Politique tirée de l'Écriture sainte

Jacques-Bénigne Bossuet · Doctrine

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Fiche de l’œuvre dans le savoir

L'homme est fait pour vivre en société.

Les hommes n’ont qu'une méme fin, et un même objet, qui est Dieu.

« Ecoute, Israël; le Seigneur notre Dieu est le seul Dieu. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ame, et de toute ta force !. »

L'amour de Dieu oblige les hommes à s'aimer les uns les autres.

* Un docteur de la loi demanda à Jésus: « Maitre, quel est le premier de tous les commandemens? Jésus lui répondit : Le premier de tous les commandemens est celui-ci: Ecoute, Israél ; le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu; et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton ame, de toute ta pensée et de toute ta force: voilà le premier commandement; et le second, qui lui est semblable, est celui-ci: Tu aimeras ton; prochain comme toi-même *,

» En ces deux préceptes consistent toute la loi et les prophètes *. »

Nous nous devons donc aimer les uns les autres, parce que nous devons aimer tous ensemble le méme Dieu, qui est notre père commun, et son unité est notre lien. « Il n'y a qu'un seul Dieu , dit saint Paul *; si les autres comptent plusieurs dieux , il

1 Deuter., vi, &, 5. — ? Marc, xi, 29-31. — * Matih., xxi, 40, — * 1 Cor.,

n'y en a pour nous qu'un seul, qui est le père d'où nous sortons tous, et nous sommes faits pour lui. »

S'il y a des peuples qui ne connoissent pas Dieu, il n'en est pas moins pour cela le créateur, et il ne les a pas moins faits à son image et ressemblance. Car il a dit en créant l'homme: « Faisons l'homme à notre image et ressemblance !; » et un peu après: « Et Dieu créa l'homme à son image; il le créa à l'image de Dieu. »

Il le répète souvent, afin que nous entendions sur quel modèle nous sommes formés, et que nous aimions les uns dans les autres l'image de Dieu. C'est ce qui fait dire à Notre-Seigneur, que le précepte d'aimer le prochain est semblable à celui d'aimer Dieu, parce qu'il est naturel que qui aime Dieu, aime aussi pour l'amour de lui tout ce qui est fait à.son image; et ces deux obliga tions sont semblables. |

Nous voyons aussi que quand Dieu défend d'attenter à la vie de l’homme, il en rend cette raison: « Je rechercherai la viede l'homme de la main de toutes l*s bêtes et de la main de l'homme. Quiconque répandra le sang humain, son sang sera répandu, parce que l'homme est fait à l'image de Dieu *. »

Les bêtes sont en quelque sorte appelées dans ce passage a jugement de Dieu, pour y rendre compte du sang humain qu’elles auront répandu. Dieu parleainsi, pour faire trembler les hommes sanguinaires; et il est vrai en un sens, que Dieu redemandert méme aux animaux, les hommes qu'ils auront dévorés, lorsqu'il les ressuscitera malgré leur cruauté dans le dernier jour.

Tous les hommes sont frères.

Premièrement, ils sont tous enfans du même Dieu. « Vous êtes tous frères, dit le Fils de Dieu *, et vous ne devez donner le nom de père à personne sur la terre; car vous n'avez qu'un seul pete; qui est dans les cieux. »

Ceux que nous appelons pères et d’où nous sortons selon à chair, ne savent pas qui nous sommes; Dieu seul nous connol! A1 Gen., 1, 26, 27. — ? Ibid. 1x, 5, 6. — 3 Malth., xxiii, 8, 9.

de toute éternité, et c'est pourquoi Isale disoit : « Vous êtes notre vrai père; Abraham ne nous a pas connus, et Israël nous a ignorés : mais vous, Seigneur, vous êtes notre père et notre protecteur; votre nom est devant tous les siècles *. »

Secondement, Dieu a établi la fraternité des hommes en les faisant tous naitre d'un seul, qui pour cela est leur père commun, et porte en lui-méme l'image de la paternité de Dieu. Nous ne lisons pas que Dieu ait voulu faire sortir les autres animaux d'une méme tige. « Dieu fit les bêtes selon leurs espèces; et il vit que cet ouvrage étoit bon, et il dit: Faisons l'homme à notre image et ressemblance *. »

Dieu parle de l'homme en nombre singulier, et marque distinctement qu'il n'en veut faire qu'un seul, d'où naissent tous les autres, selon ce qui est écrit dans les Actes, «a que Dieu a fait sortir d'un seul tous les hommes qui devoient remplir la surface de la terre?. » Le grec porte que Dieu les a faits d’un méme sang. Il a méme voulu que la femme qu'il donnoit au premier homme fût tirée de lui, afin que tout füt un dans le genre humain. «Dieu forma en femme la côte qu'il avoit tirée d'Adam, et il l'amena à Adam, et Adam dit: Celle-ci est un os tiré de mes os, et une chair tirée de ma chair: son nom méme marquera qu'elle est tirée de l'homme; c'est pourquoi l'homme quittera son pere et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils seront deux dans une chair *. »

Ainsi le caractère d'amitié est parfait dans le genre humain; et les hommes, qui n'ont tous qu'un méme père, doivent s'aimer comme frères. À Dieu ne plaise qu'on croie que les rois soient exemplts de cette loi, ou qu'on craigne qu'elle ne diminue le respect qui leur est dà. Dieu marque distinctement, que les rois qu'il donnera à son peuple, « seront tirés du milieu de leurs frères *; » un peu aprés : « Ils ne s'éléveront point au-dessus de leurs fréres par un sentiment d'orgueil : » et c'est à cette condition qu'il leur promet un long règne.

Les hommes ayant oublié leur fraternité et les meurtres s'étant

1 [sa., Lxiti, 16. — * Gen., 1, 25, 26. — ? Act., xvii, 26. — * Gen., IL, 22, 23. — * Dewter., xvii, 15, 20.

multipliés sur la terre, Dieu résolut de détruire tous les hommes‘ à la réserve de:Noé et de sa famille, par laquelle il répara le genre humain , et voulut que dans ce renouvellement du monde nous eussions encore tous un méme père.

Aussitôt après il défend les meurtres en avertissant les hommes qu'ils sont tous frères, descendus premièrement du même Adam, et ensuite du méme Noé : « Je rechercherai, dit-il, la vie de l'homme de la main de l'homme et de la main de son frére *. »

Nul homme n'est étranger à un autre homme.

Notre-Seigneur après avoir établi le précepte d'aimer son pro chain, interrogé par un docteur de la loi qui étoit celui que nous devons tenir pour notre prochain, condamne l'erreur des Juifs qui ne regardoient comme tels que ceux de leur nation. Il leur montre par la parabole du Samaritain qui assiste le voyageur méprisé par un prêtre et par un lévite, que ce n'est pas sur la. nation, mais sur l'humanité en général que l'union des hommess doit être fondée. « Un prêtre vit le voyageur blessé, et passa ; el un lévite passa près de lui et continua son chemin. Mais un Sa— maritain le voyant, fut touché de compassion *. » Il raconte aveæ—= quel soin il le secourut, et puis il dit au docteur : « Lequel d «em ces trois vous paroit étre son prochain? Et le docteur répondit Celui qui a eu pitié de lui: et Jésus lui dit : Allez et faites dili « méme *. »

Cette parabole nous apprend que nul homme n'est étranger à un autre homme, füt-il d'une nation autant haie dans la nótzr"e que les Samaritains l'étoient des Juifs.

Chaque homme doit avoir soin des autres hommes.

Si nous sommes tous frères, tous faits à l'image de Dieu €t également ses enfans, tous une méme race et un même sang, nous devons prendre soin les uns des autres ; et ce n'est pas sans raison qu'il est écrit : « Dieu a chargé chaque homme d'avoir

1 Gen., VI. — ? Ibid., 1x, 5. — ? Luc., x, 31, 32, etc. — * Ibid., 36, $T. |

son prochain ‘. » S'ils ne le font pas de bonne foi, Dieu e vengeur; car, ajoute l'Ecclésiastique* : « Nos voies sont . devant lui, et ne peuvent étre cachées à ses yeux. » Il ic secourir notre prochain , comme en devant rendre à Dieu qui nous voit.

a que les parricides et les ennemis du genre humain qui ymme Cain : « Je ne sais oà est mon frére; suis-je fait garder *? » « N'avons-nous pas tous un même père? pas un méme Dieu qui nous a créés? pourquoi donc de nous méprise-t-il son frére, violant le pacte de nos

L'intérét méme nous unit.

frere aidó de son frére, est comme une ville forte *. » omme les forces se multiplient par la société et le secours

aut mieux étre deux ensemble que d'étre seul; car on ine grande utilité dans cette union. Si l'un tombe, l'autre ent. Malheur à celui qui est seul : s’il tombe, il n'a perour le relever. Deux hommes reposés dans un méme lit auffent mutuellement. Qu'y a-t-il de plus froid qu'un seul? Si quelqu'un est trop fort contre un seul, deux it lui résister : une corde à trois cordons est difficile à e,» > console, on s'assiste, on se fortifie l’un l'autre. Dieu établir la société, veut que chacun y trouve son bien, et ure attaché par cet intérét. pourquoi il a donné aux hommes divers talens. L'un est à une chose, et l'autre à une autre, afin qu'ils puissent s'enurir comme les membres du corps, et que l'union soit cipar ce besoin mutuel. « Comme nous avons plusieurs es qui tous ensemble ne font qu'un seul corps, et que mbres n'ont pas tous une méme fonction ; ainsi nous ne

T XVII, 12.— 2 Ibid., 13. — 3 Gen., IV, 9, — M Malac., Il, 10, — 5 Prov., , — 6 Æccle,, IV, 9-12.

sommes tous ensemble qu'un seul corps en Jésus-Christ, et nous sommes tous membres les uns des autres‘. » Chacun de nous a son don et sa grace différente.

« Le corps n'est pas un seul membre, mais plusieurs membres. Si le pied dit : Je ne suis pas du corps, parce que je ne suis pas la main, est-il pour cela retranché du corps? Si tout le corps étoit œil, où seroient l'ouie et l'odorat? Mais maintenant Dieu a formé les membres, et les a mis chacun où il lui a plu. Que si tous les membres n'étoient qu'un seul membre, que deviendroil le corps? Mais dans l'ordre que Dieu a établi, s'il y a plusieurs membres, il n'y a qu'un corps. L’œil ne peut pas dire à la main: Je n'ai que faire de votre assistance ; ni la téte ne peut pas dire aux pieds : Vous ne m'étes pas nécessaires. Mais au contraire les membres qui paroissent les plus foibles sont ceux dont on ale plus bes^in. Et Dieu a ainsi accordé le corps, en suppléant par un membre ce qui manque à l'autre, afin qu'il n'y ait point de dissension dans le corps, et que les membres aient soin les uns des autres ?. »

Ainsi par les talens différens le fort a besoin du foible, le grand du petit, chacun de ce qui paroit le plus éloigné de lui , pare que le besoin mutuel rapproche tout, et rend tout nécessaire.

Jésus-Christ formant son Eglise, en établit l'unité sur ce fondement, et nous montre quels sont les principes de la sociélé humaine.

Le monde méme subsiste par cette loi. « Chaque partie a 800 usage et sa fonction; et le tout s'entretient par le secours qu s'entre-donnent toutes les parties *. »

Nous voyons donc la société humaine appuyée sur ces fondmens inébranlables; un méme Dieu, un méme objet, une méme fin, une origine commune, un méme sang, un méme intérêt, ul besoin mutuel, tant pour les affaires que pour la douceur del? vie.

1 Rom., xii, 4-6. — 3 1 Cor., xii, 14. — ? Eccli., XLI, 24, 25.

De la société générale du genre humain natt la société civile, c'est-à-dire celle des Etats, des peuples et des nations.

La société humaine a été détruite et violée par les passions.

: Dieu étoit le lien de la société humaine. Le premier homme s'étant séparé de Dieu, par une juste punition la division se mit dans sa famille, et Cain tua son frère Abel *.

Tout le genre humain fut divisé. Les enfans de Seth s'appekrent les enfans de Dieu, et les enfans de Cain s’appelèrent les enfans des hommes *.

Ces deux races ne s'alliérent que pour augmenter la corruption. Les géans naquirent de cette union, hommes connus dans l'Ecriture * et dans toute la tradition du genre humain, par leur injustice et leur violence.

« Toutes les pensées de l'homme se tournent au mal en tout temps, et Dieu se repent de l'avoir fait. Noé seul trouve grace devant lui * : » tantla corruption étoit générale.

Il est aisé de comprendre que cette perversité rend les hommes insociables. L'homme dominé par ses passions ne songe qu'à les contenter sans songer aux autres. « Je suis, dit l'orgueilleux dans Isaïe, et il n'y a que moi sur la terre.»

Le langage de Cain se répand partout. « Est-ce à moi de garder mon frère *? » c'est-à-dire : Je n'en ai que faire, ni ne m'en soucie.

Toutes les passions sont insatiables. « Le cruel ne se rassasie point de sang '. L'avare ne se remplit point d'argent *. »

Ainsi chacun veut tout pour soi. « Vous joignez, dit Isale, maison à maison, et champ à champ. Voulez-vous habiter seuls sur la terre*?» |

La jalousie si universelle parmi les hommes, fait voir combien

1 Gen., 1v, 8. — * Ibid., v1, 2. — 3 Ibid., 4. — * Ibid., 5, 6, 8. — * Isa., XLvVIH, 8. — * Gen., IV, 9. — 7 Eccli., xii, 16. — 9 Eccle., v, 9. — ? [sa., v, 8.

est profonde la malignité de leur cœur. Notre frère ne nous nuït en rien, ne nous Óte rien; et il nous devient cependant un objet de haine, parce que seulement nous le voyons plus heureux, ou plus industrieux, et plus vertueux que nous. Abel plalt à Dieu par des moyens innocens, et Caïn ne le peut souffrir. Dieu regards Abel et ses présens, et ne regarda pas Cain ni ses présens : el Caïn entra en fureur, et son visage changea !. » De là les trahi sons et les meurtres. « Sortons dehors, dit Cain; allons promener ensemble : et étant au milieu des champs, Cain s'éleva contre son frére, et le tua *. »

Une pareille passion exposa Joseph à la fureur de ses frères, lorsque loin de leur nuire, il alloit pour rapporter de leurs nouvelles à leur père qui en étoit en inquiétude*. « Ses frères voyant que leur père l'aimoit plus que tous les autres, le haissoient & ne pouvoient lui dire une parole de douceur *. » Cette rage les porta jusqu'à le vouloir tuer; et il n'y eut autre moyen de les détourner de ce tragique dessein qu'en leur proposant de le vendre *.

Tant de passions insensées et tant d'intéréts divers qui en naissent, font qu'il n'y a point de foi ni de süreté parmi le hommes. « Ne croyez point à votre ami, et ne vous fiez point à votre guide: donnez-vous de garde de celle qui dort dans votre sein : le fils fait injure à son père, la fille s'élève contre sa mére, et les ennemis de l'homme sont ses parens et ses domestiques *. » De là vient que les cruautés sont fréquentes dans le genre humain. Il n'y a rien de plus brutal ni de plus sanguinaire qu l'homme. « Tous dressent des embüches à la vie de leur frére; un homme va à la chasse aprés un autre homme, comme il feroit aprés une bête, pour en répandre le sang ". »

« La médisance, et le mensonge, et le meurtre, et le vol, & l'adultére ont inondé toute la terre, et le sang a touché le sang ':» c'est-à-dire qu'un meurtre en attire un autre.

Ainsi la société humaine, établie par tant de sacrés liens, es violée par les passions; et comme dit saint Augustin : «Il ny?

1 Gen., iv, 4, 5. — * Ibid., 8. — * Ibid., xxxvir, 16, 17, etc, — ^ Ibid., — 5 Jbid , 26-28. — * Mich., vit, 5, 6. — 7 1bid., 2. — * Osee., 1v, 2.

rien de plus sociable que l’homme par sa nature, ni rien de plus intraitable ou de plus insociable par la corruption !. »

La société humaine dés le commencement des choses, e'eat divisée en plusieurs branches par les diverses nations qui se sont formées.

Outre cette division qui s'est faite entre les hommes par les passions, il y en a une autre qui devoit naitre nécessairement de la multiplication du genre humain.

Moïse nous l'a marquée, lorsqu'aprés avoir nommé les premiers descendans de Noé ?, il montre par là l'origine des nations et des peuples. « De ceux-là, dit-il, sont sorties les nations chacune selon sa contrée et selon sa langue *. »

Où il paroit que deux choses ont séparé en plusieurs branches la société humaine. L'une, la diversité et l'éloignement des pays où les enfans de Noé se sont répandus en se multipliant; l'autre, la diversité des langues.

Cette confusion du langage est arrivée avant la séparation, et fut envoyée aux hommes en punition de leur orgueil. Cela disposa les hommes à se séparer les uns des autres, et à s'étendre dans toute la terre que Dieu leur avoit donnée à habiter *. « Allons, dit Dieu, confondons leurs langues afin qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres; et ainsi le Seigneur les sépara de ce lieu dans toutes les terres 5. »

La parole est le lien dela société entre les hommes, par la communication qu'ils se donnent de leurs pensées. Dès qu'on ne s'entend plus l'un l'autre, on est étranger l'un à l'autre. « Si je n'entends point, dit saint Paul, la force d'une parole, je suis étranger et barbare à celui à qui je parle, et il me l'est aussi *. » Et saint Augustin remarque que cette diversité de langages fait qu'un homme se plait plus avec son chien, qu'avec un homme son semblable .

Voilà donc le genre humain divisé par langues et par contrées:

! August., de Civit. Dei., lib. XII, cap. Xxv. — ? Gen., x. — ? Jbid., 5. — * Gen., X1, 9. — * Ibid., 8. — * I Cor., xiv, 11. — ? August., de Civit. Dei, lib. XIX, cap. vit.

et de là il est arrivé qu'habiter un méme pays et avoir une même langue, a été un motif aux hommes de s'unir plus étroitement ensemble.

Il y a méme quelque apparence que dans la confusion des langues à Babel, ceux qui se trouvèrent avoir plus de conformité dans le langage, furent disposés par là à choisir la méme demeure, à quoi la parenté contribua’ aussi beaucoup; et l'Ecriture semble marquer ces deux causes qui commencèrent à former autour de Babel les divers corps de nations (a), lorsqu'elle dit que les hommes les composèrent « en se divisant chacun selon leur langue et leur famille !. »

La terre qu'on habite ensemble sert de lien entre les hommes, et forme l'unité des nations.

Lorsque Dieu promet à Abraham qu'il fera de ses enfans un grand peuple, il leur promet en méme temps une terre qu'ils habiteront en commun. « Je ferai sortir de toi une grande nation *. » Et un peu aprés : « Je donnerai cette terre à ta postérité. »

Quand il introduit les Israélites dans cette terre promise à leurs pères , il la leur loue afin qu'ils l'aiment. Il l'appelle toujours « une bonne terre, une terre grasse et abondante, qui ruisselle de tous cótés de lait et de miel *. »

Ceux qui dégoütent le peuple de cette terre, qui le devoit nourrir si abondamment, sont punis de mort comme séditieux et ennemis de leur patrie (à). « Les hommes que Moise avoit envoyés pour reconnoitre la terre, et qui en avoient dit du mal, furent mis à mort devant Dieu‘. »

Ceux du peuple qui avoient méprisé cette terre en sont exclus et meurent dans le désert. « Vous n'entrerez point dans la terre que j'ai juré à vos péres de leur donner. Vos enfans (innocens et qui n'ont point de part à votre injuste dégoût) entreront dans la

! Gen., x, 5. — ?* lbid,, xri, 2, 7. — * Exod., 111, 8, et alibi. — * Numer., xiv,

(a) Ile édit. : Des nations. — (5) De la patrie.

terre qui vous a déplu; et pour vous, vos corps morts seront gisans dans ce désert. »

Ainsi la société humaine demande qu'on aime la terre où l'on habite ensemble; on la regarde comme une mére et une nourrice commune; on s’y attache, et cela unit. C'est ce que les Latins appellent charitas patrii soli, Yamour de la patrie: et ils la regardent comme un lien entre les hommes.

Les hommes en effet se sentent liés par quelque chose de fort, ' lorsqu'ils songent que la méme terre qui les a portés et nourris étant vivans, les recevra en son sein (a) quand ils seront morts. « Votre demeure sera la mienne; votre peuple sera mon peuple, disoit Ruth à sa belle-mére Noémi; je mourrai dans la terre oü vous serez enterrée, et j'y choisirai ma sépulture *. »

Joseph mourant dit à ses fréres : « Dieu vous visitera et vous établira dans la terre qu'il a promise à nos péres: emportez mes o6 avec vous?. » Ce fut là sa derniere parole. Ce lui est une douceur en mourant, d'espérer de suivre ses fréres dans la terre que Dieu leur donne pour leur patrie ; et ses os y reposeront plus tranquillement au milieu de ses citoyens.

C'est un sentiment naturel à tous les peuples. Thémistocle, Athénien, étoit banni de sa patrie comme traitre : il en machinoit la ruine avec le roi de Perse à qui il s'étoit livré : et toutefois en mourant il oublia Magnésie, que le roi lui avoit donnée, quoiqu'il y eüt été si bien traité, et il ordonna à ses amis de porter ses os dans l'Attique, pour les y inhumer secrétement *, à cause que la rigueur des décrets publics ne permettoit pas qu'on le fit d'une autre sorte. Dans les approches de la mort où la raison revient et où la vengeance cesse, l'amour de la patrie se réveille : il croit satisfaire à sa patrie: il croit être rappelé de son exil après sa mort: et comme ils parloient alors, que la terre seroit plus bénigne et plus légére à ses os.

C'est pourquoi de bons citoyens s'affectionnent à leur terre nafale. « J'étois devant le roi, dit Néhémias, et je lui présentois à " Numer., XIV, 30-32, — 3 Ruth, 1, 16, 17. — 3 Gen., L, 23, 24. — * Thucyd,

(a) 1J* édit, : Dans son sein.

boire, et je paroissois languissant en sa présence; et le roi me dit: Pourquoi votre visage est-il si triste, puisque je ne vous vois point malade? Et je dis au roi : Comment pourrois-je n'avoir pas le visage triste, puisque la ville où mes pères sont ensevelis est déserte, et que ses portes sont brülées? Si vous voulez me faire quelque grace, renvoyez-moi en Judée en la terre du sé pulcre de mon père, et je la rebátirai '. »

Etant arrivé en Judée, il appelle ses concitoyens, que l'amour de leur commune patrie unissoit ensemble. « Vous savez, ditil, notre affliction. Jérusalem est déserte ; ses portes sont consumées par le feu; venez, et unissons-nous pour la rebâtir *, »

Tant que les Juifs demeurèrent dans un pays étranger et si éloigné de leur patrie, ils ne cessèrent de pleurer, et d'enfler pour ainsi parler de leurs larmes les fleuves de Babylone, en se souvenant de Sion. Ils ne pouvoient se résoudre à chanter leurs agréables cantiques, qui étoient les cantiques du Seigneur, dans une terre étrangère. Leurs instrumens de musique, autrefois leur consolation et leur joie, demeuroient suspendus aux saules plar tés sur la rive, et ils en avoient perdu l'usage. « O Jérusalem, disoient-ils, si jamais je puis t'oublier, puissé-je m'oublier moiméme *. » Ceux que les vainqueurs avoient laissés dans leur terre natale s'estimoient heureux, et ils disoient au Seigneur dans les Psaumes qu'ils lui chantoient durant la captivité : « I] est temps, Ô Seigneur, que vous ayez pitié de Sion : vos serviteurs en aiment les ruines mêmes et les pierres démolies: et leur terre natak, toute désolée qu'elle est, a encore toute leur tendresse et touis leur compassion *. »

Pour former les nations et unir les peuples, il a fallu établir un gouvernement. Tout se divise et se partialise parmi les hommes.

Il ne suffit pas que les hommes habitent la même contrée €! 111 Esdr., 11, 1-3, 6. — 2 Ibid., 11. — 3 Psal. cxxxvi, 5. — * Psal. c1, 1b is

parlent un méme langage, parce qu'étant devenus intraitables par la violence de leurs passions et incompatibles par leurs humeurs différentes, ils ne pouvoient étre unis à moins que de se soumettre tous ensemble à un méme gouvernement qui les réglât tous.

Faute de cela Abraham et Lot ne peuvent compatir ensemble, et sont contraints de se séparer. « La terre où ils étoient ne les pouvoit contenir, parce qu'ils étoient tous deux fort riches, et ils ne pouvoient demeurer ensemble: en sorte qu'il arrivoit des querelles entre leurs bergers. Enfin il fallut pour s'accorder que l'un allât à droite et l'autre à gauche :. »

Si Abraham et Lot, deux hommes justes et d'ailleurs si proches parens, ne peuvent s'accorder entre eux à cause de leurs domestiques, quel désordre n'arriveroit pas parmi les méchans?

La seule autorité du gouvernement peut mettre un frein aux passions, et à la violence devenue naturelle aux hommes.

« Si vous voyez les pauvres calomniés, et des jugemens violens par lesquels la justice est renversée dans la province, le mal n'est pas sans reméde; car au-dessus du puissant il y en a de plus puissans, et ceux-là mémes ont sur leur téte des puissances plus absolues, et enfin le Roi de tout le pays leur commande à tous*. » La justice n'a de soutien que l'autorité et la subordination des puissances.

Cet ordre est le frein de la licence. Quand chacun fait ce qu'il veut et n'a pour règle ‘que ses désirs, tout va en confusion. Un lévite viole ce qu'il y a de plus saint dans la loi de Dieu. La cause qu'en donne l’Ecriture : « C'est qu'en ce temps-là il n'y avoit point de roi en Israél, et que chacun faisoit ce qu'il trouvoit à propos. »

C'est pourquoi quand les enfans d'Israél sont préts d'entrer dans la terre où ils devoient former un corps d'état et un peuple réglé, Moise leur dit: « Gardez-vous bien de fairelà comme nous faisons ici, oà chacun fait ce qu'il trouve à propos, parce que vous

1 Gen., XIII, 6, 7, 9. — * Eccle., v, 1, 8. — ? Judic., Xv11, 6.

n'étes pas encore arrivés au lieu de repos et à la possession que le Seigneur vous a destinée !, »

C'est par la seule autorité du gouvernement que l'union est établie parmi

les hommes.

Cet effet du commandement légitime nous est marqué par ces paroles souvent réitérées dans l'Ecriture : Au commandement de Saület dela puissance légitime, « tout Israël sortit comme un seul homme *. Ils étoient quarante mille hommes, et toute cette multitude étoit comme un seul ?. » Voilà quelle est l'unité d'un peuple, lorsque chacun renonçant à sa volonté, la transporte et la réunit à celle du prince et du magistrat. Autrement nulle union; les peuples errent vagabonds comme un troupeau dispersé. « Que le Seigneur Dieu des esprits dont toute chair est animée, donne à cette multitude un homme pour la gouvernet, qui marche devant elle, qui la conduise, de peur que le peuple de Dieu ne soit comme des brebis qui n'ont point de pasteur *.»

Dans un gouvernement réglé, chaque particulier renonce au droit d'occuper par force ce qui lui convient.

Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que l'air et la lumière. Dieu dità tous les hommes: « Croissez et multipliez et remplissez la terre*.» Il leur donne à tous indistinctement « toute herbe qui porte son germe sur la terre, et tous les bois qui y naissent *. » Selon € droit primitif de la nature, nul n'a de droit particulier sur qu que ce soit, et tout est en proie à tous.

Dans un gouvernement réglé, nul particulier n'a droit de rien occuper. Abraham étant dans la Palestine, demande aux seigneurs du pays jusqu'à la terre où il enterra sa femme Sars: « Donnez-moi droit de sépulture parmi vous *. »

Moise ordonne qu'aprés la conquéte de la terre de Chanaan,

1 Deuter., x11, 8, 9. — * 1 Reg , xi, 7, et alibi. — 51 Esdr., 11, 64. — * Numtr, XXVII, 16, 17. — * Gen,, 1, 28; ix, 1. — 6 Jbid., 1, 29. — ? Ibid., xxii, &.

elle soit distribuée au peuple par l'autorité du souverain magistrat. « Josué, dit-il, vous conduira. » Et aprés il dit à Josué luiméme : Vous introduirez le peuple dans la terre que Dieu lui a promise, et vous la lui distribuerez par sort !. »

La chose fut ainsi exécutée. Josué avec le conseil, fit le partage entre les tribus et entre les particuliers, selon le projet et les ordres de Moïse *.

De là est né le droit de propriété : et en général tout droit doit venir de l'autorité publique, sans qu'il soit permis de rien envahir, ni de rien attendre par la force.

Par le gouvernement chaque particulier devient plus fort.

La raison est que chacun est secouru. Toutes les forces de la nation concourent en un, et le magistrat souverain a droit de les réunir. « Race rebelle et méchante, dit Moïse à ceux de Ruben, demeurerez-vous en repos pendant que vos fréres iront au combat? Non, répondent-ils, nous marcherons avancés à la téte de nos fréres, et ne retournerons point dans nos maisons jusqu'à ce qu'ils soient en possession de leur héritage ?. »

Ainsi le magistrat souverain a en sa main toutes les forces de la nation qui se soumet à lui obéir. « Nous ferons, dit tout le peuple à Josué, tout ce que vous nous commanderez : nous irons partout où vous nous enverrez. Qui résistera à vos paroles, et ne sera pas obéissant à tous vos ordres, qu'il meure! Soyez ferme seulement, et agissez avec vigueur *. »

Toute la force est transportée au magistrat souverain, chacun l'affermit au préjudice de la sienne, et renonce à sa propre vie en cas qu'il désobéisse. On y gagne; car on retrouve en la personne de ce supréme magistrat plus de force qu'on n'en a quitté pour l'autoriser, puisqu'on y retrouve toute la force de la nation réunie ensemble pour nous secourir.

Ainsi un particulier est en repos contre l'oppression et la violence, parce qu'il a en la personne du prince un défenseur invin1 Deuter., XXXI, 3, 7. — * Jos., x111, XIV, elc. — * Numer., XXXI, 6, 14, 17, 18.

cible, et plus fort sans comparaison que tous ceux du peuple qui entreprendroient de l'opprimer.

Le magistrat souverain a intérét de garantir de la force tous les particuliers, parce que si une autre force que la sienne pré vaut parmi le peuple, son autorité et sa vie est en péril.

Les hommes superbes et violens sont ennemis de l'autorité, et leur discours naturel est de dire : « Qui est notre maitre ! ? »

a La multitude du peuple fait la dignité du roi *. » S'il le laisse dissiper et accabler par les hommes violens, il se fait tort à luiméme.

Ainsi le magistrat souverain est l'ennemi naturel de toutes les violences. « Ceux qui agissent avec violence sont en abomination devant le roi, parce que son tróne est affermi par la ju* tice *. » '

Le prince est donc par sa charge à chaque particulier, « un abri pour se mettre à couvert du vent et de la tempête, et un re cher avancé sous lequel il se met à l'ombre dans une terre sèche et brülante. La justice établit la paix; il n'y a rien de plus besu que de voir les hommes vivre tranquillement : chacun est en si reté dans sa tente, et jouit du repos et de l'abondance *. » Voilà les fruits naturels d'un gouvernement réglé.

En voulant tout donner à la force, chacun se trouve foible dans ses prétentions les plus légitimes par la multitude des concurrens, contre qui il faut étre prét. Mais sous un pouvoir légitime chacun se trouve fort, en mettant toute la force dans le msgistrat, qui a intérêt de tenir tout en paix pour être lui-même e süreté.

Dans un gouvernement réglé, les veuves, les orphelins, les pupilles, les enfans méme dans le berceau sont forts. Leur bie leur est conservé; le public prend soin de leur éducation ; leurs droits sont défendus, et leur cause est la cause propre du magis trat. Toute l'Ecriture le charge de faire justice au pauvre, & foible, à la veuve, à l'orphelin et au pupille *.

C'est donc avec raison que saint Paul nous recommande « de

1 Psal. x1, 5. — 3 Prov., XIV, 28. — 3 Ibid., xv1, 12. — * Isa., xxx, 2, 17, (8. — 5 Deuter,, x, 18; Psal. LXXXI, 3, et alibi.

prier persévéramment et avec instance pour les rois, et pour tous ceux qui sont constitués en dignité, afin que nous passions tranquillement notre vie, en toute piété et chasteté !. »

De tout cela il résulte qu'il n'y a point de pire état que l'anarchie; c'est-à-dire l'état où il n'y a point de gouvernement ni d'autorité. Où tout le monde veut faire ce qu'il veut, nul ne fait ce quil veut; où il n'y a point de maitre, tout le monde est maitre; où tout le monde est maitre, tout le monde est esclave.

Le gouvernement se perpétue, et rend les Etats immortels.

Quand Dieu déclare à Moise qu'il va mourir, Moise lui dit aussitót: « Donnez, Seigneur, à ce peuple quelqu'un qui le gouverne *. » Ensuite par l'ordre de Dieu, Moïse établit Josué pour lui succéder, « en présence du grand prétre Eléazar et de tout le peuple, et lui impose les mains ?, » en signe que la puissance se continuoit de l'un à l'autre.

Après la mort de Moïse, tout le peuple reconnoit Josué. « Nous vous obéirons en toutes choses comme nous avons fait à Moïse *. » Le prince meurt; mais l'autorité est immortelle, et l'Etat subsiste toujours. C'est pourquoi les mémes desseins se continuent. La guerre commencée se poursuit, et Moïse revit en Josué. « Souvenez-vous, dit-il à ceux de Ruben, de ce que vous a commandé Moïse; » et un peu aprés: « Vous posséderez la terre que le serviteur de Dieu Moïse vous a donnée *. »

Il faut bien que les princes changent, puisque les hommes sont mortels : mais le gouvernement ne doit pas changer; l'autorité demeure ferme, les conseils sont suivis et éternels.

Après la mort de Saül, David dit à ceux de Jabès-Galaad, qui avoient bien servi ce prince: « Prenez courage et soyez toujours gens de cœur, parce qu'encore que votre maitre Saül soit mort, la maison de Juda m'a sacré roi *. »

Il leur veut faire entendre que comme l'autorité ne meurt ja1] Timoth., 11, 1, 2. — * Numer., Xxvil, 16, 11. — 9 Jbid., 22, 23. — + Jos., 1,47. — * Ibid., 9-11, 13-16. — * II Reg., r1, 1.

mais, ils doivent continuer leurs services, dont le mérite est immortel dans un Etat bien réglé.

Des Lois.

Il fant joindre les lois au gouvernement pour le mettre dans sa perfection.

C'est-à-dire qu'il ne suffit pas que le prince, ou que le magistrat souverain régle les cas qui surviennent suivant l'occurrence: mais qu'il faut établir des régles générales de conduite , afin que le gouvernement soit constant et uniforme : et c'est ce qu'on appelle lois.

On pose les principes primitifs de toutes les lois.

Toutes les lois sont fondées sur la première de toutes les lois, qui est celle de la nature, c'est-à-dire sur la droite raison et sur l'équité naturelle. Les lois doivent régler les choses divines e humaines, publiques et particulières ; et sont commencées par l nature, selon ce que dit saint Paul, « que les Gentils qui noi pas de loi, faisant naturellement ce qui est de la loi, se font une loi à eux-mêmes, et montrent l'œuvre de la loi écrite dans leurs cœurs par le témoignage de leurs consciences, et les pensées intérieures qui s'accusent mutuellement, et se défendent aussi l'une contre l'autre !. »

Les lois doivent établir le droit sacré et profane, le droit publi et particulier, en un mot, la droite observance des choses divine et humaines parmi les citoyens, avec les châtimens et les récompenses.

Il faut donc avant toutes choses régler le culte de Dieu. Ces par où commence Moise, et il pose ce fondement de la société des Israélites. À la tête du Décalogue on voit ce précepte fondamental: a Je suis le Seigneur, tu n'auras point de dieux étrangers *, » et.

1 Rom., X1, 14, 15. — * Exod., xx, 2-6, eto.

Ensuite viennent les préceptes qui regardent la société : « Tu ne tueras point : Tu de déroberas point !, » et les autres. Tel est l'ordre général de toute législation.

ll y a un ordre dans les lois.

Le premier principe des lois est de reconnoitre la Divinité, d'oà nous viennent tous les biens et l'étre méme. « Crains Dieu, et observe ses commandemens ; c'est là tout l'homme *. » Et l'autre est « de faire à autrui comme nous voulons qui nous soit fait *. »

Un grand roi explique les caractéres des lois.

L'intérét et la passion corrompent les hommes. La loi est sans intérét et sans passion : « elle est sans tache et sans corruption; elle dirige les ames ; elle est fidéle : elle parle sans déguisement et sans flatterie. Elle rend sages les enfans * : » elle prévient en eux l'expérience, et les remplit dés leur premier âge de bonnes maximes. « Elle est droite et réjouit le cœur *. » On est ravi de voir comme elle est égale à tout le monde, et comme au milieu de la corruption elle conserve son intégrité. a Elle est pleine de lumières : » dans la loisont recueillies les lumières les plus pures de la raison. « Elle est véritable et se justifie par elle-méme * : » car elle suit les premiers principes de l'équité naturelle, dont personne ne disconvient que ceux qui sont tout à fait aveugles. « Elle est plus désirable que l'or, et plus douce que le miel ' : » d'elle vient l'abondance et le repos.

David remarque dans la loi de Dieu ces propriétés excellentes, sans lesquelles il n'y a point de loi véritable.

La loi punit et récompense.

C'est pourquoi la loi de Moïse se trouve partout accompagnée de châtimens : voici le principe qui les rend aussi justes que né* Exod., xx, 3 ct seq. — ? Eccle., xii, 13. — 9 Malth., vit, 195 Luc., V1, 31. — * Psal. xviii, 8. — 5 1bid., 9. — 6 Ibid., 10, — 7 Ibid, 11.

cessaires. La premiere de toutes les lois, comme nous l'avons remarqué, est celle de ne point faire à autrui ce que nous ne voulons pas qui nous soit fait. Ceux qui sortent de cette loi primitive, si droite et si équitable, dés là méritent qu'on leur fasse ce qu'ils ne veulent pas qui leur soit fait : ils ont fait souffrir aux autres ce qu'ils ne vouloient pas qu'on leur fit, ils méritent qu'on leur fasse souffrir ce qu'ils ne veulent pas. C'est le juste fondement des chátimens, conformément à cette parole prononcée contre Babylone : « Prenez vengeance d'elle ; faites-lui comme elle a fait‘. » Elle n'a épargné personne, ne l'épargnez pas ; ellea fait souffrir les autres, faites-la souffrir.

Sur le méme principe sont fondées les récompenses. Qui sert le public ou les particuliers, le public et les particuliers le doivent servir.

La loi est sacrée et inviolable.

Pour entendre parfaitement la nature de la loi, il faut remarquer que tous ceux qui en ont bien parlé, l'ont regardée dans son origine comme un pacte et un traité solennel par lequel les hommes conviennent ensemble par l'autorité des princes dece qui est nécessaire pour former leur société.

On ne veut pas dire par là que l'autorité des lois dépende du consentement et acquiescement des peuples : mais seulement que le prince, qui d'ailleurs par son caractère n'a d'autre intérêt que celui du public, est assisté des plus sages têtes de la nation, el appuyé sur l'expérience des siècles passés.

Cette vérité constante parmi tous les hommes, est expliqués admirablement dans l'Ecriture. Dieu assemble son peuple, leur fait à tous proposer la loi, par laquelle il établissoit le droit sacré et profane, public et particulier de la nation, et les en fait tous convenir en sa présence. « Moïse convoqua tout le peuple. Et comme il leur avoit déjà récité tous les articles de cette loi, il leur dit : Gardez les paroles de ce pacte et les accomplissez, afin que vous entendiez ce que vous avez à faire. Vous êtes tous ici devant

j Jerem., L, 15.

le Sei gneur votre Dieu, vos chefs, vos tribus, vos sénateurs, vos docteurs, tout le peuple d'Israël, vos enfans, vosfemmes et l'étranger qui se trouve mélé avec vous dans le camp, afin que tous ensemble vous vous obligiez à l'alliance du Seigneur, et au serment que le Seigneur fait avec vous : et que vous soyez son peuple, et qu'il soit votre Dieu : et je ne fais pas ce traité avec vous seuls, mais je le fais pour tous, présens et absens !. » |

Moïse recoit ce traité au nom de tout le peuple qui lui avoit donné son consentement. « J'ai été, dit-il, le médiateur entre Dieu et vous, et le dépositaire des paroles qu'il vous donnoit , et vous à lui *. »

Tout le peuple consent expressément au traité. « Les lévites disent à haute voix : Maudit celui qui ne demeure pas ferme dans toutes les paroles de cette loi, et ne les accomplit pas; et tout le peuple répond Amen : qu'il soit ainsi ?. »

Il faut remarquer que Dieu n'avoit pas besoin du consentement des hommes pour autoriser sa loi, parce qu'il est eur Créateur, qu'il peut les obliger à ce qu'il lui plait ; et toutefois pour rendre la chose plus solennelle et plus ferme, il les oblige à la loi par un traité exprés et volontaire.

La loi est réputée avoir une origine divine.

Le traité qu'on vient d'entendre a un double effet : il unit le peuple à Dieu, et il unit le peuple en soi-méme. |

Le peuple ne pouvoit s'unir en soi-méme par une société inviolable, si le traité n'en étoit fait dans son fond en présence d'une puissance supérieure, telle que celle de Dieu , protecteur naturel de la société humaine, et inévitable vengeur de toute contravention à la loi.

Mais quand les hommes s'obligent à Dieu, lui promettant :de garder tant envers lui qu'entre eux tous les articles de la loi qu'il leur propose, alors la convention est inviolable, autorisée par une puissance à laquelle tout est soumis.

1 Deuter., xxix, 2, 9-15. — * Jbid., v, 5. — * Ibid., xxvn, 14, 26; Jos., vii, 30, etc.

C'est pourquoi tous les peuples ont voulu donner à leurs lois une origine divine, et ceux qui ne l'ont pas eue ont feint de l'avoir.

Minos se vantoit d'avoir appris de Jupiter les lois qu'il donna à ceux de Crète; ainsi Lycurgue, ainsi Numa, ainsi tous les autres législateurs ont voulu que la convention par laquelle les peuples s'obligeoient entre eux à garder les lois, füt affermie par l'autorité divine, afin que personne ne pt s'en dédire.

Platon dans sa République et dans son livre des Lois, n'en propose aucunes qu'il ne veuille faire confirmer par l'oracle avant qu'elles soient recues ; et c'est ainsi que les lois deviennent sacrées et inviolables.

Il y a des lois fondamentales qu'on ne peut changer; il est méme trés-dangereur de changer sans nécessité celles ui ne le sont pas.

C'est principalement de ces lois fondamentales qu'il est écrit, qu'en les violant « on ébranle tous les fondemens de la terre! :» apres quoi il ne reste plus que la chute des empires.

En général leslois ne sont pas lois, si elles n'ont quelque chose d'inviolable. Pour marquer leur solidité et leur fermeté, Mois ordonne « qu'elles soient toutes écrites nettement et visiblement sur des pierres *. » Josué accomplit ce commandement ?.

Les autres peuples civilisés conviennent de cette maxime. « Qu'il soit fait un édit et qu'il soit écrit selon la loi inviolable des Perses et des Médes, disent à Assuérus les sages de son corseil qui étoient toujours prés de sa personne. Ces sages savoient les lois et le droit des anciens *. » Cet attachement aux lois el aux anciennes maximes affermit la société et rend les Etats immortels.

On perd la vénération pour les lois quand on les voit si souvent changer. C'est alors que les nations semblent chanceler comme troublées et prises de vin, ainsi que parlent les prophétes *. L'esprit de vertige les possède et leur chute est inévi! Psal. Lxxxi, 5. — * Deuter., xxvii, 8. — 5 Jos., vit, 32. — + Esth., 1, 13, 1%

table : « parce que les peuples ont violé les lois, changé le droit public, et rompu les pactes les plus solennels *. » C'est l'état d'un malade inquiet, qui ne sait quel mouvement se donner.

« Je hais deux nations, dit le sage fils de Sirach, et la troisième n'est pas une nation : c'est le peuple insensé qui demeure dans Sichem? : » c'est-à-dire le peuple de Samarie, qui ayant renversé l'ordre, oublié la loi, établi une religion et une loi arbitraire, ne mérite pas le nom de peuple.

On tombe dans cet état quand les lois sont variables et sans consistance, c'est-à-dire quand elles cessent d’être lois.

Conséquences des principes généraux de l'humanité.

Le partage des biens entre les hommes, et la division des hommes mémes en peuples et en nations, ne doit point altérer la société générale du genre humain.

« Si quelqu'un de vos frères est réduit à la pauvreté, n'endurcissez pas votre cœur et ne lui resserrez pas votre main : mais ouvrez-la au pauvre, et prétez-lui tout ce dont vous verrez qu'il aura besoin. Que celte pensée impie ne vous vienne point dans l'esprit : le septième an arrive, où selon la loi toutes les obligations pour dettes sont annulées. Ne vous détournez pas pour cela du pauvre, de peur qu'il ne crie contre vous devant le Seigneur, et que votre conduite vous tourne à pécher ; mais donnez-lui et le secourez sans aucun détour ni artifice, afin que le Seigneur vous bénisse ?. »

La loi seroit trop inhumaine si en partageant les biens, elle ne donnoit pas aux pauvres quelque recours sur les riches. Elle ordonne dans cet esprit d'exiger ses dettes avec grande modération. « Ne prenez point à votre frére les instrumens nécessaires pour la vie, comme la meule dont il mout son blé; car autrement il vous auroit engagé sa propre vie. S'il vous doit, n'entrez pas dans sa maison pour prendre des gages, mais demeurez dehors,

1 Jsa., xxiv, 5. — ? Eccli., L, 21, 28. — 3 Deuter., xv, 1-10.

et recevez ce qu'il vous apportera. Et s'il est si pauvre qu'il soit contraint de vous donner sa couverture, qu'elle ne passe pas la nuit chez vous ; mais rendez-la à votre frére, afin que dormant dans sa couverture il vous bénisse ; et vous serez juste devant le Seigneur !. »

* La loi s'étudie en toutes choses à entretenir dans les citoyens cet esprit de secours mutuel. « Quand vous verrez s'égarer, ditelle, le bœuf ou la brebis de votre frère, ne passez pas outre sans les retirer. Quand vous ne connoitriez pas celui à qui elle est, ou quil ne vous toucheroit en rien, menez cet animal en votre maison, jusqu'à ce que votre frére le vienne requérir : faites-en de méme de son âne, et de son habit, et de toutes les autres choses qu'il pourroit avoir perdues : si vous les trouvez, ne les négligez pas comme choses appartenantes à autrui *: » c'est-à-dire prenez-en soin comme si elle étoit à vous, pour la rendre soigneusement à celui qui l'a perdue.

Par ces lois, il n’y a point de partage qui empêche que je n'aie soin de ce qui est à autrui, comme s'il étoit à moi-méme ; et que je ne fasse part à autrui de ce que j'ai, comme s'il étoit véritsblement à lui.

C'est ainsi que la loi remet en quelque sorte en communauté les biens qui ont été partagés, pour la commodité publique & particulière.

Elle laisse méme dans les terres si justement partagées quelque marque de l'ancienne communauté , mais réduite à certaines bornes pour l'ordre public. « Vous pouvez, dit-elle, entrer dans la vigne de votre prochain, et y manger du raisin tant que vous voudrez, mais non pas l'emporter dehors. Si vous entrez dans les blés de votre ami, vous en pouvez cueillir des épis et les froisser avec la main, mais non pas les couper avec la fau cille *. »

« Quand vous ferez votre moisson, si vous oubliez quelque gerbe, ne retournez pas sur vos pas pour l'enlever ; mais laissez la enlever à l'étranger, au pupille et à la veuve, afin que le Seigneur vous bénisse dans tous les travaux de vos mains.» ll

! Deuter., xxiv, 6, 10-13, — 2 Jbid., xxii, 1-3. — 3 Ibid., xxii, 24, 25.

ordonne la même chose des olives et des raisins dans la vendange !. »

Moise rappelle par ce moyen dans la mémoire des possesseurs, qu'ils doivent toujours regarder la terre comme la mére comanune et la nourrice de tous les hommes ; et ne veut pas que le partage qu'on en fait, leur fasse oublier le droit primitif de la nature.

]l comprend les étrangers dans ce droit. « Laissez, dit-il, ces olives, ces raisins et ces gerbes oubliées, à l'étranger, au pupille et à la veuve *. » '

Il recommande particuliérement dans les jugemens l'étranger et le pupille, honorant en tout la société du genre humain. « Ne pervertis point, dit-il , le jugement de l'étranger et du pupille : Souviens-toi que tu as été étranger et esclave en Egypte?. »

Il est si loin de vouloir qu'on manque d'humanité aux étrangers, qu'il étend méme en quelque facon cette humanité jusqu'aux animaux. Quand on trouve un oiseau qui couve, le législateur défend de prendre ensemble la mére et les petits : « Laisse-la aller, dit-il, si tu lui ôtes ses petits *. » Comme s'il di. Soit : Elle perd assez en les perdant, sans perdre encore sa liberté.

Dans le méme esprit de douceur, la loi défend « de cuire le chevreau dans le lait de sa mère *; et de lier la bouche, c'est-àdire de refuser la nourriture au bœuf qui travaille à battre le blé *. »

« Est-ce que Dieu a soin des beeufs? » comme dit saint Paul": &-t-il fait la loi pour eux, et pour les chevreaux, et pour les bêtes; et ne paroit-il pas qu'il a voulu inspirer aux hommes la douceur et l'humanité en toutes choses, afin qu'étant doux aux animaux, ils sentent mieux ce qu'ils doivent à leurs semblables?

Il ne faut donc pas penser que les bornes?qui séparent les terres des particuliers et des Etats, soient faites pour mettre la division dans le genre humain ; mais pour faire seulement qu'on n'attente rien les uns sur les autres, et que chacun respecte le repos d'autrui. C'est pour cela qu'il est dit : « Ne transporte point

! Deuter., xxiv, 19-21. — * Ibid. — * [bid., A1, 22. — * Ibid., xxr, 6, T. —

5 Jbid., xiv, 21. — * ibid., Xxv, 4. — 7 1 Cor., 1x, 9.

les bornes qu'ont mises lesanciens dans'la terre quet'a donnéele Seigneur ton Dieu !. » Et encore : « Maudit celui qui remue les bornes de son voisin *. » '

IL faut encore plus respecter les bornes qui séparent les Etats que celles qui séparent les particuliers ; et on doit garder la sos ciété que Dieu a établie entre tous les hommes.

Il n’y a que certains peuples maudits et abominables avec qui toute la scciété est interdite, à cause de leur effroyable corruplion qui se répandroit sur leurs alliés. « N'aie point, dit la loi, de société avec ces peuples, ne leur donne point ta fille, ne prends pas la leur pour ton fils, parce qu'ils le séduiront et le feront Servir aux dieux étrangers *. »

Hors de là Dieu défend ces aversions qu'ont les peuples les uns pour les autres, et au contraire il fait valoir tous les liens de la société qui sont entre eux. « N'ayez point en exécration l'Iduméen, parce que vous venez de méme sang; nil'Egyptien, parce que vous avez été étrangers dans sa terre *. »

Aussi est-il demeuré parmi tous les peuples, certains principss communs de société et de concorde. Les peuples les plus éloignés s'unissent par le commerce, et conviennent qu'il faut garder la foi et les traités. Il y a dans tous les peuples civilisés, certaines personnes à qui tout le genre humain semble avoir donné une sûreté pour entretenir le commerce entre les nations. La guerre méme n'empêche pas ce commerce ; les ambassadeurs sont regardés comme personnes sacrées : qui viole leur caractère es! en horreur; et David prit avec raison une vengeance terrible des Ammonites, et de leur roi qui avoit maltraité ses ambasssdeurs *. »

Les peuples qui ne connoissent pas ces lois de société sont peuples inhumains, barbares, ennemis de toute justice et du genre humain, que l'Ecriture appelle du nom odieux « de gens sans foi et sans alliance 5. »

Voici une belle règle de saint Augustin pour l'application de la charité. « Où la raison est égale, il faut que le sort décide.

A Deuter, xix, 14. — ?. Ibid,, xxvi, 41. — ? Ibid. , vit, 2.4. — * [Lid., xx, T. — 9 |I Reg., x, 3-4; xi1, 30, 31. — 6 Rom., 1, 31.

L'obligation de s'entr'aimer est égale dans tous les hommes et pour tous les hommes. Mais comme on ne peut pas également les servir tous, on doit s'attacher principalement à servir ceux que les lieux , les temps et les autres rencontres semblables nous unissent d'une facon particuliére comme par une espéce de sort !. »

De l'amour de la patrie.

ll faut (tre bon citoyen, et sacrifier à sa patrie dans le besoin tout ce qu'on a, | et sa propre vie : où il est parlé de la guerre.

Si l'on est obligé d'aimer tous les hommes, et qu'à vrai dire il n'y ait point d'étrangers pour le chrétien, à plus forte raison doit-il aimer ses concitoyens. Tout l'amour qu'on a pour soiméme, pour sa famille et pour ses amis, se réunit dans l'amour qu'on a pour sa patrie, où notre bonheur et celui de nos familles et de nos amis est renfermé.

C'est pourquoi les séditieux qui n'aiment pas leur pays et y portent la division, sont l'exécration du genre humain. La terre ne les peut pas supporter, et s'ouvre pour les engloutir. C'est ainsi que périrent Coré, Dathan et Abiron. « S'ils périssent, dit Moise , comme les autres hommes; s'ils sont frappés d'une plaie ordinaire, le Seigneur ne m'a pas envoyé: mais si Dieu fait quelque chose d'extraordinaire, et que la terre ouvre sa bouche pour les engloutir, eux et tout ce qui leur appartient, en sorte qu'on les voie entrer tout vivans dans les enfers, vous connoitrez qu'ils ont blasphémé contre le Seigneur. À peine avoit-il cessé de parler, que la terre s'ouvrit sous leurs pieds, et les dévora avec leur tente et tout ce qui leur appartenoit ?. »

Ainsi méritoient d'étre retranchés ceux qui mettoient la division parmi le peuple. Il ne faut point avoir de société avec eux; en approcher, c'est approcher de la peste. « Retirez-vous, dit Moise, de la tente de ces impies, et ne touchez rien de ce qui leur

1 S. August., de Doct. christ., lib, !, cap. xxvii, — ? Numer., xvi, 28, etc.

appartient, de peur que vous ne soyez enveloppés dans leurs péchés et dans leur perte !. »

On ne doit point épargner ses biens quand il s'agit de servir la patrie. Gédéon « dit à ceux de Soccoth : Donnez de quoi vivre aux soldats qui sont avec moi, parce qu'ils défaillent, afin que nous poursuivions les ennemis. » Ils refusent, et Gédéon en fait un juste châtiment *. Qui sert le public sert chaque particulier. Il faut méme sans hésiter exposer sa vie pour son pays. Ce sentiment est commun à tous les peuples, et surtout il paroit dans le peuple de Dieu. :

Dans les besoins de l'Etat, tout le monde sans exception étoit obligé d'aller à la guerre; et c'est pourquoi les armées étoient si nombreuses. |

La ville de Jabés en Galaad, assiégée et réduite à l'extrémité par Naas, roi des Ammonites, envoie exposer son péril extrême à Saül, « qui aussitôt fait couper un bœuf en douze morceaux, qu'il envoya aux confins de chacune des douze tribus avec cel édit : Qui ne sortira pas avec Saül et Samuel, ses bœufs seront ainsi mis en piéces : et aussitót tout le peuple s'assembla comme un seul homme: et Saül en fit la revue à Dézech ; et ils se trouverent d'Israél trois cent mille, et trente mille de Juda : et ils dirent aux envoyés de Jabés : Demain vous serez délivrés ?. »

Ces convocations étoient ordinaires, et il faudroit transcrire toute l'histoire du peuple de Dieu pour en rapporter tous les exemples.

C'étoit un sujet de plainte à ceux qui n'étoient pas appelés, et ils le prenoient à affront. « Ceux d'Ephraim dirent à Gédéon: Quel dessein'avez-vous eu de ne nous point appeler quand vous alliez combattre contre Madian? Ce qu'ils dirent d'un ton de colere, et en vinrent presque à la force; et Gédéon les apaisa en louant leur valeur *. »

Ils firent la méme plainte à Jephté, et la chose alla jusqu'à là sédition *; tant on se piquoit d'honneur d'être convoqué en ces occasions. Chacun exposoit sa vie non - seulement pour tout le

! Numer., xvi, 26, — 2 Judic., vii , 5, 15-17. — * I Reg., xi, 1-9.— * Judi,

peuple, mais pour sa seule tribu, « Ma tribu, dit Jephté, avoit querelle contre les Ammonites ; ce que voyant, j'ai mis mon ame en mes mains (noble facon de parler qui signifioit exposer sa vie), et j'ai fait la guerre aux Ammonites !. »

C'est une honte de demeurer en repos dans sa maison, pendant que nos citoyens sont dans le travail et dans le péril pour la commune patrie. David envoya Urie se reposer chez lui, et ce bon sujet répondit : « L'arche de Dieu et tout Israél et Juda sont sous des tentes; monseigneur Joab et tous les serviteurs du roi mon seigneur couchent sur la terre: et moi j'entrerai dans ma maison pour y manger à mon aise, et y ètre avec ma femme? Par votre vie je ne ferai point une chose si indigne *. »

Il n'y a plus de joie pour un bon citoyen quand sa patrie est ruinée. De là ce discours de Mathathias, chef de la maison des Asmonéens ou Machabées: « Malheur à moi! pourquoi suis-je né pour voir la ruine de mon peuple et celle de la cité sainte ? puis-je y demeurer davantage, la voyant livrée à ses ennemis, et son sanctuaire dans la main des étrangers? Son temple est déshonoré comme un homme de néant; ses vieillards et ses enfans sont massacrés au milieu de ses rues; et sa jeunesse a péri dans la guerre : quelle nation n'a point ravagé son royaume, et ne s'est point enrichie de ses dépouilles? on lui a ravi tous ses ornemens; de libre elle est devenue esclave: tout notre éclat, toute notre gloire, tout ce qu'il y avoit parmi nous de sacré, a été souillé par les Gentils : et comment aprés cela pourrions-nous vivre *. »

On voit là toutes les choses qui unissent les citoyens et entre eux et avec leur patrie : les autels et les sacrifices, la gloire, les biens, le repos et la süreté de la vie, en un mot la société des choses divines et humaines. Mathathias touché detoutes ces choses, déclare qu'il ne peut plus vivre voyant ses citoyens en proie, et sa patrie désolée. « En disant ces paroles, lui et ses enfans déchirérent leurs habits, et se couvrirent de cilices, et se mirent à gémir *. »

Ainsi faisoit Jérémie, « lorsque son peuple étant mené en cap3 Judic., xn, 2, 3. —* 1I Reg., x1, 10, 11. — ? 1 Mach., i5, 1, 8, etc. —

tivité, et la sainte cité étant désolée, plein d'une douleur amère, il prononca en gémissant ces lamentations !, » qui attendrissent encore ceux qui les entendent.

Le méme Prophète dit à Daruch, qui dans la ruine de son pays songeoit encore à lui-même et à sa fortune : « Voici, Ô Baruch, ce que te dit le Seigneur Dieu d'Israél : J'ai détruit le pays que j'avois bâti, j'ai arraché les enfans d'Israél que j'avais plantés, et j'ai ruiné toute cette terre: et tu cherches encore pour toi de grandes choses? ne le fais pas; contente-toi que je te sauve la vie *. »

Ce n'est pas assez de pleurer les maux de ses citoyens et de son pays; il faut exposer sa vie pour leur service. C'est à quai Mathathias excite en mourant toute sa famille. « L'orgueil et la tyrannie ont prévalu : voici des temps de malheur et de ruine pour vous, prenez donc courage, mes enfans; soyez zélateurs de la loi, et mourez pour le testament de vos pères *. »

Ce sentiment demeura gravé dans le cœur de ses enfans; il ny a rien de plus ordinaire dans la bouche de Judas, de Jonathas el de Simon que ces paroles: Mourons pour notre peuple et pour nos fréres. « Prenez courage, dit Judas, et soyez tous gens de cœur: combattez vaillamment ces nations armées pour notre ruine. Il vaut mieux mourir à la guerre que de voir périr notre pays et le sanctuaire *. » Et encore : « À Dieu ne plaise que nous fuyions devant l'ennemi ; si notre heure de mourir est arrivée, mourons en gens de cœur pour nos frères, et ne mettons point de tache à notre gloire *. » |

L'Ecriture est pleine d'exemples qui nous apprennent ce que nous devons à notre patrie; mais le plus beau de tous les exemples est celui de Jésus-Christ méme.

Jésus-Christ établit par sa doctrine et par ses exemples, l'amour que les citoyens doivent avoir pour leur patrie.

Le Fils de Dieu fait homme a non-seulement accompli tous les

1 Lam. Jer. — 3 Jerem., XLV, 1, 2, 4, 5. — 3 1 Mach., 11, 49, 50, ete. — * | Machab., 111, 58, 59. — 8 Jbid., 1x, 10.

devoirs qu'exige d'un homme la société humaine, charitable envers tous et sauveur de tous; et ceux d'un bon fils envers ses parens, à qui il étoit soumis ! : mais encore ceux de bon citoyen, se reconnoissant « envoyé aux brebis perdues de la maison d'Israël*.» I1 s'est renfermé dans la Judée, qu'il « parcouroit toute en faisant du bien, et guérissant tous ceux que le démon tourmentoit *! » |

On le reconnoissoit pour bon citoyen; et c'étoit une puissante recommandation auprés de lui, que d'aimer la nation judaique. Les sénateurs du peuple juif, pour l'obliger à rendre « au centurion un serviteur malade qui lui étoit cher, prioient Jésus avec ardeur, et lui disoient : Il mérite que vous l'assistiez : car il aime notre nation et nous a bàli une synagogue : et Jésus alloit avec eux, et guérit ce serviteur *. »

Quand il songeoit aux malheurs qui menacoient de si prés Jérusalem et le peuple juif, il ne pouvoit retenir ses larmes. « En approchant de la ville et la regardant, il se mit à pleurer sur elle: Si tu connoissois, dit-il, dans ce temps qui t'est donné pour te repentir, ce qui pourroit t'apporter la paix ! mais cela est caché à tes yeux *. » Il dit ces mots entrant dans Jérusalem au milieu des acclamations de tout le peuple.

Ce soin qui le pressoit dans son triomphe, ne le quitte pas dans sa passion. Comme on le menoit au supplice, « une grande troupe de peuple et de femmes, qui le suivoient, frappoient leur poitrine et gémissoient; mais Jésus se tournant à elles leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi; pleurez sur vous-mémes et sur vos enfans, car ‘bientôt vont venir les jours où il sera dit : Heureuses les stériles; heureuses les entrailles qui n'ont point porté de fruit, et les mamelles qui n'ont point nourri d'enfans *. » Il ne se plaint pas des maux qu'on lui fait souffrir injustement, mais de ceux qu'un si inique procédé devoit attirer à son peuple.

Il n'avoit rien oublié pour les prévenir. « Jérusalem, Jérusalem , qui tues les prophètes , et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu ramasser tes enfans, comme

1 Luc., 11, 51. — ? Matth., xv, 94. — ? Act., x, 38. — * Luc., vit, 3-6, 10. —

8 Luc., xix, 41, 42, — 6 I^id., xxii, 21-29.

une poule ramasse ses petits sous ses ailes; et tu n'as pas voulat et voilà que vos maisons vont bientôt être désolées *. »

I] fut, et durant sa vie, et à sa mort, exact observateur des lois et des coutumes louables de son pays, méme de celles dont il savoit qu'il étoit le plus exempt. |

On se plaignit à saint Pierre qu'il ne payoit pas le tribut ordinaire du temple, et cet Apôtre soutenoit qu'en effet il ne devoit rien. « Mais Jésus le prévint en lui disant : De qui est-ce que les rois de la terre exigent le tribut; est-ce de leurs enfans ou des étrangers? Pierre répondit : Des étrangers. Jésus lui dit : Les enfans sont donc francs; et toutefois pour ne causer point de désordre, et pour ne les pas scandaliser, allez et payez pour moi et pour vous?. » Il fait payer un tribut qu'il ne devoit pas comme fils, de peur d'apporter le moindre trouble à l'ordre public.

Aussi dans le désir qu'avoient les pharisiens de le trouver contraire à la loi, ils ne purent jamais lui reprocher que des choses de néant, ou les miracles qu'il faisoit le jour du sabbat*; comme si le sabbat devoit faire cesser les ceuvres de Dieu, aussi bien que celles des hommes.

« 11 étoit soumis en tout à l'ordre public, faisant rendre à César ce qui étoit à César, et à Dieu ce qui est à Dieu *. »

Jamais il n'entreprit rien sur l'autorité des magistrats. «Un de la troupe lui dit : Maitre, commandez à mon frére qu'il fasse partage avec moi : Homme, lui répondit-il, qui m'a établi pour être juge et pour faire vos partages °? »

Au reste la toute-puissance qu'il avoit en main ne l’empécbs pas de se laisser prendre sans résistance. Il reprit saint Pierre qui avoit donné un coup d'épée, et rétablit le mal que cet Apôtre avoit fait *. .

Il comparoit devant les pontifes, devant Pilate et devant Hérode, répondant précisément sur le fait dont il s'agissoit à ceux qu avoient droit de l'interroger. « Le souverain pontife lui dit : Je vous commande de la part de Dieu de me dire si vous étes P

! Matth., xxii, 37, 38. — 2 Jbid., xvir, 94-96. —93 Lur., XiTI, 445 Joan. Y, 9,

12 ; ix, 44, 15. — * Matth., xxii, 21. — 5 Luc., Xil, 13, 44. — 6 Luc., xx, 9, 91; Joan., xvin, 11.

Christ fils de Dieu : et il répondit : Je le suis *. » Il satisfit Pilate sur sa royauté qui faisoit tout son crime, et l'assura en méme temps « qu'elle n'étoit pas de ce monde *. » Il ne dit mot à Hérode qui n'avoit rien à commander dans Jérusalem , à qui aussi on le renvoyoit seulement par cérémonie, et qui ne le vouloit voir que per pure curiosité, et aprés avoir satisfait à l'interrogatoire légitime : au surplus il ne condamna que par son silence la procédure manifestement inique dont on usoit contre lui, sans se plaindre, sans murmurer : « se livrant, comme dit saint Pierre, à celui qui le jugeoit injustement?. »

Ainsi il fut fidèle et affectionné jusqu'àla fin à sa patrie quoique ingrate, et à ses cruels citoyens qui ne songeoient qu'à se rassasier de son sang avec une si aveugle fureur, qu'ils lui préférèrent un séditieux et un meurtrier.

Il savoit que sa mort devoit être le salut de ces ingrats citoyens, s'ils eussent fait pénitence ; c'est pourquoi il pria pour eux en par: ticulier, jusque sur la croix où ils l'avoient attaché.

Caiphe ayant prononcé qu'il falloit que Jésus mourüt « pour empécher toute la nation de périr, » l'Evangéliste remarque « qu'il ne dit pas cela de lui-méme; mais qu'étant le pontife de cette année, il prophétisa que Jésus devoit mourir pour sa nation ; et non-seulement pour sa nation, mais encore pour ramasser en un les enfans de Dieu dispersés *. »

Ainsi il versa son sang avec un regard particulier pour sa nation; et en offrant ce grand sacrifice qui devoit faire l'expiation de tout l'univers, il voulut que l'amour de la patrie y trouvát

sa place.

Les apôtres et les premiers fidèles ont toujours été de bons citoyens.

Leur maître leur avoit inspiré ce sentiment. Il les avoit avertis qu'ils seroient persécutés par toute la terre, et leur avoit dit en méme temps « qu'il les envoyoit comme des agneaux au milieu des loups *; » c'est-à-dire qu'ils n'avoient qu'à souffrir sans murmure et sans résistance.

1 Matth., xxvi, 63, 64; Luc., xxi1, 70. — 3 Joan., xviii, 36, 37. — 31 Petr., Ii, 23. — * Joan. , x1, 50, 52, — 6 MatIh., x, 16.

Pendant que les Juifs persécutoient saint Paul avec une haine implacable, ce grand homme prend Jésus-Christ qui est la vérité méme et sa conscience à témoin, que touché d'une extréme et continuelle douleur pour l'aveuglement de ses frères, « il souhaite d’être anathéme pour eux. Je vous dis la vérité, je ne mens pas : ma conscience éclairée par le Saint-Esprit m'en rend témoignage, etc. !. »

Dans une famine extréme il fit une quéte pour ceux de sa nation, et apporta lui-méme à Jérusalem les aumónes qu'il avoit ramassées pour eux dans toute la Grèce. « Je suis venu, dit-il, pour faire des aumónes à ma nation *. »

Ni lui ni ses compagnons n'ont jamais excité de sédition , ni assemblé tumultuairement le peuple *.

Contraint par la violence de ses citoyens d'appeler à l'empereur,il assemble les Juifs de Rome, pour leur déclarer « que c'est malgré lui qu'ila été obligé d'appeler à César, mais qu'au reste il n'a aucune accusation ni aucune plainte à faire contre ceux de sa nation *. » I] ne les accuse pas ; mais il les plaint, et ne parle jamais qu'avec compassion de leur endurcissement. Ea effet accusé devant Félix président de Judée *, il se défendit simplement contre les Juifs, sans faire aucun reproche à de si violens persécuteurs.

Durant trois cents ans de persécution impitoyable , les chrétiens ont toujours suivi la méme conduite.

Il n’y eut jamais de meilleurs citoyens, ni qui fussent plus utiles à leur pays, ni qui servissent plus volontiers dans les armées, pourvu qu'on ne voulüt pas les y obliger à l'idolátrie. Ecoutons le témoignage de Tertullien : « Vous dites que les chrétiens sont inutiles : nous naviguons avec vous, nous portons les armes avec vous, nous cultivons la terre, nous exercons ls marchandise 5. » C'est-à-dire nous vivons comme les autres dans tout ce qui regarde la société.

L'empire n'avoit point de meilleurs soldats : outre qu'ils combaltoient vaillamment, ils obtenoient par leurs prières ce qu'ils

3 Rom., IX, 1-3. — 3 Act., xxiv, 17; Rom, xv, 25, 96, — ? Act., xxiv, 19, 18. — 4 I^id., XXVIII, 19. — Ibid., XXIV, 10, etc. — $6 Tertul, Apol., n. 42.

ne pouvoient faire par les armes. Témoin la pluie obtenue par la légion Fulminante , et le miracle attesté par les lettres de MarcAuréle.

Il leur étoit défendu de causer du trouble, de renverser les idoles, de faire aucune violence : les régles de l'Eglise ne leur permettoient que d'attendre le coup en patience. "

L'Eglise ne tenoit pas pour martyrs ceux qui s'attiroient la mort par quelque violence semblable, et par un faux zéle : il pouvoit y avoir quelquefois des inspirations extraordinaires ; mais ces exemples n'étoient pas suivis, comme étant au-dessus de l'ordre.

Nous voyons méme dans les Actes de quelques martyrs , qu'ils faisoient scrupule de maudire les dieux; ils devoient reprendre l'erreur sans aucune parole emportée. Saint Paul et ses compa&nons en avoient ainsi usé; et c'est ce qui faisoit dire au secrétaire de la communauté d'Ephése : « Messieurs, il ne faut pas ainsi vous émouvoir. Vous avez ici amené ces hommes, qui n'ont commis aucun sacrilége, et qui n'ont point blasphémé votre déesse. » Ils ne faisoient point de scandale ; et préchoient la vérité sans altérer le repos public, autant qu'il étoit en eux.

Combien soumis et paisibles étoient les chrétiens persécutés : ces paroles de Tertullien l'expliquent admirablement : « Outre les ordres publics par lesquels nous sommes poursuivis, combien de fois le peuple nous attaque-t-il à coups de pierres, et met-il le feu dans nos maisons dans la fureur des bacchanales ? On n'épargne pas les chrétiens méme aprés leur mort: on les arrache du repos de la sépulture et comme de l'asile de la mort : et cependant quelle vengeance recevez-vous de gens si cruellement traités ? Ne pourrions-nous pas avec peu de flambeaux mettre le feu dans la ville, si parmi nous il étoit permis de faire le mal pour le mal? et quand nous voudrions agir en ennemis déclarés, manquerions-nous de troupes et d'armées? Les Maures , ou les Marcomans et les Parthes mémes qui sont renfermés dans leurs limites, se trouveront-ils en plus grand nombre que nous, qui remplissons toute là terre? Il n'y a que peu de temps que nous

3 Act., xix, 31.

paroissons dans le monde; et déjà nous remplissons vos villes, vos iles, vos châteaux, vos assemblées, vos camps, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le barreau, la place publique. Nous ne vous laissons que les temples seuls. À quelle guerre ne serions-nous pas disposés, quand nous serions en nombre inégal au vôtre, nous qui endurons si résolument la mort; n'étoit que notre doctrine nous prescrit plutôt d’être tués que de tuer? Nous pourrions méme sans prendre les armes et sans rébellion , vous punir en vous abandonnant : votre solitude et le silence du monde vous feroit horreur : les villes vous paroitroient mortes et vous seriez réduits au milieu de votre empire à chercher à qui commander. Il vous demeureroit plus d'ennemis que de citoyens, car vous avez maintenant moins d'ennemis , à cause de la multitude prodigieuse des chrétiens !. »

« Vous perdez, dit-il encore, en nous perdant. Vous avez par notre moyen un nombre infini de gens, je ne dis pas qui prient pour vous, car vous ne le croyez pas, mais dont vous n'avez rien à craindre ?. »

Il se glorifle avec raison que parmi tant d'attentats contre la personne sacrée des empereurs, il ne s'est jamais trouvé un seul chrétien, malgré l'inhumanité dont on usoit sur eux tous. « Et en vérité, dit-il, nous n'avons garde de rien entreprendre contre eux. Ceux dont Dieu a réglé les mœurs ne doivent pas seulement épargner les empereurs, mais encore tous les hommes. Nous sommes pour les empereurs tels que nous sommes pour nos voisins. Car il nous est également défendu de dire, ou de faire, ou de vouloir du mal à personne. Ce qui n'est point permis contre l’empereur, n'est permis contre personne; ce qui nest permis contre personne, lest encore moins sans doute contre celui que Dieu a fait si grand ?. »

. Voilà quels étoient les chrétiens si indignement traités.

Pour conclure tout ce livre et le réduire en abrégé. La société humaine peut être considérée en deux manières. ! Tertull , Apol., n. 31. — * Ibid., n. 43. — * Ibid., n. 36.

Ou en tant qu’elle embrasse tout le genre humain, comme une grande famille.

Ou en tant qu'elle se réunit en nations; ou en peuples composés de plusieurs familles particuliéres , qui ont chacune leurs droits.

La société considérée de ce dernier sens, s'appelle société ctvile.

On la peut définir selon les choses qui ont été dites, société d'hommes unis ensemble sous le méme gouvernement et sous les mêmes lois.

Par ce gouvernement et ces lois, le repos et la vie de tous les hommes est mise autant qu'il se peut en sûreté.

Quiconque donc n'aime pas la société civile dont il fait partie , c'est-à-dire l'état où il est né, est ennemi de lui-même et de tout le genre humain.

Par qui l'autorité a été exercée dés l'origine du monde.

Dieu est le vrai roi.

Un grand roi le reconnoit , lorsqu'il parle ainsi en présence de tout son peuple : « Déni soyez-vous, Ô Seigneur, Dieu d'Israël notre père, de toute éternité et durant toute l'éternité. À vous, Seigneur, appartient la majesté, et la puissance , et la gloire , et la victoire, et la louange : tout ce qui est dans le ciel et dans la terre est à vous : il vous appartient de régner, et vous commandez à tous les princes : les grandeurs et les richesses sont à

vous; vous dominez sur toutes choses: en votre main estla force et la puissance, la grandeur et l'empire souverain *. »

L'empire de Dieu est éternel, et de là vient qu'il est appelé le Roi des siècles *.

L'empire de Dieu est absolu : « Qui osera vous dire, Ô Seigneur: Pourquoi faites-vous ainsi ? ou qui se soutiendra contre votre jugement ?? »

Cet empire absolu de Dieu a pour premier titre et pour fondement la création. Il a tout tiré du néant , et c'est pourquoi tout est en sa main : « Le Seigneur dit à Jérémie : Va en la maison d'un potier : là tu entendras mes paroles. Et j'allai en la maison d'un potier, et il travailloit avec sa roue, et il rompit un pot qu'il venoitde faire de boue, et de la méme terre il en fit un autre; et le Seigneur me dit: Ne puis-je pas faire comme ce potier? Comme cette terre molle est en la main du potier, ainsi vous êtes en ma main, dit le Seigneur *. »

Dieu a exercé visiblement par lui méme l'empire et l'autorité sur les hommes.

Ainsi en a-t-il usé au commencement du monde. Il étoit en ce temps le seul roi des hommes, et les gouvernoit visiblement.

Il donna à Adam le précepte qu'il lui plut, et lui déclara sur quelle peine il l'obligeoit à le pratiquer *. Il le bannit; il lui dénonca qu'il avoit encouru la peine de mort.

Il se déclara visiblement en faveur du sacrifice d'Abel contre celui de Cain. Il reprit Cain de sa jalousie : aprés que ce malheureux eut tué son frère, il l'appela en jugement, il l'interroges, il le convainquit de son crifne, il s'en réserva la vengeance, et l'in terdit à tout autre * ; il donna à Cain une espèce de sauve-garde, un signe pour empêcher qu'aucun homme n'attentàt sur lui’. Toutes fonctions de la puissance publique.

Il donne ensuite des lois à Noé et à ses enfans : il leur défend le sang et les meurtres , et leur ordonne de peupler la terre’.

1 | Paral., xxix, 10-12. — 3% Apoc., xv, 3. — 3 Sapient., xit, 12. — + Jerem. XVIII, À, 6.— 5 Gen., II, 17.— * Ibid, 1v, 4-6, 9, 10.— 7 Jbid., 15.— ? Jbid., T,

. ll conduit de la méme sorte Abraham, Isaac et Jacob.

Il exerce publiquement l'empire souverain sur son peuple dans le désert. Il est leur roi, leur législateur, leur conducteur. 1l donne visiblement le signal pour camper et pour décamper , et les ordres tant de la guerre que de la paix.

Ce régne continue visiblement sous Josué et sous les Juges : Dieu les envoie : Dieu les établit: et de là vient que le peuple disant à Gédéon: « Vous dominerez sur nous, vous et votre fils, et je fils de votre fils; il répondit : Nous ne dominerons point sur vous ni moi ni mon fils; mais le Seigneur dominera sur vous!. »

. C'est lui qui établit les rois. Il fit sacrer Saül et David par Samuel ; il affermit la royauté dans la maison de David , et lui ordonna de faire régner à sa place Salomon son fils.

C'est pourquoi le trône des rois d’Israël est appelé le trône de Dieu. « Salomon s'assit sur le trône du Seigneur, et il plut à tous, et tout Israël lui obéit *. » Et encore: « Béni soit le Seigneur votre Dieu , dit la reine de Saba à Salomon *, qui a voulu vous faire seoir sur son tróne, et vous établir roi pour tenir la place du Seigneur votre Dieu. »

Le premier empire parmi les hommes est l'empire paternel.

Jésus-Christ, qui va toujours à là source, semble l'avoir marqné par ces paroles : « Tout royaume divisé en lui-méme sera désolé ; toute ville et toute famille divisée en elle-même ne subsistera pas *. » Des royaumes il va aux villes, d’où les royaumes sont venus ; et des villes il remonte encore aux familles, comme au modèle et au principe des villes et de toute la société humaine.

. Dés l'origine du monde Dieu dit à Eve, et en elle à toutes les femmes : « Tu seras sous la puissance de l'homme, et il te commandera *. »

Au premier enfant qu'eut Adam, qui fut Cain, Eve dit : « J'ai possédé un homme par la grace de Dieu‘. » Voilà donc aussi les

4 Judic,, vI11, 22, 23. — * I Paral., xxix, 23.— ? II Paral., 1x, 8.— * Matth., Au, 25. — 5 Gen., 111, 16. — * Jbid., 1v, 1.

enfans sous la puissance paternelle. Car cet enfant étoit plus encore en la possession d'Adam, à qui la mère elle-même étoit soumise par l'ordre de Dieu. L'un et l'autre tenoient de Dieu cet enfant, et l'empire qu'ils avoient sur lui. a Je l'ai possódé, dit Eve, mais par la grace de Dieu. »

, Dieu ayant mis dans nos parens, comme étant en quelque façon les auteurs de notre vie, une image de la puissance par laquelle il a tout fait, il leur a aussi transmis une image de la puissance qu'il a sur ses œuvres. C'est pourquoi nous voyons dans le Décalogue qu'après avoir dit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et ne serviras que lui; » il ajoute aussitôt : « Honore ton père et ta mère , afin que tu vives longtemps sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donnera !. » Ce précepte est comme une suite de l'obéissance qu'il faut rendre à Dieu, qui est le vrai père.

De là nous pouvons juger que la première idée de commandement et d'autorité humaine, est venue aux hommes de l'autorité paternelle.

Les hommes vivoient longtemps au commencement du monde, comme l’attestent non-seulement l'Ecriture, mais encore toutes les anciennes traditions : et la vie humaine commence à décroitre seulement après le déluge, où il se fit une si grande altération dans toute la nature. Un grand nombre de familles se voyoient par ce moyen réunies sous l'autorité d'un seul grand-pére; el cette union de tant de familles avoit quelque image de royaume.

Assurément durant tout le temps qu'Adam vécut, Seth, que Dieu lui donna à la place d'Abel, lui rendit avec toute sa famille une entiére obéissance.

Cain, qui viola le premier la fraternité humaine par un meurtre, fut aussi le premier à se soustraire de lempire paternel : hai de tous les hommes et contraint de s'établir un refuge, il bâtit la première ville, à qui il donna le nom de son fils Hé noch *.

Les autres hommes vivoient à la campagne dans la premiere simplicité, ayant pour loi la volonté de leurs parens et les cout mes anciennes.

1 Exod., xx, 12. — 2 Gen., iv, 11.

Telle fut encore après le déluge la conduite de plusieurs familles, surtout parmi les enfans de Sem, où se conservèrent plus longtemps les anciennes traditions du genre humain, et pour le culte de Dieu, et pour la manière du gouvernement.

Ainsi Abraham, Isaac et Jacob persistèrent dans l'observance d'une vie simple et pastorale. Ils étoient avec leurs familles libres et indépendans : ils traitoient d'égal avec les rois. Abimélech, roi de Gérare, vint trouver Abraham; « et ils firent un traité ensemble !. »

Il se fait un pareil traité entre un autre Abimélech fils de celuici, et Isaac fils d'Abraham. « Nous avons vu, dit Abimélech, que le Seigneur étoit avec vous, et pour cela nous avons dit : Qu'il y ait entre nous un accord confirmé par serment *. »

Abraham fit la guerre de son chef aux rois qui avoient pillé Sodome, les défit, et offrit la dime des dépouilles à Melchisédech, roi de Salem, pontife du Dieu trés-haut *.

C'est pourquoi les enfans de Heth avec qui il fait un accord, l'appellent seigneur, et le traitent de prince. « Ecoutez-nous, seigneur; vous étes parmi nous un prince de Dieu *, » c'est-àdire qui ne reléve que de lui.

Aussi a-t-il passé pour roi dans les histoires profanes. Nicolas de Damas, soigneux observateur des antiquités, le fait roi; et sa réputation dans tout l'Orient est cause qu'il le donne à son pays. Mais au fond la vie d'Abraham étoit pastorale ; son royaume étoit sa famille, et il exercoit seulement à l'exemple des premiers hommes l'empire domestique et paternel.

B s'établit pourtant bientôt des rois, ou par le consentement des peuples, ou par les armes : où il est parlé du droit de conquête.

. Ces deux manières d'établir les rois sont connues dans les histoires anciennes. C'est ainsi qu'Abimélech, fils de Gédéon, fit consentir ceux de Sichem à le prendre pour souverain. « Lequel aimez-vous mieux, leur dit-il, ou d'avoir pour maitres soixante et

. 1 Gen., xxi, 23, 32. — 3% Jbid., xxvi, 28. — ? Ibid., x1v, 18, etc. — + Ibid.,

dix hommes enfans de Jérobaal, ou de n'en avoir qu'un seul, qui encore est de votre ville et de votre parenté : et ceux de Sichem tournèrent leur cœur vers Abimélech :. »

C'est ainsi que le peuple de Dieu demanda de lui-même un ra pour le juger *.

Le méme peuple transmit toute l'autorité de la nation à Simon et à sa postérité. L'acte en est dressé au nom des prétres, de tont le peuple, des grands et des sénateurs, qui consentirent à le faire prince ?.

Nous voyons dans Hérodote que Déjocés fut fait roi des Mèdes de la même manière.

Pour les rois par conquêtes, tout le monde en sait les exemples.

Au reste il est certain qu'on voit des rois de bonne heure dans le monde. On voit du temps d'Abraham, c'est-à-dire quatre cents ans environ après le déluge, des royaumes déjà formés et établis de longtemps. On voit premièrement quatre rois qui font la guerre contre cinq *. On voit Melchisédech, roi de Salem, pontife du Dieu trés-haut, à qui Abraham donne la dime*. On voit Phsraon roi d'Egypte, et Abimélech roi de Gérare *. Un autre Abimé lech, aussi roi de Gérare, paroit du temps d'Isaac "; et ce noi apparemment étoit commun aux rois de ce pays-là, comme celui de Pharaon aux rois d'Egypte.

Tous ces rois paroissent bien autorisés ; on leur voit des offciers réglés, une cour, des grands qui les environnent, une armée et un chef des armes pour la commander *, une puissance affermie. « Qui touchera, dit Abimélech ?, la femme de cet homme, il mourra de mort. »

Les hommes qui avoient vu, ainsi qu'il a été dit, une image de royaume dans l'union de plusieurs familles sous la conduite d'un pére commun, et qui avoient trouvé de la douceur dans cette vie, se portèrent aisément à fairedes sociétés de familles sousdes rois qui leur tinssent lieu de pére.

! Judic., 1x, 2, 3. — 21 Reg., vit, 5. — 91 Machab., xiv, 98, 41. — 1 Gen., XIV, 1, 9. — 9 [bid., 18, 20. — 6 Jbid., x11, 15; et xx, 2. — — Ibid, XXVI, 4. — t [bid., XII, 15; Xx1, 22. —- Ibid., xxvr, 11,

C'est pour cela apparemment que les anciens peuples de la Palestine appeloient leurs rois Abimélech , c'est-à-dire Mon pére le roi. Les sujets se tenoient tous comme les enfans du prince; et chacun l'appelant Mon père le roi, ce nom deviut commun à tous les rois du pays.

Mais outre cette manière innocente de faire des rois, l'ambition en a inventé une autre. Elle a fait des conquérans, dont Nemrod, petit-fils de Cham , fut le premier. « Celui-ci, homme violent et guerrier, commenca à étre puissant sur la terre, et conquit d'abord quatre villes dont il forma son royaume !. »

Ainsi les royaumes formés par les conquétes sont anciens, puisqu'on les voit commencer si pres du déluge, sous Nemrod, petitfils de Cham.

Cette humeur ambitieuse et violente se répandit bientót parmi les hommes. Nous voyons Chodorlahomor, roi des Elamites, c'està-dire des Perses et des Médes, étendre bien loin ses conquêtes dans les terres voisines de la Palestine.

Ces empires, quoique violens, injustes et tyranniques d'abord, par la suite des temps et par le consentement des peuples peuvent devenir légitimes : c'est pourquoi les hommes ont reconnu un droit qu'on appelle de conquéte, dont nous aurons à parler plus au long avant que d'abandonner cette matière.

11 y avoit au commencement une infinité de royaumes et tous petits.

I paroit par l'Ecriture que presque chaque ville et chaque petite contrée avoit son roi *.

On compte trente-trois rois dans le seul petit pays que les Juifs conquirent *.

La méme chose paroit dans tous les auteurs anciens, par exemple dans Homére et ainsi des autres.

La tradition commune du genre humain sur ce point est fidelement rapportée par Justin, qui remarque qu'au commencement il n'y avoit que de petits rois, chacun content de vivre douce1 Gen., x, 8-10. — * Jbid., xiv, 4-7. — 3 Ibid., 1& ete, — * Josue, xii, 2, 5,

ment dans ses limites avec le peuple qui lui étoit commis; «a Ninus, dit-il, rompit le premier la concorde des nations. »

Il n'importe que ce Ninus soit Nemrod, ou que Justin l’ait fait par erreur le premier des conquérans. Il suffit qu'on voie que les premiers rois ont été établis avec douceur, à l'exemple du gouvernement paternel.

Il y a eu d'autres formes de gouvernemens que celle de la royauté.

Les histoires nous font voir un grand nombre de républiques, dont les unes se gouvernoient par tout le peuple, ce qui s'appeloit démocratie; et les autres par les grands, ce qui s'appelait aristacratie.

Les formes de gouvernement ont été mélées en diverses sortes, et ont composé divers Etats mixtes, dont il n'est pas besoin de parler ici.

Nous voyons en quelques endroits de l'Ecriture, l'autorité résider dans une communauté.

Abraham demande le droit de sépulcre à tout le peuple assemblé, et c'est l'assemblée qui l'accorde f.

I] semble qu'au commencement les Israélites vivoient dans une forme de république. Sur quelque sujet de plainte arrivée du temps de Josué contre ceux de Ruben et de Gad, « les enfans d'Israël s'assemblérent tous à Silo pour les combattre; mais auparavant ils envoyérent dix ambassadeurs, pour écouter leurs raisons : ils donnérent satisfaction, et tout le peuple s'apaisa *. »

Un lévite dont la femme avoit été violée et tuée par quelquesuns de la tribu de Benjamin, sans qu'on en eüt fait aucune justice, toutes les tribus s'assemblent pour punir cet attentat, et ils se disoient l'un à l'autre dans cette assemblée : « Jamais il e s’est fait telle chose en Israél; jugez et ordonnez en commun c qu'il faut faire ?. »

C'étoit en effet une espéce de république, mais qui avoit Dieu pour roi.

! Gen., xxii, 3, 5. — ? Josue, xxn1, 14-14, 33. — ? Judic., xIx, 30.

La monarchie est la forme de gouvernement la plus commune, la plus ancienne

et aussi la plus naturelle.

Le peuple d'Israël se réduisit de lui-même à la monarchie, comme étant le gouvernement universellement recu. « Etablissez-nous un roi pour nous juger, comme en ont tous les autres peuples . »

Si Dieu se fâche , c'est à cause que jusque-là il avoit gouverné ce peuple par lui-méme, et qu'il en étoit le vrai roi. C'est pourquoi il dit à Samuel : « Ce n'est pas toi qu'ils rejettent; c'est moi qu'ils ne veulent point pour régner sur eux ?. »

Au reste ce gouvernement étoit tellement le plus naturel, qu'on le voit d'abord dans tous les peuples.

Nous l'avons vu dans l'histoire sainte : mais ici un peu de recours aux histoires profanes nous fera voir que ce qui a été en république, a vécu premièrement sous des rois.

Rome a commencé par là, et y est enfin revenue, comme à son état naturel.

Ce n'est que tard et peu à peu, que les villes grecques ont formé leurs républiques. L'opinion ancienne de la Gréce étoit celle qu'exprime Homère par cette célèbre sentence, dans l'I- iade : « Plusieurs princes n'est pas une bonne chose : qu'il n'y ait qu'un prince et un roi. »

À présent il n'y a point de république qui n'ait été autrefois soumise à des monarques. Les Suisses étoient sujets des princes de la maison d'Autriche. Les Provinces-Unies ne font que sortir de la domination d'Espagne et de celle de la maison de Bourgogne. Les villes libres d'Allemagne avoient leurs seigneurs par- - ticuliers, outre l'empereur qui étoit le chef commun de tout le corps germanique. Les villes d'Italie qui se sont mises en républiques du temps de l'empereur Rodolphe , ont acheté de lui leur liberté. Venise méme, qui se vante d'étre république dés son origine, étoit encore sujette aux empereurs sous le règne de Charlemagne et longtemps aprés : elle se forma depuis en Etat popu3] Reg., vii, 5. — ? [bid., 1.

laire, d’où elle est venue assez tard à l'état où nous la voyons. Tout le monde donc commence par des monarchies ; et presque tout le monde s'y est conservé comme dans l'état le plus naturel. . Aussi avons-nous vu qu'il a son fondement et son modèle dans l'empire paternel, c'est-à-dire dans la nature méme. Les hommes naissent tous sujets : et l'empire paternel , qui les accoutume à obéir, les accoutume en méme temps à n'avoir qu'un chef.

Le gouvernement monarchique est le meilleur.

S'il est le plus naturel, il est par conséquent le plus durable, et dés là aussi le plus fort. |

C'est aussi le plus opposé à la division , qui est le mal le plus. essentiel des Etats, et la cause la plus certaine de leur ruine; conformément à eette parole déjà rapportée : « Tout royaume divisé en lui-méme sera désolé : toute ville ou toute famille divisée en elle-même ne subsistera pas !. »

Nous avons vu que Notre-Seigneur a suivi en cette sentence le progrés naturel du gouvernement, et semble avoir voulu marquer aux royaumes et aux villes, le méme moyen de s'unir que la nature a établi dans les familles.

En effet il est naturel que quand les familles auront à s'unir pour former un corps d'Etat, elles se rangent comme d'ellesmémes au gouvernement qui leur est propre.

Quand on forme les Etats, on cherche à s'unir, et jamais on n'est plus uni que sous un seul chef. Jamais aussi on n'est plus fort, parce que tout va en concours.

Les armées , oà paroitle mieux la puissance humaine, veulent naturellement un seul chef : tout est en péril quand le commandement est partagé. « Après la mort de Josué les enfans d'Israël consultérent le Seigneur , disant : Qui marchera devant nous contre les Chananéens, et qui sera notre capitaine dans cetle guerre? et le Seigneur répondit : Ce sera la tribu de Juda *. »

4 Matth., xit, 25.— 2 Judic., 1, 1, 2.

Les tribus, égales entre elles, veulent qu'une d'elles commande. Au reste il n'étoit pas besoin de donner un chef à cette tribu, puisque chaque tribu avoit le sien. « Vous aurez des princes , et des chefs de vos tribus ; et voici leurs noms !, » etc.

Le gouvernement militaire demandant naturellement d'étre exercé par un seul, il s'ensuit que cette forme de gouvernement est la plus propre à tous les Etats, qui sont foibles et en proie au premier venu, s'ils ne sont formés à la guerre. |

Et cette forme de gouvernement à la fin doit prévaloir, parce que le gouvernement militaire, qui a la force en main , entraine naturellement tout l'Etat aprés soi.

- Cela doit surtout arriver aux Etats guerriers, qui se réduisent aisément en monarchie, comme a fait la république romaine, et plusieurs autres de méme nature.

Il] vaut donc mieux qu'il soit établi d'abord et avec douceur, parce qu'il est trop violent quand il gagne le dessus par la force ouverte.

De toutes les monarchies la meilleure est la successive ou héréditaire , surtout quand elle va de mâle en mâle et d’ainé en atné.

C'est celle que Dieu a établie dans son peuple. « Car il a choisi les princes dans la tribu de Juda, et dans la tribu de Juda il a choisi ma famille, c'est David qui parle, et il m'a choisi parmi tous mes fréres ; et parmi mes enfans il a choisi mon fils Salomon, pour étre assis sur le tróne du royaume du Seigneur, sur tout Israël ; et il m'a dit : J'affermirai son règne à jamais, s'il persévére dans l'obéissance qu'il doit à mes lois *. »

Voilà donc la royauté attachée par succession à la maison de David et de Salomon : « et le tróne de David est affermi à jamais *. »

. En vertu de cette loi l'ainé devoit succéder au préjudice de ses frères. C'est pourquoi Adonias, qui étoit l'ainé de David, dit à Bethsabée, mére de Salomon : « Vous savez que le royaume étoit

1 Numer. 1, 4, 5, etc. — * 1 Paralipom., xxvi, 4, 5, 7. — ? ll Reg.,

à moi, et tout Israël m'avoit reconnu ; mais le Seigneur a trans féré le royaume à mon frère Salomon‘. »

Il disoit vrai, et Salomon en tombe d'accord , lorsqu'il répond à sa mére, qui demandoit pour Adonias une grace dont la conséquence étoit extrême selon les mœurs de ces peuples? : « Demandez pour lui le royaume; car il étoit mon aîné, etil a dans ses intéréts le pontife Abiathar et Joab. » Il veut dire qu'il ne faut pas fortifier un prince qui a le titre naturel, et un grand parti dans l'Etat.

À moins donc qu'il n'arrivát quelque chose d'extraordinaire, l'aîné devoit succéder : et à peine trouvera-t-on deux exemples du contraire dans la maison de David, encore étoit-ce au commencement.

La monarchie héréditaire a trois principaux avantages.

Trois raisons font voir que ce gouvernement est le meilleur.

La première, c'est qu'il est le plus naturel, et qu'il se perpétue de lui-méme. Rien n'est plus durable qu'un Etat qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui font durer l'univers, et qui perpétuent le genre humain.

David touche cette raison quand il parle ainsi: « Ç’a été peu pour vous, Ô Seigneur, de m'élever à la royauté : vous avez encore établi ma maison à l'avenir : et c'est là la loi d'Adam, Ó Seigneur Dieu *, » c'est-à-dire que c'est l'ordre naturel que le fils succède au père.

Les peuples s'y accoutument d'eux-mêmes. « J'ai vu tous les vivans suivre le second, tout jeune qu'il est (c’est-à-dire le fils du roi ) qui doit occuper sa place *. »

Point de brigues, point de cabales dans un Etat, pour se faire un roi, la nature en a fait un: Le mort, disons-nous, saisit le vif et le roi ne meurt jamais.

Le gouvernement est le meilleur, qui est le plus éloigné de l'anarchie. À une chose aussi nécessaire que le gouvernement

3 II] Reg. , 11, 15. — ?* Ibid., 22. — 8 11 Reg., vu, 19. — * Eccle., iw, 15.

parmi les hommes, il faut donner les principes les plus aisés , et l'ordre qui roule le mieux tout seul.

La seconde raison qui favorise ce gouvernement, c'est que c'est celui qui intéresse le plus à la conservation de l'Etat les puissances qui le conduisent. Le prince qui travaille pour son Etat, travaille pour ses enfans ; et l'amour qu'il a pour son royaume, confondu avec celui qu'il a pour sa famille, lui devient naturel. |

Il est naturel et doux de ne montrer au prince d'autre successeur que son fils; c'est-à-dire un autre lui-même, ou ce qu'il a de plus proche. Alors il voit sans envie passer son royaume en d'autres mains ; et David entend avec joie cette acclamation de son peuple : « Que le nom de Salomon soit au-dessus de votre nom, et son trône au-dessus de votre trône :. »

Il ne faut point craindre iciles désordres causés dans un Etat par le chagrin d'un prince, ou d'un magistrat, qui se fâche de travailler pour son successeur. David empêché de bâtir le temple, ouvrage si glorieux et si nécessaire autant à la monarchie qu'à la religion, se réjouit de voir ce grand ouvrage réservé à son fils Salomon ; et il en fait les préparatifs avec autant de soin, que si lui-même devoit en avoir l'honneur. « Le Seigneur a choisi mon fils Salomon pour faire ce grand ouvrage, de bâtir une maison non aux hommes, mais à Dieu méme : et moi j'ai préparé de toutes mes forces tout ce qui étoit nécessaire à bátir le temple de mon Dieu ?, » :

Il recoit ici double joie, l'une de préparer du moins au Seigneur son Dieu, l'édifice qu'il ne lui est pas permis de bâtir; l'autre de donner à son fils les moyens de le construire bientôt. . La troisième raison est tirée de la dignité des maisons , où les royaumes sont héréditaires.

« (a été peu pour vous, à Seigneur, de me faire roi, vous avez établi ma maison à l'avenir , et vous m'avez rendu illustre au-dessus de tous les hommes. Que peut ajouter David à tant de choses, lui que vous avez glorifié si hautement, et envers qui vous vous êtes montré si magnifique *? »

1 ]II Reg., 1, 41. — * 1 Paral., XXIX, 1, 2. — ? {bid., xvu, 17, 18.

Cette dignité de la maison de David s'augmentoit à mesure qu'on en voyoit naître les rois ; le trône de David et les princes de la maison de David, devinrent l'objet le plus naturel de la vénération publique. Les peuples s'attachoient à cette maison ; et un des moyens dont Dieu se servit pour faire respecter le Messie, fut de l'en faire naître. On le réclamoit avec amour sous le nom de fils deDav id.

C'est ainsi que les peuples s'attachent aux maisons royales. La : jalousie qu'on a naturellement contre ceux qu'on voit au-dessus de soi, se tourne ici en amour et en respect ; les grands mêmes obéissent sans répugnance à une maison qu'on a toujours vue maitresse, et à laquelle on sait que nulle autre maison ne peut jamais étre égalée.

ll n'y a rien de plus fort pour éteindre les nartialités, et tenir dans le devoir les égaux, que l'ambition et la jalousie rendent incompatibles entre eux.

C’est un nouvel avantage d’exclure les femmes de la succession.

Par les trois raisons alléguées, il est visible que les royaumes héréditaires sont les plus fermes. Au reste le peuple de Dieu n'admettoit pas à la succession le sexe qui est né pour obéir; et la dignité des maisons régnantes ne paroissoit pas assez soutenue en la personne d'une femme, qui aprés tout étoit obligée de se faire un maitre en se mariant.

Où les filles succèdent , les royaumes ne sortent pas seulement des maisons régnantes, mais de toute la nation : or il est bien plus convenable que le chef d'un Etat ne lui soit pas étranger: et c'est pourquoi Moise avoit établi cette loi : « Vous ne pourrez pas établir sur vous un roi d'une autre nation ; mais il faut qu'il soit votre frère *. »

Ainsi la France, où la succession est réglée selon ces maximes, peut se glorifier d'avoir la meilleure constitution d'Etat qui soit possible, et la plus conforme à celle que Dieu méme a établie.

! Matth., xx, 30, 31, etc.; xx1, 9. — 2? Deuter., xvii, 15. -

Ce qui montre tout ensemble, et la sagesse de nos ancêtres, et la protection particulière de Dieu sur ce royaume.

On doit s'attacher à la forme du gouvernement qu'on trouve établie dans son pays.

«Que toute ame soit soumise aux puissances supérieures : car il n'y a point de puissance qui ne soit de Dieu; et toutes celles qui sont, c'est Dieu qui les a établies : ainsi qui résiste à la puissance, résiste à l'ordre de Dieu !. »

I] n'y a aucune forme de gouvernement , ni aucun établissement humain qui n'ait ses inconvéniens; de sorte qu'il faut demeurer dans l'Etat auquel un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernemens légitimes, en quelque forme qu'ils soient établis : qui entreprend de les renverser, n'est pas seulement ennemi public, mais encore ennemi de Dieu.

Il y a un droit de conquête trés-ancien, et attesté par l'Ecriture.

Dès le temps de Jephté le roi des Ammonites se plaignoit que le peuple d'Israël en sortant d'Egypte, avoit pris beaucoup de terres à ses prédécesseurs, et il les redemandoit *.

Jephté établit le droit des Israélites par deux titres incontestables : l'un étoit une conquéte légitime, et l'autre une possession paisible de trois cents ans.

ll allégue premièrement le droit de conquête; et pour montrer que cette conquête étoit légitime, il pose pour fondement « qu'Israël n'a rien pris de force aux Moabites et aux Ammonites : au contraire qu'il a pris de grands détours pour ne point passer sur leurs terres *. »

11 montre ensuite que les places contestées n'étoient plus aux

Ammonites , ni aux Moabites, quand les Israélites les avoient

! Rom., xii, 1, 2. — 3 Judic., x1, 13. — * Jbid., 15-17, etc.

prises ; mais à Séhon roi des Amorrhéens, qu'ils avoient vaincu par une juste guerre. Car il avoit le premier marché contre eux, et Dieu l'avoit livré entre leurs mains ‘.

Là il fait valoir le droit de conquéte établi par le droit des gens et reconnu par les Ammonites, qui possédoient beaucoup de terres par ce seul titre *.

De là il passe à la possession; et il montre premièrement, que les Moabites ne se plaignirent point des Israélites lorsqu'ils conquirent ces places, où en effet les Moabites n'avoient plus rien.

« Valez-vous mieux que Balac roi de Moab, ou pouvez-vous nous montrer qu'il ait inquiété les Israélites, ou leur ait fait la guerre pour ces places *? »

En effet il étoit constant par l'histoire que Balac n'avoit point fait la guerre *, quoiqu'il en eùt eu quelque dessein.

Et non-seulement les Moabites ne s'étoient pas plaints ; mais méme les Ammonites avoient laissé les Israélites en possession paisible durant trois cents ans. « Pourquoi, dit-il, n'avez-vous rien dit durant un si long temps '? »

Enfin il conclut ainsi : « Ce n'est donc pas moi qui ai tort; c'est vous qui agissez mal contre moi, en me déclarant la guerre injustement. Le Seigneur soit juge en ce jour entre les enfans d'Israël et les enfans d'Ammon *. »

À remonter encore plus haut , on voit Jacob user de ce droit dans la donation qu'il fait à Joseph , en cette sorte: « Je vous donne par préciput sur vos frères un héritage que j'ai enlevé de la main des Amorrhéens, par mon épée et par mon arc ?. »

Il ne s'agit pas d'examiner ce que c'étoit , et comment Jacob l'avoit óté aux Amorrhéens ; il suffit de voir que Jacob se l'attribuoit par le droit de conquête, comme par le fruit d'une juste guerre.

La mémoire de cette donation de Jacob à Joseph , s'étoit conservée dans le peuple de Dieu comme d'une chose sainte et légitime jusqu'au temps de Notre-Seigneur , dont il est écrit a quil

1 Judic., xi, 20, 91. — 3 [bid., 23, 94. — 3 [bid., 95. — * Numer., xxiv, 25.—

5 Judic., x1, 26. — * [bid., 21. — ? Gen., xLvini, 22.

vint auprès de l'héritage que Jacob avoit donné à son fils Joseph !. »

On voit donc un domaine acquis par le droit des armes sur ceux qui le possédoient.

Pour rendre le droit de conquête incontestable , la possession paisible y doit être jointe.

Il faut pourtant remarquer deux choses dans ce droit de conquéte : l'une, qu'il y faut joindre une possession paisible , ainsi qu'on a vu dans la discussion de Jephté ; l'autre, que pour rendre ce droit incontestable, on le confirme en offrant une composition amiable.

Ainsi le sage Simon le Machabée querellé par le roi d'Asie sur les villes d'Ioppé et de Gazara, répondit : « Pour ce qui est de ces deux villes, elles ravageoient notre pays, et pour cela nous vous offrons cent talens ?. »

Quoique la conquéte füt légitime, et que ceux d'Ioppé et de Gazara étant agresseurs injustes, eussent été pris de bonne guerre , Simon offroit cent talens pour avoir la paix, et rendre son droit incontestable.

Ainsi on voit que ce droit de conquéte, qui commence par la force , se réduit pour ainsi dire au droit commun et naturel du consentement des peuples, et par la possession paisible. Et l'on présuppose que la conquéte a été suivie d'un acquiescement tacite des peuples soumis, qu'on avoit accoutumés à l'obéissance par un traitement honnéte : ou qu'il étoit intervenu quelque accord , semblable à celui qu'on a rapporté entre Simon le Machabée et les rois d'Asie.

Nous avons donc établi par les Ecritures, que la royauté a son origine dans la Divinité méme :

Que Dieu aussi l'a exercée visiblement sur les hommes dés les commencemens du monde :

1 Joan., IV, 5e —!1 I Machab., XV, 35.

Qu'il a continué cet exercice surnaturel et miraculeux sure peuple d'Israél, jusqu'au temps de l'établissement des rois :

Qu'alors il a choisi l'état monarchique et héréditaire, comme le plus naturel et le plus durable :

Que l'exclusion du sexe né pour obéir, étoit naturelle à la souveraine puissance.

Ainsi nous avons trouvé que par l'ordre de la divine Providence, la constitution de ce royaume étoit dés son origine la plus conforme à la volonté de Dieu, selon qu'elle est déclarée par ses Ecritures.

Nous n'avons pourtant pas oublié qu'il paroit dans l'antiquité d'autres formes de gouvernemens, sur lesquelles Dieu n'a rien prescrit au genre humain : en sorte que chaque peuple doit suivre comme un ordre divin, le gouvernement établi dans son pays, parce que Dieu est un Dieu de paix, et qui veut la tranquillité des choses humaines.

Mais comme nous écrivons dans un état monarchique, et pour un prince que la succession d'un si grand royaume regarde, nous tournerons dorénavant toutes les instructions que nous tirerons de l'Ecriture au genre de gouvernement où nous vivons : quoique par les choses qui se diront sur cet état , il est aisé de déterminer ce qui regarde les autres.

On en remarque les caractéres essentiels. Il y a quatre caractères ou qualités essentielles à l'autorité royale.

Premiérement l'autorité royale est sacrée : Secondement elle est paternelle :

Troisiémement elle est absolue : Quatriémement elle est soumise à la raison. C'est ce qu'il faut établir par ordre dans les articles suivans.

L'autorité royale est sacrée.

Dieu établit les rois comme ses ministres, et règne par eux sur les peuples.

Nous avons déjà vu que toute puissance vient de Dieu !.

« Le prince, ajoute saint Paul, est ministre de Dien pour le bien. Si vous faites mal, tremblez; car ce n'est pas en vain qu'il a le glaive : et il est ministre de Dieu, vengeur des mauvaises actions *. »

Les princes agissent donc comme ministres de Dieu, et ses lieutenans sur la terre. C'est par eux (a) qu'il exerce son empire. « Pensez-vous pouvoir résister au royaume du Seigneur , qu'il possède par les enfans de David ?? »

C'est pour cela que nous avons vu que le tróne royal n'est pas le tróne d'un homme, mais le tróne de Dieu méme. « Dieua choisi mon fils Salomon pour le placer dans le trône où règne le Seigneur sur Israël *. » Et encore : « Salomon s'assit sur le trône du Seigneur *. »

Et afin qu'on ne croie pas que cela soit particulier aux Israélites d'avoir des rois établis de Dieu, voici ce que dit l' Ecclésiastique : « Dieu donne à chaque peuple son gouverneur; et Israël lui est manifestement réservé *. » |

Il gouverne donc tous les peuples , et leur donne à tous leurs rois, quoiqu'il gouverne Israël d'une manière plus particulière et plus déclarée.

1 Rom., xi, 1, 2. — 2 Jbid., &. — 3 II Paral., xi, 8. — * 1 Paral., xxvii, 6. — 5 [Lid., xx1x, 23. — 6 Eccli., XV11, 18, 15.

(a) Ile édit. : C'est pour eux.

La personne des rois est sacrée.

Il paroit de tout cela que la personne des rois est sacrée, et qu'attenter sur eux c'est un sacrilége.

Dieu les fait oindre par ses prophètes d'une onction sacrée !, comme il fait oindre les pontifes et ses autels.

Mais méme sans l'application extérieure de cette onction, ils sont sacrés par leur charge, comme étant les représentans de la majesté divine, députés par sa providence à l'exécution de ses desseins. C'est ainsi que Dieu méme appelle Cyrus son oint. « Voici ce que dit le Seigneur à Cyrus mon oint, que j'ai pris par la main pour lui assujettir tous les peuples ?. »

Le titre de christ est donné aux rois ; et on les voit partout appelés les christs ou les oznts du Seigneur.

Sous ce nom vénérable , les prophètes mêmes les révèrent, et les regardent comme associés à l'empire souverain de Dieu, dont ils exercent l'autorité sur le peuple. « Parlez de moi hardiment devant le Seigneur et devant son christ ; dites si j'ai pris le bœuf ou l'àne de quelqu'un, si j'ai pris des présens de quelqu'un, et si j'ai opprimé quelqu'un. Et ils répondirent : Jamais ; et Samuel dit: Le Seigneur et son christ sont donc témoins que vous n'avez aucune plainte à faire contre moi ?. »

C'est ainsi que Samuel aprés avoir jugé le peuple vingt et un ens de la part de Dieu avec une puissance absolue , rend compte de sa conduite devant Dieu et devant Saül, qu'il appelle ensemble à témoin, et établit son innocence sur leur témoignage.

I] faut garder les rois comme des choses sacrées ; et qui néglige deles garder est digne de mort. « Vive le Seigneur, dit David aux capitaines de Saül, vous étes des enfans de mort, vous tous qui ne gardez pas votre maitre l'oint du Seigneur *. »

Qui garde la vie du prince, met la sienne en la garde de Diet méme. « Comme votre vie a été chére et précieuse à mes yeux,

! ] Reg., 1x, 16 ; xvi, 3, etc. — ?* Isa., xLv, 1. — ? I Reg., xu, 3-5. — * Ibid,

dit David au roi Saül, ainsi soit chére ma vie devant Dieu méme, et qu'il daigue me délivrer de tout péril *. »

Dieu lui met deux fois entre les mains Saül, qui remuoit tout pour le perdre; ses gens le pressent de se défaire de ce prince injuste et impie; mais cette proposition lui fait horreur. « Dieu, dit-il, soit à mon secours, et qu'il ne m'arrive pas de mettre ma main sur mon maître, l'oint du Seigneur?. »

Loin d'attenter sur sa personne, il est méme saisi de frayeur pour avoir coupé un bout de son manteau, encore qu'il ne l’eût fait que pour lui montrer combien religieusement il l’avoit épargné. « Le cœur de David fut saisi, parce qu'il avoit coupé le bord du manteau de Saül ? : » tant la personne du prince lui . paroit sacrée, et tant il craint d'avoir violé par la moindro irrévérence le respect qui lui étoit dû.

On doit obéir au prince par principe de religion et de conscience.

Saint Paul aprés avoir dit que le prince est le ministre de Dieu, conclut ainsi : « Il est donc nécessaire que vous lui soyez soumis, non-seulement par la crainte de sa colére , mais encore par l'obligation de votre conscience *. »

C'est pourquoi «il le faut servir, non à l’œil, comme pour plaire aux hommes, mais avec bonne volonté, avec crainte, avec respect, et d'un cœur sincère comme à Jésus-Christ *. »

Et encore : « Serviteurs, obéissez en toutes choses à vos maitres temporels, ne les servant point à l'œil, comme pour plaire à des hommes, mais en simplicité de cœur et dans la crainte de Dieu. Faites de bon cœur tout ce que vous faites, comme servant Dieu et non pas les hommes, assurés de recevoir de Dieu méme la récompense de vos services. Regardez Jésus-Christ comme votre maitre *. »

—. Sil’Apôtre parle ainsi de la servitude, état contre lanature, que devons-nous penser de la sujétion légitime aux princes et aux magistrats protecteurs de la liberté publique?

1 [ Reg., xxvi, 24. — 3 Ibid., xxtv, 7, 11, etc.; xxvi, 23. — 3 Ibid., Xx1v, 6. — * Rom., xin), 5. — 5 Ephes., vi, 5, 6. — 6 Coloss., 111, 22-24.

C'est pourquoi saint Pierre dit : « Soyez donc soumis pour l'amour de Dieu à l'ordre qui est établi parmi les hommes (a) : Soyez soumis au roi ; comme à celui qui a la puissance supréme: et à ceux à qui il donne son autorité comme étant envoyés de lui pour la louange des bonnes actions, et la punition des mauvaises !. »

Quand méme ils ne s'acquitteroient pas de ce devoir, il faut respecter en eux leur charge et leur ministére. « Obéissez à vos maitres, non-seulement à ceux qui sont bons et modérés , mais encore à ceux qui sont fâcheux et injustes ?. »

Il y a donc quelque chose de religieux dans le respect qu'on rend au prince. Le service de Dieu et le respect pour les rois sont choses unies; et saint Pierre met ensemble ces deux devoirs : « Craignez Dieu , honorez le roi *. »

Aussi Dieu a-t-il mis dans les princes quelque chose de divin. «J'ai dit : Vous étes des dieux, et vous étes tous enfans du Très-Haut *. » C'est Dieu méme que David fait parler ainsi.

De là vient que les serviteurs de Dieu jurent par le salut et la vie du roi, comme par une chose divine et sacrée. Urie parlant à David : « Par votre salut et par la conservation de votre vie, je ne ferai point cette chose *. »

Encore méme que le roi soit infidéle, par la vue qu'on doit avoir de l'ordre de Dieu. « Par le salut de Pharaon, je ne vous laisserai point sortir d'ici *. »

Il faut écouter ici les premiers chrétiens, et Tertullien qui parle ainsi au nom d'eux tous : « Nous jurons , non par les génies des Césars; mais par leur vie et par leur salut, qui est plus auguste que tous les génies. Ne savez-vous pas que les génies sont des démons? Mais nous, qui regardons dans les empereurs le choix et le jugement de Dieu, qui leur a donné le commandement sur tous les peuples, nous respectons en eux ce que Dieu y a mis, el Dous tenons cela à grand serment *. »

Il ajoute : « Que dirai-je davantage de notrereligion et de notre

! [ Petr., 11, 13, 14. — 3 [bid., 18. — 3 Jbid., 17. — * Psal. Lxxx1, 6.— 5 Hl Reg., xi, 11; xiv, 19. — 6 Gen., xLit, 15, 16. — ? Tertull, Apol., n. 32.

(a) Ile édit, : Par les hommes. |

piété pour l'empereur, que nous devons respecter comme celui que notre Dieu a choisi : en sorte que je puis dire que César est plus à nous qu'à vous, parce que c'est notre Dieu qui l'a établi *. »

C'est done l'esprit du christianisme de faire respecter les rois avec une espéce de religion, que le méme Tertullien appelle trés-bien « la religion de la seconde majesté ?. »

Cette seconde majesté n'est qu'un écoulement de la première ; e'est-à-dire de la divine, qui pour le bien des choses humaines, a voulu faire rejaillir quelque partie de son éclat sur les rois.

Les rois doivent respecter leur propre puissance, et ne l'employer qu'au bien public.

Leur puissance venant d'en haut, ainsi qu'il a été dit , ils ne doivent pas croire qu'ils en soient les maitres pour en user à leur gré ; mais ils doivent s'en servir avec crainte et retenue, comme d'une chose qui leur vient de Dieu, et dont Dieu leur demandera compte. « Ecoutez, à rois, et comprenez : apprenez, juges de la terre : prétez l'oreille, Ó vous qui tenez les peuples sous votre empire, et vous plaisez à voir la multitude qui vous environne : cest Dieu qui vous a donné la puissance : votre force vient du Trés-Haut , qui interrogera vos œuvres, et pénétrera le fond de vos pensées : parce qu'étant les ministres de son royaume, vous n'avez pas bien jugé, et n'avez pas marché selon ses volontés. Il vous paroitra bientót d'une maniére terrible : car à ceux qui commandent est réservé le châtiment le plus dur. On aura pitié des petits et des foibles ; mais les puissans seront puissamment tourmentés. Car Dieu ne redoute la puissance de personne, parce qu'il a fait les grands et les petits, et qu'il a soin également des uns et des autres. Et les plus forts seront tourmentés plus fortement. Je vous le dis, Ó rois, afin que vous soyez sages et que vous ne tombiez pas *. »

Les rois doivent donc trembler en se servant de la puissance

{Tertull., Apol., n. 33. — 2 [bid., n. 35. — 3 Sapient., vi, 2, 3, etc.

que Dieu leur donne, et songer combien horrible est le sacrilége d'employer au mal une puissance qui vient de Dieu.

Nous avons vu les rois assis dans le tróne du Seigneur , ayant en main l'épée que lui-même leur a mise en main. Quelle profana tion et quelle audace aux rois injustes, de s'asseoir dans le tróne de Dieu pour donner des arréts contre ses lois, et d'employer l'épée qu'il leur met en main , à faire des violences et à égorger ses enfans | |

Qu'ils respectent donc leur puissance, parce que ce n'est pas leur puissance, mais la puissance de Dieu, dont il faut user saintement et religieusement. Saint Grégoire de Nazianze parle ainsi aux empereurs : « Respectez votre pourpre : reconnoissez le grand mystère de Dieu dans vos personnes : il gouverne par luiméme les choses célestes ; il partage celles de la terre avec vous. Soyez donc des dieux à vos sujets !. » C'est-à-dire, gouvernezles comme Dieu gouverne, d'une maniere noble, désintéressée, bienfaisante , en un mot divine.

L'autorité royale est paternelle, et son propre caractére c'est la bonté.

Aprés les choses qui ont été dites, cette vérité n'a plus besoin de preuves.

Nous avons vu que les rois tiennent la place de Dieu, qui est le vrai père du genre humain.

Nous avons vu aussi que la première idée de puissance qui ail été parmi les hommes, est celle de la puissance paternelle; d que l'on a fait les rois sur le modèle des pères.

Aussi tout le monde est-il d'accord que l'obéissance qui est due à la puissance publique, ne se trouve, dans le Décalogue, que dans le précepte qui oblige à honorer ses parens.

Il paroit par tout cela que le nom de roi est un nom de pére, et que la bonté est le caractère le plus naturel des rois.

Faisons néanmoins ici une réflexion particulière sur une vérité si importante.

1 Greg. Naz.

La bonté est une qualité royale, et le vrai apanage de la grandeur.

« Le Seigneur votre Dieu est le Dieu des dieux, et le Seigneur des seigneurs: un Dieu grand, puissant, redoutable; qui n’a point d'égard aux personnes en jugement, et ne recoit pas de présens; qui fait justice au pupille et à la veuve; qui aime l'étranger et lui donne sa nourriture et son vêtement !. »

Parce que Dieu est grand et plein en lui-même, il se tourne pour ainsi dire tout entier à faire du bien aux hommes, conformément à cette parole : « Selon sa grandeur, ainsi est sa miséricorde *. »

Il met une image de sa grandeur dans les rois, afin de les obliger à imiter sa bonté.

Il les élève à un état où ils n'ont plus rien à désirer pour euxmémes. Nous avons oui David disant : « Que peut ajouter votre serviteur à toute cette grandeur dont vous l'avez revêtu ?? »

Et en méme temps il leur déclare, qu'il leur donne cette grandeur pour lamour des peuples. « Parce que Dieu aimoit son peuple, il vous a fait régner sur eux *. » Et encore: « Vous avez plu au Seigneur, il vous a placé sur le trône d'Israël; et parce qu'il aimoit ce peuple, il vous a fait leur roi pour faire justice et jugement *. »

C'est pourquoi dans les endroits où nous lisons que le royaume de David fut élevé sur le peuple, l'hébreu et le grec portent pour le peuple. Ce qui montre que la grandeur a pour objet le bien des peuples soumis.

En effet Dieu, qui a formé tous les hommes d'une méme terre pour le corps, et a mis également dans leurs ames son image et sa ressemblance, n'a pas établi entre eux tant de distinctions, pour faire d'un côté des orgueilleux et de l'autre des esclaves et des misérables. Il n'a fait des grands que pour protéger les petits; il n'a donné sa puissance aux rois que pour procurer le bien public, et pour étre le support du peuple.

1 Deuter., x, 41, 18. — ? Eccli., 11, 93. — 3 II Reg., vit, 20; I Paral., xvn, 18. — * ][ Paral., 11, 11. — * III Reg., x, 9.

Le prince n'est pas né pour lui-même, mais pour le public.

C'est une suite de la proposition précédente, et Dieu confirme cette vérité par l'exemple de Moise.

Il lui donne son peuple à conduire, et en méme temps il fait qu'il s'oublie lui-même.

Aprés beaucoup de travaux, et aprés qu'il a supporté l'ingratitude du peuple durant quarante ans pour le conduire en la terre promise, il en est exclu: Dieu le lui déclare, et que cet honneur étoit réservé à Josué !.

Quant à Moïse il lui dit: « Ce ne sera pas vous qui introduirez ce peuple dans la terre que je leur donnerai *. » Comme s'il lui disoit : Vous en aurez le travail, et un autre en aura le fruit.

Dieu lui déclare sa mort prochaine?; Moise sans s'étonner et sans souger à lui-même, le prie seulement de pourvoir au peuple. « Que le Dieu de tous les esprits donne un conducteur à cette multitude, qui puisse marcher devant eux: qui le méne et le ramène, de peur que le peuple du Seigneur ne soit comme des brebis sans pasteur *. »

Il lui ordonne une grande guerre en ces termes : « Venge ton peuple des Madianites, et puis tu mourras *. » Il veut lui faire savoir qu'il ne travaille pas pour lui-méme, et qu'il est fait pour les autres. Aussitôt et sans dire un mot sur sa mort prochaine, Moise donne ses ordres pour la guerre, et l'achéve tranquille ment *.

Il achéve le peu de vie qui lui reste à enseigner le peuple, & à lui donner les instructions qui composent le livre du Deutérenome. Et puis il meurt sans aucune récompense sur la terre, dan un temps où Dieu les donnoit si libéralement. Aaron a le sacer doce pour lui et pour sa postérité : Caleb et sa famille est pourvu magnifiquement; les autres recoivent d'autres dons; Moïse rien; on ne sait ce que devient sa famille. C'est un personnage publi

1 Deuter., XXXI, 7. — * Numer., Xx, 12.— 5 Ibid., Xxvi1, 13, — * [bid., 16, 11. — S8 [bid., xxxi, 2. — 6 [Lid., 3, 1.

n6 pour le bien de l'univers; ce qui aussi est la véritable grandeur.

Puissent les princes entendre que leur vraie gloire est de n'étre pas pour cux-mémes; et que le bien public qu'ils procurent, leur est une assez digne récompense sur la terre, en attendant les biens éternels que Dieu leur réserve.

Le prince doit pourvoir aux besoins du peuple.

« Le Seigneur a dit à David : Vous paitrez mon peuple d'Israël, et vous en serez le conducteur !. »

« Dieu a choisi David, et l'a tiré d’après les brebis pour paître Jacob son serviteur, et Israël son héritage *. » Il n'a fait que changer de troupeau : au lieu de paitre des brebis, il paît des hommes. Paître dans la langue sainte, c'est gouverner, et le nom de pasteur signifie le prince; tant ces choses sont unies.

« J'ai dit à Cyrus, dit le Seigneur: Vous êtes mon pasteur *. » C'est-à-dire : Vous êtes le prince que j'ai établi.

Ce n'est donc pas seulement Homére qui appelle les princes pasteurs des peuples; c'est le Saint-Esprit. Ce nom les avertit assez de pourvoir au besoin de tout le troupeau, c'est-à-dire de tout le peuple.

Quand la souveraine puissance fut donnée à Simon le Machabée, le décret en est concu en ces termes : « Tout le peuple l'a établi prince, et il aura soin des saints *: » c'est-à-dire du peuple juif, qui s'appeloit aussi le peuple des saints.

C'est un droit royal, de pourvoir aux besoins du peuple. Qui l'entreprend au préjudice du prince, entreprend sur la royauté : c’est pour cela qu'elle est établie; et l'obligation d'avoir soin du peuple est le fondement de tous les droits que les souverains ont sur leurs sujets.

C'est pourquoi dans les grands besoins, le peuple a droit d'avoir recours à son prince. « Dans une extréme famine, toute l'Egypte vint crier autour du roi, lui demandant du pain". » Les

111 Reg., v, 9. — * Psal. Lxxvir, 10, 71. — * Jsa., XLIV, 98, alibi, — * 1 Mach., Xiv, 42. — 9 Gen., XLI, 55.

peuples affamés demandent du pain à leur roi comme à leur pasteur, ou plutôt comme à leur pere. Et la prévoyance de Joseph l'avoit mis en état d'y pourvoir !.

Voici sur ces obligations du prince une belle sentence du Sage: « Vous ont-ils fait prince ou gouverneur? soyez parmi eux comme l'un d'eux : ayez soin d'eux, et prenez courage; et reposez-vous aprés avoir pourvu à tout ?.»

Cette sentence contient deux préceptes.

A PRÉCEPTE. « Soyez parmi eux comme l'un d'eux. » Ne soyez point orgueilleux : rendez-vous accessible et familier : ne vous croyez pas, comme on dit, d'un autre métal que vos sujets: met. tez-vous à leur place, et soyez-leur tel que vous voudriez qu'ils vous fussent s'ils étoient à la vôtre.

2° PRÉCEPTE. « Ayez soin d'eux, et reposez-vous après avoir pourvu à tout. » Le repos alors vous est permis : le prince est un personnage public, qui doit croire que quelque chose lui manque à lui-méme, quand quelque chose manque au peuple et à l'Etat.

Dans le peuple, ceux à qui le prince doit le plus pourvoir sont les foibles.

Parce qu'ils ont plus besoin de celui qui est par sa charge b père et le protecteur de tous.

C'est pour cela que Dieu recommande principalement aux juges el aux magistrats, les veuves et les pupilles.

Job, qui étoit un grand prince, dit aussi : « On me rendoit témoignage que j'écoutois le cri du pauvre, et délivrois le pupille qui n'avoit point de secours: la bénédiction de celui qui alloit périr venoit sur moi; et je consolois le cœur de la veuve *. » Et encore : «J'étois l'oeil de l'aveugle, le pied du boiteux, le père des pauvres '. » Et encore: « Je tenois la première place; assis au milieu d'eux comme un roi environné de sa Cour et de son armée, j'étois le consolateur des affligés *. »

Sa tendresse pour les pauvres est inexplicable. « Si j'ai refusé aux pauvres ce qu'ils demandoient, et si j'ai fait attendre les veux

! Genes., XLI, 41. — 3 Ecc'i., xxxiI, 4, 2. — 3 Job, xxix, 11-13. — * Joid., 15, 16. — 8 lbid., 33.

de la veuve; si j'ai mangé seul mon pain, et ne l'ai pas partagé avec le pupille, parce que la compassion est née avec moi et a crà dans mon cœur dès mon enfance : si j'ai dédaigné celui qui mouroit de froid faute d'habits; si ses cótés ne m'ont pas béni, et s'il n'a pas été réchauffé par la laine de mes brebis, puisse mon épaule se séparer de sa jointure, et que mon bras soit brisé avec ses os!. » Etre impitoyable à son peuple, c'est se séparer de ses propres membres, et on mérite de perdre ceux de son corps.

Il donne libéralement; il donne pénétré de compassion; il donne sans faire attendre : qu'y a-t-il de plus paternel et de plus royal?

Dans les veux que David fit pour Salomon le jour de son sacre , il ne parle que du soin qu'il aura des pauvres, et met en cela tout le bonheur de son règne. « Il jugera le peuple avec équité, et fera justice au pauvre ?. » Il ne se lasse point de louer cette bonté pour les pauvres. « Il protégera, dit-il, les pauvres du peuple, et il sauvera les enfans des pauvres, et il abattra leurs oppresseurs ; » et encore : « Tous les rois de la terre l'adoreront, et toutes les nations lui seront sujettes, parce qu'il délivrera le pauvre des mains du puissant, le pauvre qui n'avoit point de secours. Il sera bon au pauvre et à l'indigent; il sauvera les ames des pauvres : il les délivrera des usures et des violences, et leur nom sera honorable devant lui. » Ses bontés pour les pauvres, lui attireront avec de grandes richesses la prolongation de ses jours, et la bénédiction de tous les peuples. « Il vivra, et l'or de Saba lui sera donné ; il sera le sujet de tous les vœux : on ne cessera de le bénir. » Voilà un règne merveilleux, et digne de figurer celui du Messie.

David avoit bien conçu que rien n'est plus royal que d’être le secours de qui n'en a point ; et c'est tout ce qu'il souhaite au roi son fils.

Ceux qui commandent les peuples, soit princes, soit gouverneurs, doivent à l'exemple de Néhémias soulager le peuple accablé *. « Les gouverneurs qui m'avoient précédé fouloient le peuple, et leurs serviteurs tiroient beaucoup : et moi , qui crai1 Job, xxx1, 16-18, etc. — ? Psal. LXII, 1, 4, 11, 12, etc. — 3 IL Esdr., v,

gnois Dieu, je n'en ai pas usé ainsi : au contraire j'ai contribué à rebâtir les murailles; je n'ai rien acquis dans le pays, » plus soigneux de donner que de m'enrichir; «et je faisois travailler mes serviteurs. Je tenois une grande table, où venoient les magistrats et les principaux de la ville, sans prendre les revenus assignés au gouverneur ; car le peuple étoit fort appauvri. »

C'est ainsi que Nébémias se réjouissoit d'avoir soulagé le pauvre peuple ; et il dit ensuite plein de confiance : « O Seigneur, Souvenez-vous de moi en bien, selon le bien que j'ai fait à votre peuple *. »

Le vrai caractére du prince est de pourvoir aux besoins du peuple; comme celui du tyran est de ne songer qu'à lui-méme.

Aristote l'a dit, mais le Saint-Esprit l'a prononcé avec plus de force.

Il représente en un mot le caractére d'une ame superbe et tyrannique , en lui faisant dire : « Je suis, et il n'y a que moi sw la terre *. »

Il maudit les princes qui ne songent qu'à eux-mêmes, par ce$ terribles paroles: « Voici ce que dit le Seigneur : Malheur aux pasteurs d'Israël qui se paissent eux-mêmes. Les troupeaux ne doivent-ils pas être nourris par les pasteurs? Vous mangiez ls lait de mes brebis, et vous vous couvriez de leurs laines, et vous tuiez ce qu'il y avoit de plus gras dans le troupeau, et ne le pais siez pas : vous n'avez pas fortifié ce qui étoit foible, ni guéri c qui étoit malade, ni remis ce qui étoit rompu , ni cherché ce qui étoit égaré, ni ramené ce qui étoit perdu : vous vous contentiez de leur parler durement et impérieusement : et mes brebis dispersées, parce qu'elles n'avoient pas de pasteurs, ont été la proie des bêtes farouches ; elles ont erré dans toutes les montagnes el dans toutes les collines, et se sont répandues sur toute la face de la terre; et personne ne les recherchoit, dit le Seigneur. Pour cela, à pasteurs, écoutez la parole du Seigneur. Je vis éternelle ment , dit le Seigneur : parce que mes brebis dispersées ont été

111 Esdr., v, 19. — ? [sa., XLVII, 10.

en proie faute d'avoir des pasteurs : car mes pasteurs ne cherchoient point mon troupeau ; ces pasteurs se paissoient euxmémes, et ne paissoient point mes brebis : et voici ce que dit le Seigneur : Je rechercherai mes brebis de la main de leurs pasteurs, et je les chasserai, afin qu'ils ne paissent plus mon troupeau, et ne se paissent plus eux-mémes : et je délivrerai mon troupeau de leur bouche, et ils ne le dévoreront plus !. »

On voit ici: premièrement, que le caractère du mauvais prince est de se paitre soi-méme, et de ne songer pas au troupeau.

Secondement, que le Saint-Esprit lui demande compte, nonseulement du mal qu'il fait, mais encore de celui qu'il ne guérit pas.

Troisièmement, que tout le mal que les ravisseurs font à ses

peuples, pendant qu'il les abandonne et ne songe qu'à ses plaisirs, retombe sur lui.

Le prince inutile au bien du peuple, est puni aussi bien que le méchant qui le tyrannise.

C'est la règle de la justice divine, de ne punir pas seulement les serviteurs violens, qui abusent du pouvoir qu'il leur a donné : mais encore les serviteurs inutiles, qui ne font pas profiter le talent qu'il leur a mis en main. « Jetez le serviteur inutile dans les ténebres extérieures : » c'est-à-dire dans la prison obscure et profonde, qui est hors de la maison de Dieu : « là seront pleurs et grincemens de dents *. »

C'est pourquoi nous venons d'entendre qu'il reprochoit aux pasteurs, non-seulement qu'ils dévoroient son troupeau, mais qu'ils ne 1l» guérissoient pas , qu'ils le négligeoient et le laissoient dévorer.

Mardochée manda aussi à la reine Esther, dans le péril extréme du peuple de Dieu : « Ne croyez pas vous pouvoir sauver toute seule, parce que vous êtes la reine et élevée au-dessus de tous les autres; car si vous vous taisez, les Juifs seront délivrés par

1 Ezech., xxxiv, 2-1, ete, — ?* Matth., xxv, 30.

quelque autre voie ; et vous périrez, vous et la maison de votre père !. » | La bonté du prince ne doit pas être altérée par l’ingratitude du peuple.

Il n'y a rien de plus ingrat envers Moïse que le peuple juif. Il n'y arien de meilleur envers le peuple juif que Moise. On n'entend partout dans l'Exode et dans les Nombres, que des murmures insolens de ce peuple contre lui ; toutes leurs plaintes sont séditieuses, et jamais il n'entend de leur bouche des remontrances tranquilles. Des menaces ils passent aux effets. a Tout le peuple crioit contre lui, et vouloit le lapider *. » Mais pendant cette fureur il plaide leur cause devant Dieu, qui vouloit les perdre. « Je les frapperai de peste, et je les exterminerai, et je te ferai prince d'une grande nation plus puissante que celle-ci : Oui , Seigneur, répondit Moise, afin que les Égyptiens blasphàment contre vous. Gloriflez plutôt votre puissance, Ô Dieu patient et de grande miséricorde, et pardonnez à ce peuple selon vos bontés infinies.»

Il ne répond pas seulement aux promesses que Dieu lui fait, occupé du péril de ce peuple ingrat, et s'oubliant toujours luiméme.

Bien plus il se dévoue pour eux. « Seigneur, ou pardonnesleur ce péché, ou effacez-moi de votre livre * : » c'est-à-dire : Oter moi la vie.

David imite Moïse. Malgré toutes ses bontés , son peuple avoit suivi la révolte d'Absalon, et depuis, celle de Séba *. Il ne leur en est pas moins bon ; et méme ne laisse pas de se dévouer , lui et sa famille, pour ce peuple tant de fois rebelle. « Voyant l'ange qui frappoit le peuple : O Seigneur, s'écria-t-il, c'est moi qui ai péché, c'est moi qui suis coupable; qu'ont fait ces brebis que vous frappez ? Tournez voire main contre moi, et contre la maison de mon père *. »

! Esther, 1v, 13, 14. — * Numer., xiv, &, 10. — 3 Ibid., 12, 13, etc. — * Ezod., XXXII, 32. — 5 [1 Reg,, xv, xx. — 6 Ibid., xxw, 17.

Le prince ne doit rien donner à son ressentiment ni à son humeur.

« À Dieu ne plaise, dit Job, que je me sois réjoui de la chute de mon ennemi, ou du mal qui lui arrivoit. Je n'ai pas méme péché contre lui par des paroles, ni je n'ai fait aucune imprécation contre sa vie !. »

Les commencemens de Saül sont admirables, lorsque la fortune n'avoit pas encore perverti en lui les bonnes dispositions qui l'avoient rendu digne de la royauté. Une partie du peuple avoit refusé de lui obéir : « Cet homme nous pourra-t-il sauver ? Ils le méprisérent, et ne lui apportèrent pas les présens ordinaires en cette occasion *. » Comme donc il venoit de remporter une glorieuse victoire, « tout le peuple dit à Samuel : Qu'on nous donne ceux qui ont dit : Saül ne sera pas notre roi, et qu'on les fasse mourir. À quoi Saül répondit : Personne ne sera tué en ce jour que Dieu a sauvé son peuple *. »

En ce jour de triomphe et de salut, il ne pouvoit offrir à Dieu un plus digne sacrifice que celui de la clémence.

Voici encore un exemple de cette vertu en la personne de David. Durant que Saül le persécutoit, il étoit avec ses troupes vers le Carmel, où il y avoit un homme extraordinairement riche, nommé Nabal. David le traitoit avec toute la bonté possible : non-seulement il ne souffroit pas que ses soldats lui fissent aucun tort; chose difficile dans la licence de la guerre, et parmi des troupes tumultuairement ramassées sans paye réglée, telles qu'étoient alors celles de David : mais les gens de Nabal confessoient eux-mêmes, qu'il les protégeoit en toutes choses. « Ces hommes, disent-ils, nous sont fort bons : nous n'avons jamais rien perdu parmi eux; et au contraire pendant que nous paissions nos troupeaux, ils nous étoient nuit et jour comme un rempart *. » C'est le vrai usage de la puissance : car que sert d’être le plus fort, si ce n'est pour soutenir le plus foible ?

C'est ainsi qu'en usoit David : et cependant comme ses soldats

1 Job, xxxi, 29, 30. — * I Reg., x, 21. — 3 Ibid., x1, 12, 13. — * Ibid., xxv,

en un jour de réjouissance vinrent demander à Nabal , avec toute la douceur possible, qu'il leur donnát si peu qu'il voudroit; cet homme féroce, non-seulement le refusa, mais encore il s'emporta contre David d'une maniére outrageuse, sans aucun respect pour un si grand homme, destiné à la royauté par ordre de Dieu; et sans étre touché de la persécution qu'il souffroit injustement ; l'appelant au contraire un valet rebelle, qui vouloit faire le maitre !.

A ce coup la douceur de David fut poussée à bout ; il couroit à

la vengeance : mais Dieu lui envoie Abigail femme de Nabal, aussi prudente que belle, qui lui parla en ces termes : « Que le roi mon seigneur ne prenne pas garde aux emportemens de cet insensé. Vive le Seigneur, qui vous a empéché de verser le sang, eta conservé vos mains pures et innocentes ; le Seigneur vous sera une maison puissante et fidèle, parce que vous combattez pour lui. A Dieu ne plaise qu'il vous arrive de faire aucun md dans tout le cours de votre vie: quand le Seigneur aura accompli ce qu'il vous a promis, et qu'il vous aura établi roi sur son peuple d'Israél, vous n'aurez point le regret d'avoir répandu le sang innocent, ni de vous être vengé vous-même ; et cette triste pensée ne viendra pas vous troubler au milieu de votre gloire ; et mon seigneur se ressouviendra de sa servante ?*. » . Elle parloit à David comme assurée de sa bonté , et le touchoit en effet par où il étoit sensible, lui faisant voir que la grandeur n'étoit donnée aux hommes que pour bien faire, comme il avoit toujours fait ; et qu'au reste toute sa puissance n'auroit plus d'agrément pour lui, s'il pouvoit se reprocher d'en avoir usé avec violence.

David pénétré de ce discours s'écrie : « Béni soit le Dieu d'[sraél qui vous a envoyée à ma rencontre; béni soit votre discours, qui a calmé ma colére; et bénie soyez-vous vous-méme, vous qui m'avez empéché de verser du sang , et de me venger de mà main ?. »

Comme il goûte la douceur de dompter sa colère : et dans quelle horreur entre-t-il de l'action qu'il alloit faire !

' 1 L'Reg., xxv, 8, etc. — ? Ibid., 25, 26, etc. — 3 Ibid., 32, 33.

Il reconnoit qu'en effet la puissance doit être odieuse, même à celui qui l'a en main, quand elle le porte à sacrifier le sang innocent à son ressentiment particulier. Ce n'est pas ètre puissant, que de n'avoir pu résister à la tentation de la puissance; et quand on en a abusé, on sent toujours en soi-même qu'on ne la méritoit pas.

Voilà quel étoit David : et il n'y a rien qui fasse plus déplorer ce que l'amour et le plaisir peuvent sur les hommes, que de voir un si bon prince poussé jusqu'au meurtre d'Urie par cette aveugle passion.

Si le prince ne doit rien donner à ses ressentimens particuliers, à plus forte raison ne doit-il pas se laisser maitriser par son humeur, ni par des aversions ou des inclinations irrégulières : mais il doit agir toujours par raison, comme on dira dans la suite.

Un bon prince épargne le sang humain.

« Qui me donnera, avoit dit David, qui me donnera de l'eau de la citerne de Bethléem ? Aussitôt trois vaillans hommes percèrent le camp des Philistins, et lui apporteérent de l'eau de cette citerne : mais il ne voulut pas en boire, et la répandit devant Dieu en effusion, disant : Le Seigneur me soit propice ; à Dieu ne plaise que je boive le sang de ces homines, et le péril de leurs ames. »

« Il sent, dit saint Ambroise, sa conscience blessée par le péril où ces vaillans hommes s'étoient mis pour le satisfaire , et cette eau qu'il voit achetée au prix du sang ne lui cause plus que de l'horreur *. »

Un bon prince déteste les actions sanguinaires. « Retirez-vous de moi, gens sanguinaires, » disoit David *. Il

n'y a rien qui s'accorde moins avec le protecteur de la vie et du salut de tout le peuple, que les hommes cruels et violens.

3 IL Reg., xxii, 15-17. — 3 Ambr., Apol. David, cap. vtt, n. 34. — ? Psal,

Après le meurtre d'Urie le même David, qu’un amour aveugle avoit jeté contre sa nature dans cette action sanguinaire, croyoit toujours nager dans le sang; et ayant horreur de lui-même, il s'écrioit : « 0 Seigneur, délivrez-moi du sang !. »

Les violences et les cruautés toujours détestables , le sont encore plus dans les princes établis pour les empécher et les punir. Dieu, qui avoit supporté avec patience les impiétés d'Achab et de Jézabel, laisse partir la derniére et irrévocable sentence, aprés qu'ils ont répandu le sang de Naboth. Aussitót Elie est envoyé pour dire à ce roi cruel : « Tu as tué, et tu as possédé le bien de Naboth , et tu ajouteras encore à tes crimes : mais voici ce que dit le Seigneur : Au méme lieu où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lécheront aussi ton sang , et je ruinerai ta maison sans qu'il en reste un seul homme, et les chiens mangeront le corps de ta femme. Jézabel. Si Achab meurt dans la ville, les chiens le mangeront; et s'il meurt dans la campagne, il sera donné aux oiseaux *. »

Antiochus surnommé l'Illustre, roi de Syrie, périt d'une manière moins violente en apparence, mais non moins terrible. Dieu le punit en l'abandonnant aux reproches de sa conscience et à des chagrins furieux, qui se tournèrent enfin en maladie incu. rable.

Son avarice l'avoit engagé à piller le temple de Jérusalem, et ensuite à persécuter le peuple de Dieu. Il fit de grands meurtres, et parla avec grand orgueil *. Et voilà que tout d'un coup entendant parler des victoires des Juifs qu'il persécutoit à toute outrance, «il fut saisi de frayeur à ce discours , et fut jeté dans un grand trouble : il se mit au lit, et tomba dans une profonde tristesse, parce que ses desseins ne lui avoient pas réussi. Il fut plusieurs jours en cet état ; sa tristesse se renouveloit et s'augmentoit tous les jours, et il se sentoit mourir. Alors appelant tous ses courtisans , il leur dit : Le sommeil s'est retiré de mes yeux; je n'ai plus de force, et mon cœur est abattu par de cruelles inquiétudes. En quel abime de tristesse suis-je plongé ? quelle horrible

agitation sens-je en moi-même, moi qui étois si heureux et -. 3 Psal, L, 16. — ? JIL Reg., xx1, 19, 23, 24. — ? I Mach., 1, 23-35,

chéri de toute ma Cour dans ma puissance! Maintenant je me ressouviens des maux et des pilleries que j'ai faites dans Jérusalem, et des ordres que j'ai donnés sans raison pour faire périr les peuples dela Judée. Je connois que c'est pour cela que m'arrivent les maux oü je suis; et voilà que je péris accablé de tristesse dans une terre étrangère !. »

Il se joignit à cette tristesse des douleurs d'entrailles et des ulcères par tout le corps : il devint insupportable à lui-même, aussi bien qu'aux autres, par la puanteur qu'exhaloient ses membres pourris. En vain reconnut-il la puissance divine par ces paroles : « Il est juste d'être soumis à Dieu, et qu'un mortel ne s'égale pas à lui. » Dieu rejeta des soumissions forcées. « Et ce méchant le prioit en vain dans un temps où Dieu avoit résolu de ne lui plus faire de miséricorde ?. »

« Ainsi mourut ce meurtrier et ce blasphémateur, traité comme il avoit traité les autres *. » C'est-à-dire, qu'il trouva Dieu impitoyable, comme il l'avoit été. - |

Voilà ce qui arrive aux rois violens et sanguinaires. Ceux qui oppriment le peuple et l'épuisent par de cruelles vexations , doivent craindre la méme vengeance , puisqu'il est écrit : « Le pain est la vie du pauvre : qui le lui ôte est un homme sanguinaire *. »

Les bons princes exposent leur vie pour le salut de leur peuple, et la

conservent aussi pour l'amour d'eux.

L'un et l’autre nous paroit par ces deux exemples.

Pendant la révolte d'Absalon David mit son armée en bataille, et voulut marcher avec elle à son ordinaire. « Mais le peuple lui dit : Vous ne viendrez pas: car quand nous serons défaits, les rebelles ne croiront pas pour cela avoir vaincu. Vous étes vous seul compté pour dix mille, etil vaut mieux que vous demeuriez dans la ville pour nous sauver tous. Le roi répondit : Je suivrai vos conseils 5. »

Il cède sans résistance ; il ne fait aucun semblant de se retirer

I Mach., vi, 8-10, etc. — * II Mach , 1x, 5, 9, 12, 13. — 3 Jbid., 28. — * Eccli., XXXiv, 25. — 511 Reg., XVIII, 3, 4.

à regret ; en un mot, il ne fait point le vaillant : c'est qu'il l'étoit.

« Dans un combat des Philistins contre David, comme les forces lui manquoient, un Philistin alloit le percer ; Abisai fils de Sarvia le défendit, et tua le Philistin : alors les gens de David lui dirent avec serment : Vous ne viendrez plus avec nous à la guerre, pour ne point éteindre la lumière d'Israël !. »

La valeur de David s'étoit fait sentir aux Philistins , à ce fier géant Goliath , et méme aux ours et aux lions, qu'il déchiroit comme àgneaux *. Cependant nous ne lisons point qu'il ait combattu depuis ce temps. Il ne faut pas moins estimer [a condescendance d'un roi si vaillant qui se conserve pour son Etat, que la piété de ses sujets.

Au reste l'histoire des rois, et celle des Machabées, sont pleines de fameux exemples de princes qui ont exposé leur vie pour le peuple ; et il est inutile de les rapporter.

L'antiquité paienne a admiré ceux qui se sont dévoués pour leur patrie. Saül au commencement de son règne, et David à la fin du sien, se sont dévoués à la vengeance divine pour sauver leur peuple (a).

Nous avons déjà rapporté l'exemple de David : voyons celui d$ Saül.

Saül victorieux , résolu de poursuivre les ennemis jusqu'au bout selon une coutume ancienne, dont on voit des exemples dans toutes les nations, « engagea tout le peuple par ce serment: Maudit celui qui mangera jusqu'au soir , et jusqu'à ce que je me sois vengé de mes ennemis, » c'est-à-dire des Philistins ennemis de l'Etat. Jonathas, qui n'avoit pas oui ce serment de son père, mangea contre l'ordre dans son extrême besoin *; et Dieu qui vouloit montrer , ou combien étoit redoutable la religion du serment, ou combien on doit étre prompt à savoir les ordres publics, témoigna sa colère contre tout le peuple*. Sur cela que fait Saül *? « Vive Dieu, le Sauveur d'Israël, dit-il ; si la faute est arrivée par mon fils Jonathas, il sera irrémissiblement puni de

1 [1 Reg., xxi, 15-17. — * I Reg., xvijy, 36; Eccli.,'xLvit, 3. — 91 Reg., M

24 — + Ibid., 21. — * Ibid., 31. — * Ibid., 39- AM.

(a) Ie édit. : Le peuple.

mort. Séparez-vous d'un cóté, et moi je serai de l'autre avec Jonathas. O Seigneur Dieu d'Israél, faites connoitre en qui est la faute qui vous a mis en colère contre votre peuple. Si elle est en moi ou en Jonathas, faites-le connoitre. » Aussitôt le sort fut jeté; Dieu le gouverna; tout le peuple fut délivré ; il ne restoit que Saül et Jonathas. Saül poursuit sans hésiter : «Jetez le sort entre moi et Jonathas : il tombe sur Jonathas!; » ce jeune prince avoue ce qu'il avoit fait ; son pére persiste invinciblement à vouloir le faire mourir ; il fallut que toutle peuple s'unit pour empécher l'exécution *; mais du côté de Saül le vœu fut accompli, et Jonathas fut dévoué à la mort sans s'y opposer.

Le gouvernement doit étre doux.

« Ne soyez pas comme un lion dans votre maison , opprimant vos sujets et vos domestiques ?. »

Le prince ne doit étre redoutable qu'aux méchans. Car, comme dit l'Apótre, « il n'est pas donné pour faire craindre ceux qui font bien, mais ceux qui font mal. Voulez-vous ne craindre pas le prince, faites bien, et vous n'aurez de lui que des louanges. Car il est ministre de Dieu pour le bien : que si vous faites mal, tremblez ; car ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée *. »

Ainsi le gouvernement est doux de sa nature; et le prince ne doit étre rude, qu'y étant forcé par les crimes.

Hors de là, il lui convient d'être bon, affable, indulgent , en sorte qu'on sente à peine qu'il soit le maitre. « Vous ont-ils fait leur prince, ou leur gouverneur, soyez parmi eux comme l'un d'eux *. »

C'est au prince de pratiquer ce précepte de l'Ecclésiastque * : « Prétez l'oreille au pauvre sans chagrin; rendez-lui ce que vous lui devez, et répondez-lui paisiblement et avec douceur. »

La douceur aide à entendre et à bien répondre. « Soyez doux à écouter la parole, afin de la concevoir, et de rendre avec sagesse une réponse véritable ". »

! | Reg., x1V, 42. — 2 Jbid., 45. — 3 Eccli., 1v, 35. — + ftom., xii, 3, 4.

8 Eccii., xxxi, 1. — 9 Ibid., 1v, 8. — " Ibid., v, 13.

Par la douceur on expédie mieux les affaires, et on acquiert une grande gloire. « Mon fils, faites vos affaires avec douceur, et vous élèverez votre gloire au-dessus de tous les hommes. »

Moise étoit le plus doux de tous les hommes", et par là le plus digne de commander sous un Dieu qui est la bonté méme. « Ila été sanctiflé par sa foi et par sa douceur , et Dieu l'a choisi parmi tous les hommes pour étre le conducteur de son peuple *. »

Nous avons vu la bonté et la douceur de Job, qui «assis au milieu du peuple comme un roi environné de sa Cour , étoit le consolateur des affligés *. »

Moise ne se lassoit jamais d'écouter le peuple, tout ingrat qu'é toit ce peuple à ses bontés : « Et il y passoit depuis le matin jusqu'au soir 5. »

David étoit tendre et bon. Nathan le prend par la pitié, et commence par cet endroit comme par le plus sensible, à lui faire entendre son crime. « Un pauvre homme n'avoit, dit-il, qu'une petite brebis ; elle couchoit en son sein, et il l'aimoit comme sa fille : et uu riche la lui a ravie et tuée *, » etc.

Cette femme de Thécua, qui venoit lui persuader de rappeler Absalon, le prend par le méme endroit : « Hélas! je suis une femme veuve; un de mes fils a tué son frère; et ma parenté assemblée me veut encore Óter celui qui me reste, et éteindre l'étincelle qui m'est demeurée : et le roi lui dit : Allez, j'y donnerai ordre *. » |

Elle achève de le toucher, en lui représentant le bien du pevple, comme la chose qui lui étoit la plus chère. « D'où vous vient cette pensée contre lepeuple de Dieu, et pourquoi ne rappelez-vous pas votre fils banni, que tout le peuple desire *. »

On peut voir par les choses qui ont été dites, que toute la vie de ce prince est pleine de bonté et de douceur. Ce n'est donc pa sans raison que nous lisons dans un psaume, qui apparemment est de Salomon : « O Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur *? »

1 Eccli., 111, 19. — * Numer., x11, 3. — 9 Eccli., xLv, 4. — * Job, xxix, 2..— 5 Exod., xvitt, 13. — * 11 Reg., xit, 3, 4. — 7 Ibid., xiv, 5-8. — 8 Jbid., 13. — ? Psal. cxxxi, |.

Ainsi, parmi tant de belles qualités de David, son fils n'en trouve point de plus mémorable, ni de plus agréable à Dieu, que sa grande douceur.

Il n'y a rien aussi que les peuples célébrent tant. Nous avons oui dire que les rois de la maison d'lsraél sont doux et clémens‘. Les Syriens parlent ainsi à leur roi Bénadad, prisonnier d'un roi d'Israél. Delle réputation de ces rois parmi les peuples étrangers, et qualité vraiment royale!

Les princes sont faits pour être aimés.

Nous avons déjà rapporté cette parole : « Salomon s'assit dans le tróne du Seigneur, et il plut à tous, et tout le monde lui obéit *. »

On ne connoit pas ce jeune prince : il se montre, et gagne les cœurs par la seule vue. Le trône du Seigneur, où il est assis, fait qu'on l'aime naturellement, et rend l'obéissance agréable.

De cet attrait naturel des peuples pour leurs princes, nait (a) la mémorable dispute entre ceux de Juda et les autres Israélites , à qui serviroit mieux le roi. « Ces derniers vinrent à David , et lui dirent : Pourquoi nos fréres de Juda nous ont-ils dérobé le roi, et l'ont-ils ramené à sa maison, comme si c'étoit à eux seuls de le servir? Et ceux de Juda répondirent : C'est que le roi m'est plus proche qu'à vous, et qu'il est de notre tribu : pourquoi vous fàchez-vous ? l'avons-nous fait par intérêt ? nous a-t-on donné des présens ou quelque chose pour subsister? Et ceux d'Israél répondirent : Nous sommes dix fois plus que vous, et nous avons plus de part que vous en la personne du roi : vous nous avez fait injure, de ne nous avertir pas les premiers pour ramener notre roi. Ceux de Juda répondirent durement à ceux d'Israél *. »

Chacun veut avoir le roi; chacun passionné pour lui, envie aux autres la gloire de le posséder : il en arriveroit quelque sédition, si le prince, qui en effet est un bien public, ne se donnoit également à tous.

Il y a un charme pour les peuples dans la vue du prince; et

1 III Reg., xx, 31. — 31 Paral., xxix, 23. — ? I] Reg., xix, 41-43. (a) Ile edit. : Naquit.

rien ne lui est plus aisé que de se faire aimer avec passion. « La vie est dans la gaité du visage du roi , et sa clémence est comme la pluie du soir ou de l'arriére-saison !. » La pluie, qui vient alors rafraichir la terre desséchée par l'ardeur ou du jour ou de l'été, n'est pas plus agréable qu'un prince, qui tempère son autorité par la douceur; et son visage ravit tout le monde quand il est serein.

Job explique admirablement ce charme secret du prince. « Ils attendoient mes paroles comme la rosée, et ils y ouvroient leur bouche comme on fait à la pluie du soir. Si je leur souriois , ils avoient peine à le croire, et ils ne laissoient point tomber à terre les rayons de mon visage?. » Aprés le grand chaud du jour ou de l'été, c'est-à-dire aprés le trouble et l'affliction, ses paroles étoient consolantes; les peuples étoient ravis de le voir passer; et heureux d'avoir un regard, ils le recueilloient comme quelque chose de précieux.

Que le prince soit donc facile à distribuer des regards benins, et à dire des paroles obligeantes. « La rosée rafraichit l'ardeur, et une douce parole vaut mieux qu'un présent ?. »

Et encore : « Une douce parole multiplie les amis, et adoucit les ennemis ; et une langue agréable donne l'abondance *. »

Il y faut pourtant joindre les effets. « L'homme qui donne des espérances trompeuses et n'accomplit pas ses promesses, c'est une nuée et un vent qui n'est pas suivi de la pluie*. »

Un prince bienfaisant est adoré par sou peuple. « Tout le pays fut en repos durant les jours de Simon : il cherchoit le bien de sa nation : aussi sa puissance et sa gloire faisoient le plaisir de tout le peuple *. »

Que la puissance est affermie, quand elle est ainsi chérie par les peuples ! et que Salomon a raison de dire : « La bonté et la justice gardent le roi; et son tróne est affermi par la clémence"'! »

Voilà une belle garde pour le roi, et un digne soutien de son tróne.

1 Prov., xv1, 15. — 3 Job, xxix, 23, 94. — 3 Eccli., xvii, 16, — * Ibid., vi, 5, — © Prov., xxv, 14. — * 1 Mach., xiv, &, — T Prov., xx, 28.

Un prince qui se fait haïr par ses violences, est toujours à la veille de périr.

Il est regardé non comme un homme , mais comme une bête féroce. « Le prince impitoyable est un lion rugissant et un ours affamé !. »

Il se peut assurer qu'il vit au milieu de ses ennemis. Comme il n'aime personne, personne ne l'aime. « Il dit en son cœur : Je suis, et il n'y a que moi sur la terre : il lui viendra du mal sans qu'il sache de quel cóté : il tombera dans une misére inévitable. La calamité viendra sur lui, lorsqu'il y pensera le moins ?. ».

« Brisez la téte des princes ennemis qui disent : Il n'y a que nous *, » Ce n'est pas, comme nous verrons, qu'il soit permis d'attenter sur eux; à Dieu ne plaise! mais le Saint-Esprit nous apprend qu'is ne méritent pas de vivre, et qu'ils ont tout à craindre tant des peuples poussés à bout par leur violence, que de Dieu qui a prononcé que « les hommes sanguinaires et trompeurs ne verront pas la moitié de leurs jours *. »

Le prince doit se garder des paroles rudes et moqueuses.

Nous avons vu que le prince doit tenir ses mains nettes de sang et de violence : mais il doit aussi retenir sa langue, dont les blessures souvent ne sont pas moins dangereuses ; selon cette parole de David : leur langue est une épée affilée *. » Et encore : « Ils ont aiguisé leurs langues comme des langues de serpent. Leur morsure est venimeuse et mortelle*. »

La colére du prince déclarée par ses paroles, cause des meurtres, et eritie ce que dit le Sage: « L'indignation du roi annonce la mort.

Son discours loin d'étre emporté et violent, ne doit pas méme être rude. De tels discours aliènent tous les esprits. « Une douce parole abat la colère, un discours rude met en fureur*. »

1 Prov., xxvI11, 15. — ? Jsa., XLVI1, 10, 11, — 3 Eccli., xxxvi, 12. — * Psal. Liv, 94. — 5 Psal. Lv], 5. — € Psal. CXIXIX, 3. — 7 Prov., XVI, 14. — * lbid., xv, 1.

Surtout un discours moqueur est insupportable en sa bouche. « N’offensez point votre serviteur qui travaille de bonne foi, et qui vous donne sa vie !. » Et encore : « Ne vous moquez pas de laffligé : car il y a un Dieu qui voit tout, qui élève et qui abaisse ?. »

Ne vous flez donc pas à votre puissance ; et qu'elle ne vous emporte pas à des moqueries insolentes. Il n'y a rien de plus odieux. Que peut-on attendre d'un prince, dont on ne regoit pas méme d'honnétes paroles ?

Au contraire il est de la bonté du prince de réprimer les médisances et les railleries outrageuses. Le moyen en est aisé ; un regard sévère suffit. « Le vent de bise dissipe la pluie ; et un visage triste arréte une langue médisante *. »

La médisance n'est jamais plus insolente, que lorsqu'elle a osé paroitre devant la face du prince; et c'est là par conséquent qu'elle doit étre le plus réprimée.

L'autorité royale est absolue.

Pour rendre ce terme odieux et insupportable, plusieurs affectent de confondre le gouvernement absolu et le gouvernement arbitraire. Mais il n'y a rien de plus distingué, ainsi que nous le ferons voir lorsque nous parlerons de la justice.

Le prince ne doit rendre compte à personne de ce qu'il ordonne.

« Observez les commandemens qui sortent de la bouche du

1 Eccii., VII, 22. — 3 lbid., 12. — 3 Prov., XXV, 93.

roi, et gardez le serment que vous lui avez prété. Ne songez pas à échapper de devant sa face, et ne demeurez pas dans de mauvaises œuvres, parce qu'il fera tout ce qu'il voudra. La parole du roi est puissante ; et personne ne lui peut dire : Pourquoi faitesvous ainsi? Qui obéit n'aura point de mal!. » -

Sans cette autorité absolue, il ne peut ni faire le bien, ni réprimer le mal : il faut que sa puissance soit telle que personne ne puisse espérer de lui échapper : et enfin la seule défense des particuliers contre la puissance publique, doit étre leur innocence.

Cette doctrine est conforme à ce que dit saint Paul : « Voulezvous ne craindre point la puissance, faites le bien *. »

Quand le prince a jugé, il n'y a point d'autre jugement.

Les jugemens souverains sont attribués à Dieu méme. Quand Josaphat établit des juges pour juger le peuple : « Ce n'est pas, disoit-il, au nom des hommes que vous jugez, mais au nom de Dieu?. »

C'est ce qui fait dire à l'Ecclésiastique : « Ne jugez point contre le juge *. » A plus forte raison contre le souverain juge qui est le roi. Et la raison qu'il en apporte, « c'est qu'il juge selon la justice. » Ce n'est pas qu'il juge toujours : mais c'est qu'il est réputé y juger; et que personne n'a droit de juger, ni de revoir aprés lui.

Il faut donc obéir aux princes comme à la justice méme, sans quoi il n'y a point d'ordre ni de fin dans les affaires.

Ils sont des dieux, et participent en quelque facon à l'indépendance divine. « J'ai dit : Vous étes des dieux, et vous étes tous enfants du Tres-Haut *. »

Il n'y a que Dieu qui puisse juger de leurs jugemens, et de leurs personnes. « Dieu a pris sa séance dans l'assemblée des dieux, et assis au milieu il juge les dieux *. »

C'est pour cela que saint Grégoire, évéque de Tours, disoit au roi Chilpéric, dans un concile : « Nous vous parlons; mais vous

1 Eccles., vit, 2-5. — ? Rom., xiii, 3. — ? IL Paral., xix, 6. — * Eccli., vii,

17. — 5 Psal. LXXXI, 6. — 6 Ibid., de .

nous écoutez si vous voulez. Si vous ne voulez pas, qui vous condamnera, sinon celui qui a dit qu'il étoit la justice méme 1?»

De là vient que celui qui ne veut pas obéir au prince, n'est pas renvoyé à un autre tribunal; mais il est condamné irrémissiblement à mort, comme l'ennemi du repos public et de la société humaine. « Qui sera orgueilleux et ne voudra pas obéir au commandement du pontife et à l'ordonnance du juge, il mourra, et vous Ôterez le mal du milieu de vous *. » Et encore : « Qui refusera d'obéir à tous vos ordres, qu'il meure *. » C'est le peuple qui parle ainsi à Josué.

Le prince se peut redresser lui-même, quand il connoit qu'il a mal fait; mais contre son autorité, il ne peut y avoir de reméde que dans son autorité.

C'est pourquoi il doit bien prendre garde à ce qu'il ordonne. « Prenez garde à ce que vous faites ; tout ce que vous jugeres retombera sur vous; ayez la crainte de Dieu; faites tout avec grand soin *. »

C'est ainsi que Josaphat instruisoit les juges, à qui il confioit son autorité : combien y pensoit-il quand il avoit à juger luiméme!

I1 n'y a point de force coactive contre le prince.

On appelle force coactive une puissance pour contraindre à exé cuter ce qui est ordonné légitimement. Au prince seul appartient le commandement légitime; à lui seul appartient aussi la force coactive.

C'est aussi pour cela que saint Paul ne donne le glaive qu'à lui seul. « Si vous ne faites pas bien, craignez; car ce n'est pas en vain qu'il a le glaive *. »

Il n'y a dans un Etat que le prince qui soit armé; autrement tout est en confusion, et l'Etat retombe en anarchie.

Qui se fait un prince souverain, lui met en main tout ensemble, et l'autorité souveraine de juger, et toutes les forces de l'Etat.

1 Greg. Tur., lib. VI Hist. — ? Dcuter., xvi, 12, 13. — 3 Jos., 1, 18. 7 * [I Paral., Xix, 6, 7. — 5 Bom,, xin, 4...

« Notre roi nous jugera, et il marchera devant nous, et il conduira nos guerres *. » C'est ce que dit le peuple juif quand il demanda un roi. Samuel leur déclare sur ce fondement, que la puissance de leur prince sera absolue, sans pouvoir étre restreinte par aucune autre puissance *. « Voici le droit du roi qui régnera sur vous, dit le Seigneur : il prendra vos enfans, et les mettra à son service : il se saisira de vos terres et de ce que vous aurez de meilleur, pour le donner à ses serviteurs, et le reste. »

Est-ce qu'ils auront droit de faire tout cela licitement ? A Dieu ne plaise. Car Dieu ne donne point de tels pouvoirs : mais ils auront droit de le faire impunément à l'égard de la justice humaine. C'est pourquoi David disoit : « J'ai péché contre vous seul: 6 Seigneur, ayez pitié de moi *! » Parce qu'il étoit roi, dit saint Jéróme sur ce passage *, et n'avoit que Dieu seul à craindre.

Et saint Ambroise dit sur ces mêmes paroles : J'ai péché contre vous seul: « Il étoit roi; il n'étoit assujetti à aucunes lois, parce que les rois sont affranchis des peines qui lient les criminels. Car l'autorité du commandement ne permet pas que les lois les condamnent au supplice. David donc n'a point peché contre celui qui n'avoit point d'action pour le faire chátier *. »

Quand la souveraine puissance fut accordée à Simon le Machabée, on exprima en ces termes le pouvoir qui lui fut donné : « Qu'il seroit le prince, et le capitaine général de tout le peuple, et qu'il auroit soin des saints ( c'est ainsi qu'on appeloit les Juifs) : et qu'il établiroit les directeurs de tous les ouvrages publics, et de tout le pays; et les gouverneurs qui commanderoient les armes et les garnisons; et que ce seroit;à lui de prendre soin du peuple; et que tout le monde recevroit ses ordres, et que tous les actes et décrets publics seroïent écrits en son nomin; et qu'il porteroit la pourpre et l'or; et qu'aucun du peuple ni des prétres ne feroit contre ses ordres, ni ne s'y pourroit opposer, ni ne tiendroit d'assemblée sans sa permission; ni ne porteroit la pourpre ou la boucle d'or, qui est la marque du prince; et que quiconque feroit au contraire, seroit criminel*. Le peuple consentit à ce dé1 [ Reg., vrir, 20. —? Jbid., 11, etc. — * Psal. 1, 6. — * Hier., in Psal. 1, — 5 Ambr., in. Psal. L; et Apolog. David., cap. X, n. 51. — © 1 Mach., xiv, 42-45.

cret, et Simon accepta la puissance souveraine à ces conditions, Et il fut dit que cette ordonnance seroit gravée en cuivre, et affichée au parvis du temple au lieu le plus fréquenté; et que l'original en demeureroit dans les archives publiques entre les mains de Simon et de ses enfans !. »

Voilà ce qui se peut appeler la loi royale des Juifs, où tout le pouvoir des rois est excellemment expliqué. Au prince seul appartient le soin général du peupie: c'est là le premier article et le fondement de tous les autres : à lui les ouvrages publics; à lui les places et les armes; à lui les décrets et les ordonnances; à lui les marques de distinction; nulle puissance que dépendante de la sienne; nulle assemblée que par son autorité.

C'est ainsi que pour le bien d'un Etat, on en réunit en un toute la force. Mettre la force hors de là, c'est diviser l'Etat; c'est ruiner la paix publique; c'est faire deux maitres,” contre cet oracle de l'Evangile : « Nul ne peut servir deux maîtres *. » |

Le prince est par sa charge le père du peuple; il est par sa grandeur au-dessus des petits intérêts, bien plus, toute sa grandeur et son intérêt naturel, c’est que le peuple soit conservé, puisqu'enfin le peuple manquant, il n'est plus prince. Il n'ya donc rien de mieux, que delaisser tout le pouvoir de l'Etat à celui qui a le plus d'intérét à la conservation et à la grandeur de l'Etat méme,

Les rois ne sont pas pour cela affranchis des lois.

« Quand vous vous serez établi un roi, il ne lui sera pas permis de multiplier sans mesure ses chevaux et ses équipages; n! d'avoir une si grande quantité de femmes qui amollissent son courage; ni d'entasser des sommes immenses d'or et d'argent. Et quand il sera assis dans son tróne, il prendra soin de décrire cette loi, dont il recevra un exemplaire de la main des prétres de la tribu de Lévi, et l'aura toujours en main, la lisant tous les jours de sa vie, afin qu'il apprenne à craindre Dieu, et a garder ses ordonnances et ses jugemens. Que son cœur ne s'enfle pas

11 Machab., xiv, 46-19. — ? Matth., vi, 24. .

au-dessus de ses frères, et qu’il marche dans la loi de Dieu sans se détourner (a) à droite et à gauche, afin qu’il règne longtemps lui et ses enfans 1. »

Il faut remarquer que cette loi ne comprenoit pas seulement la religion, mais encore la loi du royaume, à laquelle le prince étoit soumis autant que les autres ou plus que les autres, par la droiture de sa volonté. |

C'est ce que les princes ont peine à entendre. « Quel prince me trouverez-vous, dit saint Ambroise, qui croie que ce qui n'est pas bien ne soit pas permis; qui se tienne obligé à ses propres lois : qui croie que la puissance ne doive pas se permettre ce qui est défendu par la justice? Car la puissance ne détruit pas les obligations de la justice; mais au contraire c'est en observant ce que prescrit la justice, que la puissance s'exempte de crime : et le roi n'est pas affranchi des lois; mais s'il pèche il détruit les lois par son exemple. » Il ajoute : « Celui qui juge les autres, peut-il éviter son propre jugement, et doit-il faire ce qu’il condamne *?»

De là cette belle loi d'un empereur romain: « C'est une parole digne de la majesté du prince, de se reconnoitre soumis aux lois *. » |

Les rois sont donc soumis comme les autres à l'équité des lois, et parce qu'ils doivent étre justes , et parce qu'ils doivent au peuple l'exemple de garder la justice; mais ils ne sont pas soumis aux peines des lois: ou, comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois, non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive.

Le peuple doit se tenir en repos sous l'autorité du prince.

C'est ce qui paroit dans l’apologue où les arbres se choisissent un roi *. Ils s'adressent à l'olivier, au figuier, et à la vigne. Ces arbres délicieux, contens de leur abondance naturelle, ne voulurent pas se charger des soins du gouvernement. « Alors tous

1 Deuter., xvit, 16, 17, etc. — * Ambr., l. ll, Apol. David. altera, cap. 111, n. 8. — ? L. Digna, c. de Legib. — + Judic., 1x, 8-13.

(a) Ile édit. : Sans détourner. :

les arbres dirent au buisson : Venez et régnez sur nous 1. » Le buisson est accoutumé aux épines et aux soins. Il est le seul qui naisse armé, il a sa garde naturelle dans ses épines. Par là il pouvoit paroitre digne de régner. Aussi le fait-on parler comme il appartient à un roi. « Il répondit aux arbres qui l'avoient élu: Si vous me faites vraiment votre roi, reposez-vous sous mon ombre; sinon il sortira du buisson un feu qui dévorera les cèdres du Liban *. »

Aussitôt qu'il y a un roi, le peuple n'a plus qu'à demeurer en repos sous son autorité. Que si le peuple impatient se remue, et ne veut pas se tenir tranquille sous l'autorité royale, le feu de la division se mettra dans l'Etat, et consumera le buisson avec tous les autres arbres, c'est-à-dire le roi et les peuples : les cèdres du Liban seront brülés; avec la grande puissance, qui est la royale, les autres puissances seront renversées, et tout l'Etat ne sera plus qu'une méme cendre.

Quand un roi est autorisé, « chacun demeure en repos, et sans crainte sous sa vigne, et sous son flguier, d'un bout du royaume à l'autre *. »

Tel étoit l'état du peuple juif sous Salomon. Et de méme sous Simon le Machabée. « Chacun cultivoit sa terre en paix: le vieillards assis dans les rues parloient ensemble du bien publie; et les jeunes gens se paroient, et prenoient l'habit militaire. Chacun assis sous sa-vigne et sous son flguier, vivoit sans crainte *. »

Pour jouir de ce repos, il ne faut pas seulement la paix au dehors, il faut la paix au dedans, sous l'autorité d'un prince absolu.

Le peuple doit craindre le prince; mais le prince ne doit craindre que de faire mal. « Qui sera orgueilleux et ne voudra pas obéir au commande ment du pontife, et à l'ordonnance du juge, il mourra , et vous Ôterez le mal du milieu d'Israël : et tout le peuple qui entend

; ' Judic, 1x, 1&, — ? Jbid., 15. — * 111. Reg., 1v, 25. — * 1 Machab., xiv, 5

son supplice craindra, afin que personne ne se laisse emporter à l'orgueil *. »

La crainte est un frein nécessaire aux hommes à cause de leur orgueil, et de leur indocilité naturelle.

Il faut donc que le peuple craigne le prince; mais si le prince craint le peuple, tout est perdu. La mollesse d'Aaron, à qui Moïse avoit laissé le commandement pendant qu'il étoit sur la montagne, fut cause de l'adoration du veau d'or. « Que vous a fait ce peuple, lui dit Moise *, et pourquoi l'avez-vous induit à un si grand mal? » Il impute le crime du peuple à Aaron, qui ne l'avoit pas réprimé, quoiqu'il en eût le pouvoir.

Remarquez ces termes : « Que vous a fait ce peuple pour l'induire à un si grand mal? » C'est étre ennemi du peuple, que de ne lui résister pas (a) dans ces occasions.

Aaron lui répondit : « Que mon seigneur ne se fáche point contre moi; vous savez que ce peuple est enclin au mal : ils me sont venus dire : Faites des dieux qui nous précédent ; car nous ne savons ce qu'est devenu Moïse, qui nous a tirés d'Egypte *. »

Quelle excuse à un magistrat souverain de craindre de fácher le peuple? Dieu ne la recoit pas, « et irrité au dernier point contre Aaron, il voulut l'écraser; mais Moïse pria pour lui *. »

Saül pense s'excuser sur le peuple, de ce qu'il n'a pas exécuté les ordres de Dieu. Vaine excuse, que Dieu rejette ; car il étoit établi pour résister au peuple, lorsqu'il se portoit au mal. « Ecoutez, lui dit Samuel, ce que le Seigneur a prononcé contre vous : Vous avez rejeté sa parole, il vous a aussi rejeté, et vous ne serez pas roi. Saül dit à Samuel : J'ai péché d'avoir désobéi au Seigneur et à vous en craignant le peuple, et cédant à ses discours *. »

Le prince doit repousser avec fermeté les importuns qui lui demandent des choses injustes. La crainte de fácher poussée trop avant, dégénère en une foiblesse criminelle. « Il y en a qui

1 Deuter., xvi1, 12, 13. — Exod., xxx, 21. — * Ibid., 22, 23. — * Deuter, 1x, 20. — * I Reg., xv, 16, 23, 24.

(a) Ile édit. : Que de ne lui pas résister.

perdent leur ame par une mauvaise honte : l'imprudent qu'ils n'osent refuser les fait périr !. »

Le prince doit se faire craindre des grands et des petits.

Salomon dès le commencement de son règne, parle ferme à Adonias son frère. Aussitôt que Salomon eut été couronné, Adonias lui envoya dire : « Que le roi Salomon me jure qu'il ne fera point mourir son serviteur. Salomon répondit : S'il fait son devoir il ne perdra pas un seul cheveu ; sinon, il mourra*. »

Dans la suite Adonias cabala pour se faire roi, et Salomon le fit mourir *.

D fit dire au grand prétre Abiathar qui avoit suivi le parti d'Adonias : « Retirez-vous à la campagne dans votre maison : vous méritez la mort; mais je vous pardonne, parce que vous avez porté l'arche du Seigneur devant mon père David, et que vous l'avez fidèlement servi *. »

Sa dignité et ses services passés lui sauvèrent la vie; mais il lui en coûta la souveraine sacrificature, et il fut banni de Jérusalem.

Joab, le plus grand capitaine de son temps et le plus puissant homme du royaume, étoit aussi du méme parti. Ayant appris que Salomon l'avoit su, il se réfugia au coin de l'autel, où Salomon ordonna à Banaïas de le tuer. « Ainsi, dit-il, vous

éloignerez de moi, et de la maison de mon pére, le sang innocent que Joab a répandu, en tuant deux hommes de bien, et qui valoient mieux que lui, Abner fils de Ner, et Amasa fils de Jether : et leur sang retombera sur sa téte *. »

L'autel n'est pas fait pour servir d'asile aux assassins ; et l'autorité royale se doit faire sentir aux méchans, quelque grands qu'ils soient.

Dans le Nouveau Testament et parmi des peuples plus humains, il faut moins faire de ces exécutions sanglantes qu'il ne s'en fsisoit dans l'ancienne loi et parmi les Juifs, peuple dur et enclin à

1 Eccli., xx, 24. — * III Reg., 1, 51, 52. — 3 1bid., 11, 22-25. — + Ibid., 96. —

V Ibid., 28, 31 -33. non "t !

Ja révolte. Mais enfin le repos public oblige les rois à tenir tout le monde en crainte, et plus encore les 'grands que les particuliers, parce que c'est du cóté des grands qu'il peut arriver de plus grands troubles.

L'autorité royale doit étre invincible.

S'il y a dans un Etat quelque autorité capable d'arréter le cours de la puissance publique, et de l'embarrasser dans son exercice, personne n'est en süreté. Jérémie exécutoit les ordres de Dieu, en déclarant que la ville en punition de ses crimes, seroit livrée au roi de Babylone. « Les grands s'assemblérent autour du roi, et lui dirent : Nous vous prions que cet homme soit mis à mort : car il abat par la malice le courage des gens de guerre, et de tout le peuple : c’est un méchant qui ne veut pas le bien de l'Etat, mais sa ruine. Le roi Sédécias leur répondit : Il est en vos mains; car le roi ne vous peut rien refuser‘. » Le gouvernement étoit foible, et l'autorité royale n'étoit plus un refuge à l'innocent persécuté.

Le roi vouloit le sauver, parce qu'il savoit que Dieu lui avoit commandé de parler comme il avoit fait. « Il fit venir Jérémie auprès de lui en particulier; et il lui dit: Vous ne mourrez pas; mais que les seigneurs ne sachent point ce qui se passe entre nous ; et s'ils entendent dire que vous m'avez parlé , et qu'ils vous demandent : Qu'est-ce que le roi vous a dit? répondez : Je me suis jeté aux pieds du roi, afin qu'il ne me renvoyát pas dans ma prison pour y mourir?. » Prince foible, qui craignoit les grands, et qui perdit bientót son royaume, n'osant suivre les conseils que lui donnoit Jérémie par ordre de Dieu.

Evilmérodac, roi de Babylone, fut un de ces princes foibles, qui se laissent mener par force. Par son ordre Daniel avoit découvert les fourbes des prêtres de Bel, et avoit fait crever le dragon sacré que les Babyloniens adoroient. « Ce que les seigneurs ayant oui, ils entrérent dans une grande colére; et s'étant assemblés contre le roi, ils disoient : Le roi s’est fait Juif,

1 Jerem., xxxvii, 4, 5. — 3 Ibid., 14, 24-26.

il a renversé Bel, il a tué le dragon sacré et les prêtres. Et ayant dit ces ehoses entre eux, ils vinrent au roi : Livrez-nous Daniel, lui dirent-ils, autrement nous vous ferons mourir, vous et votre maison *. »

Il leur accorda leur demande *; et si Dieu délivra Daniel des bétes farouches, ce roi n'en étoit pas moins coupable de sa mort, à laquelle il avoit donné son consentement.

On entreprend aisément contre un prince foible. Celui-ci, qui se laisse intimider par les menaces qu'on lui fait de le faire mourir, lui et sa maison , fut tué en une autre occasion pour ses débauches et ses injustices * : car tout prince foible est injuste, et sa maison perdit la royauté.

Ainsi ces foiblesses sont pernicieuses aux particuliers , à l'Etat et au prince méme, contre qui on ose tout quand il se laisse entamer. )

Le prophéte Daniel fut encore exposé aux bétes farouches, par la foiblesse de Darius le Méde. « I1 vouloit donner à Danielle gouvernement du royaume, parce que l'esprit de Dieu paroissoit en lui, plus que dans tous les autres hommes. Les grands et les satrapes jaloux de sa grandeur, cherchèrent l’occasion de le perdre , et surprirent le roi. Puissiez-vous vivre à jamais, Ó roi Darius; les grands de votre royaume, et les magistrats , et les satrapes, les sénateurs , et les juges , sont d'avis qu'on publie un édit royal, par lequel il soit fait défense d'adresser durant trente jours aucune priére à qui que ce soit, Dieu ou homme, excepté à vous *. »

Le roi fit cette loi, autant tyrannique qu'impie, selon la forme la plus authentique, et qui la rendoit irrévocable parmi les Mèdes et les Perses *. On ne doit point d'obéissance aux rois contre Dieu. « Ainsi Daniel prioit à son ordinaire trois fois le jour , ss fenêtres ouvertes, tournées vers Jérusalem. Ceux qui avoient conseillé la loi entrérent en foule , et le trouvèrent en prières *.?

Ils firent leur plainte au roi ; et pour le presser davantage, i5 le prennent par la coutume des Médes et des Perses , et par

1 Dan., xiv, 27, 28. — 3 Ibid , 29, etc. — * Beros., apud Joseph, l. I, ca Appion. — * Dan., v1, 3, 4, 6, 7. — 5 Ibid., 8, 9. — 6 Ibid., 10, 41.

propre autorité. « Sachez, 6 roi, que c'est une loi inviolable parmi les Médes et les Perses, que toute ordonnance faite par le roi ne peut être changée !. »

Darius abandonna Daniel , qui l’avoit si bien servi, et se contenta d'en témoigner une sensible douleur *. Dieu délivra ce prophéte encore une fois; mais le roi l'avoit immolé autant qu'il étoit en lui à la fureur des lions , et à la jalousie des grands plus furieux que les lions mémes.

Un roi est bien foible, qui répand le sang innocent pour n'avoir pu résister aux grands de son royaume, ni révoquer une loi injuste et faite par une surprise évidente. Assuérus, roi du méme peuple, révoqua bien la loi publiée contre les Juifs”, quand il en connut l'injustice, quoiqu'elle eüàt été faite de la maniére la plus authentique.

C'est une chose pitoyable de voir Pilate dans l'histoire de la Passion. « Il savoit que les Juifs lui amenoient et accusoient Jésus par envie *. »

Il leur avoit déclaré « qu'il ne voyoit en cet homme aucune cause de mort *. Il leur dit encore une fois : Vous l'accusez d'avoir excité le peuple à sédition ; et voilà que l'interrogeant devant vous, je n'ai rien trouvé de ce que vous lui reprochez. Hérode, à qui je l'ai renvoyé , ne l'a pas non plus trouvé digne de mort. Et ils se mirent à crier : Faites-le mourir; mettez en liberté Barabbas, qui avoit été arrété pour sédition et pour meurtre. Pilate leur parla encore, pensant délivrer Jésus : et ils crièrent de nouveau : Cruciflez-le, crucifiez-le. Et il leur dit pour la troisième fois : Mais quel mal a-t-il fait? Pour moi je ne le trouve pas digne de mort! Je le chátierai, et le renverrai. Et ils faisoient des efforts horribles , criant qu'on le cruciflát ; et leurs cris s'augmentoient toujours. Enfin Pilate leur accorda leur demande. Il délivra le meurtrier et le séditieux , et abandonna Jésus à leur volonté *. »

Pourquoi tant contester pour enfin abandonner la justice? Toutes ses excuses le condamnent. « Prenez-le vous-mémes, leur

... 1 Dan., vi, 15. — ? I5:d., 16, 18. — * Esth , vii, 5, 8. — * Matth., xxvn, 18; Marc,, Xv, 10. — 5 Luc., xxii, 4. — 6 Ibid., 44, 15, elc.

dit-il, et jugez-le selon votre loi‘. » Et encore : « Prenez-le vous-mémes, et cruciflez-le. » Comme si un magistrat étoit innocent, de laisser faire un crime qu'il peut empécher.

On lui allégue la raison d'Etat : « Si vous le renvoyez , vous . offenserez César. Qui se fait roi est son ennemi *. Mais il savoit bien, et Jésus le lui avoit déclaré , que son royaume n'étoit point de ce monde *. » Il craignit les mouvemens du peuple, et les menaces qu'ils lui faisoient , de se plaindre de lui à César. Il ne devoit craindre que de mal faire.

C'est en vain « qu'il lave ses mains devant tout le peuple en disant : Je suis innocent du sang de cet homme juste ; c'est à vous à y aviser * : » l'Ecclésiastique le condamne. « Ne soyet point juge, si vous ne pouvez enfoncer par force l'iniquité : attrement vous craindrez la face du puissant , et votre justice trébuchera *. »

Cette foiblesse des juges est déplorée par le Prophéte. « Le grand sollicite, et le juge ne peut rien refuser *. »

Que sile prince lui-méme, qui est le juge des juges, craint les grands, qu'y aura-t-il de ferme dans l'Etat? Il faut donc que l'autorité soit invincible, et que rien ne puisse forcer le rempart, à l'abri duquel le repos public et le salut des particuliers est à couvert.

La fermeté est un caractère essentiel à la royauté.

Quand Dieu établit Josué pour être prince et capitaine général, il dit à Moïse : « Donne tes ordres à Josué, et l'uffermis , et le fortifie : car il conduira le peuple, et lui partagera la terre que tu ne feras seulement que voir *. » :

Quand il eut été désigné successeur de Moïse qui alloit mourir, « Dieu lui dit lui-même : Sois ferme et fort; car tu introduire$ mon peuple dans la terre que je lui ai promise, et je serai avee toi *. »

! Joan., xvi, 31; xix, 6. — ? Jbid., xix, 19. — 3 Ibid., xvin, 36. — * Matth, Xxvil, 24. — 5 Eccli, vi, 6. — 6 Mich., vir, 3. — 7 Deuter., 111, 28. — 8 [bide

Quand après la mort de Moïse il se met à la tête du peuple, Dieu lui dit encore ‘ : « Moïse mon serviteur est mort : lève-toi, et passe le Jourdain : sois ferme, courageux et fort. » Et encore : « Sois ferme et fort, et garde la loi que Moïse mon serviteur t'a donnée. » Et encore : « Je te le commande, sois ferme et fort, ne crains point, ne tremble point: je suis avec toi. » De méme que s’il lui disoit : Si tu trembles , tout tremble avec toi. Quand la tête est ébranlée, tout le corps chancelle : le prince doit être fort ; car ilest le fondement du repos public dans la paix et dans la guerre.

Aussitôt Josué commande avec fermeté. « Il donna ses ordres aux chefs, et leur dit: Traversez le camp, et commandez à tout le peuple qu'il se tienne prêt; nous allons passer le Jourdain. Il parla aussi à ceux de Ruben et de Gad, et à la demi-tribu de Manassé : Souvenez-vous des ordres que vous a donnés Moïse, et marchez avec vos armes devant vos frères , et combattez vaillamment *. »

Il n'hésite en rien, il parle ferme, et le peuple le demande ainsi pour sa propre sûreté. « Qui ne vous obéira pas, qu'il meure : seulement soyez ferme et agissez en homme *. »

Le moyen d'affermir le prince, c'est d'établir lautorité , et qu'il voie que tout est en lui. Assuré de l'obéissance , il n'est en peine que de lui-méme : en s'affermissant il a tout fait, et tout suit : autrement il hésite, il tàtonne et tout se fait mollement. Le chef tremble quand ilest mal assuré de ses membres.

Voilà comme Dieu installe les princes: il affermit leur puistance, et leur ordonne d'en user avec fermeté.

David suit cet exemple , et parle ainsi à Salomon : « Dieu soit avec vous mon fils : qu'il vous donne la prudence, et le sens quil faut pour gouverner son peuple. Vous réussirez si vous gardez les préceptes que Dieu a donnés par Moïse : soyez ferme, agissez en homme ; ne craignez point, ne tremblez point *. »

Il lui réitère en mourant la méme chose : et voici les dernières paroles de ce grand roi à son fils : « J'entre dans le chemin de toute la terre : soyez ferme, et agissez en homme , et gardez les

! Jos., 1, 2, 6, 1, 9. — 2 Ibid., 10-14. — 3 Jbid., 18. — * 1 Paral., xxi, 11-13.

commandemens du Seigneur votre Dieu *. » Toujours la fermeté et le courage : rien n'est plus nécessaire pour soutenir l'autorité; mais toujours la loi de Dieu devant les yeux : on n'est ferme que quand on la suit.

Néhémias savoit bien quela puissance publique devoit étre menée avec fermeté. « Tout le monde me vouloit intimider , espérant que nous cesserions de travailler aux murailles de la ville : et moi je m'affermissois davantage. Sémaias me disoit : Enfermons-nous dans la maison de Dieu au milieu du temple; car on viendra cette nuit pour vous tuer: et je répondis : Mes semblables ne fuient jamais. Je connus que ces faux prophètes n'étoient pas envoyés de Dieu , et qu'ils avoient été gagnés pour m'épouvanter, afin que je péchasse, et qu'ils eussent quelque reproche àme faire *. »

Ceux qui intimident le prince et l'empéchent d'agir avec force, sont maudits de Dieu. « O Seigneur, souvenez-vous de moi, et faites à Tobie, à Sanaballat et aux prophètes qui vouloient m'effrayer, faites-leur, Seigneur, selon leurs œuvres *. »

Le prince doit être ferme contre son propre conseil et ses favoris, loraqu'ils veulent le faire servir à leurs intéréts particuliers.

Outre la fermeté contre les périls, il y a une autre sorte de fermeté, qui n'est pas moins nécessaire au prince : c'est la fermeté contre l'artifice de ses favoris et contre l'ascendant qu'ils prennent sur lui.

La foiblesse d'Assuérus, roi de Perse, fait pitié dans le livre d'Esther. Aman irrité contre les Juifs par la querelle particulière qu'il avoit avec Mardochée, entreprend de le perdre avec tout . son peuple. Il veut faire du roi l'instrument de sa vengeance; et faisant le zélé pour le bien de l'Etat, il parle ainsi : « Ill y aun peuple dispersé par toutes les provinces de votre royaume, qui a des lois et des cérémonies particuliéres, et méprise les ordres du roi. Vous savez qu'il est dangereux à l'Etat qu'il ne devienne insolent par l'impunité ; ordonnez, s'il vous plait, qu'il périsse, &

1 [IL Reg., 11, 2, 3. — * Ii Esdr., vi, 9-13, — ? Ibid., 44.

je ferai entrer dix mille talens dans vos coffres. Le roi tira de sa main l’anneau dont il se servoit, et le donnant à Aman : Cet argent, dit-il, est à vous; et pour le peuple, faites-en ce que vous voudrez!.» Aussitôt les ordres sont expédiés, les courriers sont dépéchés par tout le royaume *, et la facilité du roi va faire périr cent millions d'hommes en un moment.

Que les princes doivent prendre garde à ne se pas rendre aisément! Aux autres la difficulté de l'exécution donne lieu à de meilleurs conseils; dans le prince, à qui parler c'est faire, on ne peut comprendre combien la facilité est détestable.

Il n'en coûte que trois mots à Assuérus, et la peine de tirer son anneau de son doigt: par un si petit mouvement, cent millions d'innocens vont étre égorgés, et leur ennemi va s'enrichir de leurs dépouilles.

Tenez-vous donc ferme, à prince! Plus il vous est facile d'exécuter vos desseins, plus vous devez être difficile à vous laisser ébranler pour les prendre.

C'est à vous principalement que s'adresse cette parole du Sage: « Ne tournez pas à tout vent, et n'entrez pas en toutes voies ?. » Le prince aisé à mener, et trop prompt à se résoudre, perd tout.

Assuérus fut trop heureux de s'étre ravisé, et d'avoir pu révoquer ses ordres avant leur exécution. Elle est ordinairement trop prompte, et ne vous laisse que le repentir d'avoir fait un mal irréparable.

Il ne faut pas aisément changer d'avis aprés une müre délibération.

Mais autant qu'il faut étre lent à se résoudre, autant faut-il étre ferme quand on s'est déterminé avec connoissance. « N'entrez point en toutes voies, » vous a dit le Sage*: et il ajoute : « C'est ainsi que va le pécheur, dont la langue est double. » C'est-à-dire qu'il dit et se dédit, sans jamais s'arréter à rien. Il poursuit : a Soyez fermes dans la vérité de votre sens, et que votre discours soit un : » qu'il ne change pas aisément, selon le grec.

! Esther, 111, 8-11. — ? Ibid., 12, ete. — * Eccli., v, 11, — ^ Ibid., 11, 12.

De la mollesse, de l'irrésolution et de la fausse fermeté.

La mollesse est l'ennemie du gouvernement : caractère du paresseux et de l'esprit indécis.

« La main des forts dominera; la main nonchalante paiera tribut ‘. » Un grand roi le dit : c'est Salomon. Au lieu des forts, l'hébreu porte : De ceux qui sont appliqués et attentifs : l'attention est la force de l'ame.

« Le paresseux veut et ne veut pas: les hommes laborieux s'engraisseront *. » L'hébreu porte encore: Les hommes attentifs et appliqués.

Celui qui veut mollement, veut sans vouloir : il n'y a rien de moins propre à exercer le commandement, qui n'est qu'une volonté ferme et résolue.

Il ne veut rien; il n'a que des désirs languissans. « Les désirs tuent le paresseux ; il ne veut point travailler : il ne fait que souhaiter tout le long du jour ?. » Il voudroit toujours , il ne veut jamais.

Aussi rien ne lui réussit, il perd toutes les affaires. « Qui est mol et languissant dans son ouvrage, est frère du dissipateur *. »

Nous avons dit que la crainte ne convient pas au commandement: le paresseux craint toujours, tout lui paroit impossible. « Le paresseux dit: Il y a un lion dans le chemin, je serai tüé au milieu des rues*; » et encore: « Le paresseux dit : Il y a un lion dans le chemin; une lionne attend sur le passage: le paresseux se roule en son lit, comme une porte sur son gond. » Assez de mouvement, peu d'action. Et ensuite: « Le paresseux cache sa main sous ses bras, et ce lui est un travail de la porter jusqu'à sa bouche *. » .

_ Comment aidera les autres celui qui ne sait pas s'aider lui! Prov., xit, 24. — * Jbid., xin, 4. — 9 Jbid., xxi, 25. — * Ibid., xvin, 9. —

V Ibid., xxit, 13. — * Ibid., xxvi, 13-15.

méme? « La crainte abat le paresseux; les efféminés manqueront de tout !. »

La négligence abat les toits; les mains languissantes font entrer la pluie de tous côtés dans les maisons ?.

Tout est foible sous un paresseux. « Soyez prompts dans tous vos ouvrages , et la foiblesse ne viendra jamais au-devant de vous, pour traverser vos desseins ?. »

Les affaires en effet sont difficiles, on n'en surmonte la difficulté que par une activité infatigable. On manque tous les jours tant d'entreprises, que ce n'est qu'à force d'agir sans cesse qu'on assure le succès de ses desseins. « Semez donc le matin; ne cessez pas le soir: vous ne savez lequel des deux profitera; et si c'est tous les deux, tant mieux pour vous *. »

Il y a une fausse fermeté.

L'opiniátreté invincible de Pharaon le fait voir. C'étoit endurcissement, et non fermeté. Cette dureté est fatale à lui et à son royaume. L'Ecriture en fait foi dans tout le livre de l'Exode.

La force du commandement poussée trop loin; jamais plier, jamais condescendre, jamais se relàcher, s'acharner à vouloir étre obéi à quelque prix que ce soit; c'est un terrible fléau de Dieu sur les rois et sur les peuples.

Celui qui a dit : « Ne tournez pas à tout vent*, » avoit dit un peu auparavant: « Ne forcez point le cours d'un fleuve *. » Illy a une légéreté, et aussi une roideur excessive.

Une fausse fermeté conseillée à Roboam par de jeunes gens sans expérience, lui fit perdre dix tribus. Le peuple demandoit d’être un peu soulagé des impôts trés-grands que Salomon exigeoit: soit qu'ils se plaignissent sans raison d'un prince qui avoit rendu l'or et l'argent communs dans Jérusalem; ou qu'en effet Salomon les eût grevés dans le temps qu'il donna tout à ses passions. Les vieillards qui connoissoient l'état des affaires et l'humeur du peuple juif, lui conseilloient de l'apaiser avec de

! Prov., XvtiI, 8. — * Eccles., x, 18. — 3 Eccli., xxxi, 21. — * Eccles., X1, 6. —

5 Eccli., v, 11. — * Ibid., 1v, 32.

douces paroles suivies de quelques effets. « Si vous donnez quel que chose à leurs prières, et que vous leur parliez doucement, ils vous serviront toute votre vie !. »

Mais la jeunesse téméraire, qu'il consulta dans la suite, se moqua de la prévoyance des vieillards, et lui conseilla, non un simple refus, mais un refus accompagné de paroles dures et de menaces insupportables. « Mon petit doigt, leur dit-il*, est plus gros que tout le corps de mon pére : mon pére vous a foulés, et moi je vous foulerai encore davantage: mon père vous a fouettés avec des verges, et moi je vous fouetterai avec des chaines de fer : et le roi n'acquiesca pas au désir du peuple, parce que Dieu s'étoit éloigné de lui, et vouloit accomplir ce qu'il avoit dit contre Salomon : Qu'en punition de ses crimes il partageroit son royaume aprés sa mort ?*. »

Ainsi cette dureté de Roboam étoit un fléau envoyé de Dieu, et une juste punition tant de Salomon que de lui.

Les jeunes gens qu'il consultoit ne manquoient pas de prétextes: il faut soutenir l'autorité ; qui se laisse aller au commencement, on lui met à la fin le pied sur la gorge. Mais par-dessus tout cela il falloit connoitre les dispositions présentes, et céder à une force qu'on ne pouvoit vaincre. Les bonnes maximes outrées perdent tout. Qui ne veut jamais plier, casse tout à coup.

Le prince doit commencer par soi-même à commander avec fermeté,

et se rendre maitre de ses passions.

« Ne marchez point aprés vos désirs, retirez-vous de votre propre volonté. Si vous suivez vos désirs, vous donnerez beaucoup de joie à vos ennemis *. » 11 faut donc résister à ses propres volontés , et être ferme premièrement contre soi-même.

Le premier de tous les empires est celui qu'on a sur ses désirs. « Ta cupidité te sera soumise , et tu la domineras *. »

C'est la source et le fondement de toute l'autorité. Qui l'a sur soi-même, mérite de l'avoir sur les autres. Qui n'est pas maitre

! [Hl Reg., xit, 7. — ? Jbid., 10, 44, 15. — 3 Jbid., xi, 31, etc. — * Eccli,

de ses passions, n'a rien de fort ; car il est foible dans le principe.

. Sédécias, qui disoit aux grands : « Le roi ne vous peut rien

refuser !, » n'étoit foible devant eux, que parce qu'il l'étoit en lui-méme, et ne savoit pas maitriser sa crainte.

: Evilmérodac abattu par la méme passion, se laissa maltraiter et abattre par les seigneurs qui lui disoient : « Livrez-nous Daniel, ou nous vous tuerons *. »

. Si Darius eût eu assez de force sur lui-même pour soutenir la justice, il auroit eu de l'autorité sur les grands qui lui demandoient le méme prophète, et n'auroit pas eu la foiblesse de sacrifer un innocent à leur jalousie *.

Pilate avoit succombé intérieurement à la tentation de la faveur, quand il se laissa forcer à crucifier Jésus-Christ. Il avoit beau avoir en main toute la puissance romaine dans la Judée, il n'étoit pas puissant , puisqu'il ne put résister à l'iniquité connue.

- David, quelque grand roi qu'il füt, n'étoit plus puissant, quand sa puissance ne lui servit qu'à des actions qu'il a pleurées toute sa vie, et qu'il eût voulu n'avoir pas pu faire.

Salomon n'étoit plus puissant , quand sa puissance le rendit le plus foible de tous les hommes.

Hérode n'étoit point puissant, lorsque désirant de sauver saint Jean-Baptiste, dont une malheureuse lui demandoit la téte, il n'osa le faire « de peur de la fâcher *. » Il entra dans son crime quelque égard pour les assistans, devant lesquels il craignit de paroitre foible, s’il manquoit d'accomplir le serment qu'il avoit fait. « Le roi étoit fáché d'avoir promis la téte de saint JeanBaptiste; mais à cause du serment qu'il avoit fait et des assistans, il commanda qu'on la donnát*. »

C'est la plus grande de toutes les foiblesses, que de craindre trop de paroitre foible.

Tout cela fait connoitre qu'il. n'y a point de puissance, si on n'est premièrement puissant sur soi-même; ni de fermeté véritable, si on n'est premièrement ferme contre ses propres passions.

,' 1 Jerem., xxxvii, 5. — ? Dan., xiv, 28. — 5 Ibid., vt, 32 et seq. — * Marc., v1, 26. — * Matth., xIv, 9. 201

. € Il faut souhaiter, dit saint Augustin, d'avoir une volonté droite, avant que de souhaiter d'avoir une grande puissance *, »

La crainte de Dieu est le vrei contre-poids de la puissance : le orince le craint d'autant plus qu'il ne doit craindre que lui.

Pour établir solidement le repos public et affermir un Etat, nous avons vu que le prince a dù recevoir une puissance indévendante de toute autre puissance qui soit sur la terre. Mais il ne faut pas pour cela qu'il s'oublie ni qu'il s'emporte , puisque moins il a de compte à rendre aux hommes, plus il a de compte à rendre à Dieu.

Les méchans, qui n'ont rien à craindre des hommes, sont d'autant plus malheureux, qu'ils sont réservés comme Caïn à la vengeance divine.

«Dieu mit un signe sur Caïn , afin que personne ne le tuát*.» Ce n'est pas qu'il pardonnát à ce parricide; mais il falloit une main divine pour le punir comme il méritoit.

Il traite les rois avec les mêmes rigueurs. L'impunité à l'égard des hommes, les soumet à des peines plus terribles devant Dieu. Nous avons vu que la primauté de leur état leur attire une primauté dans les supplices. « La miséricorde est pour les petits; mais les puissans seront puissamment tourmentés : aux plus grands est préparé un plus grand tourment ?. »

Considérez comme Dieu les frappe dés cette vie. Voyez comme il traite un Achab : comme il traite un Antiochus : comme il traite un Nabuchodonosor, qu'il relègue parmi les bêtes : un Baltazar, à qui il dénonce sa mort et la ruine de son royaume, au milieu d'une grande fête qu'il faisoit à toute sa Cour : enfin comme il traite tant de méchans rois : il n'épargne pas la grandeur ; mais plutôt il la fait servir d'exemple.

Que ne fera-t-il point contre les rois impénitens, s'il traite si rudement David humilié devant lui, qui lui demande pardon!

« Pourquoi as-tu méprisé ma parole, et as-tu fait le mal devant

—. ! August., de Trínit., lib. XIII, cap. X1ri. — ? Gen., 1v, 15. — * Sapient., VI,

mes yeux? Tu as tué Urie par le glaive des enfans d’Ammon ; tu ]ni as ravi sa femme. Le glaive s'attachera à ta maison à jamais, parce que tu m'as méprisé. Et voici ce que dit le Seigneur : Je susciterai contre toi ton propre fils : je te ravirai tes femmes, et les donnerai à un autre qui en abusera publiquement et à la lumière du soleil. Tu l'as fait en secret, et tu as cru pouvoir cacher ton crime ; et moi j'en ferai le châtiment à la vue de tout le peuple et devant le soleil, parce que tu as fait blasphémer les ennemis du Seigneur *. »

Dieu le fit comme il l'avoit3dit, et il n'est pas nécessaire de rapporter ici la révolte d'Absalon et toutes ses suites.

Ces chátimens font trembler. Mais tout ce que Dieu exerce de rigueur et de vengeance sur la terre, n'est qu'une ombre à comparaison des rigueurs du siècle futur. « C'est une chose horrible de tomber entre les mains dn Dieu vivant ?. »

Il vit éternellement; sa colère est implacable et toujours vivante; sa puissance est invincible; il n'oublie jamais; il ne se lasse jamais; rien ne lui échappe.

Que l'autorité royale est soumise à la raison.

Le gouvernement est un ouvrage de raison et d'intelligence. « Maintenant, Ó rois, entendez; soyez instruits, juges de la terre *. » Tous Jes hommes sont faits pour entendre; mais vous princi3 || Reg., x11, 9, 10, etc. — ?* Hebr., x, 31. — 5 Psal. 1I, 10.

palement sur qui tout un grand peuple se repose, qui devez étre l'ame et l'intelligence d'un Etat, en qui se doit trouver la raison première de tous ses mouvemens : moins vous avez à rendre de raison aux autres, plus vous devez avoir de raison et d'intelligence en vous-mémes.

Le contraire d'agir par raison, c'est agir par passion ou par humeur. Agir par humeur, ainsi qu'agissoit Saül contre David, ou poussé par sa jalousie, ou possédé par sa mélancolie noire, entraine toute sorte d'irrégularité, d'inconstance, d'inégalité, de bizarrerie, d'injustice, d'étourdis&ement dans la conduite.

N'eàüt-on.qu'un cheval à gouverner et des troupeaux à conduire, on ne peut le faire sans raison : combien plus -en a-t-on besoin pour mener les hommes et un troupeau raisonnable?

« Le Seigneur a pris David comme il menoit les brebis, pour lui donner à conduire Jacob son serviteur et Israël son héritage; et il les a conduits dans l'innocence de son cœur, d'une main habile et intelligente ‘. »

Tout se fait parmi les hommes par l'intelligence et par le conseil. « Les maisons se bátissent par la sagesse, et s'affermissent par la prudence. L'habileté remplit les greniers, et amasse les richesses ; l'homme sage est courageux : l'homme habile est robuste et fort, parce que la guerre se fait par conduite et par industrie : et le salut se trouve où il y a beaucoup de conseils *. »

La Sagesse dit elle-même : « C'est par moi que les rois règnent, par moi les législateurs prescrivent ce qui est juste *. »

Elle est tellement née pour commander, qu'elle donne l'empire à qui est né dans la servitude. « Le sage serviteur commandera aux enfans de la maison qui ne sont pas sages, et il fera leurs partages *. » Et encore : « Les personnes libres s'assujettiront à un serviteur sensé *. »

Dieu en installant Josué lui ordonne d'étudier la loi de Moïse, qui étoit la loi du royaume : « afin, dit-il, que vous entendiez tout ce que vous faites *. » Et encore : « Alors vous conduirez vos desseins, et vous entendrez ce que vous faites. »

1 Psal. Lxxvir, 10-72, — % Prov., xxiv, 3-6. — ?* Ibid., vui, 15. — * Jbid., vii,

2. — * Eccli., x, 28. — 6 Jos., 1, 1, 8.

David en dit autant à Salomon dans les derniéres instructions qu'il lui donna en mourant : « Prenez garde à observer la loi de Dieu, afin que vous entendiez tout ce que vous faites, et de quel côté vous aurez à vous tourner !. »

Qu'on ne vous tourne point; tournez-vous vous-méme avec connoissance ; que la raison dirige tous vos mouvemens : sachez ce que vous faites, et pourquoi vous le faites.

Salomon avoit appris de Dieu méme combien la sagesse étoit nécessaire pour gouverner un grand peuple. « Dieu lui apparut en songe durant la nuit, et lui dit : Demandez-moi ce que vous voudrez : Salomon répondit : O Seigneur, vous avez usé d'une grande miséricorde envers mon père David : comme il a marché devant vous en justice et en vérité et d'un cœur droit, vous lui avez aussi gardé vos grandes miséricordes, et vous lui avez donné un fils assis sur son trône : et maintenant, Ô Seigneur Dieu, vous avez fait régner votre serviteur à la place de David son père : et moi je suis un jeune homme, qui ne sais pas encore entrer ni sortir (c'est-à-dire, qui ne sais pas me conduire : qui ne sais par où commencer, ni par où finir les affaires). Et je me trouve au milieu du peuple que vous avez choisi , peuple inflni et innombrable. Donnez donc à votre serviteur la sagesse et l'intelligence, et un cœur docile, afin qu'il puisse juger et gouverner votre peuple, et discerner entre le bien et le mal. Car qui pourra . gouverner et juger ce peuple immense? La demande de Salomon plut au Seigneur. Et il lui dit : Parce que vous avez demandé cette chose, et que vous n'avez point demandé une longue vie, . ni de grandes richesses, ou de vous venger de vos ennemis ; mais que vous avez demandé la sagesse pour juger avec discernement, j'ai fait selon vos paroles, et je vous ai donné un cœur sage et intelligent, en sorte qu'il n'y eut jamais, ni jamais il n'y aura un homme si sage que vous. Mais je vous ai encore donné ce que vous ne m'avez pas demandé, c'est-à-dire les richesses et la gloire; et jamais il n'y a eu roi qui en eût tant que vous en aurez *, »

Ce songe de Salomon étoit une extase, où l'esprit de ce grand

t JE Reg., 11, 3. — ? Joid., 111, 8-3, ete.; 11 Paral., 1, 7, 8, ete.

roi séparé des sens et uni à Dieu, jouissoit de la véritable intelligence. Il vit en cet état que la sagesse est la seule grâce qu'un prince devoit demander à Dieu.

Il vit le poids des affaires et la multitude immense du peuple (a) qu'il avoit à conduire. Tant d'humeurs, tant d'intéréts, tant d'arüifices, tant de passions, tant de surprises à craindre, tant de choses à considérer, tant de monde de tous cótés à écouter et à connoitre : quel esprit y peut suffire?

Je suis jeune, dit-il, et je ne sais pas encore me conduire. L'esprit ne lui manquoit pas, non plus que la résolution. Car il avoit déjà parlé d'un ton de maitre à son frére Adonias : et dés le commencement de son règne il avoit pris son parti dans une conjontture décisive, avec autant de prudence qu'on en pouvoit désirer : et toutefois il tremble encore, quand il voit cette suite immense de soins et d'affaires qui accompagnent la royauté : et il voit bien qu'il n'en peut sortir que par une sagesse consommée.

I] la demande à Dieu, et Dieu la lui donne : mais en même

temps il lui donne tout le reste qu'il n'avoit pas demandé, c est-i dire et les richesses et la gloire.

Il apprend aux rois que rien ne leur manque quand ils ont la sagesse, et qu'elle seule leur attire tous les autres biens.

Nous trouvons un beau commentaire de la priére de Salomon dans le livre de la Sagesse, qui fait parler ainsi ce sage roi : « J'ai désiré le bon sens, et il m'a été donné ; j'ai invoqué l'esprit de sagesse, et il est venu sur moi. J'ai préféré la sagesse aux royaumes et aux trónes; au prix de la sagesse les richesses m'ont paru comme rien : devant elle l'or m'a semblé un grain de sable et l'argent comme de la boue : elle est plus aimable que la santé et la bonne grace. Je l'ai mise devant moi comme un flambeau, parce que sa lumiére ne s'éteint jamais. Tous les biens me sont venus avec elle, et j'ai recu de ses mains la gloire, et des richesses

-immenses ‘. »

1 Sapient., vn), 7-9, etc.

.. (a) Ie édit. : D'un peuple.

La véritable fermeté est le fruit de l'intelligence.

« Considérez ce qui est droit, et que vos yeux ‘précèdent vos pas, dressez-vous un chemin et toutes vos démarches seront fermes ‘. » Qui voit devant soi, marche sûrement.

Autant donc que la fermeté est nécessaire au gouvernement, autant a-t-il besoin de la sagesse.

Le caractére de la sagesse est d'avoir une conduite suivie. « L'homme sage est permanent comme le soleil; le fol change comme la lune ?. »

Le plus sage de tous les rois fait dire ces paroles à la Sagesse : v À moi appartient le conseil et l'équité, à moi la prudence, à moi la force ?*. »

Ces choses à le bien prendre sont inséparables.

« L'homme sage est courageux, l'homme habile est robuste et fort *. »

Les brutaux n'ont qu'une fausse hardiesse. « Nabal étoit impérieux, et personne n'osoit lui parler dans sa maison *. » Tant qu'il crut n'avoir rien à craindre de David, il disoit insolemment : « Qu'ai-je à faire de David? qui est le fils d'Isai *? » Aussitôt qu'il eut appris que David avoit juré sa perte, quoiqu'on lui eüt dit que sa femme l'avoit apaisé, « le cœur lui manqua, il demeura comme une pierre, et mourut au bout de dix jours ". »

Roboam est méprisé pour son peu de sens. « Salomon laissa après lui la folie de la nation, Roboam, qui manquoit de prudence, et qui divisa le peuple par les mauvais conseils qu'il suivit *. »

Comme il n'avoit point de sagesse, il n'avoit point de fermeté ; et son propre fils est contraint de dire : « Roboam était un homme malhabile et d'un courage tremblant, et il n'eut pas la force de résister aux rebelles *. » Au lieu de malhabile et de courage tremblant, l'hébreu porte : « C'étoit un enfant tendre de cœur. »

1 ipe. lv, 25, 26. — ?* Eccli., xxvi, 19. — 9 Prov., viu, 14. — * Ibid., XXIV, — SI Reg. > XXV, 17, — 9 Ibid., 10. — 7 Ibid., 31, 38. — 9 Eccli., XLVU, 97, 38. — ?* |I Paral., xii, 7.

Ce n'est pas qu'il ne leur ait fait la guerre. « Roboam et Jéroboam eurent toujours la guerre entre eux !. »

Il n'est point accusé d'avoir manqué de courage militaire ; mais c'est qu'il n'avoit pas cette force qui fait prendre et suivre avec résolution un bon conseil. À voir pourtant de quel ton il parla à tout le peuple, on le croiroit ferme et résolu. Mais il n'étoit ferme qu'en paroles, et au premier mouvement de la sédition on lui voit honteusement prendre la fuite. « Roboam envoya Aduram qui avoit la charge de lever les tributs, et les enfans d'Israel le lapidérent. Ce que Roboam n'eut pas plutót su, qu'il se pressa de monter dans son chariot et s'enfuit en Jérusalem; et le peuple d'Israël se sépara de la maison de David *. »

Voilà l'homme qui se vantoit d'étre plus puissant que Salomon: il parle superbement, quand il croit qu'il fera peur à un peuple suppliant. A la première émeute, il tremble lui-même, et il affermit les rebelles par sa fuite précipitée.

Ce n'est pas ainsi qu'avoit fait son aieul David. Quand il apprit la révolte d'Absalon, il vit ce qu'il y avoit à craindre, et se retira promptement, mais en bon ordre et sans trop de précipitation : « marchant à pied avec ses gardes, et ce qu'il avoit de meilleures troupes; et se posta dans un lieu désert et de difficile accès, en attendant qu'il eût des nouvelles de ceux qu'il avoit laissés pour observer les mouvemens du peuple ?. »

Il est vrai qu'il alloit en signe de douleur, « nu - pieds et la téte couverte, lui et tout le peuple pleurant *. » Cela étoit d'un bon roi et d'un bon père , qui voyoit son fils bien-aimé à la tête des rebelles , et combien de sang il falloit répandre, et que c'étoit son péché qui attiroit tous ces malheurs sur sa maison et sur son peuple. .

Il s'abaissoit sous la main de Dieu, attendant l'événement avec un courage inébranlable : « Si je suis agréable à Dieu, il me rétablira dans Jérusalem : que s'il me dit : Tu ne me plais pas, il est le maitre; qu'il fasse ce qu'il trouvera le meilleur *. »

Etant donc ainsi résolu, il pourvoyoit à tout avec une présence

1 JI Paral., xn, 15. — ? Jbid., x, 18, 19. — 3 Il Reg., xv, 15, 15, 17, 18, 28. — * Jbid., 30, — * Ibid., 25, 26.

d'esprit admirable; et il trouva sans hésiter ce beau moyen qui dissipa les conseils d'Absalon et d'Achitophel !. |

Et quand après la victoire , il vit Séba fils de Bochri, qui ramassoit les restes des séditieux, il ne se reposa pas sur l'avantage quil venoit de remporter. « Et il dit à Abisai : Séba nous fera plus de peine qu'Absalon : prenez donc tout ce qu'il y a ici de gens de guerre, de peur qu'il ne se jette dans quelque ville forte, et ne nous échappe *. » Par cet ordre il assura le repos public, et étouffa la sédition dans sa naissance.

Voilà un homme vraiment fort, qui sait craindre où il faut, et qui sait prendre à propos les bons conseils.

La sagesse du prince rend le peuple heureux.

« Le roi insensé perdra son peuple : les villes seront habitées par la prudence de leurs princes ?. »

Voici les fruits bienheureux du sage gouvernement deSalomon. « Le peuple de Juda et d'Ísraél étoit innombrable; ils buvoient, ils mangeoient et ils vivoient à leur aise : et ils demeuroient sans rien craindre, chacun dans sa vigne et sous son figuier *. »

« L'or et l'argent étoient communs en Jérusalem comme les pierres : et les cédres naissoient dans les vallées en aussi grande quantité que les sycomores *. »

Sous un prince sage tout abonde, les hommes, les biens de la terre, l'or et l'argent. Le bon ordre améne tous les biens.

La méme chose arriva sous Simon le Machabée. Son caractère étoit la sagesse. Parmi les Machabées enfans de Mathathias, Judas étoit le fort * : et Simon étoit le sage. Mathathias l'avoit bien connu, lorsqu'il parle ainsi à ses enfans " : « Votre frère Simon est homme de bon conseil : écoutez-le en toutes choses , et regardezle comme votre père. »

Nous avons déjà vu comme le peuple fut heureux sous sa conduite; mais il faut voir le particulier.

111 Reg., xv, 33, 34. — 3 Jbid., xx, 6. — ? Eccli., x, 3. — ^ lll. Reg., 1v, 20, 25. — Ibid., I, 21; 11 Paral., I, 15. — 6 | Mach., 11, 66. — 7 Ibid., 65,

Tl avoit trouvé les affaires en mauvais état : « sous lui les Juifs furent affranchis du joug des Gentils ‘. »

« Toute la terre de Juda étoit en repos durant les jours de Simon : il chercha le bien de ses citoyens; aussi prenoient-ils plaisir à voir sa gloire et sa grandeur. Il prit Joppé, et y fit un port, et il S'ouvrit un passage dans les iles de la mer. Il étendit les bornes de sa nation, et fit beaucoup de conquétes. Personne ne lui pouvoit résister. Chacun cultivoit sa terre en paix ; la terre de Juda et les arbres produisoient leurs fruits : les vieillards assis dans les places publiques ne parloient que de l'abondance où on vivoit : la jeunesse prenoit plaisir à se parer de riches habillemens, et portoit l'habit militaire. Il pourvoyoit à la subsistance des villes, et les fortifioit.: la paix étoit sur la terre, et Israël vivoit en grande joie, chacun dans sa vigne et sous son figuier, sans avoir aucune crainte : personne ne les attaquoit; les rois enriemis étoient abattus : il protégeoit les foibles; il faisoit observer la loi : il Ótoit les méchans de dessus la terre; il ornoit le temple et augmentoit les vaisseaux sacrés *. Enfin il faisoit justice, il gardoit la foi, et ne songeoit qu'au bonheur et à la grandeur de son peuple ?. »

Que ne fait point un sage prince? Sous lui les guerres réussissent; la paix s'établit; la justice règne; les lois gouvernent; la religion fleurit; le commerce et la navigation enrichissent le pays; la terre méme semble produire les fruits plus volontiers. Tels sont les effets de la sagesse. Le Sage n'avoit-il pas raison de dire : « Tous les biens me sont venus avec elle *? »

Qu'on doive tant de biens aux soins et à la prudence d'un seul homme, peut-on l'aimer assez? Nous voyons aussi que la grandeur de Simon faisoit les délices du peuple. 11 n'y a rien qu'ils ne lui accordent *.

- Quand Dieu veut rendre un peuple heureux, il lui envoie un prince sage. Hiram admirant Salomon qui savoit tout faire à propos, lui écrivoit : « Parce que Dieu a aimé son peuple, il vous a fait roi : et il ajoutoit : Béni soit le Dieu d'Israél, qui a fait le

. 3$ I Mach., xit, 41. — 3 Ibid., x1v, &-6, etc. — 3 Ibid., 35. — + Sapient., VII, 41, — * 1 Mach., xiv, 14, 35, 46.

ciel et la terre, et qui a donné à David un fils sage, habile, sensé et prudent !. » ' « Heureux vos sujets et vos domestiques, qui sont tous les jours devant vous, et écoutent votre sagesse, s'écrioit la reine de Saba. Béni soit le Seigneur votre Dieu, à qui vous avez plu ; qui vous a fait roi d'Israél, parce qu'il aimoit ce peuple d'un amour éternel; et vous a établi pour y faire justice et jugement *. »

La sagesse sauve les Etats plutót que la force.

« I1 y avoit une petite ville, et peu de monde dedans. Un grand roi est venu contre elle ; il l'a enceinte de tranchées, où il a bâti des forts de tous côtés; et il a formé un siége devant cette place. Il s'y est trouvé un homme pauvre et sage, et il a délivré sa ville par sa sagesse; et j'ai dit en moi-méme que la sagesse vaut mieux que la force *. »

C'est ainsi que Salomon nous explique les effets de la sagesse. Et il répéte encore une fois : « La sagesse vaut mieux que les armes; mais qui manque en une chose, perd de grands biens *. »

Les combats sont hasardeux , la guerre est fácheuse pour les deux partis : la sagesse, qui prend garde à tout et ne néglige rien, a des voies non-seulement plus douces et plus raisonnables, mais encore plus süres.

Dans la révolte de Séba contre David, le rebelle se retira dans Abéla, ville importante, où Joab ne tarda pas à l'assiéger par ordre de David *. Pendant qu'on en ruinoit les murailles, une femme de la ville demanda à parler à Joab, et lui tint ce discours au nom de la ville qu'elle introduisoit comme lui parlant. « Il y a un certain proverbe, que qui veut savoir la vérité la demande à 'Abéla *. » (Cette ville étoit en réputation d'avoir beaucoup de sages citoyens qu'on venoit consulter de tous côtés). « C'est moi qui réponds la vérité aux Israélites; cependant vous voulez me

- détruire et ruiner une mère en Israël (c'est-à-dire, une ville capitale)? Pourquoi renversez-vous l'héritage du Seigneur, et une

4 II Paral., 11, 11, 12. — 3 111 Reg., x, 8, 9. — 3 Eccle., IX , 14-16. — - * bide,

18. — * 11 Reg., xx, 14, etc. — * [bid., 18, etc.

ville qu’il a donnée à son peuple? À Dieu ne plaise, répondit Joab, que je veuille la renverser; mais Séba s'est soulevé contre le roi, livrez-le tout seul, et nous laisserons la ville en repos. La femme lui répondit : On vous jettera sa tête du haut de la mu: raille. Elle parla au peuple assemblé, et discourut sagement ; de sorte qu'on résolut de faire ce qu’elle avoit dit, et Joab renvoya l'armée. »

Voilà une ville sauvée par la sagesse. La sagesse finit tout à coup, sans rien hasarder, et en ne perdant que le seul coupable, une guerre qui avoit donné tant d'appréhension à David.

Béthulie, assiégée par Holopherne, est sauvée par les conseils de Judith, qui empêche premièrement qu'on ne suive la pernicieuse résolution de se rendre déjà prise dans le conseil : et enSuite fait périr les ennemis par une conduite aussi sage que hardie !.

Ainsi on voit que la sagesse est la plus süre défense des Etats. La guerre met tout en hasard. « L'empire du sage es stable *. »

« La sagesse fortifle le sage plus que s'il étoit soutenu par les principaux de la ville *.»

Les sages sont craints et respectés.

David étoit vaillant, et savoit parfaitement l'art de la guerre. Ce n'est pas ce qui donnoit le plus de crainte à Saül. « Mais il le craignoit parce qu'il étoit trés-prudent en toutes choses *. »

David lui-méme craignoit plus le seul Achitophel, que tout le peuple qui étoit avec Absalon, parce qu'en ce temps « on consultoit

Achitophel comme si c'eüt été un Dieu *. »

C'étoit autant la sagesse que la puissance de Salomon, qui tenoit en crainte ses voisins, et conservoit son royaume dans ure paix profonde.

Parce que Josaphat étoit sage, instruit de la loi et prenant soin d'en faire instruire le peuple, tous ses voisins le craignoient. « Le

. 1 Judith, vin, 9, 10, 28; 1x, x, etc. — 3 Eccli., x, 1. — 9 Eccle., vii, 20. — * ] Reg., xvitt, 15. — 8 Il Reg., xvi, 23

Seigneur répandit la terreur sur les royaumes voisins, et ils n'osoient faire la guerre à Josaphat : les Philistins lui apportoient des présens, et les Arabes lui payoient tribut !. »

Josaphat étoit belliqueux : mais l'Ecriture attribue tous ces beaux effets à la piété et à la sagesse de ce roi, qui n'avoit pas encore fait la guerre dans le temps qu'il étoit si redouté de ses voisins.

Si la sagesse fait respecter le prince au dehors, il ne faut pas s'étonner qu'elle le fasse respecter au dedans. Quand Salomon eut rendu ce jugement mémorable où il montra un si grand discernement , tout Israél entendit la sentence que le roi avoit prononcée, et ils craignirent le roi , voyant que la sagesse de Dieu étoit en lui *. »

Il y a quelque chose de divin à ne se tromper pas; et rien n'inspire tant de respect ni tant de crainte.

Et voyez comme l'Ecriture marque exactement l'effet naturel de chaque chose. La bonne grace de Salomon lui avoit déjà attiré l'amour des peuples. « 11 parut dans le trône de son père, et il plut à tous *. »

Voici quelque chose de plus grand. Il montra un discernement exquis; et on le craignit de cette crainte respectueuse qui tient tout le monde dans le devoir.

C'est donc avec raison qu'on lui fait dire : « La sagesse vaut mieux que les forces ; et l'homme prudent est au-dessus de l'homme fort *. »

C'est Dieu qui donne la sagesse.

« Toute sagesse vient du Seigneur ; elle a été avec lui devant tous les siècles, et y sera à jamais. Qui a compté le sable de la mer, et les gouttes de pluie, et les jours du monde? Qui a mesuré la hauteur des cieux, et la largeur de la terre, et les profondeurs de l'abime? Qui a pénétré cette sagesse de Dieu qui a précédé toutes choses? La sagesse a été produite la première; l'intelli111 Paral., xvi, 7, 8, 10, 11, eic. — * Ill Reg., 111, 28. — 31 Paral., xxix, 23. — * Sapient., v1, 1.

gence est engendrée devant tous les siécles. À qui a été connue la source de la sagesse, et qui a découvert toutes ses adresses? Il n'y & qu'un seul sage, un seul redoutable : c'est le Seigneur assis sur le trône de la sagesse. C'est lui qui l'a créée par son esprit, et qui l'a connue, et qui l'a comptée, et qui en sait toutes les mesures. Il l'a répandue sur tous ses ouvrages et sur toute chair, à chacun selon qu'il lui a plu; et il l'a donnée à ceux qui l'aiment. » C'est par où commence l’Ecclésiastique :.

Dieu est le seul sage; en lui est la source de la sagesse, et c'est lui seul qui la donne.

C'est à lui que la demande le Sage. « O Dieu de mes péres, Ô Seigneur miséricordieux, qui avez tout fait par votre parole, donnez-moi la sagesse qui est toujours auprés de votre tróne. Vous m'avez fait roi, et vous m'avez ordonné de vous bátir un temple. Votre sagesse est avec vous; elle entend tous vos ou vrages : elle étoit avec vous quand vous avez fait le monde; elle savoit ce qui vous plaisoit, et ce qui étoit droit dans tous vos commandemens : envoyez-la-moi des cieux, du trône sublime où vous êtes assis plein de gloire et de majesté, afin qu'elle soit toujours et travaille toujours avec moi, et que je connoisse ce qui vous est agréable : car elle sait tout : elle me fera observer une juste médiocrité dans toutes mes actions, et me gardera par ss puissance. Et ma conduite vous plaira , et je gouvernerai votre peuple avec justice ; et je serai digne du tróne de mon pére *.»

Qui désire ainsi la sagesse, et qui la demande à Dieu ave cette ardeur, ne manque jamais de l'obtenir. « Je t'ai donné un cœur sage et intelligent*. » Et encore : « Dieu donna la sagesse à Salomon, et une prudence exquise, et une étendue de cœur (c'est-à-dire d'intelligence) , comme le sable de la mer *. »

Il lui a donné la sagesse, pour l'intelligence de la loi et des maximes; la prudence, pour l'application; l'étendue de connoissance, c'est-à-dire une grande capacité, pour comprendre les difficultés et toutes les minuties des aíTaires. Dieu seul donne tout cela.

1 Ecch., 1, 1-4, etc. — 2 Sapient., 1x, 1, &, 7, 8, ete. — * lll. Reg., 111, 12. — * lbid., iv, 29.

ll faut étudier la sagesse.

Dieu la donne, il est vrai; mais Dieu la donne à ceux qui la cherchent. |

« J'aime ceux qui m'aiment, dit la Sagesse elle-méme ; et qui me cherche du matin, me trouve !. »

« Le commencement de la sagesse est un véritable désir de la savoir ?. » |

« Aimez mes discours, dit-elle, et désirez de les entendre, et vous aurez la science ?. »

« La sagesse selaisse voir facilement à ceux qui l'aiment, et se laisse trouver à ceux qui la cherchent : elle prévient ceux qui la désirent, et se montre la première à eux : qui s'éveille du matin pour penser à elle, ne sera pas rebuté, il la trouvera à sa porte. Y penser, c'est la perfection : qui veille pour l'obtenir sera bientót content ; car elle tourne de tous cótés pour se donner à ceux qui sont dignes d'elle; elle leur apparoit avec un visage agréable, et n'oublie rien pour aller à leur rencontre *. »

Elle est bonne , elle est accessible : mais il faut l'aimer et travailler pour l'avoir.

Il ne faut pas plaindre les peines qu'on prendra à cette re. cherche, on en est bientôt récompensé. « Mon fils’, faites-vous instruire dés votre jeunesse, etla sagesse vous suivra jusqu'aux cheveux gris : cultivez-la avec soin comme celui qui laboure et qui seme, et attendez ses bons fruits. Vous travaillerez un peu pour lacquérir, et vous ne tarderez pas à manger ses fruits *. Mettez vos pieds dans ses entraves, votre cou dans ses liens, votre épaule sous son joug. À la fin vous y trouverez le repos, et elle vous tournera en plaisir *. v |

4 Prov., Viri, 17. — % Sapient., vi, 18. — ? Ibid., 12. — * Ibid., 13-11. —

8 Eccli., vi, 18-20. — 6 I[bid., 25, 26, 29.

Le prince doit étudier et faire étudier les choses utiles : quelle doit être

son étude.

ll ne faut pas s'imaginer le prince un livre à la main, avec un front soucieux et des yeux profondément attachés à 1a lecture. Son livre principal est le monde : son étude c'est d'étre attentif à ce qui se passe devant lui pour en profiter.

Ce n'est pas que la lecture ne lui soit utile, et le plus sage des rois ne l'a pas négligée. |

« Comme l'Ecclésiaste (c'est Salomon) étoit très-sage, il a instruit son peuple, et il a recherché les sages sentences. L'Ecclésiaste a étudié pour trouver des discours utiles; et il a écrit des choses droites, des paroles véritables. Les discours des sages sont comme un aiguillon dans le cœur; les maîtres qui les ont ramassés étoient conduits par un seul pasteur !. » C'étoit le roi qui pre noit soin et. de chercher par lui-méme, et de faire chercher aux autres les discours utiles à la vie.

« Mon fils, n'en désirez pas davantage. » C'est-à-dire, renfermez-vous dans les choses profitables : laissez les livres de curiosité : « on multiplie les livres sans fin; et de irop longues spéculations épuisent le corps ?. »

Les vraies études sont celles qui apprennent les choses utiles à la vie humaine. Il y en a qui sont dignes de l'application du prince habile. Dans les autres , c'est assez pour lui d'exciter l'industrie des savans par les récompenses ; dont la principale est toujours aux esprits bien faits l'agrément et l'estime d'un maltre entendu.

Il ne convient pas au prince de se fatiguer par de longues et curieuses lectures. Qu'il lise peu de livres ; qu'il lise comme Salomon les discours sensés et utiles. Surtout qu'il lise l'Évangile, et qu'il le médite. C'est là sa loi, et la volonté du Seigneur.

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