire de plus clair touchant sa mort?
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Tous ceux qui étaient présents, furent de même glacés d'ellloi et remplis de pensées d'inquiétude. Ils s'entretenaient un à un, connue il arrive à ceux qui ont à parler de choses pénibles et douloureuses, et ils craignaient surtout toutes les fois qu'ils voyaient. Jésus aller à Jérusalem : ce qui avait lieu tous les jours. En effet, depuis ce jour de Sabbat jusqu'à celui de la Cène, il donna aux Juifs de nombreux enseignements et fit publiquement à Jérusalem beaucoup de choses dont je n'ai pas l'intention de parler, si ce n'est de son entrée triomphante, de peur que notre méditation ne soit arrêtée, car nous touchons à la Passion. Ranimez doue votre attention, recueillez votre esprit tout entier et ne vous laissez distraire par aucune au tre chose, afin que, vide de tous soins, vous puissiez vous occuper avec une vigilance parfaite, tant des mystères qui précèdent, que de la Passion elle-même. Cependant aimez à demeurer à Béthanie avec les personnes que vous y avez rencontrées.
CHAPITRE LXXI. De l'entrée du Seigneur Jérusalem sur un âne, et en même temps comment il est dit que Jésus a pleuré trois fois.
Les mystères devenaient plus nombreux, les Écritures recevaient leur accomplissement de la part du Seigneur, et, le temps étant proche, il brûlait. de donner au inonde, par l'immolation de son propre
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corps, le remède dont il avait besoin. Donc le jour suivant, de grand matin, c'est-à-dire le dimanche , il se prépara à aller à Jérusalem d'une manière nouvelle et inaccoutumée, selon qu'il avait été prédit par le Prophète. Mais, alors qu'il se disposait à se mettre en route, sa Mère l'en dissuadait avec toute la tendresse de son amour en lui disant : « Mon fils, où voulez-vous aller? Vous savez la conspiration qui existe contre vous; comment vous jetez-vous au milieu de vos ennemis ? Je vous en conjure, demeurez. » Ce voyage paraissait également aux Apôtres quelque chose d'impraticable, et ils l'en éloignaient de toutes leurs forces. Madeleine lui disait : « Pour Dieu, Maître, n'y allez pas, vous savez qu'ils désirent
votre mort. Si vous vous mettez entre leurs mains, ils vous prendront dès ce jour et ils accompliront ce qu'ils ont résolu. »
Oh Dieu! comme ils l'aimaient et combien leur était amer tout ce qui pouvait lui nuire! Mais, pour lui, il en avait disposé autrement, car il avait soif du salut de l'univers, et il leur répondait : « C'est la volonté de mon Père que j'y aille. Venez, ne craignez pas, car il nous défendra lui-même, et ce soir nous reviendrons ici sans avoir éprouvé aucun mal. »
(1) Il se mit donc en marche, et cette troupe, petite, il est, vrai, mais fidèle, le suivit. Lorsqu'il fut arrivé à Bethphagé, petit village qui se trouve au milieu du chemin, il envoya deux de ses Disciples à Jérusalem, pour qu'ils lui amenassent une ânesse et son ânon.
1 Mat.. 21. — Mar., 11. — Luc., 10.
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attachés dans un lieu public pour servir à l'usage des pauvres. Ce qui ayant été lait, le Seigneur monta humblement d'abord sur l'ânesse, et un peu après sur l’ânon, les Disciples ayant eu soin d'étendre auparavant leurs vêtements dessus. Telle était la marche triomphale du Maître du monde. Et, bien qu'il fût véritablement digne des plus grands honneurs, voilà quelle était sa monture au temps de son triomphe, quels étaient les ornements qui la couvraient.
Considérez-le donc avec attention, et voyez comment, en cet honneur qu'il reçoit, il a condamné la pompe brillante du monde. Ces animaux n'avaient ni freins resplendissants, ni selles dorées, ni housses de soie, selon l'usage d'un monde insensé; mais ils étaient couverts de haillons et conduits au moyen de deux cordes. Cependant celui qu'ils devaient porter était le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs.
Aussitôt que la foule fut instruite de son approche, elle alla à sa rencontre et le reçut comme un roi, avec une joie incroyable, au milieu de chants d'allégresse et de louanges, en couvrant la terre de ses vêtements et de branches d'arbres. Mais, pour lui , il mêla ses larmes à cette joie, car dès qu'il vit Jérusalem, il pleura sur elle en disant : Oh ! si tu connaissais au moins en ce jour ce qui peut te donner la paix, tu pleurerais aussi.
Or, vous devez le savoir, nous lisons que le Seigneur a pleuré trois fois différentes : la première sur la mort de Lazare, c'est-à-dire sur la misère de
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l'homme ; la seconde, en la circonstance qui nous occupe, c'était. sur l'aveuglement et l'ignorance du genre humain, car il pleure ici parce que les Juifs n'ont. pas connu le temps de sa visite; la troisième fois, ce fut dans sa Passion, et ces larmes eurent pour cause le péché et la perversité du monde , car il voyait que sa Passion suffisait à tous les hommes, et cependant qu'elle ne servirait pas à tous et serait inutile pour les réprouvés, pour les coeurs durs et impénitents. L'Apôtre fait mention de ces pleurs dans son épître aux hébreux, où, en parlant du temps de la Passion, il dit : « Ayant offert avec un grand cri et avec larmes ses supplications et ses prières, il fut exaucé à cause de son humble respect pour son Père (1).» Le texte sacré ne rapporte que ces trois fois, mais l'Église tient qu'il a pleuré encore d'autres fois dans son enfance, et c'est pour cela qu'elle chante: Enfant, il a gémi, enfermé dans les étroites limites de sa crèche, ce qu'il faisait pour voiler an démon le mystère de son Incarnation.
Considérez-le donc bien versant des larmes, car vous devriez en verser avec pli. il pleure largement et fortement, car sa douleur est sincère et. il s'attriste véritablement sur ces hommes`; car il déplorait avec mi coeur plein d'amertume le danger qu'ils couraient pour leur éternité. Il prédit aussi en ce moment leur ruine temporelle. Regardez encore les Apôtres qui marchent soigneusement près de lui, pleins de crainte et de respect. Ce sont ses Gentilshommes, ses Comtes,
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ses Chambellans et ses Écuyers. Voyez aussi sa Mère, avec Madeleine et les autres femmes qui viennent à sa suite avec empressement. fous ne sauriez croire qu'en le voyant pleurer, sa Mère et les autres aient pu retenir leurs larmes.
Le Seigneur entra donc au milieu de ce triomphe et des honneurs que lui rendait la foule, dans la ville qui en fut toute émue. il alla au temple et il en chassa les vendeurs et les acheteurs. C'était la seconde fois qu'il agissait de la sorte. Alors il se mit à prêcher publiquement au peuple dans le temple, et à répondre presque .jusqu'au soir aux Princes des Prêtres et aux Pharisiens. Mais quoiqu'il eût été reçu avec de tels honneurs, il ne se trouva personne pour l'inviter à boire et à manger. Ainsi lui et ses Disciples jeûnèrent tout le jour, et le soir il revint avec eux à Béthanie. Remarquez donc bien comment celui qui, le matin, était entré avec tant de magnificence, s'en retourne par la ville humblement et sans éclat, entouré d'un petit nombre de personnes. Vous pouvez comprendre par là combien on doit faire peu de cas des honneurs terrestres qui passent avec tant de rapidité. Vous pouvez aussi mous figurer quelle était la joie de Madeleine et des autres en voyant le Seigneur honoré par la foule, et surtout en le voyant revenir sain et sauf à Béthanie.
CHAPITRE LXXII. Comment le Seigneur prédit sa Passion à sa Mère.
Nous pouvons placer ici une belle méditation dont cependant l'Écriture ne parle pas. Le mercredi, le Seigneur Jésus étant à table le soir avec ses Disciples en la maison de Marie et de Marthe, et sa Mère prenant aussi son repas avec les autres femmes dans une autre partie de la maison, Madeleine qui servait adressa à Jésus cette prière : « Maître, souvenez-vous de faire la Pâque avec nous je vous en supplie, ne me re-fusez pas celle faveur. » Mais le Seigneur ne voulut en aucune façon consentir à sa demande, et il lui dit que c'était à Jérusalem qu'il ferait la Pâque. Alors elle se retire pleine de douleur, et, versant des larmes amères, elle s'en va trouver la Mère du Sauveur, lui raconte ce qui vient de se passer et la prie d'intervenir elle-même, afin de lui faire faire la Pâque en cet endroit.
Le repas fini, le Seigneur revint à sa Mère, et, s'asseyant avec elle en un lieu à part, ils parlent, s'entretiennent ensemble, et il lui permet de jouir à son aise de sa présence dont elle devra bientôt être privée. Considérez-les assis tous deux et voyez comment notre Souveraine reçoit son Fils avec respect, avec quel amour elle demeure avec lui, et en même temps combien le Seigneur, de son côté, témoigne de respect à sa Mère. Mais, pendant qu'ils s'entretiennent
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ainsi, voilà que Madeleine vient les trouver, et, s'asseyant à leurs pieds, elle dit : « Ma Souveraine, tout-à-l'heure j'invitai le Maître à faire la Pâque avec nous, mais il semble décidé à aller la faire à Jérusalem, afin de s'y faire prendre. Je vous en prie, ne le permettez pas. » Alors Marie s'écrie : « Je vous en conjure, mon Fils, qu'il n'en soit pas ainsi, mais faisons la Pâque en ce lieu. Vous savez que des embûches sont tendues pour s'emparer de vous. » Et le Seigneur lui répond : « Ma Mère bien-aimée, c'est la volonté de mon Père que je fasse la Pâque à Jérusalem, car le temps de la rédemption est arrivé. C'est maintenant que va s'accomplir tout ce qui a été écrit de moi, et que mes ennemis me feront tout
ce qu'ils voudront. »
Or, en l'entendant parler ainsi, elles furent pénétrées d'une douleur profonde, car elles comprirent bien que c'était de sa mort qu'il était question. Sa Mère lui dit donc, ayant à peine la force de proférer une parole : « Mon Fils, ce que vous venez de m’annoncer m'a remplie de terreur, et je sens mon cœur prêt à m'abandonner. Que votre Père ait soin de vous, car je ne sais plus que dire. Je ne veux point m'opposer à sa volonté ; mais s'il lui plaisait de différer pour le moment, veuillez l'en prier, et faisons ici la Pâque avec nos amis. Il pourra, si tel est son bon vouloir, pourvoir d'une autre manière à la rédemption du monde sains que vous mouriez, car toutes choses lui sont possibles. »
Oh ! s'il vous était donné de voir le Seigneur
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pleurer en écoutant ces paroles, avec retenue et modération cependant, et Madeleine, comme si elle était ivre de son Maître, donner un large cours à ses larmes et éclater en sanglots, peut-être ne pourriez-vous vous empêcher de pleurer aussi. Pensez en quel état Marie et Madeleine pouvaient être pendant cet entretien. Le Seigneur, pour les consoler, leur dit avec tendresse : « Ne pleurez pas; vous savez qu'il faut. Que j'obéisse à mon Père; mais tenez pour assuré que bientôt je reviendrai à vous, et que le troisième jour je ressusciterai. Je ferai donc la Cène sur la montagne de Sion, selon la volonté de mon Père. » Alors Madeleine reprit : « Puisque nous ne pouvons le retenir ici, allons aussi, nous autres, dans notre maison de Jérusalem; mais je crois qu'il ne s'est jamais rencontré une Pâque aussi amère. » Le Seigneur consentit à ce qu'elles fissent la Pâque dans cette maison.
CHAPITRE LXXVIII. De la Cène du Seigneur et en même temps de la table et de la manière de s'y tenir. —Exemple de cinq vertus donné par Jésus dans la Cène, et aussi de cinq choses du discours du Seigneur.
Le temps de la clémence et des miséricordes du Seigneur Jésus étant proche et déjà sur le point d'arriver, ce temps où il avait arrêté de sauver son peuple et de le racheter, non pas au prix d’un or ou d'un argent corruptible, mais au prix de son sang
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très précieux (1), il voulut, avant que la mort ne le séparât de ses Apôtres, faire avec eux la Cène d'une manière solennelle, comme gage particulier de son souvenir et aussi afin d'accomplir les mystères réservés pour ce moment. Cette Cène fut vraiment magnifique, et tout ce que le Seigneur y fit, plein de magnificence. Si vous voulez considérer toutes ces choses avec une attention suprême, regardez-vous-y comme présente, car si vous le faites dignement et avec soin, notre miséricordieux Seigneur ne souffrira pas que vous vous en retourniez à jeun. Or, en cette Cène, quatre choses surtout s'offrent à nos méditations. D'abord, c'est la Cène légale elle-même; en second lieu, le lavement des pieds des Disciples par le Seigneur ; en troisième lieu, l'institution du sacrement de son corps très-sacré ; quatrièmement enfin, le magnifique discours qu'il prononça. Nous allons parcourir ces points successivement.
Quant au premier, remarquez que Pierre et Jean s'en allèrent, par l'ordre de Jésus, chez un de ses amis qui demeurait sur la montagne de Sion, et en la maison duquel se trouvait une salle vaste et bien meublée, afin de préparer la Pâque (2). Le jour commençant à baisser, le Seigneur entra dans la ville avec ses autres Disciples et alla, en cette maison. Regardez-le maintenant, il s'est arrêté dans quelque appartement de cette même demeure, et il s'entretient avec ses Apôtres de choses utiles pendant que quelques-uns des soixante-douze Disciples préparent la Pâque dans
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la grande salle. On lit, en effet, dans la légende de saint Martial, que ce jour-là même ce saint fut employé avec plusieurs des soixante-douze à servir le Seigneur pendant qu'il lavait les pieds à ses Apôtres. Alors donc que tout l'ut prêt, Jean, le disciple bien-aimé, qui allait et venait avec empressement pour préparer et aider en tout ce qui était nécessaire, vint trouver le Seigneur et lui dit : « Maître, vous pouvez faire la Cène quand il vous plaira, car tout est prêt. »
Considérez maintenant avec attention et longuement tout ce qui se dit et se l'ait, car tout y est vraiment touchant, et, loin d'abréger les diverses circonstances comme nous avons l'ait pour les autres actions du Seigneur, il nous faut plutôt les étendre. C'est de là que dépend surtout l'efficacité de toutes les méditations qui ont pour objet sa personne, et c'est par un tel moyen que l'on comprend particulièrement la grandeur de son amour, dont il nous a donné des marques si extraordinaires en cette Cène.
Le Seigneur se leva donc et ses Disciples avec lui. Jean se plaça à son côté et ne se sépara plus de lui en aucune façon dans la suite ; car aucun autre ne s'était attaché à Jésus aussi fidèlement et aussi intimement que Jean. Lorsque le Sauveur eut été pris, Jean entra avec lui dans la cour de la maison du Grand-Prêtre, et il ne l'abandonna, ni dans son crucifiement, ni à sa mort, ni après qu'il eut rendu l'esprit, jusqu'à ce qu'il eût été enseveli. Or, dans la Cène, il s'assit auprès de lui, quoiqu'il fût plus jeune que les autres.
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Ils entrent donc tous dans la salle, lavent leurs mains et se placent autour de la table qu'ils bénissent pieusement. Regardez bien chaque chose. Vous devez savoir que la table était placée à terre et qu'ils s'assirent à terre pour manger, selon la coutume des anciens. La table était carrée, ainsi qu'on le croit, et composée de plusieurs planches. Je l'ai vue à Rome dans l'église de Latran et je l'ai mesurée moi-même : elle a sur chaque côté deux coudées et trois doigts ou une palme environ, de sorte que trois Apôtres, comme on le croit, étaient assis de chaque côté, bien qu'un peu étroitement, et le Seigneur s'était placé humblement à un coin, et tous pouvaient manger au même plat. C'est pour cela que les Apôtres ne comprirent pas quand Jésus dit : « Celui qui porte la main au plat avec moi, est celui qui doit me trahir; » car ils la portaient tous.
Le Seigneur ayant donc béni la table de sa main, tous y prennent place, Jean auprès de Jésus; et alors l'Agneau pascal est servi. mais remarquez que vous pouvez les considérer de deux manières : d'abord assis, comme je vous l'ai déjà dit, et ensuite debout, un bâton à la main, mangeant l'agneau assaisonné avec des laitues sauvages, et observant ainsi tout ce qui est ordonné dans la loi ; pourvu, toutefois, que vous les représentiez assis ensuite pour manger quelqu'autre chose, comme on peut le conclure de plusieurs endroits du texte; car Jean n'eût pu se reposer sur la poitrine du Seigneur, s'il n'eût été assis.
L'agneau étant donc servi , celui qui était l'Agneau
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véritable et immaculé, le Seigneur Jésus , qui était au milieu d'eux comme un serviteur, le prit, le partagea en morceaux, le présenta avec joie à ses Apôtres et les encouragea à manger. Ils mangeaient à la vérité, mais sans allégresse, ou plutôt pleins de crainte, car ils redoutaient quelque tentative nouvelle contre leur Maître. Or, pendant qu'ils étaient à table, il leur découvrit plus clairement ce qui allait arriver, et leur dit, entre autres choses : « J'ai désiré arec ardeur manger cette Pâque arec vous avant de souffrir ; mais un d'entre vous doit me trahir (1). » Cette parole pénétra leurs coeurs comme un glaive aigu ; ils cessèrent de manger, et., se regardant les uns les autres , ils s'écrièrent : « N'est-ce point moi, Seigneur ? »
Considérez-les donc avec attention et ayez une grande compassion, tant pour le Seigneur que pour eux, car ils sont plongés dans une douleur amère. Quant au traître, afin qu'on ne s'aperçût pas que ces paroles le regardassent, il ne discontinua pas de manger. Mais Jean, sur l'instance de Pierre, s'adressa à Jésus en disant « Seigneur, quel est celui qui doit vous trahir (2)? » Et le Seigneur le lui découvrit sans difficulté comme au bien-aimé de son coeur. Mais Jean, frappé d'étonnement et percé jusqu'au fond des entrailles, se pencha sur son Maître et s'appuya sur sa poitrine. Quant à Pierre, le Seigneur ne lui fit rien savoir ; car, comme dit saint Augustin, s'il
1 Luc., 22. — 2 Joan., 23.
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eût connu le traître, il n'eût pu s'empêcher de le déchirer de ses dents (1).
Or, par Pierre sont représentés ceux qui mènent la vie active, et par Jean les contemplatifs, comme le dit encore saint Augustin dans la même homélie sur l'Évangile qui se lit pour la fête de saint Jean. Ainsi vous avez une preuve nouvelle que le contemplatif ne se mêle pas des actes extérieurs, et que même il ne demande pas vengeance des offenses commises contre Dieu, mais qu'il en gémit intérieurement, et que s'approchant de Dieu avec plus de ferveur par la contemplation et s'attachant à lui plus librement, il remet tout à la disposition de sa volonté. Quelquefois cependant le contemplatif sort de son repos par zèle pour Dieu et pour les âmes, comme vous l'avez vu plus amplement lorsque nous avons parlé de la vie contemplative. Vous voyez encore ici que Jean ne dit rien à Pierre quoique ce fût sur son désir qu'il eût interrogé Jésus. D'où vous pouvez conclure que le contemplatif ne doit point révéler le secret de son Seigneur. Nous lisons de saint François, que jamais il ne faisait connaître les révélations dont il avait été favorisé dans le secret, à moins qu'il n'y fût poussé par zèle pour le salut de ses frères, ou que l'esprit de Dieu ne l'y excitât.
Considérez donc maintenant quelle est la bénignité du Seigneur, comme il reçoit avec tendresse son bien-aimé sur son sein. Oh! comme ils s'aimaient l'un l'autre profondément! Considérez aussi les autres
1 Aug. tract. 124 in Joan.
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Apôtres : cette parole du Seigneur les a accablés de tristesse; ils ne mangent point, mais se regardent. les uns les autres sans pouvoir s'arrêter à rien sur tout cela. Voilà pour le premier point.
Méditez maintenant le second avec toute la diligence possible. Tandis que les Apôtres sont ainsi livrés à leurs réflexions, le Seigneur se lève de table et eux en font autant, ne sachant point où il veut aller. Il descend avec eux dans un autre appartement de la maison, comme le rapportent ceux qui ont visité ces lieux; il les fait tous asseoir, se fait apporter de l'eau, dépose ses vêtements, se ceint d'un linge et met de cette eau dans un bassin afin de leur laver les pieds. Pierre refuse, et, tout hors de lui, il ne veut pas se prêter à une chose qui, à son jugement, est. indigne de son Maître. Mais en écoutant la menace de Jésus, il change sagement de résolution et se soumet.
Considérez avec attention chacun des actes du Sauveur et contemplez avec admiration ce qui se passe. La Majesté suprême, le Maître de l'humilité s'abaisse jusqu'aux pieds d'un pêcheur; il se tient incliné et à genoux devant ses Disciples assis, il leur lave à tous les pieds de ses propres mains, les essuie et les baise. Mais ce qui exalte encore plus son humilité, c'est qu'il rend ces mêmes devoirs au traître lui-même. O coeur pervers ! ta dureté surpasse toute dureté , si une telle humilité est impuissante à t'amollir, si elle ne te pénètre point de respect pour le Seigneur de Majesté,
1 Joan., 13.
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si elle n'arrête point tes projets barbares contre celui qui fut en tout temps ton bienfaiteur, et que tu vis toujours innocent. Malheur à toi, misérable! ton endurcissement enfantera ce qu'il a conçu, et cependant ce n'est pas lui qui périra, c'est toi qui consommeras ta ruine. C'est donc avec justice que nous devons être dans l'admiration en présence d'une humilité si prodigieuse et d'une bénignité si profonde.
Cette action terminée, Jésus revient au lieu de la Cène, et s'étant assis de nouveau, il invite ses Apôtres par son exemple à faire de même. Or vous pouvez remarquer que, dans cette soirée, le Seigneur Jésus nous a été un modèle de cinq grandes vertus, savoir : d'humilité, en lavant les pieds à ses Apôtres, ainsi qu'il vient d'être dit; de charité, en instituant le sacrement de son Corps et de son Sang, et en prononçant ce discours qui est tout plein d'enseignements de charité; de patience, en supportant le traître ainsi que les opprobres dont il fut l'objet quand il fut pris et conduit comme un voleur ; d'obéissance, en allant aux tourments et à la mort par soumission à son Père ; d'oraison, en priant par trois fois dans le jardin. Efforçons-nous de l'imiter en ces vertus. — Voilà pour le second point.
En méditant le troisième, soyez comme hors de vous à la vue de cette condescendance pleine d'amour, de cette charité pleine de tendresse qui le porte à se livrer lui-même et à se laisser à nous en nourriture. Lors donc qu'après avoir lavé les pieds à ses Apôtres, il se fut assis de nouveau, voulant mettre fin aux institutions
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et aux sacrifices de la loi, et commencer le Testament nouveau, il se fait lui-même un sacrifice nouveau. Prenant du pain et élevant les yeux au ciel, il établit le très-auguste sacrement de son corps, et, le donnant à ses Disciples, il leur dit : « Ceci est mon corps, qui sera livré pour vous (1). » Il fait de même pour le calice, en disant : « Ceci est mon sang qui sera versé pour vous. » Pour Dieu , considérez avec attention de quelle manière il accomplit avec soin, fidèlement et pieusement, toutes ces choses, et comme il communie de ses propres mains cette famille bénie et bien-aimée. Enfin, en souvenir de son amour, il ajoute : « Faites ceci en mémoire de moi. » C'est là ce mémorial qui devrait embraser et enivrer tout entière l'âme reconnaissante, lorsqu'elle s'en nourrit, soit dans la communion, soit par une méditation fervente, et la transformer sans réserve en son Seigneur lui-même, par la véhémence de son amour et de sa dévotion. Il ne pouvait nous laisser rien de plus grand, de plus cher, de plus doux, de plus utile que lui-même. En effet, celui que nous recevons dans le Sacrement, c'est le même qui, ayant pris un corps et étant né de la Vierge, a souffert la mort pour nous ; le même qui ressuscitant et s'élevant glorieusement dans les cieux, est assis à la droite de Dieu. C'est lui qui a créé le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment; lui qui gouverne et régit tout; lui de qui dépend votre salut, en la volonté et en la puissance duquel il est de vous donner ou de vous refuser la gloire
1 Mat., 26
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éternelle. C'est lui qui est offert et vous est présenté sous une hostie d'une faible grandeur. C'est Jésus-Christ notre Seigneur, le Fils du Dieu vivant. — Voilà pour le troisième point.
Pour le quatrième, c'est le comble inénarrable et surabondant de toutes les grâces. Considérez donc les autres signes qu'il nous donne de sa charité. Il fait à ses Apôtres un discours ravissant de beauté et de douceur, tout embrasé des ardeurs de l'amour. Lorsqu'ils eurent communié, et l'infâme Judas avec eux, selon le sentiment de saint Augustin (1), bien que, selon d'autres, il n'ait pas été présent au moment de la communion, le Seigneur dit au même Judas : « Ce que vous avez à faire, faites-le promptement » Aussitôt cet infortuné sort et s'en va trouver les Princes des Prêtres à qui la veille il avait vendu son Maître pour trente pièces d'argent, et il leur demande une compagnie de soldats afin de le prendre. C'est pendant ce temps que Jésus l'ait à ses Apôtres le discours dont nous parlons. Je choisis, pour nos méditations seulement, cinq choses de son abondance si brillante, si utile et si digne de nos respects.
La première à méditer, c'est comment, en leur prédisant sa séparation prochaine, il s'applique à les fortifier (2). « Je n'ai plus que quelque temps à être avec vous, leur disait-il, mais je ne vous laisserai pas orphelins. — Je m'en vais et je reviens à vous. —Je vous verrai de nouveau, et votre coeur se réjouira. » C'est en ces termes et autres semblables
1 Aug. enar. in ps. 40. — 2 Joan. — 3 Joan., 14-16.
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que je ne fais que toucher, qu'il leur parlait, et ses paroles allaient jusqu'à leur coeur et le pénétraient profondément, car tout ce qui avait trait à cette séparation leur était intolérable.
La seconde chose à méditer en ce discours, c'est la manière pleine d'amour et d'instance avec laquelle il les instruit touchant la charité. Il leur dit à plusieurs reprises : « Le commandement que je vous donne, c'est de vous aimer les uns les autres. C'est en cela que tous connaîtront que vous êtes mes Disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres ; » et autres paroles semblables que vous pourrez trouver plus abondamment dans le texte même de ce discours.
La troisième chose, c'est l'avertissement qu'il leur donne touchant l'observation de ses commandements : « Si vous m'aimez, observez mes commandements. — Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ; » et autres recommandations pareilles.
La quatrième chose, c'est la confiance qu'il leur inspire contre les tribulations qu'il prédit devoir leur arriver : Vous aurez, leur disait-il, de grandes afflictions dans le monde, mais ayez confiance : j'ai vaincu le monde. — Si le monde a pour vous de la haine, sachez qu'il en a eu pour moi le premier. — Le monde se réjouira, et vous serez dans la peine; mais votre tristesse se changera en joie (1). »
La cinquième chose à méditer en ce discours, c'est
1 Joan. 14-15-16.
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comment le Seigneur lui-même, élevant enfin ses yeux au ciel, se tourne vers son Père en lui disant : « Mon Père, conservez ceux que vous m'avez donnés. Lorsque j'étais avec eux, je les conservais moi-même ; mais maintenant je viens à vous. Père saint, je prie pour eux ; ce n'est pas pour le monde que je prie. Et ce n'est pas seulement pour eux, mais pour tous ceux qui doivent croire en moi par eux. Mon Père, je désire que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés y soient, aussi avec moi, afin qu'ils contemplent ma gloire(1).» Et autres paroles vraiment de nature à fendre le coeur.
Il est assurément étonnant que les Apôtres, qui aimaient Jésus avec tant d'ardeur, aient pu continuer à vivre en entendant un tel langage. Si donc vous examinez avec attention ce qui a été dit en ce discours, si vous le repassez soigneusement dans vos méditations, et si vous en savourez avec paix la douceur, vous pourrez avec raison être embrasée en présence d'une telle condescendance, d'une telle bénignité, d'une telle providence, d'une telle indulgence, d'une telle charité, et rie tout ce qu'il a fait dans cette soirée. Considérez donc, pendant qu'il parle, comme il le fait efficacement, pieusement, agréablement; comme il imprime dans le coeur de ses apôtres tout ce qu'il leur dit; comme il les enivre de la douceur de sa présence et de ses paroles. Voyez aussi les Apôtres, comme ils sont dans la douleur, la tête baissée, les yeux pleins,de larmes; ils poussent des soupirs ; leur tristesse est à
1 Joan., 17.
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son comble. Aussi la Vérité elle-même en rend témoignage en ces termes : « Parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a rempli votre cœur (1). » Regardez entre autres Jean, qui s'attache au Seigneur avec plus d'amour. Voyez comme il tient ses regards fixés soigneusement et attentivement sur son Bien-Aimé, comme il recueille toutes ses paroles avec une anxiété pleine de tendresse. C'est lui seulement qui, en écrivant ces choses, nous en a laissé un récit plus complet.
Cependant le Seigneur leur dit encore: « Levez-vous, allons-nous en d'ici (2).» Oh! quelle frayeur les pénétra à ce moment! Ils ne savaient, ni où aller, ni comment ils s'en devaient aller, car ils étaient tout tremblants sur leur séparation d'avec Jésus. Néanmoins il leur parla encore, et acheva son discours durant la route.
Considérez donc les Disciples marchant avec lui et à sa suite. Voyez comme chacun s'approche de lui le plus près possible, comme ils s'avancent en groupe, ainsi que nous voyons les poussins suivre leur mère ; comme ils le poussent, tantôt l'un, tantôt l'autre, par le désir d'être plus près de lui et d'entendre ses paroles. Pour jésus, il souffrait cela volontiers de leur part. Enfin, tous les mystères étant accomplis, il se dirige avec eux vers le jardin qui est au delà du torrent de Cédron, et c'est là qu'il attend le traître et les hommes armés qui devaient le prendre.
1 Joan., 16. — 2 Marc., 14.
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FÉRIE SIXIÈME.
CHAPITRE LXXIV. Méditations sur la Passion du Seigneur en général.
C'est maintenant qu'il nous faut traiter de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Celui donc qui désire se glorifier en cette passion et en la Croix du Sauveur, doit s'y appliquer avec persévérance, par une profonde méditation du cœur ; car, les mystères et toutes les choses qui s'y sont accomplies, si on les considère avec un regard attentif de l'âme, sont propres à changer, j'en suis convaincu, en un homme nouveau celui qui les méditera. En effet, l'homme qui s'appliquera à cet examen, dans le plus profond de son coeur, dans le plus intime de ses entrailles, y découvrira une foule de chemins inconnus, par lesquels il arrivera à une compassion nouvelle et, par conséquent, à un état nouveau; et tout cela deviendra pour lui un présage et comme un avant-goût de la gloire. Or, pour atteindre à cet état, je crois, dans mon ignorance et je. le dis en balbutiant, je crois qu'il faut tourner vers la Passion du Seigneur toute la vigueur de son esprit, l'oeil vigilant de son cœur, et mettre de côté tout autre soin; je crois qu'il faut se regarder comme si l'on était présent à toutes et à chacune des choses qui ont lieu en la Passion, la croix et le crucifiement de Jésus, et agir en cela avec, affection, diligence, amour et
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persévérance. Si donc vous avez apporté une attention sérieuse à ce qui vous a été dit sur la vie du Sauveur, je vous exhorte maintenant à redoubler de vigilance, à appliquer votre esprit. tout entier et. à employer tout votre courage, car c'est ici que se montre surtout cette charité qui devrait, embraser totalement nos coeurs. Recevez tout ce que je vous dirai en la manière accoutumée, c'est-à-dire, qu'on peut le méditer selon que je le raconte ; car je nie propose, en cet ouvrage de n'affirmer aucune chose qui ne soit affirmée ou enseignée par la Sainte Écriture, ou par la parole des Saints, ou les sentiments reçus dans l'Église.
Or, il me semble très-juste de dire que non-seulement ce crucifiement terrible et mortel du Seigneur, mais encore tout ce qui l'a précédé, est de nature à inspirer, dans le plus haut degré, la compassion, l'amertume et l'étonnement. En effet, quel sujet de réflexion, de penser que depuis l'heure de la nuit où il fui, pris, jusqu'à la sixième heure, oh il fut crucifié, Notre Seigneur, le Dieu béni sur toutes choses, a été dans un combat continuel, dans des douleurs horribles, bibles opprobres, les moqueries, les tourments? On ne lui donna pas même le plus léger moment de repos. Mais quelle était cette guerre ? Quel ôtait ce combat ? Écoutez et voyez.
L'un saisit le doux, le tendre, le pieux Jésus ; un autre le lie, un autre se lève contre lui, un autre jette des cris, un autre le pousse, un autre le blasphème, un autre lui crache au visage, un autre le tourmente. un autre le promène autour de la troupe, un autre l'interroge,
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un autre cherche contre lui des témoins de mensonge, un autre s'associe à ces recherches, un autre rend contre lui un faux témoignage, un autre l'accuse, un autre le tourne en dérision, un autre lui voile les yeux, un autre frappe sa face vénérable, un autre lui donne des soufflets, un autre le conduit à la colonne, un autre le dépouille, un autre le bat pendant qu'on le conduit, un autre s'empare de lui pour le tourmenter d'une manière insultante, un autre l'attache à la colonne, un autre se précipite contre lui, un autre le flagelle, un autre le couvre de la pourpre par mépris, un autre le couronne d'épines, un autre met en sa main un roseau, un autre prend ce roseau avec fureur pour en frapper sa tête couverte d’épines, un autre fléchit le genou devant lui par moquerie, un autre tourne en dérision ces génuflexions, et autres opprobres dont il est l'objet. On l'emmène, on le ramène, on le couvre de crachats, on le rejette, on le tourne et on le retourne çà et là comme un insensé, comme un homme stupide et idiot, et même comme un voleur et un malfaiteur très-coupable. Tantôt c'est chez Anne, tantôt chez Caïphe, tantôt chez Pilate, tantôt chez Hérode, et puis encore chez Pilate ; et là, tantôt à l'intérieur, tantôt au dehors qu'on le conduit et qu'on l'entraîne. O mon Dieu ! qu'est-ce que tout cela ? Ne vous semble-t-il pas que ce soit une guerre, très-dure, très-amère, une guerre continuelle et formidable ? Mais attendez un peu, et vous verrez des choses plus dures encore.
Contre lui sont là, sans se rebuter, les Princes des Prêtres, les Pharisiens, les Anciens du peuple et une
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foule nombreuse. Tous crient unanimement : Qu'il soit crucifié. Sur ses épaules, déjà meurtries et déchirées, est placée la croix sur laquelle on doit le clouer. De tous côtés accourent en même temps et les habitants de la ville. et les étrangers, les grands, la populace, les gens perdus de moeurs. Ils viennent, non pour compatir, mais pour se moquer indignement. Il n'est personne qui le reconnaisse, mais tous, avec fureur, lui jettent de la boue et autres immondices, le tourmentent, et, tandis qu'il porte son fardeau d'ignominie, le font le sujet de leurs plaisanteries. Ceux qui étaient assis à la porte de la ville parlaient coutre lui, et ceux qui se gorgeaient de vin, le chantaient avec dérision (1). Il est poussé et tourmenté ; on l'entraîne , on le précipite, et, après avoir été ainsi flagellé, accablé de fatigue, tout brisé et saturé d'opprobres au delà de tout ce qui peut s'imaginer, on ne lui permet pas de se reposer, on ne lui donne aucun sursis ; c'est à peine s'il peut respirer jusqu'à ce qu'il soit parvenu au Calvaire, à ce lieu immonde et fétide. Et toutes ces choses s'accomplissent avec emportement et fureur. C'est au Calvaire seulement qu'on met fin à cette guerre dont nous parlons, et que le repos y succède ; mais ce repos est plus dur encore que la guerre : c'est le crucifiement, c'est le lit de douleur.
Voilà quel est son repos. Vous voyez donc quelle longue et cruelle guerre le Seigneur a eu à souffrir jusqu'à la sixième heure. Les eaux ont véritablement pénétré jusqu'à son âme; il a
1 Ps. 68.
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été environné par des chiens nombreux , terribles, puissants et féroces; il a été assiégé par l'assemblée des méchants, qui ont cruellement aiguisé contre lui, à l'instar d'un glaive à deux tranchants, et leurs langues et leurs mains (1).
Ce qui vient d'être dit semble devoir suffire pour exprimer ce que nous avions à présenter en abrégé touchant la Passion du Seigneur pour les trois premières heures, jusqu'à sexte, c'est-à-dire pour Matines, Prime, et Tierce. Mais ce n'est pas ainsi, ce n'est pas aussi légèrement que nous devons nous occuper de l'amertume si grande et des peines du Sauveur. C'est pourquoi reportez vos yeux sur cet objet et redoublez d'attention, car il nous reste encore à faire de grandes et nombreuses considérations , des méditations profondément émouvantes et pieuses, pourvu, toutefois, que vous vous appliquiez à vous rendre présente à ce qui se passe, selon que je vous l'ai dit. Tout ce que nous venons de voir n'est qu'un aperçu général. Voyons maintenant avec le plus grand soin chaque chose en particulier. Nous ne devons pas nous ennuyer de méditer ce que le Seigneur lui-même ne s'est point ennuyé de souffrir.
1 Ps. 68-21-36.
CHAPITRE LXXV. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ avant Matines.
Reprenez donc ces méditations depuis le commencement de la Passion et poursuivez-les avec ordre jusqu'à la fin. Je ne toucherai qu'un peu chaque sujet selon qu'il me semblera nécessaire ; mais pour vous, vous y appliquerez votre esprit à de plus longs développements, selon qu'il vous plaira et que le Seigneur lui-même vous donnera de le faire. Soyez donc aussi attentive à chaque circonstance que si vous étiez là présente, et considérez votre Sauveur lorsque, sortant de la Cène et ayant terminé son discours, il va dans le jardin avec ses Disciples. Enfin, entrez-y avec lui et remarquez comment il parle à ses Apôtres avec affection, bonté et cordialité, et les exhorte à prier ; comment lui-même, s'avançant un peu plus loin, c'est-à-dire à la distance d'un jet de pierre, il se mit à genoux avec humilité et révérence, et s'adresse à son Père. Arrêtez-vous un peu ici et repassez pieusement en votre âme les merveilles du Seigneur votre Dieu.
Jésus prie maintenant. Nous l'avons vu déjà prier en maintes circonstances , mais alors c'était pour nous qu'il élevait la voix, et comme notre avocat; à cette heure, c'est pour lui-même. Témoignez-lui votre compassion et admirez sa très-profonde humilité. Bien qu'il soit, comme Dieu, coéternel et égal à son Père, il
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semble oublier sa divinité, il prie comme un homme, il se tient, en sa prière, devant le Seigneur, comme le dernier d'entre son peuple.
Considérez sa parfaite obéissance. Que demande-t-il ? Il prie son Père d'éloigner de lui l'heure de sa mort, c'est-à-dire qu'il lui serait agréable de ne point mourir, si tel était le bon plaisir de son Père; et il n'est pas exaucé; je veux dire selon quelqu'une des volontés qui étaient en lui, car, qu'il y en eût plusieurs alors, c'est ce que je montrerai bientôt. Et ici, compatissez-lui en voyant que son Père veut irrémissiblement qu'il meure, et qu'il ne l'a pas épargné, bien qu'il fût son fils unique, réel et véritable, mais qu'il l'a livré de la sorte pour notre commun salut ; car il a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique (1). Quant au Seigneur Jésus, il reçoit ce commandement et l'accomplit avec tout le respect possible.
Voyez maintenant, en troisième lieu, la charité indicible, tant du Père que du Fils à notre égard, charité vraiment digne de notre compassion, de notre admiration et de nos hommages les plus respectueux. C'est par amour pour nous que cette mort est ordonnée, c'est également par un excès d'amour envers nous qu'elle est endurée.
Le Seigneur Jésus prie donc longuement son Père en lui disant : « O mon Père! vous qui êtes plein de clémence, je vous supplie d'exaucer ma prière et de ne pas mépriser ma supplication. Regardez-moi favorablement et exaucez-moi, car j'ai été rempli de
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tristesse dans la pensée de mes misères (1) Mon esprit. a été plongé dans l'anxiété, et mon coeur tout pénétré de trouble. Inclinez donc votre oreille sers moi, et soyez attentif à la voix de mes soupirs. Il vous a plu, ô mon Père, de m'envoyer dans le monde pour expier l'injure que vous avez reçue de l'homme. Aussitôt que votre volonté me fut manifestée, je me suis écrié : Je vais l'accomplir ; et comme il est écrit au commencement de votre loi que je ferais votre volonté, ainsi l'ai-je voulu. J'ai annoncé votre vérité et votre salut. J'ai été pauvre et dans les peines depuis ma jeunesse en faisant votre volonté, et tout ce que vous m'avez ordonné, je l'ai exécuté. Je suis prêt à accomplir encore ce qui reste. Si cependant, ô mon Père, cela est possible, éloignez de moi une amertume aussi effroyable que celle qui m'est préparée par mes ennemis. D'où vient, ô mon Père, d'où vient qu'ils ont contre moi tant de haine, qu'ils forment contre ma personne tant et de si terribles accusations, qu'ils ont résolu, en conséquence, de m'arracher la vie ? O Père saint, si j'ai l'ait ce dont ils m'accusent, si l'iniquité a souillé mes mains, si j'ai rendu à mes ennemis le mal pour le mal, il est juste que je succombe sous leurs efforts, que je sois sans force en leur présence (2). Mais tout ce qui vous a été agréable, je me suis appliqué à le faire en tout temps. Pour eux, ils m'ont rendu le mal pour le bien ; ils ont répondu à mon amour par la haine (3). Ils ont corrompu mon disciple
1 Ps. 54. — 2 Ps. 7. — 3 Ps. 108
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et ils l'ont mis à leur tête pour consommer ma ruine. Ils lui ont compté trente pièces d'argent en récompense de ce qu'il ferait contre moi, et voilà le prix auquel ils m'ont évalué!
« Oh ! je vous en prie, mon Père, éloignez de moi ce calice. Cependant si vous jugez qu'il doive en être autrement, que votre volonté se fasse et non la mienne (1). Mais levez-vous, ô mon Père, pour me venir en aide ; hâtez-vous de me secourir, car alors rhème, ô Père bien-aimé, qu'ils m'auraient méconnu comme votre Fils, au moins la vie innocente que j'ai menée parmi eux, les bienfaits dont je les ai comblés, auraient dû empêcher leur cruauté contre moi. Car rappelez-vous que je me suis tenu en votre présence pour vous parler en leur faveur, pour détourner d'eux votre indignation. Hélas ! doit-on rendre le mal pour le bien ? Ils ont creusé une fosse pour m'y faire périr, ils m'ont préparé la mort la plus ignominieuse (2). Vous le voyez, ô mon Dieu; ne gardez pas le silence; ne vous retirez pas de moi; car la tribulation est proche, et il n'est personne qui me vienne en aide. Les voici en votre présence, ceux qui me persécutent, ceux qui en veillent à ma vie. Mon coeur n'attend plus que l'opprobre et l'affliction (3).»
Alors le Seigneur Jésus revenant à ses Apôtres, les éveille et les excite à prier. Ensuite il retourne une seconde, puis une troisième fois à sa prière, et il prie en trois lieux différents, éloignés les uns des autres
1 Mat., 26. — 2 Jer., 18. — 3 Ps. 68.
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d'un jet de pierre, non tel qu'il pourrait être si l'on déployait toute la force de son bras, mais connue on peut se figurer la distance d'une pierre jetée sans effort, ou comme encore nous voyons la longueur de nos maisons. Je le tiens d'un de nos frères qui a visité ces lieux, et l'on voit encore, en ces divers endroits, des vestiges d'églises qui y furent bâties autrefois.
Revenant donc à la prière une seconde et une troisième fois, le Seigneur tint le même langage et ajouta : « Mon Père, puisque vous l'avez décrété ainsi, puisqu'il faut que je subisse irrémissiblement le supplice de la croix, que votre volonté soit faite. Mais je vous recommande nia Mère bien-aimée et mes Disciples, que j'ai gardés moi-même jusqu'à ce jour. Mon Père, soyez leur gardien à cette heure (1).» Et tandis qu'il prolonge sa prière, voilà qu'au milieu de cette agonie ou de ce combat, son sang très-précieux s'échappant de son corps, à la manière d'une sueur abondante, coule jusque sur la terre.
Considérez-le maintenant et voyez dans quelle angoisse son âme est plongée. Remarquez aussi, comme remède à votre impatience, que le Seigneur prie par trois fois avant de recevoir une réponse de son Père.
Or, tandis que la prière de Jésus se prolongeait ainsi dans l'amertume, voilà que l'Ange du Seigneur, le Prince de la milice céleste, Michel, se tient à ses côtés, le fortifiant et lui disant : « Je vous salue, ô Jésus, mon Dieu! J'ai offert votre prière et votre sueur de sang à votre Père en présence de toute la
1 Joan., 17.
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cour bienheureuse, et nous prosternant tous, nous l'avons supplié d'éloigner de vous ce calice. Mais votre Père nous a répondu : «Jésus, mon Fils bien-aimé, sait que la rédemption du genre humain que nous désirons si vivement ne peut s'accomplir convenablement sans effusion de sang. C'est pourquoi, s'il veut le salut des âmes, il faut qu'il subisse la mort pour elles. Que choisissez-vous donc? » Alors le Seigneur répond à l'Ange : « Je veux, sans hésiter, le salut des âmes, et ainsi je préfère, pour situer ces âmes que mon Père a créées à son image, la mort à une vie qui n'opérerait pas leur salut. » Et l'Ange reprend : « Ranimez-vous donc et agissez avec courage, car il convient à celui qui est grand d'agir magnifiquement; à celui qui est magnanime, de supporter ce qu'il y a de plus difficile. Les peines passeront bien vite et la gloire leur succédera éternellement. Votre Père a dit qu'il serait toujours avec vous, qu'il gardera votre Mère et vos Disciples, et qu'il vous les rendra sans qu'ils aient eu rien à souffrir. »
Et l'humble Seigneur reçoit avec respect et humilité cet encouragement de sa créature, se considérant connue un peu abaissé au-dessous des Anges, tandis qu'il est dans cette vallée de ténèbres. Il s'attristait comme homme, et c'est ainsi qu'il remercie l'Ange, ainsi qu'il est fortifié par ses paroles et qu'il le prie de le recommander à son Père et à la cour céleste. Il se lève donc de la prière pour la troisième fois, tout. trempé de son sang. Contemplez-le s'essuyant le
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visage, ou peut-être le lavant dans le torrent. Regardez avec respect son affliction profonde et compatissez- du fond de votre cœur. Assurément rien de ce que nous venons de voir n’eût pu lui arriver s'il n'eût été en proie il la violence d'une immense douleur.
Les savants et les interprètes disent que le Seigneur Jésus a prié son Père, moins par crainte des souffrances, que par miséricorde pour un peuple qui se rendrait ainsi plus coupable, et parce qu'il portait compassion aux Juifs dont sa mort cruelle allait causer la ruine. En effet, ils devaient s'abstenir de le faire mourir, et parce qu'il était un d'entre eux, et parce qu'il était soumis à leurs lois, et parce qu'il les comblait des bienfaits les plus insignes alors qu'il priait pour leur salut, disant à son Père : « Je ne refuse pas de mourir pour que la multitude des Gentils vienne à la foi ! Mais si les Juifs doivent être plongés dans l'aveuglement pour que les autres voient la lumière, que votre volonté s'accomplisse et non la mienne. »
Il y eut alors en Jésus-Christ quatre volontés : la volonté de la chair, qui ne voulait la mort en aucune façon; la volonté des sens, qui murmurait et craignait; la volonté de la raison, qui obéissait et consentait à tout; car selon Isaïe : « Il a été offert parce qu'il l'a voulu lui-même (1)» Enfin il y eut en lui la volonté de la Divinité, et c'est elle qui commandait, elle qui dictait la sentence. Comme donc il était vraiment homme, en cette qualité il était plongé dans une angoisse extrême. Aussi compatissez-lui du
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fond de votre âme; considérez et remarquez soigneusement tous les actes et tous les sentiments qui règnent dans le coeur du Seigneur votre Dieu.
Il vient donc à ses Apôtres et leur dit : « Dormez maintenant et reposez-vous. » Et ils dormirent quelque temps en cet endroit ; mais le bon Pasteur veillait à la garde de son troupeau. O amour immense ! Vraiment il a aimé les siens jusqu'à la fin, puisque sous le poids d'une pareille agonie il veille encore à leur repos. Il voyait de loin ses ennemis qui venaient avec des flambeaux et des armes; et cependant il n'éveilla ses Apôtres que lorsqu'ils furent proches et même tous près d'eux, et c'est alors seulement qu'il leur dit : « C'est assez, levez-vous, car voilà que celui qui doit me trahir approche. »
Pendant qu'il parlait encore, l'infâme Judas, ce mercenaire abominable, arriva devant eux et l'embrassa. On dit que c'était la coutume du Seigneur Jésus, lorsqu'il envoyait quelque part ses Disciples, de les recevoir par un baiser à leur retour, et qu'ainsi ce fut en employant ce signe que le traître le livra. Il précédait les autres, et en arrivant il embrassa son Maître, comme s'il eût voulu lui dire : « Je ne fais point partie de cette troupe armée, mais en revenant je vous donne le baiser suivant l'usage et je vous dis : « Salut, Maître (1). »
Considérez bien attentivement le Seigneur et fixez vos regards sur lui. Voyez avec quelle patience et quelle bénignité il reçoit les embrassements et les
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baisers de Judas, de ce traître infortuné dont, peu d'instants auparavant, il avait lavé les pieds et qu'il avait sustenté de la nourriture la plus précieuse; comment il se laisse, prendre, lier, frapper et conduire avec brutalité comme un malfaiteur et comme un homme impuissant à se défendre; comment il compatit à ses Disciples qui viennent de prendre la fuite et errent çà et là. Vous pouvez aussi considérer la douleur de cos mêmes Apôtres; comment ils se retirent à contre-coeur en poussant des gémissements et des soupirs, semblables à des orphelins que la terreur a glacés. Leur douleur s'augmente de plus en plus en voyant leur Seigneur traité si indignement, ces chiens furieux l'entraîner comme une victime, et lui, comme un agneau plein de mansuétude, les suivre sans résistance Regardez comment ces scélérats le conduisent à la bâte et avec inquiétude, depuis le torrent qui coule vers les hauteurs contre Jérusalem. Il a les mains liées derrière le dos; il marche dépouillé de sa tunique, vêtu d'une façon humiliante, la tête découverte, le corps incliné par la fatigue, et on le fait avancer avec une célérité impitoyable. Lorsqu'on le présente aux Princes des Prêtres, Anne et Caïphe, et aux Anciens du peuple, qui étaient assemblés, ces hommes tressaillent connue un lion qui a saisi sa proie. Ils le soumettent à un examen, se procurent de faux témoins propres à le faire condamner, crachent sur sa face très-auguste, lui voilent les yeux, le frappent à coups de poings, le soufflettent en lui disant : « Prophétise qui t'a frappé ». Ils lui font subir des
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opprobres sans nombre qu'il endure sans jamais perdre patience. Considérez-le en toutes ces choses, et témoignez-lui votre compassion.
Enfin, les Anciens se retirèrent après l'avoir l'ait mettre dans une prison souterraine qui se trouvait en ces lieux et qu'on peut voir encore, ou du moins ses traces ; on l'y enchaîna à une colonne de pierre dont une pallie fut brisée dans la suite, et que l'on montre encore, ainsi que je le tiens d'un de nos frères qui l'a vue. Ils enfermèrent aussi avec lui quelques hommes armés pour le garder plus sûrement, et ceux-ci le tourmentèrent pendant tout le reste de la nuit par leurs moqueries et leurs insultes.
Regardez donc comment ces téméraires et ces infâmes se répandent en injures contre lui. « Te croyais-tu meilleur et plus sage que nos Princes ? Quelle folie était la tienne ? Tu ne devais pas ouvrir la bouche contre eux. Comment as-tu osé agir comme tu as fait ? Maintenant ta sagesse se montre au grand jour te voilà venu où tes semblables ont coutume d'arriver. Tu guéri les la mort et, sans aucun doute, tu la subiras. » Telles étaient les insultes que lui adressaient tour à tour ces misérables durant toute la nuit, sans parler de tout ce qu'ils lui firent souffrir.
Que croyez-vous, en effet, que peuvent dire et faire de pareils hommes? Aussi est-il soumis, sans retenue ni respect, aux opprobres les plus humiliants et les plus indignes. Mais voyez-le maintenant : il garde le silence, plein de modestie et de patience; il est comme s'il avait été surpris en crime flagrant; il tient
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ses regards fixés vers la terre. Compatissez-lui du plus profond de votre coeur. O Seigneur ! en quelles mains êtes-vous tombé ? Combien grande est votre patience! Vraiment celte heure est l'heure des ténèbres.
C'est ainsi qu'il demeure debout, lié à cette colonne jusqu'au matin. Cependant Jean s'en va trouver Marie, notre Souveraine, et ses compagnes qui étaient réunies dans la maison de Madeleine, oit elles avaient fait la Pâque, et leur raconte tout ce qui est arrivé au Seigneur et à ses Apôtres. Alors ce fut en cette maison des pleurs, des gémissements et des cris indicibles. Contemplez ces saintes personnes et compatissez-leur ; elles sont dans l'affliction la plus vive et dans la douleur la plus extrême sur leur bien-aimé Seigneur, car elles voient bien et elles croient, sans aucun doute, que l'heure de sa mort est arrivée. Enfin, Marie se retire dans un coin et se met en prière. « Père très-vénérable, s'écrie-t-elle , Père très-pieux , Père rempli de miséricorde, je vous recommande mon très-cher Fils. Ne soyez point cruel à son égard, Vous qui êtes bon pour tous les hommes. Père éternel, Jésus , mon Fils, mourra-t-il? Cependant il n'a fait aucun mal. O Père juste ! vous voulez la rédemption du genre humain, mais, je vous en supplie, qu'elle se fasse d'une autre t'acon, car tout est possible à votre volonté. Je sous en conjure donc, ô Père très-saint ! qu'il vous plaise que Jésus, mon Fils, ne meure pas; délivrez-le des mains des pécheurs et rendez-le-moi. Quant à lui , par obéissance et par respect pour vous, il ne fait rien pour
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se tirer du danger. Il s'est abandonné lui-même, et il est au milieu de ses ennemis comme un homme impuissant et sans force. Mais vous, Seigneur, venez-lui en aide. » Telles étaient les prières et autres semblables que notre Souveraine répandait de toute son âme, de toutes ses forces et au milieu d'une amertume de coeur sans limites. Ayez pour elle de la compassion en la voyant dans une telle affliction.
CHAPITRE LXXVI. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ pour l'heure de Prime.
Or, le matin, de très-bonne heure, les Princes des Prêtres et les Anciens du peuple revinrent et firent, lier au Seigneur les mains derrière le dos, en lui disant : « Viens avec nous, voleur; viens avec nous au tribunal ; c'est aujourd'hui que tes maléfices vont trouver fin ; c'est tout à l'heure que ta sagesse va apparaître. » Et ils le conduisirent à Pilate. Pour lui, il les suivait comme un coupable, bien qu'il fût un Agneau plein d'innocence.
Lors donc que les saintes femmes et sa Mère, en la compagnie de Jean, car elles aussi étaient sorties de grand matin, lorsque, dis-je, ces saintes personnes l'eurent rencontré au coin d'une rue, il est impossible de dire de quelle douleur elles fuient saisies en le voyant conduit par une si grande multitude d'une façon si indigne et si barbare. Celte rencontre fut, de
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part et d'autre, la cause d'une affliction immense. Car le Seigneur éprouvait une peine cuisante par la compassion qu'il portait aux siens et surtout à sa Mère, et il savait que toutes ces personnes ressentaient de son état une amertume telle qu'elle était suffisante pour leur causer la mort. Considérez donc et regardez attentivement chaque chose, car tout est propre ou plutôt rien ne saurait être plus propre à inspirer la compassion.
(1) Il est donc conduit à Pilate et ces femmes le suivent de loin, car il leur est impossible de l'approcher. On l’accuse sur une foule de points, et Pilate l'envoie à Hérode. Or, Hérode qui désirait vivement le voir à cause de ses miracles, en fut dans la joie ; mais il ne put obtenir de lui ni miracle, ni parole. Le considérant donc comme un fou, il le fit vêtir, par dérision, d'une robe blanche, et le renvoya à Pilate. Et ainsi voyez comment il est traité par tout le monde, non-seulement comme un malfaiteur, mais comme un insensé. Quant à lui, il supportait tout avec une patience inaltérable. Considérez-le aussi tandis qu'on le mène et qu'on le ramène; considérez-le s'avançant la tête baissée avec modestie, écoutant les cris, les injures, les mépris de cette multitude, recevant peut-être des coups de pierre et les souillures d'autres immondices. Considérez aussi sa Mère et ses Disciples qui se tiennent au loin et le suivent dans l'accablement d'un chagrin inénarrable. L'ayant ramené à Pilate, ces chiens furieux
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poursuivent leurs accusations avec une audace et une constance infatigables. Quant à Pilate, ne trouvant en lui aucune cause de mort, il faisait ses efforts pour le délivrer. Il dit donc : « Je le châtierai et je le renverrai.» O Pilate! tu châties ton Seigneur! Tu agis sans discernement, car il ne mérite ni la mort, ni les fouets. Que ta conduite serait plus sage si tu la corrigeais selon qu'il le désire ! Il ordonna qu'on le flagellât très-cruellement.
Le Seigneur est donc dépouillé ; on l'attache à une colonne et on le flagelle de diverses manières. Lui, jeune, bien fait, plein de modestie, le plus beau des enfants des hommes (1), se tient nu aux yeux de tous les spectateurs. Cette chair très-innocente, délicate, très-pure et brillante de beauté reçoit les coups douloureux et sanglants de ces infâmes. Ce corps, la fleur de toute chair et de toute la nature humaine, est couvert de coups et de blessures. De toutes parts coule son sang royal. On ajoute plaie sur plaie, meurtrissure sur meurtrissure; on renouvelle, on rend plus profonde sa douleur jusqu'à ce qu'enfin les bourreaux et ceux qui les surveillaient étant fatigués, on ordonne de le détacher. Or la colonne à laquelle il fut lié porte les traces de son sang, ainsi qu'on le lit dans plusieurs histoires. Considérez-le ici soigneusement et longtemps ; et si vous n'éprouvez aucune compassion, croyez bien que vous avez un coeur de rocher. C'est alors que fut accompli ce que dit Isaïe : « Nous l'avons vu, et il n'avait plus aucune forme. Nous
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l'avons regardé comme un lépreux, comme un homme que Dieu a frappé (1). » O Seigneur Jésus ! quel fut l'audacieux, quel fut le téméraire qui vous dépouilla : Quels furent les hommes plus audacieux: encore qui vous lièrent? Quels furent ces hommes dont l'audace passe toute limite , qui vous flagellèrent si cruellement? O soleil de justice! vous avez voilé vos rayons, et les ténèbres se sont faites; elles ont eu la puissance en main, elles vous ont surpassé en puissance. C'est votre amour et notre iniquité qui vous ont rendu si faible. Que maudite soit cette iniquité si affreuse qui vous plonge dans un tel tourment !
Le Seigneur étant détaché de la colonne, on le conduit ainsi nu, ainsi flagellé, par la maison, pour qu'il recueille ses vêtements, que ceux qui l'avaient dépouillé avaient jetés de côté et d'autre. Considérez-le dans cette peine horrible et tremblant d'une façon pitoyable , car il faisait froid, comme le dit l'Évangile. Lorsqu'il veut se couvrir de ces vêtements, quelques-uns des plus impies s'y opposent en disant à Pilate : « Seigneur, cet homme s'est dit roi; revêtons-le et couronnons-le à la royale. » Alors prenant un manteau de soie rouge et dégoûtant, ils l'en couvrent et lui mettent sur la tête une couronne d'épines. Regardez-le donc en ces diverses circonstances et en chacun de ses tourments; il se soumet à tout; il endure tout ce qu'ils veulent lui faire souffrir. Il reçoit la pourpre, il porte sur sa tête la couronne d'épines, il tient en sa main le roseau, et pendant qu'ils
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fléchissent le genou et le saluent comme roi, il se tait et garde le silence avec une patience inaltérable.
Considérez-le maintenant dans l'amertume de votre coeur. Voyez surtout sa tête couverte d'épines, que l'on frappe sans cesse avec le roseau. Voyez son cou qui s'affaisse sous le poids d'une douleur incroyable, alors qu'on le meurtrit sans pitié. Les épines perçaient cruellement sa tète vénérable; son corps était couvert du sang qui en ruisselait. O malheureux ! comme cette tête royale que vous frappez à cette heure vous apparaîtra terrible un jour !
Or, ils se moquaient de lui comme d'un roi qui veut régner et qui ne le saurait faire. Pour lui, il endure tout de leur barbarie poussée à l'excès. Mais ce n'était pas assez d'avoir rassemblé toute la cohorte; afin d'augmenter sa confusion, ils le conduisirent devant Pilate et devant tout le peuple après en avoir fait l'objet de leurs dérisions; et ainsi il parait. couvert d'un vêtement de pourpre et portant en tête la couronne d'épines. Pour Dieu, regardez comment il se tient la tête baissée devant celte multitude qui vocifère et qui crie : Crucifiez-le ; devant cette foule qui ajoute à ses cris les insultes et les moqueries, comme si elle eût possédé une sagesse plus grande que la sienne, et qui déclare combien il a été insensé d'avoir agi comme il a fait contre les Princes des Prêtres et les Pharisiens qui l'ont fait revêtir de la sorte et qui le conduisent à une telle fin. Ainsi ce ne sont pas seulement les douleurs et les tourments, mais les opprobres qu'il reçoit de leur part.
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CHAPITRE LXXVII. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ pour l'heure de Tierce.
Toute la multitude du peuple Juif demande donc que Jésus soit crucifié, et ainsi il est condamné à mort par Pilate, son juge infortuné. On ne se rappelle plus ses bienfaits ni ses miracles; on n'est point touché de son innocence, et, ce qui semble cruel, on ne recule point en arrière en considération des peines qu'on lui a déjà fait subir. Mais les Princes des Prêtres et les Anciens du peuple sont au comble de la joie en voyant leurs projets pervers mis à exécution. Ils font l'objet de leurs dérisions et de leurs moqueries de celui qui est le Dieu véritable et éternel, et ils pressent sa mort. On le ramène donc à l'intérieur du palais, on le dépouille de la pourpre ; il demeure nu en présence de tout le monde et on lui permet de reprendre ses vêtements.
Arrêtez ici votre attention et considérez le corps du Sauveur en ses diverses parties. Et afin de lui compatir plus intimement, afin de trouver en même temps une nourriture abondante à votre aune, détournez un peu les yeux de sa divinité, regardez seulement l’humanité, et vous verrez un jeune homme plein de beauté, de noblesse, d'innocence, d'amabilité, mais déchiré tout entier par la flagellation, tout couvert de sang et de plaies. Vous le verrez recueillant ses vêtements dispersés
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ça et lit et s'en revêtant avec modestie, honte et confusion, en la présence de ses bourreaux qui se moquent de lui, et il vous semblera le plus faible des hommes, un homme abandonné de Dieu et privé de tout secours. Regardez-le avec attention et laissez-vous toucher de compassion, de pitié ; il ramasse ses vêtements l'un après l'autre et s'en revêt en présence de ces misérables.
Revenez ensuite à la Divinité et considérez celte immense, éternelle, incompréhensible et toute-puissante majesté incarnée qui s'incline humblement, s'abaisse jusqu'à terre, relève ses vêtements, s'en couvre avec honte et confusion, comme s'il n'était que le plus vil des hommes, et même un esclave devenu la possession de ceux qui sont présents et qu'on punit et châtie pour quelque faute. Considérez-le donc attentivement et admirez son humilité. Vous pouvez également, en lui exprimant la pitié que ces récits vous inspirent, le contempler lié à la colonne et flagellé avec une aussi horrible barbarie. Après avoir repris ses vêtements on le conduit dehors pour ne point différer sa mort plus longtemps; et alors on place sur ses épaules le bois vénérable de la croix, bois long, gros et pesant, que l'Agneau plein de mansuétude revoit et porte sans murmurer. C'est un sentiment appuyé sur plusieurs ouvrages, que la croix du Seigneur avait quinze pieds de hauteur. Sans tarder on le conduit, on le presse, on l'accable d'opprobres, de la manière que je vous ai dit plus haut en la méditation pour l'heure de Matines. Or, on le fait
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sortie avec ses compagnons, c'est-à-dire avec deux voleurs. Voilà sa société. O bon Jésus! de quelle confusion vous couvrent ces amis! On vous associe des voleurs ! Et pourtant, en imposant à vos épaules de porter la croix, ou vous traite d'une façon plus humiliante encore, et l'on ne dit rien de semblable pour les voleurs eux-mêmes. Ainsi non-seulement il a été mis au rang des scélérats, selon la parole d’Isaïe (1), mais il a été regardé comme le plus indigne entre les voleurs. O Seigneur! Votre patience est vraiment ineffable !
Considérez donc bien comment il s'avance, courbé sous sa croix, et comme il est hors d'haleine. Compatissez-lui autant que vous le pourrez, en voyant ses angoisses si nombreuses et les insultes qui recommencent contre lui. Et comme sa mère vraiment accablée d'amertume ne pouvait l'approcher ni le voir à cause de la multitude immense qui s'était rassemblée là, elle s'en alla avec saint Jean et ses compagnons par un nuire chemin plus court afin de devancer la foule, et d'arriver jusqu'à lui. Or, lorsque après avoir passé la porte ide la ville elle se trouva à sa rencontre, au débouché de plusieurs rues, et qu'elle le vit chargé d'un bois si énorme ( ce qu'elle n'avait point aperçu jusqu'à ce moment), elle faillit perdre la vie de douleur et devint incapable de prononcer une parole. Le Seigneur ne put, de son côté, rien lui dire non plus, parce qu'il était pressé par ceux qui le conduisaient à grande hâte à la mort. Cependant ayant fait encore