Discours sur l'histoire universelle (page 4)
Le stile de ces cantiques hardi, extraordinaire, naturel toutefois en ce qu’il est propre à representer la nature dans ses transports, qui marche pour cette raison par de vives et impetueuses saillies affranchi des liaisons ordinaires que recherche le discours uni, renfermé d’ailleurs dans des cadences nombreuses qui en augmentent la force, surprend l’oreille, saisit l’imagination, émeut le coeur, et s’imprime plus aisément dans la memoire.
Parmi tous les peuples du monde, celuy où de tels cantiques ont esté le plus en usage, a esté le peuple de Dieu. Moïse en marque un grand nombre, qu’il désigne par les premiers vers, parce que le peuple sçavoit le reste. Luy-mesme en a fait deux de cette nature. Le premier nous met devant les yeux le passage triomphant de la mer Rouge, et les ennemis du peuple de Dieu les uns déja noyez, et les autres à-demi vaincus par la terreur. Par le second Moïse confond l’ingratitude du peuple, en célebrant les bontez et les merveilles de Dieu. Les siécles suivans l’ont imité. C’estoit Dieu et ses oeuvres merveilleuses qui faisoient le sujet des odes qu’ils ont composées : Dieu les inspiroit luy-mesme, et il n’y a proprement que le peuple de Dieu où la poësie soit venuë par enthousiasme. Jacob avoit prononcé dans ce langage mystique les oracles qui contenoient la destinée de ses enfans, afin que chaque tribu retinst plus aisément ce qui la touchoit, et apprist à loûër celuy qui n’estoit pas moins magnifique dans ses prédictions que fidele à les accomplir. Voilà les moyens dont Dieu s’est servi pour conserver jusqu’à Moïse la memoire des choses passées. Ce grand homme instruit par tous ces moyens, et élevé au dessus par le saint esprit, a écrit les oeuvres de Dieu avec une exactitude et une simplicité qui attire la croyance et l’admiration non pas à luy, mais à Dieu mesme. Il a joint aux choses passées, qui contenoient l’origine et les anciennes traditions du peuple de Dieu, les merveilles que Dieu faisoit actuellement pour sa delivrance. De cela il n’allegue point aux israëlites d’autres témoins que leurs yeux. Moïse ne leur conte point des choses qui se soient passées dans des retraites impenétrables, et dans des antres profonds : il ne parle point en l’air : il particularise, et circonstantie toutes choses, comme un homme qui ne craint point d’estre démenti. Il fonde toutes leurs loix et toute leur république sur les merveilles qu’ils ont veûës. Ces merveilles n’estoient rien moins que la nature changée tout à coup en differentes occasions pour les delivrer, et pour punir leurs ennemis ; la mer separée en deux, la terre entre-ouverte, un pain céleste, des eaux abondantes tirées des rochers par un coup de verge, le ciel qui leur donnoit un signal visible pour marquer leur marche, et d’autres miracles semblables qu’ils ont veû durer quarante ans.
Le peuple d’Israël n’estoit pas plus intelligent ni plus subtil que les autres peuples, qui s’estant livrez à leur sens, ne pouvoient concevoir un Dieu invisible. Au contraire, il estoit grossier et rebelle autant ou plus qu’aucun autre peuple. Mais ce Dieu invisible dans sa nature se rendoit tellement sensible par de continuels miracles, et Moïse les inculquoit avec tant de force, qu’à la fin ce peuple charnel se laissa toucher de l’idée si pure d’un Dieu qui faisoit tout par sa parole, d’un Dieu qui n’estoit qu’esprit, que raison et intelligence.
De cette sorte, pendant que l’idolatrie si fort augmentée depuis Abraham couvroit toute la face de la terre, la seule posterité de ce patriarche en estoit exempte. Leurs ennemis leur rendoient ce témoignage ; et les peuples où la verité de la tradition n’estoit pas encore tout à fait éteinte s’écrioient avec étonnement, on ne voit point d’idole en Jacob ; on n’y voit point de présages superstitieux ; on n’y voit point de divinations, ni de sortileges : c’est un peuple qui se fie au Seigneur son Dieu, dont la puissance est invincible .
Pour imprimer dans les esprits l’unité de Dieu, et la parfaite uniformité qu’il demandoit dans son culte, Moïse répete souvent, que dans la terre promise ce Dieu unique choisiroit un lieu dans lequel seul se feroient les festes, les sacrifices, et tout le service public. En attendant ce lieu desiré, durant que le peuple erroit dans le desert, Moïse construisit le tabernacle, temple portatif, où les enfans d’Israël presentoient leurs voeux au Dieu qui avoit fait le ciel et la terre, et qui ne dédaignoit pas de voyager, pour ainsi dire, avec eux, et de les conduire. Sur ce principe de religion, sur ce fondement sacré estoit bastie toute la loy ; loy sainte, juste, bienfaisante, honneste, sage, prévoyante et simple, qui lioit la societé des hommes entre eux par la sainte societé de l’homme avec Dieu.
A ces saintes institutions, il ajousta des céremonies majestueuses, des festes qui rappelloient la memoire des miracles par lesquels le peuple d’Israël avoit esté delivré ; et, ce qu’aucun autre legislateur n’avoit osé faire, des asseûrances précises que tout leur réüssiroit tant qu’ils vivroient soumis à la loy, au lieu que leur desobéïssance seroit suivie d’une manifeste et inévitable vengeance. Il falloit estre asseûré de Dieu pour donner ce fondement à ses loix, et l’évenement a justifié que Moïse n’avoit pas parlé de luy-mesme.
Quant à ce grand nombre d’observances dont il a chargé les hebreux, encore que maintenant elles nous paroissent superfluës, elles estoient alors necessaires pour separer le peuple de Dieu des autres peuples, et servoient comme de barriere à l’idolatrie, de peur qu’elle n’entraisnast ce peuple choisi avec tous les autres. Pour maintenir la religion et toutes les traditions du peuple de Dieu, parmi les douze tribus une tribu est choisie à laquelle Dieu donne en partage avec les dixmes et les oblations, le soin des choses sacrées. Levi et ses enfans sont eux-mesmes consacrez à Dieu comme la dixme de tout le peuple. Dans Levi Aaron est choisi pour estre souverain pontife, et le sacerdoce est rendu héréditaire dans sa famille. Ainsi les autels ont leurs ministres ; la loy a ses défenseurs particuliers ; et la suite du peuple de Dieu est justifiée par la succession de ses pontifes, qui va sans interruption depuis Aaron le premier de tous.
Mais ce qu’il y avoit de plus beau dans cette loy, c’est qu’elle préparoit la voye à une loy plus auguste, moins chargée de céremonies, et plus feconde en vertus.
Moïse, pour tenir le peuple dans l’attente de cette loy, leur confirme la venuë de ce grand prophete qui devoit sortir d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob. Dieu, dit-il, vous suscitera du milieu de vostre nation et du nombre de vos freres, un prophete semblable à moy. Ecoutez-le . Ce prophete semblable à Moïse, legislateur comme luy, qui peut-il estre sinon le messie, dont la doctrine devoit un jour regler et sanctifier tout l’univers ?
Jusqu’à luy il ne devoit point s’élever en tout Israël un prophete semblable à Moïse, à qui Dieu parlast face à face, et qui donnast des loix à son peuple. Aussi jusqu’aux temps du messie, le peuple, dans tous les temps et dans toutes les difficultez, ne se fonde que sur Moïse. Comme Rome réveroit les loix de Romulus, de Numa, et des Xii tables ; comme Athenes recouroit à celles de Solon ; comme Lacedémone conservoit et respectoit celles de Lycurgue : le peuple hebreu alleguoit sans cesse celles de Moïse. Au reste, le legislateur y avoit si bien reglé toutes choses, que jamais on n’a eû besoin d’y rien changer. C’est pourquoy le corps du droit judaïque n’est pas un recueïl de diverses loix faites dans des temps et dans des occasions differentes. Moïse éclairé de l’esprit de Dieu, avoit tout préveû. On ne voit point d’ordonnances ni de David, ni de Salomon, ni de Josaphat, ou d’Ezechias, quoy-que tous tres-zelez pour la justice. Les bons princes n’avoient qu’à faire observer la loy de Moïse, et se contentoient d’en recommander l’observance à leurs successeurs. Y ajouster, ou en retrancher un seul article, estoit un attentat que le peuple eust regardé avec horreur. On avoit besoin de la loy à chaque moment pour regler non seulement les festes, les sacrifices, les céremonies, mais encore toutes les autres actions publiques et particulieres, les jugemens, les contrats, les mariages, les successions, les funerailles, la forme mesme des habits, et en général tout ce qui regarde les moeurs. Il n’y avoit point d’autre livre où on étudiast les préceptes de la bonne vie. Il falloit le fueilleter et le mediter nuit et jour, en recueïllir des sentences, les avoir toûjours devant les yeux. C’estoit-là que les enfans apprenoient à lire. La seule regle d’éducation qui estoit donnée à leurs parens estoit de leur apprendre, de leur inculquer, de leur faire observer cette sainte loy, qui seule pouvoit les rendre sages dés l’enfance. Ainsi elle devoit estre entre les mains de tout le monde. Outre la lecture assiduë que chacun en devoit faire en particulier, on en faisoit tous les sept ans dans l’année solennelle de la rémission et du repos, une lecture publique, et comme une nouvelle publication à la feste des tabernacles, où tout le peuple estoit assemblé durant huit jours. Moïse fit déposer auprés de l’arche, l’original du deuteronome : c’estoit un abregé de toute la loy. Mais de peur que dans la suite des temps elle ne fust alterée par la malice ou par la negligence des hommes ; outre les copies qui couroient parmi le peuple, on en faisoit des exemplaires authentiques, qui soigneusement reveûs et gardez par les prestres et les levites, tenoient lieu d’originaux. Les rois (car Moïse avoit bien préveu que ce peuple voudroit enfin avoir des rois comme tous les autres) les rois, dis-je, estoient obligez par une loy expresse du deuteronome à recevoir des mains des prestres un de ces exemplaires si religieusement corrigez, afin qu’ils le transcrivissent, et le leussent toute leur vie. Les exemplaires ainsi reveûs par autorité publique estoient en singuliere véneration à tout le peuple : on les regardoit comme sortis immediatement des mains de Moïse, aussi purs et aussi entiers que Dieu les luy avoit dictez. Un ancien volume de cette sévere et religieuse correction ayant esté trouvé dans la maison du Seigneur, sous le regne de Josias, et peut-estre estoit-ce l’original mesme que Moïse avoit fait mettre auprés de l’arche, excita la pieté de ce saint roy, et luy fut une occasion de porter ce peuple à la penitence. Les grands effets qu’a operé dans tous les temps la lecture publique de cette loy sont innombrables. En un mot c’estoit un livre parfait, qui estant joint par Moïse à l’histoire du peuple de Dieu, luy apprenoit tout ensemble son origine, sa religion, sa police, ses moeurs, sa philosophie, tout ce qui sert à regler la vie, tout ce qui unit et forme la societé, les bons et les mauvais exemples, la récompense des uns, et les chastimens rigoureux qui avoient suivi les autres. Par cette admirable discipline, un peuple sorti d’esclavage, et tenu quarante ans dans un desert, arrive tout formé à la terre qu’il doit occuper. Moïse le mene à la porte, et averti de sa fin prochaine, il commet ce qui reste à faire à Josué. Mais avant que de mourir, il composa ce long et admirable cantique, qui commence par ces paroles : ... etc. Dans ce silence de toute la nature, il parle d’abord au peuple avec une force inimitable, et prevoyant ses infidelitez, il luy en découvre l’horreur. Tout d’un coup il sort de luy-mesme comme trouvant tout discours humain au dessous d’un sujet si grand : il rapporte ce que Dieu dit, et le fait parler avec tant de hauteur et tant de bonté, qu’on ne sçait ce qu’il inspire le plus ou la crainte et la confusion, ou l’amour et la confiance. Tout le peuple apprit par coeur ce divin cantique par ordre de Dieu et de Moïse. Ce grand homme aprés cela mourut content, comme un homme qui n’avoit rien oublié pour conserver parmi les siens la memoire des bienfaits et des préceptes de Dieu. Il laissa ses enfans au milieu de leurs citoyens sans aucune distinction, et sans aucun établissement extraordinaire. Il a esté admiré non seulement de son peuple, mais de tous les peuples du monde ; et aucun legislateur n’a jamais eû un si grand nom parmi les hommes. On tient qu’il a écrit le livre de Job. La sublimité des pensées, et la majesté du stile rendent cette histoire digne de Moïse. De peur que les hebreux ne s’enorgueïllissent, en s’attribuant à eux seuls la grace de Dieu ; il estoit bon de leur faire entendre que ce grand Dieu avoit ses eleûs, mesme dans la race d’Esaü. Quelle doctrine estoit plus importante ? Et quel entretien plus utile pouvoit donner Moïse au peuple affligé dans le desert, que celuy de la patience de Job, qui livré entre les mains de Satan pour estre exercé par toute sorte de peines, se voit privé de ses biens, de ses enfans, et de toute consolation sur la terre ; incontinent aprés, frapé d’une horrible maladie, et agité au dedans par la tentation du blasphême et du desespoir ; qui neanmoins, en demeurant ferme, fait voir qu’une ame fidele soustenuë du secours divin, au milieu des épreuves les plus effroyables, et malgré les plus noires pensées que l’esprit malin puisse suggerer, sçait non seulement conserver une confiance invincible, mais encore s’eslever par ses propres maux à la plus haute contemplation, et reconnoistre dans les peines qu’elle endure avec le neant de l’homme, le supresme empire de Dieu, et sa sagesse infinie ? Voilà ce qu’enseigne le livre de Job. Pour garder le caractere du temps, on voit la foy du saint homme couronnée par des prosperitez temporelles : mais cependant le peuple de Dieu apprend à connoistre quelle est la vertu des souffrances, et à gouster la grace qui devoit un jour estre attachée à la croix. Moïse l’avoit goustée lors qu’il préfera les souffrances et l’ignominie qu’il falloit subir avec son peuple, aux délices et à l’abondance de la maison du roy d’Egypte. Deslors Dieu luy fit gouster les opprobres de Jesus-Christ. Il les gousta encore davantage dans sa fuite précipitée, et dans son exil de quarante ans. Mais il avala jusqu’au fond le calice de Jesus-Christ, lors que choisi pour sauver ce peuple, il luy en fallut supporter les révoltes continuelles, où sa vie estoit en peril. Il apprit ce qu’il en couste à sauver les enfans de Dieu, et fit voir de loin ce qu’une plus haute delivrance devoit un jour couster au sauveur du monde.
Ce grand homme n’eût pas mesme la consolation d’entrer dans la terre promise : il la vit seulement du haut d’une montagne, et n’eût point de honte d’écrire qu’il en estoit exclus par un peché, qui tout leger qu’il paroist, merita d’estre chastié si severement dans un homme dont la grace estoit si éminente. Moïse servit d’exemple à la severe jalousie de Dieu, et au jugement qu’il exerce avec une si terrible exactitude sur ceux que ses dons obligent à une fidelité plus parfaite. Mais un plus haut mystere nous est montré dans l’exclusion de Moïse. Ce sage legislateur qui ne fait par tant de merveilles que de conduire les enfans de Dieu dans le voisinage de leur terre, nous sert luy-mesme de preuve, que sa loy ne mene rien à la perfection , et que sans nous pouvoir donner l’accomplissement des promesses, elle nous les fait saluër de loin , ou nous conduit tout au plus comme à la porte de nostre heritage. C’est un Josué, c’est un Jesus, car c’estoit le vray nom de Josué, qui par ce nom et par son office representoit le sauveur du monde : c’est cét homme si fort au dessous de Moïse en toutes choses, et superieur seulement par le nom qu’il porte ; c’est luy, dis-je, qui doit introduire le peuple de Dieu dans la terre sainte. Par les victoires de ce grand homme, devant qui le Jourdain retourne en arriere, les murailles de Jéricho tombent d’elles-mesmes, et le soleil s’arreste au milieu du ciel : Dieu établit ses enfans dans la terre de Chanaan, dont il chasse par mesme moyen des peuples abominables. Par la haine qu’il donnoit pour eux à ses fideles, il leur inspiroit un extréme éloignement de leur impieté ; et le chastiment qu’il en fit par leur ministere, les remplit eux-mesmes de crainte pour la justice divine dont ils exécutoient les decrets. Une partie de ces peuples que Josué chassa de leur terre, s’établirent en Afrique, où on trouva long-temps aprés dans une inscription ancienne, le monument de leur fuite et des victoires de Josué. Aprés que ces victoires miraculeuses eûrent mis les israëlites en possession de la plus grande partie de la terre promise à leurs peres, Josué, et Eleazar souverain pontife, avec les chefs des douze tribus, leur en firent le partage, selon la loy de Moïse, et assignerent à la tribu de Juda le premier et le plus grand lot. Dés le temps de Moïse, elle s’estoit élevée au dessus des autres en nombre, en courage, et en dignité. Josué mourut, et le peuple continua la conqueste de la terre sainte. Dieu voulut que la tribu de Juda marchast à la teste, et déclara qu’il avoit livré le païs entre ses mains. En effet, elle défit les chananéens, et prit Jerusalem, qui devoit estre la cité sainte, et la capitale du peuple de Dieu. C’estoit l’ancienne Salem, où Melchisedec avoit regné du temps d’Abraham ; Melchisedec, ce roy de justice , (car c’est ce que veut dire son nom) et en mesme temps roy de paix , puis que Salem veut dire paix ; qu’Abraham avoit reconnu pour le plus grand pontife qui fust au monde, comme si Jerusalem eust esté deslors destinée à estre une ville sainte, et le chef de la religion. Cette ville fut donnée d’abord aux enfans de Benjamin, qui, foibles et en petit nombre, ne purent chasser les jebuséens anciens habitans du païs, et demeurerent parmi eux. Sous les juges, le peuple de Dieu est diversement traité, selon qu’il fait bien ou mal. Aprés la mort des vieillards qui avoient veû les miracles de la main de Dieu, la memoire de ces grands ouvrages s’affoiblit, et la pente universelle du genre humain entraisne le peuple à l’idolatrie. Autant de fois qu’il y tombe, il est puni ; autant de fois qu’il se repent, il est delivré. La foy de la providence, et la verité des promesses et des menaces de Moïse se confirme de plus en plus dans le coeur des vrais fideles. Mais Dieu en préparoit encore de plus grands exemples. Le peuple demanda un roy, et Dieu luy donna Saül, bientost réprouvé pour ses pechez : il résolut enfin d’établir une famille royale, d’où le messie sortiroit, et il la choisit dans Juda. David, un jeune berger sorti de cette tribu, le dernier des enfans de Jessé, dont son pere, ni sa famille ne connoissoit pas le merite, mais que Dieu trouva selon son coeur, fut sacré par Samuël dans Bethléem sa patrie.
IV.
David, les Rois, & les Prophètes.
Icy le peuple de Dieu prend une forme plus auguste. La royauté est affermie dans la maison de David. Cette maison commence par deux rois de caractere different, mais admirables tous deux. David belliqueux et conquerant subjugue les ennemis du peuple de Dieu, dont il fait craindre les armes par tout l’Orient ; et Salomon renommé par sa sagesse au dedans et au dehors, rend ce peuple heureux par une paix profonde. Mais la suite de la religion nous demande icy quelques remarques particulieres sur la vie de ces deux grands rois. David regna d’abord sur Juda, puissant et victorieux, et en suite il fut reconnu par tout Israël. Il prit sur les jebuséens la forteresse de Sion, qui estoit la citadelle de Jerusalem. Maistre de cette ville, il y établit par ordre de Dieu le siége de la royauté et celuy de la religion. Sion fut sa demeure : il bastit autour, et la nomma la cité de David. Joab fils de sa soeur bastit le reste de la ville, et Jerusalem prit une nouvelle forme. Ceux de Juda occuperent tout le païs, et Benjamin petit en nombre, y demeura meslé avec eux. L’arche d’alliance bastie par Moïse, où Dieu reposoit sur les cherubins, et où les deux tables du décalogue estoient gardées, n’avoit point de place fixe. David la mena en triomphe dans Sion, qu’il avoit conquise par le tout-puissant secours de Dieu, afin que Dieu regnast dans Sion, et qu’il y fust reconnu comme le protecteur de David, de Jerusalem, et de tout le royaume. Mais le tabernacle où le peuple avoit servi Dieu dans le desert, estoit encore à Gabaon ; et c’estoit là que s’offroient les sacrifices sur l’autel que Moïse avoit élevé. Ce n’estoit qu’en attendant qu’il y eust un temple où l’autel fust réüni avec l’arche, et où se fist tout le service. Quand David eût défait tous ses ennemis, et qu’il eût poussé les conquestes du peuple de Dieu jusqu’à l’Euphrate : paisible et victorieux, il tourna toutes ses pensées à l’établissement du culte divin ; et sur la mesme montagne où Abraham prest à immoler son fils unique fut retenu par la main d’un ange, il désigna par ordre de Dieu le lieu du temple.
Il en fit tous les desseins ; il en amassa les riches et précieux materiaux ; il y destina les dépouïlles des peuples et des rois vaincus. Mais ce temple qui devoit estre disposé par le conquerant, devoit estre construit par le Pacifique. Salomon le bastit sur le modele du tabernacle. L’autel des holocaustes, l’autel des parfums, le chandelier d’or, les tables des pains de proposition, tout le reste des meubles sacrez du temple, fut pris sur des pieces semblables que Moïse avoit fait faire dans le desert. Salomon n’y ajousta que la magnificence et la grandeur. L’arche que l’homme de Dieu avoit construite fut posée dans le saint des saints, lieu inaccessible, symbole de l’impénetrable majesté de Dieu et du ciel interdit aux hommes jusqu’à ce que Jesus-Christ leur en eust ouvert l’entrée par son sang. Au jour de la dédicace du temple, Dieu y parut dans sa majesté. Il choisit ce lieu, pour y établir son nom et son culte. Il y eût défense de sacrifier ailleurs. L’unité de Dieu fut démontrée par l’unité de son temple. Jérusalem devint une cité sainte, image de l’eglise, où Dieu devoit habiter comme dans son veritable temple, et du ciel, où il nous rendra éternellement heureux par la manifestation de sa gloire.
Aprés que Salomon eût basti le temple, il bastit encore le palais des rois dont l’architecture estoit digne d’un si grand prince. Sa maison de plaisance qu’on appella le bois du Liban estoit également superbe et délicieuse. Le palais qu’il éleva pour la reine fut une nouvelle décoration à Jérusalem. Tout estoit grand dans ces édifices ; les sales, les vestibules, les galeries, les promenoirs, le trône du roy, et le tribunal où il rendoit la justice : le cedre fut le seul bois qu’il employa dans ces ouvrages. Tout y reluisoit d’or et de pierreries. Les citoyens et les etrangers admiroient la majesté des rois d’Israël. Le reste répondoit à cette magnificence, les villes, les arsenaux, les chevaux, les chariots, la garde du prince. Le commerce, la navigation, et le bon ordre, avec une paix profonde, avoit rendu Jérusalem la plus riche ville de l’Orient. Le royaume estoit tranquille et abondant : tout y representoit la gloire celeste. Dans les combats de David, on voyoit les travaux par lesquels il la falloit meriter ; et on voyoit dans le regne de Salomon combien la joûïssance en estoit paisible.
Au reste l’élevation de ces deux grands rois et de la famille royale fut l’effet d’une élection particuliere. David célebre luy-mesme la merveille de cette élection par ces paroles : ... etc. Cette élection divine avoit un objet plus haut que celuy qui paroist d’abord. Ce messie tant de fois promis comme le fils d’Abraham, devoit aussi estre le fils de David et de tous les rois de Juda. Ce fut en veûë du messie et de son regne éternel que Dieu promit à David que son trône subsisteroit éternellement. Salomon choisi pour luy succeder, estoit destiné à representer la personne du messie. C’est pourquoy Dieu dit de luy : je seray son pere, et il sera mon fils ; chose qu’il n’a jamais dite avec cette force d’aucun roy, ni d’aucun homme.
Aussi du temps de David, et sous les rois ses enfans, le mystere du messie se déclare-t-il plus que jamais par des propheties magnifiques et plus claires que le soleil.
David l’a veû de loin, et l’a chanté dans ses pseaumes avec une magnificence que rien n’égalera jamais. Souvent il ne pensoit qu’à célebrer la gloire de Salomon son fils ; et tout d’un coup ravi hors de luy-mesme, et transporté bien loin au-delà, il a veû celuy qui est plus que Salomon en gloire aussi-bien qu’en sagesse. [Psal. LXXI, 5, 14] Le messie luy a paru assis sur un trosne plus durable que le soleil et que la lune. Il a veû à ses pieds toutes les nations vaincuës, et ensemble benites en luy, conformément à la promesse faite à Abraham. Il a élevé sa veûë plus haut encore : il l’a veû dans les lumiéres des saints, et devant l’aurore, [Psal. CIX]sortant éternellement du sein de son pere, pontife éternel, et sans successeur, ne succedant aussi à personne, créé extraordinairement, non selon l’ordre d’Aaron, mais selon l’ordre de Meschisedec, ordre nouveau, que la loy ne connoissoit pas. Il l’a veû assis à la droite de Dieu, regardant du plus haut des cieux ses ennemis abbatus. Il est étonné d’un si grand spectacle ; et ravi de la gloire de son fils, il l’appelle son Seigneur.
Il l’a veû Dieu, que Dieu avoit oint [Psal XLIV, 3, 4, 5, 6, 7, 8.] pour le faire regner sur toute la terre par sa douceur, par sa verité, et par sa justice. Il a assisté en esprit au conseil de Dieu, et a oûï de la propre bouche du pere eternel cette parole qu’il adresse à son fils unique, je t’ay engendré aujourd’huy, [Psal. II, v. 7, 3.] à laquelle Dieu joint la promesse d’un empire perpetuel, qui s’étendra sur tous les gentils, et n’aura point d’autres bornes que celles du monde. les peuples fremissent en vain : les rois et les princes font des complots inutiles [Ibid. v. 1, 2, à 9.]. le Seigneur se rit du haut des cieux de leurs projets insensez, et établit malgré eux l’empire de son Christ. [Ibid. 10, &c.] Il l’établit sur eux-mesmes, et il faut qu’ils soient les premiers sujets de ce Christ dont ils vouloient secoûër le joug. Et encore que le regne de ce grand messie soit souvent prédit dans les ecritures sous des idées magnifiques, Dieu n’a point caché à David les ignominies de ce beni fruit de ses entrailles. Cette instruction estoit necessaire au peuple de Dieu. Si ce peuple encore infirme avoit besoin d’estre attiré par des promesses temporelles, il ne falloit pourtant pas luy laisser regarder les grandeurs humaines comme sa souveraine felicité, et comme son unique récompense : c’est pourquoy Dieu montre de loin ce messie tant promis et tant desiré, le modele de la perfection, et l’objet de ses complaisances, abismé dans la douleur. La croix paroist à David comme le trosne veritable de ce nouveau roy... etc. David qui a veû ces choses, a reconnu en les voyant, que le royaume de son fils n’estoit pas de ce monde. Il ne s’en étonne pas, car il sçait que le monde passe ; et un prince toûjours si humble sur le trosne voyoit bien qu’un trosne n’estoit pas un bien où se deussent terminer ses esperances. Les autres prophetes n’ont pas moins veû le mystere du messie. Il n’y a rien de grand ni de glorieux qu’ils n’ayent dit de son regne. L’un voit Béthléem la plus petite ville de Juda illustrée par sa naissance ; et en mesme temps élevé plus haut, il voit une autre naissance par laquelle il sort de toute eternité du sein de son pere : l’autre voit la virginité de sa mere, un Emanuël, un Dieu avec nous sortir de ce sein virginal, et un enfant admirable qu’il appelle Dieu . Celuy-cy le voit entrer dans son temple , cét autre le voit glorieux dans son tombeau où la mort a esté vaincuë. En publiant ses magnificences, ils ne taisent pas ses opprobres. Ils l’ont veû vendu à son peuple , ils ont sceû le nombre et l’employ des trente pieces d’argent dont il a esté acheté . En mesme temps qu’ils l’ont veû grand et élevé , ils l’ont veû méprisé et méconnoissable au milieu des hommes ; l’étonnement du monde, autant par sa bassesse que par sa grandeur ; le dernier des hommes ; l’homme de douleurs chargé de tous nos pechez ; bien faisant, et méconnu ; défiguré par ses playes, et par là guerissant les nostres ; traité comme un criminel ; mené au supplice avec des méchans, et se livrant, comme un agneau innocent, paisiblement à la mort : une longue posterité naistre de luy par ce moyen, et la vengeance déployée sur son peuple incredule. Afin que rien ne manquast à la prophetie, ils ont compté les années jusqu’à sa venuë ; et à moins que de s’aveugler, il n’y a plus moyen de le méconnoistre. Non seulement les prophetes voyoient Jesus-Christ, mais encore ils en estoient la figure, et representoient ses mysteres, principalement celuy de la croix. Presque tous, ils ont souffert persecution pour la justice, et nous ont figuré dans leurs souffrances l’innocence et la verité persecutée en nostre Seigneur. On voit Elie et Elisée toûjours menacez. Combien de fois Isaïe a-t-il esté la risée du peuple et des rois, qui à la fin, comme porte la tradition constante des juifs, l’ont immolé à leur fureur ? Zacharie fils de Joïada est lapidé : Ezechiel paroist toûjours dans l’affliction : les maux de Jéremie sont continuels, et inexplicables : Daniel se voit deux fois au milieu des lions. Tous ont esté contredits et maltraitez ; et tous nous ont fait voir par leur exemple, que si l’infirmité de l’ancien peuple demandoit en général d’estre soustenuë par des benedictions temporelles, néanmoins les forts d’Israël, et les hommes d’une sainteté extraordinaire estoient nourris deslors du pain d’affliction, et beuvoient par avance, pour se sanctifier, dans le calice préparé au fils de Dieu, calice d’autant plus rempli d’amertume, que la personne de Jesus-Christ estoit plus sainte. Mais ce que les prophetes ont veû le plus clairement, et ce qu’ils ont aussi déclaré dans les termes les plus magnifiques, c’est la benediction répanduë sur les gentils par le messie... etc. Le voicy mieux décrit encore, et avec un caractere particulier. Un homme d’une douceur admirable, singulierement choisi de Dieu,... etc. c’est ainsi que les hebreux appellent l’Europe et les païs éloignez. il ne fera aucun bruit : à peine l’entendra-t-on, tant il sera doux et paisible. il ne foulera pas aux pieds un roseau brisé, ni n’éteindra un reste fumant de toile brûlée . Loin d’accabler les infirmes et les pecheurs, sa voix charitable les appellera, et sa main bienfaisante sera leur soustien. il ouvrira les yeux des aveugles, et tirera les captifs de leur prison. sa puissance ne sera pas moindre que sa bonté. Son caractere essentiel est de joindre ensemble la douceur avec l’efficace : c’est pourquoy cette voix si douce passera en un moment d’une extrémité du monde à l’autre, et sans causer aucune sedition parmi les hommes, elle excitera toute la terre. il n’est ni rebutant, ni impetueux ; et celuy que l’on connoissoit à peine quand il estoit dans la Judée, ne sera pas seulement le fondement de l’alliance du peuple , mais encore la lumiere de tous les gentils . Sous son regne admirable les assyriens et les egyptiens ne seront plus avec les israëlites qu’un mesme peuple de Dieu . Tout devient Israël, tout devient saint. Jerusalem n’est plus une ville particuliere : c’est l’image d’une nouvelle societé où tous les peuples se rassemblent : l’Europe, l’Afrique, et l’Asie reçoivent des prédicateurs dans lesquels Dieu a mis son signe, afin qu’ils découvrent sa gloire aux gentils . Les elûs jusques alors appellez du nom d’Israël, auront un autre nom où sera marqué l’accomplissement des promesses, et un amen bienheureux. les prestres et les levites qui jusqu’alors sortoient d’Aaron, sortiront doresnavant du milieu de la gentilité . Un nouveau sacrifice plus pur et plus agreable que les anciens sera substitué à leur place, et on sçaura pourquoy David avoit célebré un pontife d’un nouvel ordre... etc. Le ciel et la terre s’uniront pour produire comme par un commun enfantement celuy qui sera tout ensemble celeste et terrestre : de nouvelles idées de vertu paroistront au monde dans ses exemples et dans sa doctrine ; et la grace qu’il répandra les imprimera dans les coeurs. Tout change par sa venuë, et Dieu jure par luy-mesme, que tout genouïl fléchira devant luy, et que toute langue reconnoistra sa souveraine puissance .
Voilà une partie des merveilles que Dieu a montrées aux prophetes sous les rois enfans de David, et à David avant tous les autres. Tous ont écrit par avance l’histoire du fils de Dieu, qui devoit aussi estre fait le fils d’Abraham et de David. C’est ainsi que tout est suivi dans l’ordre des conseils divins. Ce messie montré de loin, comme le fils d’Abraham, est encore montré de plus prés comme le fils de David. Un empire éternel luy est promis : la connoissance de Dieu répanduë par tout l’univers est marquée comme le signe certain, et comme le fruit de sa venuë : la conversion des gentils, et la benediction de tous les peuples du monde promise depuis si long-temps à Abraham, à Isaac, et à Jacob, est de nouveau confirmée, et tout le peuple de Dieu vit dans cette attente.
Cependant Dieu continuë à le gouverner d’une maniere admirable. Il fait un nouveau pacte avec David, et s’oblige de le proteger luy et les rois ses descendans, s’ils marchent dans les préceptes qu’il leur a donnez par Moïse ; sinon, il leur dénonce de rigoureux chastimens. David qui s’oublie pour un peu de temps, les éprouve le premier : mais ayant réparé sa faute par sa penitence, il est comblé de biens, et proposé comme le modele d’un roy accompli. Le trosne est affermi dans sa maison. Tant que Salomon son fils imite sa pieté, il est heureux : il s’égare dans sa vieillesse, et Dieu qui l’épargne pour l’amour de son serviteur David, luy dénonce qu’il le punira en la personne de son fils. Ainsi il fait voir aux peres, que selon l’ordre secret de ses jugemens, il fait durer aprés leur mort leurs récompenses ou leurs chastimens ; et il les tient soumis à ses loix par leur interest le plus cher, c’est à dire par l’interest de leur famille. En exécution de ses decrets, Roboam temeraire par luy-mesme, est livré à un conseil insensé : son royaume est diminué de dix tribus. Pendant que ces dix tribus rebelles et schismatiques se separent de leur Dieu et de leur roy, les enfans de Juda fideles à Dieu et à David qu’il avoit choisi, demeurent dans l’alliance et dans la foy d’Abraham. Les levites se joignent à eux avec Benjamin : le royaume du peuple de Dieu subsiste par leur union sous le nom de royaume de Juda ; et la loy de Moïse s’y maintient dans toutes ses observances. Malgré les idolatries et la corruption effroyable des dix tribus separées, Dieu se souvient de son alliance avec Abraham, Isaac, et Jacob. Sa loy ne s’éteint pas parmi ces rebelles : il ne cesse de les rappeller à la penitence par des miracles innombrables, et par les continuels avertissemens qu’il leur envoye par ses prophetes. Endurcis dans leur crime, il ne les peut plus supporter, et les chasse de la terre promise, sans esperance d’y estre jamais rétablis. Cependant l’histoire de Tobie arrivée en ce mesme temps, et durant les commencemens de la captivité des israëlites, nous fait voir la conduite des eleûs de Dieu qui resterent dans les tribus separées. Ce saint homme, en demeurant parmi eux avant la captivité, sceût non seulement se conserver pur des idolatries de ses freres, mais encore pratiquer la loy, et adorer Dieu publiquement dans le temple de Jerusalem, sans que les mauvais exemples, ni la crainte l’en empeschassent. Captif et persecuté à Ninive, il persista dans la pieté avec sa famille ; et la maniere admirable dont luy et son fils sont récompensez de leur foy, mesme sur la terre, montre que malgré la captivité et la persecution, Dieu avoit des moyens secrets de faire sentir à ses serviteurs les benedictions de la loy, en les élevant toutefois par les maux qu’ils avoient à souffrir à de plus hautes pensées. Par les exemples de Tobie et par ses saints avertissemens, ceux d’Israël estoient excitez à reconnoistre du moins sous la verge la main de Dieu qui les chastioit ; mais presque tous demeuroient dans l’obstination : ceux de Juda, loin de profiter des chastimens d’Israël, en imitent les mauvais exemples. Dieu ne cesse de les avertir par ses prophetes, qu’il leur envoye coup sur coup, s’éveillant la nuit, et se levant dés le matin, comme il dit luy-mesme, pour marquer ses soins paternels. Rebuté de leur ingratitude, il s’émeut contre eux, et les menace de les traiter comme leurs freres rebelles. Il n’y a rien de plus remarquable dans l’histoire du peuple de Dieu, que ce ministere des prophetes. On voit des hommes separez du reste du peuple par une vie retirée, et par un habit particulier : ils ont des demeures, où on les voit vivre dans une espece de communauté, sous un superieur que Dieu leur donnoit. Leur vie pauvre et penitente estoit la figure de la mortification, qui devoit estre annoncée sous l’evangile. Dieu se communiquoit à eux d’une façon particuliere, et faisoit éclater aux yeux du peuple cette merveilleuse communication : mais jamais elle n’éclatoit avec tant de force que durant les temps de desordre où il sembloit que l’idolatrie alloit abolir la loy de Dieu. Durant ces temps malheureux les prophetes faisoient retentir de tous costez, et de vive voix, et par écrit, les menaces de Dieu, et le témoignage qu’ils rendoient à sa verité. Les écrits qu’ils faisoient estoient entre les mains de tout le peuple, et soigneusement conservez en memoire perpetuelle aux siécles futurs. Ceux du peuple qui demeuroient fideles à Dieu, s’unissoient à eux ; et nous voyons mesme qu’en Israël où regnoit l’idolatrie, ce qu’il y avoit de fideles célebroit avec les prophetes le sabat et les festes établies par la loy de Moïse. C’estoit eux qui encourageoient les gens de bien à demeurer fermes dans l’alliance. Plusieurs d’eux ont souffert la mort ; et on a veû à leur exemple dans les temps les plus mauvais, c’est à dire dans le regne mesme de Manasses, une infinité de fideles répandre leur sang pour la verité, en sorte qu’elle n’a pas esté un seul moment sans témoignage. Ainsi la societé du peuple de Dieu subsistoit toûjours : les prophetes y demeuroient : un grand nombre de fideles persistoit hautement dans la loy de Dieu avec eux et avec les prestres enfans de Sadoc, qui , comme dit Ezéchiel, dans les temps d’égarement avoient toûjours observé les cérémonies du sanctuaire . Cependant, malgré les prophetes, malgré les prestres fideles, et le peuple uni avec eux dans l’observance de la loy, l’idolatrie qui avoit ruiné Israël entraisnoit souvent dans Juda mesme et les princes et le gros du peuple. Quoy-que les rois oubliassent le Dieu de leurs peres, il supporta long-temps leurs iniquitez à cause de David son serviteur. David est toûjours present à ses yeux. Quand les rois enfans de David suivent les bons exemples de leur pere, Dieu fait des miracles surprenans en leur faveur : mais ils sentent, quand ils dégénerent, la force invincible de sa main, qui s’appesantit sur eux. Les rois d’Egypte, les rois de Syrie, et sur tout les rois d’Assyrie et de Babylone servent d’instrument à sa vengeance. L’impieté s’augmente, et Dieu suscite en Orient un roy plus superbe et plus redoutable que tous ceux qui avoient paru jusqu’alors : c’est Nabuchodonosor roy de Babylone, le plus terrible des conquerans. Il le montre de loin aux peuples et aux rois comme le vengeur destiné à les punir. Il approche, et la frayeur marche devant luy. Il prend une premiere fois Jérusalem, et transporte à Babylone une partie de ses habitans. Ni ceux qui restent dans le païs, ni ceux qui sont transportez, quoy-qu’avertis les uns par Jéremie, et les autres par Ezechiel, ne font penitence. Ils préferent à ces saints prophetes des prophetes qui leur preschoient des illusions , et les flatoient dans leurs crimes. Le vengeur revient en Judée, et le joug de Jérusalem est aggravé ; mais elle n’est pas tout-à-fait détruite. Enfin l’iniquité vient à son comble ; l’orgueïl croist avec la foiblesse ; et Nabuchodonosor met tout en poudre.
Dieu n’épargna pas son sanctuaire. Ce beau temple, l’ornement du monde, qui devoit estre éternel si les enfans d’Israël eussent perseveré dans la pieté, fut consumé par le feu des assyriens. C’estoit en vain que les juifs disoient sans cesse, le temple de Dieu, le temple de Dieu, le temple de Dieu est parmi nous, comme si ce temple sacré eust deû les proteger tout seul. Dieu avoit résolu de leur faire voir qu’il n’estoit point attaché à un édifice de pierre, mais qu’il vouloit trouver des coeurs fideles. Ainsi il détruisit le temple de Jerusalem, il en donna le tresor au pillage ; et tant de riches vaisseaux consacrez par des rois pieux furent abandonnez à un roy impie. Mais la chute du peuple de Dieu devoit estre l’instruction de tout l’univers. Nous voyons en la personne de ce roy impie, et ensemble victorieux, ce que c’est que les conquerans. Ils ne sont pour la pluspart que des instrumens de la vengeance divine. Dieu exerce par eux sa justice, et puis il l’exerce sur eux-mesmes. Nabuchodonosor revestu de la puissance divine, et rendu invincible par ce ministere, punit tous les ennemis du peuple de Dieu. Il ravage les iduméens, les ammonites, et les moabites ; il renverse les rois de Syrie : l’Egypte sous le pouvoir de laquelle la Judée avoit tant de fois gemi, est la proye de ce roy superbe, et luy devient tributaire : sa puissance n’est pas moins fatale à la Judée mesme, qui ne sçait pas profiter des delais que Dieu luy donne. Tout tombe, tout est abbatu par la justice divine, dont Nabuchodonosor est le ministre : il tombera à son tour, et Dieu qui employe la main de ce prince pour chastier ses enfans et abbatre ses ennemis, le réserve à sa propre main toute-puissante. Il n’a pas laissé ignorer à ses enfans la destinée de ce roy qui les chastioit, et de l’empire des chaldéens, sous lequel ils devoient estre captifs. De peur qu’ils ne fussent surpris de la gloire des impies, et de leur régne orgueïlleux, les prophetes leur en dénonçoient la courte durée. Isaïe qui a veû la gloire de Nabuchodonosor et son orgueïl insensé long-temps avant sa naissance, a prédit sa chute soudaine et celle de son empire. Babylone n’estoit presque rien, quand ce prophete a veû sa puissance, et un peu aprés, sa ruine. Ainsi les révolutions des villes et des empires qui tourmentoient le peuple de Dieu, ou profitoient de sa perte, estoient écrites dans ses propheties. Ces oracles estoient suivis d’une prompte exécution : et les juifs si rudement chastiez, virent tomber avant eux, ou avec eux, ou un peu aprés, selon les prédictions de leurs prophetes, non seulement Samarie, Idumée, Gaza, Ascalon, Damas, les villes des ammonites et des moabites leurs perpetuels ennemis ; mais les capitales des grands empires, mais Tyr la maistresse de la mer, mais Tanis, mais Memphis, mais Thebe à cent portes avec toutes les richesses de son Sesostris, mais Ninive mesme le siége des rois d’Assyrie ses persecuteurs, mais la superbe Babylone victorieuse de toutes les autres, et riche de leurs dépouïlles.
Il est vray que Jérusalem perit en mesme temps par ses pechez : mais Dieu ne la laissa pas sans esperance. Isaïe qui avoit prédit sa perte, avoit veû son glorieux rétablissement, et luy avoit mesme nommé Cyrus son liberateur, deux cens ans avant qu’il fust né. Jéremie, dont les prédictions avoient esté si précises pour marquer à ce peuple ingrat sa perte certaine, luy avoit promis son retour aprés soixante et dix ans de captivité. Durant ces années ce peuple abbatu estoit respecté dans ses prophetes : ces captifs prononçoient aux rois, et aux peuples leurs terribles destinées. Nabuchodonosor, qui vouloit se faire adorer, adore luy-mesme Daniel, étonné des secrets divins qu’il luy découvroit : il apprend de luy sa sentence bientost suivie de l’exécution. Ce prince victorieux triomphoit dans Babylone, dont il fit la plus grande ville, la plus forte, et la plus belle que le soleil eust jamais veûë. C’estoit là que Dieu l’attendoit pour foudroyer son orgueïl. Heureux et invulnerable, pour ainsi parler, à la teste de ses armées, et durant tout le cours de ses conquestes, il devoit perir dans sa maison, selon l’oracle d’Ezechiel. Lors qu’admirant sa grandeur, et la beauté de Babylone, il s’éleve au dessus de l’humanité, Dieu le frape, luy oste l’esprit, et le range parmi les bestes. Il revient au temps marqué par Daniel, et reconnoist le Dieu du ciel qui luy avoit fait sentir sa puissance : mais ses successeurs ne profitent pas de son exemple. Les affaires de Babylone se brouïllent, et le temps marqué par les propheties pour le rétablissement de Juda arrive parmi tous ces troubles. Cyrus paroist à la teste des medes, et des perses : tout cede à ce redoutable conquerant. Il s’avance lentement vers les chaldéens, et sa marche est souvent interrompuë. Les nouvelles de sa venuë viennent de loin à loin, comme avoit prédit Jéremie : enfin il se détermine. Babylone souvent menacée par les prophetes, et toûjours superbe et impenitente, voit arriver son vainqueur qu’elle méprise. Ses richesses, ses hautes murailles, son peuple innombrable, sa prodigieuse enceinte, qui enfermoit tout un grand païs, comme l’attestent tous les anciens, et ses provisions infinies luy enflent le coeur. Assiégée durant un long-temps sans sentir aucune incommodité, elle se rit de ses ennemis, et des fossez que Cyrus creusoit autour d’elle : on n’y parle que de festins et de rejoûïssances. Son roy Baltazar petit-fils de Nabuchodonosor, aussi superbe que luy, mais moins habile, fait une feste solennelle à tous les seigneurs. Cette feste est célebrée avec des excés inoûïs. Baltazar fait apporter les vaisseaux sacrez enlevez du temple de Jerusalem, et mesle la profanation avec le luxe. La colere de Dieu se déclare : une main celeste écrit des paroles terribles sur la muraille de la salle où se faisoit le festin. Daniel en interprete le sens ; et ce prophete qui avoit prédit la chute funeste de l’ayeul, fait voir encore au petit-fils la foudre qui va partir pour l’accabler. En exécution du decret de Dieu, Cyrus se fait tout à coup une ouverture dans Babylone. L’Euphrate détourné dans les fossez qu’il luy préparoit depuis si long-temps, luy découvre son lit immense : il entre par ce passage impréveû. Ainsi fut livrée en proye aux medes, et aux perses, et à Cyrus, comme avoient dit les prophetes, cette superbe Babylone . Ainsi perit avec elle le royaume des chaldéens, qui avoit détruit tant d’autres royaumes, et le marteau qui avoit brisé tout l’univers, fut brisé luy-mesme . Jéremie l’avoit bien prédit. Le Seigneur rompit la verge dont il avoit frapé tant de nations . Isaïe l’avoit préveû. Les peuples accoustumez au joug des rois chaldéens les voyent eux-mesmes sous le joug : vous voilà, dirent-ils, blessez comme nous ; ... etc. c’est ce qu’avoit prononcé le mesme Isaïe. elle tombe, elle tombe, comme l’avoit dit ce prophete, cette grande Babylone, et ses idoles sont brisées. Bel est renversé, et Nabo son grand dieu, d’où les rois prenoient leur nom, tombe par terre : car les perses leurs ennemis, adorateurs du soleil, ne souffroient point les idoles ni les rois qu’on avoit fait dieux. Mais comment perit cette Babylone ? Comme les prophetes l’avoient declaré. ses eaux furent dessechées, comme avoit prédit Jéremie, pour donner passage à son vainqueur : enyvrée, endormie, trahie par sa propre joye, selon le mesme prophete, elle se trouva au pouvoir de ses ennemis, et prise comme dans un filet sans le sçavoir . On passe tous ses habitans au fil de l’épée : car les medes ses vainqueurs, comme avoit dit Isaïe, ne cherchoient ni l’or, ni l’argent, mais la vengeance, mais à assouvir leur haine par la perte d’un peuple cruel, que son orgueïl faisoit l’ennemi de tous les peuples du monde. les couriers venoient l’un sur l’autre annoncer au roy que l’ennemi entroit dans la ville : Jéremie l’avoit ainsi marqué. Ses astrologues, en qui elle croyoit, et qui luy promettoient un empire éternel, ne purent la sauver de son vainqueur . C’est Isaïe et Jéremie qui l’annoncent d’un commun accord. Dans cét effroyable carnage, les juifs avertis de loin échaperent seuls au glaive du victorieux. Cyrus devenu par cette conqueste le maistre de tout l’Orient, reconnoist dans ce peuple tant de fois vaincu je ne sçay quoy de divin. Ravi des oracles qui avoient prédit ses victoires, il avoûë qu’il doit son empire au dieu du ciel que les juifs servoient, et signale la premiere année de son regne par le rétablissement de son temple et de son peuple. Qui n’admireroit icy la providence divine si évidemment déclarée sur les juifs et sur les chaldéens, sur Jérusalem et sur Babylone ? Dieu les veut punir toutes deux ; et afin qu’on n’ignore pas que c’est luy seul qui le fait, il se plaist à le déclarer par cent propheties. Jérusalem et Babylone, toutes deux menacées dans le mesme temps et par les mesmes prophetes, tombent l’une aprés l’autre dans le temps marqué. Mais Dieu découvre icy le grand secret des deux chastimens dont il se sert : un chastiment de rigueur sur les chaldéens ; un chastiment paternel sur les juifs qui sont ses enfans. L’orgueïl des chaldéens (c’estoit le caractere de la nation et l’esprit de tout cét empire) est abbatu sans retour... etc. Il n’en est pas ainsi des juifs : Dieu les a chastïez comme des enfans desobéïssans qu’il remet dans leur devoir par le chastiment, et puis touché de leurs larmes il oublie leurs fautes. ne crains point, ô Jacob, dit le Seigneur, parce que je suis avec toy. Je te chastieray avec justice, et ne te pardonneray pas comme si tu estois innocent : mais je ne te détruiray pas comme je détruiray les nations parmi lesquelles je t’ay dispersé. c’est pourquoy Babylone ostée pour jamais aux chaldéens, est livrée à un autre peuple ; et Jérusalem rétablie par un changement merveilleux, voit revenir ses enfans de tous costez.
Ce fut Zorobabel de la tribu de Juda et du sang des rois qui les ramena de captivité. Ceux de Juda reviennent en foule, et remplissent tout le païs. Les dix tribus dispersées se perdent parmi les gentils, à la réserve de ceux qui sous le nom de Juda, et réünis sous ses étendars, rentrent dans la terre de leurs peres. Cependant l’autel se redresse, le temple se rebastit, les murailles de Jérusalem sont relevées. La jalousie des peuples voisins est réprimée par les rois de Perse devenus les protecteurs du peuple de Dieu. Le pontife rentre en exercice avec tous les prestres qui prouverent leur descendance par les registres publics : les autres sont rejettez. Esdras prestre luy-mesme et docteur de la loy, et Nehemias gouverneur réforment tous les abus que la captivité avoit introduits, et font garder la loy dans sa pureté. Le peuple pleure avec eux les transgressions qui luy avoient attiré ces grands chastimens, et reconnoist que Moïse les avoit prédits. Tous ensemble lisent dans les saints livres les menaces de l’homme de Dieu : ils en voyent l’accomplissement : l’oracle de Jéremie, et le retour tant promis aprés les 70 ans de captivité, les étonne, et les console : ils adorent les jugemens de Dieu, et réconciliez avec luy, ils vivent en paix.
Dieu qui fait tout en son temps, avoit choisi celuy-cy pour faire cesser les voyes extraordinaires, c’est à dire les propheties, dans son peuple desormais assez instruit. Il restoit environ cinq cens ans jusques aux jours du messie. Dieu donna à la majesté de son fils de faire taire les prophetes durant tout ce temps, pour tenir son peuple en attente de celuy qui devoit estre l’accomplissement de tous leurs oracles. Mais vers la fin des temps où Dieu avoit résolu de mettre fin aux propheties, il sembloit qu’il vouloit répandre toutes ses lumieres, et découvrir tous les conseils de sa providence : tant il exprima clairement les secrets des temps à venir.
Durant la captivité, et sur tout vers les temps qu’elle alloit finir, Daniel réveré pour sa pieté, mesme par les rois infideles, et employé pour sa prudence aux plus grandes affaires de leur estat, vit par ordre, à diverses fois, et sous des figures differentes, quatre monarchies sous lesquelles devoient vivre les israëlites. Il les marque par leurs caracteres propres. On voit passer comme un torrent l’empire d’un roy des grecs : c’estoit celuy d’Alexandre. Par sa chute on voit établir un autre empire moindre que le sien, et affoibli par ses divisions. C’est celuy de ses successeurs, parmi lesquels il y en a quatre marquez dans la prophetie. Antipater, Seleucus, Ptolomée, et Antigonus sont visiblement désignez. Il est constant par l’histoire qu’ils furent plus puissans que les autres, et les seuls dont la puissance ait passé à leurs enfans. On voit leurs guerres, leurs jalousies, et leurs alliances trompeuses ; la dureté et l’ambition des rois de Syrie ; l’orgueïl, et les autres marques qui désignent Antiochus l’illustre, implacable ennemi du peuple de Dieu ; la brieveté de son regne, et la prompte punition de ses excés. On voit naistre enfin sur la fin, et comme dans le sein de ces monarchies, le regne du fils de l’homme . A ce nom vous reconnoissez Jesus-Christ, mais ce regne du fils de l’homme est encore appellé le regne des saints du tres-haut . Tous les peuples sont soumis à ce grand et pacifique royaume : l’eternité luy est promise, et il doit estre le seul dont la puissance ne passera pas à un autre empire .
Quand viendra ce fils de l’homme, et ce Christ tant desiré, et comment il accomplira l’ouvrage qui luy est commis, c’est à dire la rédemption du genre humain, Dieu le découvre manifestement à Daniel. Pendant qu’il est occupé de la captivité de son peuple dans Babylone, et des soixante et dix ans dans lesquels Dieu avoit voulu la renfermer, au milieu des voeux qu’il fait pour la delivrance de ses freres, il est tout à coup élevé à des mysteres plus hauts. Il voit un autre nombre d’années, et une autre delivrance bien plus importante. Au lieu des septante années prédites par Jéremie, il voit septante semaines, à commencer depuis l’ordonnance donnée par Artaxerxe à la longue main la 20 année de son regne, pour rebastir la ville de Jérusalem. Là est marquée en termes précis, sur la fin de ces semaines, la rémission des pechez, le regne éternel de la justice, l’entier accomplissement des propheties, et l’onction du saint des saints. Le Christ doit faire sa charge, et paroistre comme conducteur du peuple aprés 69 semaines. Aprés 69 semaines (car le prophete le répete encore) le Christ doit estre mis à mort : il doit mourir de mort violente ; il faut qu’il soit immolé pour accomplir les mysteres. Une semaine est marquée entre les autres, et c’est la derniere et la soixante-dixiéme : c’est celle où le Christ sera immolé, où l’alliance sera confirmée, et au milieu de laquelle l’hostie et les sacrifices seront abolis ; sans doute, par la mort du Christ, car c’est en suite de la mort du Christ que ce changement est marqué. aprés cette mort du Christ, et l’abolition des sacrifices, on ne voit plus qu’horreur et confusion : on voit la ruine de la cité sainte, et du sanctuaire ; un peuple et un capitaine qui vient pour tout perdre ; l’abomination dans le temple ; la derniere et irremediable desolation du peuple ingrat envers son sauveur. Nous avons veû que ces semaines réduites en semaines d’années, selon l’usage de l’ecriture, font 490 ans, et nous menent précisément depuis la 20 année d’Artaxerxe à la derniere semaine ; semaine pleine de mysteres où Jesus-Christ immolé met fin par sa mort aux sacrifices de la loy, et en accomplit les figures. Les doctes font de differentes supputations pour faire quadrer ce temps au juste. Celle que je vous ay proposée est sans embarras. Loin d’obscurcir la suite de l’histoire des rois de Perse, elle l’éclaircit ; quoy-qu’il n’y auroit rien de fort surprenant, quand il se trouveroit quelque incertitude dans les dates de ces princes, et huit ou neuf ans au plus dont on pourroit disputer sur un compte de 490 ans ne feront jamais une importante question. Mais pourquoy discourir davantage ? Dieu a tranché la difficulté, s’il y en avoit, par une décision qui ne souffre aucune replique. Un évenement manifeste nous met au dessus de tous les rafinemens des chronologistes ; et la ruine totale des juifs, qui a suivi de si prés la mort de Nostre Seigneur fait entendre aux moins clairvoyans l’accomplissement de la prophetie. Il ne reste plus qu’à vous en faire remarquer une circonstance. Daniel nous découvre un nouveau mystere. L’oracle de Jacob nous avoit appris que le royaume de Juda devoit cesser à la venuë du messie : mais il ne nous disoit pas que cette mort seroit la cause de la chute de ce royaume. Dieu à révelé ce secret important à Daniel, et il luy déclare comme vous voyez, que la ruine des juifs sera la suite de la mort du Christ et de leur méconnoissance. Marquez s’il vous plaist cét endroit : la suite des évenemens vous en fera bientost un beau commentaire. Vous voyez ce que Dieu montra au prophete Daniel un peu devant les victoires de Cyrus, et le rétablissement du temple. Du temps qu’il se bastissoit, il suscita les prophetes Aggée et Zacharie ; et incontinent aprés il envoya Malachie qui devoit fermer les propheties de l’ancien peuple.
Que n’a pas veû Zacharie ? On diroit que le livre des decrets divins ait esté ouvert à ce prophete, et qu’il y ait leû toute l’histoire du peuple de Dieu depuis la captivité. Les persecutions des rois de Syrie, et les guerres qu’ils font à Juda, luy sont découvertes dans toute leur suite. Il voit Jérusalem prise, et saccagée ; un pillage effroyable, et des desordres infinis ; le peuple en fuite dans le desert, incertain de sa condition, entre la mort et la vie ; à la veille de sa derniere desolation, une nouvelle lumiere luy paroistre tout à coup. Les ennemis sont vaincus ; les idoles sont renversées dans toute la terre sainte : on voit la paix et l’abondance dans la ville et dans le païs, et le temple est réveré dans tout l’Orient. Une circonstance mémorable de ces guerres est révelée au prophete ; c’est que Jérusalem devoit estre trahie par ses enfans, et que parmi ses ennemis il se trouveroit beaucoup de juifs. Quelquefois il voit une longue suite de prosperitez : Juda est rempli de force ; les royaumes qui l’ont oppressé sont humiliez ; les voisins qui n’ont cessé de le tourmenter sont punis ; quelques-uns sont convertis, et incorporez au peuple de Dieu. Le prophete voit ce peuple comblé des bienfaits divins, parmi lesquels il leur conte le triomphe aussi modeste que glorieux du roy pauvre,... etc. aprés avoir raconté les prosperitez, il reprend dés l’origine toute la suite des maux. Il voit tout d’un coup le feu dans le temple ; tout le païs ruiné avec la ville capitale ; des meurtres, des violences, un roy qui les autorise. Dieu a pitié de son peuple abandonné : il s’en rend luy-mesme le pasteur ; et sa protection le soustient. A la fin il s’allume des guerres civiles, et les affaires vont en décadence. Le temps de ce changement est désigné par un caractere certain, et trois princes dégradez en un mesme mois en marquent le commencement.
Au milieu de ces malheurs paroist encore un plus grand malheur. Un peu aprés ces divisions et dans les temps de la décadence, Dieu est acheté trente deniers par son peuple ingrat ; et le prophete voit tout, jusques au champ du potier ou du sculpteur auquel cét argent est employé. De là suivent d’extrémes desordres parmi les pasteurs du peuple ; enfin ils sont aveuglez, et leur puissance est détruite.
Que diray-je de la merveilleuse vision de Zacharie, qui voit le pasteur frapé et les brebis dispersées ? Que diray-je du regard que jette le peuple sur son Dieu qu’il a percé , et des larmes que luy fait verser une mort plus lamentable que celle d’un fils unique, et que celle de Josias ? Zacharie a veû toutes ces choses : mais ce qu’il a veû de plus grand, c’est le Seigneur envoyé par le Seigneur... etc.
Aggée dit moins de choses, mais ce qu’il dit est surprenant. Pendant qu’on bastit le second temple, et que les vieillards qui avoient veû le premier fondent en larmes en comparant la pauvreté de ce dernier édifice avec la magnificence de l’autre, le prophete qui voit plus loin, publie la gloire du second temple, et le préfere au premier. Il explique d’où viendra la gloire de cette nouvelle maison ; c’est que le desiré des gentils arrivera : ce messie promis depuis deux mille ans, et dés l’origine du monde, comme le sauveur des gentils, paroistra dans ce nouveau temple. la paix y sera établie ; tout l’univers émeû rendra témoignage à la venuë de son rédempteur ; il n’y a plus qu’un peu de temps à l’attendre, et les temps destinez à cette attente sont dans leur dernier periode. Enfin le temple s’acheve ; les victimes y sont immolées ; mais les juifs avares y offrent des hosties défecteuses. Malachie qui les en reprend, est élevé à une plus haute considération ; et à l’occasion des offrandes immondes des juifs, il voit l’offrande toûjours pure et jamais soüillée qui sera presentée à Dieu , non plus seulement comme autrefois dans le temple de Jérusalem, mais depuis le soleil levant jusqu’au couchant ; non plus par les juifs, mais par les gentils , parmi lesquels il prédit que le nom de Dieu sera grand .
Il voit aussi, comme Aggée, la gloire du second temple et le messie qui l’honore de sa presence : mais il voit en mesme temps que le messie est le Dieu à qui ce temple est dédié. j’envoye mon ange, dit le Seigneur,... etc. Un ange est un envoyé : mais voicy un envoyé d’une dignité merveilleuse ; un envoyé qui a un temple ; un envoyé qui est Dieu, et qui entre dans le temple comme dans sa propre demeure ; un envoyé desiré par tout le peuple, qui vient faire une nouvelle alliance, et qui est appellé pour cette raison, l’ange de l’alliance, ou du testament.
C’estoit donc dans le second temple que ce dieu envoyé de Dieu devoit paroistre : mais un autre envoyé précede, et luy prépare les voyes. Là nous voyons le messie précedé par son précurseur. Le caractere de ce précurseur est encore montré au prophete. Ce doit estre un nouvel Elie, remarquable par sa sainteté, par l’austerité de sa vie, par son autorité et par son zele. Ainsi le dernier prophete de l’ancien peuple marque le premier prophete qui devoit venir aprés luy, c’est à dire cét Elie , précurseur du Seigneur qui devoit paroistre. Jusqu’à ce temps le peuple de Dieu n’avoit point à attendre de prophete ; la loy de Moïse luy devoit suffire : et c’est pourquoy Malachie finit par ces mots,... etc. A cette loy de Moïse, Dieu avoit joint les prophetes qui avoient parlé en conformité, et l’histoire du peuple de Dieu faite par les mesmes prophetes, dans laquelle estoient confirmées par des experiences visibles les promesses et les menaces de la loy. Tout estoit soigneusement écrit ; tout estoit digeré par l’ordre des temps ; et voilà ce que Dieu laissa pour l’instruction de son peuple, quand il fit cesser les propheties.
V.
Le temps du second Temple.
De telles instructions firent un grand changement dans les moeurs des israëlites. Ils n’avoient plus besoin ni d’apparition, ni de prédiction manifeste, ni de ces prodiges inoûïs que Dieu faisoit si souvent pour leur salut. Les témoignages qu’ils avoient receûs leur suffisoient ; et leur incredulité, non seulement convaincuë par l’évenement, mais encore si souvent punie, les avoit enfin rendu dociles.
C’est pourquoy depuis ce temps on ne les voit plus retourner à l’idolatrie, à laquelle ils estoient si étrangement portez. Ils s’estoient trop mal trouvez d’avoir rejetté le Dieu de leurs peres. Ils se souvenoient toûjours de Nabuchodonosor et de leur ruine si souvent prédite dans toutes ses circonstances, et toutefois plûtost arrivée qu’elle n’avoit esté cruë. Ils n’estoient pas moins en admiration de leur rétablissement fait contre toute apparence dans le temps, et par celuy qui leur avoit esté marqué. Jamais ils ne voyoient le second temple sans se souvenir pourquoy le premier avoit esté renversé, et comment celuy-cy avoit esté rétabli : ainsi ils se confirmoient dans la foy de leurs ecritures ausquelles tout leur estat rendoit témoignage. On ne vit plus parmi eux de faux prophetes. Ils s’estoient défaits tout ensemble de la pente qu’ils avoient à les croire, et de celle qu’ils avoient à l’idolatrie. Zacharie avoit prédit par un mesme oracle que ces deux choses leur arriveroient. Sa prophetie eût un manifeste accomplissement. Les faux prophetes cesserent sous le second temple : le peuple rebuté de leurs tromperies n’estoit plus en estat de les écouter. Les vrais prophetes de Dieu estoient leûs et releûs sans cesse : il ne leur falloit point de commentaire ; et les choses qui arrivoient tous les jours en exécution de leurs propheties en estoient de trop fideles interpretes.
En effet, tous leurs prophetes leur avoient promis une paix profonde. On lit encore avec joye la belle peinture que font Isaïe et Ezechiel, des bienheureux temps qui devoient suivre la captivité de Babylone. Toutes les ruines sont réparées, les villes et les bourgades sont magnifiquement rebasties, le peuple est innombrable, les ennemis sont à bas, l’abondance est dans les villes et dans la campagne ; on y voit la joye, le repos, et enfin tous les fruits d’une longue paix. Dieu promet de tenir son peuple dans une durable et parfaite tranquilité. Ils en joûïrent sous les rois de Perse. Tant que cét empire se soustint, les favorables decrets de Cyrus, qui en estoit le fondateur, asseûrerent le repos des juifs. Quoy-qu’ils ayent esté menacez de leur derniere ruine sous Assuérus, quel qu’il soit, Dieu fléchi par leurs larmes, changea tout à coup le coeur du roy, et tira une vengeance éclatante d’Aman leur ennemi. Hors de cette conjoncture, qui passa si viste, ils furent toûjours sans crainte. Instruits par leurs prophetes à obéïr aux rois, à qui Dieu les avoit soumis, leur fidelité fut inviolable. Aussi furent-ils toûjours doucement traitez. A la faveur d’un tribut assez leger, qu’ils payoient à leurs souverains, qui estoient plûtost leurs protecteurs que leurs maistres, ils vivoient selon leurs propres loix : la puissance sacerdotale fut conservée en son entier : les pontifes conduisoient le peuple : le conseil public établi premierement par Moïse, avoit toute son autorité ; et ils exerçoient entre eux la puissance de vie et de mort, sans que personne se meslast de leur conduite. Les rois l’ordonnoient ainsi. La ruine de l’empire des perses ne changea point leurs affaires. Alexandre respecta leur temple, admira leurs propheties, et augmenta leurs privileges. Ils eûrent un peu à souffrir sous ses premiers successeurs. Ptolomée fils de Lagus surprit Jérusalem, et en emmena en Egypte cent mille captifs : mais il cessa bientost de les haïr. Luy-mesme les fit citoyens d’Alexandrie, capitale de son royaume, ou plûtost il leur confirma le droit qu’Alexandre leur y avoit déja donné ; et ne trouvant rien dans tout son estat de plus fidele que les juifs, il en remplit ses armées, et leur confia ses places les plus importantes. Si les lagides les considererent, ils furent encore mieux traitez des seleucides sous l’empire desquels ils vivoient. Seleucus Nicanor chef de cette famille, les établit dans Antioche ; et Antiochus le dieu, son petit-fils, les ayant fait recevoir dans toutes les villes de l’Asie Mineure, nous les avons veûs se répandre dans toute la Grece, y vivre selon leur loy, et y joûïr des mesmes droits que les autres citoyens, comme ils faisoient dans Alexandrie et dans Antioche. Cependant leur loy est tournée en grec par les soins de Ptolomée Philadelphe roy d’Egypte. La religion judaïque est connuë parmi les gentils, le temple de Jérusalem est enrichi par les dons des rois et des peuples, les juifs vivent en paix et en liberté sous la puissance des rois de Syrie, et ils n’avoient gueres gousté une telle tranquillité sous leurs propres rois. Elle sembloit devoir estre éternelle s’ils ne l’eussent eux-mesmes troublée par leurs dissensions. Il y avoit trois cens ans qu’ils joûïssoient de ce repos tant prédit par leurs prophetes, quand l’ambition et les jalousies qui se mirent parmi eux les penserent perdre. Quelques-uns des plus puissans trahirent leur peuple pour flater les rois ; ils voulurent se rendre illustres à la maniere des grecs, et préfererent cette vaine pompe à la gloire solide que leur aqueroit parmi leurs citoyens l’observance des loix de leurs ancestres. Ils célebrerent des jeux comme les gentils. Cette nouveauté ébloûït les yeux du peuple, et l’idolatrie revestuë de cette magnificence parut belle à beaucoup de juifs. A ces changemens se meslerent les disputes pour le souverain sacerdoce qui estoit la dignité principale de la nation. Les ambitieux s’attachoient aux rois de Syrie pour y parvenir, et cette dignité sacrée fut le prix de la flaterie de ces courtisans. Les jalousies et les divisions des particuliers ne tarderent pas à causer, selon la coustume, de grands malheurs à tout le peuple. Antiochus l’illustre roy de Syrie conceût le dessein de perdre ce peuple divisé, pour profiter de ses richesses. Ce prince parut alors avec tous les caracteres que Daniel avoit marquez : ambitieux, avare, artificieux, cruel, insolent, impie, insensé ; enflé de ses victoires, et puis, irrité de ses pertes. Il entre dans Jérusalem en estat de tout entreprendre : les factions des juifs, et non pas ses propres forces, l’enhardissoient ; et Daniel l’avoit ainsi préveû. Il exerce des cruautez inoûïes : son orgueïl l’emporte aux derniers excés, et il vomit des blasphêmes contre le tres-haut, comme l’avoit prédit le mesme prophete. En exécution de ces propheties, et à cause des pechez du peuple, la force luy est donnée contre le sacrifice perpetuel. Il profane le temple de Dieu, que les rois ses ancestres avoient réveré : il le pille, et répare par les richesses qu’il y trouve les ruines de son tresor épuisé. Sous prétexte de rendre conformes les moeurs de ses sujets, et en effet pour assouvir son avarice en pillant toute la Judée, il ordonne aux juifs d’adorer les mesmes dieux que les grecs : sur tout, il veut qu’on adore Jupiter olympien, dont il place l’idole dans le temple mesme ; et plus impie que Nabuchodonosor, il entreprend de détruire les festes, la loy de Moïse, les sacrifices, la religion, et tout le peuple. Mais les succés de ce prince avoient leurs bornes marquées par les propheties. Mathatias s’oppose à ses violences, et réünit les gens de bien. Judas Machabée son fils, avec une poignée de gens, fait des exploits inoûïs, et purifie le temple de Dieu trois ans et demi aprés sa profanation, comme avoit prédit Daniel. Il poursuit les iduméens et tous les autres gentils qui se joignoient à Antiochus ; et leur ayant pris leurs meilleures places, il revient victorieux et humble, tel que l’avoit veû Isaïe, chantant les loûanges de Dieu qui avoit livré en ses mains les ennemis de son peuple, et encore tout rouge de leur sang. Il continuë ses victoires, malgré les armées prodigieuses des capitaines d’Antiochus. Daniel n’avoit donné que six ans à ce prince impie pour tourmenter le peuple de Dieu ; et voilà qu’au terme préfix il apprend à Ecbatane les faits héroïques de Judas. Il tombe dans une profonde mélancolie, et meurt comme avoit prédit le saint prophete, miserable, mais non de main d’homme, aprés avoir reconnu, mais trop tard, la puissance du dieu d’Israël. Je n’ay plus besoin de vous raconter de quelle sorte ses successeurs poursuivirent la guerre contre la Judée, ni la mort de Judas son liberateur, ni les victoires de ses deux freres Jonathas et Simon, successivement souverains pontifes, dont la valeur rétablit la gloire ancienne du peuple de Dieu. Ces trois grands hommes virent les rois de Syrie et tous les peuples voisins conjurez contre eux ; et ce qui estoit de plus déplorable, ils virent à diverses fois ceux de Juda mesme armez contre leur patrie et contre Jérusalem : chose inoûïe jusqu’alors, mais expressément marquée par les prophetes. Au milieu de tant de maux, la confiance qu’ils eûrent en Dieu les rendit intrepides et invincibles. Le peuple fut toûjours heureux sous leur conduite ; et enfin du temps de Simon, affranchi du joug des gentils, il se soumit à luy et à ses enfans, du consentement des rois de Syrie.