Discours sur l'histoire universelle (page 5)

Jacques-Bénigne Bossuet · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais l’acte par lequel le peuple de Dieu transporte à Simon toute la puissance publique, et luy accorde les droits royaux, est remarquable. Le decret porte qu’il en joûïra luy et sa posterité jusqu’à ce qu’il vienne un fidele et veritable prophete .

Le peuple accoustumé dés son origine à un gouvernement divin, et sçachant que depuis le temps que David avoit esté mis sur le trosne par ordre de Dieu, la souveraine puissance appartenoit à sa maison, à qui elle devoit estre à la fin renduë au temps du messie, mit expressément cette restriction au pouvoir qu’il donna à ses pontifes, et continua de vivre sous eux dans l’esperance de ce Christ tant de fois promis. C’est ainsi que ce royaume absolument libre usa de son droit, et pourveût à son gouvernement. La posterité de Jacob, par la tribu de Juda et par les restes qui se rangerent sous ses étendards, se conserva en corps d’estat, et joûït indépendamment et paisiblement de la terre qui luy avoit esté assignée.

En vertu du decret du peuple dont nous venons de parler, Jean Hyrcan fils de Simon succeda à son pere. Sous luy les juifs s’agrandissent par des conquestes considérables. Ils soumettent Samarie (Ezechiel et Jéremie l’avoient prédit : ) ils domptent les iduméens, les philistins, et les ammonites leurs perpetuels ennemis, et ces peuples embrassent leur religion (Zacharie l’avoit marqué.) enfin malgré la haine et la jalousie des peuples qui les environnent, sous l’autorité de leurs pontifes qui deviennent enfin leurs rois, ils fondent le nouveau royaume des asmonéens ou des machabées, plus étendu que jamais si on excepte les temps de David et de Salomon.

Voilà en quelle maniere le peuple de Dieu subsista toûjours parmi tant de changemens ; et ce peuple tantost chastié, et tantost consolé dans ses disgraces, par les differens traitemens qu’il reçoit selon ses merites, rend un témoignage public à la providence qui regit le monde. Mais en quelque estat qu’il fust, il vivoit toûjours en attente des temps du messie, où il attendoit de nouvelles graces plus grandes que toutes celles qu’il avoit receûës ; et il n’y a personne qui ne voye que cette foy du messie, et de ses merveilles, qui dure encore aujourd’huy parmi les juifs, leur est venuë de leurs patriarches et de leurs prophetes dés l’origine de leur nation. Car dans cette longue suite d’années, où eux-mesmes reconnoissoient que par un conseil de la providence il ne s’élevoit plus parmi eux aucun prophete, et que Dieu ne leur faisoit point de nouvelles prédictions, ni de nouvelles promesses, cette foy du messie qui devoit venir estoit plus vive que jamais. Elle se trouva si bien établie, quand le second temple fut basti, qu’il n’a plus fallu de prophete pour y confirmer le peuple. Ils vivoient sous la foy des anciennes propheties qu’ils avoient veû s’accomplir si précisément à leurs yeux en tant de chefs : le reste, depuis ce temps, ne leur a jamais paru douteux, et ils n’avoient point de peine à croire que Dieu si fidele en tout, n’accomplist encore en son temps ce qui regardoit le messie, c’est à dire la principale de ses promesses, et le fondement de toutes les autres. En effet, toute leur histoire, tout ce qui leur arrivoit de jour en jour, n’estoit qu’un perpetuel développement des oracles que le Saint Esprit leur avoit laissez. Si rétablis dans leur terre aprés la captivité, ils joûïrent durant trois cens ans d’une paix profonde ; si leur temple fut réveré, et leur religion honorée dans tout l’Orient ; si enfin leur paix fut troublée par leurs dissensions ; si ce superbe roy de Syrie fit des efforts inoûïs pour les détruire ; s’il prévalut quelque temps ; si un peu aprés il fut puni ; si la religion judaïque et tout le peuple de Dieu fut relevé avec un éclat plus merveilleux que jamais, et le royaume de Juda accru sur la fin des temps par de nouvelles conquestes : vous avez veû, monseigneur, que tout cela se trouvoit écrit dans leurs prophetes. Oûï, tout y estoit marqué, jusqu’au temps que devoient durer les persecutions, jusqu’aux lieux où se donnerent les combats, jusqu’aux terres qui devoient estre conquises. Je vous ay rapporté en gros quelque chose de ces propheties : le détail seroit la matiere d’un plus long discours. Je ne veux vous donner icy qu’une premiere teinture de ces veritez importantes, qu’on reconnoist d’autant plus qu’on entre plus avant dans le particulier. Je remarqueray seulement icy que les propheties du peuple de Dieu ont eû durant tous ces temps un accomplissement si manifeste, que depuis, quand les payens mesme, quand un Porphyre, quand un Julien l’apostat, ennemis d’ailleurs des ecritures, ont voulu donner des exemples de prédictions prophétiques, ils les ont esté chercher parmi les juifs.

Et je puis mesme vous dire avec verité, que si durant cinq cens ans le peuple de Dieu fut sans prophete, tout l’estat de ces temps estoit prophetique : l’oeuvre de Dieu s’acheminoit, et les voyes se préparoient insensiblement à l’entier accomplissement des anciens oracles. Le retour de la captivité de Babylone n’estoit qu’une ombre de la liberté et plus grande et plus nécessaire, que le messie devoit apporter aux hommes captifs du peché. Le peuple dispersé en divers endroits dans la haute Asie, dans l’Asie Mineure, dans l’Egypte, dans la Grece mesme, commençoit à faire éclater parmi les gentils le nom et la gloire du dieu d’Israël. Les ecritures qui devoient un jour estre la lumiere du monde, furent mises dans la langue la plus connuë de l’univers : leur antiquité est reconnuë. Pendant que le temple est réveré, et les ecritures répanduës parmi les gentils, Dieu donne quelque idée de leur conversion future, et en jette de loin les fondemens.

Ce qui se passoit mesme parmi les grecs estoit une espece de préparation à la connoissance de la verité. Leurs philosophes connurent que le monde estoit regi par un dieu bien different de ceux que le vulgaire adoroit, et qu’ils servoient eux-mesmes avec le vulgaire. Les histoires greques font foy que cette belle philosophie venoit d’Orient et des endroits où les juifs avoient esté dispersez : mais de quelque endroit qu’elle soit venuë, une verité si importante répanduë parmi les gentils, quoy-que combatuë, quoy-que mal suivie, mesme par ceux qui l’enseignoient, commençoit à réveiller le genre humain, et fournissoit par avance des preuves certaines à ceux qui devoient un jour le tirer de son ignorance.

Comme toutefois la conversion de la gentilité estoit une oeuvre réservée au messie, et le propre caractere de sa venuë, l’erreur et l’impieté prévaloient par tout. Les nations les plus éclairées et les plus sages, les chaldéens, les egyptiens, les pheniciens, les grecs, les romains, estoient les plus ignorans, et les plus aveugles sur la religion : tant il est vray qu’il y faut estre élevé par une grace particuliere, et par une sagesse plus qu’humaine. Qui oseroit raconter les céremonies des dieux immortels, et leurs mysteres impurs ? Leurs amours, leurs cruautez, leurs jalousies, et tous leurs autres excés estoient le sujet de leurs festes, de leurs sacrifices, des hymnes qu’on leur chantoit, et des peintures que l’on consacroit dans leurs temples. Ainsi le crime estoit adoré, et reconnu necessaire au culte des dieux. Le plus grave des philosophes défend de boire avec excés, si ce n’estoit dans les festes de Bacchus et à l’honneur de ce dieu. Un autre, aprés avoir sevérement blasmé toutes les images malhonnestes, en excepte celles des dieux qui vouloient estre honorez par ces infamies. On ne peut lire sans étonnement les honneurs qu’il falloit rendre à Venus, et les prostitutions qui estoient établies pour l’adorer. La Grece toute polie et toute sage qu’elle estoit, avoit receû ces mysteres abominables. Dans les affaires pressantes, les particuliers et les républiques voûoient à Venus des courtisanes, et la Grece ne rougissoit pas d’attribuer son salut aux prieres qu’elles faisoient à leur déesse. Aprés la défaite de Xerxes et de ses formidables armées, on mit dans le temple un tableau où estoient representez leurs voeux et leurs processions avec cette inscription de Simonides poëte fameux : celles-cy ont prié la déesse Venus, qui pour l’amour d’elles a sauvé la Grece .

S’il falloit adorer l’amour, ce devoit estre du moins l’amour honneste : mais il n’en estoit pas ainsi. Solon, qui le pourroit croire, et qui attendroit d’un si grand nom une si grande infamie ? Solon, dis-je, établit à Athenes le temple de Venus la prostituée, ou de l’amour impudique. Toute la Grece estoit pleine de temples consacrez à ce dieu, et l’amour conjugal n’en avoit pas un dans tout le païs. Cependant ils détestoient l’adultere dans les hommes et dans les femmes : la societé conjugale estoit sacrée parmi eux. Mais quand ils s’appliquoient à la religion, ils paroissoient comme possedez par un esprit étranger, et leur lumiere naturelle les abandonnoit. La gravité romaine n’a pas traité la religion plus serieusement, puis qu’elle consacroit à l’honneur des dieux les impuretez du théatre et les sanglans spectacles des gladiateurs, c’est à dire, tout ce qu’on pouvoit imaginer de plus corrompu et de plus barbare.

Mais je ne sçay si les folies ridicules qu’on mesloit dans la religion n’estoient pas encore plus pernicieuses, puis qu’elles luy attiroient tant de mépris. Pouvoit-on garder le respect qui est deû aux choses divines, au milieu des impertinences que contoient les fables, dont la representation ou le souvenir faisoient une si grande partie du culte divin ? Tout le service public n’estoit qu’une continuelle profanation, ou plustost une dérision du nom de Dieu ; et il falloit bien qu’il y eust quelque puissance ennemie de ce nom sacré, qui ayant entrepris de le ravilir, poussast les hommes à l’employer dans des choses si méprisables, et mesme à le prodiguer à des sujets si indignes.

Il est vray que les philosophes avoient à la fin reconnu qu’il y avoit un autre dieu que ceux que le vulgaire adoroit : mais ils n’osoient l’avoûër. Au contraire, Socrate donnoit pour maxime, qu’il falloit que chacun suivist la religion de son païs. Platon son disciple, qui voyoit la Grece et tous les païs du monde remplis d’un culte insensé et scandaleux, ne laisse pas de poser comme un fondement de sa république, qu’il ne faut jamais rien changer dans la religion qu’on trouve établie, et que c’est avoir perdu le sens que d’y penser . Des philosophes si graves, et qui ont dit de si belles choses sur la nature divine, n’ont osé s’opposer à l’erreur publique, et ont desesperé de la pouvoir vaincre. Quand Socrate fut accusé de nier les dieux que le public adoroit, il s’en défendit comme d’un crime ; et Platon, en parlant du dieu qui avoit formé l’univers, dit qu’il est difficile de le trouver, et qu’il est défendu de le déclarer au peuple. Il proteste de n’en parler jamais qu’en énigme, de peur d’exposer une si grande verité à la moquerie. Dans quel abisme estoit le genre humain, qui ne pouvoit supporter la moindre idée du vray dieu ? Athenes, la plus polie et la plus sçavante de toutes les villes greques, prenoit pour athées ceux qui parloient des choses intellectuelles ; et c’est une des raisons qui avoit fait condamner Socrate. Si quelques philosophes osoient enseigner que les statuës n’estoient pas des dieux comme l’entendoit le vulgaire, ils se voyoient contraints de s’en dédire : encore aprés cela estoient-ils bannis comme des impies par sentence de l’aréopage. Toute la terre estoit possedée de la mesme erreur : la verité n’y osoit paroistre. Ce grand dieu créateur du monde n’avoit de temple ni de culte qu’en Jérusalem. Quand les gentils y envoyoient leurs offrandes, ils ne faisoient autre honneur au dieu d’Israël, que de le joindre aux autres dieux. La seule Judée connoissoit sa sainte et sévere jalousie, et sçavoit que partager la religion entre luy et les autres dieux, estoit la détruire.

Cependant à la fin des temps, les juifs mesmes qui le connoissoient, et qui estoient les dépositaires de la religion, commencerent, tant les hommes vont toûjours affoiblissant la verité, non point à oublier le dieu de leurs peres, mais à mesler dans la religion des superstitions indignes de luy. Sous le regne des asmonéens, et dés le temps de Jonathas, la secte des pharisiens commença parmi les juifs. Ils s’aquirent d’abord un grand credit par la pureté de leur doctrine, et par l’observance exacte de la loy : joint que leur conduite estoit douce, quoy-que réguliere, et qu’ils vivoient entre eux en grande union. Les récompenses et les chastimens de la vie future qu’ils soustenoient avec zele, leur attiroient beaucoup d’honneur. A la fin, l’ambition se mit parmi eux. Ils voulurent gouverner, et en effet ils se donnerent un pouvoir absolu sur le peuple : ils se rendirent les arbitres de la doctrine et de la religion, qu’ils tournerent insensiblement à des pratiques superstitieuses, utiles à leur interest et à la domination qu’ils vouloient établir sur les consciences ; et le vray esprit de la loy estoit prest à se perdre.

A ces maux se joignit un plus grand mal, l’orgueïl et la présomption ; mais une présomption qui alloit à s’attribuer à soy-mesme le don de Dieu. Les juifs accoustumez à ses bienfaits, et éclairez depuis tant de siécles de sa connoissance, oublierent que sa bonté seule les avoit separez des autres peuples, et regarderent sa grace comme une dette. Race eleûë et toûjours benie depuis deux mille ans, ils se jugerent les seuls dignes de connoistre Dieu, et se crurent d’une autre espece que les autres hommes qu’ils voyoient privez de sa connoissance. Sur ce fondement, ils regarderent les gentils avec un insupportable dédain. Estre sorti d’Abraham selon la chair, leur paroissoit une distinction qui les mettoit naturellement au dessus de tous les autres ; et enflez d’une si belle origine, ils se croyoient saints par nature, et non par grace : erreur qui dure encore parmi eux. Ce fut les pharisiens, qui cherchant à se glorifier de leurs lumieres, et de l’exacte observance des céremonies de la loy, introduisirent cette opinion vers la fin des temps. Comme ils ne songeoient qu’à se distinguer des autres hommes, ils multiplierent sans bornes les pratiques exterieures, et débiterent toutes leurs pensées, quelque contraires qu’elles fussent à la loy de Dieu, comme des traditions authentiques.

Encore que ces sentimens n’eussent point passé par decret public en dogme de la synagogue, ils se couloient insensiblement parmi le peuple, qui devenoit inquiet, turbulent, et seditieux. Enfin les divisions qui devoient estre selon leurs prophetes le commencement de leur décadence, éclaterent à l’occasion des brouïlleries survenuës dans la maison des asmonéens. Il y avoit à peine soixante ans jusqu’à Jesus-Christ, quand Hyrcan et Aristobule enfans d’Alexandre Jannée eûrent guerre pour le sacerdoce, auquel la royauté estoit annexée. C’est icy le moment fatal où l’histoire marque la premiere cause de la ruine des juifs. Pompée, que les deux freres appellerent pour les regler, les assujetit tous deux, en mesme temps qu’il déposseda Antiochus surnommé l’asiatique, dernier roy de Syrie. Ces trois princes, dégradez ensemble et comme par un seul coup, furent le signal de la décadence marquée en termes précis par le prophete Zacharie. Il est certain par l’histoire, que ce changement des affaires de la Syrie et de la Judée fut fait en mesme temps par Pompée, lors qu’aprés avoir achevé la guerre de Mithridate, prest à retourner à Rome, il regla les affaires d’Orient. Le prophete n’a remarqué que ce qui faisoit à la ruine des juifs, qui de deux freres qu’ils avoient veû rois, en virent l’un prisonnier servir au triomphe de Pompée, et l’autre (c’est le foible Hyrcan) à qui le mesme Pompée osta avec le diadême une grande partie de son domaine, ne retenir plus qu’un vain titre d’autorité qu’il perdit bientost. Ce fut alors que les juifs furent faits tributaires des romains ; et la ruine de la Syrie attira la leur, parce que ce grand royaume réduit en province dans leur voisinage, y augmenta tellement la puissance des romains, qu’il n’y avoit plus de salut qu’à leur obéïr. Les gouverneurs de Syrie firent de continuelles entreprises sur la Judée : les romains s’y rendirent maistres absolus, et en affoiblirent le gouvernement en beaucoup de choses. Par eux enfin le royaume de Juda passa des mains des asmonéens à qui il s’estoit soumis, en celles d’Herode étranger et iduméen. La politique cruelle et ambitieuse de ce roy, qui ne professoit qu’en apparence la religion judaïque, changea les maximes du gouvernement ancien. Ce ne sont plus ces juifs maistres de leur sort sous le vaste empire des perses et des premiers seleucides, où ils n’avoient qu’à vivre en paix. Herode qui les tient de prés asservis sous sa puissance, brouïlle toutes choses ; confond à son gré la succession des pontifes ; affoiblit le pontificat qu’il rend arbitraire ; énerve l’autorité du conseil de la nation, qui ne peut plus rien : toute la puissance publique passe entre les mains d’Herode et des romains dont il est l’esclave, et il ébranle les fondemens de la république judaïque.

Les pharisiens, et le peuple qui n’écoutoit que leurs sentimens, souffroient cét estat avec impatience. Plus ils se sentoient pressez du joug des gentils, plus ils conceûrent pour eux de dédain et de haine. Ils ne voulurent plus de messie qui ne fust guerrier et redoutable aux puissances qui les captivoient. Ainsi oubliant tant de propheties qui leur parloient si expressément de ses humiliations, ils n’eûrent plus d’yeux ni d’oreilles que pour celles qui leur annoncent des triomphes, quoy-que bien differens de ceux qu’ils vouloient.

VI.

Jesus-Christ, & sa Doctrine.

Dans ce déclin de la religion et des affaires des juifs, à la fin du regne d’Herode, et dans le temps que les pharisiens introduisoient tant d’abus, Jesus-Christ est envoyé sur la terre pour rétablir le royaume dans la maison de David d’une maniere plus haute que les juifs charnels ne l’entendoient, et pour prescher la doctrine que Dieu avoit résolu de faire annoncer à tout l’univers. Cét admirable enfant appellé par Isaïe le Dieu fort, le pere du siécle futur, et l’auteur de la paix, naist d’une vierge à Bethléem, et il y vient reconnoistre l’origine de sa race. Conceû du Saint Esprit, saint par sa naissance, seul digne de réparer le vice de la nostre, il reçoit le nom de sauveur, parce qu’il devoit nous sauver de nos péchez. Aussitost aprés sa naissance, une nouvelle etoile, figure de la lumiere qu’il devoit donner aux gentils, se fait voir en Orient, et amene au sauveur encore enfant les prémices de la gentilité convertie. Un peu aprés ce Seigneur tant desiré vient à son saint temple, où Simeon le regarde, non seulement comme la gloire d’Israël , mais encore comme la lumiere des nations infideles . Quand le temps de prescher son evangile approcha, saint Jean Baptiste, qui luy devoit préparer les voyes, appella tous les pecheurs à la penitence, et fit retentir de ses cris tout le desert où il avoit vescu dés ses premieres années avec autant d’austerité que d’innocence. Le peuple, qui depuis cinq cens ans n’avoit point veû de prophetes, reconnut ce nouvel Elie, tout prest à le prendre pour le sauveur, tant sa sainteté paroissoit grande : mais luy-mesme il montroit au peuple celuy dont il estoit indigne de délier les souliers . Enfin Jesus-Christ commence à prescher son evangile, et à réveler les secrets qu’il voyoit de toute eternité au sein de son pere. Il pose les fondemens de son eglise par la vocation de douze pescheurs, et met saint Pierre à la teste de tout le troupeau avec une prérogative si manifeste, que les evangelistes, qui dans le dénombrement qu’ils font des apostres ne gardent aucun ordre certain, s’accordent à nommer saint Pierre devant tous les autres comme le premier. Jesus-Christ parcourt toute la Judée, qu’il remplit de ses bienfaits ; secourable aux malades, misericordieux envers les pecheurs dont il se montre le vray medecin par l’accés qu’il leur donne auprés de luy, faisant ressentir aux hommes une autorité et une douceur qui n’avoit jamais paru qu’en sa personne. Il annonce de hauts mysteres ; mais il les confirme par de grands miracles : il commande de grandes vertus ; mais il donne en mesme temps de grandes lumieres, de grands exemples, et de grandes graces. C’est par là aussi qu’il paroist plein de grace et de verité, et nous recevons tous de sa plenitude . Tout se soustient en sa personne ; sa vie, sa doctrine, ses miracles. La mesme verité y reluit par tout : tout concourt à y faire voir le maistre du genre humain, et le modele de la perfection. Luy seul vivant au milieu des hommes, et à la veûë de tout le monde, a pû dire sans craindre d’estre démenti,... etc.

Ses miracles sont d’un ordre particulier, et d’un caractere nouveau. Ce ne sont point des signes dans le ciel , tels que les juifs les demandoient : il les fait presque tous sur les hommes mesmes, et pour guerir leurs infirmitez. Tous ces miracles tiennent plus de la bonté que de la puissance, et ne surprennent pas tant les spectateurs, qu’ils les touchent dans le fond du coeur. Il les fait avec empire : les démons et les maladies luy obéïssent : à sa parole les aveugles nez reçoivent la veûë, les morts sortent du tombeau, et les pechez sont remis. Le principe en est en luy-mesme ; ils coulent de source : je sens, dit-il, qu’une vertu est sortie de moy . Aussi personne n’en avoit-il fait ni de si grands, ni en si grand nombre ; et toutefois il promet que ses disciples feront en son nom encore de plus grandes choses , tant est feconde et inépuisable la vertu qu’il porte en luy-mesme. Qui n’admireroit la condescendance avec laquelle il tempere la hauteur de sa doctrine ? C’est du lait pour les enfans, et tout ensemble du pain pour les forts. On le voit plein des secrets de Dieu, mais on voit qu’il n’en est pas étonné comme les autres mortels à qui Dieu se communique : il en parle naturellement, comme estant né dans ce secret et dans cette gloire ; et ce qu’il a sans mesure , il le répand avec mesure, afin que nostre foiblesse le puisse porter. Quoy-qu’il soit envoyé pour tout le monde, il ne s’adresse d’abord qu’aux brebis perduës de la maison d’Israël, ausquelles il estoit aussi principalement envoyé : mais il prépare la voye à la conversion des samaritains et des gentils. Une femme samaritaine le reconnoist pour le Christ que sa nation attendoit aussi-bien que celle des juifs, et apprend de luy le mystere du culte nouveau qui ne seroit plus attaché à un certain lieu. Une femme chananéenne et idolatre luy arrache, pour ainsi dire, quoy-que rebutée, la guérison de sa fille. Il reconnoist en divers endroits les enfans d’Abraham dans les gentils, et parle de sa doctrine comme devant estre preschée, contredite, et receûë par toute la terre. Le monde n’avoit jamais rien veû de semblable, et ses apostres en sont étonnez. Il ne cache point aux siens les tristes épreuves par lesquelles ils devoient passer. Il leur fait voir les violences et la séduction employées contre eux, les persécutions, les fausses doctrines, les faux-freres, la guerre au dedans et au dehors, la foy épurée par toutes ces épreuves ; à la fin des temps, l’affoiblissement de cette foy et le refroidissement de la charité parmi ses disciples ; au milieu de tant de perils, son eglise et la verité toûjours invincibles.

Voicy donc une nouvelle conduite, et un nouvel ordre de choses : on ne parle plus aux enfans de Dieu de récompenses temporelles ; Jesus-Christ leur montre une vie future, et les tenant suspendus dans cette attente, il leur apprend à se détacher de toutes les choses sensibles. La croix et la patience deviennent leur partage sur la terre, et le ciel leur est proposé comme devant estre emporté de force . Jesus-Christ qui montre aux hommes cette nouvelle voye, y entre le premier : il presche des veritez pures qui étourdissent les hommes grossiers, et néanmoins superbes : il découvre l’orgueïl caché, et l’hypocrisie des pharisiens et des docteurs de la loy qui la corrompoient par leurs interpretations. Au milieu de ces reproches il honore leur ministere, et la chaire de Moïse où ils sont assis . Il frequente le temple, dont il fait respecter la sainteté, et renvoye aux prestres les lepreux qu’il a gueris. Par là il apprend aux hommes comment ils doivent reprendre et réprimer les abus, sans préjudice du ministere établi de Dieu, et montre que le corps de la synagogue subsistoit malgré la corruption des particuliers. Mais elle penchoit visiblement à la ruine. Les pontifes, et les pharisiens animoient contre Jesus-Christ le peuple juif, dont la religion se tournoit en superstition. Ce peuple ne peut souffrir le sauveur du monde, qui l’appelle à des pratiques solides, mais difficiles. Le plus saint et le meilleur de tous les hommes, la sainteté et la bonté mesme, devient le plus envié et le plus haï. Il ne se rebute pas, et ne cesse de faire du bien à ses citoyens ; mais il voit leur ingratitude : il en prédit le chastiment avec larmes, et dénonce à Jerusalem sa chute prochaine. Il prédit aussi que les juifs ennemis de la verité qu’il leur annonçoit, seroient livrez à l’erreur, et deviendroient le joûët des faux prophetes. Cependant la jalousie des pharisiens et des prestres le mene à un supplice infame : ses disciples l’abandonnent ; un d’eux le trahit ; le premier et le plus zelé de tous le renie trois fois. Accusé devant le conseil, il honore jusqu’à la fin le ministere des prestres, et répond en termes précis au pontife qui l’interrogeoit juridiquement. Mais le moment estoit arrivé, où la synagogue devoit estre réprouvée. Le pontife et tout le conseil condamne Jesus-Christ, parce qu’il se disoit le Christ fils de Dieu. Il est livré à Ponce Pilate président romain : son innocence est reconnuë par son juge, que la politique et l’interest font agir contre sa conscience : le juste est condamné à mort : le plus grand de tous les crimes donne lieu à la plus parfaite obéïssance qui fut jamais : Jesus maistre de sa vie, et de toutes choses, s’abandonne volontairement à la fureur des méchans, et offre le sacrifice qui devoit estre l’expiation du genre humain. A la croix, il regarde dans les propheties ce qui luy restoit à faire : il l’acheve, et dit enfin, tout est consommé . A ce mot, tout change dans le monde : la loy cesse, ses figures passent, ses sacrifices sont abolis par une oblation plus parfaite. Cela fait, Jesus-Christ expire avec un grand cri : toute la nature s’émeut : le centurion qui le gardoit, étonné d’une telle mort, s’écrie qu’il est vrayment le fils de Dieu ; et les spectateurs s’en retournent frapant leur poitrine. Au troisiéme jour il ressuscite ; il paroist aux siens qui l’avoient abandonné, et qui s’obstinoient à ne pas croire sa résurrection. Ils le voyent, ils luy parlent, ils le touchent, ils sont convaincus. Pour confirmer la foy de sa résurrection, il se montre à diverses fois et en diverses circonstances. Ses disciples le voyent en particulier, et le voyent aussi tous ensemble : il paroist une fois à plus de cinq cens hommes assemblez. Un apostre qui l’a écrit, asseûre que la pluspart d’eux vivoient encore dans le temps qu’il l’écrivoit. Jesus-Christ ressuscité donne à ses apostres tout le temps qu’ils veulent pour le bien considerer ; et aprés s’estre mis entre leurs mains en toutes les manieres qu’ils le souhaitent, en sorte qu’il ne puisse plus leur rester le moindre doute, il leur ordonne de porter témoignage de ce qu’ils ont veû, de ce qu’ils ont oûï, et de ce qu’ils ont touché. Afin qu’on ne puisse douter de leur bonne foy, non plus que de leur persuasion, il les oblige à sceller leur témoignage de leur sang. Ainsi leur prédication est inébranlable ; le fondement en est un fait positif, attesté unanimement par ceux qui l’ont veû. Leur sincerité est justifiée par la plus forte épreuve qu’on puisse imaginer, qui est celle des tourmens, et de la mort mesme. Telles sont les instructions que receûrent les apostres. Sur ce fondement douze pescheurs entreprennent de convertir le monde entier, qu’ils voyoient si opposé aux loix qu’ils avoient à leur prescrire, et aux veritez qu’ils avoient à leur annoncer. Ils ont ordre de commencer par Jérusalem, et de là de se répandre par toute la terre, pour instruire toutes les nations, et les baptiser au nom du pere, du fils, et du Saint Esprit .

Jesus-Christ leur promet d’estre avec eux jusqu’à la consommation des siecles , et asseûre par cette parole la perpetuelle durée du ministere ecclesiastique. Cela dit, il monte aux cieux en leur presence.

Les promesses vont estre accomplies : les propheties vont avoir leur dernier éclaircissement. Les gentils sont appellez à la connoissance de Dieu par les ordres de Jesus-Christ ressuscité : une nouvelle céremonie est instituée pour la régenération du nouveau peuple ; et les fideles apprennent que le vray dieu, le dieu d’Israël, ce dieu un et indivisible auquel ils sont consacrez par le baptesme, est tout ensemble pere, fils, et Saint Esprit.

Là donc nous sont proposées les profondeurs incompréhensibles de l’estre divin, et la grandeur ineffable de son unité, et les richesses infinies de cette nature, plus feconde encore au dedans qu’au dehors, capable de se communiquer sans division à trois personnes égales. Là sont expliquez les mysteres qui estoient enveloppez, et comme scellez dans les anciennes ecritures. Nous entendons le secret de cette parole, faisons l’homme à nostre image ; et la trinité marquée dans la création de l’homme, est expressément declarée dans sa régenération. Nous apprenons ce que c’est que cette sagesse conceûë , selon Salomon, devant tous les temps dans le sein de Dieu ; sagesse qui fait toutes ses délices, et par qui sont ordonnez tous ses ouvrages. Nous sçavons qui est celuy que David a veû engendré devant l’aurore ; et le nouveau testament nous enseigne que c’est le verbe, la parole interieure de Dieu, et sa pensée éternelle, qui est toûjours dans son sein, et par qui toutes choses ont esté faites. Par là nous répondons à la mysterieuse question qui est proposée dans les proverbes : dites-moy le nom de Dieu, et le nom de son fils, si vous le sçavez . Car nous sçavons que ce nom de Dieu si mysterieux et si caché est le nom de pere entendu en ce sens profond qui le fait concevoir dans l’éternité pere d’un fils égal à luy, et que le nom de son fils est le nom de verbe ; verbe qu’il engendre éternellement en se contemplant luy-mesme, qui est l’expression parfaite de sa verité, son image, son fils unique, l’éclat de sa clarté, et l’empreinte de sa substance . Avec le pere et le fils nous connoissons aussi le Saint Esprit, l’amour de l’un et de l’autre, et leur éternelle union. C’est cét esprit qui fait les prophetes, et qui est en eux pour leur découvrir les conseils de Dieu, et les secrets de l’avenir ; esprit dont il est écrit, le Seigneur m’a envoyé et son esprit, qui est distingué du Seigneur, et qui est aussi le Seigneur mesme, puis qu’il envoye les prophetes, et qu’il leur découvre les choses futures. Cét esprit qui parle aux prophetes, et qui parle par les prophetes est uni au pere et au fils, et intervient avec eux dans la consécration du nouvel homme. Ainsi le pere, le fils, et le Saint Esprit, un seul dieu en trois personnes, montré plus obscurément à nos peres, est clairement révelé dans la nouvelle alliance. Instruits d’un si haut mystere, et étonnez de sa profondeur incompréhensible, nous couvrons nostre face devant Dieu avec les chérubins que vit Isaïe, et nous adorons avec eux celuy qui est trois fois saint. C’estoit au fils unique qui estoit dans le sein du pere , et qui sans en sortir venoit à nous ; c’estoit à luy à nous découvrir pleinement ces admirables secrets de la nature divine que Moïse et les prophetes n’avoient qu’effleurez. C’estoit à luy à nous faire entendre d’où vient que le messie promis comme un homme qui devoit sauver les autres hommes, estoit en mesme temps montré comme Dieu en nombre singulier, et absolument à la maniere dont le créateur nous est désigné : et c’est aussi ce qu’il a fait, en nous enseignant que, quoy-que fils d’Abraham, il estoit devant qu’Abraham fust fait ; qu’il est descendu du ciel, et toutefois qu’il est au ciel ; qu’il est Dieu, fils de Dieu, et tout ensemble homme, fils de l’homme ; le vray Emanuël ; Dieu avec nous ; en un mot le verbe fait chair, unissant en sa personne la nature humaine avec la divine, afin de réconcilier toutes choses en luy-mesme. Ainsi nous sont révelez les deux principaux mysteres, celuy de la trinité, et celuy de l’incarnation. Mais celuy qui nous les a révelez, nous en fait trouver l’image en nous-mesmes, afin qu’ils nous soient toûjours presens, et que nous reconnoissions la dignité de nostre nature.

En effet, si nous imposons silence à nos sens, et que nous nous renfermions pour un peu de temps au fond de nostre ame, c’est à dire dans cette partie où la verité se fait entendre, nous y verrons quelque image de la trinité que nous adorons. La pensée que nous sentons naistre comme le germe de nostre esprit, comme le fils de nostre intelligence, nous donne quelque idée du fils de Dieu conceû éternellement dans l’intelligence du pere celeste. C’est pourquoy ce fils de Dieu prend le nom de verbe, afin que nous entendions qu’il naist dans le sein du pere, non comme naissent les corps, mais comme naist dans nostre ame cette parole interieure que nous y sentons quand nous contemplons la verité. Mais la fecondité de nostre esprit ne se termine pas à cette parole intérieure, à cette pensée intellectuelle, à cette image de la verité qui se forme en nous. Nous aimons et cette parole interieure et l’esprit où elle naist ; et en l’aimant nous sentons en nous quelque chose qui ne nous est pas moins précieux que nostre esprit et nostre pensée, qui est le fruit de l’un et de l’autre, qui les unit, qui s’unit à eux, et ne fait avec eux qu’une mesme vie.

Ainsi autant qu’il se peut trouver de rapport entre Dieu et l’homme, ainsi, dis-je, se produit en Dieu l’amour éternel qui sort du pere qui pense, et du fils qui est sa pensée, pour faire avec luy et sa pensée une mesme nature également heureuse et parfaite. En un mot Dieu est parfait, et son verbe image vivante d’une verité infinie, n’est pas moins parfait que luy ; et son amour qui sortant de la source inépuisable du bien en a toute la plenitude, ne peut manquer d’avoir une perfection infinie ; et puis que nous n’avons point d’autre idée de Dieu que celle de la perféction, chacune de ces trois choses considerée en elle-mesme merite d’estre appellée Dieu : mais parce que ces trois choses conviennent nécessairement à une mesme nature, ces trois choses ne sont qu’un seul Dieu.

Il ne faut donc rien concevoir d’inégal, ni de séparé dans cette trinité adorable ; et quelque incomprehensible que soit cette égalité, nostre ame, si nous l’écoutons, nous en dira quelque chose. Elle est, et quand elle sçait parfaitement ce qu’elle est, son intelligence répond à la verité de son estre ; et quand elle aime son estre avec son intelligence autant qu’ils meritent d’estre aimez, son amour égale la perfection de l’un et de l’autre. Ces trois choses ne se séparent jamais, et s’enferment l’une l’autre : nous entendons que nous sommes, et que nous aimons ; et nous aimons à estre, et à entendre. Qui le peut nier, s’il s’entend luy-mesme ? Et non seulement une de ces choses n’est pas meilleure que l’autre, mais les trois ensemble ne sont pas meilleures qu’une d’elles en particulier, puis que chacune enferme le tout, et que dans les trois consiste la felicité, et la dignité de la nature raisonnable. Ainsi et infiniment au dessus est parfaite, inséparable, une en son essence, et enfin égale en tout sens, la trinité que nous servons, et à laquelle nous sommes consacrez par nostre baptesme.

Mais nous-mesmes, qui sommes l’image de la trinité, nous-mesmes, à un autre égard, nous sommes encore l’image de l’incarnation. Nostre ame d’une nature spirituelle et incorruptible a un corps corruptible qui luy est uni ; et de l’union de l’un et de l’autre résulte un tout, qui est l’homme, esprit et corps tout ensemble, incorruptible et corruptible, intelligent et purement brute. Ces attributs conviennent au tout, par rapport à chacune de ses deux parties : ainsi le verbe divin dont la vertu soustient tout, s’unit d’une façon particuliere, ou plustost il devient luy-mesme, par une parfaite union, ce Jesus-Christ fils de Marie, ce qui fait qu’il est Dieu et homme tout ensemble, engendré dans l’éternité, et engendré dans le temps, toûjours vivant dans le sein du pere, et mort sur la croix pour nous sauver. Mais où Dieu se trouve meslé, jamais les comparaisons tirées des choses humaines ne sont qu’imparfaites. Nostre ame n’est pas devant nostre corps, et quelque chose luy manque lors qu’elle en est separée. Le verbe parfait en luy-mesme dés l’éternité ne s’unit à nostre nature que pour l’honorer. Cette ame qui préside au corps, et y fait divers changemens, elle-mesme en souffre à son tour. Si le corps est meû au commandement et selon la volonté de l’ame, l’ame est troublée, l’ame est affligée, et agitée en mille manieres ou fascheuses, ou agreables, suivant les dispositions du corps ; en sorte que comme l’ame éleve le corps à elle en le gouvernant, elle est abbaissée au dessous de luy par les choses qu’elle en souffre. Mais en Jesus-Christ, le verbe préside à tout, le verbe tient tout sous sa main. Ainsi l’homme est élevé, et le verbe ne se rabaisse par aucun endroit : immuable et inalterable il domine en tout et par tout la nature qui luy est unie. De là vient qu’en Jesus-Christ l’homme absolument soumis à la direction intime du verbe qui l’éleve à soy, n’a que des pensées et des mouvemens divins. Tout ce qu’il pense, tout ce qu’il veut, tout ce qu’il dit, tout ce qu’il cache au dedans, tout ce qu’il montre au dehors est animé par le verbe, conduit par le verbe, digne du verbe, c’est à dire digne de la raison mesme, de la sagesse mesme, et de la verité mesme. C’est pourquoy tout est lumiere en Jesus-Christ ; sa conduite est une regle ; ses miracles sont des instructions ; ses paroles sont esprit et vie. Il n’est pas donné à tous de bien entendre ces sublimes veritez, ni de voir parfaitement en luy-mesme cette merveilleuse image des choses divines, que saint Augustin et les autres peres ont crû si certaine. Les sens nous gouvernent trop, et nostre imagination qui se veut mesler dans toutes nos pensées, ne nous permet pas toûjours de nous arrester sur une lumiere si pure. Nous ne nous connoissons pas nous-mesmes ; nous ignorons les richesses que nous portons dans le fond de nostre nature ; et il n’y a que les yeux les plus épurez qui les puissent appercevoir. Mais si peu que nous entrions dans ce secret, et que nous sçachions remarquer en nous l’image des deux mysteres qui font le fondement de nostre foy, c’en est assez pour nous élever au dessus de tout, et rien de mortel ne nous pourra plus toucher. Aussi Jesus-Christ nous appelle-t-il à une gloire immortelle, et c’est le fruit de la foy que nous avons pour les mysteres.

Ce dieu-homme, cette verité et cette sagesse incarnée qui nous fait croire de si grandes choses sur sa seule autorité, nous en promet dans l’eternité la claire et bienheureuse vision, comme la récompense certaine de nostre foy. De cette sorte, la mission de Jesus-Christ est relevée infiniment au dessus de celle de Moïse. Moïse estoit envoyé pour réveiller par des récompenses temporelles les hommes sensuels et abrutis. Puis qu’ils estoient devenus tout corps et tout chair, il les falloit d’abord prendre par les sens, leur inculquer par ce moyen la connoissance de Dieu, et l’horreur de l’idolatrie à laquelle le genre humain avoit une inclination si prodigieuse.

Tel estoit le ministere de Moïse : il estoit réservé à Jesus-Christ d’inspirer à l’homme des pensées plus hautes, et de luy faire connoistre dans une pleine évidence la dignité, l’immortalité, et la felicité éternelle de son ame. Durant les temps d’ignorance, c’est à dire durant les temps qui ont précedé Jesus-Christ, ce que l’ame connoissoit de sa dignité et de son immortalité l’induisoit le plus souvent à erreur. Le culte des hommes morts faisoit presque tout le fond de l’idolatrie : presque tous les hommes sacrifioient aux manes, c’est à dire aux ames des morts. De si anciennes erreurs nous font voir à la verité combien estoit ancienne la croyance de l’immortalité de l’ame, et nous montrent qu’elle doit estre rangée parmi les premieres traditions du genre humain. Mais l’homme qui gastoit tout, en avoit étrangement abusé, puis qu’elle le portoit à sacrifier aux morts. On alloit mesme jusqu’à cét excés de leur sacrifier des hommes vivans : on tuoit leurs esclaves, et mesme leurs femmes, pour les aller servir dans l’autre monde. Les gaulois le pratiquoient avec beaucoup d’autres peuples ; et les indiens marquez par les auteurs payens parmi les premiers défenseurs de l’immortalité de l’ame, ont aussi esté les premiers à introduire sur la terre, sous prétexte de religion, ces meurtres abominables. Les mesmes indiens se tuoient eux-mesmes pour avancer la felicité de la vie future ; et ce déplorable aveuglement dure encore aujourd’huy parmi ces peuples : tant il est dangereux d’enseigner la verité dans un autre ordre que celuy que Dieu a suivi, et d’expliquer clairement à l’homme tout ce qu’il est avant qu’il ait connu Dieu parfaitement.

C’estoit faute de connoistre Dieu, que la pluspart des philosophes n’ont pû croire l’ame immortelle sans la croire une portion de la divinité, une divinité elle-mesme, un estre éternel, incréé aussi-bien qu’incorruptible, et qui n’avoit non plus de commencement que de fin. Que diray-je de ceux qui croyoient la transmigration des ames : qui les faisoient rouler des cieux à la terre, et puis de la terre aux cieux ; des animaux dans les hommes, et des hommes dans les animaux ; de la felicité à la misere, et de la misere à la felicité, sans que ces révolutions eussent jamais ni de terme, ni d’ordre certain ? Combien estoit obscurcie la justice, la providence, la bonté divine parmi tant d’erreurs ! Et qu’il estoit necessaire de connoistre Dieu, et les regles de sa sagesse, avant que de connoistre l’ame et sa nature immortelle ! C’est pourquoy la loy de Moïse ne donnoit à l’homme qu’une premiere notion de la nature de l’ame et de sa felicité. Nous avons veû l’ame au commencement faite par la puissance de Dieu aussi-bien que les autres créatures ; mais avec ce caractere particulier, qu’elle estoit faite à son image et par son soufle, afin qu’elle entendist à qui elle tient par son fonds, et qu’elle ne se crust jamais de mesme nature que les corps, ni formée de leur concours. Mais les suites de cette doctrine, et les merveilles de la vie future ne furent pas alors universellement développées, et c’estoit au jour du messie que cette grande lumiere devoit paroistre à découvert. Dieu en avoit répandu quelques étincelles dans les anciennes ecritures. Salomon avoit dit que comme le corps retourne à la terre d’où il est sorti, l’esprit retourne à Dieu qui l’a donné . Les patriarches et les prophetes ont vescu dans cette esperance, et Daniel avoit prédit qu’il viendroit un temps où ceux qui dorment dans la poussiere s’éveïlleroient, les uns pour la vie éternelle, et les autres pour une éternelle confusion, afin de voir toûjours . Mais en mesme temps que ces choses luy sont révelées, il luy est ordonné de sceller le livre, et de le tenir fermé jusqu’au temps ordonné de Dieu, afin de nous faire entendre que la pleine découverte de ces veritez estoit d’une autre saison et d’un autre siecle.

Encore donc que les juifs eussent dans leurs ecritures quelques promesses des felicitez eternelles, et que vers les temps du messie où elles devoient estre déclarées, ils en parlassent beaucoup davantage, comme il paroist par les livres de la sagesse, et des machabées : toutefois cette verité faisoit si peu un dogme universel de l’ancien peuple, que les saducéens, sans la reconnoistre, non seulement estoient admis dans la synagogue, mais encore élevez au sacerdoce. C’est un des caracteres du peuple nouveau, de poser pour fondement de la religion la foy de la vie future, et ce devoit estre le fruit de la venuë du messie. C’est pourquoy non content de nous avoir dit qu’une vie éternellement bienheureuse estoit réservée aux enfans de Dieu, il nous a dit en quoy elle consistoit. La vie bienheureuse est d’estre avec luy dans la gloire de Dieu son pere : la vie bienheureuse est de voir la gloire qu’il a dans le sein du pere dés l’origine du monde : la vie bienheureuse est que Jesus-Christ soit en nous comme dans ses membres, et que l’amour éternel que le pere a pour son fils s’étendant sur nous, il nous comble des mesmes dons : la vie bienheureuse en un mot est de connoistre le seul vray Dieu et Jesus-Christ qu’il a envoyé ; mais le connoistre de cette maniere qui s’appelle la claire veûë, la veûë face à face et à découvert, la veûë qui réforme en nous et y acheve l’image de Dieu, selon ce que dit saint Jean, que nous luy serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est .

Cette veûë sera suivie d’un amour immense, d’une joye inexplicable, et d’un triomphe sans fin. Un alleluya éternel, et un amen éternel, dont on entend retentir la celeste Jérusalem, font voir toutes les miseres bannies, et tous les desirs satisfaits ; il n’y a plus qu’à loûër la bonté divine.

Avec de si nouvelles récompenses, il falloit que Jesus-Christ proposast aussi de nouvelles idées de vertu ; des pratiques plus parfaites et plus épurées. La fin de la religion, l’ame des vertus et l’abregé de la loy, c’est la charité. Mais jusqu’à Jesus-Christ on peut dire, que la perfection et les effets de cette vertu n’estoient pas entierement connus. C’est Jesus-Christ proprement qui nous apprend à nous contenter de Dieu seul. Pour établir le regne de la charité, et nous en découvrir tous les devoirs, il nous propose l’amour de Dieu, jusqu’à nous haïr nous-mesmes, et persecuter sans relasche le principe de corruption que nous avons tous dans le coeur. Il nous propose l’amour du prochain, jusqu’à étendre sur tous les hommes cette inclination bien faisante sans en excepter nos persecuteurs : il nous propose la moderation des desirs sensuels, jusqu’à retrancher tout à fait nos propres membres, c’est à dire ce qui tient le plus vivement et le plus intimement à nostre coeur : il nous propose la soumission aux ordres de Dieu, jusqu’à nous réjoûïr des souffrances qu’il nous envoye : il nous propose l’humilité, jusqu’à aimer les opprobres pour la gloire de Dieu, et à croire que nulle injure ne nous peut mettre si bas devant les hommes, que nous ne soyions encore plus bas devant Dieu par nos pechez. Sur ce fondement de la charité, il perfectionne tous les estats de la vie humaine. C’est par là que le mariage est réduit à sa forme primitive : l’amour conjugal n’est plus partagé : une si sainte societé n’a plus de fin que celle de la vie ; et les enfans ne voyent plus chasser leur mere pour mettre à sa place une marastre. Le célibat est montré comme une imitation de la vie des anges, uniquement occupée de Dieu et des chastes délices de son amour. Les superieurs apprennent qu’ils sont serviteurs des autres, et dévoûëz à leur bien ; les inferieurs reconnoissent l’ordre de Dieu dans les puissances legitimes, lors mesme qu’elles abusent de leur autorité : cette pensée adoucit les peines de la sujetion, et sous des maistres fascheux l’obéïssance n’est plus fascheuse au vray chrestien. A ces préceptes, il joint des conseils de perfection éminente : renoncer à tout plaisir ; vivre dans le corps comme si on estoit sans corps ; quitter tout ; donner tout aux pauvres, pour ne posseder que Dieu seul ; vivre de peu, et presque de rien, et attendre ce peu de la providence divine. Mais la loy la plus propre à l’evangile, est celle de porter sa croix. La croix est la vraye épreuve de la foy, le vray fondement de l’esperance, le parfait épurement de la charité, en un mot le chemin du ciel. Jesus-Christ est mort à la croix ; il a porté sa croix toute sa vie ; c’est à la croix qu’il veut qu’on le suive, et il met la vie éternelle à ce prix. Le premier à qui il promet en particulier le repos du siecle futur, est un compagnon de sa croix : tu seras, luy dit-il, aujourd’huy avec moy en paradis . Aussitost qu’il fut à la croix, le voile qui couvroit le sanctuaire fut dechiré de haut en bas, et le ciel fut ouvert aux ames saintes. C’est au sortir de la croix, et des horreurs de son supplice, qu’il parut à ses apostres, glorieux et vainqueur de la mort, afin qu’ils comprissent que c’est par la croix qu’il devoit entrer dans sa gloire, et qu’il ne montroit point d’autre voye à ses enfans. Ainsi fut donnée au monde en la personne de Jesus-Christ l’image d’une vertu accomplie, qui n’a rien, et n’attend rien sur la terre ; que les hommes ne récompensent que par de continuelles persecutions ; qui ne cesse de leur faire du bien, et à qui ses propres bienfaits attirent le dernier supplice. Jesus-Christ meurt sans trouver ni reconnoissance dans ceux qu’il oblige, ni fidelité dans ses amis, ni équité dans ses juges. Son innocence, quoy-que reconnuë, ne le sauve pas ; son pere mesme en qui seul il avoit mis son esperance, retire toutes les marques de sa protection : le juste est livré à ses ennemis, et il meurt abandonné de Dieu et des hommes. Mais il falloit faire voir à l’homme de bien, que dans les plus grandes extrémitez il n’a besoin ni d’aucune consolation humaine, ni mesme d’aucune marque sensible du secours divin : qu’il aime seulement, et qu’il se confie, asseûré que Dieu pense à luy sans luy en donner aucune marque, et qu’une éternelle felicité luy est réservée.

Le plus sage des philosophes, en cherchant l’idée de la vertu, a trouvé que comme de tous les méchans celuy-là seroit le plus méchant qui sçauroit si bien couvrir sa malice, qu’il passast pour homme de bien, et joûïst par ce moyen de tout le credit que peut donner la vertu : ainsi le plus vertueux devoit estre sans difficulté celuy a qui sa vertu attire par sa perfection la jalousie de tous les hommes, en sorte qu’il n’ait pour luy que sa conscience, et qu’il se voye exposé à toute sorte d’injures, jusqu’à estre mis sur la croix, sans que sa vertu luy puisse donner ce foible secours de l’exempter d’un tel supplice. Ne semble-t-il pas que Dieu n’ait mis cette merveilleuse idée de vertu dans l’esprit d’un philosophe, que pour la rendre effective en la personne de son fils, et faire voir que le juste a une autre gloire, un autre repos, enfin un autre bonheur que celuy qu’on peut avoir sur la terre ?

Etablir cette verité, et la montrer accomplie si visiblement en soy-mesme aux dépens de sa propre vie, c’estoit le plus grand ouvrage que pust faire un homme ; et Dieu l’a trouvé si grand, qu’il l’a réservé à ce messie tant promis, à cét homme qu’il a fait la mesme personne avec son fils unique.

En effet, que pouvoit-on réserver de plus grand à un dieu venant sur la terre ? Et qu’y pouvoit-il faire de plus digne de luy, que d’y montrer la vertu dans toute sa pureté, et le bonheur éternel où la conduisent les maux les plus extrémes ?

Mais si nous venons à considerer ce qu’il y a de plus haut et de plus intime dans le mystere de la croix, quel esprit humain le pourra comprendre ? Là nous sont montrées des vertus que le seul homme-dieu pouvoit pratiquer. Quel autre pouvoit comme luy se mettre à la place de toutes les victimes anciennes, les abolir en leur substituant une victime d’une dignité et d’un merite infini, et faire que desormais il n’y eust plus que luy seul à offrir à Dieu ? Tel est l’acte de religion que Jesus-Christ exerce à la croix. Le pere eternel pouvoit-il trouver ou parmi les anges, ou parmi les hommes, une obéïssance égale à celle que luy rend son fils bien-aimé, lors que rien ne luy pouvant arracher la vie, il la donna volontairement pour luy complaire ? Que diray-je de la parfaite union de tous ses desirs avec la divine volonté, et de l’amour par lequel il se tient uni à Dieu qui estoit en luy, se réconciliant le monde ? Dans cette union incomprehensible, il embrasse tout le genre humain ; il pacifie le ciel et la terre ; il se plonge avec une ardeur immense dans ce deluge de sang où il devoit estre baptisé avec tous les siens, et fait sortir de ses playes le feu de l’amour divin qui devoit embraser toute la terre . Mais voicy ce qui passe toute intelligence, la justice pratiquée par ce dieu-homme qui se laisse condamner par le monde, afin que le monde demeure éternellement condamné par l’énorme iniquité de ce jugement. maintenant le monde est jugé, et le prince de ce monde va estre chassé, comme le prononce Jesus-Christ luy-mesme. L’enfer qui avoit subjugué le monde, le va perdre : en attaquant l’innocent, il sera contraint de lascher les coupables qu’il tenoit captifs : la malheureuse obligation par laquelle nous estions livrez aux anges rebelles, est anéantie : Jesus-Christ l’a attachée à sa croix , pour y estre effacée de son sang : l’enfer dépouïllé gemit : la croix est un lieu de triomphe à nostre sauveur, et les puissances ennemies suivent en tremblant le char du vainqueur. Mais un plus grand triomphe paroist à nos yeux : la justice divine est elle-mesme vaincuë ; le pecheur qui luy estoit deû comme sa victime, est arraché de ses mains. Il a trouvé une caution capable de payer pour luy un prix infini. Jesus-Christ s’unit éternellement les eleûs pour qui il se donne : ils sont ses membres et son qu’en leur chef : ainsi il étend sur eux l’amour infini qu’il a pour son fils. C’est son fils luy-mesme qui le luy demande : il ne veut pas estre separé des hommes qu’il a rachetez : o mon pere, je veux, dit-il, qu’ils soient avec moy : ils seront remplis de mon esprit ; ils joûïront de ma gloire ; ils partageront avec moy jusqu’à mon trosne. Aprés un si grand bienfait, il n’y a plus que des cris de joye qui puissent exprimer nos reconnoissances. o merveille, s’écrie un grand philosophe et un grand martyr, ô échange incomprehensible, et surprenant artifice de la sagesse divine ! Un seul est frapé, et tous sont delivrez. Dieu frape son fils innocent pour l’amour des hommes coupables, et pardonne aux hommes coupables pour l’amour de son fils innocent... etc. Tout est à nous par Jesus-Christ ; la grace, la sainteté, la vie, la gloire, la beatitude : le royaume du fils de Dieu est nostre heritage ; il n’y a rien au dessus de nous, pourveû seulement que nous ne nous ravilissions pas nous-mesmes. Pendant que Jesus-Christ comble nos desirs et surpasse nos esperances, il consomme l’oeuvre de Dieu commencée sous les patriarches et dans la loy de Moïse.

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