Politique tirée de l'Écriture sainte (page 2)
1 Eccle., X11, 0-11. — 3 Jbid., 12.
Le prince doit savoir la loi.
ll est fait pour juger, et c'est la première institution de la royauté. « Faites-nous un roi qui nous juge. » Et encore : « Nous voulons être comme les autres nations, et avoir un roi qui nous juge.»
Aussi avons-nous vu que Dieu commande aux rois d'écrire la loi de Moise, d'en avoir toujours avec eux un exemplaire authentique et de la liretous les jours de leur vie *.
C'est pour cela que dans leur sacre on la leur mettoit en main. « [ls amenérent au temple le fils du roi, et lui mirent le diadéme et la marque royale sur la téte; ils lui mirent aussi la loi à la main, et le firent roi. Le pontife Joiada et ses enfans le sacrèrent ; et tout le peuple cria : Vive le roi *. »
Le prince doit croire aussi que dans la nouvelle alliance il recoit l'Evangile de la main de Dieu, pour se régler par cette lecture.
Le peuple doit savoir la loi, sans doute, du moins dans ses principaux points, et se faire instruire du reste dans les occurrences; car il la doit pratiquer. Mais le prince qui outre cela la doit faire pratiquer aux autres, et juger selon ses décrets, la doit savoir beaucoup davantage.
On ne sait ce qu'on fait, quand on va sans régle, et qu'on n'a pas la loi pour guide : la surprise, la prévention, l'intérét et les passions offusquent tout. « Le prince ignorant opprime sans y penser plusieurs personnes, et fait triompher la calomnie *. »
« Mais le commandement est un flambeau devant les yeux ; la loi est une lumière *. » Le prince qui la suit, voit clair; et tout l'Etat est éclairé.
« Que si l'oeil de l'Etat (c'est-à-dire le prince) est obscurci, que seront les ténèbres mêmes, et combien ténébreux sera tout le corps *? »
Qu'il sache donc le fond de la loi, par laquelle il doit gouver; Prov. xiv ij. — Ibid. vi, $3. € Matti . v “oiseau M,
ner. Et s'il ne peut pas descendre à toutes les ordonnances particulières que les affaires font naître tous les jours, qu'il sache du moins les grands principes de la justice, pour n'être jamais surpris. C'étoit le Deutéronome et le fondement de la loi , que Dieu l'obligeoit d'étudier et de savoir.
Que la vie du prince est sérieuse! Il doit sans cesse méditer la loi. Aussi n'y a-t-il rien parmi les hommes de plus sérieux ni de plus grave, que l'office de la royauté.
Le prince doit savoir les affaires.
Ainsi a-t-on vu Jephté élu prince du peuple de Dieu , prouver par la discussion des droits de ce peuple, que le roi des Ammonites leur faisoit injustement la guerre !.
On voit l'affaire discutée avec toute l'exactitude possible. Dans cette discussion, les principes du droit sont joints par Jephté avec la recherche des faits et la connoissance des antiquités. C'est ce qu'on appelle savoir les affaires.
Le prince, qui sait ces choses, met visiblement la raison de son côté : ses peuples sont encouragés à soutenir la guerre par l’assurance de leur bon droit : ses ennemis sont ralentis : les voisins n'ont rien à dire.
Une semblable discussion fit beaucoup d'honneur à Simon le Machabée. « Le roi d'Asie lui envoya redemander par Athénobius la citadelle de Jérusalem, avec Joppé et Gazara, places importantes, qu'il soutenoit être de son royaume ?. »
Simon sur cette demande fait premièrement les distinctions né cessaires, Il distingue les anciennes terres qui appartenoient de tout temps aux Juifs , d'avec celles qu'ils avoient conquises depuis peu.
« Nous n'avons, dit-il, rien usurpé sur nos voisins, et ne possédons rien du bien d'autrui; mais l'héritage de nos péres, que nos ennemis ont possédé quelque temps injustement, dans lequel nous sommes rentrés aussitôt que nous en avons trouvé l'occa1 Judic. X1, 45, etc.; sup., p. 539, elc. — * 1 Machab., xv, 28, etc.
sion : et nous ne faisons que revendiquer l'héritage de nos pères i. »
On a vu les offres qu'il fit pour Joppé et pour Gazara, encore qu'il les eüt prises par une bonne et juste guerre : et il se mit si bien à la raison, « qu'Athénobius envoyé du roi d'Asie, n'eut rien à répondre *. »
Il est beau et utile que les affaires d'une certaine importance soient discutées autant qu'il se peut par le prince méme, avec un si grand raisonnement. Quand il s'en fle tout à fait aux autres, il s'expose à être trompé, ou à voir ses droits négligés. Personne ne pénétre plus dans les affaires que celui qui y a le principal intérêt.
Le prince doit savoir connoitre les occasions et les temps.
C'est une des principales parties de la science des affaires , qui toutes dépendent de là.
« Chaque chose a son temps, et tout passe sous le ciel dans l'espace qui lui est marqué. Il y a le temps de naitre, et le temps de mourir ; le temps de planter, et le temps d'arracher; le temps de blesser, et le temps de guérir; le temps de bátir, et le temps d'abattre; le temps de pleurer, et le temps de rire; le temps d'amasser, et le temps de répandre; le temps de couper, et le temps de coudre (c'est-à-dire le temps de s'unir, et le temps de rompre); le temps de parler, et le temps de se taire; le temps de guerre, et le temps de paix. Dieu méme fait tout en certains temps *. »
Si toutes choses dépendent du temps, la science des temps est donc la vraie science des affaires, et le vrai ouvrage du sage. Aussi est-il écrit « que le cœur du sage connoit le temps, et règle sur cela son jugement *. »
C'est pourquoi il faut dans les affaires beaucoup d'application et de travail. « Chaque affaire a son temps et son occasion; et la vie de l'homme est pleine d'affliction , parce qu'il ne sait point le
1 I Mach., xv, 33, 34. — Ibid., 35. — * Eccle., 111, 1, 2, ele. — * Ibid.,
passé, et il n'a point de messager qui lui annonce l'avenir. Il ne peut rien sur les vents; il n'a point de pouvoir sur la mort; i! ne peut différer quand on vient lui faire la guerre*. » Nul ne fait ce quil veut : une force majeure domine partout : les momens passent rapidement et avec une extréme précipitation : qui les manque, manque tout.
Cette science des temps a fait la principale louange de 1a sagesse de Salomon. « Béni soit le Dieu d'Israél, qui a donné à David un fils habile, avisé, sage et prudent, pour bátir un temple au Seigneur, et un palais pour sa personne *. » Dans une profonde paix, dans une grande abondance, aprés les préparatifs faits par son père, c'étoit le temps d'entreprendre de si grands ouvrages.
Parce que les Machabées prirent bien leur temps, ils engagèrent les Romains à les protéger ; et ils s'affranchirent des rois de Syrie, qui les opprimoient. « Jonathas vit que le temps étoit favorable, et il envoya renouveler l'alliance avec les Romains *. »
Il faudroit transcrire toutes les histoires saintes et profanes, pour marquer ce que peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps.
Il y a encore dans les choses certains temps à observer pour garder les bienséances, et entretenir l'ordre. « Mon fils, observer les temps, et évitez le mal *. »
Les temps réglent toutes les actions jusqu'aux moindres. « Malheur à toi, terre, dont les rois se gouvernent en enfans, et mangent dés le matin. Heureuse la terre dont le roi n'a que de grandes pensées ; dont les princes mangent dans le temps pourla nécessité, et non pour la délicatesse *. » C'est une espèce de similitude pour montrer que le temps gouverne tout : et que chaque chose a un temps propre.
! Eccle., vii, 6-8. — * II Paral., 11, 42. — * ] Machab., xti, 1, — 4 Eccli, ww, 23. — 5 Eccle., x, 16, 1T.
Le prince doit connoître les hommes.
C'est là sans doute sa plus grande affaire, de savoir ce qu'il faut croire des hommes et à quoi ils sont propres.
Il faut avant toutes choses qu'il connoisse le naturel de son peuple : et c'est ce que le Sage lui prescrit en la figure d'un pasteur : « Connoissez, dit-il, la face de votre brebis, et considérez votre troupeau !. »
Sans regarder aux conditions, il doit juger de chacun, parce . qu'il est dans son fond. «Ne méprisez pas le pauvre qui est homme de bien : n'élevez pas le riche à cause qu'il est puissant *. » Et encore : « Ne louez ni ne méprisez l'homme par ce qui paroit à la vue : l'abeille est petite, et il n'y a rien de plus doux que ce qu'elle fait ?. »
Il faut surtout qu'il connoisse ses courtisans. « Prenez garde à ceux qui vous environnent, et tenez conseil avec les sages *. »
Autrement tout ira au hasard dans un Etat, et il y arrivera ce que déplore le Sage. « J'ai vu sous le soleil qu'on ne confle pas la course au plus vite, ni la guerre au plus vaillant : que ce n'est point aux sages qu'on donne du pain, ni aux plus habiles qu'on donne les richesses ; et que ce ne sont pas les plus intelligens qui plaisent le plus : mais que la rencontre et le hasard font tout sur la terre *. »
C'est ce qui arrive sous un prince inconsidéré , qui ne sait pas choisir les hommes, mais qui prend ceux que le hasard et l'occasion, ou son humeur, lui présentent.
La surprise et l'erreur confondent tout dans un tel régne. « J'ai vu sous le soleil un mal, où le prince se laisse aller par surprise : un fol tient les hautes places, et les grands sont à ses pieds *. »
Le prince qui choisit mal , est puni par son propre choix. « Celui qui envoie portér des paroles par un fol, sera condamné par ses propres œuvres *. »
David pour avoir bien connu les hommes, sauva ses affaires
1 Prov., xxvit, 23. — 3 Eccli., x, 26. — 3 Ibid., x1, 2, 3. — * Eccli.,, 1x, 21 —- Ld Eccle,, IX, 11. — 8 Ibid., X, 5, 6. — 1 Prov., XXVI, 6.
dans la révolte d'Absalon. Il vit que toute la force du parti rebelle étoit dans les conseils d'Achitophel, et tourna tout son esprit à les détruire. Il connut la capacité et Ia fidélité de Chusai. C'étoit un sage vieillard, qui le voyant contraint de prendre la fuite, « vint à lui la téte couverte de poussiére, et les habits déchirés. David lui dit : Si vous venez avec moi, vous me serez à charge : si vous faites semblant de suivre le parti d'Absalon, vous dissiperez le conseil d'Achitophel t. »
Il ne se trompa point dans sa pensée. Chusai empécha Absalon de suivre un conseil d'Achitophel, qui ruinoit David sans ressource *. Achitophel sentit aussitót que les affaires étoient perdues , et se fit périr par un cordeau *.
David non content d'envoyer Chusai, lui donna des personnes affidées. I1 ne falloit pas s'y tromper; car au moindre faux pas, le précipice étoit inévitable. Voici donc ce que David dit à Chusai: « Tout ce que vous apprendrez des desseins d'Absalon, dites-le aux prétres Sadoc et Abiathar : ils ont deux enfans par qui vous me manderez toutes les nouvelles *. »
Chusai n'y manqua pas. Après avoir rompu les desseins d’Achitophel, il manda à David par ces deux hommes tout ce qui s'étoit passé *, et lui donna un avis qui sauva l'Etat.
Ainsi David pour avoir connu les hommes dont il se servoit, reprit le dessus , et rétablit ses affaires presque désespérées.
Au contraire Roboam pour avoir mal connu l'humeur de son peuple, et l'esprit de Jéroboam qui le soulevoit, perdit dix tribus, c'est-à-dire plus de la moitié de son royaume.
Le prince qui s'habitue à bien connoitre les hommes, paroit en tout inspiré d'en haut; tant il donne droit au but. Joab avoit envoyé une femme habile pour insinuer quelque chose à David. Ce prince connut d'abord de qui venoit le conseil. « Il répondit à cette femme : Dites-moi la vérité; n'est-ce pas Joab qui vous envoie me parler? Seigneur, lui dit-elle, par le salut de votre ame vous ne vous étes détourné ni à droite ni à gauche. Votre serviteur Joab m'a mis à la bouche toutes les paroles que j'ai
LIL Reg., xv, 32-34. — 3 Ibid., xvni, 7, etc. — ?* Ibid., 93. — ^ Ibi4., xv, 35,
36. — * Ibid., xvit, 15, etc.
dites : mais vous, seigneur, vous étes sage comme un ange de Dieu, et il n'y a rien sur la terre que vous ne sachiez !, »
C'est ce que vouloit dire Salomon dans cette belle sentence : « La prophétie est dans les lèvres du roi; il ne se trompe point dans son jugement *. »
Ce sage roi l'avoit éprouvé dans ce jugement mémorable qu'il rendit entre ces deux méres. Parce qu'il connut la nature et les effets des passions, la malice et la dissimulation ne put se cacher à ses yeux : « Et tout le peuple connut que la sagesse de Dieu étoit en lui *. »
Outre que la grande expérience et la connoissance des hommes donnent à un prince appliqué un discernement délicat, Dieu l'aide en effet quand il s'applique: car «le cœur du roi est entre ses mains *. »
C'est Dieu qui mit dans le cœur de David ces salutaires conseils qui lui remirent la couronne sur la téte. Ce ne fut pas la prudence de David : « ce fut le Seigneur lui-méme qui dissipa les conseils utiles d'Achitophel 5. »
Aussi s'étoit-il d'abord tourné à Dieu. « O Seigneur, confondez le conseil d'Achitophel *! »
Voilà donc deux choses que le prince doit faire: premiérement, s'appliquer de toute sa force à bien connoitre les hommes : secondement, dans cette application, attendre les lumières d'en haut, et les demander avec ardeur; car la chose est délicate et enveloppée.
Il ne se peut rien ajouter à ce que dit sur ce sujet l’Ecclésiastique. Je rapporter ai son discours, comme il est porté dans le grec, bien plus clair que notre version latine: « Tout conseiller vante son conseil ; mais il y en a qui conseillent pour eux-mémes. Gardezvous donc d'un conseiller, et regardez avant toutes choses quel besoin vous en avez, et quels sont ses intéréts. Car souvent il conseillera pour lui-même, et hasardera vos affaires pour faire: les siennes. Il vous dira: Vous faites bien; et il prendra garde cependant à ce qui vous arrivera pour en profiter. Ne consultez.
1 II Reg., xiv, 18-20.— 3 Prov., xvi, 10.— ? III Reg., 111, 28.— * Prov., Xx1, 1. — 5]I Reg., xvit, 14. — * Ibid., xv, 31.
donc pas avec un homme suspect. Regardez les vues d’un chacun. Ne prenez pas l'avis d'une femme sur celle dont elle est jalouse, ni d'un homme timide sur la guerre, ni du marchand sur la difficulté des voitures, ni du vendeur sur le prix de ses marchandises (chacun se fera valoir, et regardera son profit). Ne consultez non plus l'envieux sur la récompense des services : ni celui dont le cœur est dur sur les libéralités et sur les graces : ni l'homme lent sur quelque entreprise que ce soit: ni le mercenaire que vous avez à votre service sur la fin de l'ouvrage qu'il -a entrepris (car il a intérêt de le faire durer le plus qu'il pourra): ni un serviteur paresseux sur les travaux qu'il faut entreprendre. Ne prenez point de tels conseils: mais ayez auprès de vous un homme religieux, qui garde les commandemens, dont l'esprit revienne au vótre, et qui compatisse à vos maux quand vous tomberez. Et faites-vous un conseil dans votre cœur; car vous n'en trouverez point de plus fidéle. L'esprit d'un homme lui rapporte plus de nouvelles que sept sentinelles mises sur de hauts lieux, pour découvrir et pour observer. Et par-dessus tout cela, priez le Seigneur, afin qu'il conduise vos voies !. »
Le prince doit se connoître lui-même.
Mais de tousles hommes que le prince doit connoitre, celui qu'il lui importe plus de bien connoitre, c'est lui-méme.
« Mon fils, éprouvez votre ame dans toute votre vie; et si elle vous semble mauvaise. ne lui donnez pas de pouvoir ? : » c'est-à dire, ne vous laissez pas aller à ses désirs. Le grec porte : « Mon fils, éprouvez votre ame; connoissez ce qui lui est mauvais, et gardez-vous de le lui donner. »
Tout ne convient pas à tous; il faut savoir à quoi on est propre. Tel homme qui seroit grand employé à certaines choses, se rend méprisable, parce qu'il se donne à celles où il n'est pas propre.
Connoitre ses défauts est une grande science. Car on les corrige, ou on y supplée par d'autres moyens. « Mais qui connoit ses fautes?? » dit le Psalmiste. Nul ne les connoit par lui-même;
3 Eccir., Xxxvir, 8, 9, etc. — 3 lbid., 30, — ? Psal. xvii, 13.
il faut avoir quelque ami fidèle qui vous les montre. Le Sage nous le conseille. « Qui aime à savoir, aime à être enseigné; qui hait d’être repris, est insensé !. »
En effet c'est un caractère de folie, d'adorer toutes ses pensées, de croire étre sans défaut, et de ne pouvoir souffrir d'en étre averti. « L'insensé marchant dans sa voie, trouve tous les autres fols *. » Et encore : « Ne conférez point avec le fol, qui ne peut aimer que ce qui lui plait *. » |
Le Sage dit au contraire : « Qui donnera un coup de fouet à mes pensées, et une sage instruction à mon cœur , afin que je ne m'épargne pas moi-même, et que je connoisse mes défauts: de peur que mes ignorances et mes fautes ne se multiplient, et que je ne donne de la joie à mes ennemis, qui me verront tomber à . leurs pieds *? »
Voilà ce qui arrive à l'insensé, qui ne veut pas connoitre ses fautes. Les princes accoutumés à la flatterie, sont sujets plus que tous les autres hommes à ce défaut. Parmi une infinité d'exemples, je n'en rapporterai qu'un seul.
Achab ne vouloit point entendre le seul prophéte qui lui disoit la vérité, parce qu'il la disoit sans flatterie. « Josaphat, roi de Juda, dit à Achab, roi d'Israél: N'y a-t-il pas ici quelque prophéte du Seigneur? Il nous en reste encore un, répondit le roi d'Israël, qui s'appelle Michée, fils de Jemla ; mais je le hais, parce qu'il ne me prophétise que du mal, et jamais du bien”. »
Il le reprenoit de ses crimes, et l’avertissoit des justes jugemens de Dieu, afin qu'il les évitát. Achab ne pouvoit souffrir ses discours. Il aimoit mieux être environné d'une troupe de prophétes flatteurs, qui ne lui chantoient que ses louanges et des triomphes imaginaires. Il voulut étre trompé, et il le fut. Dieu le livra à l'esprit d'erreur, qui remplit le cœur de ses prophètes de flatteries et d'illusions, auxquelles il crut pour son malheur; et il périt dans la guerre où ses prophètes lui annoncoient tant d'heureux succes.
Au contraire le pieux roi Josaphat reprend le roi d'Israél, qui
1 Prov., xit, 1. — * Eccle., x, 3. — 3 Eccli., vir, 20 —'ni., xxii, 2, 3. —
5 II Reg., X111, 7, 8; II Paral. xvIII, 6, 7.
ne vouloit pas qu'on écoutàt ce prophète de malheurs. « Ne parlez pas ainsi, roi d'Israël.» Il faut écouter ceux qui nous montrent, de la part de Dieu, et nos fautes, et ses jugemens.
Le méme roi Josaphat au retour de la guerre où il avoit été avec Achab, écouta avec soumission le prophète Jéhu qui lui dit: « Vous donnez secours à un impie, et vous faites amitié avec les ennemis de Dieu: vous méritiez sa colére; mais il s'est trouvé en vous de bonnes œuvres *. »
Il marchoit en tout sur les pas de son pére David, qui, recevant avec respect les justes répréhensions des prophétes Nathan et Gad ?, reconnut ses fautes, et en obtint le pardon.
Ce ne sont pas seulement les prophétes qu'il faut ouir: le sage regarde tous ceux qui lui découvrent ses fautes avec prudence, comme des hommes envoyés de Dieu pour l'éclairer. Tl ne faut point avoir égard aux conditions: la vérité conserve toujours son autorité naturelle dans quelque bouche qu'elle soit. « Les hommes libres obéissent aux serviteurs sensés; l'homme prudent et instruit ne murmure pas étant repris *. »
L'homme qui peut souffrir qu'on le reprenne est vraiment maître de lui-même. « Qui méprise l'instruction, méprise son ame: qui acquiesce aux répréhensions, est maître de son eceur*. »
Le prince doit savoir ce qui ae passe au dedans et au dehors de son royaume.
Sous un prince habile et bien averti, personne n'ose mal faire. On croit toujours l'avoir présent, et méme qu'il devine les pensées. « Ne dites rien contre le roi dans votre pensée, ne parlez point contre lui dans votre cabinet; car les oiseaux du ciel rapporteront vos discours *. »
Les avis volent à lui de toutes parts ; il en sait faire le discernement, et rien n'échappe à sa connoissance.
Ce soldat à qui Joab, son général, commandoit quelque chose contre les ordres du roi, « lui répondit : Quelque somme que vous me donnassiez, je ne ferois pas ce que vous me dites. Car le
1 HI Reg., xxii, 7, 8; l| Paral., xvitr, 6, 7.— ? 11 Paral, xix, 2, 3.— * Tl. Reg. i X1] et x11v. — * Eccli., x, 28. — * Prov., xv, 32. — 6 Eccle., x, 20.
roi l'a défendu : et quand je ne craindrois pas ma propre conscience, le roile sauroit ; et pourriez-vous me proléger !? »
a Nathan vint à Dethsabée mère de Salomon, et lui dit : Ne savez-vous pas qu'Adonias, fils d'Haggith, s'est fait reconnoitre roi, et le roi notre maitre l'ignore encore? Sauvez votre vie et celle de Salomon; allez promptement, et parlez au roi *. » Un mal connu est à demi guéri : les plaies cachées deviennent incurables.
Voilà pour le dedans. Et pour le dehors : Amasias roi de Juda, enflé de la victoire nouvellement remportée sur les Iduméens, voulut mesurer ses forces avec le roi d'Israël plus puissant que lui. « Joas roi d'Israël lui fit dire : Le chardon du Liban voulut marier son fils avec la fille du cèdre; et les bêtes qui étoient - dans le bois de cette montagne, en passant écrasérent le chardon. Vous avez défait les Iduméens et votre cœur s'est élevé. Contentez-vous de la gloire que vous avez acquise, et demeurez en repos. Pourquoi voulez-vous périr, vous et votre peuple? Amasias n'acquiesca pas à ce conseil, il marcha contre Joas ; il fut battu et pris. Joas abattit quatre cents coudées des murailles de Jérusalem, et enleva les trésors de la maison du Seigneur et de la maison du roi *. » Si Amasias eût connu les forces de ses voisins, il n'auroit pas cru qu'il pût vaincre un roi plus puissant que lui, parce qu'il en avoit vaincu un plus foible : et cette ignorance causa sa ruine.
Au contraire Judas le Machabée, pour avoir parfaitement connu la conduite et les conseils des Romains, leur puissanceetleur maniére de faire la guerre, enfln leurs secrétes jalousies contre les rois de Syrie *, s'en fit des protecteurs assurés, qui donnérent moyen aux Juifs de secouer le joug des Gentils.
Que le prince soit donc averti, et n'épargne rien pour cela. Cest à lui principalement que s'adresse cette parole du Sage : « Achetez la vérité *. » Mais qu'il prenne donc garde à ne point payer des trompeurs, et à ne pas acheter le mensonge.
1 11 Reg., xvii, 12, 13. — 3 111 Reg., 1, 11-13. — ? IV Reg, xiv, 8-10, ete, —
1 Machab , viri, 1-3, etc. — * Prov., xXUL, 23.
Le prince doit savoir parler.
« Les ouvrages sont loués par la main de l'ouvrier; et le prince du peuple est reconnu sage par ses discours *. »
On n'attend de lui que de grandes choses. Job sentoit en cela son obligation et l'attente des peuples, lorsqu'il disoit : « On n'attendoit de ma bouche que de belles sentences, et on se taisoit pour écouter mes conseils. On ne trouvoit rien à ajouter à mes paroles ?. »
Ce n'est pas tout de tenir de sages discours, ni de dire de bonnes choses ; il les faut dire à propos. « Les belles sentences sont rejetées dans la bouche de l'imprudent : car il ne les dit pas en leur temps ?. »
C'est pourquoi le Sage pense à ce qu'il dit, pour ne parler que quand il faut. « Le cœur du sage instruit sa bouche, et donne grace à ses lévres. Des paroles bien ordonnées sont comme le miel ; la douceur en est extréme *. »
« Les paroles du sage le rendront agréable; celles du fol l'engageront dans le précipice : il commence par une folie, et finit par une erreur insupportable 5. »
S'il n'y a rien de plus agréable qu'un discours fait à propos, il n'y a rien de plus choquant qu'un discours inconsidéré. « Un homme désagréable ressemble à un discours hors de propos‘. »
Parler mal à propos n'est pas seulement chose désagréable, mais nuisible. « Le discoureur se blesse lui-méme d'une épée; la langue des sages est la santé 7. » Et encore : « Qui garde sa bouche, garde son ame; le parleur inconsidéré se perdra luiméme *. »
Le vain discoureur a un caractere de folie. « L'insensé parle sans fin *. » Et encore : « Voyez-vous cet homme prompt à parler? il y a plus à espérer d'un fol que de lui ‘’.»
La langue conduite par la sagesse est un instrument propre à
1 Eccli., 1x, 94. — * Job, xxix, 21, 92. — 3 Eccli., xx, 22. — * Prov , xvi, 23, 94. — * Eccle., x, 12, 13. — * Eccli., xx, 91. — 7 Prov., x1!, 18. — 8 [bid., XII,
9. —— ? Eccle., x, 14. — 19 Prov., xx1x, 20.
tout. Voulez-vous adoucir un homme irrité? « Une douce réponse apaise la colère; mais une parole rude excite la fureur ‘. » Et encore : « Une langue douce est l'arbre de vie ; une langue emportée accable l'esprit *. »
Voulez-vous gagner quelqu'un qui soit mécontent, la parole vous y sert plus que les dons. « La rosée rafraichit l'ardeur ; et une parole vaut mieux qu'un présent ?. »
Il faut donc être maitre de sa langue. « Le cœur du sage instruit sa bouche, » comme nous venons de voir. Et encore : « Le cœur des fols est en la puissance de leur bouche ; et la bouche des sages est en la puissance de leur cœur *. » La démangeaison de parler emporte l'un; la circonspection mesure toutes les paroles de l'autre : l'un s'échauffe en discourant, et s'engage; l'autre pèse tout dans une balance juste, et ne dit que ce qu'il veut.
Le prince doit savoir se taire : le secret est l'ame des conseils,
« Il est bon de cacher le secret du roi *. »
Le secret des conseils est une imitation de la sagesse profonde et impénétrable de Dieu. « On ne peut connoitre la hauteur des cieux, ni la profondeur de la terre, ni le cœur des rois *. »
Il n'y a point de force, où il n'y a point de secret. « Celui qui ne peut retenir sa langue, est une villeouverteet sans murailles”. » On l'attaque, on l'enfonce de toutes parts.
Si trop parler est un caractère de folie, savoir se taire est un caractere de sagesse. « Le fol méme, s'il sait se taire , passera pour sage ?. »
Le sage interroge plus qu'il ne parle : « Faites semblant de ne pas savoir beaucoup de choses , et écoutez en vous taisant et en interrogeant ?. »
Ainsi sans vous découvrir, vous découvrirez les autres. Le désir de montrer qu'on sait, empéche de pénétrer et de savoir beaucoup de choses.
1 Prov., xv, 1. — * I'id., &. — $ Eccli,, xvin, 16. — * Ibid., xxi, 29. — * Tob., XI, 7. — 6 Prov., XXV, 3. — 1 Ibid., 28. — * Ibid., xvit, 28. — ? Eccií.,
11 faut donc parler avec mesure. « L'insensé dit d'abord tout ce qu'il a dans l'esprit : le sage réserve toujours quelque chose pour l'avenir !. »
11 ne se tait pas toujours, « mais il se tait jusqu'au temps propre : l'insolent et l'imprudent ne connoissent pas le temps *. »
«ll y en a qui se taisent parce qu'ils ne savent pas parler; etil y en a qui se taisent, parce qu'ils connoissent le temps *. »
Tant de grands rois, à qui des paroles témérairement échappées ont causé tant d'inquiétude, justifient cette parole du Sage : « Qui garde sa bouche et salangue, garde son ame de grands embarras et de grands chagrins *. :
« Qui mettra un sceau sur mes lèvres, et une garde autour de ma bouche, afin que ma langue ne me perde point 9? »
Le prince doit prévoir.
Ce n'est pas assez au prince de voir, il faut qu'il prévoie. « L'habile homme a vu le mal qui le menacoit , et s'est mis à couvert : le malhabile a passé outre, et a fait une grande perte *. »
« Jouissez des biens dans les temps heureux; mais donnezvous garde du temps fàcheux : car le Seigneur a fait l'un el l'autre ?. »
Ill ne faut point avoir une prévoyance pleine de souci et d'inquiétude, qui vous trouble dans la bonne fortune : mais il faut avoir une prévoyance pleine de précaution, qui empéche que la mauvaise fortune ne nous prenne au dépourvu.
« Dans l'abondance souvenez-vous de la famine : pensez à la pauvreté et au besoin parmi les richesses : le temps change du matin au soir *. »
Nous avons vu David, pour avoir prévu l'avenir, ruiner le parti d'Absalon, et étouffer la rébellion de Séba dans sa naissance ?.
Roboam, Amasias, et les autres dont nous avons vu les égare3 Prov. , xxix, 414. — % Eccli., xx, 1. — ? lbid., 6. — * Pyov., xx1, 23. — 5 Eccli,
XXI, 33. — € Prov., xxi, 3. — 1 Eccle,, vit, 45. — % Eccli., xvii, 25, 26. —
9 JI Reg , xv, xx.
mens, n'ont rien prévu, et sont tombés. Les exemples de l'un et l'autre événement sont innombrables.
Il n'y a guère d'homme qui ne soit touché d'un grand mal présent, et ne fasse des efforts pour s'en tirer : ainsi toute la sagesse est à prévoir.
L'homme prévoyant prend garde aux pelites choses, parce quil voit que de celles-là dépendent les grandes. « Qui méprise les petites choses tombera peu à peu !. »
Dans la plupart des affaires, ce n'est pas tant la chose que la conséquence qui est à craindre: qui n'entend pas cela, n'entend rien.
La santé dépend plus des précautions que des remèdes : « Apprenez avant que de parler; prenez le reméde avant la maJadie *. »
Que les particuliers aient des vues courtes, cela peut étre supportable. Le prince doit toujours regarder au loin, et ne se pas renfermer dans son siécle. « La vie de l'homme a des jours comptés; mais les jours d'Israél sont innombrables *. »
O prince! regardez donc la postérité. Vous mourrez; mais votre Etat doit étre immortel.
Le prince doit étre capable d'instruire ses ministres.
C'est-à-dire que la raison doit être dans la tête. Le prince habile fait les ministres habiles, et les forme sur ses maximes.
C'est ce que vouloit dire l'Ecclésiastique : « Le sage juge, c'està-dire le sage prince, instruira son peuple: et le gouvernement de l'homme sensé sera durable *. » Et encore: « L'homme sage instruit son peuple, et les fruits de la sagesse ne sont pas trompeurs *. »
L'exemple de Josaphat également sage, vaillant et pieux, nous apprendra ce qu'il faut faire.
Dans la troisième anrée de son règne, il envoya cinq des seigneurs de la Cour « pour instruire le peuple dans les villes de
1 Eccli., XIx, 41. — ? [bid , xvii, 49, 20. — 9 Ibid., xxxvi, 28. — * Ibid., x, 1. — 8 [bid., XxxviI, 26.
Juda, et avec eux huit lévites et deux prêtres. Ils enseignoient le peuple de Juda, ayant en main le livre de la loi du Seigneur; et ils parcouroient toutes les villes de Juda, et ils instruisoient le peuple !. »
Remarquez toujours que la loi du Seigneur étoit la loi du royaume, dont le peuple doit être instruit, et le roi prend soin de l'en faire instruire. Comme cette loi contenoit ensemble les choses religieuses et politiques, aussi pour enseigner le peuple, il envoya des prêtres avec des seigneurs. Mais voyons la suite.
« Il établit des juges par toutes les villes fortes de Juda, leur disant : Prenez gardeà ce que vous avez à faire : car ce n'est pas le jugement des hommes que vous exercez, mais le jugement du Seigneur: et tout ce que vous jugerez retombera (a) sur vous. Que la crainte du Seigneur soit donc avec vous : et faites tout avec soin; car il n'y a point d'iniquité dans le Seigneur votre Dieu, ni d'aeception de personnes, ni de désir d'avoir des présens ?. »
Outre ces tribunaux érigés dans les villes de Juda, il érigea un tribunal plus auguste dans la capitale du royaume. « Il établit dans Jérusalem des lévites et des prétres, et les chefs de famille, pour juger le jugement du Seigneur, et terminer toutes les causes en son nom. Et i! leur dit: Vous ferez ainsi, et ainsi, dans la crainte du Seigneur, avec fidélité et d'un cœur parfait. Dans toute cause de vos frères qui viendra à vous, où il sera question de la loi, des commandemens, des ordonnances et de Ia justice, apprenez-leur à ne point offenser Dieu, de peur que la colère de Dieu ne vienne sur vous et sur eux: en faisant ainsi vous ne pécherez pas ?. »
Un prince habile donne ordre que le peuple soit bien instruit des lois; et lui-méme il instruit ses ministres, afin qu'ils agissent selon la régle.
1 JI Paral., xvit, 1-9. — ? Ibid., xix, 5-7. — 3 Jbid., 8-10.
(a) 11e edit. : Tombera.
Moyens à un prince d'acquérir les connoïssances nécessaires.
Premier moyen: Aimer la vérité, et déclarer qu'on la veut savoir.
Nous avons montré au prince par la parole de Dieu, combien il doit étre instruit, et de combien de choses: donnons-lui les moyens d'acquérir les connoissances nécessaires, en suivant toujours cette divine parole comme notre guide.
Le premier moyen qu'a le prince pour connoitre la vérité, est de l'aimer ardemment et de témoigner qu'il l'aime: ainsi elle lui viendra de tous côtés, parce qu'on croira lui faire plaisir de la lui dire.
« Les oiseaux de méme espèce s'assemblent, et la vérité retourne à celui qui la recherche ‘. » Les véritables cherchent les véritables : la vérité vient aisément à un esprit disposé à la recevoir par l'amour qu'il a pour elle.
Au contraire toute leur Cour sera remplie d'erreur et de flatterie, s'ils sont de l'humeur de ceux « qui disent aux voyans : Ne voyez pas; et à ceux qui regardent: Ne regardez pas pour nous ee qui est droit: dites-nous des choses agréables, voyez pour nous des illusions *. » - Peu disent cela de bouche; beaucoup le'disent de cœur. Le monde est rempli de ces insensés dont parle le Sage : « L'insensé n'écoute pas les discours prudens: ni ne préte l'oreille, si vous ne lui parlez selon ses pensées ?. »
Il ne suffit pas au prince de dire en général qu'il veut savoir la vérité, et de demander, comme flt Pilate à Notre - Seigneur * : « Qu'est-ce que la vérité? » puis s'en aller tout à coup sans attendre la réponse. Il faut et le dire, et le faire de bonne foi,
Les uns s’informent de la vérité par manière d'acquit et en passant seulement; comme il semble que Pilate fit en ce lieu. Les autres, sans se soucier de la savoir, s'en informent par ostenta1 Eccli., xxvi, 10. — ? Jsa., XXX, 10.— 9 Prov., XVIII, 2.— * Joan., xvii, 38.
tion, et pour se faire honneur de cette recherche. Tel étoit Achab roi d'Israël, dans lequel nous voyons tous les caractères de ce dernier genre d'hommes. |
Au fond il n'aimoit que la flatterie, et craignoit la vérité. C'est pourquoi « il haissoit Michée par cette seule raison, qu'il ne lui prophétisoit que des malheurs !. »
Repris de cette aversion injuste par Josaphat roi de Juda, il n'ose lui refuser d'écouter ce prophéte véritable: mais en l'envoyant quérir par un courtisan flatteur, il lui fit dire sous main, comme nous avons déjà vu : « Tous les prophétes annoncent unanimement au roi des succès heureux, tenez-lui un méme langage *. »
Cependant quand il paroît devant Josaphat et devant le monde, il fait semblant de vouloir savoir la vérité. « Michée, dit Achab, entreprendrons-nous cette guerre? Je vous demande encore une fois, au nom de Dieu, de ne me dire que la vérité *. »
Mais aussitôt que le saint prophète commence à la lui expliquer, il s'en fáche; et à la fin de son discours il le fait mettre en prison. « Ne vous avois-je pas bien dit qu'il ne vous prophétiseroit que des malheurs *? »
C'est ainsi qu'il parla à Josaphat, aussitót presque que Michée eut ouvert la bouche: et quand il eut tout dit, « le roi d'Israël donna cet ordre: Enlevez-moi Michée, et menez-le (a) au gouverneur de la ville, et à Joas fils d'Amélech, et dites-leur : Le roi commande qu'on mette cet homme en prison, et qu'on le nourrisse au pain et à l'eau en petite quantité, jusqu'à ce que je revienne en paix *. »
Voilà à quoi aboutit ce beau semblant que fit Achab de vouloir savoir la vérité. Aussi Michée le jugeant indigne de la savoir (6), lui répondit d'abord d'un ton ironique: Allez, tout vous réussira *.
Enfin pressé au nom de Dieu de dire la vérité, le prophéte exposa devant tout le monde cette terrible vision : « J'ai vu le Sei1 HIT Reg , xx11, 85 Il Paral., xviii, 7. — 3 HI Reg., xx11, 13; ll Paral., xvin, 12. — 3 II Reg., xxi, 15, 16; 1I. Paral., xvii, 14, 45. — * 10! Reg., xxir, 18; Il Paral., xviij, 17. — 5 III. Reg., xxi, 26, 27; 11 Paral., xvin, 25, 26. — * [II Reg., xxir, 15; 1I Paral., xvin, 14.
(a) 11e édit, : Mettez-le. — (6) De le savoir.
gneur assis dans son tróne, et toute l'armée du ciel à droite et à gauche; et le Seigneur dit: Qui trompera Achab roi d'Israél, afin qu'il assiége Ramoth-Galaad, et qu'il y périsse ? L'un disoit d'une facon, et l'autre d'une autre; un esprit s'avanca au milieu de l'assemblée, et dit au Seigneur: Je le tromperai. En quoi le tromperas-tu, dit le Seigneur? Et il répondit: Je serai esprit menteur dans la bouche de tous les prophétes. Le Seigneur lui dit: Tu le tromperas, et tu prévaudras ; va, et fais comme tu dis. Maintenant donc, poursuivit (a) Michée, le Seigneur a mis l'esprit de mensonge dans la bouche de tous vos prophètes, et il a résolu votre perte !. »
Qui ne tremblera en voyant de si terribles jugemens? Mais qui n'en admirera la justice? Dieu punit par la flatterie les rois qui aiment la flatterie: et livre à l'esprit de mensonge les rois qui cherchent le mensonge, et de fausses complaisances.
Achab fut tué; et Dieu fit voir que qui cherche à étre trompé, trouve la tromperie pour sa perte.
« Vous êtes juste, Ô Seigneur! et tous vos jugemens sont droits *. »
Second moyen : Etre attentif et considéré.
On a beau avoir la vérité devant les yeux ; qui ne les ouvre pas, ne la voit pas. Ouvrir les yeux, à l'ame, c’est ‘être attentif. |
« Les yeux du sage sont en sa tête ; le fol marche dans les ténèbres *. » On demande à l'imprudent et au téméraire : Insensé, à quoi pensiez-vous? où aviez-vous les yeux? Vous ne les aviez pas à la téte, ni devant vous: vous ne voyiez pas devant vos pieds : c'est-à-dire, vous ne pensiez à rien ; vous n'aviez aucune attention. |
C'est comme si on n'avoit point d'yeux, ni d'oreilles. « Ce peuple ne voit pas de ses yeux, et n'écoute pas des oreilles *. » Ou,
3 III Reg., xxt, 19, ete.; 1I Paral., xvin, 18, etc. — ? Psal. cxvi, 137. — $ Eccles., 11, 14. — * [sa., VI, 10.
(a) Ile édit. : Poursuit.
comme traduit saint Paul! : « Vous écouterez, et n'entendrez pas; vous verrez, ef ne concevrez pas. »
C'est pourquoi le Sage nous dit « qu'il y a un œil qui voit, et une oreille qui écoute : et c'est, dit-il, le Seigneur qui fait l'un et l'autre *. »
Ce don de Dieu n'est pas fait pour ceux qui dorment, et qui ne pensent à rien. Il faut s'exciter soi-même et considérer. « Que vos yeux considèrent ce qui est droit, que vos paupières précèdent vos pas. Dressez-vous vous-méme un chemin, et vos démarches seront fermes *. » Regardez avant que de marcher : soyez attentif à ce que vous faites.
Il ne faut jamais rien précipiter. « Où il n' "y & point d'intelligence, il n'y a point de bien : qui se précipite choppera : la folie des hommes les fait tomber, et puis ils s'en prennent à Dieu dans leur cœur *. » |
Soyez donc attentif et considéré en toutes choses. « Devant que de juger ayez la justice devant les yeux ; apprenez avant que de parler : prenez la médecine devant la maladie : examinez-vous vous-méme, avant que de prononcer un jugement : et Dieu vous sera propice *. »
L'attention en tout, c'est ce qui nous sauve. « Le conseil et l'attention vous garderont , la prudence vous sauvera des mauvaises voies : vous serez délivré de l'homme qui parle malicieusement, qui laisse le droit chemin, et marche par des voies ténébreuses *. »
Au milieu des déguisemens et des artifices qui régnent parmi les hommes , il n'y a que l'attention et la vigilance qui nous puissent sauver des surprises.
Qui considére les hommes attentivement, y est rarement trompé. Jacob connut au visage de Laban, que les dispositions de son cœur étoient changées. Il vit que le visage de Laban étoit autre qu'à l'accoutumée *. Et sur cela il prit la résolution de se retirer.
Car, comme dit l'Eccélsiastique selon les Septante : « On cont del., xxvirt, 26. — 2 Prov., Xx, 19. — 3 J^id., 1v, 35, 96. — * Ibid, xit, à 3. — Ld Eccii., XVII, 19, 90. — 6 Prov ^. u, 11-13. — 1 Gen., XXXI, 2, 5.
noit les desseins de vengeance dans le changement du visage t. » Et encore : « Le cœur de l'homme change son visage, soit pour le bien, soit pour le mal *. »
Mais cela n'est pas aisé à découvrir, il y faut une grande application. « On trouve difficilement et avec travail les vestiges d'un cœur bien disposé et un bon visage *. »
Que le prince considére donc attentivement toutes choses ; mais surtout qu'il considère attentivement les hommes. La nature a imprimé sur le dehors une image du dedans. « L'homme se connoit à la vue ; on remarque un homme sensé à la rencontre : l'habit, le ris, la démarche découvrent l'homme *. »
Il ne faut pourtant pas en croire les premières impressions. Il y a des apparences trompeuses : il y a de profondes dissimulations. Le plus sür est d'observer tout, mais de n'en croire que les ceuvres. « Vous les connoitrez par leurs fruits*, » c'est-à-dire par leurs œuvres, ditla Vérité méme. Et ailleurs : « L'arbre se connoît par son fruit *. »
Encore faut-il prendre garde à ce que dit l' Ecclésiastique. « Il y en a qui manquent , mais ce n'est pas de dessein. Qui ne péche point dans ses paroles '*? » Comme s'il disoit : Ne prenez pas garde à quelque parole, et à quelque faute qui échappe. C'est en regardant la suite des paroles et des actions que vous porterez un jugement droit.
Il n'y a rien de moins attentif ni de moins considéré que les enfans. Le Sage nous veut tirer de cet état , et nous rendre plus sérieux, quand il nous dit : « Laissez l'enfance; et vivez, et marchez par les voies de la prudence *. »
L'homme qui n'est point attentif, tombe dans l'un de ces deux défauts : ou il est égaré, ou il est comme assoupi dans une profonde léthargie. Le premier de ces défauts fait les étourdis ; l'autre fait les stupides ; états qui poussés à un certain point, font deux espèces de folie.
Voici en deux paroles deux tableaux qui sont faits de la main
1 Eccli., xvi, 24. — ? Ibid., xiu, 31. — 3 Ibid., 32. — * Ibid., xix, 26, 2T. — * Matth., vu, 16, 20. — 6 [bid., xri, 83. — 7 Eccli., xix, 16, 17. — 9 Prov.,
du Sage : « La sagesse reluit sur le visage de l'homme sensé : les yeux du fol regardent aux extrémités de la terre !. »
Voyez comme l’un est posé : l'autre, pendant qu'on lui parle, jette decà et delà ses regards inconsidérés : son esprit est loin de vous; il ne vous écoute pas; il ne s'écoute pas lui-même : il n'a rien de suivi; et ses regards égarés font voir combien ses pensées Sont vagues.
Mais voici un autre caractère, qui n'est pas moins mauvais, ni moins vivement représenté. « C'est parler avec un homme erdormi, que de discourir avec l'insensé , qui à la fin du discours demande : De quoi parle-t-on *? »
Que ce sommeil est fréquent parmi les hommes! Qu'il y ena peu qui soient attentifs, et aussi qu'il y a peu de sages ! C'est pourquoi Jésus-Christ trouvant tout le genre humain assoupi, le réveille par cette parole qu'il répète si souvent : « Veillez, soyez attentifs, pensez à vous-mémes *. »
« Voyez , veillez, priez. Veillez encore une fois. Et ce que je vous dis , je le dis à tous : Veillez. Vous ne savez pas à quelle heure viendra le voleur *. »
Qui ne veille pas est toujours surpris. Quelle erreur au prince, qui veut autour de lui des sentinelles qui veillent, et qui laisse dormir en lui-même son attention , sans laquelle il n'y a nulle garde qui soit süre !
Le prince est lui-méme une sentinelle établie pour garder son Etat : il doit veiller plus que tous les autres. Peuple malheureux! tes sentinelles (tes princes, tes magistrats, tes pontifes, en un mot tous tes pasteurs , qui doivent veiller à ta conduite;) « tes sentinelles, dis-je , sont tous aveugles ; ils sont tous ignorans ; chiens muets, qui ne savent point japper : ils ne voient que des choses vaines : ils dorment, ils aiment les songes : ce sont des chiens impudens et insatiables. Les pasteurs mémes n'entendent rien : chacun songe à son intérêt : chacun suit son avarice, depuis le premier jusqu'au dernier. Venez, disent-ils, buvons, enivrons-nous; il sera demain comme aujourd'hui et cela durera longtemps *. »
…. 5 Prov., XVII, 24. — ? Eccli., xxi1, 9. — ? Matth., xxiv, 42, 43; xxv, 43; xxvi, 38, 41; Luc. XVII, 3; xxi, 34. '— 5 Marc., xii, 33, 35, 31. — * Jsa. , LVI, 40-42.
Voilà le langage de ceux qui croient que les affaires se font toutes seules, et que ce qui a duré durera de lui-même sans quon y pense. Vient cependant tout à coup le moment fatal. . « Maé, Tuécez, PHarës. Dieu a compté les jours de ton règne, et le nombre en est complet. Tu as été mis dans la balance, et tu as été trouvé léger. Ton royaume a été divisé , et il a été donné aux Mèdes et aux Perses. Et la même nuit Baltazar, roi des Chaldéens, fut tué, et Darius le Méde eut son royaume !. »
Troisième moyen : Prendre conseil, et donner toute liberté à ses conseillers.
« Ne soyez point sage en vous-même *, » Ne croyez pas que vos yeux vous suffisent pour tout voir.
«La voie de l'insensé est droite à ses yeux. » Il croit toujours avoir raison. « Le sage écoute conseil ?. »
Un prince présomptueux, qui n'écoute pas conseil, et n'en croit que ses propres pensées, devient intraitable, cruel et furieux. « Il vaut mieux rencontrer une ourse à qui on enléveses petits, qu'un fol qui se confle dans sa folie *. »
Le fol qui se confie dans sa folie , et le présomptueux qui ne trouve bon que ce qu'il pense, est déjà déflni par ces paroles du Sage : « Le fol n'écoute pas les discours prudens , si vous ne lui parlez selon sa pensée *. »
Qu'il est beau d'entendre parler ainsi Salomon le plus sage roi qui fut jamais! Qu'il se montre vraiment sage , en reconnoissant que sa sagesse ne lui suffit pas !
Aussi voyons-nous qu'en demandant à Dieu la sagesse, il demande un cœur docile. « Donnez, dit-il, Óó mon Dieu! à votre serviteur un cœur docile » (un cœur capable de conseil : point superbe, point prévenu, point aheurté), «afin qu'il puisse gouverner votre peuple *. » Qui est incapable de conseil, est incapable de ‘gouvernement.
Avoir le cœur docile, c'est n'être point entété de ses pensées ; c'est étre capable d'entrer dans celle des autres , selon cette pa4 Dan., v, 25, 96, etc. — 3 Prov., rit, 7. — 3 Ibid., xi, 15. — * Ibid., xvii, 12. — 9 [bid., xvin, 2. — SIL Reg., 11i, 9.
role de l'Ecciésiastique : « Soyez avec les vieillards prudens, et unissez-vous de tout votre cœur à leur sagesse *. »
Ainsi faisoit David. Nous avons vu combien il étoit prudent: nous le voyons aussi écoutant toujours et entrant dans la pensée des autres, point aheurté à la sienne. Il écoute avec patience cette femme sage de la ville de Thécué , qui osa bien lui venir parler des plus grandes affaires de son Etat et de sa famille. « Qu'il me soit permis, dit-elle, de parler au roi mon seigneur : et il lui dit: Parlez. » Elle poursuivit : « Pourquoi le roi mon seigneur offenset-il le peuple de Dieu? et pourquoi fait-il cette faute, de ne vouloir pas rappeler Absalon qu'il a chassé *? » David l'écouta paisiblement, et trouva qu'elle avoit raison.
Quand Absalon, abusant de la bonté de David, eut péri dans sa rébellion , ce bon pére s'abandonnoit à la douleur. Joab lui vint représenter de quelle conséquence il lui étoit de ne point témoigner tant d'affliction de la mort de ce rebelle. « Vous avez, dit-il, couvert de confusion les visages de vos serviteurs qui ont exposé leur vie pour votre salut, et de toute votre famille : vous aimes ceux qui vous haissent, et vous haissez ceux qui vous aiment: vous nous faites bien paroitre que vous ne vous souciez pas de vos capitaines, ni de vos serviteurs : et je vois bien que si Absalon vivoit et que nous fussions tous perdus , vous en auriez de la joie. Levez-vous donc, paroissez, et contentez vos serviteurs par des paroles honnétes : sinon je vous jure en vérité , qu'il ne demeurera pas un seul homme auprés de vous ; et le mal qui vous arrivera sera le plus grand de tous ceux que vous avez jamais éprouvés depuis votre première jeunesse jusqu'à présent *. »
David tout occupé qu'il étoit de sa douleur, entre dans la pensée d'un homme qui en apparence le traitoit mal, mais qui en effet le conseilloit bien : et en le croyant il sauva l'Etat.
C'est donc en prenant conseil et en donnant toute liberté à ses conseillers, qu'on découvre la vérité, et qu'on acquiert la véritable sagesse. « Moi sagesse, j'ai ma demeure dans le conseil, et je me trouve au milieu des délibérations sensées*. » Et encore:
3 Eccli., v1, 35. — * 11 Reg., xiv, 12, etc. — 3 [bid., xix, 5, etc. — * Prov, viil, 12.
« La guerre se fait par adresse, et le salut est dans la multitude des conseils *. »
C'est là que se trouvent avec abondance les expédiens. « La science du sage est une inondation, et son conseil est une source inépuisable *. »
C'est pourquoi « le commencement de tout ouvrage est la parole , et le conseil doit marcher avant toutes les actions *. »
« Où il n'y a point de conseil les pensées se dissipent ; où il y a plusieurs conseillers, elles se confirment *. »
« Mon fils, ne faites rien sans conseil, et vous ne vous repentirez point de vos entreprises *. »
Outre que les choses ordinairement réussissent par les bons conseils, on a cette consolation, qu'on ne s'impute rien quand on les a pris.
C'est une chose admirable de voir ce que deviennent les petites choses conduites par les bons conseils. Mathathias n'avoit à opposer que sa famille et un petit nombre de ses amis à la puissance redoutable d'Antiochus roi de Syrie, qui opprimoit la Judée. Mais parce qu'il régle d'abord les affaires et les conseils, il pose les fondemens de la délivrance du peuple *. « Simon votre frère est homme de conseil : écoutez-le en tout, et il sera votre père. Judas homme de guerre commandera les troupes, et fera la guerre pour le peuple. Vous attirerez avec vous ceux qui sont zélés pour la loi de Dieu. Combattez , et défendez votre peuple. » Un bon dessein, un bon conseil, un bon capitaine pour exécuter, est un moyen assuré d'attirer du monde dans le parti. Voilà un gouvernement réglé, et un petit commencement d'une grande
chose.
Quatrième moyen : Choisir son conseil,
a Ne découvrez pas votre cœur à tout le monde ". » Et encore : « Que plusieurs personnes soient bien avec vous; mais choisissez pour conseiller un enire mille *. »
! Prov., XXx1V, 6. — 3 Eccli, xxt, 16. — 3 [bid., xxxvit, 20. — * Prov., xv, 22. — * Eccli., xxx11, 24. — 6 I Machab., 11, 65, 66. — ? Eccli., virt, 22. — 9 Jbid.,
C'est pourquoi les conseils doivent être réduits à peu de personnes. Les rois de Perse n'avoient que sept conseillers, ou sept principaux ministres. Nous avons vu « qu'ils étoient toujours auprès du roi, et qu'il faisoit tout par leur conseil *. »
David en avoit encore moins. « Jonatham oncle de David, homme sage et savant, étoit son conseiller. Lui, et Jahiel fils de Hachamoni étoient avec les enfans du roi. Achitophel étoit aussi conseiller du roi, et Chusai étoit son principal ami. Aprés Achitophel, Joiadas fils de Danaias, et Abiathar furent appelés aux conseils. Joab avoit le commandement des armées *. » Et c'étoit avec lui que David traitoit des affaires de la guerre.
Il faut donc plusieurs conseillers , car ils s'éclairent l'un l'au. ire, et un seul ne peut pas tout voir : mais il se faut réduire à un petit nombre. |
Premièrement, parce que l'ame des conseils est le secret. « Nabuchodonosor assembla les sénateurs et les capitaines, et tint avec eux le secret de son conseil *. »
C'est un ange qui dit à Tohie *: «a Il est bon de cacher le secret du roi : mais il est bon de découvrir les œuvres de Dieu. »
Le conseil des rois est un mystére; leur secret, qui regarde le salut de tout l'Etat, a quelque chose de religieux et de sacré, aussi bien que leur personne et leur ministère. C'est pourquoi l'interpréte latin a traduit secret par le mot de mystére et de sacrement, pour nous montrer combien le secret des conseils du prince doit être religieusement gardé.
Au reste quand l'ange dit qu'il est bon de cacher le secret du roi, mais qu'il est bon de découvrir les œuvres de Dieu, c'est que les conseils des rois peuvent être détournés étant découverts; mais la puissance de Dieu ne trouve point d'obstacle à ses desseins; et Dieu ne les cache point par crainte ou par précaution, mais parce que les hommes ne sont pas dignes de les savoir, ni capables de les porter.
Que le conseil du prince soit donc secret; et pour cela qu'il soit entre trés-peu de personnes. Car les paroles échappent aisément, et passent trop rapidement d'une bouche à l'autre. « Ne tenez
1 Esther, 1, 13. — * 1 Paral., xxvii, 32-34. — * Judith, 11, 2. — * Tob., xi, 1.
point conseil avec le fol, qui ne saura pas cacher votre secret !. »
Une autre raison oblige le prince à réduire son conseil à peu de personnes : c'est que le nombre de ceux qui sont capables d'une telle charge est rare.
Il y faut premièrement une sagesse profonde, chose rare parmi les hommes : une sagesse qui pénètre les secrets desseins , et qui déterre pour ainsi dire ce qu'il y a de plus caché. « Les desseins qu'un homme forme dans son cœur sont un abime profond ; un homme sage les épuisera *. »
Cet homme sage ne se trouve pas aisément. Mais je ne sais s'il n'est pas encore plus rare et plus difficile de trouver des hommes fidéles. « Heureux qui a trouvé un véritable ami *. » Et encore : « Un ami fidéle est une défense invincible; qui l'a trouvé a trouvé un trésor : rien ne lui peut étre comparé ; l'or et l'argent ne sont rien au prix de sa fidélité *. »
La difficulté est de connoitre ces vrais et ces sages amis. « Il y a des hommes rusés qui conseillent les autres, et ne peuvent pas se servir eux-mêmes 5; il y a des raffineurs qui se rendent odieux à tout le monde *. Il y en a qui sont sages pour eux-mémes, et les fruits de leur sagesse sont fidèles dans leur bouche " » : c'està-dire leurs conseils sont salutaires.
Pour les faux amis, ils sont innombrables. « Tout ami dit : Je suis bon ami : mais il y a des amis qui ne sont amis que de nom. N'est-ce pas de quoi s'affliger jusqu'à la mort, quand on voit qu'un ami devient ennemi? O malheureuse pensée! pourquoi viens-tu couvrir toute la terre de tromperie? Il y a des amis de plaisir qui nous quittent dans l'affliction. Il y a des amis de table et de bonne chère ; ce sont des lâches qui abandonneront leur bouclier dans le combat *. » Et encore: « Il y a des amis qui cherchent leur temps et leurs intérèts; ils vous quitteront dans la mauvaise fortune : il y a des amis qui découvriront les paroles d'emportement, qui vous seront échappées dans votre colére. Il y a des . 1 Eccli., vini, 20, sec. Lxx. — 3 Prov., xx, 5. — 3 Eccli., xxv, 12, — * Jbid.,
v1, 14, 15. — * lbid., xxxvi, 21. — 6 Ibid., 23. — " Ibid., 25, 26. — * [bid.,
amis de table, que vous ne trouverez pas dans le besoin : dans la prospérité un tel ami sera comme un autre vous-même, et il agira hardiment dans votre maison. Si vous tombez, il se mettra contre vous, et se retirera !. »
Parmi tant de faux sages et de faux amis, il faut faire un choix prudent, et ne se fler qu'à peu de personnes.
Il n'y a point de plus sür lien d'amitié que la crainte de Dieu. « Celui qui craint Dieu sera ami fidéle; et son ami lui sera comme lui-méme?. » Et de là vient le sage conseil : « Ayez toujours avec vous un homme saint que vous connolitrez craignant Dieu, dont l'ame s'accorde avec la vótre, et qui compatisse à vos secrets défauts ?. »
Prenez garde dans tous ces préceptes, que le Sage vous marque toujours un choix exquis; et qu'il faut se renfermer dans le petit nombre.
Mais il faut surtout consulter Dieu. Qui a Dieu pour ami, Dieu lui donnera des amis. « Un ami fidéle est un reméde pour nous assurer la vie et l'immortalité. Ceux quic craignent Dieu le trouveront *. »
Cinquième moyen : Ecouter et s'informer.
Autres sont les personnes qu'il faut consulter ordinairement dans ses affaires, autres celles qu'il faut écouter.
Le prince doit tenir conseil avec trés-peu de personnes. Mais il ne doit pas renfermer dans ce petit nombre tous ceux quil écoute : autrement s'il arrivoit qu'il y eût de justes plaintes contre ses conseillers, ou des choses qu'ils ne sussent pas, ou qu'ils résolussent de lui taire, il n'en sauroit jamais rien.
Nous avons vu David écouter sur des affaires importantes jusqu'à une femme, et suivre ses conseils : tant il aimoit la raison et la vérité, de quelque cóté qu'elle lui vint.
Il faut que le prince écoute, et s'informe de toutes parts, s'il la veut savoir. Ce sont deux choses : Il faut qu'il écoute, et remarque ce qui vient à lui : et qu'il s'informe avec soin de tout ce
1 Eccli., vi, 8-19. — 3 [bid., 11. — * Ibid., xxxvii, 15, 16. — + Zbid., vi, 16.
qui n'y vient pas assez clairement. «Si vous prétez l'oreille, vous serez instruit; si vous aimez à écouter, vous serez sage. »
Aprés tant d'instructions tirées des auteurs sacrés , ne refusons pas d'écouter un prince infidéle , mais habile et grand politique. C'est Dioclétien qui disoit : « Il n'y a rien de plus difficile que de bien gouverner : quatre ou cinq hommes s'unissent, et se concertent pour tromper l'empereur. Lui qui est enfermé dans ses cabinets ne sait pas la vérité. Il ne peut savoir que ce que lui disent ces quatre ou cinq hommes qui l'approchent. Il met dans les charges des hommes incapables. Il en éloigne les gens de mérite. C'est ainsi, disoit ce prince, qu'un bon empereur, un empereur vigilant, et qui prend garde à lui, est vendu. Bonus, cautus, optimus, venditur imperator ?. » |
Oui sans doute, quand il n'écoute que peu de personnes, et ne daigne pas s'informer de ce qui se passe.
Sixième moyen : Prendre garde à qui on croit, et punir les faux rapports.
Dans cette facilité de recevoir des avis de plusieurs endroits, il faut craindre : premièrement, que le prince ne se rabaisse en écoutant des personnes indignes. Cette femme que David écouta si tranquillement ?, étoit une femme sage et connue pour telle. L' Ecclésiastique, qui recommande tant d'écouter, veut que ceux qu'on écoute soient des vieillards honorables et des hommes sensés. « Soyez avec les sages vieillards, et unissez votre cœur à leurs sages pensées : si vous voyez un homme sensé , frequentez souvent sa maison, ou l'appelez dans la vôtre *. »
Secondement, il faut craindre que le prince qui écoute trop ne se charge de faux avis, et ne se laisse surprendre aux mauvais rapports.
« Qui croit aisément, a le cœur léger, et se dégrade luiméme *. »
Ne croyez donc pas à toute parole *. « Pesez tout dans une juste balance. » « Comptez et pesez, » dit l'Ecclésiastique.
1 Eccli., vi, 34. — * Flavius Vop. Aurel. — ? 11 Reg., xiv, 2. — + Eccli., vi, 35, 36. — 5$ Ibid., XIX, 4. — 9 1bid., 16. — 1 [Lid., XLI, 7.
Il faut entendre , et non pas croire : c'est-à-dire peser les raisons, et non pas croire le premier venu sur sa parole : « Le simple croit tout ce qu'on lui dit; le sage entend ses voies *. »
Salomon, qui parle ainsi, avoit profité de ce sage avis du roi son pére : « Prenez garde que vous entendiez tout ce que vous faites, et de quel côté vous aurez à vous tourner ?. » Comme s'il disoit : Tournez-vous de plus d'un côté ; carla vérité veut être cherchée en plusieurs endroits : les affaires humaines veulent être aussi tentées par divers moyens; mais de quelque côté que : vous vous tourniez, tournez-vous avec connoissance et ne croyez pas sans raison.
Suriout prenez garde aux faux rapports. « Le prince qui prend plaisir à écouter les mensonges , n'a que des méchans pour ses ministres *. »
On jugera de vous par les personnes à qui vous croyez. « Le méchant écoute la méchante langue; le trompeur écoute les lévres trompeuses *. »
« Plutót un voleur, dit le Sage, que la conversation du menteur *. » Le menteur vous dérobe par ses artifices le plus grand de tous les trésors, qui estla connoissance de la vérité ; sans quoi vous ne sauriez faire justice, ni aucun bon choix, ni en un mot aucun bien.
Prenez garde que le menteur, qui a aiguisé sa langue et préparé son discours pour couper la gorge à quelqu'un, ne manque pas de couvrir ses mauvais desseins sous une apparence de zèle. Miphiboseth, fils de Jonathas, zélé pour David, est trahi par Siba son serviteur, qui voulant le perdre pour avoir ses biens, vient au-devant de David avec des rafraichissemens pendant qu'il fuyoit devant Absalon *. « Où est le fils de votre maitre? lui dit David. Il est demeuré, répondit le traitre, à Jérusalem , disant que Dieu lui rendroit le royaume de Son pére *. »
Voilà comme on prépare la voie aux calomnies les plus noires par une démonstration de zéle.
La malice prend quelquefois d'autres couvertures. Elle fait la
! Prov., xiv, 15. — 2111 Reg., 11, 3. — 8 Prov., xxix, 12. — * Ibid., xvii, 4. —
8 Eccli., xx, 21. — 6 lI Reg., XV1, 1, 2. — 7 Ibid., 3.
simple et la sincère. « Les paroles du fourbe paroissent simples, mais elles percent le cœur *. »
Elle fait aussi la plaisante, et s'insinue par des moqueries. Mais de là naissent des querelles dangereuses : « Chassez le moqueur : les querelles, les procés et les injustices se retireront avec lui *. »
En quelque forme que la médisance paroisse , craignez-la comme un serpent. « Si la couleuvre mord en secret, le médisant qui se cache n'a rien de moins odieux ?. »
Le remède souverain contre les faux rapports, est de les punir. Si vous voulez savoir la vérité , Ó prince! qu'on ne vous mente pas impunément. Nul ne manque plus de respect pour vous, que celui qui ose porter des mensonges et des calomnies à vos oreilles sacrées.
On ne ment pas aisément à celui qui sait s'informer, et punir ceux qui le trompent.
La punition que je vous demande pour les faux rapports, c'est d'óter toute croyance à ceux qui les font , et de les chasser d'auprés de vous. « Eloignez la mauvaise langue; ne laissez point approcher les lévres médisantes *. »
Ecouter les médisans , ou seulement les souffrir, c'est participer à leur crime. « N'ayez rien à déméler avec le discoureur, et . ne jetez point de bois dans son feu *. » N'entretenez point les médisances en les écoutant et en les souffrant. Et encore : « N'allumez point le feu du pécheur, de peur que sa flamme ne vous dévore 5. »
Ce n'est pas seulement les médisances qui sont à craindre ; les fausses louanges ne sont pas moins dangereuses , et les traitres qui vendent les princes ont de: gens apostés pour se faire louer devant eux. Toutes les malices auprès des grands se font sous prétexte de zèle. Tobie l'Ammonite, qui vouloit perdre Néhémias, lui faisoit donner des avis en apparence importans : « Il y a des desseins contre votre vie; ils vous veulent tuer cette nuit : entendez-vous avec moi; tenons conseil dans le temple au lieu le
1 Prov., XvIII, 8. — 2 Ibid., xxi, 10. — 3 Eccles., x, 11. — + Prov., 1v, 24. —
5 Eccli., vin, 4, — 6 Jbid., 13, secund. Lxx.
plus retiré ! ; et je compris, dit Néhémias?*, que Sémaias étoit gagné par Tobie et Sanaballat. Tobie entretenoit de secrets commerces dans la Judée ; il avoit plusieurs grands dans ses intéréts, qui le louoient devant moi, et lui rapportoient toutes mes paroles ?. »
O Dieu! comment se sauver parmi tant de piéges, si on ue sait se garder des discours artificieux , et parler avec précaution ? « Mettez une haie d'épines autour de vos oreilles ; » n'y laissez pas entrer toute sorte de discours : « n'écoutez pas la mauvaise langue : faites une porte et une serrure à votre bouche : pesez toutes vos paroles *. »
O prince! sans ces précautions vos affaires pourront souffrir : mais quand votre puissance vous sauveroit de ces maux, c'est pour vous le plus grand de tous les maux de faire souffrir les innocens, contre qui les méchantes langues vous auront irrité.
Qu'il est beau d'entendre David chanter sur sa lyre : « J'étois dans ma maison avec un cœur simple; je ne me proposois point de mauvais desseins ; je haissois les esprits artificieux. Le cœur malin ne trouvoit point d'accès auprès de moi: je persécutois celui qui médisoit en secret contre son prochain; je ne pouvois vivre avec le superbe et le hautain; mes yeux se tournoient vers les gens de bien pour les faire demeurer avec moi. Celui qui vit sans reproche étoit le seul que je jugeois digne de me servir; le menteur ne me plaisoit pas. Dès le matin je pensois à exterminer les impies; et je ne pouvois souffrir les méchans dans la cité de mon Dieu 5. »
La belle Cour, où l'on voit tant de simplicité et tant d'innocence, et tout ensemble tant de courage, tant d'habileté et tant
de sagesse!
Septième moyen : Consulter les temps passés, et ses propres expériences.
En toutes choses, le temps est un excellent conseiller. Le temps découvre les secrets : le temps fait naitre les occasions : le temps confirme les bons conseils.
! JE Esdr., vi, 10. — ? Jhid., 19. — 9 Jhid., 11-19. — * Eccli., xxvii, 98, 29. —
Surtout qui veut bien juger de l'avenir, doit consulter les temps passés.
Si vous voulez savoir ce qui fera du bien et du mal aux siècles futurs, regardez ce qui en a fait aux siècles passés. Il n'y a rien de meilleur que les choses éprouvées. « N'outre-passez point les bornes posées par vos ancêtres !. » Gardez les anciennes maximes sur lesquelles la monarchie a été fondée, et s'est soutenue.
Imitez les rois de Perse, qui avoient toujours auprès d'eux «ces sages conseillers instruits des lois et des maximes anciennes". »
De là les registres de ces rois, et les annales des siècles passés, qu'Assuérus se faisoit apporter pendant la nuit, quand il ne pouvoit dormir ?.
Toutes les anciennes monarchies, celle des Egyptiens, celle des Hébreux, tenoient de pareils registres. Les Romains les ont imités. Tous les peuples enfin, qui ont voulu avoir des conseils suivis, ont marqué soigneusement les choses passées pour les consulter dans le besoin.
« Qu'est-ce qui sera? ce qui a été. Qu'est-ce qui a été fait? ce qu'on fera. Rien n'est nouveau sous le soleil, et personne ne peut dire : Cela n'a jamais été vu : car il a déjà précédé dans les siècles qui sont devant nous *. »
C'est pourquoi comme il est écrit dans la Sagesse : « Qui sait le passé, peut conjecturer l'avenir 5. »
«L'insensé ne met point de fin à ses discours; l'homme ne sait pas ce qui a été devant lui; qui lui pourra découvrir ce qui viendra apres 6? »
N'écoutez pas les vains et infinis raisonnemens, qui ne sont pas fondés sur l'expérience. Il n'y a que le passé qui puisse vous apprendre et vous garantir l'avenir.
De là vient que l'Ecriture appelle toujours aux conseils les vieillards expérimentés. Les passages en sont innombrables. En voici un digne de remarque : « Ne vous éloignez point du sentiment des vieillards ; écoutez ce qu'ils vous racontent; car ils l'ont appris de leurs pères. Vous trouverez l'intelligence dans leurs
1 Pyor., xxi, 98. — ?* Esth., 1, 13. — 9 Ifid, vi, 1. — + Eccle., 1, 9, 10. —
5 Sapicnt., vir, 8. — € Eccle., x, 14.
conseils, et vous apprendrez à répondre comme le besoin des affaires le demandera !. »
Job déplorant l'ignorance humaine, nous fait voir que s'il y a parmi nous quelque étincelle de sagesse , c'est dans les vieillards qu'elle se trouve. « Où réside la sagesse, dit-il, et d’où nous vient l'intelligence ? Elle est cachée aux yeux de tous les vivans ; elle est méme inconnue aux oiseaux du ciel (c'est-à-dire aux esprits les plus élevés). La mort et la corruption ont dit : Nous en avons oui quelque bruit *. » Les vieillards expérimentés, qu'un grand âge approche du tombeau, en ont oui dire quelque chose.
Job avoit dit la méme chose en d'autres paroles : « La sagesse est dans les vieillards, et la prudence vient avec le temps ?. »
C'est donc par l'expérience que les esprits se raffinent. « Comme le fer émoussé s'aiguise avec grand travail, ainsi la sagresse suit le travail et l'application *. »
« Employez le sage, et vous augmenterez sa sagesse. » L'usage et l'expérience le fortiflera.
Par l'expérience on profite méme de ses fautes. « Qui n'a point été éprouvé, que sait-il ? L'homme qui a beaucoup vu, pensera beaucoup : qui a beaucoup appris raisonnera bien. Qui n'a point d'expérience sait peu de chose. Celui qui a été trompé se raffine, et met le comble à sa sagesse. J'ai beaucoup appris dans mes fautes et dans mes voyages : l'intelligence que j'y ai acquise , a passé tous mes raisonnemens : je me suis trouvé dans de grands périls, et mes expériences m'ont sauvé *. »
C'est ainsi que la sagesse se forme : nos fautes mémes nous éclairent, et qui sait en profiter est assez savant.
Travaillez donc, Ô prince! à vous remplir de sagesse. L'expérience toute seule vous la donnera, pourvu que vous soyez attentif à ce qui se passera devant vos yeux. Mais appliquez-. ous de bonne heure : autrement vous vous trouverez aussi peu avancé dans un grand áge, que vous l'avez été dans votre enfance.
« Pensez-vous trouver dans votre vieillesse ce que vous n'aurez point amassé dans votre jeune âge ?? »
1 Eccli.; vii, 14, 12. — ?* Job, XXviit, 20-22, — ? Ibid, xit, 12. — * Eccle, X, 10. — * Prov., 1x, 9. — 6 Eccli., xxxiv, 9-12, sec. Lxx. — 7 Jbid., xxv, 5.
a Laissez l'enfance, et vivez : et marchez par les voies de la prudence *. » |
Huitióéme moyen : S'accoutumer à se résoudre par soi-même.
Il y a ici deux choses : la première, qu'il faut savoir se résoudre ; la seconde, qu'il faut savoir se résoudre par soi-même. C'est à ces deux choses qu'il se faut accoutumer de bonne heure.
Il faut donc, premièrement, savoir se résoudre. Ecouter, s'informer, prendre conseil, choisir son conseil, et toutes les autres choses que nous avons vues, ne sont que pour celle-ci : c'est-àdire pour se résoudre.
I] ne faut donc point être de ceux qui à force d'écouter, de chercher, de délibérer, se confondent dans leurs pensées et ne savent à quoi se déterminer: gens de grandes délibérations et de grandes propositions ; mais de nulle exécution. A la fin tout leur manquera.
« Où il y a beaucoup de discours, beaucoup de propositions, des raisonnemens infinis, la pauvreté y sera. L'abondance est dans l'ouvrage *. » Il faut conclure et agir.
« Ne soyez pas prompt à parler, et languissant à faire ?. » Ne soyez point de ces discoureurs qui ont à la bouche de belles maximes, dont ils ne savent pas faire l'application : et de beaux raisonnemens politiques, dont ils ne font aucun usage. Prenez votre parti, et tournez-vous à l'action.
« Ne soyez donc point trop juste ni trop sage, de peur qu'à la fin vous ne soyez comme un stupide *, » immobile dans l'action, incapable de prendre un dessein.
Cet homme trop juste et trop sage , est un homme qui par foiblesse , et pour ne pouvoir se résoudre, fait scrupule de tout, et trouve des difficultés infinies en toutes choses.
Il y a un certain sens droit, qui fait qu'on prend son parti nettement. « Dieu a fait l'homme droit, et il s'est embarrassé de questions infinies *. » fl reste à notre nature méme aprés sa
3 Prov , 1x, 6. — ? Jbid., xiv, 23. — 9 Eccli., 1v, 34. — + Eccle., vi], 11. —
chute, quelque chose de cette droiture : c'est par là qu'il faut se résoudre, et ne point toujours s'abandonner à de nouveaux doutes.
« Qui observe le vent ne sémera point; qui considére les nuées ne fera jamais sa moisson ‘. » Qui veut trop s'assurer et trop prévoir ne fera rien.
I] n'est pas donné aux hommes de trouver l'assurance entière dans leurs conseils et dans leurs affaires. Après avoir raisonnablement considéré les choses, il faut prendre le meilleur parti, et abandonner le surplus à la Providence.
Au reste quand on a vu clair, et qu'on s'est déterminé par des raisons solides, il ne faut pas aisément changer. Nous l'avons déjà vu. « Ne tournez pas à tout vent , et ne marchez point en toute voie. Le pécheur (celui qui se conduit mal) a une double langue *.» ll dit, et se dédit : il résout d'une facon, et exécute de l'autre. «Soyez ferme dans votre intelligence, et que votre discours soit un ?. »
Quand je dis qu'il faut savoir prendre sa résolution, c'est-àdire qu'il la faut prendre par soi-méme: autrement, nous ne la prenons pas, on nous la donne; ce n'est pas nous qui nous tournons, on nous tourne.
Revenons toujours à cette parole de David à Salomon . « Prenez garde, mon fils, que vous entendiez tout ce que vous faites; et de quel côté vous aurez à vous tourner *. »
« Le sage entend ses voies 5. » Il a son but, il a ses desseins, il regarde si les moyens qu'on lui propose vont à sa fin. « L'imprudence des fols est errante. » Faute d'avoir un but arrêté, ils ne savent où aller ; et ils vont comme on les pousse.
Qui se laisse ainsi mener, ne voit rien; c'est un aveugle qui suit son guide.
« Que vos yeux précèdent vos pas * : » nous a déjà dit le Sage. Vos yeux, et non ceux des autres. Faites-vous tout expliquer; faites-vous tout dire : ouvrez les yeux et marchez; n'avancez que par raison.
4 Écele., X1, 4. — * Eccli., v, 11. — 3 Ibid., v, 12, sec. LXS. — * HH] Reg., 1, 8. — $ Prov., XIV, 8. — 9 [bid., 1v, 25.
Ecoutez donc vos amis, et vos conseillers; mais ne vous abandonnez pas à eux. Le conseil de l'Ecclésiastique est admirable : «a Séparez-vous de vos ennemis, prenez garde à vos amis '!. » Prenez garde qu'ils ne se trompent : prenez garde qu'ils ne vous trompent.
Que si vous suivez à l'aveugle quelqu'un qui aura l'adresse de vous prendre par votre foible, et de s'emparer de votre esprit, ce ne sera pas vous qui régnerez, ce sera votre serviteur et votre ministre. Et ce que dit le Sage vous arrivera: « Trois choses émeuvent la terre : la première est un serviteur qui règne ?. »
Dans quelle réputation s'étoit mis ce roi de Judée, dont il est écrit dans les Actes : « Hérode étoit en colère contre les Tyriens et les Sidoniens : ils vinrent à lui tous ensemble; et ayant gagné Blastus chambellan du roi, ils obtinrent ce qu'ils voulurent *? »
On vient au prince par cérémonie; en effet on traite avec le ministre. Le prince a les révérences; le ministre a l'autorité effective.
On rougit encore pour Assuérus roi de Perse, quand on lit dans l’histoire la facilité avec laquelle il se laisse mener par Aman son favori *.
« Etablissez-vous donc un conseil en votre cœur : car” vous n'en trouverez point de plus fidèle. L'esprit d'un homme attentif à ses affaires, lui rapporte plus de nouvelles que sept sentinelles posées dans des lieux éminens *. » On ne peut trop vous répéter ce conseil du Sage.
Il est malaisé dans votre jeunesse que vous ne croyiez quelqu'un; car l'expérience manque dans cet âge : les passions y sont trop impétueuses; les délibérations y sont trop promptes. Mais si vous voulez devenir bientót capable d'agir par vous-méme, croyez de telle manière que vous vous fassiez expliquer les raisons de tout; accoutumez-vous à goûter les bonnes. « Faites-vous instruire dans votre jeunesse : et jusqu'aux cheveux blancs votre sagesse croitra *. »
Et remarquez ici que la véritable sagesse doit toujours croltre :
1 Eccli., v1, 13. — * Prov., xxx, 21, 22. — 3 Act., xit, 90. — * Est^., 111, 8. —
8 Kecli., xxxvit, 47, 18, sec. Lxx. — 6 Ibid., vi, 18.
mais elle doit commencer par la docilité. C'est pourquoi nous avons oui Salomon au commencement de son règne, et dans sa première jeunesse, demander un cœur docile. Et le livre de la Sagesse lui fait dire: « J'étois un enfant ingénieux, et j'avois eu en partage une bonne ame !; » c'est-à-dire portée au bien et capable de prendre conseil.
Il parvint en peu de temps par ce moyen, au plus haut degré de sagesse. Il vous en arrivera autant. Si vous écoutez au commencement, bientót vous mériterez qu'on vous écoute. Si vous étes quelque temps docile, vous deviendrez bientót maitre et docteur.
Neuvième moyen : Eviter les mauvaises finesses.
. Nous en avons déjà vu une belle idée dans ces mots de l' Ecciésiastique : « ll y a des hommes rusés et artificieux, qui se mélent d'enseigner les autres, et qui sont inutiles à eux-mêmes : il ya des raffineurs odieux dans leurs discours, et à qui tout manque *. » À force de raffiner ils sortent du bon sens, et tout leur échappe.
Ce que j'appelle ici mauvaises finesses, ce ne sont pas seulement les finesses grossières, ou les raffinemens trop subtils, mais en général toutes les finesses qui usent de mauvais moyens.
Elles ne manquent jamais d'embarrasser celui qui s'en sert. « Qui marche droitement, se sauvera; qui cherche les voies détournées, tombera dans quelqu'une, » dit le plus sage des rois *,
Il n'y a rien qui se découvre plus tôt que les mauvaises finesses, « Celui qui marche simplement, marche en assurance : celui qui pervertit ses voies, sera bientót découvert *. »
Le trompeur ne manque jamais d'étre le premier trompé. « Les voies du méchant le tromperont: le trompeur ne gagnera rien *. » Et encore: « Qui creuse une fosse tombera dedans : qui rompt une haie, un serpent le mord *. »
Ecoutez la vive peinture que nous fait le Sage, du fourbe et de
1 Sapient., vit, 19. — 2 Eccli., Xxxvit, 21-23, sec. Lxx. — 3 Prov, Xxvi, 18 — ^ [bid., x, 9. — * Ibid., X11, 26, 27. — 6 Eccle., x, 8.
l'imposteur. « Le fourbe et l’infidèle a des paroles trompeuses : ilcligne les yeux: il marche sur les pieds: il fait signe des doigts, » il a des intelligences secrètes avec tout le monde; « son cœur perverli machine toujours quelques tromperies; il fait mille querelles, et brouille les meilleurs amis. Il périra bientôt, une chute précipitée le brisera, et il n'y aura plus de remède *. »
Si une telle conduite est odieuse dans les particuliers, combien plus est-elle indigne du prince, qui est le protecteur de la bonne foi !
Souvenez- vous de cette parole vraiment noble et vraiment royale du roi Jean, qui sollicité de violer un traité, répondit: a Si la bonne foi étoit périe par toute la terre, elle devroit se retrouver dans le cœur et dans la bouche des rois. »
« Les méchans sont abominables aux rois; les trónes sont affermis par la justice. Les lévres justes sont les délices des rois; qui parle sincéerement, en sera aimé *. »
Voilà comme agit un roi, quand il songe à ce qu'il est et qu'il veut agir en roi. |
Modèle de la finesse et de la sagesse véritable, dans la eonduite de Saül et de David, pour servir de preuve et d'exemple à la proposilion précédente.
Nous pouvons connoitre la différence des sages véritables d'avec les trompeurs, par l'exemple de Saül et de David.
Les commencemens de Saül sont magnifiques; il craignoit le fardeau de la royauté ; il étoit caché dans sa maison, et à peine le put-on trouver quand on l'élut *. Après son élection, il y vivoit dans la méme simplicité et appliqué aux mémes travaux qu'auparavant. Le besoin de l'Etat l'oblige à user d'autorité; il se fait obéir par son peuple; il défait les ennemis, son cœur s'enfle; il oublie Dieu *.
La jalousie s'empare de son esprit. Il avoit aimé David *. Tl ne le peut plus souffrir, aprés que ses services lui ont acquis beaucoup de gloire. Il n'ose chasser de la Cour un si grand homme,
4 Prov , vt, 12-15. — ? [bid., avr, 12, 13. — 3 I Reg., x, 21, etc ; X1, 5. — à Jbid., xi-xv. — * [bid., xvi, 21.
de peur de faire crier contre lui-méme : mais il l'éloigne sous prétexte de lui donner un commandement considérable !. Par là il lui fait trouver les moyens d'augmenter sa réputation, et de lui rendre de nouveaux services.
Enfin ce prince jaloux se résout à perdre David; et il ne voit pas qu'il perd lui-méme le meilleur serviteur qu'il ait dans tout son royaume. Sa jalousie lui fournit de noirs artifices pour réussir dans ce dessein. » Il lui promet sa fille; mais afin qu'elle lui soit une occasion de ruine; il lui fait dire par ses courtisans : Vous plaisez au roi, et tous ses ministres vous aiment *. » Mais tout cela pour le perdre. Sous prétexte de lui faire honneur, il l'expose à des occasions hasardeuses; et lengage dans des périls presque inévitables. « Vous serez mon gendre, dit-il, si vous tuez cent Philistins. David le fit, et Saül lui donna sa fille. Mais il vit que le Seigneur étoit avec David : il le craignit, et il le halt toute sa vie *. »
Son fils Jonathas, qui aimoit David, fit ce qu'il put pour apaiser son père jaloux. Saül dissimule, et trompe son propre fils, pour mieux tromper David. Ille fait revenir à la Cour. David se signale par de nouvelles victoires; et la jalousie transporte de nouveau - Sail. Pendant que David jouoit de la lyre devant lui, ille veut percer de sa lance. David s'enfuit, et il est contraint de se dérober de la Cour *.
Saül le rappelle par de nouvelles caresses , et lui tend toujours de nouveaux piéges. David s'enfuit de nouveau *.
Le malheureux roi, qui voyoit la gloire de David s'augmenter toujours; et que ses ‘serviteurs, jusqu'à ses propres parens, et son fils méme, aimoient un homme en effet si accompli, leur parla en ces termes : « Ecoutez, enfans de Jémini (il étoit lui méme de cette race); est-ce le fils d'Isai qui vous donnera des champs et des vignes, ou qui vous fera capitaines et généraux des armées? Pourquoi avez-vous tous conjuré contre moi, et que personne ne m'avertit où est le fils d'Isai, avec qui mon propre flls est lié d'amitié? Aucun de vous n'a pitié de moi, ni ne m'avertit de ce
3 || Reg., XVII, 1-0, 13, elc. -— ? Ibid., 21, 993. — Ld Ibid., 25-29. — d Ibid., XIX. — 9 [bid., xx.
qui se passe. On aime mieux servir mon sujet rebelle, qui fait de continuelles entreprises contre ma vie'.»
Il ne pouvoit parler plus artificieusement, pour intéresser tous ses serviteurs dans la perte de David. Il trouve des flatteurs qui entrent dans ses injustes desseins. David trés-fldéle au roi, est traité comme un ennemi public. « Les Ziphéens vinrent avertir Saül que David étoit caché parmi eux dans une forêt. Et Saül leur dit: Bénis soyez-vous de parle Seigneur, vous qui avez seuls déploré mon sort. Allez, préparez tout avec soin; n'épargnez pas vos peines: recherchez curieusement oü il est, et qui l'aura vu. Car c'est un homme rusé, qui sait bien que je le hais. Pénétrez toutes ses retraites; rapportez-moi des nouvelles certaines, afin que j'aille avec vous. Füt-il caché dans la terre, je l'en tirerai, et je le poursuivrai dans tout le pays de Juda *. »
Que d'artifices, que de précautions, que de dissimulation, que d'accusations injustes! Mais que d'ordres précis donnés, et avec combien d'attention et de vigilance! Tout cela pour opprimer un sujet fidèle.
Voilà ce qui s'appelle des finesses pernicieuses. Mais nous allons voir en David une sagesse véritable.
Plus Saül tâchoit en le flattant, de faire qu'il s'oubliát luiméme, et s'emportàt à des paroles orgueilleuses; plus sa modestie naturelle lui en inspiroit de respectueuses. « Qui suis-je ? et de quelle importance est ma vie? Quelle est ma parenté en Israël, afin que je puisse espérer d’être le gendre du roi *? » Et encore: « Vous semble-t-il que ce soit peu de chose, que d'étre le gendre du roi? Pour moi, je suis un homme pauvre et ma fortune est basse *. »
I] ne se défendit jamais des malices de Saül par aucune voie violente. Il ne se rendoit redoutable que par sa prudence, qui lui faisoit tout prévoir. « Il agissoit prudemment dans toutes ses voies, et le Seigneur étoit avec lui. Saül vit qu'il étoit prudent , et il le craignoit *. »
Il avoit des adresses innocentes , pour échapper des mains d'un
1 ] Reg., xxi, 7, 8. — * ILid., xxiu, 19-23, — ? Ibid , xviri, 28. — + Ibid,
ennemi si artificieux et si puissant. Il se faisoit descendre secrétement par une fenétre; et les satellites de Saül ne trouvoient dans son lit, où ils le cherchoient, qu'une statue bien couverte, qui lui avoit servi à dérober sa fuite à ses domestiques !.
S'il se servoit de sa prudence pour se précautionner contre la jalousie du roi, il s'en servoit encore plus contre les ennemis de l'Etat. « Quand les Philistins marchoient en campagne, David les observoit mieux que tous les autres capitaines de Saül ; et son nom le rendoit cél5bre *. »
Comme il étoit bon ami et reconnoissant, il se fit des amis fidèles qui ne le trompèrent jamais. Samuel lui donna retraite dans la maison des prophètes *. Achimélech le grand prêtre ayant été tué pour avoir servi David innocemment, il sauva son fils Abiathar : « Demeurez avec moi, lui dit-il, j'aurai le méme soin de votre vie que de la mienne, et nous nous sauverons tous deux ensemble*. » Abiathar gagné par un traitement si honnéte, ne manqua jamais à David.
Son habileté et sa vertu lui gagnèrent tellement Jonathas fils de Saül, que, loin de vouloir entrer dans les desseins sanguinaires du roi son père, il n'oublia jamais rien pour sauver David *. En quoi il rendoit service à Saül méme, qu'il empéchoit de tremper ses mains dans le sang innocent.
: Quoiqu'il sût que Jonathas ne le trompoit pas, comme il connoissoit mieux Saül que lui, il no se reposoit pas tout à fait sur les assurances que lui donnoit son ami. « Jonathas lui dit : Vous ne mourrez point; mon pére ne fera ni grande ni petite chose qu'il ne me la découvre : m'auroit-il caché ce seul dessein? cela ne sera pas. Mais David lui dit : Votre père sait que vous m'honorez de votre bienveillance , et il dit en lui-méme : Je ne me découvrirai point à Jonathas, de peur de le contrister. Vive le Seigneur et vive votre ame! Il n'y a qu'un petit espace entre moi et la mort *. »
Afin donc de ne se point tromper dans les desseins de Saül, il donna des moyens à Jonathas pour les découvrir ; et ils convin- 11 Reg, xis, 14, 12, elc. — ? Ibid., xvii, 30. — 3 Jbid., X'x, 18-20. — * Ibid., XXII, 23. — * 1bid., 31x et xx. — 6 Jb'd., xx, 2, 3.
rent entre eux d'un signal que Jonathas donneroit à David dans le péril *.
Comme il vit qu'il n'y avoit rien à espérer de Saül, il pourvut à la süreté de son pére et de sa mére, qu'il mit entre les mains du roi de Moab, « jusqu'à ce que je sache, ditil *, ce que Dieu aura ordonné de moi. » Voilà un homme qui pense à tout, et qui choisit bien ses protecteurs. Car le roi de Moab ne le trompa point. Par ce moyen il n'eut plus à penser qu'à lui-méme. Et il n'y a rien de plus industrieux ni de plus innocent que fut alors toute sa conduite.
Contraint de se réfugier dans les terres d'Achis roi des Philistins, les satrapes vinrent dire au roi: « Voilà David ce grand homme, qui a défait tant de Philistins*. » David fit réflexion sur ces discours ; et sut si bien faire l'insensé, qu'Achis au lieu de le craindre et de l'arréter, le fit chasser de sa présence et lui donna moyen de se sauver.
Environné trois à quatre fois par toute l'armée de Saül, il lrouve moyen de se dégager, et d'avoir deux fois Saül entre ses mains *.
Alors se vérifla ce que David a lui-méme si souvent chanté dans les Psaumes : « Le méchant est tombé dans la fosse qu'il a creusée : il a été pris dans les lacets qu'il a tendus *. »
Quand ce fidèle sujet se vit maître de la vie de son roi, il n'en tira autre avantage, que celui de lui faire connoitre combien profondément il le respectoit, et de confondre les calomnies de ses ennemis. « Il lui cria de loin : Mon seigneur et mon roi, pourquoi écoutez-vous les paroles des méchans qui vous disent : David attente contre votre vie? Ne voyez-vous pas vous-méme que le Seigneur vous a mis entre mes mains? Et j'ai dit: A Dieu ne plaise que j'étende ma main sur l'oint du Seigneur. Reconnoissez donc, Ô mon roi, que je n'ai point de mauvais dessein , et que je n'ai manqué en rien à ce que je vous dois. C'est vous qui voulez me perdre. Que le Seigneur juge entre vous et moi , et qu'il me fasse justice quand il lui plaira. Mais à Dieu ne plaise
1 [ Reg., xx, 5, 6, 20-22. — ? Jbid., xxti, 3, 4. — 3 Jbid., xXx1, 11, 12, cte. — * Ibid., xxiv et xxvr. — 9 Psal. vit, 16; IX; 16; ele.
que ma main attente sur votre personne. Contre qui vous acharnez-vous , roi d'Israël ? contre qui vous acharnez-vous ? contre un chien mort, contre un ver de terre. Que le Seigneur soit juge entre vous et moi, et qu'il protége ma cause, et me délivre de vos mains !. »
Par cette sage et irréprochable conduite, il contraignoit son ennemi à reconnoitre sa faute. « Vous étes plus juste que moi, lui dit Saül *. »
La colère de ce roi injuste ne s'apaisa pas pour cela. « David toujours poursuivi, dit en lui-même : «a Je tomberai un jour entre les mains de Saül; il vaut mieux que je me sauve en la terre des Philistins; et que Saül désespérant de me trouver dans le royaume d'Israël, se tienne en repos *. »
Enfin il fit son traité avec Achis roi de Geth ; et se ménagea tellement que, sans jamais rien faire contre son roi et contre son peuple, il s'entretint toujours dans les bonnes graces d'Achis*.
Vous voyez Saül et David, tous deux avisés et habiles, mais d'une maniére bien différente. D'un cóté, une intention perverse : de l'autre, une intention droite. D'un côté, Saülun grand roi, qui ne donnant nulles bornes à sa malice, emploie tout sans réserve pour perdre un bon serviteur dont il est jaloux. De l'autre cóté, David un particulier abandonné et trahi, se fait une nécessité de ne se défendre que par les moyens licites, sans manquer à ce qu'il doit à son prince et à son pays. Et cependant la sagesse véritable, renfermée dans des bornes si étroites, est supérieure à la fausse, qui n'oublie rien pour se satisfaire.
Des curiosilés et connoissances dangereuses : et de la confiance qu'on doit meltre en Dieu.
Le prince doit éviter les consultations curieuses et superstitieuses.
Telles sont les consultations des devins et des astrologues : 1 | Reg., xxiv, 9-16.— 2 Jbid., 18.— 3 Jbid., xívit, 1.— * Jbid., xxvir et xxvi.
chose que l'ambition et la foiblesse des grands leur fait si souvent rechercher.
« Qu'il ne se trouve personne parmi vous qui consulte les devins, ni qui croie aux songes et aux augures. Qu'il n'y ait ni enchanteur, ni devin , ni aucun qui se méle d'évoquer les morts. Le Seigneur a toutes ces choses en exécration. Il a détruit pour ces crimes les peuples qu'il a livrés entre vos mains. Soyez parfaits et sans tache devant le Seigneur votre Dieu. Les nations que vous détruirez écoutent les devins et ceux qui tirent des augures. Mais pour vous, vous avez été instruits autrement par le Seigneur votre Dieu. Il veut que vous ne sachiez la vérité que par lui seul : et s'il ne veut pas vous la découvrir, il n'y a qu'à s'abandonner à sa providence !. »
Les astrologues sont compris dans ces malédictions de Dieu. Voici comme il parle aux Chaldéens , inventeurs de l’astrologie, en laquelle ils se glorifioient. « Le glaive de Dieu sur les Chaldéens, dit le Seigneur, et sur les habitans de Babylone ; sur leurs princes et sur leurs sages. Le glaive de Dieu sur leurs devins, qui deviendront fols : le glaive sur leurs braves, qui trembleront : le glaive sur leurs chevaux , sur leurs chariots et sur tout le peuple : ils seront tous comme des femmes : le glaive sur leurs trésors, qui seront pillés *. »
Il n'y a rien de plus foible ni de plus timide que ceux qui se fient aux pronostics : trompés dans leurs vains présages, ils perdent cœur, et demeurent sans défense.
Ainsi périt Babylone la mère des astrologues, au milieu de ses réjouissances et des triomphes que lui chantoient ses devins. Isaie prévoyant sa prise, lui parle en ces termes : a Viens, dit-il, avec tes enchantemens et tes maléfices, dans lesquels tu t'es exercée dés ta jeunesse ; pour voir s'ils te serviront , ou te rendront plus puissante. Te voilà à bout de tous.tes conseils, que tu fondois sur des pronostics. Appelle tous les devins, qui observoient sans cesse le ciel, qui contemploient les astres, qui comptoient les mois, et faisoient des supputations si exactes pour t'annoncer l'avenir. Qu'ils te sauvent des mains de tes ennemis ! Ils sont
1 Deuter , xvitt, 10-14. — ? Jerem., 1, 33-37.
comme de la paille que le feu dévore; ils ne peuvent se sauver eux-mêmes de la flamme.»
Ceux qui se vantent de prédire les événemens incertains, se font semblables à Dieu. Car écoutez comme il parle : « Qui est celui qui appelle, et qui compte au commencement toutes les races futures? Moi le Seigneur, qui suis le premier et le dernier : qui suis devant et apres *. »
« Àmenez-moi vos dieux, Ó gentils, dit le Seigneur, que je leur fasse leur procés. Parlez, si vous avez quelque chose à dire, dit le roi de Jacob; qu'ils viennent, et qu'ils vous annoncent l'avenir. Découvrez-nous les choses futures, et nous vous tiendrons pour des dieux ?. »
Et encore: « Ecoutez, maison d'Israél: voici ce que dit le Seigneur: Ne marchez point dans les voies des gentils; ne craignez point les signes du ciel que les gentils craignent : la loi de ces peuples est vaine *. »
Les gentils ignorans adoroient les planètes et les autres astres; leur attribuoient des empires, des vertus et des influences divines, par lesquelles ils dominoient sur le monde et en régloient les événemens : leur assignoient des temps et des lieux, oü ils exercoient leur domination. L'astrologie judiciaire est un reste de cette doctrine, autant impie que fabuleuse. Ne craignez donc ni les éclipses, ni les cométes, ni les planétes, ni les constellations que les hommes ont composées à leur fantaisie, ni ces conjonclions estimées fatales, ni les lignes formées sur les mains ou sur le visage, et les images nommées Talismans, imprégnées des vertus célestes. Ne craignez ni les figures, ni les horoscopes, ni les présages qui en sont tirés. Toutes ces choses, où l'on n'allégue pour toute raison que des paroles pompeuses , au fond sont des réveries que les affronteurs vendent cher aux ignorans.
Ces sciences curieuses, qui servent de couverture aux sortiléges et aux maléfices, sont condamnées dans tous les Etats, et néanmoins souvent recherchées par les princes qui les défendent. Malheur à eux, malheur encore une fois! Ils veulent savoir l'avenir, c'est-à-dire pénétrer le secret de Dieu. Ils tomberont dans
! [sa., xvvir, 12-14. — ? Jbid., XLt, 4. — ? Jbid., 21-93, — à Jerem., x, 1-3,
la malédiction de Saül. Ce roi avoit défendu les devins, et il les consulte. Une femme devineresse lui dit sans le connoitre : « Vous savez que Saül a exterminé les devins, et vous venez me tenter pour me perdre? Vive le Seigneur, répondit Saül, il ne vous arrivera aucun mal. La femme lui dit : Qui voulez-vous que je vous évoque? Evoquez-moi Samuel, répondit Saül. La femme ayant vu Samuel, s'écria de toute sa force: Pourquoi m'avez-vous trompée? Vous êtes Saül. Saül lui dit: Ne craignez rien : qu'avezvous vu? Je vois quelque chose de divin qui s'élève de terre. Saül répliqua : Quelle est sa figure? Un vieillard s’élève, dit-elle, revêtu d'un manteau. Il comprit que c'étoit Samuel, et se prosterna la face contre terre. Alors Samuel dit à Saül: Pourquoi troublez-vous mon repos en m'évoquant? et que vous sert de m'interroger, après que le Seigneur s'est retiré de vous pour aller à celui que vous enviez? Le Seigneur fera suivant que je vous l'ai dit de sa part: il vous Ôtera votre royaume et le donnera à David, parce que vous n'avez pas obéi à la parole du Seigneur, et n'avez pas satisfait sa juste colère contre Amalec. C'est la cause de tous les maux qui vous arrivent aujourd'hui. Et le Seigneur livrera avec vous le peuple d'Israël aux Philistins: demain vous et vos enfans serez avec moi. » C'est-à-dire, vous serez parmi les morts.
À cette terrible sentence, Saül tomba de frayeur, et il étoit hors de lui-même *. Et le lendemain la prédiction fut accomplie *.
I] n'étoit pas au pouvoir d'une enchanteresse d'évoquer une ame sainte : ni au pouvoir du démon, qui a paru selon quelquesuns, sous la forme de Samuel, de dire si précisément l'avenir. Dieu conduisoit cet événement; et vouloit nous apprendre que quand il lui plait, il permet qu'on trouve la vérité par des moyens illicites, pour la juste punition de ceux qui s'en servent.
Ne vous étonnez donc pas de voir arriver quelquefois ce qu'ont prédit les astrologues. Car sans recourir au hasard, parce que ce qui est hasard à l'égard des hommes est dessein à l'égard de Dieu; songez que par un terrible jugement, Dieu méme livre à la séduction ceux qui la cherchent. 1l abandonne le monde, c'est1 1 Reg., xxvii, 9, 10, etc. — ? Jbid., 20, 21. — ? Ibid., xxxt.
à-dire ceux qui aiment le monde, à des esprits séducteurs dont les hommes ambitieux et vainement curieux sont le jouet. Ces esprits trompeurs et malins amusent et décoivent par mille illusions les ames (a) curieuses, et par là crédules. Un de leurs secrets est l'astrologie et les autres genres de divinations, qui réussissent quelquefois, selon que Dieu trouve juste de livrer ou à l'erreur, ou à de justes supplices, une folle curiosité.
C'est ainsi que Saül trouva dans sa curiosité la sentence de sa mort. C'est ainsi que Dieu doubla son supplice, le punissant nonseulement par le mal méme qui lui arriva, mais encore par la prévoyance. Si c'est un genre de punition de livrer les hommes curieux à des terreurs furieuses, c'en est un autre de les livrer à de flatteuses espérances. Enfin leur crédulité, qui fait qu'ils se flent à d'autres qu'à Dieu, mérite d’être punie de plusieurs manières ; c'est-à-dire non-seulement par le mensonge, mais encore par la vérité, afin que leur téméraire curiosité leur tourne à mal en toutes facons.
C'est ce qu'enseigne saint Augustin, fondé sur les Ecritures, dans le deuxiéme livre de la Doctrine chrétienne , chap. xx et suivans.
Gardez-vous bien, Ó rois, Ô grands de la terre, d'approcher de vous ces trompeurs et ces ignorans, que l'on appelle devins; « qui vous font des raisonnemens, et vous donnent des décisions de ce qu'ils ignorent, » dit le plus sage des rois t.
Ne cherchez point parmi eux des interprétes de vos songes, comme s'ils étoient mystérieux. « Celui qui s'y fle est un insensé: une vaine espérance et le mensonge est son partage. Celui qui s'arréte à ces trompeuses visions, ressemble à l'homme qui embrasse une ombre, et qui court aprés le vent. Un homme croit voir un autre homme devant lui dans son sommeil: et prend pour vérité une creuse et vaine ressemblance » (ce ne sont que vapeurs impures qui s'élévent dans le cerveau d'une nourriture mal digérée). « Espérez-vous épurer vos pensées par ce mélange confus d'imaginations, ou que le mensonge vous instruise de la
1 Prov. xxii, 6.
(a) Jie cdit. : Des ames.
vérité? La divination est une erreur, les augures une tromperie, et les songes un mensonge et une illusion. Il n'appartient qu'au Très-Haut d'envoyer de véritables visions : et tout le reste ressemble aux fantaisies qu'une femme enceinte se met dans l'esprit. N'y mettez point votre cœur, si vous ne voulez être le jouet d'une honteuse foiblesse, d'une folle crédulité et d'une espérance trompeuse !. »
On ne doit pas présumer des conseils humains, ni de leur sagesse.
« L'homme sait à peine les choses passées : qui lui découvrira les choses futures *? »
Ainsi « qui se fle en son cœur, est fol*. » Et encore: « Ne vous élevez pas dans votre cœur comme un taureau furieux, de peur que cette pensée ne vous dévore. Vos feuilles seront mangées, vos fruits tomberont ; vous demeurerez un bois sec; votre gloire et votre force s'évanouiront *. »
Les Egyptiens se piquoient d'une sagesse extraordinaire dans leurs conseils. Voici comme Dieu leur parle: « Les princes de Tanis, sages conseillers de Pharaon, lui ont donné des conseils extravagans. Comment dites-vous à Pharaon: Je suis le fils des sages, le fils de ces anciens rois renommés par leur prudence? Où sont maintenant vos sages? Qu'ils vous disent ce que le Dieu des armées a ordonné de l'Egypte. Les princes de Tanis ont perdu lesprit: les princes de Memphis se sont trompés; et ils ont trompé l'Egypte, eux en qui elle se floit comme en ses remparts. Le Seigneur a répandu au milieu d'eux l'esprit de vertige : la téte leur a tourné : et ils font errer l'Egypte comme un ivrogne qui chancelle, et tournoie en vomissant. L'Egypte ne fera plus rien : elle ne fera ni grandes ni petites choses. On la verra étonnée et tremblante comme une femme. Tous ceux qui la verront, trembleront à la vue des desseins que Dieu a sur elle *. »
Quand on voit ses ennemis prendre de foibles conseils, il ne faut pas pour cela s'enorgueillir, mais songer que c'est le Sei— 5 Eccli., xxxiv, 4-7. — 9 Eccle., x, 4$. — ? Prov., XXVIII, 26. — + Eccii., vi, 2, 3, sec. Lxx. — 9 [sa., xix, 11, 12, etc.
gneur qui léur envoie cet esprit d'égarement pour les punir, et craindre un semblable jugement.
S'il se retire, dit le saint Prophète, « la sagesse des sages périt, et l'intelligence des prudens est obscurcie 1. »
« C'est lui qui réduit à rien les conseils profonds, et qui rend inutiles les grands de la terre *. »
Tremblez donc devant lui, et gardez-vous de présumer de la sagesse humaine.
Il faut consulter Dieu par la prière, et mettre en lui sa conflance en faisant ce qu'on peut de son cóté.
Nous avons vu que c'est Dieu qui donne la sagesse. Nous venons de voir que c'est Dieu qui l'óte aux superbes. Il faut donc la lui demander humblement.
C'est ce que nous enseigne I'Ecclésiastique , orsqu'aprés nous avoir prescrit dans le chap. xxxvu tant de fois cité, tout ce que peut faire la prudence, il conclut ainsi : « Mais par-dessus tout, priez le Seigneur, afin qu'il dirige vos pas à la vérité *. » Lui seul la connoît à fond; c'est à lui seul qu'il en faut demander l'intelligence.
Mais qui demande de Dieu la sagesse, doit faire de son côté tout ce qu'il peut. C'est à cette condition qu'il permet de prendre conflance à sa puissance et à sa bonté. Autrement c'est tenter. Dieu, et s'imaginer vainement qu'il enverra ses anges pour nous soutenir, quand nous nous serons précipités nous-mémes : ainsi que Satan osoit le conseiller à Jésus-Christ *.
Conséquences de la doctrine précédente : de la majesté, et de ses | accompagnemens. Ce que c'est que la majesté.
Je n'appelle pas majesté cette pompe qui environne les rois , ou 1 [sa., xxix, 14. — ? [bid., XL, 23. — 3 Eccli., xxxvi, 19. — * Matth., 1v, 6, 1.
cet éclat extérieur qui éblouit le vulgaire. C’est le rejaillissement de la majesté, et non pas la majesté elle-même.
La majesté est l'image de la grandeur de Dieu dans le prince.
Dieu est infini, Dieu est tout. Le prince, en tant que prince, n'est pas regardé comme un homme particulier : c'est un personnage public, tout l'Etat est en lui, la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne. Comme en Dieu est réunie toute perfection et toute vertu , ainsi toute la puissance des particuliers est réunie en la personne du prince. Quelle grandeur qu'un seul homme en contienne tant!
La puissance de Dieu se fait sentir en un instant de l'extrémité du monde à l'autre : la puissance royale agit en méme temps dans tout le royaume. Elle tient tout le royaume en état comme Dieu y tient tout le monde.
Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant : que l'autorité cesse dans le royaume, tout sera en confusion.
Considérez le prince dans son cabinet. De là partent les ordres qui font aller de concert les magistrats et les capitaines, les citoyens et les soldats, les provinces et les armées par mer et par terre. C'est l'image de Dieu, qui assis dans son tróne au plus haut des cieux fait aller toute la nature.
« Quel mouvement se fait, dit saint Augustin, au seul commandement de l'empereur? Il ne fait que remuer les lèvres, il n'y a point de plus léger mouvement, et tout l'empire se remue. C'est, dit-il, l'image de Dieu , qui fait tout par sa parole. Il a dit, et les choses ont été faites; il a commandé, et elles ont été créées t. »
On admire ses ceuvres ; la nature est une matiére de discourir aux curieux. « Dieu leur donne le monde à méditer ; mais ils ne découvriront jamais le secret de son ouvrage depuis le commencement jusqu'à la fin *. » On en voit quelque parcelle; mais le fond est impénétrable. Ainsi est le secret du prince.
Les desseins du prince ne sont bien connus que par l'exécution. Ainsi se manifestent les conseils de Dieu : jusque-là personne n'y entre que ceux que Dieu y admet.
Si la puissance de Dieu s'étend partout, la magniflcence l'ac! August., in Psal. cxLvirt, n. 2. — 3 Eccles,, 111, 41.
compagne. Il n'y a endroit de l'univers où il ne paroisse des marques éclatantes de sa bonté. Voyez l'ordre, voyez la justice, voyez la tranquillité dans tout le royaume. C'est l'effet naturel de l'autorité du prince.
Il n'y a rien de plus majestueux que la bonté répandue : et il n'y a point de plus grand avilissement de la majesté que la misère du peuple causée par le prince.
Les méchans ont beau se cacher; la lumière de Dieu les suit partout, son bras va les atteindre jusqu'au haut des cieux, et jusqu'au fond des abimes. « Où irai-je devant votre esprit, et où fuirai-je devant votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je me jette au fond des enfers, je vous y trouve; si je me lève le matin, et que j'aille me retirer sur les mers les plus éloignées, c'est votre main qui me méne là, et votre main droite me tient. Et j'ai dit : Peut-être que les ténèbres me couvriront : mais la nuit a été un jour autour de moi. Devant vous les ténébres ne sont pas ténébres , la nuit est éclairée comme le jour : l'obscurité . et la lumière ne sont qu'une méme chose *. » Les méchans trouvent Dieu partout, en haut et en bas, nuit et jour; quelque matin qu'ils se lévent, il les prévient; quelque loin qu'ils s'écartent, sa main est sur eux.
Ainsi Dieu donne au prince de découvrir les trames les plus secrétes. Il a des yeux et des mains partout. Nous avons vu que les oiseaux du ciel lui rapportent ce qui se passe. ll a méme recu de Dieu par l'usage des affaires, une certaine pénétration qui fait penser qu'il devine. A-t-il pénétré l'intrigue, ses longs bras vont prendre ses ennemis aux extrémités du monde : ils vont les déterrer au fond des abimes. Il n'y a point d'asile assuré contre une telle puissance.
Enfin ramassez ensemble les choses si grandes et si augustes que nous avons dites, sur l'autorité royale. Voyez un peuple immense réuni en une seule personne : voyez cette puissance sacrée, paternelle et absolue : voyez la raison secrète qui gouverne tout le corps de l'Etat, renfermée dans une seule tête; vous voyez l'image de Dieu dans les rois , et vous avez l'idée de la majesté royale.
3 Psal, cxxxvirdi, 7-2, etc.
Dieu est la sainteté même, la bonté même, la puissance même, la raison méme. En ces choses est la majesté de Dieu. En l'image de ces choses est la majesté du prince.
Elle est si grande cette majesté, qu'elle ne peut être dans le prince comme dans sa source; elle est empruntée de Dieu, qui la lui donne pour le bien des peuples, à qui il est bon d'étre contenu par une force supérieure.
Je ne sais quoi de divin s'attache au prince, et inspirela crainte aux peuples. Que le roi ne s'oublie pas pour cela lui-même. « Je l'ai dit, c'est Dieu qui parle; Je l'ai dit: Vous étes des Dieux, et vous étes tous enfans du Trés-Haut ; mais vous mourrez comme des hommes, et vous tomberez comme les grands :. » Je l'ai dit: Vous êtes des dieux; c'est-à-dire : Vous avez dans votre autorité, vous portez sur votre front un caractère divin. Vous êtes les enfans du Trés-Haut : c'est lui qui a établi votre puissance pour le bien du genre humain. Mais, Ó dieux de chair et de sang : Ô dieux de boue et de poussiére, vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme les grands. La grandeur sépare les hommes pour un peu de temps ; une chute commune à la fin les égale tous.
O rois, exercez donc hardiment votre puissance; car elle est divine et salutaire au genre humain ; mais exercez-la avec humilité. Elle vous est appliquée par le dehors. Au fond elle vous laisse foibles; elle vous laisse mortels; elle vous laisse pécheurs : et vous charge devant Dieu d'un plus grand compte.
La magnanimité, la magnificence et toutes les grandes vertus conviennent la majesté.
À la grandeur conviennent les choses grandes. A la grandeur la plus éminente, les choses les plus grandes, c'est-à-dire les grandes vertus.
Le prince doit penser de grandes choses. « Le prince pensera des choses dignes d'un prince *. » |
1 Psal. Lxxxt, 6, 7. — * [sa., xxxi, 8.
Les pensées vulgaires déshonorent la majesté. Saül est élu roi ; en méme temps Dieu qui l'a élu, « lui change le cœur, et il devint un autre homme !. »
Taisez-vous, pensées vulgaires : cédez aux pensées royales.
Les pensées royales sont celles qui regardent le bien général ; les grands hommes ne sont pas nés pour eux-mémes : les grandes puissances, que tout le monde regarde , sont faites pour le bien de tout le monde.
Le prince est par sa charge entre tous les hommes, le plus audessus des petits intéréts, le plus intéressé au bien public : son yrai intérét est celui de l'Etat. Il ne peut donc prendre des desseins trop nobles, ni trop au-dessus des petites vues et des pensées particulières.
Ce Saül changé en un autre homme dans le temps qu'il fut fidèle à la grace de son ministère, étoit au-dessus de tout.
Au-dessus de la royauté dont il appréhende le fardeau et dont il méprise le faste *. Nous l'avons déjà vu.
Au-dessus des sentimens de vengeance. À un jour de victoire, où tout le peuple lui veut immoler ses ennemis, il offre à Dieu un sacrifice de clémence *.
Au-dessus de lui-même , et de tous les sentimens que le sang
inspire : prêt à dévouer pour le peuple sa propre personne , et celle de Jonathas son fils bien-aimé *. - Que dirons-nous de David, à qui on donne cette belle et juste louange ? « Le roi mon seigneur ressemble à un ange de Dieu : il n'est ému ni du bien ni du mal qu'on dit de lui *. » Il va toujours au bien publie, soit que les hommes ingrats blâment sa conduite, soit qu'elle trouve les louanges dont elle est digne.
Voilà la véritable magnanimité, que les louanges n'enflent point, que le blâme n'abat point, que la seule vérité touche.
On abandonne avec joie toute sa fortune à la conduite d'un tel prince. « Vous étes comme un ange de Dieu; faites de moi tout ce qu'il vous plaira*, » lui dit Miphiboseth petit-fils de Saül, trahi par Siba son serviteur.
! [ Reg., x, 6, 9. — 3% Ibid., x, X. — ? lbid., xt, 12, 13. — * Ibid., xiv, Mt. — 5 [I Reg., xiv, 17. — 6 Jbid., x1x, 21.
En effet David n'étoit plein que de grandes choses, de Dieu et du bien public.
Nous avons vu que malgré les rébellions et l'ingratitude de son peuple, il se dévoue pour lui àla vengeance divine, comme étant le seul coupable. « Frappez, Seigneur, frappez ce coupable, et épargnez le peuple innocent *. »
Combien sincèrement avoue-t-il sa faute, chose si rare à un roi! Avec quel zèle la répare-t-il ! « J'ai péché, dit il, d'avoir fait le dénombrement du peuple. O Seigneur! pardonnez-moi, car j'ai agi trop follement *. »
Nous lui avons vu mépriser sa vie en cent combats : et aprés nous l'avons vu se mettre au-dessus de la gloire de combattre, en se conservant pour son Etat.
Mais combien est-il au-dessus du ressentiment et des injures ! Nous avons admiré sa joie, quand Abigail l'empécha de se venger de sa propre main. Nous l'avons vu épargner et défendre contre les siens Saül son persécuteur, quoiqu'il sût qu'en se vengeant il s'assuroit la couronne, dont la succession lui appartenoit3 Quelle hauteur de courage, de se mettre si aisément au-dessus de la douceur de régner, et de celle de la vengeance!
Quand Saül et Jonathas furent tués, David les pleure tous deux ; David chante leur louange. Ce n'est pas seulement Jonathas, son intime ami, dont il déplore la perte : il pleure son persécuteur. « Saül et Jonathas, tous deux aimables et couverts de gloire, toujours unis dans leur vie, n'ont pas été séparés àla mort. Filles d'Israël, pleurez Saül qui vous habilloit de pourpre, par qui vous aviez des parures d'or * » et le reste.
Il ne tait point les vertus d'un prédécesseur injuste, qui a fait tout ce qu'il a pu pour le perdre : il les célèbre, il les immortalise par une poésie incomparable.
Il ne pleure pas seulement Saül ; il le venge, et punit de mort celui qui s'étoit vanté de l'avoir tué. «Je l'ai percé de mon épée, disoit ce traître, après lui avoir ôté le diadéme de dessus la tête, et le bracelet qu'il avoit au bras, pour vousapporter ces marques royales à vous mon seigneur *. »
! ]I Reg., xxiv, 17. — 3 lbid. — 9 [bid., 1, 17, 23, 24, etc. — * Ibid., 10.
Ces riches présens ne sauvèrent pas ce parricide. « Pourquoi n'as-tu pas craint de mettre la main sur l'oint du Seigneur '? »
Que ce soit si vous voulez l'intérét de la royauté qui lui ait fait venger son prédécesseur : toujours est-ce un sentiment au-dessus des pensées vulgaires, que David banni, loin de témoigner de la joie d'une mort qui le délivroit d'un si puissant ennemi et lui mettoit le diadéme sur la tête, la venge sur l'heure et assure le repos public avec la vie des rois.
Il avoit encore un redoutable ennemi : c'étoit un fils de Sahl, qui partageoit le royaume : il sembloit que la politique le pouvoit porter à ménager davantage celui qui le défit de Saül; ainsi ce grand courage ne veut point étre délivré de ses ennemis par des attentats et par des crimes.
En effet quelque temps aptés, des méchans lui appôrtèrent la téte de ce second ennemi. « Voilà, lui dirent-ils, la téte d'Isboseth, fils de Saül, qui en vouloit à votre vie ; mais le Seigneur vous en a vengé. David dit : Vivele Seigneur qui m'a délivré de tout péril ; j'ai fait mourir celui qui croyoit m'apporter une nouvelle agréable en m'annonçant la mort de Saül : il trouva la mort luimême au lieu de la récompense qu'il espéroit : combien plus vous dois-je Óter de la terre, vous qui avez tué dans son lit un homme innocent ?? »
, Il les fit mourir aussitôt, et fit attacher en lieu public leurs mains sanguinaires et leurs pieds qui avoient couru au meurtre, afin que tout Israël connüt qu'il ne vouloit point de tels services.
Et ce qui montre qu'il agit en tout par les motifs les plus nobles , c'est le soin qu'il prend des restes de la maison de Saül. « Reste-t-il encore quelqu'un de la maison de Saül, afin que je lui fasse du bien pour l'amour de Jonathas *?» Il trouva Miphiboseth fils de Jonathas, à qui il donna sa table, après lui avoir rendu toutes les terres de sa maison.
Au lieu que les rois d'une nouvelle famille ne songent qu'à affoiblir et à détruire les restes des maisons qui ont été sur le iróne devant eux , David soutient et reléve la maison de Saül et de Jonathas.
1 11 Reg., 1, 14. — 2 Jbid , 1v, 8-12. — ? Jbid., 1x, 1, 1-9.
En un mot, toutes les actions et toutes les paroles de David respirent je ne sais quoi de si grand, et par conséquent de si royal, qu'il ne faut que lire sa vie et écouter ses discours, pour prendre l'idée de la magnanimité.
À la magnanimité répond la magnificence, qui joint les grandes dépenses aux grands desseins.
David nous en est encore un beau modèle. Ses victoires étoient marquées par les dons magnifiques qu'il faisoit au sanctuaire, qu'il enrichissoit des dépouilles des royaumes subjugués !.
La belle chose de voir ce grand homme aprés avoir achevé glorieusement tant de guerres, passer sa vieillesse à faire les préparatifs et les desseins de ce magnifique temple, que son fils bâtit aprés sa mort!
« Il assembla à grands frais tout ce qu'il y avoit de plus excellens ouvriers; il amassa des poids immenses de fer et d'airain; les cèdres qu'il fit venir n'avoient point de prix : il consacra à ce grand ouvrage cent mille talens d'or et dix millions de talens d'argent ; le reste étoitinnombrable. Salomon mon fils est jeune; et la maison, disoit-il, que je veux bâtir, doit être renommée par tout lunivers : ainsi je lui en veux préparer toute la dépense ?. »
Après de si magnifiques préparatifs il croyoit n'avoir rien fait. « J'ai offert, dit-il, à Dieu toutes ces choses dans ma pauvreté ?. » Il trouve pauvre tout ce qu'il a préparé, parce que cette dépense royale n'égaloit pas ses désirs ni ses idées; tant il les avoit grandes.
On parlera plus commodément en un autre endroit des magnificences de Salomon et des autres grands rois de Juda. Et pour définir en quoi consiste la magniflcence, on verra qu'elle paroit dans les grands travaux consacrés à l'utilité publique : dans les ouvrages qui attirent de la gloire à la nation, qui impriment du respect aux sujets et aux étrangers, et rendent immortels les noms des princes.
1 [I Reg., vint, 11; 1 Paral., xvii, 11. — 21 Paral., xxii, 1-5, 14. — 9 lbid., 14.
Du service qu'on doit au prince.
On doit au prince les mêmes services qu'à sa patrie.
Personne n'en peut douter, aprés que nous avons vu que tout l'Etat est en la personne du prince. En lui est la puissance. En lui est la volonté de tout le peuple. A lui seul appartient de faire tout conspirer au bien public. Il faut faire concourir ensemble le service qu'on doit au prince et celui qu'on doit à l'Etat, comme choses inséparables.
I] faut servir l'Etat comme le prince l'entend.
Car nous avons vu qu'en lui réside la raison qui conduit l'Etat. Ceux qui pensent servir l'Etat autrement qu'en servant le prince et en lui obéissant, s'attribuent une partie de l'autorité royale : ils troublent la paix publique, et le concours de tous les membres avec le chef.
Tels étoient les enfans de Sarvia, qui par un faux zéle vouloient perdre ceux à qui David avoit pardonné. « Qu'y a-t-il entre vous et moi, enfans de Sarvia ? Vous m'étes aujourd'hui un satan!. »
Le prince voit de plus loin et de plus haut: on doit croire qu'il voit mieux ; et il faut obéir sans murmure, puisque le murmure est une disposition à la sédition.
Le prince sait tout le secret et toute la suite des affaires : manquer d'un moment à ses ordres, c'est mettre tout en hasard. « David dit à Amasa : Assemblez l'armée dans trois jours, et rendez-vous prés de moi en méme temps. Amasa alla donc assembler l'armée, et demeura plus que le roi n'avoit ordonné. Et David dit à Abisai : Séba nous fera plus de mal qu'Absalon : allez vite avec les gens qui sont prés de ma personne, et poursuivez-le sans relàche*. »
Amasa n'avoit pas compris que l'obéissance consiste dans la ponctualité.
Il n’y a que les ennemis publics qui séparent l'intérét du prince de l'intérét | de l'Etat.
Dans le style ordinaire de l'Ecriture, les ennemis de l'Etat sont appelés aussi les ennemis du roi. Nous avons déjà remarqué que Saül appelle ses ennemis les Philistins, ennemis du peuple de Dieu *. David ayant défait les Philistins : « Dieu, dit-il, a défait mes ennemis‘. » Et il n'est pas besoin de rapporter plusieurs exemples d'une chose trop claire pour étre prouvée.
Il ne faut donc point penser, ni qu'on puisse attaquer le peuple sans attaquer le roi, ni qu'on puisse attaquer le roi sans attaquer le peuple.
C'étoit une illusion trop grossière , que ce discours que faisoit Rabsace, général de l'armée de Sennachérib roi d'Assyrie. Son maitre l'avoit envoyé pour exterminer Jérusalem, et transporter les Juifs hors de leur pays. Il fait semblant d'avoir pitié du peuple. réduit à l'extrémité par la guerre, et tâche de le soulever contre son roi Ezéchias. Voici comme il parle devant tout le peuple aux
4 [I Reg., xix, 22. — * Ibid., xx, 4, 5, 6. — * I Reg., xiv, 24, — * II Reg., v, 20.
envoyés de ce prince : « Ce n'est pas à Ezéchias votre maitre que le roi mon maitre m'a envoyé ; il m'a envoyé à ce pauvre peuple réduit à se nourrir de ses excrémens. Puis il cria à tout le peuple : Ecoutez les paroles du grand roi, le roi d'Assyrie. Voici ce que dit le roi : Qu'Ezéchias ne vous trompe pas; car il ne pourra vous délivrer de ma main. Ne l'écoutez pas; mais écoutez ce que - dit le roi des Assyriens: Faites ce qui vous est utile, et revenez à moi. Chacun de vous mangera de sa vigne et de son figuier, et boira de l'eau de sa citerne , jusqu'à ce que je vous transporte à une terre ayssi bonne et aussi fertile que la vôtre, abondante en vin , en blé, en miel , en olives et en toutes sortes de fruits : n'écoutez donc plus Ezéchias qui vous trompe !. »
Flatter le peuple pour le séparer des intéréts de. son roi, c'est lui faire la plus cruelle de toutes les guerres, et ajouter la sédition à ses autres maux.
Que les peuples détestent donc les Rabsace et tous ceux qui font semblant deles aimer, lorsqu'ils attaquent leur roi. On n'attaque jamais tant le corps, que quand on l'attaque dans la tête, quoiqu'on paroisse pour un temps flatter les autres parties.
Le prince doit être aimé comme un bien public, et sa vie est l'objet des vœux de tout le peuple.
De là ce cri de Vive le roi! qui a passé du peuple de Dieu à tous les peuples du monde. A l'élection de Saül, au couronnement de Salomon , au sacre de Joas , on entend ce cri de tout le peuple : Vive le roi, vive le roi, vive le roi David, vive le roi Salomon!
Quand on abordoit les rois, on commencoit par ces vœux : «O roi, vivez à jamais*! Dieu conserve votre vie, Ó roi mon seigneur ! »
Le prophète Baruch commande: pendant la captivité à tout le peuple, de « prier pour la vie du roi Nabuchodonosor, et pour la vie de son fils Baltasar *. »
1 [V Reg., xvi1t, 27, 28, 29, etc. — * [ Reg., x, 24 ; III Reg., 1, 31, 34, 39; IV Reg., x1, 12. —* 11 Esdr., 11, 3. — * Baruc, 1, 14.
Tout le peuple « offroit des sacrifices au Dieu du ciel, et prioit pour la vie du roi et celle de ses enfans!. »
Saint Paul nous a commandé de prier pour les puissances *, et a mis dans leur conservation celle de la tranquillité publique.
On juroit par la vie du roi comme par une chose sacrée; et les chrétiens si religieux à ne point jurer par les créatures , ont révéré ce serment , adorant les ordres de Dieu dans le salut et la vie des princes. Nous en avons vu les passages.
Le prince est un bien public que chacun doit étre jaloux de se conserver. « Pourquoi nos fréres de Juda nous ont-ils dérobé le roi, comme si c'étoit à eux seuls de le garder *? » et le reste que nous avons vu.
De là ces paroles, déjà remarquées : « Le peuple dit à David : Vous ne combattrez pas avec nous; il vaut mieux que vous demeuriez dans la ville pour nous sauver tous *. »
La vie du prince est regardée comme le salut de tout le peuple: c'est pourquoi chacun est soigneux de la vie du prince comme de la sienne , et plus que de la sienne.
« L'oint du Seigneur, que nous regardions comme le souffle de notre bouche *, » c'est-à-dire qui nous étoit cher comme l'air que nous respirons. C'est ainsi que Jérémie parle du roi.
« Les gens de David lui dirent : Vous ne viendrez plus avec nous à la guerre, pour ne point éteindre la lumière d'Israél *. »
Voyez comme on aime le prince ; il est la lumière de tout le royaume. Qu'est-ce qu'on aime davantage que la lumière? Elle fait la joie et le plus grand bien de l'univers.
Ainsi un bon sujet aime son prince comme le bien public, comme le salut de tout l'Etat, comme l'air qu'il respire , comme la lumiére de ses yeux, comme sa vie et plus que sa vie.
TL Esdr., vi, 10. — 21 Tim., 11, 2. — 3 Hl Reg., xix, 42, etc, — * [bid., xvii, 3. — 5 Jerem. Lam., 1v, 20. — SIL Reg., XXI, 17. '
La mort du prince est une calamité publique : et les gens de bien la regardent comme un châtiment de Dieu sur tout le peuple.
Quand la lumière est éteinte, tout est en ténèbres , tout est en deuil.
C'est toujours un malheur public, lorsqu'un Etat change de main, à cause de la fermeté d'une autorité établie et de la foiblesse d'un règne naissant.
C'est une punition de Dieu pour un Etat , lorsqu'il change souvent de maitre. « Les péchés de la terre, dit le Sage, sont cause que les princes sont multipliés : la vie du conducteur est prolongée, afin que la sagesse et la science abonde !. » C'est un malheur à un Etat d'étre privé des conseils et de la sagesse d'un prince expérimenté : et d'étre soumis à de nouveaux maitres, qui souvent n'apprennent à étre sages qu'aux dépens du peuple.
Ainsi quand Josias eut été tué dans la bataille de Mageddo, « toute la Judée et tout Jérusalem le pleurèrent , principalement Jérémie , dont tous les musiciens et les musiciennes chantent encore à présent les lamentations sur la mort de Josias?. »
Et ce ne sont pas seulement les bons princes comme Josias , dont la mort est réputée un malheur public; le méme Jérémie déplore encore la mort de Sédécias; de ce Sédécias dont il est écrit « qu'il avoit mal fait aux yeux du Seigneur ; et qu'il n’avoit pas respecté la face de Jérémie, qui lui parloit de la part de Dieu?.» Loin de respecter ce saint prophète, il l'avoit persécuté *. Et toutefois après la ruine de Jérusalem, où Sédécias fait prisonnier eut les yeux crevés, Jérémie, qui déplore les maux de son peuple, déplore comme un des plus grands malheurs le malheur de Sédécias. « L'oint du Seigneur, qui étoit comme le souffle de notre bouche, a été pris pour nos péchés : lui à qui nous disions : Nous vivrons sous votre ombre parmi les gentils*. » Un roi captif, un roi dépouillé de ses Etats et méme privé de la vue, est regardé comme le soutien et la consolation de son peuple captif avec lui.
! Prov., xxvii, 2. — 2 || Paralip., xxxv, 24. — 3 [bid., xxxvi, 12. — * Jerem.,
XVII el xxxviii. — 5 Jerem, Lam., 1v, 20.
Ce reste de majesté sembloit encore répandre un certain éclat sur la nation désolée : et le peuple touché des malheurs de son prince, les déplore plus que les siens propres. « Le Seigneur, dit-il, a renversé sa maison ; il a oublié les fêtes et les sabbats de Sion; le roi et le pontife ont été l'objet de sa fureur. Les portes de Jérusalem sont abattues : Dieu a livré son roi et ses princes aux gentils'. »
Le Prophète regarde le malheur du prince comme un malheur public et un châtiment de Dieu sur tout e peuple : même le malheur d'un prince méchant; car il ne perd pas par ses crimes la qualité d'oint du Seigneur, et la sainte onction qui l'a consacré le rend toujours vénérable.
C'est pourquoi David pleure avec tout le peuple la mort de Saül, quoique méchant. « Tes princes sont morts sur tes montagnes, à Israël ! Comment les forts ont-ils été tués ? Ne portez point cette nouvelle dans Geth : ne l'annoncez point dans les rues d'Ascalon, de peur que les femmes des Philistins ne s'en réjouissent : de peur que ce ne soit un sujet de joie aux filles des incirconcis. Montagnes de Gelboé, que la rosée ni la pluie (a) ne distillent plus sur vous, que vos champs stériles ne portent plus de quoi offrir des prémices, puisque sur vous sont tombés les boucliers des forts, le bouclier de Saül, comme s'il n'avoit pas été oint de l'huile sacrée *. » Et le reste que nous avons déjà rapporté.
C'est ainsi que la mort du prince, quoique méchant , quoique réprouvé , fait la joie des ennemis de l'Etat et la douleur de ses sujets. Tout le pleure : tout est en deuil pour sa mort : et il faut que les choses les plus insensibles , comme les montagnes, et enfin que toute la nature s'en ressente.
Un homme de bien préfère la vie du prince à la sienne et s'expose pour le
sauver. Nous l'avons vu : le peuple va combattre , il ne se soucie pas de son péril , pourvu que le prince soit en süreté ?,
! Jerem. Lam., 11, 6, 9. — * 1l Reg., 1, 19, 30, 21. — 3 ll. Reg., XVILI et xxi, (e) ue Edit. EX la nluio.
La manière dont on fait la garde autour du prince, à la ville et
à la campagne, le fait voir. Quand David entra de nuit dans la tente de Saül , il fallut passer au travers d'Abner et de tout le peuple, qui reposoit autour de lui'. Et David ayant pris la coupe du roi et sa pique ?, pour montrer qu'il avoit été maitre de sa vie, « crie de loin à Abner et à tout le peuple: Abner, étes-vous un homme? Pourquoi gardez-vous si mal le roi votre maitre? quelqu'un est entré dans sa tente pour le tuer. Vive le Seigneur, vous méritez ious la mort, vous tous qui gardez si malle roi votre maitre, l'eint du Seigneur. Regardez où est sa pique et sa coupe *. » - Le peuple doit garder le prince ; le peuple campe autour de lui; il faut avoir enfoncé tout le camp, avant qu'on puisse venir au prince ; on doit veiller afin que le prince repose en süreté ; qui néglige de le garder est digne de mort.
Quand le roi étoit à la ville, le peuple et les grands mémes couchoient à sa porte. « Urie (quoiqu'il füt homme de commandement) couchoit à la porte du palais royal, avec les autres serviteurs du roi son maitre *. »
Durant la rébellion d'Absalon , Ethai Géthéen marchoit devant lui à la tête de six cents hommes de Geth , tous braves soldats. C'étoit des troupes étrangères, dont David vouloit éprouver la fidélité , et il dit à Ethai: « Pourquoi venir avec nous? Retournez, et attachez-vous au nouveau roi. Vous étes étranger, et vous étes sorti de votre pays : vous arrivátes hier, et dés aujourd'hui vous marcherez avec nous? Pour moi, j'irai où je dois aller ; mais vous , allez, remenez vos frères, et le Seigneur récompensera la fidélité et la reconnoissance que vous m'avez témoignée., Ethai répondit au roi : Vive le Seigneur, et vive le roi mon maitre; en quelque lieu que vous soyez, Ô roi mon seigneur, j'y serai avec vous ; et je ne vous quitterai ni à la vie ni à la mort. David lui dit : Venez‘. » A la réponse qu'il lui fit, il le connut pour un homme qui savoit ce que c'étoit de servir les rois.
11 Reg., XXVI, 7. — *Ibid., 42. — ? Jbid., 44, 45, 16. — * 11 Reg., x1, 9. — * Ibid.
De l'obéissance due au prince.
Les sujets doivent au prince une entière obéissance.
Si le prince n'est ponctuellement obéi, l’ordre public est renversé , et il n'y a plus d'unité, par conséquent plus de concours ni de paix dans un Etat.
C'est pourquoi nous avons vu que quiconque désobéit à la puissance publique , est jugé digne de mort. « Qui sera orgueilleux, et refusera d'obéir au commandement du pontife et à l'ordonnance du juge, il mourra, et vous Óterez le mal du milieu d'Israél t. »
C'est pour empécher ce désordre que Dieu a ordonné les puissances; et nous avons oui saint Paul dire en son nom : « Que toute ame soit soumise aux puissances supérieures; car toute puissance est de Dieu : il n'y en a point que Dieu n'ait ordonnée. Ainsi qui résiste à la puissance , résiste à l'ordre de Dieu *. »
« Avertissez-les d’être soumis aux princes et aux puissances , de leur obéir ponctuellement , d'étre préts à toute bonne œuvre ?. »
Dieu a fait les rois et les princes ses lieutenans sur la terre, afin de rendre leur autorité sacrée et inviolable. C'est ce qui fait dire au méme saint Paul « qu'ils sont ministres de Dieu‘ : » conformément à ce qui est dit dans le livre de la Sagesse, « que les princes sont ministres de son royaume *. »
De là saint Paul conclut « qu'on leur doit obéir par nécessité , non-seulement par la crainte de la colère , mais encore par l'obligalion de la conscience *. »
Saint Pierre a dit aussi : « Soyez soumis pour l'amour de Dieu à l'ordre qui est établi parmi les hommes. Soyez soumis au roi , comme à celui qui a la puissance supréme ; et aux gouver! Deut., xvii, 12, — 3 Rom., xii, 1, 2, — 3 Tit., 111, 1. — + Rom., xir, 4.—
8 Sap., VI, 6. -— Roru., XIII, 5.
neurs, comme étant envoyés de lui, parce que c'est la volonté de Dieu t. »
À cela se rapporte, comme nous avons déjà vu, ce que disent ces deux apôtres, « que lés serviteurs doivent obéir à leurs maitres, quand méme ils seroient durs et fâcheux*. Non à l'ceil et pour plaire aux hommes , mais comme si c'étoit à Dieu ?. »
Tout ce que nous avons vu pour montrer que la puissance des rois est sacrée, confirme la vérité de ce que nous disons ici : et il n'y a rien de mieux fondé sur la parole de Dieu, que l'obéissance qui est due par principe de religion et de conscience aux puissances légitimes.
Au reste quand Jésus-Christ dit aux Juifs : « Rendez à César, ce qui est dà à César *, » il n'examine pas comment étoit établie la puissance des Césars : c'est assez qu'il les trouvát établis et régnans : il vouloit qu'on respectát dans leur autorité l'ordre de Dieu et le fondement du repos public.
Il n'y a qu'une exception à l'obéissance qu'on doit au prince, c'est quand il commande contre Dieu.
La subordination le demande ainsi. « Obéissez au roi comme à celui à qui appartient l'autorité supréme, et au gouverneur comme à celui qu'il vous envoie*. » Et encore : « Il y a divers degrés ; l'un est au-dessus de l'autre : le puissant a un plus puissant qui lui commande , et le roi commande à tous les sujets *. »
L'obéissance est due à chacun selon son degré, et il ne faut point obéir au gouverneur au préjudice des ordres du prince.
Au-dessus de tous les empires est l'empire de Dieu. C'est à vrai dire le seul empire absolument souverain, dont tous les autres relèvent ; et c'est de lui que viennent toutes les puissances.
Comme donc on doit obéir au gouverneur, si dans les ordres quil donne il ne paroit rien de contraire aux ordres du roi : ainsi doit-on obéir aux ordres du roi, s'il n’y paroit rien de contraire aux ordres de Dieu.
* !] Petr, i1, 13, 14, 15. — 31 Petr., 11, 18. — 3 Ephes., vi, 5 ; Colos., 111, 22, 2. — 4 Matth. XXII, 21. — 5] Petr., i1, 13, 14. — Eccles., V, 1,8.
Mais par la même raison comme on ne doit pas obéir au gouverneur contre les ordres du roi, on doit encore moins obéir au roi contre les ordres de Dieu.
C'est alors qu'a lieu seulement cette réponse que les apôtres font aux magistrats : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. »
On doit le tribut au prince.
Si, comme nous avons vu , on doit exposer sa vie pour 88 patrie et pour son prince, à plus forte raison doit-on donner une partie de son bien pour soutenir les charges publiques, Et c'est ce qu'on appelle ici le tribut.
Saint Jean-Daptiste l'enseigne. « Les publicains (c'étoit eux qui recevoient les impóts et les revenus publies) vinrent à lui pour étre baptisés , et lui demandoient : Maitre, que ferons-nous pour être sauvés *? » Il ne leur dit pas : Quittez vos emplois, car ils sont mauvais et contre la conscience : « mais il leur dit : N'exigez pas plus qu'il ne vous est ordonné *. »
Notre-Seigneur le décide. Les pharisiens (a) croyoient que le tribut qu'on payoit par téte à César dans la Judée ne lui étoit pas dû. Ils se fondoient sur un prétexte de religion, disant que le peuple de Dieu ne devoit point payer de tribut à un prince infidéle. Ils voulurent voir ce que diroit Notre-Seigneur sur ce sujet : parce que, s'il parloit pour César, ce leur étoit un moyen de le décrier parmi le peuple ; et s'il parloit contre César, ils le déféreroient aux Romains. Ainsi ils lui envoyèrent leurs disciples qui lui demandèrent : « Est-il permis de payer le tribut qu'on exige par téte pour César? Jésus connoissant leur malice leur dit : Hypocrites, pourquoi tâchez-vous de me surprendre ? Montrez-moi une pièce de monnoie. Ils lui donnérent un denier. Et Jésus leur dit : De qui est cette image et cette inscription ? De César, lui dirent-ils. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu *. »
. 3 Acl., v, 29. * Luc., 111, 12, — ? [bid., 43. —* Matth. , xxii, 17, 18, 19, 20, 21,
(a) Ces pharisiens,
Comme s'il eùt dit : Ne vous servez plus du prétexte de la religion, pour ne point payer le tribut. Dieu a ses droits séparés de ceux du prince. Vous obéissez à César; la monnoie dont vous vous servez dans votre commerce , c'est César qui la fait battre : s'il est votre souverain , reconnoissez sa souveraineté en lui payant le tribut qu'il impose.
Ainsi les tributs qu'on paie au prince, sont une reconnoissance de l'autorité suprême ; et on ne les peut refuser sans rébellion.
Saint Paul l'enseigne expressément. « Le prince est ministre de Dieu, vengeur des mauvaises actions. Soyez-lui donc soumis par nécessité, non-seulement par la crainte de la colère du prince, mais encore par l'obligation de votre conscience. C'est pourquoi vous lui payez tribut ; car ils sont ministres de Dieu, servant pour eela. Rendez donc à chacun ce que vous lui devez : le tribut à qui est dà le tribut : la taille à qui elle est due : la crainte à qui elle est due : et l'honneur, à qui est dà l'honneur !. »
On voit par ces paroles de l'Apótre, qu'on doit payer le tribut au prince religieusement et en conscience : comme on lui doit rendre l'honneur et la sujétion qui est due à son ministére.
"Et la raison fait voir que tout l'Etat doit contribuer aux nécessités publiques auxquelles le prince doit pourvoir.
Sans cela il ne peut ni soutenir ni défendre les particuliers , ni l'Etat méme. Le royaume sera en proie , les particuliers périront dans la ruine de l'Etat. De sorte qu'à vrai dire , le tribut n'est autre chose qu'une petite partie de son bien qu'on paie au prince, pour lui donner moyen de sauver le tout.
Le respect, la fidélité et l'obéissance qu'on doit aux rois, ne doivent étre altérés par aucun prétexte.
C'est-à-dire qu'on les doit toujours respecter, toujours servir, quels qu'ils soient, bons ou méchans. « Obéissez à vos maitres, non-seulement quand ils sont bons ef modérés, mais encore quand ils sont durs et fácheux *. »
. í Rom., xii, 4, 5, 6, 7. — 31 Petr., 11, 18.
L'Etat est en péril et le repos public n'a plus rien de ferme, s'il est permis de s'élever pour quelque cause que ce soit contre les princes.
La sainte onction est sur eux : et le haut ministère qu'ils exercent au nom de Dieu, les met à couvert de toute insulte.
Nous avons vu David , non-seulement refuser d'attenter sur la vie de Saül, mais trembler pour avoir osé lui couper le bord de sa robe , quoique ce fût à bon dessein. « Que j'ose lever ma main contre l'oint du Seigneur, à Dieu ne plaise. Et le cœur de David fut frappé, parce qu'il avoit coupé le bord.de la cotte d'armes de Saül !. »
Les paroles de saint Augustin sur ce passage sont remarquables. « Vous m'objectez, dit-il à Pétilien, évêque donatiste, que celui qui n’est pas innocent ne peut avoir la sainteté. Je vous demande, si Saül n’avoit pas la sainteté de son sacrement et de l’onction royale, qu'est-ce qui causoit en lui de la vénération à David? Car c'est à cause de cette onction sainte et sacrée, qu'il l'a honoré durant sa vie et qu'il a vengé sa mort. Et son cœur frappé trembla, quand il coupa le bord de la robe de ce roi injuste. Vous voyez done que Saül, qui n'avoit point l'innocence, ne laissoit pas d'avoir la sainteté ; non la sainteté de vie, mais la sainteté du sacrement divin , qui est saint méme dans les hommes mauvais *. »
I] appelle sacrement l'onction royale; ou parce qu'avec tous les Péres, il donne ce nom à toutes les cérémonies sacrées ; ou parce qu'en particulier lonction royale des rois dans l'ancien peuple, étoit un signe sacré institué de Dieu, pour les rendre capables de leur charge et pour figurer l'onction de Jésus-Christ méme.
Mais ce qu'il y aici de plus important, c'est que saint Augustin reconnoit après l'Ecriture, une sainteté inhérente au caractère royal, qui ne peut être effacé par aucun crime.
C'est , dit-il, cette sainteté que David injustement poursuivi à mort par Saül, David sacré lui-même pour lui succéder a respectée dans un prince réprouvé de Dieu. Car il savoit que c'étoit
! ] Reg., xxiv, 6, 7. — ? Lib. 11 cont. litt. Petil., cap. xLVUI, n. 112.
à Dieu seul à faire justice des princes; et que c'est aux hommes à respecter le prince, tant qu'il plait à Dieu de le conserver.
Aussi voyons-nous que Samuel après avoir déclaré à Saül que Dieu l'avoit rejeté , ne laisse pas de l'honorer. « J'ai mal fait , lui dit Saül ; mais je vous prie, portez mon péché , et retournez avec moi pour adorer le Seigneur. Samuel lui répondit : Je n'irai pas avec vous, parce que vous avez rejeté la parole du Seigneur, et le Seigneur vous a aussi rejeté : il ne veut plus que vous soyez roi. Samuel se tournoit pour se retirer, et Saül le prit par le haut de son manteau qui se déchira. Sur quoi Samuel lui dit: Le Seigneur a séparé de vous le royaume d'Israél, et l'a donné à un plus homme de bien. Ce Dieu puissant et victorieux ne s'en dédira pas ; car il n'est pas comme un homme, pour se repentir de ses desseins. J'ai péché, répondit Saül; mais honorez-moi devant les sénateurs de mon peuple et devant tout Israél; et retournez avec moi, afin que j'adore avec vous le Seigneur votre Dieu. Alors Samuel suivit Saül, et Saül adora le Seigneur !. »
On ne peut pas déclarer plus clairement à un prince sa réprobation ; mais Samuel à la fin se laisse fléchir, et consent à honorer Saül devant les grands et devantle peuple: nous montrant par cet exemple que le bien public ne permet pas qu'on expose le prince au mépris.
Roboam traita durement le peuple; mais la révolte de Jéroboam et des dix tribus qui le suivirent, quoique permise de Dieu en punition des péchés de Salomon, ne laisse pas d'étre détestée dans toute l'Ecriture, qui déclare qu'en se révoltant contre la maison de David , ils se révoltoient contre Dieu qui régnoit par elle*.
Tous les prophétes qui ont vécu sous les méchans rois : Elie et Elisée sous Achab et sous Jézabel en Israél: Isaie sous Achaz et sous Manassés : Jérémie sous Joachim , sous Jéchonias , sous Sédécias : en un mot , tous les prophétes sous tant de rois impies et méchans , n'ont jamais manqué à l'obéissance, ni inspiré la révolte , mais toujours la soumission et le respect.
Nous venons d'ouir Jérémie apres la ruine de Jérusalem, et
1 | Reg., xv, 24, 25, 26, 21, 28, 30, 31. — * IL Paralip., xut, 5, 6, 7, 8.
l'enter renversement du trône des rois de Juda, parler encor avec un respect profond de son roi Sédécias. « L'oint du Seigneur, que nous regardions comme le souffle de notre bouche, a été pris pour nos péchés, lorsque nous lui disions : Nous vivrons sous votre ombre parmi les gentils !. »
Les bons sujets ne se tenoient pas quittes du respect qu'ils devoient à leur roi, aprés méme que son royaume fut renversé, et qu'il fut emmené comme un captif avec tout son peuple. Ils respectoient jusque dans les fers et aprés la ruine du royaume, le caractère sacré de l'autorité royale.
L'impiété déclarée, et méme la persécution, n'exemptent pas les sujets de l'obéissance qu'ils doivent aux princes.
Le caractére royal est saint et sacré méme dans les princes infidéles; et nous avons vu que Cyrus est appelé par Jsaie « l'oint du Seigneur *. »
Nabuchodonosor étoit impie et orgueilleux jusqu'à vouloir s'égaler à Dieu, et jusqu'à faire mourir ceux qui lui refusoient un culte sacrilége : et néanmoins Daniel lui dit ces mots : « Vous étes le roi des rois, et le Dieu du ciel vous a donné le royaume, et la puissance, et l'empire, et la gloire?. »
C'est pourquoi le peuple de Dieu prioit pour la vie de Nabuchodonosor, de Daltasar*, et d'Assuérus *.
Achab et Jézabel avoient fait mourir tous les prophètes du Seigneur. Elie s'en plaint à Dieu‘ : mais il demeure toujours dans l'obéissance.
Les prophètes durant ce temps font des prodiges étonnans, pour défendre le roi et le royaume’.
Elisée en fit autant sous Joram fils d'Achab?, aussi impie que son pére.
Rien n'a jamais égalé l'impiété de Manassés, qui pécha et fit pécher Juda contre Dieu, dont il tácha d'abolir le culte, persécutant les fidéles serviteurs de Dieu et faisant regorger Jérusalem
1! Jerem. Lam., 1v, 90.— ? [sa., xLv, 1. — ? Dan., 11, 37. —* Baruch, 1, 14. — 9 | Esd., vi, 1t. — * lll Reg., xix, 10, 14, — ? lbid., xx. — *1V Reg., 111, vi, VU.
de leur sang. Et cependant Isaie, et les saints prophètes qui le reprenoient de ses crimes, jamais n'ont excité contre lui le moindre tumulte.
Cette doctrine s'est continuée dans la religion chrétienne.
C'étoit sous Tibére, non-seulement infidèle, mais encore méchant, que Notre-Seigneur dit aux Juifs : « Rendez à César ce qui est à César *. »
Saint Paul appelle à César ?*, et reconnoit sa puissance.
Il fait prier pour les empereurs *, quoique l'empereur qui régnoit du temps de cette ordonnance füt Néron, le plus impie et le plus méchant de tous les hommes.
Il donne pour but à cette priére la tranquillité publique, parce qu'elle demande qu'on vive en paix, méme sous les princes méchans et persécuteurs.
Saint Pierre et lui commandent aux fidèles d’être soumis aux puissances‘. Nous avons vu leurs paroles; et nous avons vu quelles étoient alors les puissances dans lesquelles ces deux saints apôtres faisoient respecter aux fidèles l'ordre de Dieu.
En conséquence de cette doctrine apostolique, les premiers chrétiens, quoique persécutés durant trois cents ans, n'ont jamais causé le moindre mouvement dans l'empire. Nous avons appris leurs sentimens par Tertullien, et nous les voyons dans toute la suite de l'histoire ecclésiastique.
Ils continuoient à prier pour les empereurs, méme au milieu des supplices auxquels ils les condamnoient injustement. « Courage, dit Tertullien, arrachez, Ó bons juges, arrachez aux chrétiens une ame qui répand des vœux pour l'empereur. »
Constance fils de Constantin le Grand, quoique protecteur des ariens et persécuteur de la foi de Nicée, trouva dans l’Eglise une fidélité inviolable. |
Julien l’Apostat son successeur, qui rétablit le paganisme condamné par ses prédécesseurs, n’en trouva pas les chrétiens moins fidèles ni moins zélés pour son service : tant ils savoient distin! IV Reg., xx1 , 2, 3, 16.— 2 Matth., xxii, 21. — ? Act., xxv, 10, 11, etc. — $T Tim, 11,1,2.— * Rom., xui, 5 ; 1 Petr., 11, 13, 14, 17, 18. — 6 Tertul., Apolog., n. 30.
guer l'impiété du prince, d'avec le sacré caractère de la majesté
souveraine.
Tant d'empereurs hérétiques qui vinrent depuis : un Valens, une Justine, un Zénon, un Dasilisque, un Anastase, un Héraclius, un Constant, quoiqu'ils chassassent de leur siége les évêques orthodoxes, et méme les papes; et qu'ils remplissent l'Eglise de carnage et de sang; ne virent jamais leur autorité attaquée ou affoiblie par les catholiques.
Enfin durant sept cents ans, on ne voit pas seulement un seul exemple oü l'on ait désobéi aux empereurs sous prétexte de religion. Dans le huitième siècle tout l'empire demeure (a) fidèle à Léon Isaurien, chef des iconoclastes et persécuteur des fidèles. Sous Constantin Copronyme son fils, qui succéda à son hérésie et à ses violences aussi bien qu'à sa couronne, les fidèles d'Orierit n'opposèrent que la patience à la persécution. Mais dans la chute de l'empire, lorsque les césars suffisoient à peine à défendre l'Orient où ils s'étoient renfermés, Rome abandonnée près de deux cents ans à la fureur des Lombards, et contrainte d'implorer la protection des Francois, fut obligée de s'éloigner des empereurs.
On pátit longtemps avant que d'en venir à cette extrémité; et on n'y vint enfin que quand la capitale de l'empire fut regardée par ses empereurs comme un pays exposé en proie, et laissé à l'abandon. |
Les sujets n’ont à opposer à la violence des princes que des remontrance respectueuses, sans mutinerie et sans murmure , et des prières pour leur conversion.
Quand Dieu voulut délivrer les Israélites de la tyrannie de Pharaon, il ne permit pas qu'ils procédassent par voie de fait contre un roi dont l'inhumanité envers eux étoit inouie. Ils demandérent avec respect la liberté de sortir, et d'aller sacrifier à Dieu dans le désert.
Nous avons vu que les princes doivent écouter méme les particuliers; à plus forte raison doivent-ils écouter le peuple, qui leur
(a) ile Edit. demeura.
porte avec respect ses justes plaintes par les voies permises. Pharaon, tout endurci et tout tyran qu'il étoit, ne laissoit pas du moins d'écouter les Israélites. Il écoutoit Moise et Aaron !. Il recut à son audience «les magistrats du peuple d'Israel, qui vinrent se plaindre à lui avec de grands cris, et hui disoient : Pourquoi traitez-vous ainsi vos serviteurs *? »
Qu'il soit donc permis au peuple oppressé de recourir au prince par ses magistrats et par les voies légitimes : mais que ce soit toujours avec respect.
Les remontrances pleines d'aigreur et de murmure sont un commencement de sédition qui ne doit pas étre souffert. Ainsi les Israélites murmuroient contre Moise, et ne lui ont jamais fait une remontrance tranquille ?.
Moise ne cessa jamais de les écouter, de les adoucir, de prier pour eux, et donna un mémorable exemple de la bonté que les princes doivent à leurs peuples; mais Dieu pour établir l'ordre, de grands chátimens de ces séditieux.
Quand je dis que ces remontrances doivent étre respectueuses, jentends qu'elles le soient effectivement, et non-seulement en apparence, comme celles de Jéroboam et des dix tribus, qui dirent à Roboam : « Votre pére nous a imposé un joug insupportable : diminuez un peu un joug si pesant, et nous vous serons fidèles sujets *. »
Il y avoit dans ces remontrances quelque marque extérieure de respect, en ce qu'ils ne demandoient qu'une petite diminution et promettoient d'être fidèles. Mais faire dépendre leur fidélité de la grace qu'ils demandoient, c'étoit un commencement de mutinerie.
On ne voit rien de semblable dans les remontrances que les chrétiens persécutés faisoient aux empereurs. Tout y est soumis, tout y est modeste; la vérité de Dieu y est dite avec liberté; mais ces discours sont si éloignés des termes séditieux , qu'encore aujourd'hui on ne peut les lire sans se sentir porté à l'obéissance.
L'impératrice Justine, mére et tutrice de Valentinien II, voulut
! Exod., v, 4, 5.— ? Jbid., v, 15. — ? Num., XI, XilJl, XIV, XX, XII, etc. —
5 Hl Reg., x11, 4; 1I Par., x, 4.
obliger saint Ambroise à donner une église aux ariens qu’elle protégeoit, dans la ville de Milan, résidence de l'empereur. Tout le peuple se réunit avec son évêque, et assemblé à l'église il attendoit l'événement de cette affaire. Saint Ambroise ne sortit jamais de la modestie d'un sujet et d’un évéque. Il fit ses remontrances à l'empereur. « Ne croyez pas, lui disoit-il, que vous ayez pouvoir d'ôter à Dieu ce qui est à lui. Je ne puis pas vous donner l'église que vous demandez : mais si vous la prenez, je ne dois pas résister !. » Et encore : « Si l'empereur veut avoir les biens de l'Eglise, il peut les prendre; personne de nous ne s'y oppose : qu'il nous les Óte, s'il veut; je ne les donne pas; mais je ne les refuse pas ?. »
« L'empereur, ajoutoit-il, est dans l'Eglise; mais non audessus de l'Eglise. Un bon empereur loin de rejeter le secours de l'Eglise, le recherche. Nous disons ces choses avec respect; mais nous nous sentons obligés de les exposer avec liberté *. »
Il contenoit le peuple assemblé tellement dans le respect, qu'il n'échappa jamais une parole insolente. On prioit, on chantoit les louanges de Dieu, on attendoit son secours.
Voilà une résistance digne d'un chrétien et d'un évéque. Cependant parce que le peuple étoit assemblé avec son pasteur, on disoit au palais que ce saint pasteur aspiroit à la tyrannie. Il répondit : « J'ai une défense; mais dans les prieres des pauvres. Ces aveugles et ces boiteux, ces estropiés et ces vieillards, sont plus forts que les soldats les plus courageux *. » Voilà les forces d'un évéque, voilà son armée.
Il avoit encore d'autres armes, la patience et les prières qu'il faisoit à Dieu. « Puisqu'on appelle cela une tyrannie, j'ai des armes, disoit-il; j'ai le pouvoir d'offrir mon corps en sacrifice. Nous avons notre tyrannie et notre puissance. La puissance d'un évéque est sa foiblesse. Je suis fort quand je suis foible, disoit saint Paul*. »
En attendant la violence dont l'Eglise étoit menacée, le saint évéque étoit à l'autel, demandant à Dieu avec larmes qu'il n'y
! Ambr., Ep. xxi, al. xiit, n. 16, 22. — * Ambr., orat. de Dasilicis non tradendis., D. 33. — * Jbid., n. 36. — * Ibid., n. 33. — 5 Ambr., Ep. xxi, al. xiii, n, 23.
eût point de sang répandu, ou du moins qu'il plût à Dieu de se contenter du sien. « Je commencai, dit-il, à pleurer amèrement en offrant le sacrifice; priant Dieu de nous aider de telle sorte, qu'il n'y eût point de sang répandu dans la cause de l'Eglise; qu'il n'y eût du moins que le mien qui fût versé, non-seulement pour le peuple, mais méme pour les impies !. »
Dieu écouta des prières si ardentes : l'Eglise fut victorieuse, et il n'en coüta le sang à personne.
Peu de temps après, Justine et son fils presque abandonnés de tout le monde eurent recours à saint Ambroise, et ne trouvèrent de fidélité ni de zèle pour leur service qu'en cet évêque, qui s'étoit opposé à leurs desseins dans la cause de Dieu et de l'Eglise.
Voilà ce que peuvent les remontrances respectueuses : voilà ce que peuvent les prières. Ainsi faisoit la reine Esther; ayant concu le dessein de fléchir Assuérus son mari, aprés qu'il eut résolu de sacrifier tous les Juifs à la vengeance d'Aman, elle fit dire à Mardochée : « Assemblez tous les Juifs que vous trouverez à Suse, el priez pour moi. Ne mangez ni ne buvez pendant trois jours et trois nuits : je jeünerai de même avec mes femmes : après, je m'exposerai à perdre la vie, et je parlerai au roi contre la loi, sans attendre qu'il m'appelle *. »
Quand elle parut devant le roi, «les yeux étincelans de ce prince témoignèrent sa colère : mais Dieu se ressouvenant des prieres d'Esther et de celles des Juifs, changea la fureur du roi en douceur?. » Et les Juifs (a) furent délivrés à la considératión de la reinc. |
Ainsi quand le Prince des apótres fut arrété prisonnier par Hérode, « toute l'Eglise prioit pour lui sans relàche *. » Et Dieu envoya son ange pour le délivrer. Voilà les armes de l'Eglise : des vœux et des prières persévérantes.
Saint Paul prisonnier pour Jésus-Christ , n'a que ce secours et ces armes. « Préparez-moi un logement; car j'espere que Dieu me donnera à vos prières. »
1 Ambr., Ep. xx1, ul. xij, n. 5. — ?* Esther., 1v, 16. — 3 lbid., xv, 10, 11; et vri, IX. — * Act., A11, 5 et seq. — 5 Ep. ad Philem., 22. (a) Edit. : Les Juifs.
En effet il sortit de prison, « et il fut délivré de la gueule du lion‘. » Il appelle ainsi Néron, l'ennemi non-seulement des chrétiens, mais de tout le genre humain.
Que si Dieu n'écoute pas les prières de ses fidèles; si pour éprouver et pour châtier ses enfans, il permet que la persécution s'échauffe contre eux, ils doivent alors.se ressouvenir que JésusChrist les a « envoyés comme des brebis au milieu des loups *. »
Voilà une doctrine vraiment sainte, vraiment digne de JésusChrist et de ses disciples.
Deux difficultés tirées de l'Ecriture : de David et des Machabées.
La conduite de David ne favorise pas la rébellion.
David persécuté par Saül, ne se contenta pas de prendre la fuite : mais encore « il assembla ses frères et ses parens; tous les mécontens , tous ceux qui étoient accablés de dettes, et dont les affaires étoient en mauvais état, se joignirent à lui au nombre de quatre cents, et il fut leur capitaine *. »
Il demeura en cet état dans la Judée, armé contre Saül qui l'avoit déclaré son ennemi, et qui le poursuivit comme tel avec toutes les forces d'Israël *.
ll se retira enfin dans le royaume d'Achis, roi des Philistins, avec lequel il traita, et en obtint la ville de Siceleg®. |
Achis regardoit tellement David comme l'ennemi juré des Israélites, qu'il le mena avec lui les allant combattre, et lui dit : « Je vous donnerai ma vie en garde tout le reste de mes jours *. »
En effet David et ses gens marchoient à la queue avec Achis; et il ne se retira de l'armée des Philistins que lorsque les satrapes, qui se défloient de lui, obligérent le roi à le congedier *.
I] paroit qu'il ne se retire qu'à regret. « Qu'ai-je fait, dit-il à Achis, et qu'avez-vous remarqué en moi qui vous déplaise de1 [I Tim., 1v, 17. — ?* Malth., x, 436. — 31 Reg., xx11,1, 2. — * [hid., 6, 1; xx1x,
2,3 ; xxvi, 1, 2, 3, 4.— 6 Ibid., xxVU, 6. — 6 1 Reg., xxvii, À, 2, —7 [bid., xxix,
puis que je suis avec vous, pour m'empêcher de vous suivre et de combattre les ennemis du roi mon seigneur !? »
Etre armé contre son roi, traiter avec ses ennemis, aller combattre avec eux contre son peuple : voilà tout ce que peut faire un sujet rebelle.
Mais pour justifler David, il ne faut que considérer toutes les circonstances de l'histoire.
Ce n'étoit pas un sujet comme les autres; il étoit choisi de Dieu pour succéder à Saül, et déjà Samuel l'avoit sacré *.
Ainsi le bien public, autant que son intérét particulier, l'obligeoit à garder sa vie, que Saül lui vouloit ôter injustement.
Son intention toutefois n'étoit pas de demeurer en Israël , avec ces quatre cents hommes qui suivoient ses ordres. « Il s'étoit retiré auprès du roi de Moab avec son père et sa mère, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de déclarer sa volonté *. »
Ce fut un ordre de Dieu porté par le prophéte Gad *, qui l'obligea de demeurer dans la terre de J uda où il étoit plus aimé, “parce que c'étoit sa tribu. |
Au reste il n'en vint jamais à aucun combat contre Saül, ni contre son peuple. Il fuyoit de désert en désert, seulement pour s'empécher d’être pris *.
Etant dans le Carmel, au plus riche pays de la Terre Sainte et au milieu des biens de Nabal , l'homme le plus puissant du pays, il ne lui enleva jamais une brebis dans un immense troupeau; et loin de le vexer, il le défendoit contre les courses des ennemis *.
Quelque cruelle que fût la persécution qu'on lui fit, il ne perdit jamais l'amour qu'il avoit {pour son prince, dont il regarda toujours la personne comme sacrée *.
« Il sut que les Philistins attaquoient la ville de Ceïlan, et pilloient les environs. Il y fut avec ses gens; il tailla en pièces les Philistms; il leur prit leur bagage et leur butin; et sauva ceux de Ceilan *. »
. « Ses gens s'opposoient à ce dessein. Quoi! disoient-ils, à peine
! | Reg., xxix, 8. — 3 Ibid., xvi, 12, 13. — * Ibid., xxi, 3, 4. — * Ibid., 5. — 5 [bid., XXII, XXIII, XXIV, XXVI. — * [bid., XXV , 15, 6. —1 lbid., xxiv, XIVI. —
9 Jéid., Xxii1, À, 5.
pouvons-nous vivre en süreté dans la terre de Juda? Que n'aurons-nous pas à craindre si nous marchons vers Ceilan contre les Philistins:? » Mais le zèle de David l'emporta sur leur crainte.
C'est ainsi que poursuivi à outrance, il ne perd jamais le désir de servir son prince et son pays. -
Il est vrai qu'à Ja fin il se retira chez Achis, et qu'il traita avec lui. Mais encore qu'il eüt l'adresse de persuader à ce prince qu'il faisoit des courses sur les Juifs ?, en effet il n'enlevoit rien qu'aux Amalécites et aux autres ennemis du peuple de Dieu.
Quant à la ville que lui donna le roi Achis, il l'incorpora au royaume de Juda?; et le traité qu'il fit avec l'ennemi profita à Son pays.
Que si pour ne point donner de déflance à Achis, il le suit quand il marche contre Saül : si pour la méme raison il témoigne qu'il ne se retire qu'à regret, c'est un effet de la méme adresse qui lui avoit sauvé la vie.
Il faut tenir pour certain que dans cette dernière rencontre il n'eüt pas plus combattu contre son peuple, qu'il avoit fait jusqu'alors. Il étoit à la queue du camp avec le roi des Philistins *, auquel il paroit assez que la coutume de ces peuples ne permettoit pas de se hasarder.
De savoir ce qu'il eüt fait dans la mêlée , si le combat füt venu jusqu'au roi Achis, c'est ce qu'on ne peut deviner. Ces grands hommes abandonnés à la Providence divine, apprennent sur l'heure ce qu'ils ont à faire; et aprés avoir poussé la prudence humaine jusqu'oü elle peut aller, ils trouvent, quand elle est à bout, des secours divins, qui contre toute espérance les dégagent des inconvéniens où ils sembloient devoir être inévitablement enveloppés.
Les guerres des Machabées n'autorisent point les révoltes. Les Juifs conquis par les Assyriens étoient passés successivement sous la puissance des Perses, sous celle d'Alexandre et enfin sous celle des rois de Syrie.
1] Reg., xxii, 3, 4, 5. — 3 Jbid., xxvii, 2, 3, 8, 9, 10, etc. — 3 Jbid., 6. — * Jbid., xxix, 2.
Il y avoit environ trois cent cinquante ans qu'ils étoient dans cet état, et il y en avoit cent cinquante qu'ils reconnoissoient les rois de Syrie, lorsque la persécution d'Antiochus l'Illustre leur fit prendre les armes contre'lui, sous la conduite des Machabées, Ils firent longtemps la guerre, durant laquelle ils traitèrent avec les Romains et avec les Grecs, contre les rois de Syrie leurs légitimes seigneurs, dont enfin ils secouerent le joug, et se firent des princes de leur nation.
Voilà une révolte manifeste : ou si ce n'en est pas une, cet exemple semble montrer qu'un gouvernement tyrannique, et
surtout une violente persécution où les peuples sont tourmentés pour la véritable religion, les exempte de l'obéissance qu'ils doi.vent à leurs princes.
I] ne faut nullement douter que la guerre des Machabées ne füt juste, puisque Dieu méme l’a approuvée : mais si on remarque les circonstances du fait, on verra que cet exemple n'autorise pas les révoltes que le. motif de la religion a fait entreprendre depuis.
La religion véritable jusqu'à la venue du Messie, devoit se perpétuer dans la race d'Abraham, et par la trace du sang:
Elle devoit se perpétuer dans la Judée, dans Jérusalem, dans le temple, lieu choisi de Dieu pour y offrir les sacrifices, et y exercer les cérémonies de la religion interdites partout ailleurs.
Il étoit donc de l'essence de la religion, que les enfans d'Abraham subsistassent toujours, et subsistassent dans la terre donnée à leurs pères, pour y vivre selon la loi de Moïse : dont aussi les rois de Perse et les autres jusqu'à Antiochus, leur avoient toujours laissé le libre exercice.
Cette famille d'Abraham fixée dans la Terre Sainte, en devoit être transportée une seule fois par un ordre exprès de Dieu, mais non pour en être éternellement bannie. Au contraire le prophète Jérémie qui avoit porté au peuple l'ordre de passer à Babylone, où Dieu vouloit qu'ils subissent la peine due à leurs crimes, leur avoit en méme temps promis qu'aprés soixante et dix ans de captivité ils seroient rétablis dans leur terre, pour y pratiquer comme
1 Jerem., xx1, 7, 8, 9.
auparavant la loi de Moïse, et y exercer leur religion à l'ordinaire dans Jérusalem et dans le temple rebâti !.
Le peuple ainsi rétabli devoit toujours demeurer dans cette terre, jusqu'à l'arrivée de Jésus-Christ; auquel temps Dieu devoit former un nouveau peuple, non plus du sang d'Abraham, mais de tous les peuples du monde, et disperser en captivité par toute la terre les Juifs infidèles à leur Messie.
Mais auparavant ce Messie devoit naltre dans cette race, et commencer dans Jérusalem au milieu des Juifs, cette Eglise qui devoit remplir tout l'univers. Ce grand mystère de la religion est attesté par tous les prophétes , et ce n'est pas ici le lieu d'en rap3 porter les passages.
Sur ces fondemens il paroît que laisser éteindre la race d'Abraham, ou souffrir qu'elle fit chassée de la Terre Sainte au temps des rois de Syrie, c étoit trahir la religion et anéantir le culte de Dieu.
Il ne faut plus maintenant que considérer quel étoit le dessein d'Antiochus.
Il ordonna que les Juifs quittassent leur loi pour vivre à la mode des gentils, sacrifiant aux mêmes idoles et renoncant à leur temple, qu'il fit profaner jusqu'à y mettre sur l'autel de Dieu l'idole de Jupiter Olympien *.
Il ordonna la peine de mort contre ceux qui désobéiroient *.
Il vint à l'exécution : toute la Judée regorgeoit du sang de ses enfans *.
Il assembla toutes ses forces « pour détruire les Israélites et les restes de Jérusalem : et pour effacer dans la Judée la mémoire du peuple de Dieu, y établir les étrangers, et leur distribuer par sort toutes les terres *. »
Il avoit résolu de vendre aux gentils tout ce qui échapperoit à la mort : et les marchands des peuples voisins vinrent en foule avec de l'argent pour les acheter *.
Ce fut dans cette déplorable extrémité, que Judas le Machabée
! Jerem., xxv, 12; XXVII, 11, 12; XXIX, 10, 1475 xxx, 3, etc. — * 1 Mach., 1, 43, 86, 47, etc., 51.— * Jbid., 52.— * Jbid., 60, 73, 64, etc. 11 Mach., vt, 8, 9, 10, etc. — 5] Mach., 111, 35, 36. — 6 1 Mach., 111, 415; 11 Mach., viri, 14, 14, 34, 26.
prit les armes avec ses fréres et ce qui restoit du peuple juif. Quand ils virent le roi implacable tourner toute sa puissance « à la ruine totale de la nation, ils se dirent les uns aux autres : Ne laissons pas détruire notre peuple, combattons pour notre patrie et pour notre religion, qui périroit avec nous *. »
Si des sujets ne doivent plus rien à un roi qui abdique la royauté, et qui abandonne tout à fait le gouvernement : que penserons-nous d'un roi qui entreprendroit de verser le sang ‘de tous ses sujets, et qui las de massacres, en vendroit le reste aux étrangers? Peut-on renoncer plus ouvertement à les avoir pour sujets, ni se déclarer plus hautement , non plus le roi et le père, mais l'ennemi de tout son peuple?
C'est ce que fit Antiochus à l'égard de tous les Juifs, qui se virent non-seulement abandonnés, mais exterminés en corps par leur roi; et cela sans avoir fait aucune faute, comme Antiochus lui-même est contraint à la fin de le reconnoître. « Je me souviens des maux que j'ai faits dans Jérusalem et des ordres que jai donnés sans raison, pour exterminer tous les habitans de la Judée *. » à
Mais les Juifs étoient encore en termes bien plus forts, puisque selon la constitution de ces temps et de l'ancien peuple avec eux périssoit la religion : et que c'étoit y renoncer que de renoncer à leur terre. Ils ne pouvoient donc se laisser ni vendre, ni transporter, ni détruire en corps : et en ce cas la loi de Dieu les obligeoit manifestement à la résistance.
Dieu aussi ne manqua pas à leur déclarer sa volonté, et par des succès miraculeux, et par les ordres exprès que Judas reçut, lorsqu'il vit en esprit le prophéte Jérémie « qui lui mettoit en main une épée d'or, en prononçant ces paroles : Recevez cette sainte épée que Dieu vous envoie , assuré qu'avec elle vous renverserez les ennemis de mon peuple d'Israél *. »
C'est à Dieu de choisir les moyens de conserver son peuple. Quand Assuérus surpris par les artifices d'Aman, voulut exterminer tout le peuple Juif, Dieu rompit ce dessein impie, changeant par le moyen de Ta reine Esther le cœur de ce roi, qu'une
11 Mach., 1, 42, 43, — 3 [Uid., vi, 12. — * 11 Machab., xv, 15, 16.
malheureuse facilité plutôt qu'une malice obstinée avoit engagé dans un si grand crime. Mais pour le superbe Antiochus, qui faisoit ouvertement la guerre au ciel, Dieu voulut l'abattre d'une manière plus haute ; et il inspira à ses enfans un courage contre lequel les richesses , la force et la multitude ne furent que d'un secours fragile.
Dieu leur donna tant de victoires, qu'à la fin les rois de Syrie firent la paix avec eux, et autorisèrent les princes qu'ils avoient choisis , les traitant d'amis et de fréres' : de sorte que tous les titres de puissance légitime concoururent à les établir (a).
Division générale des devoirs du prince.
Les sujets ont appris leurs obligations. Nous avons donné aux princes la premiere idée des leurs. Il faut descendre au détail : et afin de ne rien omettre , faisons une exacte distribution de ces devoirs.
La fin du gouvernement est le bien et la conservation de l'Etat.
Pour le conserver, il faut : en premier lieu, y entretenir au dedans une bonne constitution.
En second lieu, profiter des secours qui lui sont donnés.
En troisieme lieu, il faut sauver les inconvéniens dont il est menacé.
UE Mach., x1, 24, 25, etc. ; xiv, 38, 39, etc.; xv, 1, 2, etc.
(e) On trouvera ces difücultés, et plusieurs autres matières comoernant les devoirs de la sujétion sous l'autorité légitime, traitées à fond dans le cinquième Avertissement contre le ministre Jurieu, et dans la Défense de l'histoire des vartafions contre le ministre Basnage. ( Note de la ire édit. )
Ainsi se conserve le corps humain, en y maintenant une bonne constitution : en se prévalant des secours dont la foiblesse des choses humaines veut être appuyée : en lui procurant les remèdes convenables contre les inconvéniens et les maladies dont il peut être attaqué.
La bonne constitution du corps de l'Etat consiste en deux choses : dans la religion et dans la justice : ce sont les principes intérieurs et constitutifs des Etats. Par l'une , on rend à Dieu ce qui lui est dà ; et par l'autre , on rend aux hommes ce qui leur convient. |
Les secours essentiels à la royauté et nécessaires au gouvernement , sont les armes : les conseils : les richesses ou les finances : où on parlera du commerce et des impôts.
Enfin nous finirons par la prévoyance des inconvéniens qui accompagnent la royauté : et des remèdes qu'on y doit apporter.
Le prince sait tous ses devoirs particuliers quand il sait faire toutes ces choses. C'est ce que nous allons lui enseigner dans les livres suivans. Commencons à lui expliquer ce qu'il doit à la religion.
De la religion, en tant qu'elle est le bien des nations et de la société civile.
Dans l'ignorance et la corruption du genre humain, il s’y est toujours conservé quelques principes de religion.
Il est vrai que saint Paul parlant aux peuples de Lycaonie, il leur a dit « que Dieu avoit laissé toutes les nations aller chacune dans leurs voies !. » Comme s'il les avoit entièrement abandonnées à elles-mêmes, et à leurs propres pensées en ce qui regarde le culte de Dieu, sans leur en laisser aucun principe. Il ajoute cependant, au méme endroit, « qu'il ne s'étoit pas laissé lui-méme sans témoignage, répandant du ciel ses bienfaits, donnant la pluie et les temps propres à produire des fruits : remplissant nos . cœurs de la nourriture convenable et de joie *. » Ce qu'il n'auroit
4 408, xiv, 15. — 3 Jbid., 16.
pas dit à ces peuples ignorans, si malgré leur barbarie il ne leur füt resté quelque idée de la puissance et de la bonté divine.
On voit aussi parmi ces barbares une connoissance de la Divinité , à laquelle ils vouloient sacrifier !. Et cette espèce de tradition de la Divinité, du sacrifice et de l’adoration instituée pour la reconnoitre, se trouve des les premiers temps si universellement répandue parmi les nations où il y a quelque espèce de police, ' qu'elle ne peut étre venue que de Noé et de ses enfans.
Ainsi quoique le méme saint Paul parlant aux Gentils convertis à la foi, leur ait dit « qu'ils étoient auparavant sans Dieu en ce monde *, » il ne veut pas dire qu'ils fussent absolument sans divinité , puisqu'il reproche ailleurs aux Gentils « qu'ils se laissoient entrainer à l'adoration des idoles sourdes et muettes *. »
Si donc il reproche aussi aux Athéniens * les temps d'ignorance, où l'on vivoit sans connoissance ‘de Dieu, c'est seulement pour leur dire qu'ils n'avoient de Dieu que des connoissances confuses et pleines d'erreur , quoiqu'au reste ils ne fussent pas tout à fait destitués de la connois:ance de Dieu, puisque méme ils l'adoroient quoiqu'inconnu *, et qu'ils lui rendissent dans leur ignorance quelque sorte de culte.
De semblables idées de la Divinité se trouvent dans toute la la terre de toute antiquité ; et c'est ce qui fait qu'on ne trouve aucun peuple sans religion, de ceux du moins qui n'ont pas étó absolument barbares, sans civilité et sans police.
Ces idées de religion avoient dans ces peuples quelque chose de ferme et d'inviolable.
« Passez aux iles de Cethim, disoit Jérémie , et envoyez en Cédar (aux pays les plus éloignés de l'Orient et de l'Occident); considérez attentivement ce qui s'y passe: et voyez si une seule de ces nations a changé ses dieux : et cependant ce ne sont pas des dieux. » Ces principes de religion étoient donc réputés pour
1 Act., XIV, 10-12, — ? Ephes., 11, 12. — 3] Cor., xri, 2. — + Act., xvir, 300 —
8 Act., xvi, 23. — Jerem., 11, 10, 11.
inviolables : et c'est aussi par cette raison qu'on a eu tant de peine d'en retirer ces nations.
Ces principes de religion, quoiqu'appliqués à l'idolátrie et à l'erreur, ont sufti pour établir une constitution stable d'Etat et de gouvernement.
Autrement il s'ensuivroit qu'il n'y auroit point de véritable et légitime autorité hors de la vraie religion et de la vraie Eglise : ce qui est contraire à tous les passages où l'on a vu que le gouvernement des empires, méme idolâtres, et où règne l'infidélité, étoit saint, inviolable, ordonné de Dieu et obligatoire en consdence.
La religion du serment reconnue dans toutes les nations, prouve la vérité de notre proposition.
Saint Paul observe deux choses dans la religion du serment *. L'une , qu'on jure par plus grand que soi. L'autre , qu'on jure par quelque chose d'immuable. D'oà le méme Apótre conclut « que le serment fait parmi les hommes le dernier affermissement, la dernière et finale décision des affaires. »
Il y faut encore ajouter une troisiéme condition : c'est qu'on jure par une puissance qui pénètre le plus secret des consciences; en sorte qu'on ne peut la tromper , ni éviter la punition du parjure.
Cela posé et le serment étant établi parmi toutes les nations, cette religion établit en méme temps la süreté la plus grande qui puisse étre parmi les hommes, qui s'assurent les uus les autres par ce qu'ils jugent le plus souverain , le plus stable , et qui seul se fait sentir à la conscience.
C'est pourquoi il a été établi qu'en deux cas, où la justice humaine ne peut rien; dont l'un est quand il faut traiter entre deux puissances égales, et qui n'ont rien au-dessus d'elles; et l'autre est lorsqu'il faut juger des choses cachées , et dont on n'a pour témoin ni pour arbitre que la conscience; il n'y a point d'autre moyen d'affermir les choses que par la religion du serment.
Pour cela il n'est pas absolument nécessaire qu'on jure par le Dieu véritable : et il suffit que chacun jure par le Dieu qu'il reconnoit. Ainsi comme le remarque saint Augustin !, on affermissoit les traités avec les barbares par les sermens en leurs dieux. Juratione barbaricá. Ce que ce Pére prouve par le serment qui affermit le traité de paix entre Jacob et Laban, chacun d'eux jurant par son Dieu : Jacob par le vrai Dieu, « qui avoit été redouté et révéré par son père Isaac; » et Laban idolátre jurant par ses dieux * : comme il paroitra à ceux qui sauront le bien entendre.
C'est donc ainsi que la religion, vraie ou fausse, établit la bonne foi entre les hommes, parce qu'encore que ce soit aux idolâtres une impiété de jurer par de faux dieux, la bonne foi du serment qui affermit un traité n'a rien d'impie; étant au contraire en elle-même inviolable et sainte , comme l'enseigne le méme docteur au méme lieu. C'est pourquoi Dieu n'a pas laissé d'étre le vengeur des faux sermens entre les infldéles, parce qu'encore que les sermens par les faux dieux soient en abomination devant lui, il n'en est pas moins le protecteur de la bonne foi, qu'on veut établir par ce moyen. '
Nous avons vu * que les nations qui ne connoissoient pas le vrai Dieu, n'ont pas laissé d'affermir leurs lois par les oracles de leurs dieux ; cherchant d'établir la justice et l'autorité , c'est-àdire la tranquillité et la paix, par les moyens les plus inviolables qui se trouvassent parmi les hommes.
Par là ils ont prétendu que leurs lois et leurs magistrats devenoient des choses saintes et sacrées. Et Dieu méme n'a pas dédaigné de punir l'irréligion des peuples qui profanoient les temples qu'ils croyoient saints , et les religions qu'ils croyoient véritables, à cause qu'il juge chacun par sa conscience.
Que si l'on demande ce qu'il faudroit dire d'un Etat où l'autorité publique se trouveroit établie sans aucune religion : on voit d'abord qu'on n'a pas besoin de répondre à des questions chimériques. De tels Etats ne furent jamais. Les peuples où il n'y a
‘ Aug., Epist. xLvir, ad Public. n. 2. — * Gen., XXXI, 53, etc. — 3 Ci-devant, liv. I, art. 4, vi1* propos.
point de religion sont en méme temps sans police, sans véritable subordination et entierement sauvages. Les hommes n'étant point tenus par la conscience, ne peuvent s'assurer les uns les autres. Dans les empires oü les histoires rapportent que les savans et les magistrats méprisent la religion , et sont sans Dieu dans leur cœur, les peuples sont conduits par d'autres principes, et ils ont un culte public.
Si néanmoins il s'en trouvoit où le gouvernement fût établi, encore qu'il n'y eüt aucune religion (ce qui n'est pas et ne paroit pas pouvoir être) , il y faudroit conserver le bien de la société le plus qu'il seroit possible : et cet état vaudroit mieux qu'une anarchie absolue, qui est un état de guerre de tous contre tous.
La véritable religion étant fondée sur des principes certains, rend la constitution des Etats plus stable et plus solide.
Quoiqu'il soit vrai que les fausses religions, en ce qu'elles ont de bon et de vrai, qui est qu'il faut reconnoitre quelque divinité à laquelle les choses humaines sont soumises, puissent sufflre absolument à la constitution des Etats : elles laissent néanmoins toujours, dans le fond des consciences, une incertitude et un doute, qui ne permet pas d'établir une parfaite solidité.
On a honte dans son cœur des fables dont sont composées les fausses religions, et de ce qu'on voit dans les écrits des sages palens. Quand il n'y auroit d'autre mal que celui d'adorer des choses muettes et insensibles, comme les astres, la terre et les élémens : ou que de croire la Divinité figurable, d'en attacher la vertu au bois, à la pierre et aux métaux ; et d'adorer les idoles, c'est-à-dire l'ouvrage de ses mains: c'est quelque chose de si insensé et de si bas, qu'on ne peut s'empécher d'en rougir au dedans de soi : et c'est pourquoi les sages paiens n'en vouloient rien croire, encore qu'à l'extérieur ils se conformassent aux coutumes populaires, comme saint Paul le leur a reproché !.
De là vient l'irréligion : et l'athéisme prend facilement racine
! Rom., 1, 20, etc.
dans de telles religions : comme il paroit par l'exemple des épicuriens, avec lesquels saint Paul disputoit *.
Cette secte n'admettoit des dieux qu'en paroles et par politique, pour se soustraire à la haine et aux chátimens publics. Mais au reste tout le monde savoit que les dieux que les épicuriens admettoient, sans soin des choses humaines, sans puissance et sans providence, ne faisoient aucun bien, et n'appuyoient en aucune sorte la foi publique. On les toléroit toutefois, encore que leur déisme füt au fond un vrai athéisme; et que leur doctrine, qui flattoit les sens, gagnát publiquement le dessus parmi les gens qui se piquoient d'avoir de l'esprit.
Les stoiciens, qui leur étoient opposés, contre lesquels saint Paul disputa aussi*, n'avoient pas une opinion plus favorable à la Divinité, puisqu'ils faisoient un dieu de leur sage, et méme le préféroient à leur Jupiter.
Ainsi les fausses religions n'avoient rien qui se soutint. Aussi ne consistoient-elles que dans un zéle aveugle, séditieux, turbulent, intéressé, plein d'ignorance, confus et sans ordre ni raison : comme il paroit dans l'assemblée confuse et tumultueuse des Ephésiens, et dans leurs clameurs insensées en faveur de leur grande Diane '. Ce qui est bien éloigné du bon ordre, et de la stabilité raisonnable qui constitue les Etats : c'est cependant la suite inévitable de l'erreur. Il faut donc chercher le fondement solide des Etats dans la vérité, qui est la mére de la paix : et la vérité ne se trouve que dans la véritable religion.
Que la véritable religion se fait connoltre par des marques sensibles.
La vraie religion a pour marque manifeste son antiquité, « Souvenez-vous des anciens jours ; pensez à toutes les générations particulières : interrogez votre père, et il vous l’annon! Act., xvii, 18. — * lbid, — 3 [bid., xix, 24, 98, 34, etc.
cera : demandez à vos ancêtres , et ils vous le diront !. » C'est le témoignage qu'en rendoit Moise à tout le peuple dans ce dernier cantique qu'il lui laissoit comme l'abrégé et le mémorial éternel de son instruction. D'oà il conclut : « N'est-ce pas Dieu qui est votre pére, qui vous a possédés, qui vous a faits, qui vous a créés *? » Voilà sur quoi il fonde la religion.
Salomon dit la méme chose : « N'outre-passez point les bornes que vos pères ont établies *. » Ne changez rien, n'innovez rien.
Jérémie a encore donné ce grand caractère à la religion, pour détruire les nouveautés que le peuple y introduisoit (a). « Tenezvous, dit-il, sur les grands chemins , et informez-vous des voies anciennes, et quelle est la bonne voie, et marchez-y : et vous trouverez la consolation et le rafraichissement de vos ames *. »
Tout cela veut dire qu'en quelque état qu'on regarde la religion et en quelque temps qu'on se trouve, on verra toujours ses ancêtres, et méme son père devant soi : on trouvera toujours des bornes posées, qu'il n'est pas permis d'outre-passer : on verra toujours devant soi le chemin battu , dans lequel on ne s'égare jámais.
Les apôtres ont donné le méme caractère à l'Eglise chrétienne. « 0 Timothée (0 homme de Dieu, Ó pasteur, Ô prédicateur, qui que vous soyez, et en quelque temps que vous veniez) : gardez le dépót qui vous a été confié (une chose qui vous a été laissée, que vous trouverez toujours toute établie dans l'Eglise) : évitant les profanes nouveautés dans les paroles. » Ce que l'Apótre répéte par deux fois *.
Le moyen que les apôtres ont laissé à l'Eglise pour cela, est celui-ci , que saint Paul marque au méme Timothée : « Mon fils, fortifiez-vous dans la grace qui est en Jésus-Christ. Et ce que - vous avez oui de moi en présence de plusieurs témoins, laissez-le, et le conflez à des hommes fidéles qui soient capables d'en instruire d'autres *. »
Jésus-Christ avoit proposé le méme moyen, et l'avoit rendu
1 Deut., xxxii, 7.— ? Ibid., 6. — * Prov., XXi1, 28. — * Jerem., v1, 16.—* I Tim., v1, 20 ; 14 Tim., 11, 16. — 6 11 Tim., 11, 1, 2.
(a) 1* Edit. Que le peuple introduisoit.
éternel, en disant à ses apôtres et en leurs personnes à leurs successeurs , selon le ministère qu'il leur a commis : « Allez, enseignez, baptisez : et moi je suis avec vous, tous les jours (sans interruption), jusqu'à la fin des siécles!: » parce qu'il! promet qu'il n'y aura jamais d'interruption dans cette suite du ministère extérieur. Ce qui se confirme encore par cette parole: « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise : et les portes d'enfer ne prévaudront point contre elle *. » D'où il s'ensuit qu'en quelque temps et en quelque état qu'on soit, on trouvera toujours l'Eglise ferme : Jésus-Christ toujours avec ses pasteurs: la bonne doctrine par conséquent toujours établie et venue de main en main. Ce qui fera qu'on dira en tout temps : Je crois l'Eglise catholique. Et toujours avec saint Paul : « Si quelqu'un vous annonce et vous donne pour évangile autre chose que ce que vous avez reçu, qu'il soit anathéme ?. »
Sur ce fondement, en quelque état et en quelque temps qu'on se trouve aprés Jésus- Christ, on possédera toujours la vérité , en allant devant soi dans le chemin battu par nos pères : en révérant les bornes qu'ils ont posées : et en les interrogeant de ce qu'ils croyoient. Par ce moyen, de proche en proche, on trouvera Jésus-Christ : lorsqu'on y sera arrivé, on interrogera encore ses pères, et on trouvera qu'ils croyoient le méme Dien , et attendoient le méme Christ à venir : sans qu'il intervienne d'autre changement entre hier et aujourd'hui, sinon celui d'attendre hier, celui qu'aujourd'hui on croit venu. Ce qui fait direà l'A- pótre : « Dieu que je sers, selon la foi qui m'a été laissée par mes ancétres*. » Et parlant à Timothée : « Souvenez-vous de la foi qui est en vous, sans fiction : et qui a premièrement habité (comme dans un lieu permanent et dans une demeure ordinaire), dans votre aieule Loide et dans votre mère Eunice *. » Et encore plus généralement : « Jésus-Christ étoit hier, et aujourd’hui, et il est aux siècles des siècles. » D'oà le méme apôtre conclut : « Ne vous laissez point emporter à des doctrines variables et étrangères *. »
! Matth., xxvii, 19, 20. — % Matth., XVI, 18. — 3 Gal., 1, 9. — * Il Tim. 1, 9. — 5 lbid., 5. -— 6 Hebr., XIII, 8, 9.
Par ce moyen, après la succession de l'Eglise qui a son commencement dans les apôtres et en Jésus-Christ, vous venez à celle de la loi et de ses pontifes, qui ont leur commencement dans Moïse et dans Aaron. C'est là que Moïse nous apprend à interroger encore nos pères : et on trouve qu'ils adoroient le Dieu d'Abraham , d'Isaac et de Jacob, qui adoroient celui de Melchisédech, qui adoroit celui de Sem et de Noé , qui adoroit celui d'Adam : dont la mémoire étoit récente, la tradition toute fraiche, le culte tres - bien établi et trés-connu. De sorte qu'en quelque temps donné que ce puisse être , en remontant de proche en proche, on vient à Adam et au commencement de l'univers par un enchainement manifeste.
Toutes les fausses religions ont pour marque manifeste leur innovation.
Pour confondre les idolátries des rois de Juda, méme dans les temps les plus ténébreux : celle d'Achaz, de Manassés, d'Amon, de Joachaz et de ses enfans, jusqu'au dernier roi qui fut Sédéeias, il ne faut que leur dire avec Moise : « Interrogez votre père, demandez à vos ancètres *. » Et sans recourir jusqu'à eux et remonter jusqu'à l'origine des histoires oubliées, il n'y avoit qu'à leur dire : Interrogez Josias, dont la mémoire est toute récente : interrogez Ezéchias : interrogez Manassés lui-méme, dont les égaremens ont été les plus extrémes; et souvenez-vous de la pénitence par laquelle Dieu l'a fait revenir au culte de son pere Ezéchias. Au-dessus d'Ezéchias et du temps d'Achaz, interrogez Ozias son père, son aieul Joatham et son bisaieul Amasias : interrogez Josaphat, interrogez Asa : voyez quelle religion ils ont suivie. Pour confondre Abiam et son pére Roboam fils de Salomon , qui à la fin se sont égarés, obligez-les à interroger Salomon : s'ils vous objectent ses derniéres actions, rappelez-leur les premières, lorsque la sagesse de Dieu étoit en lui si visiblement. Montrez-leur David et Samuel qui l'a oint : et Héli, sous qui Samuel s'étoit formé : et de proche en proche tous les juges jusqu'à
Josué ; et immédiatement au-dessus de Josué, Moïse méme. Mais Moïse vous renvoie à vos ancêtres, et il ne fait que vous montrer des patriarches, dont la mémoire étoit toute fraiche jusqu'à Abraham, et le reste que nous avons dit.
Il est vrai que dans cette suite, il y avoit souvent eu de mauvais exemples : et c'est pourquoi il est dit de certains rois qu'ils firent mal devant le Seigneur , comme de Joakim et de ses,successeurs : « Celui-ci fit mal devant le Seigneur , ainsi qu'avoient fait ses pères !. » Et en général de tout le peuple : « Ils firent mal comme leurs péres, qui ne vouloient point obéir au Seigneur *. » Cependant à travers la suite des mauvais exemples que souvent on recevoit de ses derniers pères, il étoit toujours aisé de déméler ceux qui demeuroient dans la foi des anciens pères et ceux qui l'abandonnoient. De sorte qu'on disoit toujours : Interrogez vos ancêtres et le Dieu de vos pères.
La suite du sacerdoce rend cette marque sensible.
La succession du sacerdoce marquoit aussi la suite de la religion. Le sang de Lévi une fois consacré à cet office , n'a jamais cessé de donner des ministres au temple et à l'autel : d'Aaron et de ses enfans sortis de Lévi, sont toujours sortis des pontifes et des sacriflcateurs , sans que jamais la succession du sacerdoce ait été interrompue pour peu que ce füt : et parmi ces sacriflcateurs il y en a toujours eu qui conservoient le vrai culte, les vrais sacrifices et toute la religion établie de Dieu par Moise. Témoins « les sacrificateurs enfans de Sadoc , qui ont toujours conservé , dit le Seigneur, les cérémonies de mon sanctuaire , pendant que les enfans d'Israél et méme ceux de Lévi s'égaroient *. »
Tout ce qu'on chantoit dans le temple, les Psaumes de David et des autres que tout le peuple savoit par cœur, le temple méme, l'autel méme, la páàque , .a circoncision et tout le reste des observances légales, étoient en témoignage (a) aux errans. Tout rap3 IV. Reg., xx1u, 32, 37. — 3 Ibid., xvii, 14. — 3 Ezech., xLvin, 11. (a) Ile Edit. : Un témoignage.
peloit à David, à Moise, à Abraham, à Dieu créateur de tout , et toujours de proche en proche : en sorte qu'il n'y avoit qu'à ouvrir les yeux, pour reconnoitre la suite de la religion toute mauifeste par des faits constans et sans aucun embarras, pourvu seulement qu'on voulût voir.
Le schisme de Jéroboam avoit de pareilles marques d'innovaGon. Carla mémoire du temple bâti par Salomon étoit récente. Il n'étoit pas moins visible que Salomon n'avoit fait que suivre les desseins de son pére David, qui lui-méme n'avoit fait autre chose que de désigner selon les préceptes tant de fois réitérés par Moise, le lieu où le Seigneur vouloit être servi.
Ainsi Jéroboam et les schismatiques qui le suivoient, n'avoient qu'à interroger leurs péres : et méme qu'à se souvenir , parce qu'ils avoient vu de leurs yeux sous Salomon et sous David, dans le temps où tout le peuple étoit réuni dans un méme culte et où tout Israél étoit d'accord, que c'étoit en sa pureté le culte établi par Moise, dont tous recevoient les oracles.
I] n'étoit pas moins évident que les schismatiques s'étoient retirés des lévites enfans de Lévi, et des sacriflcateurs enfans. d'Aaron ; à qui toute la nation et les schismatiques eux-mêmes, ne pouvoient pas ignorer que Dieu n'eüàt donné le sacerdoce , et tout le ministére de la religion.
Jéroboam savoit bien lui-méme qu'Ahias, prophéte du Seigneur, qui lui avoit prédit qu'il seroit roi, servoit le Dieu de ses pères , et détestoit ses veaux d'or. Il continue dans son schisme à le consulter, et en recoit de dures réponses suivies d'un prompt effet 1. I1 étoit notoire à tout le monde, que les veaux d'or de Jéroboam n'avoient été érigés que par une pure politique , contre les maximes véritables de la religion; comme il a été expliqué ailleurs. Et enfin il n'y avoit rien de plus évident que ce que disoit Abia, fils de Roboam , aux schismatiques, pour les rappeler àlunité de leurs frères : « Dieu (qui a toujours été notre roi) posséde encore le royaume par les enfans de David. Il est vrai que vous avez parmi vous un grand peuple, et les veaux d'or: vos nouveaux dieux que Jéroboam a fabriqués *. » Mais vous avez
! HIT Reg., xiv, 1, 2 etseq. —3 Il Par., xui, 8, 9, 10, 12.
rejeté les sacrificateurs du Seigneur , les enfans d’Aaron et les lévites » (que vous-mêmes vous reconnoissiez avec nous, et à qui vous savez bien que Dieu a donné le sacerdoce par Moise) : «et vous vous êtes fait des sacrificateurs, comme les autres peuples du monde » {sans succession, sans ordre de Dieu) : « le premier venu est fait sacrificateur. Pour nous , notre Seigneur c'est Dieu méme, que nous n'avons point abandonné : et nous persistons à reconnoitre les sacrificateurs qu'il nous a donnés, qui sont les enfans d'Aaron et les Lévites, chacun en son rang. Ainsi Dieu est dans notre armée avec ses sacrificateurs qu'il a établis. Enfans d'Israel, ne combattez point contre le Seigneur votre Dieu : car cela ne vous sera point utile‘. » C'étoit ouvertement combattre contre Dieu, que d'innover si manifestement dans Ia religion, et que d'en mépriser tous les monumens (a) qui restoient encore.
Cette marque d'innovation est ineffacable.
Le long temps n'effacoit point cette tache. On se souvenoit tonjours de David et de Salomon, sous qui toutes les tribus étoient unies. On ne se souvenoit pas moins distinctement de Jéroboam, qui les avoit séparées. Deux ou trois cents ans aprés le schisme, Ezéchias disoit encore aux schismatiques : « Enfans d'Israél, retournez au Seigneur Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob *. » On leur parloit d'y retourner, comme à ceux qui s'en étoient séparés. « Ne soyez point, poursuivoit-il, comme vos pères et vos fréres, qui se sont retirés du Dieu de leurs péres *. » On leur apprenoit à distinguer leurs derniers péres des premiers , dont on s'étoit séparé. « N'imitez pas vos pères, qui se sont retirés des leurs. Suivez le Dieu de vos péres, et remontez à la source. Venez à son sanctuaire, qu'il a sanctifié pour toujours *. » Ce n'étoit pas pour un temps que David et Salomon avoient fait le temple en exécution de la loi de Moise : « Servez donc le Dieu de vos péres ; » le Dieu de Salomon et de David, qui étoit sans contestation celui de Moise et celui d'Abraham.
! TI Paralip., x14, 8, 9, 10, 12.— 3 [I Paralip., xxx, 6.—* lbid., 1.— * Ibid., 8. (a) ile Edit. Les mouvemens.
Le caractère du schisme étoit d'avoir rompu cette chaine. Cette marque d'innovation suit les schismatiques de génération en génération ; et une tache de cette nature ne se peut jamais effacer.
La méme marque est donnée pour connoître les schismatiques séparés de
l'Eglise chrétienne.
Ainsi en est-il arrivé à tous ceux qui ont fait de nouvelles sectes dans Ia religion, et autant parmi les chrétiens que parmi les Juifs. L'apótre saint Jude leur a donné pour caractère « dese | séparer eux-mêmes !. » Et il a expressément marqué que c'étoit À l'instruction commune que tous les apôtres avoient laissée aux églises. « Pour vous, dit-il, mes bien-aimés, souvenez-vous des paroles de la prédiction des apótres : qu'il viendroit dans les derniers temps des trompeurs , qui marcheroient selon leurs désirs dans leurs impiétés *. » Pour les connoitre sans difficulté voici leur marque : « Ce sont ceux, ajoute-t-il, qui se séparent euxmêmes. » C'est une tache ineffaçable : et les apôtres, qui craignoient pour les fidèles la séduction de ces trompeurs, se sont accordés à en donner ce caractère sensible. Ils rompront avec tout le monde ; ils renonceront à la religion qu'ils trouveront établie, et s'en sépareront. Ils ont toujours sur le front ce caractère d'innovation, selon la prédiction des apôtres.
Nulle hérésie ne s'en est sauvée , quoi qu'elle ait pu faire. Ariens, macédoniens , nestoriens, pélagiens, eutychiens, tous les autres, dans quelques siècles qu'ils aient paru, loin ou proche de nous , portent dans leur nom, qui vient de celui de leur auteur, la marque de leur nouveauté. On nommera éternellement Jéroboam , qui s'est séparé et qui a fait pécher Israël. Le schisme est toujours connu par son auteur : la plaie ne se ferme pas par le temps; et pour peu qu'on y regarde de prés, la rupture paroit toujours fraiche et sanglante.
* Ep. Jud., 19. —? Ibid., 17, 18, 49.
D ne suffit pas de conserver la saine doctrine sur les fondemens de la foi : à faut en tout et partout être uni à la vraie Eglise.
Les Samaritains adoroient le vrai Dieu , qui étoit le Dieu de Jacob ; et ils attendoient le Messie. La Samaritaine déclare l'un et l'autre , lorsqu'elle dit au Sauveur : « Nos péres ont adoré dans cette montagne'. » Et un peu aprés : « Le Christ va venir , et nous apprendra toutes choses?. » Doctrine qu'on sait d'ailleurs. avoir été commune aux Samaritains avec le peuple de Dieu. Et néanmoins , parce qu'ils étoient séparés de Jérusalem et du temple, sans communiquer à la vraie Eglise et à la tige du peuple de Dieu, cette femme recoit cette sentence de la bouche du Fils de Dieu: « Vous adorez ce que vous ne savez pas : pour nous (pour nous autres Juifs), nous adorons ce que nous savons, et le salut vient des Juifs *. » C'est de nous que viendra le Christ; c'est parmi nous qu'il le faut chercher, et il n'y a de salut que parmi les Juifs.
Ainsi en est-il de tous les schismes ; et c'est en vain qu'on s'y. glorifle d'avoir conservé les fondemens du salut.
Il faut toujours revenir à l'origine.
Quelque temps qu'ait duré un schisme, il ne prescrira jamais contre la vérité. Le schisme de Samarie avoit sa première origine dans celui de Jéroboam ; et il y avoit prés de mille ans qu'il subsistoit, quand le Fils de Dieu le réprouva par la sentence qu'on vient d'entendre. |
_ Les Chutéens appelés depuis les Samaritains, avoient été introduits dans la terre des dix tribus séparées, que les Assyriens en avoient chassées*. Leur religion naturelle étoit le culte des idoles ; mais instruits par un prêtre des Israélites , ils y joignirent quelque chose du culte de Dieu, suivant que le pratiquoient les schismatiques. Ils étoient donc à leur place, et leur succédérent ; mais
3 Joan., 1v, 20. — 3 Ibid,, 25. — 9 Ibid., 22. — * IV Reg., xvit, 28 et seq.
quoiqu'ils se soient corrigés dans la suite, et du faux culte des Israélites, et de leurs idolàtries particulières, ne rendant plus d'adoration ni de culte qu'au vrai Dieu : tout cela et le long temps de leur séparation fut inutile ; et Jésus-Christ a décidé qu'il n'y avoit de salut pour eux qu'en revenant à la tige. |
L'origine du schisme est aisée à trouver.
La connoissance de l'origine de celui des Samaritains dépendoit de certains faits qui étoient notoires; telle qu'étoit l'histoire de Jéroboam et de la première séparation des dix tribus après le règne de David et de Salomon, où tout le peuple étoit uni. Ce commencement ne s'oublie jamais : et on oublieroit aussitót son père et sa mère que David et Salomon et Jéroboam, dont le dernier avoit séparé ce que les deux autres avoient conservé dans l'union qu'on avoit toujours gardée avant eux.
Ce mal ne se répare point. Après cent générations on trouve encore le commencement, c'est-à-dire la fausseté de sa religion. Ce qui rend ce commencement et la date du schisme manifeste dans toutes les sectes séparées qui sont ou qui furent jamais, c'est qu'il y a toujours un point où l'on demeure court, sans qu'on puisse remonter plus haut. Il n'en étoit pas ainsi du vrai peuple, à qui la succession de ses prétres et de ses lévites rendoit témoignage : tout parloit pour lui, le temple méme et la cité sainte, dont il étoit en possession de tout temps. Mais au contraire les schismatiques de Samarie ne pouvoient jamais établir leur succession, ni remonter jusqu'à la source, ni par conséquent effacer la marque de la rupture. C'est pourquoi le Fils de Dieu prononce contre eux la condamnation qu'on a ouie.
Tous les schismes ont la méme marque. Encore que le sacerdoce ou le ministére chrétien ne suive pas la trace du sang, comme celui de l'ancien peuple, la succession n'en est pas moins assurée. Les pontifes, ou les évéques du christianisme, se suivent les uns les autres, sans interruption ni dans les siéges ni dans la doctrine; mais le novateur, qui change la doctrine de son prédécesseur, il se fera remarquer par son innovation. Les catéchismes, les rituels, les livres de priéres, les temples mémes et les autels, où son prédécesseur et lui-même avant l'innovation ont servi Dieu, porteront témoignage contre lui. C'est ce qui faisoit dire à Jésus-Christ : « Vous adorez ce que vous ne savez pas *. » Vous ne savez pas l'origine, ni de la religion, ni de l'alliance. « Pour nous (pour les Juifs du nombre desquels je suis), nous adorons ce que nous savons. » Nous en connoissons l'origine, jusqu'à la source de Moise et d'Abraham : et le salut n'est que pour nous.
Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son Etat les fausses religions.
Ainsi Asa, ainsi Ezéchias, ainsi Josias, mirent en poudre les idoles que leurs peuples adoroient. Il ne leur servit de rien d'avoir été érigés par les rois : ils en abattirent les temples et les autels : ils en brisèrent les vaisseaux qui servoient à l'idolâtrie : ils en brulèrent les bois sacrés : ils en exterminèrent les sacrificateurs et les devins : et ils purgèrent la terre de toutes ces impuretés *. Leur zéle n'épargna pas les personnes les plus augustes, ou qui leur étoient les plus proches : niles choses les plus vénérables, dont le peuple abusoit par un faux culte. Asa Óta à sa mère Maacha, fille d'Absalon, la dignité qu'elle prétendoit se donner en présidant au culte d'un Dieu infàme : et pour la punir de son impiété, il fut contraint de la dépouiller de la marque de la royauté *. On gardoit religieusement le serpent d'airain, que Moïse avoit érigé dans le désert par ordre de Dieu. Ce serpent, qui étoit la figure de Jés'is-Christ * et un monument des miracles que Dieu - avoit opérés par cette statue *, étoit précieux à tout le peuple. Mais Ezéchias ne laissa pas de le mettre en pièces *, et lui donna un nom de mépris, parce que le peuple en fit une idole et lui brûla de l'encens. Jéhu est loué de Dieu pour avoir fait mourir les faux prophètes de Baal, qui séduisoient le peuple, sans en
1 Joan., 1v, 22.— * IHE Reg., Xv, 11, 12, 13; IV Reg., xvin, 4 ; xx, 5, 6, 7 etseq.
II Par., x1V,2, 3, 4, 5; xv, 8; xxx1v, 1, 2, 3 et seq.— 3 11] Reg., xv, 2, 13. IE Part. XV, 16. — * Joan. , 111, 14. — 5 Num., xx1, 9. — 51V Reg., xviii, 4.
lisser échapper un seul ! : et en cela il ne faisoit qu'imiter le zèle d'Elie *. Nabuchodonosor fit publier par tout son empire un édit où il reconnoissoit la gloire du Dieu d'Israël, et condamnoit sans miséricorde à la mort ceux qui blasphémoient son nom ?.
On peut employer la rigueur contre les observateurs des fausses religions : mais la douceur est préférable.
« Le prince est ministre de Dieu. Ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée : quiconque fait mal, le doit craindre comme le vengeur de son crime *. » Il estle protecteur du repos public, qui est appuyé sur la religion ; et il doit soutenir son tróne, dont elle est le fondement, comme on a vu. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit étre libre, sont dans une erreur impie. Autrement il faudroit souffrir dans tous les sujets et dans tout l'Etat, l'idolàtrie, le mahométisme, le judaisme, toute fausse religion, le blasphéme, l'athéisme méme, et les plus grands crimes seroient les plus impunis.
Ce n'est pourtant qu'à l'extrémité qu'il en faut venir aux rigueurs, surtout aux dernières. Abia étoit armé contre les rebelles et les schismatiques d'Israël * : mais avant que de combattre, il fait précéder la charitable invitation que nous avons vue.
Ces schismatiques étoient abattus, et leur royaume détruit sous Ezéchias et sous Josias ; et ces princes étoient trés-puissans. Mais sans employer la force, Ezéchias envoya des ambassadeurs dans toute l'étendue de ce royaume, « depuis Dersabée jusqu'à » Dan, pour les inviter en son nom et au nom de tout le peuple à » la páque * » qu'il préparoit avec une magnificence royale. Tout respire la compassion et la douceur dans les lettres qu'il leur adresse. « Et quoique ceux de Manassé, d'Ephraim et de Zabulon, se moquassent avec insulte de cette invitation charitable, » il ne
11V Reg., x, 25, 22, 30. — 2111 Reg,, xvii, 40. — 3 Dan., 111, 96, 98. [bid., 1v, & et seq., 3%. — * Rom., xit, 4. — * || Paral., xii, 9 et seq. — * lbid., xxx, 5 et seq.
prit point de là occasisn de les maltraiter, et il en eut pitié comme
de malades.
«Ne vous endurcissez pas, leur disoit-il, contre le Dieu de vos pères : soumettez-vous au Seigneur, et venez à son sanctuaire qu'il a sanctiflé pour toujours : servez le Dieu de vos pères, et sa colère se détournera de dessus vous. Si vous retournez au Seigneur, vos frères et vos enfans, que les Assyriens tiennent captifs, trouveront miséricorde devant leurs maîtres; et ils reviendront en cette terre : car le Seigneur est bon, pitoyable et clément ; etil ne détournera pas sa face de vous, si vous retournez à lui. »
Pour Josias, il se contenta de « renverser l'autel de Dethel, que Jéroboam avoit érigé contre l'autel de Dieu : et tous les autels érigés dans la ville de Samarie, et dans les tribus de Manassé, d'Ephraim et de Siméon, jusqu'à Nephtali *. » Mais il n'eut que de la pitié pour les enfans d'Israél, et ne leur fit aucune violence; ne songeant qu'à les ramener doucement au Dieu de leurs pères, et faisant faire d'humbles prières pour les restes d'Israél et de Juda *.
Les princes chrétiens ont imité ces exemples, mélant selon l'occurrence la rigueur à la condescendance. Il y a de fausses religions qu'ils ont cru devoir bannir de leurs Etats sous peine de mort; mais je ne veux exposer ici que la conduite qu'ils ont tenue contre les schismes et les hérésies. Ils en ont ordinairement banni les auteurs. Pour leurs sectateurs, en les plaignant comme des malades, ils ont employé avant toutes choses, pour les ramener, de douces invitations. L'empereur Constant, fils de Constantin, fit porter aux donatistes des aumónes abondantes, sans y ajouter autre chose qu'une exhortation pour retourner à l'unité, dont ils s'étoient séparés par un aheurtement et une insolence inouie. Quand les empereurs virent que ces opiniâtres abusoient
de leur bonté, et s'endurcissoient dans l'erreur, ils firent des lois
. pénales, qui consistoient principalement à des amendes (a) consi111 Par., xxx, 8,9.—3 LV Reg., xxr, 15, 19. H Paralip., xxxiv, 6.— * ll Paral.,
(a) Ile. Edit. En des amendes.
dérables. Ils en vinrent jusqu'à leur ôter la disposition de leurs biens , et à les rendre intestables. L'Eglise les remercioit de ces lois ; mais elle demandoit toujours qu'on n'en vint point au dernier supplice, que les princes aussi n'ordonnoient que dans les la conduite du quatrieme siecle. En d'autres temps on a usé de châtimens plus rigoureux : et c'est principalement envers les sectes qu'une haine envenimée contre l'Eglise, un aheurtement impie, un esprit de sédition et de révolte, portoit à la fureur, à la violence et au sacrilege.
Le prince ne peut rien faire de plus efficace, pour attirer les peuples à la religion , que de donner bon exemple.
« Tel qu'est le juge du peuple, tels sont ses ministres : tel qu'est le souverain d'un Etat, tels en sont les citovens !*. »
« Dès l'âge de huit ans, le roi Josias marcha dans les voies de son père David, sans se détourner ni à droite ni à gauche. A seize ans , et dans la huitième année de son règne, pendant qu'il étoit encore enfant, il commenca à rechercher lavec un soin particulier) le Dieu de sen père David*. » A vingt ans et à la douzième année de son règne, il renversa les idoles, non-seulement dans tout son royaume, mais encore dans tout le royaume d'Israël, qui étoit de l'ancien domaine de la maison de David, quoiqu'alors assujetti par les Assyriens.
« À la dix-huitiéme année de son règne, il renouvela l'alliance de tout le peuple avec Dieu, étant debout sur le degré du temple, à la vue de tout le peuple, qui jura solennellement aprés lui de marcher dans toutes les voies du Seigneur : et tout le monde acquiesca à ce pacte. Il óta donc de dessus la terre et de toutes les régions, non-seulement de Juda, mais encore d'Israël , toutes les abominations. Et il fit que tout ce qui restoit d'Israël (et les dix tribus autant que les autres) servirent le Seigneur leur Dieu. Durant tous les jours de Josias, ils ne s'éloignérent point du Sei1 Eccli., x, 2, —3 IV Reg., xxii, 1, 2. ll Paralip., xxxiv, 4, 2, 3.
gneur Dieu de leurs pères ‘. » Tant a de force dans un roi l'exemple d'une vertu commencée dès l'enfance, et continuée constamment durant tout le cours de la vie.
Le prince doit étudier la loi de Dieu.
« Quand le roi sera assis sur le tróne de son empire, il fera décrire en un volume la loi du Deutéronome (qui est l'abrégé de toute la loi de Moïse), dont il recevra un exemplaire des sacrificateurs de la race de Lévi : et il l'aura avec lui, et il le lira tous les jours de sa vie, afin qu'il apprenne à craindre le Seigneur son Dieu, et à garder ses paroles?. » Il doit faire de la loi de Dieu la loi fondamentale de son royaume.
On voit ici deux grands préceptes pour les rois. L'un, de recevoir la loi de Dieu des inains des Lévites, afin que la copie qu'ils en auront soit süre, sans altération et conforme à celle qui se lisoit dans le temple. L'autre, de prendre son temps pour en lire ce qu'il pourra avec attention. Dieu ne lui ordonne pas d'en lire beaucoup à la fois : mais de se faire une habitude de la méditer, et de compter cette sainte lecture parmi ses affaires capitales. Heureux le prince qui liroit ainsi l'Evangile : à la fin il se trouveroit bien récompensé de sa peine.
Le prince est exécuteur de la loi de Dieu.
C'est pourquoi l'une des principales cérémonies du sacre des rois de Juda, étoit de lui mettre en main la loi de Dieu. « [ls prirent le fils du roi, et ils lui mirent le diadéme sur le front, et la loi de Dieu à la main; et le pontife Joiada l'oignit avec ses enfans , et ils crierent : Vive le roi *! » Qu'il vive, en employant sa puissance pour faire servir Dieu qui la lui donne, et qu'il tienne la main à l'exécution de sa loi!
C'est ce que David lui prescrit par ces paroles : « Maintenant,
IV Reg:, XXi!, 3; xxilt, 2,3, etc. 1l Paralip., xxxiv, 8, 29, 30, etc. — * Deut., xvII, 18, 19. Voyez ci-devant, liv. V, art. 1, ix* propos. — ? Il Par., xxt, 11.
Ô rois, entendez : instruisez-vous, arbitres de la terre : servez le Seigneur en crainte'.» Servez-le comme tous les autres : car vous étes avec a tous les autres ses sujets : mais servez-le comme rois, dit saint Augustin, en faisant servir à son culte votre puissance rovale, et que vos lois soutenneut les siennes.
De là vient que les lois des empereurs ehretiens, et en particulier celles de nos anciens rois, Clovis, Charlemagne et ainsi des autres, sont p'eines de severes ordonnances contre ceux qui manquoient à la loi de Dieu : et on les mettoit à la téte. peur servir de fondement aux lois politiques. De quoi nous verrons peut-étre un plus grand detail.
Le prince doit procurer que le peuple sait instruit de la lui de Dieu.
« À la troisième année de son règne. Josaphat envova les grands du royaume, et avec eux plusieurs lévites et deux prètres : et ils enseiznoient le peuple, ayant en main la loi du Seigneur : et ils alloient par toutes les villes du rovaume de Juda, et ils instruisoient le peuple ?. »
Le prince ne doit régner que pour le bien du peuple , dont il est le pere et le juge. Et si Dieu a ordonné aussi expressément aux rois d'écrire eux-mémes le livre de la loi, d'en avoir toujours avec eux un exemplaire authentique, de le lire tous les jours de leur vie, comme nous l'avons déjà remarqué : on ne peut douter que ce ne soit principalement pour les rendre capables d'en instruire leurs peuples, et de leur en procurer l'intelligence ; comme fit le vaillant et pieux roi Josaphat.
Quel soin, quel empressement ne voyons-nous pas encore dans le roi Josias d'écouter cette loi, et d'en faire lui-méme la lecture au peuple, aussitót que le grand-prétre Helcias lui eut remis entre les mains l'exemplaire authentique du Deutéronome, qui avoit été égaré dés les premières années du règne de l impie Manassés son aïeul, et que ce pontife venoit de retrouver dans le
3 Ps. 11, 10. — ? 11 Par., xvi, 7, 8, 9. Ci-devant liv. V, art. !, zviri* propos. (a) 1r* Edit. : Comme...
temple du Seigneur ? « Le roi ayant fait assembler tous les anciens de Juda et de Jérusalem, il monta au temple du Seigneur, accompagné de tous les hommes de Juda et des citoyens de Jérusalem, des prétres, des lévites, des prophétes et de tout le peuple, depuis le plus petit jusqu'au plus grand. lls se mirent tous à écouter dans la maison du Seigneur : et le roi leur lut toutes les paroles de ce livre de l'alliance, qui avoit été trouvé dans la maison du Seigneur !. »
L'Ecriture nous fait assez entendre qu'on devoit imputer la principale cause des désordres et des impiétés auxquelles s'étoient abandonnés les rois de Juda, prédécesseurs de Josias, aussi bien que la juste vengeance que le Seigueur alloit exercer sur eux, à la négligence qu'ils avoient eue de s'instruire sur la loi de Dieu, et à l'ignorance profonde de cette loi où ils avoient laissé tomber le peuple. « Car, dit ce prince, la colère du Seigneur s'est embrasée contre nous, et est préte de fondre sur nos têtes, parce que nos peres n'ont point écouté les paroles du Seigneur, et n'ont point accompli ce qui a été écrit dans ce Livre?. »
En effet leur négligence avoit été portée à un tel excés , que ces rois avoient laissé égarer l'exemplaire authentique du Deutéronome, que Moise avoit mis en dépót à cóte de l'arche d'alliance, et qui fut retrouvé du temps de Josias.
Ce fut aussi sans doute pour récompenser le zele dont fut rempli ce saint roi en cette mémorable occasion , que Dieu l'exempta expressément de la sentence terrible qu'il avoit prononcée contre les rois de Juda. « Quant au roi de Juda, qui nous a envoyés ici pour prier et pour consulter le Seigneur, répondit aux envoyés de Josias la prophétesse Olda inspirée de Dieu, voici ce que dit le Seigneur Dieu d'Israél : Parce que vous avez écouté les paroles de ce livre (que vous en avez pénétré le sens, que vous en avez instruit votre peuple), que votre cœur en a été aitendri, que vous vous étes humilié devant moi en entendant les maux dont j'ai menacé Jérusalem et ses habitans : je vous ai aussi exaucé, dit le Seigneur. Je vous ferai reposer avec vos péres : vous serez mis
11V Reg., xxii, 1, 2. 0 Paralip., xxxiv, 29, 30. — 3 IV Reg., xxi, 13. Il Paralip., XXXIV, 21.
en paix dans votre tombeau, et vos yeux ne verront point tous les malheurs que je dois faire tomber sur eette ville et sur ses habitans *. » Juste récompense de la sainte ardeur qu'eut ce prince, pleux, d'écouter la loi de Dieu, de s'y rendre attentif, ot d'en avoir procuré l'intelligence à son peuple.
Erreurs des hommes du monde et des politiques, sur les affgires et les exercices de la religion.
La fansee politique regarde avec dédaia les affaires de le religion ; e) on np se soucie nj des matiéres qu'on y traite , ni des persécutions qu'on fait souffrir à ceux qui la suivent. Première erreur des puissances et des politiques du
mande.
Il n'y a rien de plus bizarre que les jugemens des hommes d'Etat et des politiques sur les affaires de Ia religion.
La plupart les traitent de bagatelles et de vaines subtilités. Les Juifs amenolent saint Paul avec une haine obstinée, « au tribunal de Gallion, proeonsul d'Achale, et lui disoient que cet homme vouloit faire adorer Dieu contre ce que la loi en avoit réglé *. » Ils croyoient avoir attiré son attention , par une accusation si griève et si sérieuse. « Mais Paul n'eut pas plutôt ouvert la bouche (pour sa défense) que le proconsul l'interrompit , et du haut de son tribunal : S'il s'agissoit, dit-il aux Juifs, de quelque injustice et de quelque mauvaise action, je vous donnerois tout le temps que vous souhaiteriez. Mais pour les questions de mots et de noms, et de disputes sur votre loi, faites-en comme vous voudrez : je ne veux point étre juge de ces choses *. » IL ne dit pas : Elles sont trop hautes, et passent mon intelligense : 1l dit que tout cela n'est que dispute de mots et vaines subtilités , indignes d'étre portées à un jugement sérieux et d'occ Peeuper le pe d'un un magistrat.
ss...
1 ]V Reg., xx!I, B 19, 20; II Parclip., xxxi, 26, ; 28, — * Act., xviII, 12,
plaintes , et sembloit abandonner Paul et son compagnon à leur fureur, « se jetèrent sur Sosthènes, et le battoient ‘ » (sans aucun respect pour le tribunal d'un si grand magistrat) : « et Gallion ne se mettoit point en peine de tout cela. » Tout lui paroissoit bagateles dans ces disputes de religion, et une ardeur imprudente de gens entétés de choses vaines.
Autre erreur des grands de la terre sur la religion : Ils craignent de l'approfondir.
D'autres sembloient prendre la chose plus sérieusement. Félix, gouverneur de Judée, étoit trés-bien informé de cette voie *, c'est-à-dire du christianisme. C'est pourquoi entendant Paul discourir de la justice, que les magistrats devoient rendre avec tant de religion : de la chasteté, qu'on devoit garder avec tant de soin et de précaution (parole si dure aux mondains, qui n'aiment que leurs plaisirs) ; et du jugement à venir, où Dieu demandepour ne point trop approfondir des matières si désagréables, quoiqu'il ne püt s'empécher d'en être effrayé, Félix lui dit : « C'en est assez pour maintenant; je vous appellerai en un autre temps plus commode ?. » Des objets qui l'occupoient davantage dissipoient ces frayeurs : l'avarice le dominoit ; et il ne mandoit plus saint Paul « que dans l'espérance qu'il lui donneroit de l'argent, le laissant captif durant deux ans, et permettant néanmoins à tous ses amis de le voir *. »
Autre procédé des gens du monde, qui prennent la religion pour une folie, sans aucun soin de faire justice, ou d'empécher les vexations qu'on fait à l'innocence.
Festus, nouveau gouverneur envoyé à la place de Félix, étoit
à peu près dans le sentiment de Gallion, sinon qu’il poussoit en. Core la chose plus loin. Le roi Agrippa et la reine Bérénice, celle qui depuis fut si célèbre par la passion que Tite eut pour elle,
1 Act., xvint, 17.— 3 Act., xxiv, 32. — 3 Jbid., 25. — * Ibid., 26.
désiroient beaucoup d'entendre saint Paul : et Festus leur en voulut donner le plaisir dans une assemblée solennelle , qu'on tint exprès pour cela avec une grande pompe. « Au reste, disoitil au roi, je n'ai rien trouvé de mal en cet homme : mais il y avoit entre lui et les Juifs qui me l'amenoient des disputes sur leurs superstitions, et sur un certain Jésus qui étoit mort, et dont Paul assuroit qu'il étoit vivant ‘. » Ces gens occupés du monde et de leur grandeur, traitoient ainsi les affaires de la religion et du salut éternel : sans méme daigner s'informer de faits aussi importans et aussi extraordinaires que ceux qui regardoient le Fils de Dieu : car tout cela ne faisoit rien à leurs intéréts, ni à leurs plaisirs, ou aux affaires du monde. Comme saint Paul eut pris la parole, et qu'il commencoit à entrer dans le fond des questions, Festus l'interrompit *; et sans respecter la présence du roi et de la reine, ni attendre leur jugement et celui de l'assemblée, « il lui cria à haute voix : Paul, vous étes fol ; trop d'étude vous a tourné l'esprit. »
On voit par là que quelque équitable que parüt Festus envers saint Paul, lorsqu'il demeure d'accord « qu'il ne l'a point trouvé criminel , et qu'on l'auroit pu renvoyer, s'il n'avoit point appelé à l'empereur * : il entroit dans ce sentiment un secret mépris du fond de la chose, que Festus ne jugeoit pas assez importante pour en faire la matière d'un jugement, ou mériter que l'empereur en prit connoissance. La seule affaire qu'il trouvoit ici, étoit de savoir ce qu'il en manderoit à l'empereur : « Je ne sais, dit-il, qu'en écrire au maître‘. » Et il avoit peur qu'on ne crût qu'il lui renvoyoit des affaires tout à fait frivoles. Car de l'informer des miracles ou de la doctrine de Jésus-Christ , ou de Paul, et d'examiner les prophéties, où l'Apótre mettoit son fort, ou enfin de parler sérieusement de l'affaire du salut éternel, il n'en étoit pas question.
Cependant cet homme équitable, qui ne vouloit point condamner saint Paul, ne craignoit pas de le livrer à ses ennemis. Car au lieu de le juger à Césarée, où tout étoit disposé pour cela,
* Act., XXV, 1, 2, etc. 13, 14, 19, 22, 23, 25. — * Ibid., xxvi, 1, 2 et seq. — 3 [bid., 24. — * Ibid., xxv, 18, 25; xxvi, 32. — 5 [bid., xxv, 96.
et le renvoyer aussitôt, il proposa de le transporter à Jérusalem, pour faire plaisir aux Juifs, qui avoient fait un complot pour le tuer, ou sur le chemin, ou bien dans Jérusalem, où tout le peuple étoit à eux. Ce qui obligea saint Paul de dire à Festus : « Je n'ai fait aucun tort aux Juifs, comme vous le savez parfaitement : personne ne me peut livrer à eux. J'appelle à César, et c'est à son tribunal que je dois être jugé !. »
Voici donc tout ce que Festus trouvoit de réel et de sérieux dans cette affaire; faire plaisir aux Juifs, contenter la curiosité d'Agrippa, et résoudre ce qu'il falloit écrire à l'empereur. Quand on alloit plus avant et qu'on vouloit examiner le fond , on étoit fol.
Autre erreur : Les égards humains font que ceux qui sont bien instruits de certains points de religion , n'en osent ouvrir la bouche.
Agrippa qui étoit Juif, attaché à sa religion et bien instruit des prophéties, agissoit plus sérieusement. Saint Paul, qui le oonnut, le prit à témoin des faits qu'il avançoit touchant JésusChrist. « Et lorsque Festus lui cria qu'il étoit fol : Non, non, ditil, trés-excellent Festus, je ne suis pas fol : le roi sait la vérité de ce que je dis, et je parle hardiment devant lui. Car tout cela ne s’est point passé dans un coin, mais aux yeux de tout le public. » Puis adressant la parole au roi lui-même : « O roi Agrippa, ditil, ne croyez-vous pas aux prophètes? Je sais que vous y croyez *. » Saint Paul vouloit l'engager à dire de bonne foi devant Festus et les Romains, ce qu'il savoit sur ce sujet-là ; et il devoit ce témoignage à des paiens. Mais il ne fait qu'éluder : et sans rien dire de tant de merveilles qui s'étoient passées en Judée, ni méme oser témoigner ce qu'il croyoit des prophéties où il étoit tant parlé du Christ, il se contenta de répondre à saiat Paul par manière de raillerie: « Peu s'en faut que vous ne me persuadiez d'étre chrétien *. »
Voilà ce que pensoient les grands de la terre, les rois, at tous
1 Act., xxv, 9, 10, 11. — 3 Jbid., xxvi, 24, 25, 26. — 9 Act., xxvi, 21. — * Jbid.,
les hommes du monde, sur la grande affaire de ce temps-là, qui étoit celle de Jésus-Christ. On ne vouloit ni la savoir, ni l'approfondir , ni dire ce que l'on en savoit. Qui peut après cela s'étonner de ce qu'on en trouve si peu de chose dans les histoires profanes ?
Indifférence des sages du monde sur la religion.
Mais il n'y eut rien alors de plus merveilleux que les Athéniens. Athènes étoit de tout temps le siége de la politesse, du savoir et de l'esprit: les philosophes y triomphoient : et depuis qu'assujettie aux Romains elle n'avoit plus à traiter de la paix et de la guerre , ni des affaires d'Etat, elle s'étoit toute tournée à la curiosité : « en sorte qu'on n'y pensoit à autre chose, qu'à dire ou à ouir quelque nouveauté !, » surtout en matière de doctrine. saint Paul y étant arrivé, il se trouvoit dans le Lycée avec les philosophes stoiciens et épicuriens. « Il discouroit avec eux. Les uns disoient : Que veut dire ce discoureur ? Et les autres : C'est assurément un homme qui s'est entété de nouvelles divinités (on comme ils parloient), de nouveaux démons *. » Ils se souvenoient que parmi eux on avoit fait une pareille accusation à So-. crate : et ils s'en tenoient toujours à leurs anciennes idées. Sur cela on le mena à l'Aréopage *, la plus célèbre eompagnie de toute la Grèce, sans autre vue que de contenter la curiosité des Athéniens, et on tint pour cela le sénat exprès. Paul fut écouté, tant qu'il débita les grands principes de la philosophie : et la Grèce fut bien aise de lui entendre citer si à propos ses poëtes. Mais depuis qu'il vint au principal, qui étoit de leur annoncer Jésus-Christ ressuscité , et les miracles que Dieu avoit faits pour montrer que ce Jésus-Christ étoit celui qu'il &vo& choisi pour dédarer sa volonté aux hommes : « Les uns se moquèrent de Paul * : » lesantres, plus polis à la vérité, mais au fond ni mieux dispesés , ni moins indifférens , lui dirent honnêtement : « Nous vous eniendrens use autre fois sur cette matière. Et Paul sortit amsi du milieu d'eux ‘. » En pénétrant davantage, l'affaire füt
1 Act, Xvi1, 21.— ? Ibid., 48. —3 Ibid., 19 et seq.—* Ibid., 32.— * Jbid., $2, 33.
devenue sérieuse : il eüt fallu tout de bon se convertir : et le monde ne vouloit songer qu'à la curiosité et à son plaisir.
On en avoit usé de méme dés le commencement envers JésusChrist. Hérode, à qui Pilate l'avoit renvoyé, ne vouloit voir que des miracles ; et il auroit souhaité qu'un Dieu employát sa toutepuissance pour le divertir. Parce qu'il ne voulut pas lui faire un jeu des ouvrages de sa puissante main, il le méprisa , et le renvoya comme un fol avec un habit blanc dont il le revétit *.
Pilate ne fit pas mieux. Comme Jésus lui eut dit : « Je suis né, et je suis venu dans le monde afin de rendre témoignage à la vérité? : » parole profonde, où il vouloit lui apprendre à chercher la vérité de Dieu, il lui repartit : « Et qu'est-ce que la vérité *? » Aprés quoi il leva le siége sans s'en informer davantage: comme s'il eût dit : La vérité, dites-vous? et qui la sait? ou que nous importe de la savoir, cette vérité qui nous passe? Les mondains, et surtout les grands, ne s'en soucient guère; et ils n'ont à cœur que les plaisirs et les affaires. |
Nous ne sommes pas meilleurs que tous ceux dont nous venons de parler : et si nous ne méprisons pas si ouvertement JésusChrist et sa doctrine; quand il en faut venir au sérieux de la religion, c'est-à-dire à la pratique et à sacrifler son ambition ou son plaisir à Dieu et à son salut, nous nous rions secrétement de ceux qui nous le conseillent : et la religion ne nous est pas moins un jeu qu'aux infidéles.
Comment la politique en vint enfin à persécuter la religion, avec une iniquité manifeste.
Si on n'eüt fait que discourir de la religion comme d'une matiere curieuse, le monde ne l'auroit peut-être pas persécutée : mais comme on vit qu'elle condamnoit ceux qui ne la suivoient pas, les intérêts s'en mélérent. Les Pharisiens ne purent souffrir qu'on décriát leur avarice, ni qu'on vint ruiner la domination qu'ils usurpoient sur les consciences. Ceux qui faisoient des idoles, et les autres qui profitoient parmi les palens du culte supersti1 Luc., xxn, 8, 11. — 3 Joan., xvii, 37. — 3 [bid,, 38.
tieux, animoient le peuple. On se souvint « que Diane étoit la grande déesse des Ephésiens, quand on vit qu'en la décriant, la majesté de son temple que tout le monde révéroit !, » et ensemble la grande considération, et le grand profit qui venoit de ce côtélà aux particuliers et au public *, s'en alloit à rien,
Rome elle-même se fácha qu'on voulüt décrier ses dieux, à qui elle se persuadoit qu'elle devoit ses victoires. Les empereurs s'irritérent de ce qu'on ne vouloit plus les adorer. La politique romaine décida qu'il s'en falloit tenir à la religion ancienne, et qu'y souffrir du changement, c'étoit l'exposer à sa ruine. On voulut s'imaginer des séditions, des révoltes, des guerres civiles, dans l'établissement du christianisme : encore que l'expérience fit voir qu'en effet la religion s'établissoit sans méme que les persécutions, quelque violentes qu'elles fussent, excitassent , je ne dis pas aucun mouvement et aucune désobéissance, mais méme aucun murmure dans les chrétiens. Mais le monde superbe et corrompu ne vouloit pas se laisser convaincre d'ignorance et d'aveuglement, ni souffrir une religion qui changeoit la face du monde.
Les esprits foibles se moquent de la piété des rois.
Michol, femme de David nourrie dans le faste et sans piété avec son père Saül, quand elle vit le roi son mari tout transporté devant l'arche qu'il faisoit porter dans Sion avec une pompe royale, « le méprisa en son cœur. Qu'il étoit beau, disoit-elle, de voir le roi d'Israël avec les servantes, marchant nu comme un bateleur *! » Ne faisoit-il pas là un beau personnage? Mais David, , quoiqu'il Paimát tendrement, lui répondit : « Vive le Seigneur, qui m'a élevé plutôt que votre père et sa maison : je m'humilierai encore plus que je n'ai fait devant lui, et je serai méprisable à mes yeux; et je tiendrai à gloire de m'humilier, comme vous disiez, avec les servantes *. »
Il ne faut point laisser dominer cet esprit de raillerie dans les Cours, surtout dans les femmes, quand méme elles seroient reines,
5 Act., xix, 27, 28. — ? Ibid., 25, 26. — * I] Reg., vi, 16, 20. — * Ibid., 21, 22.
puisque c'est là au contraire ce qu'on doit le plus réprimer. Dieu récompensa la piété de David, et punit Michol par une éternelle stérilité '.
Le sérieux de la religion connu des grands rois. Exemple de David.
L'arche étoit dans l'ancien peuple le symbole de la présence de Dieu, bien inférieur à celui que nous avons dans l'Eucharistie : et néanmoins la dévotion de David pour l'arche étoit immensé, Quand il la fit transporter en Sion, il fit au peuple de grands largesses en l'honneur d'un jour si solennel. « On immoloit des victimes (tout le long du chemin où passoit l'arche). Elle mats choit au son des trompettes, des tambours, et des hautbois, et dé toute sorte d'instrumens de musique. » Le roi dépouillé de l’ha: bit royal qu'il n'osa porter devant Dieu, « et revétu simplement d'une tunique de lin, alloit aprés avec tout le peuple et ses capt taines en grande joie, jouant de sa lyre et dansant de toutes sé& forces, dans le transport où il étoit *,» C'étoit des cérémonies que le temps autorisoit.
Dans une occasion plus lugubre, lorsqu'en punition de son péché il fuyoit devant Absalon, nous avons vu qu'on lui apporta l'arche comme la seule chose qui lui pouvoit donner de la consolation. Mais il ne se jugea pas digne de la voir en l'état où il éloit, où Dieu le traitoit comme un pécheur. « Hé! dit-il, si Je trouve grace devant le Seigneur (aprés ces jours de chátimens), il me la montrera un jour en son taberuacle?. » C'étoit là le p*us cher objet dé ses vœux. Et durant le temps de Saül, banni de son pays et des saintes assemblées du peuple de Dieu, il ne soypiroit qu'aprés l'arche. Grand exemple pour faire connoître c qu'on doit sentir en présence de l'Eucharistie, dont l'arche n'étoit qu'une figure imparfaite.
! II Reg., v1, 23. — * ibid., 13 et seq.; | Par., xv, 25 et aeq. — * IU Reg., x,
Le prince doit craindre trois sortes de fausse piété : et premiérement ]a pióté à l'extérieur et par politique.
Deux raisons doivent faire craindre au prince de donner trop à lextérieur, dans les exercices de la piété. La premiére, parce qu'il est un personnage public : par conséquent composé et peu naturel, sil n'y prend garde par les grands égards qu'il doit avoir pour le public, qui a les yeux attachés sur lui. Secondement, parce qu'en effet la piété est utile à établir la domination : de sorte qu'insensiblement le prince pourroit s'aecoutumer à la regarder de ce cóté-là. Ainsi Saül disoit à Samuel qui l'abandonnoit, et ne vouloit plus assister avec lui au sanctuaire de Dieu devant tout le peuple : « J'ai mal fait; mais honorez-moi devant Israel et devant les sénateurs de mon peuple; et retournez avec moi pour adorer le Seigneur votre Dieu ‘. » Il ne vouloit plus l'appeler le sien ; et peu soigneux de la religion , il ne songeoit plus qu'à garder les dehors par politique.
Ainsi les rois d'Israél se montroient quelquefois pieux contre Baal et ses idoles. Mais ils se gardoient bien de détruire les veaux d'or que Jéroboam avoit érigés pour y attacher le peuple. Car « il avoit dit en lui-méme : Le royaume retournera à la maison de David, si ce peuple monte toujours à Jérusalem dans la maison du Seigneur pour y offrir les sacrifices. Le cœur de ce peuple se tournera vers Roboam roi de Juda, et ils me feront mourir , et ils retourneront à lui. Ainsi par un conseil médité, il fit deux veaux d'or : et il leur dit : Ne montez plus à Jérusalem ; à Israël, voilà tes Dieux, qui t'ont tiré de la terre d'E- gypte *. »
Ainsi Jéhu massacra tous les sacriflcateurs de Baal, et il en brisa la statue, et il mit le feu dans son temple. Et comme s'il eüt voulu s'acquitter de tous les devoirs de la religion, il prend dans son chariot le saint homme Jonadab fils de Réchab, pour être témoin de sa conduite. « Venez, lui dit-il, et voyez mon zèle pour le Seigneur. Mais il ne se retira pas des péchés de Jéro11 Reg., xv, 30. — * IIl Reg., xir, 26, 27, 28.
boam, ni des veaux d'or qu'il avoit dressés à Bethel et à Dan !. » La raison d'Etat ne le vouloit pas.
Telle est la religion d'un roi politique. Il fait paroitre du zèle dans les choses qui ne blessent pas son ambition, et il semble méme vouloir contenter les plus gens de bien : mais la fausse politique l'empéche de pousser la piété jusqu'au bout. Joachaz , un des successeurs de Jéhu dans le royaume d'Israël, sembla vouloir aller plus loin. « Dieu avoit livré Israél à Hazaél roi de Syrie, et à son fils Benadad : et Joachaz pria le Seigneur, qui écouta sa voix : car il eut pitié d'Israél, que ces rois avoient réduit à l'extrémité*. » Mais Joachaz, qui sembloit vouloir retourner à Dieu de tout son cœur dans sa pénitence, n'eut pas la force d'abattre ces veaux d'or, qui étoient le scandale d'Israél : « et il ne se retira pas des péchés de Jéroboam : Dieu aussi l'abandonna. Et le roi de Syrie fit de lui et de son peuple, comme on fait de la poudre qu'on secoue dans la batture?. »
Tout cet extérieur de piété n'est qu'hypocrisie : et il est familier aux princes rusés, qui ne songent qu'à amuser le peuple par les apparences. Ainsi Hérode, ce vieux et dissimulé politique, faisant semblant d'être zélé pour la loi des Juifs, jusqu'à rebâtir le temple avec une magnificence qui ne cédoit rien à celle de Salomon, en même temps il élevoit des temples à Auguste.
Et on sait ce qu'il voulut faire contre Jésus-Christ. À ne regarder que l'extérieur, il ne désiroit rien tant que d'adorer avec les Mages ce roi des Juifs, nouveau-né. Il assembla le conseil ecclésiastique comme un homme qui ne vouloit autre chose que d'être éclairci des prophéties ; mais tout cela pour couvrir le noir dessein d'assassiner le Sauveur, que le titre de roi des Juifs rendoit odieux à son ambition, encore que la maniére dont il voulut paroitre aux hommes montrát assez que son royaume n'étoit pas de ce monde.
1 IV Reg., x, 15,98, 29. — * IV. Reg., xir), 3, 4, 5. — ? Ibid., 6. 7. — + Matth., LU, 3, 4 et seq.
Seconde espèce de fausse piété : La piété forcée ou intéressée.
Telle étoit celle d'Holopherne, lorsqu'il disoit à Judith : « Votre Dieu sera mon Dieu, s'il fait pour moi ce que vous promettez *, » c'est-à-dire tant de victoires. Les ambitieux adoreront qui vous voudrez, pourvu que leur ambition soit contente.
« Hérode craignoit saint Jean qui le reprenoit (avec une force invincible) : car il savoit que c'étoit un homme saint et juste; et . faisoit plusieurs choses par son avis, et il l'écoutoit volontiers*. » Car nous avons vu que ces politiques veulent quelquefois contenter les gens de bien. Mais tout cela n'étoit qu'artifice ou terreur superstitieuse, puisqu'il craignoit tellement saint Jean, qu'aprés lui avoir fait couper la tête il craignoit encore qu'il ne fût ressuscité des morts * pour le tourmenter.
Ecoutez un Antiochus, ce superbe roi de Syrie. « Il est juste, dit-il, d'étre soumis à Dieu, et qu'un mortel n'entreprenne pas de s'égaler à lui. Et il ne parle que d'égaler aux Athéniens les Juifs, qu'il ne jugeoit pas dignes seulement de la sépulture, et d'affranchir Jérusalem, qu'il avoit si cruellement opprimée ; combler de dons le temple qu'il avoit dépouillé : et enfin de se faire Juif*. » Mais c'est qu'il sentoit la main de Dieu, à laquelle il s'imaginoit se pouvoir soustraire par toutes ces vaines promesses. Dieu méprisa sa pénitence forcée : « et ce méchant demandoit la miséricorde qu'il ne devoit pas obtenir *. »
Galére Maximien et Maximin, les deux plus cruels persécuteurs de l'Eglise des chrétiens, moururent avec un aveu aussi forcé et aussi vain de leur faute* : et avant que de les livrer au dernier supplice, Dieu leur fit faire amende honorable à son peuple, qu'ils avoient si longtemps tyrannisé.
1 Judith, X1, 91. — * Marc., v1, 20. Luc, 111, 19. — 3 Marc, v1, 16.— * II Machab.,
IX, 11, 12 et seq.— *1I Machab., 1x, 13.— 6 Euseb., Hist. Eccl., lib. VIII, cap. XVI , XviI, et lib. IX, cap. X ; Lactant., de Mort. persecut., n. xxxii et XLIx.
Troisième espèce de fausse piété : La piété mal entendue, et établie où elle n'est pas.
« Va, et passe au fil de l'épée ce méchant peuple d'Amalec : et ne réserve rien de cette nation impie, que j'ai dévouée à la vengeance , dit le Seigneur à Saül. Et ce prince sauva du butin les brebis et les bœufs, pour les immoler au Seigneur. Mais Samuel lui dit : Sont-ce des victimes ou des sacrifices que le Seigneur demande, et non pas qu'on obéisse à sa voix ? L'obéissance vaut mieux que le sacrifice, et il est meilleur d'obéir que d'offrir la graisse des béliers; car désobéir, c'est comme qui consulteroit les devins; et ne se soumettre pas, c'est le crime d'idolátrie *. »
La sentence partit d'en haut. « Dieu t'a rejeté, dit Samuel; et tu ne seras plus roi *. »
Hérode, qui flt mourir saint Jean-Baptiste, au milieu de ses plus grands crimes n'étoit pas sans quelques sentimens de religion. Il mit en prison le saint Précurseur qui le reprenoit hautement de son inceste. Mais en méme temps nous avons vu « qu'il le creignoit, sachant que c'étoit un homme juste et saint : qu'il le faisoit venir souvent, et méme suivoit ses conseils *. » Il le livra néanmoins à la fin : et injustement scrupuleux , la religion du serment l'emporta à son crime. « Il fut fáché de s'étre engagé : mais à cause du serment qu'il avoit fait et de la compagnie, il passa outre *. » Il en eut peur, aprés méme qu'il l'eut fait mourir : « et entendant les miracles de Jésus, Jean , dit-il, que j'ai décollé revit en lui, et c'est sa vertu qui opère’. » Il méprisoit la religion, la superstition le tyrannise. Il écoutoit et considéroit celui qu'il tenoit dans les fers, un prisonnier qui avoit du crédit à la Cour ; l'intrépide censeur du prince et l'ennemi déclaré de sa maitresse, qui néanmoins se faisoit écouter : un homme qu'on faisoit mourir, et qu'aprés cela on craignoit encore. Tant de creintes qui se combattoient : celle de perdre un homme saint, d'ouir de sa bouche des reproches trop libres, celle de troubler
1] Reg., xv, 18 et seq.— ? Ibid., 23.— 3% Marc, vi, 20. — + Matth., xiv, 9; Marc, v1, 26. — 5 Matth., xiv, 1, 2.
ses plaisirs, celle de paroitre foible à la compagnie, celle de la justice divine qui ne cessoit de revenir, quoique si souvent repoussée : tout cela faisoit ici un étrange composé. On ne sait que croire d'un tel prince : on croit tantôt qu'il a quelque religion, et tantôt qu'il n'en a point du tout. C'est une énigme inexplicable, et la superstition n'a rien de suivi.
On multiplie ses priéres, qu'on fait rouler sur les lévres sans y avoir le cœur. Mais c'est imiter les gentils, « qui s'imaginent, dit le Fils de Dieu, être exaucés en multipliant leurs paroles. » Et on entend de la bouche du Sauveur : « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi *. »
On gáte de trés-bonnes œuvres : on jeüne et on garde avec soin les abstinences de l'Eglise : il est juste. Mais, comme dit le Fils de Dieu, « on laisse des choses de la loi plus importantes, la justice, la miséricorde, la fidélité. Il falloit faire les unes, et ne pas omettre les autres*. Savez-vous quel est le jeüne que j'aime, dit le Seigneur ? Délivrez ceux qui soni déténus dans les prisons; déchargez un peuple accablé d'un fardeau qu'il ne peut porter; nourrissez le pauvre ; habillez le nu : alors votre justice sera véritable et resplendissante comme le soleil *. »
Vous bâtissez des temples magnifiques; vous multipliez vos sacrifices, et vous faites dire des messes à tous les autels. Mais Jésus-Christ répond : « Allez apprendre ce que veut dire cette parole : J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice *. Le sacriflee agréable à Dieu, c'est un cœur contrit et abaissé devant lui *. La vraie et pure religion, c'est de soulager les veuves et les oppressés, et de tenir son ame nette de la contagion de ce siècle”. »
Mettez donc chaque œuvre en son rang. Si en faisant les petites, vous croyez vous racheter de l'obligation de faire les grandes, vous serez de ceux dont il est écrit : « Ils se flent dans des choses de néant. Ils ont tissu des toiles d'araignées. Leurs toiles ne sont pas capables de les habiller, et ils ne seront pas couverts de leurs œuvres : car leurs œuvres sont des œuvres inutiles; et leurs pensées sont des pensées vaines . »
1 Matih., v1, 7.—? Ibid., 1v, 8; Isa., xx1X, 13.— ? Matth., xxii, 23.— * Isa., LUI, 6, 1, 8. — * Malth., 1x, 43.— * Ps. 1, 19.— 7 Jac., 1, 21. — 5 Isa., LIX, 4, 5, 6, T.
Quel soin ont eu les grands rois du culte de Dieu.
Les soins de Josué, de David et de Salomon, pour établir arche d'alliance et bâtir le temple de Dieu.
Josué n'eut pas plutôt conquis et partagé la Terre promise, que pour la mettre à jamais sous la protection de Dieu qui l'avoit donnée à son peuple, « il établit le siége de la religion à Silo, où il mit le tabernacle !. » Il falloit commencer par là, et mettre Dieu en possession de cette terre et de tout le peuple, dont il étoit le vrai roi.
David trouva dans la suite un lieu plus digne à l'arche et au tabernacle, et l'établit dans Sion, où il la fit transporter en grand triomphe? : et Dieu choisit Sion et Jérusalem, comme le lieu où il établissoit son nom et son culte.
Il fit aussi, comme on a vu, les préparatifs du temple, où Dieu vouloit être servi avec beaucoup de magnificence, y consacrant les dépouilles des nations vaincues *.
Il en désigne le lieu, que Dieu méme avoit choisi, et charge Salomon de le bâtir.
Salomon fit ce grand ouvrage avec la magnificence qu'on a vue ailleurs. Car il le vouloit proportionner, autant qu'il pouvoit, àla grandeur de celui qui vouloit y étre servi. « La maison, dit-il, que je veux bátir est grande, parce que notre Dieu est audessus de tous les dieux. Qui seroit donc assez puissant, pour lui bâtir une maison digne de lui*? »
Tout ce qu'on fait pour Dieu de plus magnifique , est toujours au-dessous de sa grandeur.
Ce fut le sentiment de Salomon, aprés qu'il eut báti un temple si riche que rien n'égala jamais. « Qui pourroit croire, dit-il, que
$ Jos., xvii, 1.— * lI Reg., vi, 12 et seq. — 3 11 Reg., vi1; I Paralip., xxi. — Md Il Paral., IL, 5.
Dieu habite sur la terre avec les hommes, lui que les cieux, et les cieux des cieux ne peuvent renfermer !? » Et David, qui en avoit fait les préparatifs, quoiqu'il n’eût rien épargné et qu'il eût consacré à cet ouvrage « cent mille talens d'or: un million de talens d'argent : avec du cuivre et du fer sans nombre : et les pierres avec tous les bois qu'il falloit pour un si grand édifice *, » sans épargner le cédre, qui est le plus précieux : il trouvoit tout cela pauvre à comparaison de son désir : « J'ai, dit-il, offert tout cela dans ma pauvreté ?. »
Les princes font sanctifier les fétes.
Moise fait mettre en prison, et ensuite il punit de mort par ordre de Dieu celui qui avoit violé le sabbat *. La loi chrétienne est plus douce, et les chrétiens plus dociles n'ont pas besoin de telles rigueurs : mais aussi se faut-il garder de l'impunité.
Les ordonnances sont pleines de peines contre ceux qui violent les fétes, et surtout le saint dimanche. Et les rois doivent obliger les magistrats à tenir soigneusement la main à l'entiére exécution de ces lois contre lesquelles on manque beaucoup sans qu'on y ait apporté tous les remèdes nécessaires.
C'est principalement de la sanctification des fétes que dépend le culte de Dieu : dont le sentiment se 'dissiperoit dans les occupations continuelles de la vie, si Dieu n'avoit consacré des jours pour y penser plus sérieusement, et renouveler en soi-méme l'esprit de la religion.
Les saints rois Ezéchias et Josias sont célèbres dans l'histoire du peuple de Dieu, pour avoir fait solenniser la Páque avec religion et une magnificence extraordinaire. Tout le peuple fut rempli de joie : « on n'avoit jamais rien vu de semblable depuis le » temps de Salomon. » C'est ce qu'on dit dela pâque d'Ezéchias *. Et on dit de celle de Josias * « qu'il ne s'en étoit point fait de semblable sous tous les rois précédens, ni depuis le temps de Samuel. »
1 Il Paral., VI, 18.— 13 I Paral., XXII 9 14.— à 1bid.— ^ Num., XV, 32 et seq. — 5 JI Paral., xxx, 26. — * IV Reg., xxn, 22, 23; 11 Paral., xxxv, 18. ,
Les fêtes des chrétiens sont beaucoup plus simples, moins contraignantes ; et en méme temps beaucoup plus saintes et beaucoup plus consolantes que celles des Juifs, où il n'y avoit que des ombres des vérités qui nous ont été révélées. Et cependant on est bien plus láche à les célébrer.
Les prinees ont soin, non-seulement des personnes consacrées à Dieu, mais encore des biens destinés à leur subsistance,
« Honorez le Seigneur de toute votre ame; honorez aussi ses ministres !. »
« Qui vous écoute, m'écoute; qui vous méprise, me méprise, » dit Jésus-Christ méme à ses disciples *.
a Prenez garde de n'abandonner jamais le lévite, tant que vous serez sur la terre *. » La terre vous avertit en vous nourrissant,, que vous pourvoyiez à la subsistance des ministres de Dieu qui la rend féconde.
Toute la loi est pleine de semblables préeeptes. Abraham en laissa lexemple à toute sa postérité, en donnant la dime des dépouilles remportées sur ses ennemis à Melchisédech le grand pontife du Dieu trés-haut, qui le bénissoit et offroit le sacrifice pour lui et tout le peuple *.
Abraham suivit en cela une coutume déjà établie. On la voit dans tous les peuples, dés la premiére antiquité. Et nous en avonsun beau monument dans l'Egypte, sous Pharaon et Joseph. Tous les peuples vendirent leur terre au roi pour avoir du pain, « excepté les sacrificateurs, à qui le roi avoit donné leur terre, qu'ils ne furent point obligés de vendre comme les autres : sans compter que leur nourriture leur étoit fournie des greniers publics par ordre du roi *. »
Le peuple d'Israél ne se plaignoit pas d'étre chargé de la nourriture des lévites et de leurs familles, qui faisoient plus d’une douzième partie de la nation, étant une de ses tribus des plus abondantes. Au contraire on les nourrissoit avec joie. Il y avoit
1 Ecchi., vii, 33. — 3 Luc., x, 16. — ?Deut., Xi1, 49. —* Gen., xiv, 18, 19, 20. — 9 fbid., x1vit, 22.
du temps de David trente-huit mille lévites, à les compter depuis trente ans : sans .y comprendre les sacrificateurs enfans d'Aaron, divisés en deux familles principales par les deux fils d'Aaron, et subdivisés du temps de David en ving-tquatre familles trés-nombreuses sorties de ces deux premières !. Tout le peuple les entretenoit de toutes choses trés-abondamment avec leurs familles. Car les lévites n'avoient d'autres possessions ni partages parmi leurs fréres, que les dimes, les prémices, les oblations, et le reste que le peuple leur donnoit. Et on mettoit dans cet entretien un des principaux exercices de la religion, et le salut de tout le peuple.
Les soins admirables de David.
Les grands rois de la maison de David ont rendu leur régne célèbre par le grand soin qu'ils ont pris de maintenir l'ordre du ministère, et de toutes les fonctions des sacrificateurs et des lévites, selon la loi de Moise.
David leur en avoit donné l'exemple; et il fit ce beau règlement qui fut suivi et exécuté par ses successeurs. Ce roi aussi pieux et aussi sage que guerrier et victorieux, employa à cette grande affaire les dernières années de sa vie, pendant que tout le royaume étoit en paix : assisté des principaux du royaume et surtout du souverain pontife, avec les chefs des familles lévitiques et sacerdotales, et des prophétes Gad et Nathan * : étant lui-méme prophéte et rangé dans l'Ecriture au nombre des hommes inspirés de Dieu.
Avec ce conseil et par une inspiration particulière, il régla les heures du service. « Il ordonna aux lévites de venir au temple le matin et le soir, pour y bénir Dieu et pour y chanter ses louanges *. »
Il établit la subordination nécessaire dans ce grand corps des ministres consacrés à Dieu, en ordonnant aux lévites de servir « chacun à leur rang, en gardant les rits sacrés et toutes les
11 Paralip., xx, 3 et seq. — 3 Ibid., xxii, 2 et aeq.; xxiv, 6; 1I Paral., xxix,
25. — * ] Paral., xxii, 40. ° observances des enfans d'Aaron, qui présidoient à ces fonctions par l'ordre de Dieu !, » et selon la loi de Moïse.
Parmi ces lévites, il y en avoit trois principaux « qui servoient auprés du roi : » Asaph, Idithun et Héman. Ce dernier étoit appelé le Voyant ou le prophéte du roi *; et Asaph prophétisoit aussi auprès du prince; il est aussi appelé le Voyant?, et se rendit si célébre par ses cantiques, qu'on le rangeoit avec David. Tels étoient les ecclésiastiques, pour parler à notre manière, qui approchoient le plus prés de la personne du roi : des gens inspirés de Dieu etles plus célébres de leur ordre. David avoit aussi auprès de lui un sacrificateur nommé Ira, qui étoit honoré du titre de prétre ou de sacrificateur de David *.
Soin des lieux et des vaisseaux sacrés.
Le roi Joas, instruit par Joiada souverain pontife, fit venir les lévites avec les autres sacrificateurs, pour les obliger à travailler aux réparations du temple qu'ils négligeoient depuis plusieurs années. Il en prescrivit l'ordre, et en régla les fonds : et un officier commis par le roi les touchoit avec le pontife, ou quelqu'un commis de sa part, pour les mettre entre les mains des ouvriers, « qui rétabliroient le temple dans sa première splendeur et solidité. Le reste de l'argent fut apporté au roi et au pontife : et on en fit des vaisseaux sacrés d'or et d'argent, pour servir aux sacrifices 5. »
Ezéchias ne se rendit pas moins célèbre, lorsqu'il assembla les lévites et lessacrificateurs *, pour les obliger à purifier avec soin le temple et les vaisseaux sacrés, qui avoient été profanés parles rois impies. Et il fit soigneusement exécuter le règlement de David *.
On ne peut assez louer le saint roi Josias, et le soin qu'il prit de purifier et de rebátir le temple *. Dieu inspira un auteur sacré pour lui donner cet éloge, afin d'exciter les rois à de semblables pratiques.
11 Paral., xxii, 32; xxiv, 19.— ? Jbid., xxv, 2, 5,6. —* 1I Paral., xxix, 30.—
* |I Reg., xx, 26.— * 1V Reg., xi1 , &, 7 et seq.; 1I Paral., Xxiv , 5, 6 et seq.— * |I Paral., xx1x, 5,16 et s.— 7 [b., 25.— * 1V Reg., xxu et xxii; 1l Paral., Xxxiv.
Louanges de Josias et de David.
L'Ecclésiastique parle ainsi de Josias : « La mémoire de Josias est douce comme une composition de parfums faite d'une main habile; elle est douce en toutes les bouches comme du miel, et comme une excellente musique dans un banquet, où on a servi du vin le plus exquis. Il a été envoyé de Dieu pour inspirer la pénitence à la nation ; et il a óté (du temple et de la terre) toutes les abominations. Dieu gouverna son cœur et fortifia sa piété dans un temps d'iniquité et de désordre !, » où tout étoit corrompu par les mauvais exemples des rois ses prédécesseurs.
Le méme auteur sacré célèbre aussi en ces termes les louanges de David : « Il a glorifié Dieu dans toutes ses œuvres. Il l'a loué de tout son cœur, » (dans ses divins Psaumes que tout le peuple chantoit). « Il a aimé de tout son cœur le Dieu qui l'avoit fait, et Dieu la rendu puissant contre ses ennemis. Il a rangé les chantres devant l'utel, et il a composé des airs agréables pour les hommes, qu'ils devoient chanter par leur voix harmonieuse. Il a rempli de splendeur la célébration du service divin : et sur la fin de sa vie il a distribué les temps, en sorte qu'on louát le saint nom du Seigneur ; et que dés le matin on le célébrât dans son sanctuaire ?. »
Voilà comme le Saint-Esprit loue les rois pieux, qui ont pris soin de régler les ministères sacrés, de décorer le temple, et de faire faire le service divin avec la splendeur convenable.
Soin de Néhémias et comme il protége les lévites contre les magistrats.
Il ne faut pas oublier Néhémias, gouverneur du peuple de Dieu sous les rois de Perse, et restaurateur du temple et de la cité sainte. Il fit justice aux lévites qu'on avoit privés de leurs droits *. Les chantres sacrés et tous les autres ministres, qui avoient été contraints de se retirer chez eux, et d'abandonner le
3 Eccli. XLI, 1, 2, 3, 4. —? Eccli., XLvi1, 9, 10, 11, 12. —3 11 Esdr., x10, 100
service faute d'avoir reçu le juste salaire qui leur étoit ordonné, furent rappelés. Il óta à Tobie le maniement qu'Eliasib sacrificateur, son parent, lui avoit donné pour l'enrichir; et disposa selon l'ancien ordre, des fonds destinés au temple et au service divin t. «Il soutint la cause des lévites contre les magistrats (qui avoient manqué à leurs devoir envers eux), et il mit leurs grains et leurs revenus en des mains fidèles : préposant à ce ministère le prêtre Sélémias et quelques lévites *. Au surplus en prenant soin d'eux, il leur fit soigneusement garder les réglemens de David ?. La subordination fut observée : le peuple rendoit honneur aux lévites (en leur donnant ce qu'il leur devoit) : et les lévites le rendoient aux enfans d'Aaron, qui étoient leurs’ supérieurs *. Ils gardoient soigneusement toutes les observances de leur Dieu *. »
Néhémias y tenoit la main : il ordonnoit aux sacrificateurs et aux lévites de veiller à ce qui leur étoit prescrit. « Il disoit aux lévites de se purifler : et ne pouvoit souffrir ceux qui profanoient le sacerdoce, et méprisoient le droit sacerdotal et lévitique *, » c'est-à-dire les reglemens que leur prescrivoient leurs offices. Ce qui lui faisoit dire avec confiance : « O Dieu, souvenez-vous de moi en bien : et n'oubliez par le soin que j'ai eu de la maison de mon Dieu et de ses cérémonies , et de l'ordre sacerdotal et lévitique '. »
O princes, suivez ces exemples. Prenez en votre garde tout ce qui est consacré à Dieu : et non-seulement les personnes, mais encore les lieux et les biens qui doivent étre employés à son service. Protégez les biens des églises, qui sont aussi les biens des pauvres. Souvenez-vous d'Héliodore et de la main de Dieu qui fut sur lui, pour avoir voulu envahir les biens mis en dépôt dans le temple*. Combien plus faut-il conserver les biens, non-seulement déposés dans le temple, mais donnés en fonds aux églises ?
1 |I. Esdr., xim, 5, 7, 8, 9. — 3 Ibid., 11, 13. — 3 Jbid., xi1 , 24, 44, 45. — * Ibid.
46. — 5 Ibid., &4. — 6 Ibid., xit11, 22, 29. — 7 [bid., 14, 30, 31. — 5 I1 Machab., 111,
24 et seq.
Réflexions que doivent faire les rois, à l'exemple de David, sur leurs libéralités envers les églises ; et combien il est dangereux de mettre la main dessus.
Ces grands biens viennent des rois, je l'avoue : ils ont enrichi . les églises de leurs libéralités ; et les peuples n'en ont point fait, sans que leur autorité y ait concouru : mais tout ce qu'ils ont donné, ils l'avoient premièrement recu de Dieu. « Qui suis je? disoit David : qu'est-ce que tout mon peuple, que nous osions vous promettre tous ces présens pour votre temple? Tout est à vous, et nous vous donnons ce que nous avons recu de votre main !. »
Il continue : « Nous sommes des voyageurs et des étrangers devant vous, comme tous nos pères *. » Nous n'avons rien qui nous soit propre : notre vie méme n'est pas à nous. « Nos jours s'en vont comme une ombre, et nous n'avons quun moment à vivre. » Tout nous échappe, et il n'y a rien qui soit à nous. « 0 Seigneur notre Dieu, toute cette abondance de richesses, que nous préparons pour votre saint temple vient de votre main, et tout est à vous. »
Quel attentat de ravir à Dieu ce qui vient de lui, ce qui est à lui, et ce qu'on lui donne; et de mettre la main dessus pour le reprendre de dessus les autels !
Mais le péril est bien plus grand de mettre la main sur les ministres de Dieu. « Ne touchez point à mes oints, dit David * : » il parloit d'Abraham et d'Isaac (a), qui étoient au rang de ses sacrificateurs et de ses ministres. « Dieu ne permet pas aux peuples de leur nuire, et il chátie les rois qui les offensent *. »
« Hérode fit couper la téte à Jacques, frére de Jean : et par complaisance pour les Juifs, il ajouta à son crime de mettre la main méme sur Pierre, qu'il fit garder par seize soldats, dans le dessein de l'exposer au peuple aprés la féte de Páque*. » Mais Dieu, qui le destinoit à souffrir dans un autre temps et dans un
1 | Paralip., xxix, 14. - - * Ibid., 15. — 3 | Paralip., xxix, 16, — * Ps. CIV, 45. — S Ibid., 14. —9 Act., vit, 1, 2, 3, 4.
" (a) D'Abraham, d'Isaac.
lieu plus célèbre, non-seulement le sut tirer de la prison, mais il sut encore faire sentir au tyran sa main puissante. Car peu de temps aprés, livré à un orgueil insensé, pendant qu'il se laissoit louer et admirer comme un Dieu, «l'Ange du Seigneur le frappa, et il mourut mangé de vers!. »
Saül, qui fit massacrer Abimélec et les autres sacrificateurs pour avoir favorisé David, est en abomination devant Dieu et devant les hommes. « Ses officiers à qui il commanda de les tuer, eurent horreur d'étendre leurs mains contre les prêtres du Seigneur. » Et il n'y eut que Doég Iduméen, un étranger et de la race des impies, qui osát souiller ses mains deleur sang, sans respecter le saint habit qu'ils portoient?*. David pour avoir été l'occasion innocente de ce meurtre sacrilége, en frémit. « Je suis coupable, dit-il, de ce sang injustement répandu. Il prit en sa protection Abiathar fils d'Abimélec. Demeurez avec moi, lui dit-il, ne craignez rien ; qui en veut à votre vie, attaque la mienne, et mon salut est inséparable du vótre?. »
Les rois ne doivent pas entreprendre sur les droits et l'autorité du sacerdoce : et ils doivent trouver bon que l'ordre sacerdotal les maintienne contre toute sorte d'entreprises.
Lorsqu'Ozias voulut entreprendre sur ces droits sacrés et porter sa main à l'encensoir, les prétres étoient obligés par la loi de Dieu à s'y opposer, autant pour le bien de ce prince que pour la conservation de leur droit, qui étoit, comme on a dit, celui de Dieu. Ils le firent avec vigueur : et se mettant devant le roi avec leur pontife à leur téte, ils lui dirent : « Ce n'est point votre office, Ozias, de brüler de l'encens devant le Seigneur; mais c'est celui des sacriflcateurs et des enfans d'Aaron, que Dieu a députés à ce ministère. Sortez du sanctuaire : ne méprisez pas notre parole : car cette entreprise par laquelle vous prétendez vous honorer, ne vous sera pas imputée à gloire par le Seigneur notre Dieu. »
Au lieu de céder à ce discours et à l'autorité du pontife et de
! Act., x11, 22, 23. — * I Reg., xxi, 16, 17, 18. — * Jbid., 22, 93. — * 11 Paral.,
ses prêtres !, « Ozias se mit en colère, menaçant les prêtres, persistant à tenir en main l'encensoir pour offrir l'encens. La terre trembla*. La lèpre parut sur le front de ce prince en présence des prêtres, qui (avertis par ce miracle) furent contraints de le chasser du sanctuaire. Lui-méme effrayé d'un coup si soudain, sentit qu'il venoit de la main de Dieu, et prit la fuite. La lèpre ne le quitta plus : il le fallut séparer selon la loi. Et son fils Joathan prit l'administration du royaume , et le gouverna sous l'autorité du roi son père !. »
Au contraire le pieux roi Josaphat, loin de rien attenter sur les droits sacrés du sacerdoce, distingua exactement les deux fonctions, la sacerdotale et la royale, en donnant cette instruction « aux lévites, aux sacriflcateurs, et aux chefs des familles d'Israél quil envoya dans toutes les villes pour y régler les affaires : « Àmarias sacrificateur, votre pontife, conduira ce qui regarde le service de Dieu : et Zabadias fils d'Ismahel, qui est chef de la maison de Juda, conduira celles qui appartiennent à la charge de roi : et vous aurez les lévites pour maîtres et pour docteurs”, »
On voit avec quelle exactitude il distingue les affaires, et détermine à chacun de quoi il se doit méler : ne permettant pas à ses ministres d'attenter sur les ministres des choses sacrées, ni réciproquement à ceux-ci d'entreprendre sur les droits royaux.
A la vérité nous avons vu que les rois se sont mélés des choses saintes : nous avons vu en méme temps que c'étoit en exécution des anciens réglemens, et des ordres déjà donnés de la part de Dieu : et encore avec les pontifes, les sacrificateurs et les prophétes.
Les choses saintes réservées à l'ordre sacerdotal, sont encore plus clairement distinguées dans le Nouveau Testament, d'avec les choses civiles et temporelles réservées aux princes. C'est pourquoi les rois chrétiens dans les affaires de la religion, se sont soumis les premiers aux décisions ecclésiastiques. Cent exemples le feroient voir, si la chose étoit douteuse : mais en voici un entre les autres, qui regarde les rois de France.
111 Paralip., Xxvi, 19, 20, 24. — * Amos., 1, 1; Zachar., Xiv, 5.— ? Il Paralip.,
Exemple des rois de France, et du concile de Chalcédoine.
Les sectateurs d'Elipandus archevêque de Tolède, et de Félix évêque d'Urgel, qui renouveloient en Espagne l’hérésie de Nestorius, prierent Charlemagne de prendre connoissance de ce différend, avec promesse de s'en rapporter à sa décision. Ce prince les prit au mot, et accepta l'offre dans le dessein de les ramener à l'unité de la foi, par l'engagement où ils étoient entrés. Mais il savoit comme un prince peut être arbitre en ces matières. Il consulta le saint Siége, et en méme temps les autres évêques, qu'il trouva conformes à leur chef : et sans discuter davantage la matière dans sa lettre qu'il écrit aux nouveaux docteurs, il leur envoie « les lettres, les décisions, et les décrets formés par l'autorité ecclésiastique : les exhortant à s'y soumettre avec lui, et à ne se croire pas plus savans que l'Eglise universelle : leur déclarant en méme temps, qu'après ce concours de l'autorité du Siége apostolique, et de l'unanimité synodale : ni les novateurs ne pouvoient, plus éviter d'étre tenus pour hérétiques : ni lui-méme et les autres fidéles n'osoient plus avoir de communion avec eux'. » Voilà comme ce prince décida : et sa décision ne fut autre chose qu'une soumission absolue aux décisions de l'Eglise.
Voilà pour ce qui regarde la foi. Et pour la discipline ecclésiastique, il me suffit de rapporter ici l'ordonnance d'un empereur roi de France : « Je veux, dit-il aux évéques, qu'appuyés de notre secours et secondés de notre puissance, comme le bon ordre le prescrit, vous puissiez exécuter ce que votre autorité demande *. » Partout ailleurs la puissance royale donne la loi, et marche la première en souveraine. Dans les affaires ecclésiastiques, elle ne fait que seconder et servir : famulante , ut decet, potestate nostrá : ce sont les propres termes de ce prince. Dans les affaires non-seulement de la foi, mais encore de la discipline ecclésiastique, à l'Eglise la décision : au prince la protection, la défense, l'exécution des canons et des règles ecclésiastiques.
! Epist. Car. Mag. ad Elipand. tom, Concil. Gall.; Labb., tom. VII, col. 1047. — * Lud. Pii, Capit. x1, tit. 1v, tom. 11, Concil. Gall.
C'est l'esprit du christianisme, que l'Eglise soit gouvernée par les canons. Au concile de Chalcédoine, l'empereur Marcien souhaitant qu'on établit dans l'Eglise certaines règles de discipline, i-même en personne les proposa au concile, pour être établies par l'autorité de cette sainte assemblée t. Et dans le méme contile, s'étant émue sur le droit d'une métropole une question où les lois de l'empereur sembloient ne s'accorder pas avec les canons, les juges préposés par l'empereur pour maintenir le bon ordre d'un concile si nombreux , oü il y avoit six cent trente évéques, firent remarquer cette contrariété aux Péres, et leur demandérent ce qu'ils pensoient de cette affaire. Aussitôt « le saint concile s'écria d'une commune voix : Que les canons l'emportent: qu'on obéisse aux canons * : » montrant par cette réponse, que si par condescendance et pour le bien de la paix elle cède en cerlines choses qui regardent son gouvernement à l'autorité séculire, son esprit, quand elle agit librement (ce que les princes pieux lui déférent toujours trés-volontiers), est d'agir par ses propres régles et que ses décrets prévalent partout.
Le sacerdoce et l'empire sont deux puissances indépendantes, mais unies.
Le sacerdoce dans le spirituel et l'empire dans le temporel, ne relèvent que de Dieu. Mais l'ordre ecclésiastique reconnoit l'empire dans le temporel : comme les rois dans le spirituel, se reconnoissent humbles enfans de l'Eglise. Tout l'état du monde roule sur ces deux puissances. C'est pourquoi elles se doivent l'une à l'autre un secours mutuel. « Zorobabel (qui représentoit la puissance temporelle) sera revétu de gloire; et il sera assis, et dominera sur son trône : et le pontife ou le sacrificateur sera sur le sien, et il y aura un conseil de paix , (c'est-à-dire un parfait concours) entre ces deux ?. »
! Conc. Chalced., act. vi: tom. IV Concil., col. 515 et seq. — * Conc. Chalced., act. xii, col. 716. — 3 Zach., v1, 13.
En quel péril sont les rois qui choisissent de mauvais pasteurs.
Ceci se dit à l'occasion des rois qui ont recu de l'Eglise, sous quelque forme que ce soit, le droit de nommer ou de présenter aux évéchés et aux autres prélatures : principalement à l'occasion des rois de France, qui ont ce droit par un concordat perpétuel. Je ne craindrai point de dire que c'est la partie la plus importante de leurs soins, et aussi la plus dangereuse, et dont ils rendront à Dieu un plus grand compte.
Toute l'instruction du peuple dépend de là. « Les lévres du Sacrificateur gardent la science, et le peuple recherche la loi dans sa bouche’. Le roi méme la recoit de sa main. C'est l'Ange * (c'est l'envoyé, c'est l'ambassadeur) du Seigneur des armées *, Nous sommes ambassadeurs pour Jésus-Christ, dit saint Paul, et Dieu exhorte par nous *. »
L'expérience ne fait que trop voir que l'ignorance ou les désordres des pasteurs ont causé presque tou: les maux de l'Eglise, et des scandales à faire tomber en erreur, s'il se pouvoit, jusqu'aux élus.
Si donc les pasteurs ne sont, comme dit saint Paul, « des ouvriers irréprochables, qui sachent traiter droitement la parole de vérité *, » c'est la plus grande tentation du peuple fidèle. — Jésus-Christ a établi ses apôtres « pour être la lumière du monde, et les a mis sur le chandelier pour éclairer la maison de Dieu *» (plus encore par leur bonne vie que par leur doctrine). « Mais sila lumière qui est en nous n'est que ténèbres, que seront les ténèbres mêmes '? »
Vous donc, qui regardez plus ou la brigue ou la faveur que le mérite, en mettant des sujets indignes ou par l'ignorance ou par la vie, avez-vous entrepris de rendre le sacerdoce et l'Eglise méme méprisables? Ecoutez ce que dit un prophéte à de tels pasteurs : « Vous vous étes détournés de la voie, et vous avez scandalisé le peuple de Dieu, en n'observant pas la loi (que vous
* Malach., 11, 7. — * Deut., xvii, 18. —? Malach., 1, 1. — * MI Cor., v, 290. —
5 li Tim., 14, 15. — 0 Matth., V, 15, 15.— 7 lbid., Vl, 23.
préchiez) : je vous ai livrés au mépris des peuples (vous tomberez dans le décri) : vous serez vils à leurs yeux !. »
Car que fera-t-on « d'un sel insipide et affadi? I] n'est plus bon, dit le Fils de Dieu, que pour être foulé aux pieds*. »
Il est écrit de « Simon fils d'Onias, souverain pontife, qu'en montant au saint autel, il honoroit et ornoit le saint habit qu'il portoit?. » Par une raison contraire les pontifes qui ne sont pas saints, en montant à l'autel déshonorent (a) le saint habit qui les fait regarder avec tant de respect, et ternissent l'éclat de l'Eglise et de la religion. |
Que ferez vous donc, Ó prince, pour éviter le malheur de donner à l'Eglise de mauvais pasteurs ? Faites ce que dit saint Paul : « Qu'ils soient éprouvés, et puis qu'ils servent *. » S'il parle ainsi des diacres, que diroit-il des évéques? Le clergé est une milice : ne mettez pas à la tête celui qui n'a jamais eu de commandement. Consultez la voix publique. « Il faut, dit saint Paul, que celui qu'on veut faire évéque , ait bon témoignage, méme de ceux de dehors (méme, s'il peut, des hérétiques et des infidéles : à plus forte raison des fidèles) : de peur qu'il ne tombe dans le mépris *. »
Toutes les fois qu'il faut nommer un évéque, le prince doit croire que Jésus-Chist méme lui parle en cette sorte : O prince qui me nommez des ministres, je veux que vous me les donniez dignes de moi. Je vous ai fait roi, faites-moi régner, et donnezmoi des ministres qui puissent me faire obéir. Qui m'obéit vous obéit : votre peuple est le peuple que j'ai mis en votre garde. Mon Eglise est entre vos mains. Ce choix n'étoit pas naturellement de votre office : vous avez voulu vous en charger : prenez garde à votre péril et à mon service.
Les rois ne doivent pas croire sous prétexte qu'ils ont le choix des pasteurs, qu'il leur soitlibre de les choisir à leur gré : ils sont obligés de les choisir tels que l'Eglise veut qu'on les choisisse. Car l'Eglise leur en laissant la nomination ou le choix, n'a pas prétendu exempter ses ministres de sa discipline (à).
1 Malach., 11, 8, 9.— * Matth., v, 43.— 9 Eccli., 1, 1, 12.— * I Tim., ri, 10.—
(a) Ile Edit. : Déshunoroient. — (5) Ile Edit. : De la discipline.
L'abrégé de toutes les lois de l'Eglise est celle-ci, du concile de Trente :. En choisissant les évêques , on est obligé « de choisir ceux qu'on jugera en conscience les plus dignes et les plus utiles à l'Eglise, à peine de péché mortel. » Décret qu'on ne peut trop lire, et trop souvent inculquer aux princes. « Telle est la ville, quel est son conducteur, » dit le Saint-Esprit *. Ainsi « tout l'état et tout l'ordre de la famille de Jésus-Christ est en péril, si ce qu'on veut trouver dans le corps ne se trouve auparavant dans le chef?, » dit le concile de Trente. Il en est de méme à proportion de tous les prélats et de tous les ministres de l'Eglise.
. Le prince par un mauvais choix des prélats, se charge devant Dieu et son Eglise du plus terrible de tous les comptes : et nonseulement de tout le mal qui se fait par les indignes prélats, mais encore de l'omission de tout le bien qui se feroit s'ils étoient meilleurs.
Le prince doit protéger la piété, et affectionner les gens de bien.
Ils sont le soutien de son Etat. « S'il se trouve cinquante justes dans cette abominable (qu'on ne nomme pas) ; s'il s'y en trouve quarante-cinq ; s’il s'y en trouve quarante, ou trente, ou vingt; s’il s'y en trouve jusqu'à dix, je ne perdrai pas la ville pour l'amour de ces dix justes*, » dit le Seigneur à Abraham.
Le prince ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, les jureurs, les parjures, ni les devins.
« Le roi sage dissipe les impies, et courbe des voütes sur eux*. » Il les enferme dans des cachots, d’où personne ne les peut tirer. Ou comme d'autres traduisent sur l'original : « Il tourne des roues sur eux. » Il les brise, il les met en poudre, en faisant rouler sur eux des chariots armés de fer : comme fit Gédéon à ceux de Soccoth *, et David aux enfans d'Ammon *.
Le Seigneur dit à Moise : « Menez le blasphémateur hors du
! Conc. Trid., sess. xxiv, de reform., cap. 1. — 3 Eccli., x, 2. —3 Conc. Trid.,
ibid. — * Gen., xvili, 26 et seq. — * Prov., xx, 26. — * Jud., viii, 46. — ? HI. Reg., All, 81; 1 Par., xx, 3.
camp » (il ne faut point qu'on y respire le même air que lui, et son dernier soupir exhalé dedans l'infecteroit) : « et que ceux qui l'ont oui mettent la main sur sa téte (en témoignage), et que tout le peuple le lapide. Et tu diras, ajoute-t-il, à tout Israël : Celui qui maudit son Dieu, portera son péché ; que celui qui blasphéme le nom du Seigneur, meure de mort. Toute la multitude l'accablera de pierres, soit qu'il soit citoyen ou étranger ‘. » Chacun se doit purger de la part qu'on pourroit avoir à un crime si abominable.
Nabuchodonosor un prince infidéle, étonné des merveilles de Dieu qui avoit délivré des flammes ces trois jeunes hommes si célèbres dans l'histoire sainte, fit cette ordonnance : « C'est de : moi, dit-il, qu'est parti ce décret royal : Quiconque blasphémera contre le Dieu de Sidrach , Misach, et Abdénago, qu'il périsse et que sa maison soit renversée : car il n'y a pas un autre Dieu, qui puisse sauver comme celui-là *. »
Le parjure est un impie et un blasphémateur : « qui prend le nom de Dieu en vain? : » qui par là traite Dieu de chose vaine : qui ne croit pas que Dieu soit juste, ni puissant, ni véritable : qui le défie de lui faire du mal, et ne craint non plus sa justice qu'il invoque contre soi-méme, que si au lieu de Dieu il nommoit une idole vaine et muette.
Le jurement fréquent tient du blasphéme, et expose au parjure. « Le discours mélé de beaucoup de sermens fait dresser les cheveux : et l'irrévérence du nom de Dieu pris en vain, fait boucher les oreilles *. L'homme qui jure beaucoup sera rempli d'iniquité, et la plaie ne sortira point de sa maison”*. »
C'est par la méme raison que le prince doit exterminer de dessus la terre les devins et les magiciens, qui s'attribuent à euxmémes, ou qui attribuent aux démons la puissance divine. Et on sait ce qui arriva à Saül, pour avoir lui-méme violé l'ordonnance
qu'il avoit faite contre cette impiété *.
1 Levit., xxiv, 13 et seq. — * Dan., 111, 96. —9 Ezod., xx, 7. — * Eccli , xxvii, 45. — 5 Eccli., xxi, 12. — 9 | Reg., xxviti, ci-devant, liv. V, art. 3, 1re propos.
Les blasphémes font périr les rois et les armées.
Sennachérib roi d'Assyrie, aprés avoir fait à Ezéchias et à son peuple des menaces pleines de blasphémes , et leur avoir envoyé des ambassadeurs avec une lettre où étoient ces paroles! : « Que votre Dieu, en qui vous mettez votre confiance, ne vous trompe pas. Les dieux des autres nations les ont-ils sauvés ? Où est le roi d'Emath et le roi d'Arphad, et les rois de tant d'autres peuples vaincus, » qui ont invoqué leurs dieux inutilement contre moi ? « Voici, dit Ezéchias, un jour d'affliction, un jour de menace, un jour de blasphéme » (mais, Ô Seigneur, nous ne pouvons rien). Tout ce peuple fait des efforts inutiles, « semblables à ceux d'une femme dont l'en'ant est prét à sortir, et qui n'a pas assez de force pour accoucher. Mais peut-étre que Dieu écoutera les blasphémes de ses ennemis » (qui le comparent aux idoles des Gentils). Et Ezéchias prit les lettres dela main des ambassadeurs : et il alla dans le temple, et il les étendit tout ouvertes devant le Seigneur *. » Il n'eut point de plus fortes armes. Et les blasphémes de ce prince impie le firent périr lui et son armée : et il y eut en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes égorgés de la main d'un ange”.
Quoique Dieu ne fasse pas toujours des exécutions si éclatantes, il sait venger les blasphèmes par des voies aussi efficaces, quoique plus cachées. Celui qui avoit envoyé son ange contre Sennachérib, inspira contre Nicanor un invincible courage à Judas le Machabée et à ses soldats. L'impie périt avec son armée immense qui menacoit le ciel : « la main qu'il avoit levée contre le temple y fut attachée. Sa téte fut exposée au haut d'une tour. Et sa langue, dont il avoit dit : Y a-t-il un Dieu puissant dans le ciel? et moi je suis puissant sur la terre : fut donnée en proie aux oiseaux du ciel. Et tous les cieux bénirent le Seigneur en disant : Béni soit Dieu qui a conservé son temple *. »
1 IV Reg., XIX, 10, 11, 12, 13. — 2 IV Reg., xix, 3, 4. — 3 Ibid., 14, 15, 35. — * |I Mach., xv, 5, 5, 32, 33, 34,
. Le prince est religieux observateur de son serment.
Nous avons vu les qualités du serment marquées par saint Paul ! : et premièrement, « qu'on jure par plus grand que
Cela regarde les rois d'une manière toute spéciale. On jure (a) par plus grand que soi : c'est-à-dire on jure (5) par son souverain, par son juge. Dieu est le souverain des rois et des puissances suprémes. Il est leur juge spécial, parce que lui seul les peut juger, et qu'il faudroit qu'il les jugeát quand il ne jugeroit pas le reste des hommes.
a On jure, ajoute l'Apótre, par quelque chose d'immuable. » Ce qu'il explique en disant « qu'on jure par quelque chose qui ne peut mentir, ni tromper personne ?. » Et c'est ce qui devoit être principalement ordonné à l'égard des rois : parce que tout le monde étant si porté à les flatter et à les tromper, il falloit prendre contre eux pour témoin et pour juge celui qui seul ne es flatte pas.
Le prince jure à Dieu dans son sacre (comme nous allons le voir plus au long), de maintenir les priviléges des églises : de conserver la foi catholique qu'il a recue de ses péres : d'empécher les violences, et de rendre justice à tous ses sujets. Ce serment est le fondement du repos public : et Dieu est d'autant plus obligé par sa propre vérité à se le faire tenir, qu'il en est le seul vengeur.
I y a une autre sorte de serment, que les puissances souveraines font à leurs égales, de garder la foi des traités. Car comme dans tout traité on se soumet pour l'exécution à quelque juge, ceux qui n'ont pour juge que Dieu ont recours à lui dans leurs traités, comme au dernier appui de la paix publique.
De tout cela il résulte que les princes qui manquent à leurs
1 Ci-devant, liv. VII, art. 2, 111* propos., p. 293. — * Hebr., vi, 16. — ! Hebr., vi, 18.
(a) 11e Edit. : On juge. — (5) On juge.
sermens (ce qu'à Dieu ne plaise qu'il leur arrive jamais), autant qu'il est en eux, rendent vain ce qu'il y a de plus ferme parmi les hommes : et en méme temps rendent impossible la société et le repos du genre humain. Par où ils font Dieu et les hommes leurs justes et irréconciliables ennemis : puisque pour les concilier, il ne reste plus rien au-dessus de ce qu'ils ont rendu nul.
Qui ne sent pas combien cela est terrible, n'a plus rien qu'il puisse sentir que l'enfer méme : et la vengeance de Dieu manifestement et impitoyablement déclarée.
Où l’on expose le serment du sacre des rois de France.
L'archevéque consacrant, ou les évéques, parlent en ces termes au roi dès le commencement de son sacre, au nom de toutes les églises qui lui sont sujettes : « Nous vous supplions d’accorder à nous et à nos églises que vous conserverez et defendrez le privilége canonique, avec la loi et la justice qui leur est due ‘.» Ce qui comprend les immunités ecclésiastiques, également établies par les canons et par les lois. Et le roi répond : « Je vous promets de conserver à vous et à vos églises, le privilége canonique, avec la loi, et la justice qui leur est due. Et je leur promets de leur accorder la défense de ces choses, ainsi qu'un roi la doit accorder par droit dans son royaume à un évéque, et à l'église qui lui est commise. »
Puis on chante le Te Deum. Et le roi debout fait les promesses suivantes : « Je promets au nom de Jésus-Christ, ces trois choses au peuple chrétien qui m'est sujet. Premièrement, que tout le peuple chrétien de l'Eglise de Dieu conserve en tout temps sous nos ordres, la paix véritable. En second lieu, que j'interdise toute rapacité et iniquité. En troisiéme'lieu, qu'en tout jugement j'ordonne l'équité et la miséricorde. »
Après qu'on a dit les Lifantes, le prince prosterné se relève, et est interrogé en cette sorte par le seigneur métropolitain : « Voulez-vous tenir la sainte foi, qui vous a été laissée par des hommes
5 Cérémonial françois, pag. 14.
catholiques, et l'observer par des boanes œuvres. Et le roi répond : Je le veux. Le métropolitain continue : Voulez-vous étre le tutedr et le défenseur des églises et des ministres des églises? Et le roi répond : Je le veux. Le métropolitain demande encore : Voulezvous gouverner et défendre votre royaume qui vous a été accordé de Dieu, selon la justice de vos péres? Et le roi répond : Je le veux : et autant qu'il me sera possible, avec la grace de Dieu, en consolation à tout le monde. Ainsi je promets de le faire fidèlement, en tout et partout !. »
On lui demande enfin « s'il veut défendre les saintes églises de Dieu, et leurs pasteurs, et tout le peuple qui lui est soumis, justement et religieusement, par une royale providence, selon les coutumes de ses pères *. Et après qu'il a répondu qu'il le fera de tout son pouvoir, l'évéque demande au peuple s'il ne s'engage pas à se soumettre à un tel prince (qui lui promet la justice et toute sorte de bien), et s'assujetlir à son règne, avec une ferme fidélité; et obéir à ses commandemens, selon ce que dit l'ApÓtre : Que toute ame soit assujettie aux puissances supérieures * : soit au roi, comme élant au-dessus de tous les autres *. Qu'alors il soit répondu d'une méme voix, par tout le clergé, et par tout le peuple : Qu'il soit ainsi : Qu'il soit ainsi. Amen. Amen. »
Aprés l'onction accoutumée, un évêque fait cette prière : « Accordez-lui, Seigneur, qu'il soit le fort défenseur de sa patrie, le consolateur des églises et des saints monastères, avec une grande piété et une royale munificence. Qu'il soit le plus courageux et le plus puissant de tous les rois : le vainqueur de ses ennemis. Qu'il abatte ceux qui se soulèveront contre lui, et les nations paiennes. Qu'il soit terrible à ses ennemis, par la grande force de la nuissance royale. Qu'il paroisse magnifique, aimable et pieux aux grands du royaume : et qu'il soit craint et aimé de tout le monde *. »
En lui donnant le sceptre, la main de justice et l'épée, l'archevéque lui dit : « Que cette épée est bénite, afin d'étre selon l'ordre de Dieu, la defense des saintes églises * : et on l’avertit de se
! Cérémonial françois, pag. 16. —* Pag. 16, 17. — 3 Rom., xui, 1.— * ] Petr., It, 13. —* Cérémonial françois, pag. 19. — * Ibid., 20, 21.
souvenir de celui à qui il a été dit par le Prophéte : Mettez votre épée à votre côté, Ó trés-puissant *. Afin que l'équité ait toute sa force : que les remparts de l'iniquité soient puissamment détruits : et enfin que vous méritiez par le soin que vous prendrez de la justice, de régner éternellement avec le Fils de Dieu, dont vous étes la figure ?. » |
Le roi promet aussi « de conserver la souveraineté, les droits et noblesses de la couronne de France : sans les aliéner ou les transporter à personne ; et d'exterminer de bonne foi, selon son pouvoir, tous hérétiques (a) notés et condamnés par l'Eglise *. » Et il affermit toutes ces choses par serment. |
Dans la bénédiction de l'épée, on prie Dieu, « qu'elle soit en la main de celui qui désire s'en armer, pour la défense et la protection des églises, des veuves, des orphelins, et de tous les serviteurs de Dieu *. ». Ainsi on montre que la force n'est établie qu'en faveur de la justice et de la raison, et pour soutenir la foiblesse.
Les richesses, l'abondance de toute sorte de biens, la splendeur et la magnificence royale, sont demandées à Dieu pour le roi, par cette prière : « Faites, Seigneur, que de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, le blé, le vin, l'huile, et toute la richesse et l'abondance des fruits, lui soient données et continuées par la sagesse divine. En sorte que durant son règne, la santé et la paix soit dans le rovaume : et que la gloire ct la majeste de la dignité: royale éclate dans le pa'ais aux yeux de tout le monde, et envoie partout les rayons de la puissance royale *. »
Cette splendeur doit porter dans tous les esprits, une impression de la puissance des rois, et paroitre comme une image de la cour céleste.
Quel compte ne rendront point à:Dieu les princes qui négligeroient de tenir des promesses si solennellement jurées ?
- ! Psal., xuiv, 4. — ? Cérémonial françois, pag. 20, 21. — 3 [b d., pag. 33. — ibid, p. 34. — * Ibid., 35. (a) Edit. : Tous les hérétiques. — (6) L'abondance et toute sorte de biens.
Dans le doute, on doit interpréter en faveur du serment.
C'est ainsi que fit Josué. La ville de Gabaon étoit de celles que Dieu avoit destinées à la demeure de son peuple, et dont il avoit ordonné que les habitans seroient passés sans miséricorde au fil de l'épée, à cause de leurs crimes, aussi bien que tous les autres. Les Amorrhéens habitans de Gabaon, effrayés des victoires de Josué et des Israélites, useérent de finesse : et feignant de venir de pays bien éloignés, ils les aborderent en disant qu'ils « venoient de loin, émerveillés des prodiges que Dieu faisoit en leur : faveur, pour se soumettre à leur empire. » Ils firent tout ce qu'il falloit pour tromper Josué et les autres chefs, qui leur ;promirent la vie avec serment.
Trois jours aprés, on connut la vérité. La question fut de savoir si on s'en liendroit à l'alliance jurée. Deux fortes raisons s'y opposoient : l'une étoit la fraude de ces peuples, à qui on ne pardonna que sur un faux exposé ; l'autre étoit le commandement de Dieu, qui ordonnoit qu'on les exterminát entièrement. Mais Josué et les chefs du peuple s'en tinrent au serment et à l'alliance.
Coutre la surprise, on disoit qu'il falloit s'étre informé de la vérité avant que de s'engager « et interroger la bouche du Seigneur*, » en quoi Josué avoit manqué ; mais que l'engagement étant pris, et le nom de Dieu y étant interposé , il s'en falloit tenir là.
Àu commandement divin de faire passer tous ces peuples au fil de l'épée, Josué et les chefs opposoient un commandement plus ancien et plus important, de ne prendre pas en vain le nom de Dieu. « Neus avons juré par le nom du Seigneur Dieu d'Israél, que nous leur sauverions la vie : nous ne pouvons la leur ôter ?.» Tout le peuple qui murmuroit auparavant se rendit à cette raison : et approuva la décision de Josué et de ses chefs.
Dieu. méme la confirma, lorsquil délivra Gabaon des rois
1 Jos., IX, 3 et seq. — * Jos,, 1x, 14. — 3 Ihid., 19.
Amorrhéens qui la tenoient assiégée, par cette fameuse victoire où Josué arréta le soleil.
Et longtemps après, du vivant de David, parce que pendant le regne de Saül, ce prince cruel avoit voulu remuer cette question, et sous prétexte de zèle faire mourir les Gabaonites ; Dieu envoya la peste en punition de cet attentat, et ne se laissa fléchir qu'aprés qu'on eut puni rigoureusement la cruauté de Saül dans sa famille? : soit qu'elle y eüt concouru, soit qu'elle fût justement chátiée pour d'autres crimes. Ainsi la décision de Josué fut confirmée par une déclaration manifeste de la volonté de Dieu : et tout le peuple y demeura ferme jusqu'aux derniers temps.
La force de la décision eut un effet perpétuel : et non-seulement sous les rois, mais encore du temps d'Esdras et au retour de la captivité *.
C'est ainsi que furent sauvés les Gabaonites. La foi du peuple de Dieu, la sainteté des sermens, la majesté et la justice du Dieu d'Israël, éclatèrent magnifiquement dans cette occasion : et il resta à la postérité un exemple mémorable, d'interpréter les traités en faveur du serment.
Des motifs de religion particuliers aux rois.
C'est Dieu qui fait les rois, et qui établit les maisons régnantes.
Saül cherchoit les ânesses de son père Cis : David paissoit les brebis de son père Isai, quand Dieu les a élevés d'une condition si vulgaire à la royauté *.
Comme il donne les royaumes, il les coupe par la moitié quand il lui plait. Il fit dire à Jéroboam par son prophète : « Je partagerai le royaume de Salomon, et je t'en donnerai dix tribus, à cause qu'il a adoré Astarthé la déesse des Sidoniens, et Chamos le dieu de Moab, et Moloch le dieu des enfans d'Ammon. Je lui lais! Jos., x. — 1 ll Reg., xx1, 1, 2 et seq. — ? Esdr., 11, 70; vit, 7, 24 ; vini, 11, 20; 11 Esdr., Vit, 60: x, 28. — * | Reg., iX, X, XVI.
serai une tribu à cause de David mon serviteur : et Jérusalem la cité sainte que j'ai choisie !. »
Le prophéte Jéhu, fils d'Hanani, eut aussi ordre de dire à Baasa, le troisième roi d'Israël apres Jéroboam : «Je t'ai élevé de la poussiere, et je t'ai donné la conduite de mon peuple d'Israël; et tu as marché sur les voies de Jéroboam, et tu as excité mon indignation contre toi : je te perdrai, toi et ta maison?. »
Par la méme autorité un prophète alla à Jéhu, fils de Josaphat, fils de Namsi : «et le trouvant au milieu des grands, il dit tout haut : O prince, j'ai à vous parler. À qui de nous voulez- vous parler, répondit Jéhu ? À vous, prince, continua le prophète. Et il le tira selon l'ordre qu'il avoit requ de Dieu, dans le cabinet le plus secret de la maison, et lui dit : Le Seigneur vous a oint roi sur le peuple d'Israël : et vous détruirez la maison d'Achab votre seigneur *. » |
Dieu exerce le méme pouvoir sur les nations infldéles. « Va, dit-il au prophéte Elie, retourne sur tes pas par le désert jusqu'à Damas : et quand tu y seras arrivé, tu oindras Hazaél pour étre roi de Syrie‘. »
Par ces actes extraordinaires, Dieu ne fait que manifester plus clairement ce qu'il opère dans tous les royaumes de l'univers, à qui il donne des maitres tels qu'il lui plait. « Je suis le Seigneur, dit-il; c'est moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux : et je les mets entre les mains de qui je veux *. »
C'est Dieu encore qui établit les maisons régnantes. Il a dit à Abraham : « Les rois sortiront de vous"; » et à David : « Le Seigneur vous fera une maison”; » et à Jéroboam : « Si tu m'es fidèle, je te ferai une maison comme j'ai fait à David *. »
Il détermine le temps que doivent durer les maisons royales. «Tes enfans seront sur le trône jusqu'à la quatrième génération, dit-il à Jéhu?*. » |
« J'ai donné ces terres à Nabuchodonosor, roi de Babylone. Ces
! ]I1. Reg., x1, 31, 32, 33. — 1 Ibid.,, xvt, 1, 2, 3. — * IV Reg., 1x, 4, 5 et seq.
—* JII Reg., xix, 15. — 5 Jerem., xxvii, 5. — 6 Gen., xvi, 6. — 7 LI Reg., vii, 41. —9 III Reg., x1, 38. — *1V Reg., x, 30.
peuples seront assujettis à lui, à son fils et au fils de sôn fils, jusqu'à ce que le temps soit venu". »
Et tout cela est la suite de ce conseil éternel, par lequel Dieu a résolu « de faire sortir tous les hommes d'un seul, pour les répandre sur toute la face de la terre, en déterminant les temps et les termes de leur demeure *. »
Dieu inspire l'obéissance aux peuples, et il y laisse répandre un esprit de soulèvement. Dieu, qui tient en bride les flots de la mer, est le seul qui peut . aussi tenir sous le joug l'humeur indocile des peuples. Et c'est pourquoi David lui chantoit : « Béni soit le Seigneur mon Dieu, mon protecteur en qui j'espere, qui soumet mon peuple à ma puissance ?, »
Il agit dans les cœurs des nouveaux sujets qu'il avoit donnés à Saül : « et une partie de l'armée, dont Dieu toucha le cœur, suivit Saül *. »
En inspirant l'obéissance aux sujets, il met aussi dans le cœur du prince une confiance secréte, qui le fait commander sans crainte : « Et Dieu donna à Saül un autre cœur‘. » Lui qui se regurdoit auparavant, comme le dernier de tout le peuple d'Israél, prend en main le commandement et des peuples, et des armées : et sent en lui-méme toute la force qu'il falloit pour agir en maitre.
Après que le prophète envoyé de Dieu eut parlé à Jéhu pour le faire roi, « les seigneurs lui demandèrent : Que vous vouloit cet insensé? Et il leur dit : Le connoissez-vous, et savez-vous ce qu'il m'a dit? Ils lui répondirent : Tout ce qu'il aura dit est faux : mais ne laissez pas de nous le raconter. » Voilà ce qu'ils dirent, peu disposés, comme on voit, à en croire le prophéte. Mais Jéhu ne leur eut pas plutôt rapporté que ce prophète l'avoit sacré roi, que « tous aussitót prirent leurs manteaux, les étendant sous ses pieds en forme de tribunal, et firent sonner la trompette, et criè1 Jerem. , xxv11, 6, 7. — Act., xv11, 96, — ? Ps. cxLim, 1, 2.— 0 | Reg., x, 96. —
8 [Lid., 9; 1x , 21. — * IV Reg., 1x, 11, 12.
rent : Jéhu est roi'. » Et ils oublièrent Joram leur roi légitime, pour qui ils venoient d'exposer leur vie dans une bataille sanglante contre le roi de Syrie, et dans le siége de Ramoth Galaad : tant Dieu changea promptement les cœurs.
I] faut toujours se souvenir que ces choses si extraordinaires ne servent qu'à manifester ce que Dieu fait ordinairement d'une manière aussi efficace, quoique plus cachée. En méme temps qu'il inspire aux grands de suivre Jéhu par un secret jugement de sa providence, il se répand dans le peuple un esprit de soulèvement universel, et rien ne le soutient plus dans le royaume. Jéhu marche avec sa troupe conjurée, à Jezraël où étoit le roi. Comme on le vit arriver, Joram envoie pour lui demander s’il venoit en esprit de paix”. De quelle paix me parlez-vous, dit-il à celui qui lui faisoit ce message? Passez ici, et suivez-moi. Joram en envoya un autre pour faire la méme demande : il recut la méme réponse, et il imita le premier en se joignant à Jéhu. Le roi, qui ne recevoit aucune réponse, avance en personne avec le roi de Juda, croyant étonner Jéhu par la présence de deux rois unis, dont l'un étoit son souverain. « Aussitót qu'il eut apercu Jéhu, il lui dit : Venez-vous en paix ? Quelle paix y a-t-il pour vous? répliqua-t-il. Et en méme temps il banda son are, et perça d'un, coup de fleche le cœur de Joram, qui tomba mort à ses pieds *. » Il restoit dans le palais la reine Jézabel mére de Joram : « elle parut à la fenétre richement parée, les yeux colorés d'un fard exquis. Qui est celle-là, dit Jéhu? Et il ordonne aux eunuques de cette princesse, de la précipiter du haut en bas *. » Aprés toute cette sanglante exécution, il envoie des ordres à Samarie de faire mourir les enfans du roi* : et tous les grands du royaume résolurent de les faire mourir au nombre de soixante et dix, dont ils portèrent les têtes à Jéhu : et il envahit le royau:ne sans résistance. Dieu vengea par ce moyen les impiétés d'Achab et de Jézabel, sur eux et sur leur maison.
Voilà l'esprit de révolte qu'il envoie, quand il veut renverser les trónes. Sans autoriser les rébellions, Dieu les permet : et
1 [V Reg., 1x, 13. — 2 Jbid., 18,19, 20, 21. — 3 Ibid., 22 et seq. — * Ibid., 30 eL seq. — * 1bid., x, 1 et seq.
punit les crimes par d'autres crimes, qu'il chátie aussi en son temps, toujours terrible et toujours juste.
Dieu décide de la fortune des Etats.
« Le Seigneur Dieu frappera Israél, comme on remue un roseau dans l'eau ; et l'arrachera de la bonne terre, qu'il avoit donnée à leurs pères : et comme par un coup de vent, il les trans< portera (a) à Babylone!.» Tant est grande la facilité avec laquelle il renverse les royaumes les plus florissans.
3 Le bonheur des princes vient de Dieu; et a souvent de grandsretours.
Enflé d'une longue suite de prospérités, un prince insensé dit en son cœur : Je suis heureux. tout me réussit ; la fortune, qui m'a toujours été favorable, gouverne tout parmi les hommes, et il ne m'arrivera aucun mal. « Je suis reine, » disoit Dabylone, qui se glorifioit dans son vaste et redoutable empire : « je suis assise » (dans mon trône heureuse et tranquille) : je serai toujours dominante ; jamais je ne serai veuve, jamais privée d'aucun bien : jamais je ne connoitrai ce que c'est que stérilité et foiblesse *. » Tu ne songes pas, insensée, que c'est Dieu qui t'envoie ta félicité : peut-étre pour t'aveugler, et te rendre ton infortune plus insupportable. « J'ai tout mis entre les mains de Nabuchodonosor roi de Dabylone; et jusqu'aux bétes, je veux que tout fléchisse sous lui. Les rois et les nations qui ne voudront pas subir le joug périront, non-seulement par l'épée de ce conquérant, mais de mon côté je leur enverrai la famine et la peste, jusqu'à ce que je les détruise entierement *. » Afin que rien ne manque ni à son bonheur ni au malheur de ses ennemis.
Mais tout cela n'est que pour un temps, et cet excés de bonheur a un prompt retour. « Car pendant qu'il se promenoit dans sa Babylone, dans ses salles et dans ses cours; et qu'il disoit en son
1 [II Reg., xiv, 15. — 3 [sai., xLvI1, 7, 8. — 3 Jerem., xxvi, 6-8. (a) Ile Edit. : 11 ls transporta,
cœur : N'est-ce pas cette grande Babylone, que j'ai bâtie dans ma force et dans l'éclat de ma gloire? » sans seulement jeter le moindre regard sur la puissance supréme, d'oü lui venoit tout ce bonheur : « une voix partit du ciel, et lui dit : Nabuckodonosor, c'est à toi qu'on parle. Ton royaume te sera Óté à cet instant : on ie chassera du milieu des hommes : tu vivras parmi les bétes, jusqu'à ce que tu àpprennes que le Trés-Haut tient en sa main les empires, et les donne à qui il lui plait. »
O prince! prenez donc garde de ne pas considérer votre bonheur comme une chose attachée à votre personne; si vous ne pensez en méme temps qu'il vient de Dieu, qui le peut également donner et ôter. « Ces deux choses, la stérilité et la viduité viendront sur vous en un méme jour, dit Isaie*. » Tous les maux vous accableront. « Et pendant que vous n'aurez à la bouche que la paix et la sécurité, la ruine survient tout à coup. »
Ainsi le roi Daltasar au milieu d'un festin royal qu'il faisoit avec ses seigneurs et ses courtisans en grande joie *, ne songeoit qu'à « louer ses dieux d'or et d'argent, d'airain et de marbre, » qui le combloient de tant de plaisirs et de tant de gloire; quand ces trois doigts (si célèbres) parurent en l'air, qui écrivoient sa sentence sur la muraille : « MAxË : THÉCEL : PHarès. Dieu a compté tes jours, et ton regne est à sa fin. Tu as été mis dans la balance, et tu as été trouvé léger. Ton empire est divisé et il va être livré aux Médes et aux Perses. »
Dl n’y a point de hasard dans le gouvernement des choses humaines; et la fortune n'est qu'un mot, qui n'a aucun sens.
C'est en vain que les aveugles enfans d'Israël « dressoient une table à la Fortune, et lui sacrifloient *. » Ils l'appeloient la reine du ciel, la dominatrice de l'univers; et disoient à Jérémie * : O. prophéte, « nous ne voulons plus écouter vos discours : nous en ferons à notre volonté. Nous sacriflerons à la reine du ciel : et nous lui ferons des effusions, comme ont fait nos péres, nos
! Dan., 1V, 26-29. — ?* [sa., XLVII, 9. — 3 1 Thess., v, 3. — * Dan.v, 1 et seq. — 5 [sai., LAV, 11. — 9 Jerem., XLIV, 16, 17.
princes et nos rois. Et tout nous réussissoit, et nous regorgions de biens. » |
C'est ainsi que séduits par un long cours d'heureux succés, les hommes du monde donnent tout à la fortune, et ne connoissent point d'autre divinité. Ou ils appellent la reine du ciel, l'étoile dominante et favorable, qui selon leur opinion fait prospérer leurs desseins. C'est mon étoile, disent-ils, c'est mon ascendant;,. c'est l'astre puissant et benin qui a éclairé ma nativité, qui met tous mes ennemis à mes pieds.
Mais il n'y a dans le monde, ni fortune ni astre dominant. Rien ne domine que Dieu. « Les étoiles, comme son armée, marchent : à son ordre : chacune luit dans le poste qu'il lui a donné. Il les appelle par leur nom, et elles répondent : Nous voilà. Et elles se réjouissent, et luisent avec plaisir pour celui qui les a faites !. »
Comme tout est sagesse dans le monde, rien n'est hasard.
« Dieu a répandu la sagesse sur toutes ses cuvrest. Dieu a tout vu, Dieu a tout mesuré, Dieu a tout compté *. Dieu a tout fait avec mesure, avec nombre et avec poids *. » Rien n'excède, rien ne manque. À regarder le total, rien n'est plus grand ni plus petit qu'il ne faut : ce qui semble défectueux d'un côté, sert à un autre ordre supérieur et plus caché, que Dieu s it. Tout est épandu (a) à pleines mains : et néanmoins tout est fait et donné par compte. « Jusqu'aux cheveux de notre téte, ils sont tous comptes*. Dieu sait nos mois et nos jours : il en a marqué le lerme, qui ne peut étre passé*. Un passereau méme ne tombe pas sans votre Père céleste 7. » Ce qui emporteroit d'un côté, a son contre-poids de l'autre : la balance est juste, et l'équilibre parfait. |
Où la sagesse est infinie, il ne reste plus de place pour le hasard.
! Baruch, 111, 34, 35.— 3. Eccli., 1, 10. — 3 Jbid., 9. — * Sup., x1, 91. — Matth. X, 30. — * Job, xiv, 5. —7 Matth., x, 29. (a) Répandu.
Hye une providence particulière dans le gouvernement des choses humaines.
« L'homme prépare son cœur, et Dieu gouverne sa langue. » . « L'homme dispose ses voies : mais Dieu conduit ses pas *. »
On a beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins; l'occasion apporte toujours je ne sais quoi d'imprévu : en sorte qu'on dit et qu'on fait toujours plus ou moins qu'on ne pensoit. Et cet endroit inconnu à l'homme dans ses propres actions et dans ses propres démarches, c'est l'endroit secret par où Dieu agit, et le ressort qu'il remue.
S'il gouverne de cette sorte les hommes en particulier, à plus forte raison les gouverne-t-il en corps d'Etats et de royaumes. C'est aussi dans les affaires d'Etat, « que nous sommes (principalement) en sa main, nous et nos discours, et toute sagesse, et la science d'agir?. » - |
« Dieu a fait en particulier les cœurs des hommes; il entend toutes leurs œuvres. C'est pourquoi, ajoute le Psalmiste, le roi n'est pas sauvé par sa grande puissance, ou par une grande armée, mais parla puissante main de Dieu*.» Lui qui gouverne les eceurs de tous les hommes, et qui tient en sa main le ressort qui les fait mouvoir, a révélé à un grand roi qu'il exerce spécialement ce droit souverain sur les cœurs des rois : « Comme la distribution des eaux (est entre les mains de celui qui les conduit), ainsi le cœur du roi est entre les mains de Dieu, et il l'incline où illui plait*. » Il gouverne particulièrement le mouvement principal, par lequel il donne le branle aux choses humaines.
Les rois doivent plus que tous les autres s'abandonner à la providence de Dieu.
Toutes les propositions précédentes aboutissent à celle-ci. Plus * l'ouvrage des rois est grand, plus il surpasse la foiblesse humaine, plus Dieu se l'est réservé, et plus le prince qui le manie doit s'unir à Dieu, et s'abandonner à ses conseils.
! Prov., xvi, 1. — 3 Ibid., 9. — 3 Sap., vii, 16.— * Ps. xxxi, 15, 16.— 5 Prov., III, f.
En vain un roi s'imagineroit qu'il est l'arbitre de son sort, à cause qu'il l'est de celui des autres : il est plus gouverné qu'il ne gouverne : «Il n'y a point de sagesse, il n'y a point de prudence, il n'y a point de conseil contre le Seigneur !. »
« Les pensées des mortels sont tremblantes, et leur prévoyance incertaine*. »
« Il s'éléve plusieurs pensées dans le cœur de l'homme (elles le rendent timide et irrésolu) : les conseils de Dieu sont éternels*. » Ceux-là seuls subsistent toujours, ils sont invincibles.
Nulle puissance ne peut échapper les mains de Dieu.
Salomon bien averti par un prophète que Jéroboam partageroit un jour son royaume, tâche de le faire mourir ; mais en vain, puisqu'il trouve une retraite assurée chez Sésac, roi d'E- gypte*. -
Achab roi d'Israël est averti par Michée qu'il périroit dans une bataille*. «Je changerai d'habit, dit-il, et j'irai ainsi au combat. » Mais pendant que l'ennemi le cherche en vain, et tourne tout l'effort contre Josaphat roi de Juda, qui seul paroissoit en habit royal, « il arriva qu'un soldat en tirant en l'air blessa le roi d'Israél entre le col et l'épaule. Je suis blessé, s’écria-t-il : tournez, continua-t-il à celui qui conduisoit son chariot ; et tirez-moi du combat. » Mais le coup qu'il avoit recu étoit mortel ; et il en mourut le soir méme.
Tout sembloit concourir à le sauver. Car encore qu'il y eüt ordre de l'attaquer seul, on ne le connoissoit pas : et Josaphat, qu'on prit pour lui, fut délivré, Dieu détournant tous les coups qu'on lui portoit. Achab, contre qui on ne tiroit pas faute de pou. Voir le connoitre, fut atteint par une flèche tirée au hasard. Mais ce qui semble tiré au hasard, est secrètement guidé par la main de Dieu. |
Il n'y avoit plus qu'un moment pour sauver Achab : le soleil
! Prov., xx1, 30. — ? Sap., IX, 14. — ? Prov., Xix , 21. — * lI Reg., x1, 40. — 5]! Paralip.. xvii, 21-29 et seq.
alloit se coucher; la nuit alloit séparer les combattans : mais il falloit qu'il périt : « et il fut tué au soleil couchant !. »
C'est en vain que Sédécias croit dans la prise de Jérusalem avoir évité par la fuite les mains de Nabuchodonosor, à qui Dieu vouloit le livrer? : « il est repris avec ses enfans, qui furent tués à ses yeux : et on les lui créve, » aprés ce triste spectacle.
David étoit sage et prévoyant plus qu'homme de son siecle : et il se servit de toute son adresse pour couvrir son crime. Mais Dieu le voyoit : « Tu l'as fait, dit-il, en cachette : mais moi j'agirai à découvert. (Et tout ce que tu crois avoir enveloppé dans des ténèbres impénétrables), paroitra aux yeux de tout Israël, et aux yeux du soleil*. »
Les finesses sont inutiles : tout ce que l'homme fait pour se sauver, avance sa perte : « Il tombe dans la fosse qu'il a creusée: et le filet qu'on a tendu nous prend nous-mémes *. »
Il n'y a donc de recours qu'à s'abandonner à Dieu avec une pleine conflance.
Ces sentimens produisent dans le cœur des rois une piété véritable.
Telle fut celle de David. Lorsque fuyant devant son fils Absalon, abandonné de tous les siens, il dit à Sadoc sacrificateur et aux lévites qui lui amenoient l'arche d'alliance du Seigneur : « Reportez-la dans Jérusalem : si j'ai trouvé grace devant le Seigneur, il me la montrera et le tabernacle. Que s'il me dit : Vous ne me plaisez pas, il est le maître, qu'il fasse ce qu'il lui plaira*. » le suis soumis à sa volonté.
Ses serviteurs fondoient en larmes, le voyant obligé de fuir avec tant de précipitation et d'ignominie : mais David avec un cœur intrépide, leur relève le courage. Il veut méme par une générosité qui lui étoit naturelle, renvoyer six cents de ses plus . vaillans soldats , avec Ethai le Géthéen, qui les commandoit, pour ne les pas exposer à une ruine qui paroissoit inévitable *. «Pourquoi venez-vous avec nous? Retournez. Pour moi, ajoute-t-il,
! II Paralip., xvin, 34. — ? Jerem., xxxix, 4-7. — 3 11 Reg., xit, 12. — # Ps. vil, 16; xxxiv, 8; Eccli., x1vrt, 29. — II Reg., xv, 24-26. — 6 Jbid., 19-21.
j'irai où je dois aller. » Quel courage, quelle grandeur d'amet mais en méme temps quelle résignation à la volonté de Dieu! Il reconnoit la main divine qui le poursuit justement : et met toute sa confiance en celte même main qui seule peut le sauver.
Cette piété est agissante.
Il y a un abandon à Dieu qui vient de force et de piété : il y en a un qui vient de paresse. S'abandonner à Dieu sans faire de son côté tout ce qu'on peut, c'est lächeté et nonchalance.
La piété de David n'a point ce bas caractère. En méme temps qu'il attend avec soumission ce que Dieu ordonnera du royaume et de sa personne pendant la révolte d'Absalon, sans perdre un moment de temps, il donne tous les ordres nécessaires aux troupes, à ses conseillers, à ses principaux confidens, pour assurer sa retraite et rétablir les affaires !.
Dieu le veut : agir autrement, c'est le tenter contre sa défense: « Vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu?. » Ce n'est pas en vain qu'il vous a donné une sagesse, une prévoyance, une liberté : il veut que vous en usiez. Ne le faire pas et dire en son cœur : J'abandonnerai tout au gré du hasard ; et croire qu'il n'y a point de sagesse parmi les hommes, sous prétexte qu'elle est subordonnée à celle de Dicu : c'est disputer contre lui ; c'est vouloir secouer le joug, et agir en désespéré.
Lé prince qui a failli ne doit pas perdre espérance ; mais retourner à Dieu par la pénitence:
Ainsi Manassés roi de Juda, après tant d'impiétés et d'idolàtrie ; aprés avoir répandu tant de sang innocent, jusqu'à en faire regorger les murailles de Jérusalem”, frappé dela main de Dieu, «et livré à ses ennemis qui le transportérent à Babylone, et chargé de fers, pria le Seigneur son Dieu dans son angoisse, et se repentit avec beauccup de douleur devant le Dieu de ses pères : et il lui fit des prières, et il le pria instamment. Et Dieu
PIE Reg., xv-xviit. — 3 Deul., vi, 16. — 3 IV Reg., xxi, 2, 16.
écouta sa prière, ct il le ramena à Jérusalem dans son trône : et Manassés reconnut que le Seigneur étoit le vrai Dieu‘. » Mais il faut bien remarquer que la pénitence de ce prince fut sérieuse, son humilité sincere et ses prières pressantes.
Dieu ne laisse pas quelquefois d'avoir égard à la pénitence des impies, lorsque méme sans se convertir, ils sont effrayés de ses menaces. Achab ayant entendu les menaces que Dieu faisoit par le prophete Elie, en fut effrayé *. «Il. déchira ses habits, et couvrit sa chair d'un cilice, et il jeüna : et il se coucha en son lit revétu d'un sac : et il marcha la téte baissée (cette téte auparavant si superbe). Et le Seigneur dit à Elie : N'avez-vous pas vu Achab humilié devant moi? Parce donc qu'il s'est humilié à cause de moi, je ne ferai pas tomber sur lui tout le mal dont je l'ai menacé : mais je frapperai sa maison du temps de «son fils. » |
Dieu semble avoir de la complaisance à voir les grands rois et les rois superbes humiliés devant lui. Ce n'est pas que les plus grands rois soient plus que les autres hommes à ses yeux , devant lesquels t ut est également un néant : mais c'est que leur humiliation est d'un plus grand (a) exemple au genre humain.
On ne finiroit jamais si on vouloit ici parler de la pénitence de
David, si celebre dans toute la terre. Elle a tellement effacé tous ses péchés, qu'il semble méme que Dieu les ait entierement oubliés. David est demeuré comme auparavant, l'homme selon le cœur de Dieu : le modèle des bons rois : et le pére par excellence du Messie. Dieu lui a rendu, ct méme augmenté, non-seulement l'esprit de justice, mais encore l'esprit de prophétie et les dons: extraordinaires : en sorte qu'on peut dire qu'il n'a rien perdu.
La religion fournit aux princes des motifs pa:ticuliers de pénitence.
«J'ai péché contre vous seul, » disoit David *. Contre vous &ul, puisque vous m'aviez rendu indépendant de toute autre puissance que de la vótre. Tel est le premier motif : « J'ai péché:
! I Paralip., xxxut, 11-13. — * HI Reg., xxt, 27-99. — 9 Ps. t, 6. (a) Edit. 11: Est d'un gzand.
contre vous seul. » Je dois donc par ce motif spécial de l'offense que j'ai commise contre vous, me dévouer entièrement à la pénitence.
Le second motif, c'est que si les princes sont exposés à de plus dangereuses tentations, Dieu leur a donné de plus grands moyens de les réparer par leurs bounes ceuvres.
Le troisième, c'est que le prince dont les péchés sont plus éclatans, les doit expier aussi par une pénitence plus édifiante.
Les rois de France ont une obligation particulière à aimer l'Eglise ; et à s'attacher au saint Siége.
a La sainte Eglise romaine, la mère, la nourrice et la maîtresse de toutes les églises, doit étre consultée dans tous les doutes qui regardent la foi et les mœurs : principalement par ceux qui comme nous ont été engendrés en Jésus-Christ par son ministere, et nourris par elle du lait de la doctrine catholique. » Ce sont les paroles d'Hincmar, célébre archevéque de Reims.
Il est vrai qu'une partie de ce royaume, comme l'église de Lyon et les voisines, ont reçu la foi d'une mission qui leur venoit d'Orient et par le ministère de saint Polycarpe, disciple de l'apótre saint Jean. Mais comme l'Eglise est une par tout l'univers, cette mission orientale n'a pas été moins favorable à l'autorité du saint Siége, que celle qui en est venue directement. Ce qui paroit par la doctrine de saint Irénée évéque de Lyon, qui dés le second siècle a célébré si hautement la nécessité de s'unir à l'Eglise romaine : «comme à la principale église de l'univers : fondée par les deux principaux apôtres, saint Pierre et saint Paul. »
L'Eglise gallicane a été fondée par le sang d'une infinité de martyrs. Et je ne veux ici nommer qu'un saint Pothin, un saint ]rénée, les saints martyrs de Lyon et de Vienne, et saint Denis avec ses saints compagnons.
L'Eglise gallicane a porté des évéques des plus doctes, des plus saints, des plus célébres qui aient jamais été : et je ne ferai mention que de saint Hilaire et de saint Martin.
! Iren., lib. 111 adv. Hæres., cap. 111.
Quand le temps fut arrivé que l'empire romain devoit tomber en Occident, Dieu, qui livra aux Barbares une si belle partie de cet empire et celle oà étoit Rome, devenue le chef de la religion : il destina à la France des rois qui devoient étre les défenseurs de l'Eglise. Pour les convertir à la foi avec toute la belliqueuse nation des Francs, il suscita un saint Remi homme apostolique : par lequel il renouvela tous les miracles qu'on avoit vus éclater dans la fondation des plus célèbres églises, comme le remarque saint Remi lui-même dans son testament !.
Ce grand saint et ce nouveau Samuel appelé pour sacrer les rois, sacra ceux de France en la personne de Clovis, comme il dit lui-même, « pour être les perpétuels défenseurs de l'Eglise et des pauvres *, » qui est le plus digne objet de la royauté. Il les bénit et leurs successeurs, qu'il appelle toujours ses enfans : et prioit Dieu nuit et jour, qu'ils persévérassent dans la foi. Prière exaucée de Dieu avec une prérogative bien particuliére, puisque la France est le seul royaume de la chrétienté qui n'a jamais vu sur le tróne que des rois enfans de l'Eglise.
Tous les saints qui étoient alors furent réjouis du baptéme de Clovis : et dans le déclin de l'empire romain, ils crurent voir dans les rois de France, « une nouvelle lumière pour tout l'Occident et pour toute l'Eglise *. »
Le pape Anastase II crut aussi voir dans le royaume de France nouvellement converti, « une colonne de fer, que Dieu élevoit pour le soutien de sa sainte (a) Eglise, pendant que la charité se refroidissoit partout ailleurs *', » et méme que les empereurs avoient abandonné la foi.
Pélage IT se promet des descendans de Clovis comme des voisins charitables de l'Italie et de Rome, la méme protection pour le saint Siége qu'il avoit recue des empereurs *. Saint Grégoire le
Grand enchérit sur ses saints prédécesseurs, lorsque touché de la foi et du zèle de ces rois, il les met « autant au-dessus des autres
1Test, S. Remig., apud Flod., lib. | , cap. xxviir.— ?{bid.— 3 Epist. Avit. Vienn. «d Clodov., tom. 1 Conc. Gall., p. 154. —* Anastas. IT, Ep. 11 ad Clod., tom. lY Conc., col. 1282. — * Pelag. 11, Ep. ad Aunach., tom. | Conc. Gall., p. 316.
(a) Edit. II: De la sainte.
souverains, que les souverains sont au-dessus des particuliers !. »
Les enfans de Clovis n'ayant pas marché dans les voies que saint Remi leur avoit prescrites, Dieu suscita une autre race pour régner en France. Les papes et toute l'Eglise Ja bénirent en la personne de Pepin, qui en fut le chef *. L'empire y fut établi, en la personne de Charlemagne et de ses successeurs. Aucune famille royale n'a jamais été si bienfaisante envers l'Eglise romaine. Elle en tient toute sa grandeur temporelle : et jamais l'empire ne fut mieux uni au sacerdoce, ni plus respectueux euvers les papes, que lorsqu'il fut entre les mains des rois de France.
Aprés ces bienheureux jours, Rome eut des maitres fácheux : et les papes eurent tout à craindre, tant des empereurs que d'un peuple séditieux. Mais ils trouvèrent toujours en nos rois ces charitables voisins que le pape Pélage lI avoit espérés. La France plus favorable à leur puissance sacrée que l'Italie et que Rome méme, leur devint comme un second siége, où ils tenoient leurs conciles et d'où ils faisoient entendre leurs oracles à toute l'Eglise : comme il paroit par les conciles de Troyes, de Clermont, de Toulouse, de Tours et de Reims.
Une troisiéme race étoit montée sur le tróne. Race, s ils se peut, plus pieuse que les deux autres; sous laquelle la France est déclarée par les papes « un royaume chéri et béni de Dieu, dont l'exaltation est inséparable de celle du saint Siége ?. » Race aussi, qui se voit seule cans tout l'univers, toujours couronnée et toujours régnante, depuis sept cents ans entiers sans interruption : et ce qui lui est encore plus glorieux, toujours catholique, Dieu par son infinie miséricorde, n'ayant méme pas permis qu'un prince, qui étoit monté sur le trône dans l'hérésie, y persévérát.
Puisqu'il paroit par cet abrégé de notre histoire que la plus grande gloire des rois de France leur vient de leur foi, et de la protection constante qu'ils ont donnée à l'Eglise, ils ne laisseront
! Greg. Magn., Epist. lib. IV, ep. vi, tom. II, col. 795. — 3 Paul. !, Ep. x, ad Franc., tom. IT Conc. Gall., p. 59. — 3 Alex. lil, Ep. xxx, tom. X Conc., ool. 1212 ; Greg. IX , tom. Xl Conc., col. 367.
pas affoiblir cette gloire : et la race régnante la fera passer à la postérité jusqu'à la fin des siècles.
Elle a produit saint Louis , le plus saint roi qu'on ait vu parmi les chrétiens. Tout ce qui reste aujourd'hui de princes de France, est sorti de lui. Et comme Jésus-Christ disoit aux Juifs : « Si vous êtes enfans d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham !; » il
ne me reste qu'à dire à nos princes : Si vous êtes enfans de saint Louis, faites les œuvres de saint Louis (a).