Politique tirée de l'Écriture sainte (page 3)
1 Joan., viii, 39.
(o) Nous insérons ici un fragment des Mémoires de Louis XIV, qui a un rapport particulier aux matières trailées dans ce liv. VII. On y remarquera que les instructions du père à son fils s'accordent parfaitement avec les leçons de l'instituteur à son élève ; et on verra en méme teinps quelle importance ce grand roi melloit à inspirer au dauphin, en toute occasion, les sentimens de religion dont il étoit lui-même pénétré.
Après avoir parlé des mesures qu'il prit pour la répression des duels, il conlinue ainsi :
Je rétablis par une nouvelle ordonnance la rigueur des anciens édits contre les juremens , dont je fis bientôt aprés quelques exemples; ct pour autoriser toutes ces actions extérieures par une marque de piété personnelle, j'aliai publiquement à pied, avectous mes domestiques, aux stations du jubilé, voulant que tout le monde concüt par le profond respect que je rendois à Dieu, que c'étoit de sa grace et de sa protection, plutôt que de ma propre conduite , que je prétendois obtenir l'accomplissement de mes desseins et la félicité de mes peuples.
Car vous devez savoir avant toutes choses, mon fils, que nous ne saurions montrer trop de 1espect pour celui qui nous fait respecter de tant de milliers dhommes. |
La premiére partie de la politique est celle qui nous enseigne à le bien servir. La soumission que nous avons pour lui est la plus belle leçon que nous puissions donner de celle qui nous est due; et nous péchons contre la prudence, aussi bien que contre la justice, quand nous manquons de vénératien pour celui dont nous ne somrnes que les lieutenans. Ce que nous avons d'avantages sur les autres hommes est pour nous un nouveau titre de sujétion ; et aprés ce qu'il a fait pour nous, notre dignité se relève par tous les devoirs que nous lui rendons. Mais sachez que, pour le servir selon ees désire, il ne faut pas se contenter de lui rendre un culte extérieur comme font la plupart des autres hommes; des obligations plus signalées veulent de nous des devoirs plus épurés : et comme en nous donnant le sceptre, il nous a douné ce qui paroit de plus éclatant sur la terre, nous devons, en lui donnant notre cœur, lui donner ee qui est de plus agréable à ses yeux.
Quand nous aurons armé tous nos sujets pour la défense de sa gloire, quand nous aurons relevé ses autels abattus, quand nous aurons fait connoltre son Dom aux climats les plus reculés de la terre, nous n'aurons fait que l'une des parties de notre devoir ; et sans doute nous n'aurons pas fait celle qu'il désire l plus de nous, si nous ne nous sommes soumis nous-mêmes au joug de ses eommandemens. Les actions de bruit et d'éclat ne sont pas toujours celles qui le touchent davantage ; et ce qui se passe dans le secret de notre cœur est souvent ce qu'il observe avec plus d'attention.
ll est infiniment jaloux de sa gloire; mais il sait mieux que nous discerner en
Que la justice est établie sur la religion.
Dieu est le juge des juges ; et préside aux jugemens.
« Dieu a pris sa séance dans l'assemblée des dieux : et assis au milieu d'eux, il juge les dieux !. »
Ces dieux que Dieu juge, sont les rois, et les juges assemblés sous leur autorité pour exercer leur justice. ll les appelle des dieux, à cause que le nom de Dieu dans la langue sainte, est un nom de juge : et qu'aussi l'autorité de juger est une participation dela justice souveraine de Dieu, dont il a revétu les rois de la terre.
Ce qui leur mérite principalement le nom de dieux, c'est l'indépendance avec laquelle ils doivent juger sans distinction de perquoi elle consiste. 11 ne nous a peut-être faits si grands qu'afin que nos respects l'honorassent davantage; et si nous manquons de remplir en cela ses desseins, peut-étre qu'il nous laissera tomber dans la poussiére de laquelle il nous a tirés.
Plusieurs de mes ancétres, qui ont voulu donner à leurs successeurs de pareilg enseignemens, ont attendu pour cela l'extrémité de leur vie ; mais je ne suivrai pas en ce point leur exemple. Je vous en parle dés cette heure, mon fils, et vous en parlerai toutes les fois que j'en trouverai l'occasion. Car outre que j'estime qu'on ne peut de trop bonne heure imprimer dans les jeunes esprits des pensées de cette conséquence, je crois qu'il se peut faire que ce qu'ont dit ces princes, dans un état si pressant, ait quelquefois été attribué à la vue du péril où ils 8e trouvoient ; au lieu que vous en parlant maintenant, je suis assuré que la vigueur de mon áge, la liberté de mon esprit et l'état florissant de mes affaires, ne vous pourront jamais laisser pour ce discours aucun soupcon de foiblesse ou de déguisement.
Mém. de Louis XIV, ann. 1661 à 1666 : fragmens. I'r* part. pag. 33 et suiv. ( Edit. de Vers.)
! Ps. Lxxxi, À.
sonnes, et sans craindre le grand, non plus que le petit, « parce que c'est le jugement du Seigneur, » disoit Moïse !, où l'on doit juger avec une indépendance semblable à celle de Dieu, sans craindre ni ménager personne.
Il est dit que Dieu juge ces dieux de la terre, parce qu'il se fait devant lui une perpétuelle révision de leurs jugemens.
Le psaume continue, et fait parler Dieu en cette sorte : « Jusques à quand jugerez-vous avec injustice, et que vous regarderez (a) en jugeant (non le droit), mais les personnes des hommes *? » Il touche la racine de toute injustice, qui consiste à avoir égard aux personnes plutót qu'au droit.
« Jugez pour le pauvre et pour le pupille : justifiez le foible et le pauvre. Arrachez le pauvre et le mendiant de la main du pécheur qui l'opprime *. »
« Jugez pour le pauvre. » Cela s'entend, s'il a le droit pour lui : car Dieu défend ailleurs, « d'avoir pitié du pauvre en jugement *, » parce quil ne faut non plus juger par pitié que par complaisance ou par colére, mais seulement par raison. Ce que la justice demande, c'est l'égalité entre les citoyens, et que celui qui opprime demeure toujours le plus foible devant la justice. C'est ce que veut ce mot : Arrachez. Ce qui marque une action forte contre l'oppresseur, afin d'opposer la force à la force : la force de la justice à celle de l'iniquité.
Après cette sévère répréhension et ce commandement suprême, Dieu se plaint dans la suite du psaume, des juges qui n'écoutent pas sa voix. « Ils n'ont pas compris, ils n'ont pas su : ils marchent dans les ténébres : tous les fondemens de la terre seront ébranlés *. » Il n'y a rien d'assuré parmi les hommes si la justice ne se fait pas.
C'est pourquoi Dieu regarde en colére les juges injustes : et les fait souvenir qu'ils sont mortels. « Je l'ai dit : Vous étes des dieux * » (et je ne m'en dédis pas) : « et vous étes tous les enfans du Trés-haut » ( par ce divin écoulement de la justice souveraine
1 Deut., 1, 17. — * Ps. Lxxxi, 2. — ? Jbid., 3, 4. — * Exod., xxu, 3. — * Ps.
LXx1i, 5. — * Jbid., 6. (a) Edit. II: Et regarderez-vous.
de Dieu sur vos personnes): « mais vous mourez comme des hommes (4), et tombez (dans le sépulcre) comme tous les princes. » Vous serez jugés avec eux.
Aprés quoi il ne reste plus qu'à se tourner vers Dieu, et lui dire : Il n'y a point de justice parmi les hommes : «Elevez-vous, à Dieu : jugez vous-même la terre, puisque toutes les nations sont votre héritage *. »
C'est ainsi que le Saint-Esprit nous montre dans ce divin psaume, la justice établie sur la religion.
La justice appartient à Dieu ; et c'est lui qui la donne aux rois.
« O Dieu, donnez votre jugement au roi, et votre justice au fils du roi, pour juger votre peuple selon la justice, et vos pauvres avec un jugement droit ?. » C'est la prière que faisoit David pour Salomon.
Le peuple, que le roi doit juger, est le peuple de Dieu plus que le sien. Les pauvres sont à lui par un titre plus particulier, puisqu'il s'en déclare le père.
C'est donc à lui qu'appartiennent en propriété la justice et le jugement : et c'est lui qui les donne aux rois. C'est-à-dire qu'il leur donne non-seulement l'autorité de juger, mais encore l'inclination et l'application à le faire comme il le veut, et selon ses lois éternelles.
La justice est le vrai caractère d'un roi : et c'est elle qui affermit son trône.
David connut et prédit le régne heureux de Salomon. « La justice se lévera en ses jours avec l'abondance de la paix, pour durer autant que la lune dans le ciel*. » La justice se lève comme un beau soleil, dans le règne d'un bon roi : la paix la suit comme sa compagne inséparable. Le méme David le déclare ainsi * : « Les montagnes recevront la paix pour tout le peuple : et les collines seront remplies de la justice. » Elle tombera sur les montagnes
* Ps. Lxxx1, 7. — * [bid., 8. — ? Ibid., Lxx1, 1. — * Ibid., 1. — * Ibid., 3. (a) Edit. 11: Vous mourrez coinme des hommes et tomberez.
et sur les collines, comme la pluie qui les arrose et qui les engraisse. Le trône du roi s’affermira : « et sera stable comme le soleil et comme la lune. » Ou, comme dit un autre psaume, « son trône demeurera comme le soleil, et comme la lune qui est faite pour durer toujours témoin fidèle dans le ciel!» ( par la régularité de son cours) de l'immutabilité des desseins de Dieu.
Si quelque empire doit s'étendre, c'est celui d'un prince juste. Tout le monde le désire pour maitre. « Il dominera d'une mer à l'autre, et du fleuve (principal de son domaine) jusqu'à l'extrémité du monde. Les Ethiopiens se prosterneront devant lui; ses ennemis lui baiseront les pieds. Les rois de Tharse et des iles les plus éloignées, les rois d'Arabie et de Saba lui offriront des présens. Tous les rois l'adoreront; toutes les nations prendront plaisir à le servir *. »
C'est la description du règne de Jésus-Christ : et le règne d'un prince juste en est la figure : « parce qu'il délivrera le foible et le pauvre de la main du puissant qui l'opprime*. » Le pauvre demeuroit sans assistance; mais il a trouvé dans le prince un secours assuré. C'est un second rédempteur du peuple aprés JésusChrist : et l'amour qu'il a pour la justice a son effet.
Sous un Dieu juste, il n'y a point de pouvoir purement arbitraire.
Sous un Dieu juste, il n'y a point de puissance qui soit affranchie par sa nature, de toute loi naturelle, divine, ou humaine.
Il n'y a point au moins de puissance sur la terre qui ne soit sujette à la justice divine.
Tous les juges, et méme les plus souverains, que Dieu pour cette raison appelle des dieux, sont examinés et corrigés par un plus grand juge. « Dieu est assis au milieu des dieux : et là il juge les dieux *, » comme il vient d'étre dit.
Ainsi tous les jugemens sont sujets à révision, devant un plus auguste tribunal. Dieu dit aussi par cette raison : « Quand le temps en sera venu, je jugerai les justices *. » Les jugemens ren! Ps, Ux I1, 5. — * Ps. LXx1, 8-11. — 9 Jbid., 12, 13. — + Ps. Lxxxt, 1, — 95 Ps.
dus par des justices humaines, repasseront devant mes yeux.
Ainsi les jugemens les plus souverains et les plus absolus sont comme les autres, par rapport à Dieu, sujets à la correction : avec cette seule différence, qu'elle se fait d'une manière cachée.
Les juges de la terre sont peu attentifs à cette révision de leurs jugemens, parce qu'elle ne produit point d'effets sensibles et qu'elle est réservée à une autre vie : mais elle n'en est que plus terrible, puisqu'elle est inévitable. Quand le temps de ces jugemens divins sera venu, « vous n'aurez de secours, ni du levant, ni du couchant, ni des montagnes solitaires » (et des lieux retirés, d'où il descend souvent des secours cachés), « parce qu'alors Dieu est juge!, » contre lequel il n'y a point de secours.
« Il a en main la coupe de sa vengeance, pleine d'un vin (a) pur et brülant? : » d'une justice qui ne sera tempérée par aucun mélange adoucissant. Au contraire « il sera mêlé d'amertume : » de liqueurs nuisibles et empoisonnantes. C'est une seconde raison pour craindre cette terrible révision des jugemens humains : elle se fera dans un siècle où la justice sera toute pure : et s'exercera dans sa pleine et inexorable rigueur. « Cette coupe est en la main du Seigneur; et il l'épanche sur celui-ci et sur celui-là, » à qui il la présente à boire. Il la présente aux pécheurs endurcis et incorrigibles, et surtout aux juges injustes : «Il faudra l'avaler toute entiére, et jusqu'à la lie. » Et il n'y aura plus pour eux de miséricorde : en sorte que cette vengeance sera éternelle.
Du gouvernement que l'on nomme arbitraire.
ll y a parmi les hommes une espèce de gouvernement que l'on appelle arbitraire : mais qui ne se trouve point parmi nous, duns les Etats parfaitement policés.
Quatre conditions accompagnent ces sortes de gouvernement. Premièrement : les peuples sujets sont nés esclaves, c'est-à-dire
4 Ps. Lxxiv, 7. — * Jbid., 9.
(a) 11e édit. : De vin.
vraiment serfs : et parmi eux il n'y a point de personnes libres.
Secondement : on n'y possède rien en propriété : tout le fonds appartient au prince ; et il n'y a point de droit de succession, pas méme de fils à père.
Troisiémement : le prince a droit de disposer à son gré , nonseulement des biens, mais encore de la vie de ses sujets, comme on feroit des esclaves.
Et enfin en quatrième lieu : il n'y a de loi que sa volonté.
Voilà ce qu'on appelle puissance arbitraire. Je ne veux pas examiner si elle est licite ou illicite. Il y a des peuples et de grands empires qui s'en contentent; et nous n'avons point à les inquiéter sur la forme de leur gouvernement. Il nous suffit de dire que celle-ci est barbare et odieuse. Ces quatre conditions sont bien éloignées de nos mœurs : et ainsi lé gouvenement arbitraire n'y a point de lieu.
C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre chose qu'il soit arbitraire!. Il est absolu par rapport à la contrainte : n'y ayant aucune puissance capable de forcer le souverain, qui en ce sens est indépendant de toute autorité humaine. Mais il ne sensuit pas de là que le gouvernement soit arbitraire, parce qu'outre que tout est soumis au jugement de Dieu, ce qui convient aussi au gouvernement qu'on vient de nommer arbitraire, cest qu'il y a des lois dans les empires contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de droit ; et il y a toujours ouverture à revenir contre, ou dans d'autres occasions, ou dans d'autres temps. De sorte que chacun demeure légitime possesseur de ses biens : personne ne pouvant croire qu'il puisse jamais rien posséder en süreté au préjudice des lois, dont la vigilance et l'action contre les injustices et les violences est immortelle, ainsi que nous l'avons expliqué ailleurs plus amplement. Et c'est là ce qui s'appelle le gouvernement légitime, opposé par sa nature au gouvernement arbitraire.
1 Ci-devant , liv. 1V, art. 1.
Nous ne toucherons ici que les deux premières conditions de cette puissance qu'on appelle arbitraire, que nous venons d'exposer. Car pour les deux dernières, elles paroissent si contraires à l'humanité et à la société, qu'elles sont trop visiblement opposées au gouvernement légitime.
Dans le gouvernement légitime, les personnes sont libres.
Il ne faut que rappeler les passages où nous avons établi que le gouvernement étoit paternel, et que les rois étoient des pères! : ce qui fait la dénomination des enfans, dont la difference d'avec les esclaves, c'est qu'ils naissent libres et ingénus.
Le gouvernement est établi pour affranchir tous les hommes de toute oppression et de toute violence, comme il a été souvent démontré*. Et c'est ce qui fait l'état de parfaite liberté : n'y ayant dans le fond rien de moins libre que l'anarchie, qui ôte d'entre les hommes toute prétention légitime, et ne connoit d'autre droit que celui de la force.
La propriété des biens est légitime et inviolable.
Nous avons vu sous Josué la distribution des terres, selon les ordres de Moïse *.
C'est le moyen de les faire cultiver : et l'expérience fait voir que ce qui est non-seulement en commun, mais encore sans propriété légitime et incommutable, est négligé et à l'abandon. C'est pourquoi il n'est pas permis de violer cet ordre, comme l'exemple suivant le fait voir d'une maniére terrible.
On propose l'histoire d'Achab roi d'Israël : de la reine Jézabel sa femme — et de Naboth.
« Naboth, habitant de Jezrahel, qui étoit la ville royale, y avoit une vigne auprés du palais d'Achab roi de Samarie. Le roi lui
4 Ci-devant, liv. II, art. 1; liv. IIl, art. rrt. — 3 Ci-devant, liv. I, art. 1. —
8 Jos., xii, X1v et seq.
dit : Donnez-moi votre vigne pour faire un jardin potager, parce qu'elle est voisine et proche de ma maison : et je vous en donnerai une ailleurs : ou, s'il vous est plus commode, je vous en paierai le prix qu'elle vaut. À Dieu ne plaise, répondit Naboth , que je vous donne l'héritage de mes pères, (ce qui aussi étoit défendu par la loi de Dieu). Achab retourna à sa maison plein d'indignation et de fureur, contre la réponse de Naboth : et se jetant sur son lit, il tourna le visage vers la muraille, et ne put manger.
« Jézabel, sa femme le trouvant en cet état, lui dit : Quel est le sujet de votre affliction, et pourquoi ne mangez-vous pas? Il lui raconta la proposition qu'il avoit faite à Naboth, avec sa réponse. Jézabel lui repartit : Vraiment vous étes un homme de grande autorité et un digne roi d'Israél, qui savez bien commander. Levez-vous, mangez, soyez en repos; je vous donnerai cette vigne. Elle écrivit aussitót une lettre au nom d'Achab; et la scella de son anneau; et l'envoya aux sénateurs et aux grands, qui demeuroient dans la ville avec Naboth. Et la teneur de la lettre étoit : Ordonnez un jeüne solennel : et faites asseoir Naboth avec les premiers du peuple : suscitez contre lui deux faux témoins, qui disent : Il a parlé contre Dieu et contre le roi : qu'on le lapide et qu'il meure. Cet ordre fut exécuté : et les grands rendirent compte de l'exécution à Jézabel. Ce qu'ayant appris, la reine dit à Achab : Allez, et mettez-vous en possession de la vigne de Naboth, qui n'a pas voulu consentir à ce que vous souhaitiez : car il est mort. Achab alla donc pour se mettre en possession de cette vigne.
« Alors la parole de Dieu fut adressée à Elie le Thesbite (son prophète), et'il lui dit : Léve-toi, et marche au-devant d'Achab, qui va posséder la vigne de Naboth ; et lui-dis : Voici la parole du Seigneur : Tu as fait mourir un innocent : et outre cela tu as possédé ce qui ne t'appartenoit pas : et tu ajouteras : Mais le Seigneur a dit : En ce lieu où les chiens ont léché le sang de Naboth (injustement lapidé comme criminel et blasphémateur), ils lcheront ton sang‘. »
: Achab crut éluder la rigueur de cette juste sentence en faisant
111 Reg., Xx1, 1 et seq.
une querelle particulière à Elie, qui avoit eu ordre de la lui prononcer, et lui disant : « M'avez-vous trouvé votre ennemi, pour me traiter de cette sorte? Oui, lui dit Elie (au nom du Seigneur). Je vous ai trouvé mon ennemi, puisque vous étes vendu (comme un esclave à l'iniquité) pour faire mal devant le Seigneur. Et moi de mon cóté, dit le Seigneur, j'aménerai sur toi le mal (le mal d'un juste supplice pour le mal que tu as commis injustement) : je détruirai ta postérité, et tout ce qui t'appartient sans rien épargner ; et je ne laisserai pas survivre un chien de la maison d'Achab, et tout ce qu'il y aura de plus méprisable en Israél. Et je ferai de ta maison comme j'ai fait de celle de Jéroboam et de celle de Baasa, deux rois d'Israél que j'ai entiérement exterminés, puisque comme eux tu as provoqué ma colére, et que tu as fait pécher Israël (par tes exemples scandaleux et tes ordres injustes). Et le Seigneur a prononcé contre Jézabel : Les chiens lécheront le sang de Jézabel dans les champs de Jezrahel. Si Achab périt dans la ville, les chiens mangeront ses chairs : et s'il meurt à la campagne, elles seront la proie des oiseaux du ciel.
L'Ecriture ajoute « qu'il n'y a point eu d'homme plus méchant qu'Achab, vendu pour fairelemalaux yeux duSeigneur. Sa femme Jézabel (qu'il avoit crue dans son premier crime), le portoit au mal. » Elle acquit tout pouvoir sur son esprit pour son malheur : et il fut le plus malheureux, comme le plus abominable de tous les rois : « poussant l'abomination jusqu'à adorer les idoles des Amorrhéens, que le Seigneur avoit exterminés par l'épée des enfans d'Israél. »
En exécution de cette sentence, Achab et Jézabel périrent, ainsi que Dieu l'avoit prédit. La vengeance divine poursuivit aussi avec une impitoyable rigueur, les restes de leur sang : et leur postérité de l'un et de l'autre sexe fut exterminée, sans qu'il en restát un seul.
Le crime que Dieu punit avec tant de rigueur, c'est dans Achab et dans Jézabel la volonté dépravée de disposer à leur gré, indépendamment de la loi de Dieu qui étoit aussi. celle du royaume,
des biens, de l'honneur, de la vie d'un sujet : comme aussi de se rendre les maitres des jugemens publics, et de mettre en cela l'antorité royale.
Ils vouloient contraindre ce sujet à vendre son héritage. C'est ce que n'avoient jamais fait les bons rois, David et Salomon, dans le temps qu'ils bátissoient les magnifiques palais dont il est parlé dans l'Ecriture. La loi vouloit que chacun gardät l'héritage de ses pères, pour la conservation des biens des tribus. C'est pourquoi Dieu compte lui-même entre les crimes d'Achab, non. seulement qu'il avoit tué, mais encore qu'il avoit possédé ce qui ne lui pouvoit appartenir. Cependant il est expressément marqué qu'Áchab offroit la juste valeur du morceau de terre qu’il vouloit qu'on lui cédât, et méme un échange avantageux. Ce qui montre combien étoit réputé saint et inviolable le droit de la propriété légitime, et combien l'invasion étoit eondamnée. |
Cependant Achab étoit en furie du refus de Naboth. Il en perd le boire et le manger, et compte pour rien un si grand royaume et tant de possessions , s’il n'y ajoute une vigne pour augmenter son jardin. Tantla royauté est pauvre de soi, et tant elle est incapable de contenter un esprit déréglé.
Sa femme Jézabel survient : et au lieu de guérir cet esprit malade, au contraire elle lui persuade par des manières moqueuses quil a perdu toute autorité, s'il ne fait tout à sa fantaisie. Enfin sans garder aucune forme de jugement, elle ordonne elle-méme les voies de fait qu'on a vues.
Elle sacrifie encore la religion à ses injustes desseins. Elle veut qu'on se serve de celle du jeüne publie, pour immoler un homme de bien à la vengeance du roi et à cette idée d'autorité, qu'on fait consister à faire tout ce qu'on veut
La considération où étoit Naboth, ne l'arréte pas. C'étoit un homme d'importance, puisqu'on le met entre les premiers du peuple. Jézabel fait semblant de lui conserver son rang et sa dignité, pour le perdre plus sürement : et joignant la dérision à la violence et à l'injustice, à ce prix elle se croit reine, et croit rendre la royauté au roi son époux.
En méme temps la justice divine se déclare. Achab est puni en
deux manières : Dieu le livre au crime, pour le livrer plus justement au supplice.
Jézabel n'avoit déjà que trop de pouvoir sur ce prince, puisqu Elie n'eut pas plutôt exterminé les faux prophètes de Baal, que le roi en donna l'avis à Jézabel, pour sacrifier un si grand prophéte à la vengeance de cette femme autant impérieuse qu'impie *. Mais depuis qu'elle l'eut rendu maitre de ce qu'il vouloit d'une manière si détestable, elle eut plus que jamais tout pouvoir sur l'esprit de ce malheureux prince, qui se livra à tous les désirs de sa femme, comme vendu à l'iniquité.
Comme il alloit à l'abandon de crime en crime, il fut aussi précipité de supplice en supplice, lui et sa famille : où tout fut immolé à une juste, perpétuelle et inexorable vengeance. Et c'est ainsi que furent punis ceux qui vouloient introduire dans le royaume d'Israël la puissance arbitraire.
Cependant au milieu de ces châtimens, où la main de Dieu est si déclarée contre une famille royale , Dieu toujours juste et toujours vengeur de la dignité des rois, dont il est la source, la conserve toute entière en cette occasion : puisque l'injustice d'Achab n'est pas de punir de mort celui qui parle contre le roi, mais d'avoir imputé un tel attentat à un homme qui en est innocent. En sorte qu'il passe pour constant que c'est là un digne sujet du dernier supplice : et que ce crime, de mal parler du roi, est presque traité d'égal avec celui de blasphémer contre Dieu.
De la législation et des jugemens. On définit l'un et l'autre.
La loi donne la régle; et les jugemens en font l'application aux affaires et aux questions particulières, ainsi qu'il a été dit *.
« Si c'est véritablement et d'un cœur sincère que vous vantez la justice, enfans des hommes, jugez droitement *. » Si vous ai110 Reg., xix, 1, 2. — *Ci-devant, liv. 1, art. 1v. — 3 Ps. rvis, 4.
mez la justice dictée par la loi, mettez-la donc en pratique : et qu'elle soit la seule régle de vos jugemens.
Le premier effet de la justice et des lois, est de conserver non-seulement à tout le corps de l'Etat, mais encore à chaque partie qui le compose, les droits accordés par les princes précédens.
Ainsi fut conservée à la tribu de Juda la prérogative dont elle avoit toujours joui, de marcher à la téte des tribus.
Ainsi celle de Lévi jouit éternellement de droits accordés par la loi, selon les favorables explications des anciens rois.
Ainsi fut conservé aux tribus de Gad et de Ruben ce qui leur avoit été accordé par Moïse !, pour avoir passé les premiers le Jourdain.
Ainsi les Gabaonites furent toujours maintenus dans l'exécution du traité fait avec eux par Josué * : aussi leur fidélité fut inébranlable.
La bonne foi des princes engage celle des sujets, qui demeurent dans l'obéissance, non-seulement par la crainte, mais encore inviolablement par affection.
Les louables coutumes tiennent lieu de lois.
Avant que David montât sur le trône, il s'étoit élevé une dispute entre les soldats qui avoient été au combat, et ceux qui étoient restés par son ordre à garder les bagages : et ce sage prince jugea en faveur des derniers, et prononca cette sentence : « La part du butin sera la méme pour ceux qui auront combattu, et pour ceux qui sont demeurés pour la garde des bagages; et ils partageront également. Et de ce jour et depuis, cette ordonnance subsiste, et a été comme une loi en Israél ?. »
La conservation de ces anciens droits et de ces louables coutumes, concilie aux grands royaumes une idée non-seulement de fidélité et de sagesse , mais encore d'immortalité, qui fait regar1 Num., xxxi, 33; Jos., xii, 8. — 2 Ci-devant, liv. V, art. v, xix* propos. — 9] Reg., xxx, 24 et seq.
der l'état comme gouverné ainsi que l'univers, par des conseils d'une immortelle durée.
Le prince doit la justice : et il est lui-même le premier juge.
« Faites-nous des rois qui nous jugent, comme en ont les autres nations !. » C'est l'idée des peuples, lorsqu'ils demandent des rois à Samuel. Et ainsi le nom de roi est un nom de juge.
Quand Absalon aspira à la royauté, « il alloit à la porte des villes et dans les chemins publics, interrogeant ceux qui venoient de tous côtés au jugement du roi, et leur disant : Vous me paroissez avoir raison; mais il n'y a personne préposé par le roi pour vous entendre. Et il ajoutoit : Qui m'établira juge sur la terre, afin que tous ceux qui ont des affaires viennent à moi, et que je juge justement *? » Il n'osoit dire : Qui me fera roi? la rébellion eût été trop déclarée : mais c'étoit le nom de roi qu'il demandoit sous celui de juge.
Il décrioit le gouvernement du roi son pére, en disant qu'il n'y avoit point de justice : c'étoit une calomnie : et loin de négliger la justice, David la rendoit lui-méme avec un soin merveilleux. « Il régnoit sur Israël : et dans les jugemens, il faisoit justice à tout son peuple ?. »
Nathan vint à David lui porter la plainte du pauvre, à qui un riche injuste avoit enlevé une brebis qu'il aimoit * : et David irrité recut la plainte. C'étoit une parabole : mais puisque la parabole se tire des choses les plus usitées, celle-ci montre la coutume de porter aux rois les plaintes des particuliers : et David rendit justice en disant : « Il rendra la brebis au quadruple‘. »
« Je suis une femme veuve et j'avois deux fils, disoit au méme David cette femme de Thécué, qui s'étant querellés à la campagne sans que personne les pôt séparer, l'un a frappé l'autre, et il en est mort : et la famille poursuit son frère, pour le faire punir de mort. Ils me ravissent mon seul héritier, et cherchent à éteindre la seule étincelle qui me reste sur la terre, pour faire revivre le
11 Reg., vin, 5. — * Il Reg., xv, 2 et seq. — 3 Ind., vm, 15. —* Ibid... xut, 4 «& seq. — ? Ibed., 6.
nom de mon mari. Et le roi lui répondit : Allez en repos à votre maison; et j'ordonnerai ce qu'il faudra en votre faveur !. »
Elle ajoute : « Que cette iniquité demeure sur moi et sur la maison de mon pére : mais que le roi et son tróne en demeurent innocens ?. » On ne croyoit pas le roi innocent, ni son trône sans tache, s’il refusoit de rendre justice. Aussi David répondit : « Amenez-moi vos parties, ceux qui s'opposent à vous et qui vous poursuivent : et on cessera de vous nuire?. »
La poursuite paroissoit juste selon la rigueur de la loi, qui condamnoit à mort le meurtrier : et c'étoit le cas d'avoir recours à la grace et à la clémence du prince, dans une cause si favorable à une mère affligée.
La femme pressoit David en lui disant : « Que le roi se souvienne du Seigneur son Dieu, et ne laisse pas multiplier par la vengeance le sang répandu. Elle ne craint point d'appeler David devant le juge des rois. Et ce juste prince approuva sa plainte, et lui dit : « Vive le Seigneur ; il ne tombera pas un cheveu de la tête de votre fils *. » |
On sait le jugement de Salomon qui lui attira dans tout le peuple cette crainte respectueuse, qui fait obéir les rois et qui établit leur empire.
Les voies de la justice sont aisées à connoltre.
Le chemin de la justice n'est pas de ces chemins tortueux , qui semblables à des labyrinthes, vous font toujours craindre de vous perdre. » La route du juste est droite : c'est un sentier étroit, et qui n'a point de détour ; l'on y marche en süreté *. »
Un paien méme disoit qu'il ne faut point faire ce qui est douteux et ambigu‘. L'équité, poursuit cet auteur, éclate par elleméme et le doute semble envelopper quelque secret dessein d'injustice.
Voulez-vous savoir le chemin de la justice, marchez dans le pays découvert : allez où vous conduit votre vue : et « que vos
1 Il Reg., xiv, 5 et seq. — ? Jbüd., 9. — 3 [bid., 10. — * Ibid., 113. — * [sa., XXvI, 1. — * Cic., de Offic., lib. 1, c. ix.
yeux, comme dit le Sage, précèdent vos pas !. » La justice ne se cache pas.
Il est vrai qu'en beaucoup de points elle dépend des lois positives; mais le langage de la loi est simple; sans vouloir briller ni raffiner, elle ne veut étre que nette et précise. : Comme néanmoins il est impossible qu'il ne se trouve des difficultés et des questions compliquées, le prince pour n'étre pas surpris et pour donner lieu à un plus grand éclaircissement de la vérité, y apporte le reméde qu'on va expliquer.
Le prince établit des tribunaux : il en nomme les sujets avec grand choix, et les instruit de leurs devoirs.
Ainsi l'avoit pratiqué Moise lui-méme *, de peur de se consumer par un travail inutile.
C'est de quoi il rend compte au peuple en ces termes : « Je ne puis pas terminer seul toutes vos affaires ni vos procès. Choisissez parmi vous des hommes sages et habiles, dont la conduite soit approuvée. Et j'ai tiré de vos tribus des gens sages, nobles et connus : et je les ai établis vos juges, en leur disant : Ecoutez le peuple : et prononcez ce qui sera juste entre le citoyen ou l'étranger, sans distinction de personnes, jugeant le petit comme le grand : parce que c'est le jugement du Seigneur, qui n'a nul égard aux personnes. Et vous me rapporterez ce qui sera de plus difficile *. »
On voit trois choses dans ces paroles de Moise. En premier lieu : l'établissement des juges sous le prince. En second lieu : leur choix et les qualités dont ils doivent étre ornés. En troisième lieu : la réserve des affaires les plus difficiles au prince méme.
Ces juges étoient établis dans toutes les villes et dans chaque tribu : et Moïse l'avoit ainsi ordonné. |
À cet exemple, nous avons vu les tribunaux établis par Josa! Prov., iv, 25, — * Exod., xviii, 13 et seq. — 9. Deuter., 1, 12, 13 et seq. —
4 Jbid., xvi, 18.
phat!, prince zélé pour la justice, s'il en fut jamais parmi les rois de Juda et sur le tróne de David.
Ces tribunaux étoient de deux sortes. Il y avoit ceux de toutes les villes particulières : et il y en avoit un premier dans là capitale du royaume, et sous les yeux du roi, à l'exemple et peutêtre pour perpétuer le grand sénat des soixante et dix que Moïse avoit établi,
Nous avons aussi remarqué le soin qu'il prenoit de les instruire en personne *, à l'exemple de Moïse. Ce qui avoit deux bons effets : le premier, de faire sentir la capacité du prince ; ce qui tenoit tout le monde dans le devoir : et le second, de graver plus profondément dans les cœurs les règles de la justice. Dans la suite , on voit subsister parmi les Juifs ces deux sortes de tribuDaux.
Dans les actions solennelles où il s'agissoit de quelque grand bien de l'Etat, les bons rois, comme Josias ?, « ramassoient ensemble les sénateurs, tant des villes de Juda que ceux de Jérusalem. » Il apprenoit de leur concours ce qu'il falloit faire pour
le bien commun, et de l'Etat en général, et des villes en particulier.
Des vertus qui doivent accompagn'r la justice.
Illy en a trois principales, marquées par le docte et pieux Gerson *, dans un sermon prononcé devant lv roi : la constance, la prudence, et la clémence.
La justice doit être attachée aux règles, ferme et constante: autrement elle est inégale dans sa conduite; et plus bizarre que réglée, elle va selon l'humeur qui la domine.
Elle doit savoir connoitre le vrai et le faux, dans les faits qu'on lui expose : autrement elle est aveugle dans son application. Ce discernement est un avantage qu'elle tient de la prudence,
Enfin elle doit quelquefois se relâcher : autrement elle est ex111 Paralip., xix, 5-8; Ci-devant. liv. V, art. xvirie propos. — * 1I Paralip., XIx, 9, 10. —? IV Reg., xxi, |. — * Gerson, de Just., tom. IV.
cessive et insupportable dans ses rigueurs : ct cet adoucissement de la rigueur de la justice, est l'effet de la clémence.
La constance l'afferm:t dans les maximes : la prudence l'éciaire dans les faits : la clémence lui fait supporter et excuser la foiblesse. La constance la soutient, la prudence l'applique; et la clémence la tempère.
La constance et la fermeté sont nécessaires à la justice contre l'iniquitó qui domine dans le monde.
Le genre humain dès son origine éto:t devenu si criminel aux yeux de Dieu, qu'il résolut de le perdre par le déluge: « voyant que la malice des hommes étoit grande sur la terre, et que toute la pensée du cœur humain étoit tournée au mal en tout temps !. » Voilà cette maihcureuse fermeté dans le mal, dés le commencement du monde. Cette pente naturellement invincible du cœur humain vers le mal, fait dire aussi «que le péché est à la porte *»: c'est-à-dire qu'il ne cesse de nous presser à lui ouvrir.
Toutes les eaux du déluge n'ont pu effacer une tache si inhérente au cœur humain. « Parcourez, disoit Jérémie, toutes les rues et toutes les places de Jérusalem : considérez attentivement, et voyez si vous trouverez un homme de bien et de bonne foi *. » Par une fausse constance, ils se sont affermis dans le vice: « ils ont endurci leurs visages comme un rocher, et n'ont pas voulu revenir de leurs injustices *. »
« Malheur à moi, disoit Michéc; il n'y a plus de saint sur la terre; la droiture ne se trouve plus parmi les hommes; chacun tend des piéges à son ami, pour en répandre le sang : une chasse cruelle et barbare s'est introduite, où chacun tâche de prendre, non des bétes, mais ses amis comme sa proie. Ne croyez plus un ami : ne vous fiez plus au magistrat : ne dites point votre secret à celle qui se repose dans votre sein. Car le fils outrage son père; la fille s'éléve contre sa mére; le maitre a pour ennemis ceux de sa propre maison *. » Toutes les familles sont divisées, et les liaisons du sang n'ont point de lieu.
1 Gen., VI, 5. — 2 [bid., IV, T. — 3 Jerem., v, 1. — * Ibid., 3. — 5 Mich., vu,
Si dans ce désordre des choses humaines vous croyez trouver un refuge dans la justice publique (a), vous vous trompez. Elle n'a plus de regle nide fermeté. « Tout ce qu'un grand ose demander, le juge se croit obligé de le lui donner comme une dette !*. »
Le mal est appelé bien; et il n'y a plus de loi parmi les hommes.
« Les magistrats (qui devoient soutenir les foibles), sont des lions rugissans qui les dévorent; les juges sont des loups ravissans, qui ne réservent pas jusqu'au matin la proie qu'ils ont prise le soir *. » Ils contentent sur-le-champ leur appétit insatiable.
C'est ainsi que sont les hommes, naturellement loups les uns aux autres. David s'en étoit plaint le premier. « 11 n'y a plus de juste, disoit-il, il n'y a plus de juste sur la terre : il n'y a plus d'homme intelligent, il n'y en a point qui cherche Dieu : tous se sont éloignés de la droite voie; tous sont inutiles. Il n'y a pas un homme de bien; il n'y en a pas méme un seul ?. »
Contre ce débordement de l'iniquité, il n'y a qu'une seule digue; qui est la fermeté de la justice.
Si la justice n'est ferme, elle est emportée par ce déluge d'injustice.
Si le devoir du juge est, comme dit I' Ecclésiastique *, « d'enfoncer les cabales de l'iniquité (comme un bataillon réuni), il faut, pour accomplir ce devoir, que la justice ne soit pas seulement forte, mais encore qu'elle soit invincible et intrépide. Autrement il arrivera ce que disoit Isaie : « Le jugement recule en arrière : la justice (qui vouloit entrer, repoussée par un si grand concours d'intéréts contraires) se tient éloignée *; et l'équité ne peut plus forcer de si grands obstacles.
Si le respect que l'on conserve pour le nom de la justice est affoibli, on ne la rend qu'à demi et seulement pour sauver les apparences. Ainsi, disoit le Prophéte, «l'injustice a prévalu : l'opposition à la vérité s'est rendue la plus puissante. La loi a été déchirée (on en a pris une partie et méprisé l’autre); et le juge! Mich., v1, 3. — * Sophon., 111, 3. — ? Ps. xu11, 2,3; Rom., 111, 10 et seqe =
* Eccli., vi1, 6. — 5 [sa., LIX, 14. (a) M* édit. : l’olitique.
ment n'arrive jamais à sa perfection !. » La justice rendue à demi n'est qu'une injustice colorée, et elle n'en est que plus dangereuse.
« La justice, disoit le Sage, est immortelle et perpétuelle *. » L'égalité est l'esprit de cette vertu. C'est en vain que ce magistrat se vante quelquefois de rendre justice : s'il ne la rend en tout et partout, l'inégalité de sa conduite fait que la justice n'avoue pas pour sien méme ce qu'il fait selon les règles, puisque la règle cesse d’être régie, quand elle n'est pas perpctuelle et ne marche pas d'un pas égal.
Au milieu de tant de contrariétés, rendre la justice, c'est une espèce de combat, où « si l'on ne marche en face contre l'ennemi, et qu'on ne s'oppose pas comme une muraille (c'est-à-dire comme une digue affermie) pour la maison d'Israél, et pour le peuple de Dieu *, » on est vaincu.
n faut étre par une ferme résolution et par une forte habitude, comme « une place fortifiée (et défendue de tous cótés), comme une colonne de fer, comme une muraille d'airain * : » autrement on est bientót forcé.
Le prince doit donc par sa constance et par sa fermeté rendre aisé et facile l'exercice de la justice : car les choses difficiles ne sont pas de longue durée.
De la prudence, seconde vertu compagne de la justice. La pruderce peut être excitée par les dehors, sur la vérité des faits : muis clle veut s’en ivstruire par elle-méme.
« Le cri contre Sodome et Gomorrhe s'est augmenté : et leurs crimes se sont multipliés jusqu'à l'excés. Je descendrai, dit le Seigneur : et je verrai si la clameur qui est élevée contre ces villes est bien fondée ou s'il en est autrement, afin que je le sache *. »
Celui qui sait tout et ne peut étre trompe, se rabaisse, disent les saints l'eres, jusqu'à s'informer, afin d'instruire les princes, sujets à tant d'ignorances et à tant de surprises, de ce qu'ils ont à faire.
1 Habac., 1, 3, 4. — * Sap., 1, 15. — 3 Ezech., xii, 5. — * Jerem., 1, 18. — 5 Gen.,
Il leur donne trois instructions. Premièrement, quand il dit : « Je veux savoir ce qui en est, » il leur montre le désir qu'ils doivent avoir de connoitre la vérité des faits dont ils doivent juger.
Secondement, en faisant connoitre que le cri est venu jusqu'à lui, il leur apprend que leur oreille doit étre toujours ouverte, toujours attentive, toujours préte à écouter ce qui se passe.
Enfin en ajoutant : «Je descendrai, et je verrai, » il leur montre qu'après avoir écouté, il faut venir à une exacte perquisition, et n'asseoir son jugement que sur une connoissance certaine.
Les rapports et les bruits communs doivent exciter le prince ; mais il ne doit se rendre qu'à la vérité connue t.
Ajoutons qu'il ne suffit pas de recevoir ce qui se présente : il faut chercher de soi-méme, et aller au-devant de la vérité, si nous voulons la découvrir. Nous l'avons déjà vu *.
Les hommes, et surtout les grands, ne sont pas si heureux que la vérité aille à eux d'elle-méme, ni d'un seul endroit, ni qu'elle perce tous les obstacles qui les environnent. Trop de gens ont intérét qu'ils ne sachent pas la vérité toute entiére : et souvent ceux qui les environnent, s'épargnent les uns les autres, pour ainsi dire à la pareille. Souvent méme on craint de leur découvrir des vérités importunes, qu'ils ne veulent pas savoir. Ceux qui sont toujours avec eux se croient souvent obligés de les ménager, ou par prudence, ou par artifice. Il faut qu'ils descendent de ce haut faite de grandeur, d'où rien n'approche qu'en tremblant ; et qu'ils se mélent en quelque facon parmi le peuple, pour reconnoitre les choses de pres, et recueillir decà et delà les traces dispersées de la vérité.
Saint Ambroise a ramassé tout ceci en peu de mots. « Quand Dieu dit qu'il descendra, il a parlé ainsi pour votre instruction, afin que vous appreniez à rechercher les choses avec soin. Je descendrai pour voir; c'est-à-dire : Prenez soin de descendre, vous qui étes dans les hautes places. Descendez par le soin de vous informer, de peur qu'étant éloigné, vous ne voyiez pas toujours ce qui se passe. Approchez-vous, pour voir les choses de
! Ci-devant , liv. V , ort. 11, n° propos. — ? /hid., ve propos.
près. Ceux qui sont placés si haut, ignorent toujours beaucoup de choses !. »
De la clémence, troisième vertu : et premièrement quelle est la joie du genre humain.
« La sérénité du visage du prince est la vie de ses sujets : et sa clémence est semblable à la pluie du soir *. » Ou si l'on veut, peut-être plus conformément au texte original : « A la pluie de » l'arriere-saison. » A la lettre, il faut entendre que la clémence est autant agréable aux hommes qu'une pluie qui vient sur le soir, ou (a) dans l'automne, tempérer la chaleur du jour ou celle d'une saison plus brülante, et humecter la terre que l'ardeur du soleil a desséchée.
ll sera permis d'ajouter que comme le matin désigne la vertu, qui seule peut illuminer la vie humaine, le soir nous représente au contraire l'état où nous tombons par nos faules, puisque c'est là en effet que le jour décline et que la raison cesse d'éclairer. Selon cette explication, la rosée du matin seroit la récompense de la vertu; de méme que la pluie du soir seroit le pardon accordé aux fautes. Et ainsi Salomon nous feroit entendre que pour réjouir la terre, et pour produire les fruits (5) agréables de la bienveillance publique, le prince doit faire tomber sur le genre humain et l'uneet l'autre rosée : en récompensant toujours ceux qui font bien, et pardonnant quelquefois à ceux qui manquent, pourvu qu? le bien public et la sainte autorité des lois n'y soient point intéressés,
Nous avons vu que David le modèle des bons rois, promit sa protection à une mère, à qui on vouloit ôter son second fils le reste de son espérance et de sa famille, en punition de la mort qu'il avoit donnée à son ainé par un coup plus malheureux que malin *. C'est ainsi que l'équité tempére souvent la rigueur que la justice demandoit, contre celui qui avoit óté la vie à son frère. David avoit compris que la justice doit étre exercée avec quelque tempérament : qu'elle devient inique et insupportable, quand elle
! Ambros., de Abrah,, lib. 1, cap. vi, n. 47. — ? Prov., xvi, 15. — 3 Ci-devant, liv. Hi, art. 111, x11* propos.
(a) Ile édit.: Et. — (5) Des fruits.
use impitoyablement de tous ses droits : ct que la bonté, qui modère ses rigueurs extrêmes, est une de ses parties principales.
La clémence est la gloire d'un régne.
Moïse , que l'Ecriture appelle roi !, et un roi si absolu et si rigoureux quand il falloit, est renommé comme « le plus doux de tous les hommes *. » Naturellement il eût pardonné : quand il punissoit , ce n'étoit pas lui, mais la loi qui exercoit la rigueur pour le bien commun.
« Souvenez-vous de David, et de toute sa douceur ?. » C'est ce que chanta Salomon son flls àla dédicace du temple; et il sembloit que la clémence deDavid eüt fait oublier toutes ses autres vertus.
Heureux le prince qui peut dire avec Job : « La clémence est crue avec moi dés mon enfance : et elle est sortie avec moi du ventre de ma mère*. »
C'étoit un beau caractère donné aux rois d'Israël, méme par leurs ennemis : « Les rois de la maison d'Israél sont clémens *. »
C'est jun grand bonheur de sauver un homme.
« Délivre ceux qu'on méne à la mort : ne cesse point d'arracher ceux que l'on entraine au tombeau *. »
C'est le plus beau sacrifice que l'on puisse offrir au Père de tous les vivans, que de lui sauver un de ses enfans, si ce n'est qu'il soit de ceux dont la vie est la mort des autres, ou par sa cruauté, ou par ses exemples.
C'est un motif de clémence que de se souvenir qu'on est mortel.
« Nous mourons tous, disoit à David cette femme sage de Thécué; et comme les eaux nous nous écoulons sur la terre, sans
1 Deut., Xxxili, 5. — * Num., xit, 3. — * Psal. cxxxt, 4. — * Job, xxxi, 18. — SIN Reg., xx, 31. — * Prov., xxiv, 11.
espérance de retour : et Dieu ne veut point qu'un homme périsse : mais il repasse en lui-mème la pensée de ne perdre pas entièrement celui qui est rejeté. Pourquoi donc ne pensez-vous pas à rappeler un banni et un disgracié ! ? »
La vie est si malheureuse d'elle-méme et s'écoule si vite, qu'il ne faut pas, s'il se peut, laisser passer dans l'accablement des jours si briefs. La mortalité nous rend foibles : et dans cette fragilité on fait aisément des fautes : il faut donc se porter à l'indulgence , et excuser les foiblesses du genre humain.
Le jour d'une victoire, qui nous rend maitres de nos ennemis, est un jour propre à la clémence.
Saül défit les Ammonites. Et ses fidèles sujets, qui virent son tróne affermi par cette victoire, indignés contre ceux d'entre le peuple qui peu auparavant méprisoient le nouveau roi, disoient à Samuel : « Où sont ceux qui disoient : Est-ce que Saül régnera sur nous ? Qu'on nous les livre, et nous les ferons mourir. Saül répondit : Nul ne sera tué en ce jour, qui est un jour de salut que Dieu donne au peuple?. » Et nous devons imiter sa miséricorde.
C'est encore une raison de pardonner, lorsque Dieu livre nos ennemis entre nos mains par une grace et une providence particulière.
« Frappez-les d'aveuglement, Seigneur ?, » disoit Elisée des Syriens qui faisoient la guerre aux Israélites. « Et Dieu les frappa d'aveuglement. » E* en cet état (a) le Prophète les mena au milieu de Samarie. « Le roi d'Israël dit à Elisée : Mon père, ne fautil pas les tuer ? Gardez-vous-en bien, reprit Elisée; car vous ne les avez pris ni par votre épé* ni par votre arc, pour ainsi les massacrer : mais donnez-leur du pain et de l'eau, afln qu'ils en prennent en liberté , et les renvoyez à leur seigneur *. »
^ff Bag., xiv, 13, 14. — * 0 Reg., xt, 11-13. — 3 IV Reg., vi, 18. — * Jbid., 91. 4o) [fs édit. : En cet état.
Dans les actions de clémence, il est souvent convenable de laisser quelque reste de punition , pour la révérence des lois et pour l'exemple.
Un prince ne se montre jamais plus grand à ses ennemis, que lorsqu'il use avec eux de générosité et de clémence.
« Vos raisons m'ont apaisé envers Absalon !, » malgré l'attentat énorme qu'il a commis sur son frère Amnon, disoit David à Joab. « Faites donc revenir ce jeune prince dans sa maison : mais qu'il ne voie point la face du roi. Ainsi il fut rappelé dans Jérusalem : et il y demeura deux ans, sans oser se présenter devant le roi. »
Moise avoit donné un semblable exemple, lorsque Marie sa seur devenue lépreuse pour avoir désobéi, demanda pardon à Moise par l'entremise d'Aaron. « Et Moise cria au Seigneur, et le pria de la délivrer. Mais le Seigneur répondit : Si son père ( pour quelque faute) lui avoit craché sur le visage, n’étoit-il pas juste qu'elle portàt sa confusion du moins durant sept jours? Qu'elle soit donc éloignée du camp durant sept jours; et après elle sera rappelée ?*. »
l] y a une fausse indulgence.
Telle fit celle de David envers Amnon son fils ainé, dont le crime le contrista beaucoup (mais cela ne suffisoit pas : et il falloit le punir). Au lieu que « ne voulant pas affliger l'esprit d'Amnon son fils ainé, qu'il aimoit beaucoup, » il laissa son attentat impuni : ce qui causa la vengeance d'Absalon qui tua son frére.
Ce grand roi eut aussi trop d'indulgence pour les entreprises d'Absalon et d'Adonias. Ce dernier « s'élevoit extessivement dans la vieillesse de David. Ce pére trop indulgent ne le reprit pas, en lui disant : Pourquoi faites-vous ainsi *? » Et son excessive facilité eut les suites qu'on sait assez.
On sait aussi l'indulgence d'Heli souverain pontife homme saint d'ailleurs, et la manière étrange dont Dieu le punit *.
1 11 Reg., xiv, 21,95, 28. — 3 Num., Xi, 13, 14. — 3 III Reg., xir, 21,28, 29. — * [Ill Reg., 1, 5, 6. — 5 EL Reg., 111, 135 1V, 14 et seq.
Ce sont des fautes dangereuses, dont on voit que les gens de bien portés naturellement à l'indulgence, ont plus à se garder que les autres hommes.
Lorsque les erimes se multip'ient, la justice doit devenir plus sévère.
C'est ce qui paroit dès l'origine du monde, par ces paroles de . Lamech, de la race de Cain, à ses deux femmes Ada et Sella : « Ecoutez ma voix, femmes de Lamech : prétez l'oreille à mon discours. J'ai tué un homme pour mon malheur; et un jeune homme dont la blessure me perce moi-même. On prendra sept fois vengeance de Cain, et de Lamech septante fois !. »
Les hommes s'accoutument au crime : et l'habitude de le voir le leur rend moins horrible. Mais il n'en est pas ainsi de la justice. La vengeance s'appesantit sur Lamech, qui bien éloigné de profiter de la punition de Cain un de ses ancétres, et de s'eloigner du crime par cet exemple domestique, semble plutót avoir pris Cain pour son modèle.
La juste sévérité que Dieu fait éclater si visiblement dans les saints Livres, quand les crimes se sont multipliés et sont parvenus jusqu'à un certain excès, doit être en quelque sorte le modèle de celle des princes dans le gouvernement des choses humaines.
Des obstacles à la justice.
Premier obstacle : la corruption et les présens.
« N'ayez point d'égard aux personnes ni aux présens : car les présens aveuglent les yeux des sages, et changent les paroles des justes *. »
Moise ne dit pas : Ils aveuglent Jes veux des méchans, et ils en changent les paroles. Il dit : Ils aveuglent les yeux des sages, et
1 Gen., 1v, 23,284. — * Deut., xvi, 19.
ils changent la parole des justes. Auparavant, le juge parloit bien : le présent est venu, et ce n’est plus le même homme : une nouvelle jurisprudence, que son interét lui fournit, le fait changer de langage. Ce ne sont pas toujours les grands présens qui produisent cet effet : les petits donnés à propos, marquent quelquefois un secret empressement d'amitie, qui incline et gagne le cœur.
Ceux qui sont par leur dignité au. dessus de ce genre de corruption, ont d'autres présens à craindre, les louanges et les flatteries. Qu'ils se mettent bien dans l'esprit cette parole du Sage : « Ne louez point l'homme avant sa mort !. » Toute louange donnée aux vivans est suspecte : « Aimez la justice, Ô vous qui jugez la terre *. » Ne soyez point le jouet d'un subtil flatteur.
Les services rendus à l'Etat sont encore une autre maniere de séduire les rois. « Ne regardez point les personnes, » dit le Seigneur. Les services demandent une autre sorte de justice, qui est celle de la récompense. Prince, vous la devez : mais ne payez pas cette delte aux dépens d'autrui.
La prévention : second obstacle.
C'est une espèce de folie qui empéche de raisonner. « Le fol n'écoute pas les paroles du prudent”, » et ne veut entendre autre chose que ce qu'il a dans son cœur.
L'homme prévenu ne vous écoute pas : il est sourd : la place est remplie, et la vérité n'en trouve plus.
Salomon opposoit à la prévention cette humble priére : « Donnez à votre serviteur un cœur docile. Et Dieu lui donna un cœur étendu comme le sable de la mer *, » capable de tout.
L'esprit du prince doit étre une glace nette et unie, oü tout ce qui vient, de quelque cóté que ce soit, est représenté comme il est, selon la vérité. Il est dans un parfait équilibre : il ne se détourne ni à droite ni à gauche“. C'est pour cela que Dieu l'a mis
1 Eccli., x1, 80. — 3 Sap., 1, 1. — 3 Prov., xvii, 2. — * LIL Reg., 111,9; 1V,
29. — 5 Deut., v, 32.
au faite des choses humaines, afin que, libre des attaques qui lui viendront de ce qu'il a au-dessous de lui, il ne recoive des impressions que d'en haut, c'est-à-dire de la vérité. « Apprenezmoi, Seigneur, la vérité, et la discipline, et la scieuce !. »
Il y a deux moyens d'éviter les préventions. L'un est de considérer que nos jugemens seront revus par celui qui dit : « Je jugerai les justices?*. » Entrez dans l'esprit du juge supérieur : et dépouillez-vous de vos préventions.
L'autre moyen : « Jugez du prochain par vous-même. » Ainsi sorti de vous-méme, vous jugerez purement, et vous ferez comme vous voudriez qu'on vous fit.
Autres obstacles : la paresse et la précipitation.
« Ayez les yeux dans votre tête. Soyez attentif : et que vos paupières précèdent vos pas*. » Donnez-vous le temps de considérer : ne précipitez pas votre jugement : ne craignez pas la peine de penser. « L'homme impatient ne peut rien faire à propos, et n’opère que des folies *. »
À la paresse et à la précipitation, le prince doit opposer l'attention et la vigilance. Nous avons déjà traité cette matiere *, et il est inutile de la répéter ici.
La pitié et la rigueur.
N'ayez pitié de personne en jugement, pas méme du pauvre. Nous l'avons déjà vu. « Rendez impitoyablement cil pour œil, dent pour dent, plaie pour plaie ". » Tournez votre pitié d'un autre cóté. C'est de l'oppressé et du peuple qui souffre par les hommes injustes et violens, qu'il faut avoir compassion.
D'autres penchent toujours à la rigueur. Mais vous, Prince, ne
! Ps. cxvim, 66.— ? Ps. LXXIV, 3. — 3 Eccli., xxxi, 18. — + Eccles., 11, 14; Prov., 1v, 25. — 5 Prov. x1V, 17. — 6 Ci-devant, liv. V, art. 11, 11° propos,
vous détournez ni à droite ni à gauche. On se détourne vers la gauche, lorsqu'en tendant au relàchement et à la mollesse, on affoiblit la sévérité de la loi. On ne fait pas mieux en se détournant vers la droite, c'est-à-dire en poussant trop loin la rigueur des lois.
Le zèle de trouver le tort, fait souvent qu'on le donne à qui ne l'a pas. On veut déterrer les auteurs des crimes; et plutôt que de les laisser impunis, on en charge l'innocent. La justice alors devient une oppression. Mais le Sage a dit : « Celui qui absout l'impie et celui qui condamne le juste, l'un et l'autre est abominable devant Dieu !. »
La colère.
La colére est une passion des plus indignes du prince. On doit s'exercer à la vaincre, quand on aime la justice dont elle est l'ennemie. « L'homme patient est |.référé au courageux : et celui qui surmonte sa colère, vaut mieux que celui qui prend des villes ?. »
L'empereur Théodose le Grand avoit bien compris cette maxime du Sage. Ce prince tant de fois victorieux et illustre par ses conquéles, encore qu'il füt naturellement d'une colére impétueuse, profita si bien des conseils de saint Ambroise, qu'à la fin, comme dit ce Père *, il se tenoit obligé quand on le prioit de pardonner : et quand il étoit ému par un sentiment plus vif de la colere, c'éloit alors qu'il se portoit plus facilement à la clémence.
Les cabales et la chicane.
« Rompez les liaisons des impies (des hommes injustes) : et ne permettez pas qu'on accable l'innocent : et Ótez-lui cette charge trop pesante à ses épaules *. »
Soyez en garde contre la protection que trouvent les richesses. N'abandonnez pasle pauvre sous prétexte qu'il n'a personne qui
! Prov., xvni, 15. — 2 Prov. xvi, 32.— 3 Ambr., de Obitu Theodos., orat. n. 13.
prenne en main sa défense. C'est l'effet du crédit et de la cabale: « Le riche a fait quelque outrage (à un innocent), et il frémit. Il est le premier à se plaindre et à menacer. Le pauvre au contraire, quoique offensé et outragé, n'osera ouvrir la bouche *. » Veillez donc et pénétrez le fond des choses, vous qui aimez la justice.
Pour les chicanes, il est écrit: « Qui aime les procès, aime sa ruine *. » Et la justice les doit réprimer pour son propre bien, aussi bien que pour celui des autres.
Les guerres : et la négligence.
Trop occupé de la guerre, dont l'action est si vive, on ne songe - point à la justice. Mais il est écrit de David, au milieu de tant de guerres et pendant qu'il combattoit les Moabites, les Ainmonites, les Syriens, les Philistins, les Iduméens, ct tant d'autres ennemis: « David faisoit jugement et justice à tout son peuple *. » C'est là régner véritablement, que de faire régner la justice au milieu du tumulte dela guerre, en sorte qu'elle ne manque à qui que ce soit.
On est soigneux ordinairement de rendre la justice dans les grands lieux : et on la néglige dans les villages et dans les lieux déserts. Au contraire Isaie écrit d'un bon roi, c'est Ezéchias dont il parle; qu'en son temps «le jugement habitoit dans la solitude, et que la justice tenoit sa séance dans les grands lieux *, » qu'il appelle le Carmel, selon l'usage de la langue sainte. La justice éclairoit jusqu'aux lieux les plus écartés: les pauvres sentoient son secours, et l'abondance ne corrompoit point ceux qui la rendoient.
Il faut régler les procédures de la justice.
« Vous poursuivrez justement ce qui est juste *. » Ce n'est pas assez d'avoir bon droit : il faut encore le poursuivre par les bonnes voies, sans fraude, sans détour, sans violence, sans se faire justice à soi-même, mais en l'attendant de la puissance publique.
1 Eccli., xit, 4. —? Prov., xvir, 19. — 3 [I Reg., vit, 15, — * 1e , xxxit, 4€;
De la guerre et de ses justes motifs , générauz et particuliers.
Dieu forme les princes guerriers.
C'est ce qui fait dire à David : « Béni soit le Seigneur mon Dieu, qui donne de la force à mes bras pour le combat, et forme mes mains à la guerre !. »
Dieu fait un commandement exprés aux Israélites de faire la guerre.
Dieu ordonne à son peuple de faire la guerre à certaines nations.
Telles étoient les nations, dont il est écrit : « Vous détruirez devant vous plusieurs nations : le Héthéen, le Gergéséen, l'Amorrhéen, le Chananéen, le Phéréséen, le Hévéen, et le Jébuséen: sept nations plus grandes et plus fortes que vous; mais Dieu les a livrées entre vos mains, afin que vous les exterminiez de dessus la terre. Vous ne ferez jamais de traités avec elles, et vous n'en aurez aucune pitié ?. »
Et encore: « Vous ne ferez jamais de paix avec elles: et vous ne leur ferez aucun bien durant tous les jours de votre vie, dans toute l'éternité *. » Voilà une guerre à toute outrance, à feu et à sang, irréconciliable, commandée au peuple de Dieu.
1 Ps., cxt, 1. — 32 Deut., vti, 1, 2. — 3 Deut., xxi, 6.
C'est pourquoi Saül est puni sans miséricorde et privé de la royauté, pour avoir épargné les Amalécites 5, un de ces peuples Chananéens maudits de Dieu.
e
Dieu avoit promis ces pays à Abraham et à sa postérité.
Ce sont les peuples dont le Seigneur avoit promis à Abraham de lui donner le pays, par ces paroles : Lève les yeux, et regarde depuis le lieu où tu es. Je te donnerai toute la terre qui est devant toi, au midi et au nord, vers l'orient et vers l’occident, pour être ton héritage éternel et incommutable, et celui de ta postérité *. »
Et encore : « Dieu fait un traité d'alliance avec Abraham, et lui dit : Je donnerai à ta postérité toute cette terre, depuis le Nil qui arrose l'Egypte jusqu'au grand fleuve d'Euphrate : les Cinéens, les Héthéens, les Amorrhéens?, » et les autres qu'on vient de nommer.
Dieu vouloit chátier ces peuples, et punir leurs iniquités.
Cétoient des nations abominables et dés le commencement adonnées à toute sorte d’idolâtrie, d'injustices et d'impiétés : race maudite depuis Cham et Chanaan, à qui la malice avoit passé en nature par ses habitudes corrompues. Comme il est écrit dans le livre de la Sagesse : « Seigneur, vous les aviez en horreur, parce que leurs actions étoient odieuses, et leurs sacriflces exécrables. Ces peuples immoloient leurs propres enfans à leurs dieux : ils n'épargnoient ni leurs hótes ni leurs amis : et vous les avez perdus par la main de nos ancétres, parce que leur malice étoit naturelle et incorrigible *. »
Tels étoient, dit le Saint-Esprit dans ce divin Livre, les anciens habitans de la Terre-Sainte. Et c'est pourquoi Dieu les en chassa par un juste jugement, pour la donner aux Israélites.
1 I Reg., xv, 1, 8, 9 et seq. — * Gen., xii, 14, 15. — 3 Jbid., xv, 48 et seq. — à Sap., xit, 3, & et seq. '
Dieu avoit supporté ces peuples avec une longue patience.
a Les iniquités des Amorrhéens ne sont pas encore accomplies, dit le Seigneur à Abraham t. »
Quelque volonté qu'il eût de donner à un serviteur si fidèle et si chéri l'héritage qu'il avoit promis à sa foi, il en suspend la donation actuelle par un conseil de miséricorde.
Mais encore combien durera ce délai? Quatre cents ans, dit-il *, pendant lesquels il exerce la patience de son peuple, et attend ses ennemis à la pénitence. En attendant, dit-il, « Tes enfans seront affligés quatre cents ans. » Tant il a de peine à déposséder de leur terre des peuples méchans et maudits.
Arbitre de l'univers, qui vous obligeoit à tant de ménagemens, vous qui ne craignez personne? comme il est marqué dans le livre de la Sagesse. « Et qu'avoit-on à vous dire, quand vous eussiez fait périr une des nations que vous avez faites? Mais c'est que vous voulez montrer que vous faites tout avec justice, et que plus vous étes puissant, plus vous aimez à pardonner *. »
Dieu ne veut pas que l'on dépossède les anciens habitans des terres : ni que l'on compte pour rien les liaisons du sang.
Quoique maitre absolu de toute la terre pour la donner à qui il lui plait, Dieu ne se sert pas de ce droit et de ce domaine souverain, pour déposséder de leur pays les peuples qui en avoient la jouissance paisible : et il ne les en dépouille pour le donner à son . peuple, que par un juste chátiment de leurs crimes.
C'est par cette raison qu'il donne cet ordre exprès aux Israélites : « Vous passerez par les confins de vos frères les enfans : d'Esaü, qui occupent le mont de Séir, et qui seront effrayés de votre passage. Mais prenez garde soigneusement de ne faire aucun mouvement contre eux. Car je ne vous donnerai aucune parcelle de cette montagne que j'ai donnée en possession aux enfans
! Gen., xv, 16. — * Ibid. 43. — 3 Sap., xri, 13 - 16.
d'Esaü, pas méme autant qu'en pourroit couvrir le pas d'un homme. Vous garderez avec eux toutes les lois du commerce et de la société . Vous acheterez leurs vivres argent comptant, et leur paierez jusqu'à l'eau que vous puiserez dans leurs puits, et que vous boirez dans un pays où elle est si rare . Vous ne passerez point sur leurs terres, mais vous prendrez un chemin détourné, ‘ » de peur d'avoir occasion de querelle avec eux.
« Usezen de méme envers les Moabites et les Ammonites » ‘descendans de Lot cousin d'Abraham, et comme lui sorti de Tharé leur père commun . Ne combattez point contre eux ; car je ne vous donnerai aucune partie de leur terre, parce que je l’ai donnée aux enfans de Lot *. »
Les anciens habitans de ces terres, que Dieu avoit données aux enfans d'Esaü et à ceux de Lot, sont appelés des géans, et d'autres noms odieux ? , qui dans le style de l'Ecriture signifient des hommes robustes et de grande taille, mais sanguinaires, injustes, violens, oppresseurs et ravisseurs. Et l'Ecriture le marque, pour montrer que Dieu les avoit livrés à une juste vengeance, quand il les chassa de leurs terres; encore que ce ne füt pas avec un commandement aussi exprès et une providence aussi particulière, qu'il la fit paroitre à son peuple dans la conquéte de la TerreSainte.
En un mot, Dieu veut que l'on regarde les terres comme données par lui-même à ceux qui les ont^premiérement occupées, et qui en sont demeurés en possession tranquille et immémoriale, sans qu'il soit permis de les troubler dans leur jouissance, ni d'inquiéter le repos du genre humain.
Dieu veut aussi que l'on conserve le souvenir de la parenté et des origines communes, si éloignées qu'elles soient.
Ainsi quelque éloignés que fussent les Israélites de Lot et d'Esaü, et méme sans considérer qu'Esaü avoit été un mauvais frére, il veut toujours qu'on se souvienne des péres communs, et qu'Esaü comme Jacob venoit d'Isaac : parce qu'il est le père et le protecteur de la société humaine, et qu'il veut faire respecter aux
1 Deut., 11, 4, 5, 65 II Par., xx, 10. — * Deut. 11, 20. — ? Jbid., 10, 11, 49, 19,
29 et seq.
hommes toutes les liaisons du sang pour rendre, autant qu'il se peut, la guerre odieuse par toute sorte de titres.
ll y a d'autres justes motifs de faire la guerre: les actes d'hostilité injustes : le refus du passage demaudé à des conditions équitables : le droit des gens violé en la personne des ambassadeurs.
Outre le motif du commandement exprés de Dieu comme juste juge, qui ne paroit qu'une fois dans l'Ecriture, en voici encore d'autres.
Quatre rois conjurés entrérent dans le pays du roi de Sodome, du roi de Gomorrhe et de trois autres rois voisins !. Les agresseurs furent victorieux, et se retiroient chargés de butin, et emmenant leurs captifs, parmi lesquels étoit Lot neveu d'Abraham, qui demeuroit dans Sodome. Mais Dieu lui avoit préparé un libérateur. Son oncle Abraham poursuivit ces ravisseurs, les tailla en piéces ; ramena Lot, les femmes captives avec un peuple innombrable et tout le butin. Dieu agréa sa victoire, et le fit bénir par son grand pontife le célébre Melchisédech, la plus excellente figure de Jésus-Christ. |
Og, roi de Basan, vint aussi à main armée à la rencontre des Israélites pour les attaquer : et ils le taillérent en piéces comme un agresseür injuste, et lui prirent soixante villes, malgré la hauteur de leurs murailles et de leurs tours ?.
Aussi ne doit-on pas épargner les agresseurs injustes. Et pour le refus du passage, le traitement rigoureux, mais juste, qu'on fit à Séhon roi d'Hésébon, est un exemple bien remarquable.
« Les Israélites envoyérent des ambassadeurs à Séhon, roi d'Hésébon (pour lui faire cette paisible légation) : Nous passerons par votre terre, mais nous ne prendrons aucun détour suspect, ni à droite ni à gauche : nous marcherons dans le grand chemin. Vendez-nous nos alimens et jusqu'à l'eau que nous boirons ; nous ne vous demandons que le seul passage ?. »
Pour le rassurer davantage, on lui propose l'exemple de la conduite qu'on avoit tenue avec les autres peuples. « C'est ainsi
! Gen., XiV, 1 et seq. — ? Deul., 11, 4, 2 et seq. — ? Deur,, 11, 26, 27, 28.
qu'en ont usé les enfans d'Esaü et des Ammonites. Nous ne voulons point arréter; et nous ne voulons que venir jusqu'au Jourdain, à la terre que notre Dieu nous a donnée !. »
Le grand chemin est du droit des gens, pourvu qu'on n'entreprenne pas le passage par la force, et qu'on le demande à condition équitable. Ainsi on déclara justement la guerre à Séhon, dont Dieu endurcit le cœur, pour ensuite lui refuser tout pardon : et il fut mis sous le joug.
Voilà donc deux justes motifs de faire la guerre : l'injuste refus du passage demandé à des conditions équitables, et l'hostilité manifeste qui vous rend agresseur injuste. |
Il faut rapporter à ce dernier motif et s'affranchir d'un joug injustement imposé, venger sa liberté opprimée (a). Et tel a été le motif des guerres des Machabées, ainsi qu'il a été rapporté ailleurs *.
Enfin celui du droit des gens violé en la personne des ambassadeurs, est un des plus importans. . « Naas, roi des Ammonites, étant mort et son fils étant monté sur le tróne, David dit : Je montrerai de l'amitié à Hanon, comme son père m'en a fait paroitre *. » Les Ammonites (qui connoissoient peu le cœur généreux et reconnoissant de David), persuadérent à leur roi que ces ambassadeurs étoient des espions, qui venoient reconnoitre le foible de la place, et exciter les peuples à la rébellion. Ainsi il leur fit un traitement indigne : et sentant combien ils avoient offensé David, ils se liguerent contre lui avec les rois voisins. Mais David envoya contre eux Joab avec une armée, et marcha lui-méme en personne pour achever cette guerre, qui lui fut heureuse.
C'est à quoi se réduisent les motifs de la guerre, qu'on nomme étrangére, qui sont marqués dans l'Ecriture.
1 Deut., 11, 29, 30. — 3 Ci-devant, liv. VI, art. 111, 11° propos., pag. 23 et suiv. — * 1l Reg., x, 2 et seq.
(a) 11e Edit. : ... A ce dernier motif ce qu'a fait le peuple de Dien pour s'affranchir d'un joug injustement imposé, pour venger sa liberté opprimée, et pour défendre sa religion par l'ordre exprès de Dieu. Et tel a été...
Des injustes motifs de la guerre.
Premier motif : les conquêtes ambitieuses.
Ce motif paroit bientót aprés le déluge en la personne de Nem* rod, homme farouche, qui devient par son humeur violente le premier des conquérans ‘. Mais il est expressément marqué qu'il étoit des enfans de Chus, fils de Cham, le seul des enfans de Noé qui ait mérité d'étre maudit par son pere.
. Le titre de conquérant prend naissance dans cette famille : et l'Ecriture exprime cet événement, en disant « qu'il fut le premier puissant sur la terre, » c'est-à-dire qu'il fut le premier que l'amour de la puissance porta à envahir les pays voisins.
Ceux qui aiment la guerre et la font pour contenter leur ambition, sont déclarés ennemis de Dieu.
« Je redemanderai votre sang de la main de toutes les bêtes,
et de celles de tous les hommes qui auront répandu le sang humain, qui est celui de leurs frères. Qui répandra le sang humain, son sang sera répandu, parce que l'homme est fait à l'image de Dieu *. » . Dieu a tant d'horreur des meurtres et de la cruelle effusion du sang humain, qu'il veut en quelque facon qu'on regarde comme coupables jusqu'aux bétes qui le versent. Il sembleroit à entendre ces paroles, que Dieu voudroit obliger les animaux farouches à respecter lancien caractere de domination qui nous avoit été donné. sur eux, quoique presque effacé par le péché. Le violement en est réputé aux bétes comme un attentat : et c'est une espèce de punition où il les assujettit, de les rendre si odieuses, qu'on ne cherche qu'à les prendre et à les faire mourir.
La raison de cette défense est admirable : « C'est, dit-il, que
! Gen., x, 8— 11. — 3 Ibid., 1x, 5, 6.
l'homme est fait à l'image de Dieu. » Cette belle ressemblance ne peut trop paroitre sur la terre. Au lieu de la diminuer par les meurtres, Dieu veut au contraire que les hommes se multiplient : « Croissez, leur dit-il, et remplissez la terre !. »
Que si ravir à un seul homme le présent divin de la vie, c'est attenter contre Dieu, qui a mis sur l'homme l'empreinte de son visage : combien plus sont détestables à ses yeux ceux qui sacriflent tant de millions d'hommes et tant d'enfans innocens à leur ambition ?
Caractére des conquérans ambitieux tracé par le Saint-Esprit.
Aprés que Nabuchodonosor roi de Ninive et d'Assyrie eut défait et subjugué Arphaxad roi des Mèdes, «son empire fut élevé, et son cœur s'enfla : et il envoya à tous les peuples qui habitoient dans la Cilicie, à Damas, vers le Liban et le Carmel, aux Arabes, aux Galiléens, dans les vastes plaines d'Esdrélon, aux Samaritains, et aux environs du Jourdain, et à toute la terre de Jessé jusqu'aux limites de l'Ethiopie. Il dépécha ses envoyés à tous ces peuples, pour les obliger de se soumettre à sa puissance. Mais ces nations (jalouses de leur liberté) renvoyérent ses ambassadeurs les mains vides, et sans leur rendre aucun honneur. Alors le roi d'Assyrie entra en indignation, et jura qu'il se défendroit contre tous tes peuples?; » ou plutôt qu'il se vengeroit de leur résistance.
Voilà le premier trait d'un conquérant injuste. Il n'a pas plutót subjugué un ennemi puissant, qu'il croit que tout est à lui ; il n'y a peuple qu'il n'oppresse : et si on refuse le joug, son orgueil s'irrite. Il ne parle point d'attaquer, il croit avoir sur tous un : droit légitime. Parce qu'il est le plus fort, il ne se regarde pas comme agresseur : et il appelle défense, le dessein d'envahir les terres des peuples libres. Comme si c'étoit une rébellion de conserver sa liberté contre son ambition, il ne parle plus que de vengeance : et les guerres qu'il entreprend ne lui paroissent qu'une juste punition des rebelles.
3 Gen., 1X, 7. — * Judith, 1, 5, 6, et seq.
Il passe outre : et non content d'envahir tant de pays qui ne relévent de lui par aucun endroit, il croit ne rien entreprendre digne de sa grandeur, s'il ne se rend maitre de tout l'univers. C'est la suite du caractére de cet injuste conquérant. « La parole fut répandue dans le palais du roi d'Assyrie, qu'il se défendroit et se vengeroit. Et appelant ses vieux conseillers, ses capitaines et ses guerriers, il leur déclara dans une assemblée tenue exprès en particulier avec eux, que sa volonté étoit de soumettre à son empire toute la terre habitable t. »
Ce n'étoit point un conseil qu'il demandoit à cette grande assemblée, il n'a pour conseil que son orgueil indomptable : et sans consulter davantage , pour en venir à l'exécution, «il donne ses ordres à Iloloferne chef général de sa milice (grand homme de guerre) : et, dit-il, ne pardonne à aucun royaume, ni à aucune place forte : que vos yeux (a) ne soient touchés d'aucune pitié, et que tout fléchisse sous ma loi *. »
C'est le second trait de cet orgueilleux caractére. Ce superbe roi n'a pas besoin de conseil ; l'assemblée de ses conseillers n'est qu'une cérémonie, pour déclarer d'une maniére plus solennelle ce qui est déjà résolu, et pour mettre tout en mouvement.
Mais voici un dernier trait. C'étoit de ne respecter ni connoitre ni Dieu ni homme, et de n'épargner aucun temple, pas méme celui du vrai Dieu, qu'il eüt voulu mettre en cendres avec tous les autres, au milieu de Jérusalem. Car «il avoit commandé à Holoferne d'exterminer tous les dieux, afin qu'il n'y eüt de Dieu que le seul Nabuchodonosor, dans toutes les terres que ses armes auroient subjuguées *. »
Cela se fait en deux manières. Ou en s'attribuant ouvertement les honneurs divins, ainsi qu'il est arrivé presque à tous les conquérans du paganisme. Ou par les effets, lorsqu'avec un orgueil outré, sans songer qu'il y ait un Dieu, on se rapporte ses victoires à soi-même, à sa force et à ses conseils, et que l'on semble dire en son cœur : « Je suis un Dieu,» et je me suis fait moiméme, comme il est écrit dans le Prophéte *.
3Judith., 1, 1,2, 3.—? Ibid., 1, 4,5,6.— 3 Ibid. 111 , 43.— * Ezech., xxvi 2,
(a) II* Edit. : Que tes yeux.
Ou pour répéter les paroles d’un autre Nabuchodonosor : « N'est-ce pas là cette grande Babylone, que j'ai bâtie dans la force de ma puissance, et dans l'éclat de ma gloire, pour être le siége de mon empire? » sans songer qu'il y a un Dieu, à quion doit tout.
Tel est le caractère des conquérans ambitieux , qui enivrés du succès de leurs armes victorieuses, se disent les maîtres du monde, et que leur bras est leur Dieu.
Lorsque Dieu semble accorder tout à de tels conquérans , il leur prépare un châtiment rigoureux.
« J'ai donné toutes les terres et toutes les mers à Nabuchodonosor roi de Babylone, mon serviteur? » (et ministre de mes justes vengeances). Ce n’est pas à dire qu'il les ait données afin qu'il en fàt le légitime possesseur : c'est-à-dire que par un secret jugement, il les a abandonnées à son ambition pour les occuper et les envahir. Rien n'échappera de ses mains: «et jusqu'aux oiseaux du ciel (c'est-à-dire ce qu'il y a de plus libre) y tombera”. »
Voilà en apparence une faveur bien déclarée : mais le retour est terrible. « Le marteau qui a brisé les nations de l'univers, est brisé lui- méme*. Le Seigneur a rompu la verge, dont il a frappé le reste du monde d'une plaie irrémédiable *. Je tombe sur toi, Ô superbe, dit le Seigneur des armées : ton jour est venu, et le temps où tu seras visité (par la justice divine) : Dieu renversera Babylone, comme il a fait Sodome et Gomorrhe , et ne lui laissera aucune ressource *. ]l n'y a plus de remède à ses maux : son jugement est monté jusqu'aux cieux, et a percé les nues”. »
Second injuste motif de la guerre : le pillage.
Ainsi s'armérent les quatre rois dont on vient de parler*: et ils relevèrent le riche butin et les captifs qu'Abraham délivra. 1 Dan., 1v, 21. — * Jerem., xxvu, 6. — 3 Dan., 11, 38. —* Jerem., L, 23. —
s Isai., xiv, 5, 6, — * Jerem., L, 31, 40. — 7 Jbid., L1, 9. — * Gen., xiv, 9, 11, 19. Ci-devant, art. !, viie propos., pag. 133.
Si l'on souffre de telles guerres, il n'y aura plus de royaume ni de province tranquille. C'est pourquoi Dieu oppose à ces ravisseurs la magnanimité d'Abraham, qui ne se réserve rien du butin qu'il avoit recous (a), que ce qui appartenoit à ses alliés, compagnons de son entreprise. Et au surplus il ne veut pas que personne se püt vanter sur la terre d'avoir enrichi Abraham. »
Souvent aussi Dieu livre ceux qui pillent à d'autres pillards. Ecoutez Isaïe. « Malheur à vous qui pillez! Ne serez-vous pas pillés vous-mémes? Et vous qui méprisez (toutes les lois de la justice et croyez pouvoir tout voler impunément), ne serez-vous pas méprisés par quelque autre plus puissant que vous? Oui, quand vous aurez cessé de piller, on vous pillera. Et quand las de combattre, vous cesserez de mépriser vos ennemis (au milieu des périls d'une guerre injuste), vous tomberez dans le mépris *. »
Troisième injuste motif : la jalousie.
« Isaac s'enrichit, et sa puissance alloit toujours croissant, jusqu'à ce qu'il devint très-grand : et alors les Philistins lui portant envie, exercent contre lui des hostilités et des violences injustes. Kt le roi du pays lui fit dire : Retirez-vous, parce que vous étes devenu beaucoup plus puissant que nous ?. »
Quoique cette raison de lui nuire füt basse et injuste, il céda pour le bien de la paix, se retirant dans le voisinage : et l'affaire se termina par un traité de paix solennel, où ses ennemis reconnurent le tort qu'ils avoient et le bon droit d'Isaac.
Quatrième injuste motif: la gloire des armes et la douceur de la victoire. Premier exemple. Il n'y a rien de plus flatteur que cette gloire militaire : elle dédide souvent d'un seul coup des choses humaines, et semble avoir une espèce de toute-puissance, en forcant les événemens : et
! Gen. XIV, 23, 24. — 3 [sai,, xxx1H , 1. — ? Gen., xxvI, 12, 13 et seq. (a) Ile Edit., : Fait.
c'est pourquoi elle tente si fort les rois de la terre. Mais on va voir combien elle est vaine.
Amasias roi de Juda avoit remporté des victoires signalées contre l'Idumée (a), et en avoit pris les forteresses les plus renommées. Enflé de ce succès, il envoya des ambassadeurs à Joas roi d'Israél, pour lui dire : Venez, et voyons-nous (à main armée; éprouvonsnos forces). Joas (plus modéré)lui fit répondre: Vous avez prévalu contre les enfans d'Edom, et votre cœur s'est enflé : contentez-vous de cette gloire, et demeurez en repos. Pourquoi voulezvous vous attirer un grand mal, et tomber vous et votre peuple sous ma main? Amasias n'acquiesca pas à ce sage conseil. Le roi d'Israél marcha : ils se virent, comme Amasias l'avoit proposé, à Bethsamès, ville de Juda. Ceux de Juda furent battus, et prirent la fuite : Joas prit Amasias, et le remena (5) dans Jérusalem, et fit démolir quatre cents coudées de murailles de cette ville royale : et en enleva tout l'or et tout l'argent qui s'y trouva, et tous les vaisseaux de la maison du Seigneur (de celle d'Obédédom, oü l'arche avoit reposé du temps de David), et du palais ; et prit des otages, et retourna à Samarie !. » Tel fut le fruit de la querelle que fit Amasias à Joas, sans autre sujet que celui d'une vaine gloire, et de faire paroitre ses forces et le courage des siens.
Second exemple du méme motif, qui fait voir combien la tentation en est
dangereuse.
« Néchao roi d'Egypte marcha en bataille contre les Charcamites le long de l'Euphrate : et Josias alla à sa rencontre *. Mais Néchao lui envoya des ambassadeurs pour lui dire : Qu'ai-je à déméler avec vous, roi de Juda? Ce n'est pas à vous que j'en veux : j'attaque un autre pays, où Dieu m'a commandé de marcher en diligence : ne combattez plus contre Dieu qui est avec moi, de peur que je ne vous fasse périr. Josias ne voulut point s'en retourner; mais il se mit en état de faire la guerre, et ne voulut point écouter Néchao, qui lui parloit de la part de Dieu.
1 IV. Reg., xiv, 7, 8 et seq. — * I1 Paral., xxxv, 90, 21 et seq. (a) Ile Edit. : Contre l'Iduméen. — (5) Ile Exit. : Ramena.
Il s'avanca done pour combattre dans la plaine de Mageddo. Blessé par les archers, il dit à ses serviteurs : Retirez-moi du combat, car je suis blessé. On l'enleva de son chariot pour le transporter dans un autre qui le suivoit selon la coutume des rois, et on le ramena à Jérusalem, où il mourut pleuré de tout le peuple : et principalement de Jérémie, dont les lamentations se chantent encore aujourd'hui par tout Israël. »
Si un si bon roi se laisse tenter par le désir de la victoire, ou en tout cas par celui de faire la guerre sans raison, que ne doiton pas craindre pour les autres ?
On combat toujours avec une sorte de désavantage, quand on fait la guerre sans sujet.
On peut remarquer sur ces deux exemples, que c’est un désavantage de faire la guerre sans raison.
Une bonne cause ajoute aux autres avantages de la guerre, le courage et la confiance. L'indignation contre l'injustice augmente la force, et fait que l'on combat d'une manière plus déterminée et plus hardie. On a méme sujet de présumer qu'on a Dieu pour si, parce qu'on y a la justice, dont il est le protecteur naturel. Ün perd cet avantage, quand on fait la guerre sans nécessité et de gaieté de cœur : de sorte que, quel que puisse être l'événement, selon les terribles et profonds jugemens de Dieu, qui distribue la victoire par des ordres et par des ressorts très-cachés, lorsqu'on ne met pas la justice de son cóté , on;peut dire par cet endroit-là que l'on combat toujours avec des forces inégales.
C'est méme déjà un effet de la vengeance de Dieu, d'étre livré à l'esprit de la guerre. Et il est écrit d'Amasias dans l'occasion que nous venons de voir, que ce prince ne voulut pas écouter les sages conseils du roi d'Israël , qui le détournoit d'une guerre injustement entreprise, « parce que c'étoit la volonté du Seigneur, qu'il füt livré aux mains de ses ennemis, à cause des dieux d'Idumée qu'il avoit servis !. »
111 Paral., xxv, 20.
On a sujet d'espérer qu'on met Dieu de son côté, quand on y met la justice.
« Seigneur, disoit Josaphat, les enfans d'Ammon et de Moab et les habitans de la montagne de Séir, ont été épargnés par nos ancétres, lorsqu'ils sortoient de l'Egypte : et ils se sont détournés à côté, pour ne passer point sur ces terres, et n'avoir pas occasion de-combattre ces peuples. Et eux au contraire ils assemblent une armée immense pour nous chasser de la terre que vous nous avez donnée. Vous donc, notre Dieu, ne les jugerez-vous pas, puisque nous n'avons point assez de force pour nous opposer à cette prodigieuse multitude qui tombe sur nous? Nous ne savons que faire pour leur résister, et il ne nous reste que de lever les yeux vers vous !. »
Ainsi pria Josaphat : et il recut dans le moment des assurances de la proteclion de Dieu.
Les plus forts sont assez souvent les plus circonspects à prendre les armes.
On en a vu les exemples dans les guerres d'Amasias et de Josias. J'en ajouterai encore un dans un fait particulier.
Dans une déroute des enfans d'Israél du parti d'Isboseth , conduit par Abner contre David, « Asaél un des fréres de Joab, qui se floit en la légéreté de ses pieds plus vites que ceux des chevreuils habitans des foréts, poursuivoit Abner sans se détourner à droite ni à gauche, et allant toujours sur ses pas. Abner regarda un moment derrière, et lui dit : Etes-vous Asaël? Oui, répondit-il. Abner poursuivit : Retirez-vous d'un côté ou d'un autre, et attachez-vous à qui vous voudrez parmi la jeunesse fugitive, pour en avoir la dépouille. Asaél ne cessa point de le presser : et Abner répéta encore : Retirez-vous, je vous prie, et cessez de me poursuivre : autrement je serai contraint de vous percer, et de vous laisser attaché à la terre : et comment pourrai-je après cela lever les yeux devant votre frère Joab ? Asaël méprisa ce discours : et Abner le frappa dans l'aine, et le perça
1 I] Paral., xx, 10, 11 ct seq.
d'outre en outre. Il mourut sur-le-champ de sa blessure : et tous les passans s'arrétoient pour voir Asaël couché par terre !. »
On ne pouvoit garder plus de modération dans sa supériorité que le faisoit Abner un des vaillans hommes de son temps, ni ménager davantage Joab et Asaël.
Sanglante dérision des conquérans par le prophète Isaïe,
« Comment êtes-vous tombé, bel astre qui luisiez au ciel comme l'étoile du matin ? Vous qui frappiez les nations et disiez en votre cœur : Je monterai jusqu'au ciel: je m'éleverai au-dessus des astres : je prendrai séance sur la montagne du temple où Dieu a fixé sa demeure à cóté du nord : je volerai au-dessus des nues, et je serai semblable au Trés-Haut. Mais je vous vois plongé dans les enfers, dans l'abime profond du tombeau. Ceux qui vous verront se baisseront pour vous considérer dans ce creux , et diront en vous regardant : N'est-ce pas là celui qui troubloit la terre, qui ébranloit les royaumes, qui a fait du monde un désert, qui en a désolé les villes et renfermé ses captifs dans des cachots? les rois des Gentils sont merts dans la gloire, et enterrés dans lurs sépulcres : mais vous, on vous en a arraché, et vous étes resté sur la terre, comme une branche inutile et impure, sans lisser de postérité *. »
Et un peu devant : « Quand vous étes tombé à terre, tout l'univers est demeuré dans l'étonnement et dans le silence : les pns mémes se sont réjouis, et ont dit que depuis votre mort personne ne les coupe plus (pour en construire des vaisseaux et en faire des machines de guerre). L'enfer a été troublé par votre arrivée, et a envoyé au-devant de vous les géans. Les rois de la terre se sont élevés, et tous les princes des nations; et tous vous disent : Quoi donc ! vous avez été blessé comme nous ? Vous êtes devenu semblable à nous? Votre orgueil est précipité dans les enfers : votre cadavre est gisant dans le tombeau : vous étes couché sur la pourriture, et votre couverture sont les vers?. »
3 [1 Reg., 11, 17, 18 et seq. — * Isai. xiv, 12, 13 et seq. — *10i4., 6 , 7 et seq.
Deux paroles du Fils de Dieu, qui anéantissent la fausse gloire, et éteignent l'amour des conquétes.
Il n’y a rien au-dessus de ces expressions, que la simplicité de ces deux paroles du Fils de Dieu : « Que sert à l'homme de conquérir le monde, s'il perd son ame? Et qu'est-ce qu'on donnera en échange pour son ame!? »
Et encore, pour foudroyer d'un seul mot la fausse gloire : « Ils ont recu leur récompense?*. » Ils ont prié dans les coins des rues: ils ont jeüné : ils ont fait l'aumóne. Ajoutons : ils ont exercé ces grandes vertus militaires, si laborieuses et si éclatantes, pour faire parler les hommes : « En vérité, je vous le dis; ils ont recu leur récompense. » Ils ont voulu qu'on parlât d'eux : ils sont contens : on en parle par tout l'univers : ils jouissent de ce bruit confus dont ils étoient enivrés : et vains qu'ils étoient, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs projets : Receperunt mercedem suam , vani vanam?, comme dit saint Augustin.
Que de sueurs, que de travaux, disoit Alexandre (mais que.de sang répandu), pour faire parler les Athéniens ! Il sentoit la vanité de cette frivole récompense : et. en méme temps il se repaissoit de cette fumée.
Des guerres entre les citoyens, avec leurs motifs : et des régles qu'on y doit Suivre.
Premier exemple. On résout la guerre entre les tribus par un faux soupçon : et en s'expliquant on fait la paix.
" Ceux de la tribu de Ruben et de Gad, et la moitié de la tribu de Manassé, étoient séparés de leurs frères par le Jourdain : et ils érigèrent sur les bords de ce fleuve un autel d'une grandeur immense. Le reste des enfans d'Israél ayant appris qu'on érigeoit contre eux cet autel dans la terre de Chanaan, s'assemblérent
1 Matth., xv1, 26. — * Matth., v1, 2. 5. — 3 In Ps. cxv1u, serm. Xil, n. 2.
tous en Silo pour combattre contre eux : et en attendant envoyèrent un député de chaque tribu, avec Phinées fils d'Eléazar, souverain sacrificateur. Comme ils furent arrivés daus la terre de Galaad, où ils trouvèrent les Rubénistes et les autres qui élevoient cet autel, ils leur parlérent ainsi : « Quelle est cette transgression de la loi de Dieu? Pourquoi abandonnez-vous le Dieu d'Israël , et bátissez-vous un autel sacrilége pour vous éloigner de son culte? Que si vous croyez que la terre que vous habitez est immonde {faute d'être sanctifiée par un autel), venez plutôt avec nous dans la terre où est établi le tabernacle du Seigneur, et y demeurez. Nous vous prions seulement de ne pas délaisser le Seigneur ni notre société, en établissant un autre autel que celui du Seigneur notre Dieu : et de ne point attirer sur nous tous sa juste vengeance, comme fit Achan par son blasphéme !. »
« Ceux de Ruben et les autres répondirent à ce discours : Le Seigneur le trés-puissant Dieu sait, et tout Israël en sera témoin, que nous n'élevons cet autel que pour étre un mémorial éternel du droit que nous avons, nous et nos enfans, sur les holocaustes, de peur qu'un jour vous ne leur disiez : Vous n'avez point de part au culte de Dieu. Phinéés, qui étoit le chef de la légation , ayant oui cette réponse prononcée par les Rubénistes et les autres, avec exécration du sacrilége qu'on leur imputoit, en fit rapport à tout le peuple qui en fut content : et le nouvel autel fut appelé : Témoignage que le Seigneur étoit Dieu. »
On voit là que les tribus alloient armer contre leurs frères, qu'ils estimoient prévaricateurs : mais que, sans rien précipiter, on en vint à un entier éclaircissement, comme la prudence et la charité le vouloit : et la paix fut faite.
Second exemple : le peuple arme pour la juste punition d'un crime, faute d'en livrer les auteurs.
Un Lévite faisant son chemin, logea en passant dans la ville de Gabaa, qui appartenoit à ceux de Benjamin : il en fut indignement traité, lui et sa femme, qui mourut entre leurs bras impu! Jos., XXII, 10, 11 et seq.
diques !. Le Lévite, pour exciter la vengeance publique, en partagea le corps mort en douze morceaux, qu'il dispersa dans tous les confins d'Israél. A ce spectacle, chacun s’écrioit : « On n'a jamais vu une telle chose en Israël, Assemblez-vous, dit-on aux tribus, et ordonnez en commun ce qu'il faut faire *. »
Les tribus étant assemblées, il fut ordonné qu'avant toutes choses on demanderoit les coupables *. Mais au lieu de les livrer, ceux de Benjamin en entreprirent la défense, et se jetèrent dans Gabaa au nombre de vingt-cinq mille combattans , tous gens de main et de courage et trés-instruits dans l'art dela guerre. Cependant les tribus entreprirent une guerre si difficile : et aprés divers combats avec un événement douteux, la tribu de Benjamin fut exterminée, à la réserve de six cents hommes, qui avoient échappé à tant de sanglantes batailles.
Outre la difficulté de cette guerre, il y avoit encore à considérer l'extinction d'une tribu dans Israél. C'est de quoi toutes les tribus étoient affligées : « Quoi donc, disoit-on *, il périra une des tribus, une des sources d'Israél? » Mais la justice l'emporta : et tout ce qu'obtint le regret d'une perte si considérable, c'est d'aider cette misérable tribu, autant qu'on pouvoit, à se rétablir par le mariage.
Troisième exémple. On procédoit par les armes à la punition de ceux qui ne venoient pas à l'armée, étant mandés par ordre public. |
C'est ce qui paroit dans la méme guerre, où l'on introduisit une accusation en demandant : « Qui sont ceux qui ne se sont pas rendus à l'assemblée générale? On trouva que ceux de Jabès Galaad y avoient manqué : et on choisit dix mille des meilleurs soldats pour les passer au fil de l'épée *. »
Gédéon avoit puni à peu près de même ceux de Soccoth, qui par un esprit de révolte refusèrent des vivres à l'armée qui marchoit à l'ennemi. Il prit la tour de Phanuel, où ils mettoient leur espérance : il la démolit, et en fit mourir les habitans *.
! Jud., Xr, !, 2 et seq. — ? Ibid., 80. — 3% Jbid., xx, 1, 2 et seq. — * ]bid., xxt, 3, 6, 1 et seq. — * Ibid., 8, 9, 10. — * Jbid., vr, 5, 6 et seq.
C'est ainsi qu'on óte aux rebelles et aux mutins les forteresses dont ils abusent : et on laisse un exemple à la postérité du chàtiment qu'on en fait.
On voit clairement par ces exemples, que la puissance publique doit étre armée, afin que la force demeure toujours au souverain.
Quatrième exemple. La guerre entre David et Isboseth fils de Saül.
Tout le royaume de Saül, aprés la mort de ce prince, appartenoit à David. Dieu en étoit non-seulement le maitre absolu par son domaine souverain et universel, mais encore le propriétaire par ses titres particuliers sur la famille d'Abraham et sur tout le peuple d'Isra&l. Dieu donc ayant donné ce royaume entier à David qu'il avoit fait sacrer par Samuel, et à sa famille, on ne peut douter de son droit : et néanmoins Dieu vouloit qu'il conquit ce royaume qui lui appartenoit à si juste titre.
Ce droit de David avoit été reconnu par tout le peuple, et méme par la famille de Saül. Jonathas fils de Saül dit à David : «Je sais que vous régnerez sur Israél, et je seraile second aprés vous : et mon père ne l'ignore pas. » En effet Saül lui-même dans un de ses bons momens , avoit parlé à David en ces termes : « Comme je sais que vous régnerez trés-certainement, et que vous aurez en main le royaume d'Israél, jurez-moi que vous conserverez les restes de ma race?. » Ainsi le droit de David étoit constant.
Ce qui retarda l'exécution de la volonté de Dieu, fut qu'Abner fils de Ner, qui commandoit les armées sous Saül, fit valoir le nom de ce prince, et mit son fils Isboseth sur le trône durant sept ans* : pendant que David régnoit à Hébron sur la maison de Juda.
Quelque certain et reconnu que füt le droit de David , il n'usa pas de ses avantages durant cette guerre, et ménagea le sang des citoyens. En ce temps les Philistins, ennemis du peuple de Dieu, n'entreprenoient rien , et David n'avoit rien à craindre du côté des étrangers : ainsi il ne pressoit pas Isboseth , et le laissa
"SE Reg., Xxil1, 17. — ? Ibid., xxiv, 31, 22, — 311 Reg., 1, 8 et seq.
deux ans paisible sans faire aucun mouvement. La guerre s'alluma ensuite : « et il y eut un combat assez rude entre les deux partis*. » Mais Abner d'une hauteur où il s'étoit rallié, avec ce qu'il avoit de troupes plus affectionnées à la maison de Saül, qui étoient celles de la tribu de Benjamin, d’où il étoit, « ayant crié à Joab, qui poursuivoit áprement (a) l'armée en déroute: Jusqu'à quand poursuivrez-vous des fugitifs : et voulez-vous les passer tous au fil de l'épée? Ignorez-vous ce que peuvent de braves gens dans le désespoir? et ne vaut-il pas mieux empécher vos troupes de pousser à bout leurs fréres*? » Joab ne demandoit pas mieux ; et n'eut pas plutôt oui le reproche d'Abner, qu'il lui répondit : « Vive le Seigneur, si vous aviez parlé plus tôt, le peuple dés le matin auroit cessé de poursuivre son frére. Il fit en méme temps sonner la retraite : et le combat, qui avoit duré jusqu'au soir, cessa à l'instant. »
On voit en cette conduite l'esprit où l'on étoit d'épargner le sang fraternel, c'est-à-dire celui des tribus toutes sorties de Jacob. C'est le seul combat mémorable qui fut donné : et quelque rude qu'il eût été, on ne trouva parmi les morts que dix-neuf hommes du cóté de David ; et de celui d'Abner, quoique battu, seulement trois cent soixante.
On remarque méme que David n'alla jamais en personne à cette guerre, de peur que la présence du roi n'engageát un combat général. Ce prince ne vouloit pas tremper ses mains dans le sang de ses sujets : et il ménagea autant qu'il pouvoit les restes de la maison de Saül, à cause de Jonathas. Ce ne furent que rencontres particulières, où, comme « David alloit toujours croissant et se fortiflant de plus en plus, pendant que la maison de Saül ne cessoit de diminuer *, » il crut qu'il valoit mieux la laisser tomber comme d'elle-méme, que de la poursuivre à outrance.
Tout rouloit dans le parti d'Isboseth sur le crédit du seul Abner. David n'avoit qu'à le ménager, et à profiter comme il fit des mécontentemens qu'il recevoit tous les jours d'un maltre également foible et hautain *.
1] Reg., nl, 1Te — 3 Ibid,, 26, 21, 98, —? 1bid., LIL, 1.— i Il Reg., It, 6, 1, Se (a) 1le Edit. : Apparemment.
. Abner en son ame savoit que David étoit le roi légitime : et un jour maltraité par Isboseth, il le menaca de faire régner David sur tout Israël, comme le Seigneur l’avoit ordonné et promis *.
Il traita en effet avec David, à qui il avoit gagné tout Israél et tout Benjamin, en leur disant : « Hier et avant-hier vous cherchiez David pour le faire roi : accomplissez donc ce que le Seigneur a dit, qu'il sauveroit par sa main tout Israél de la main des Philistins *. »
Il arriva dans ces conjonctures, que Joab tua Abner en trahison. « Et sa mort ne fut pas plutót sue par Isboseth, que les bras lui tombérent de foiblesse, et que tout Israël fut mis en troubles”. » Ce qui donna la hardiesse à deux capitaines de voleurs de le tuer lui-méme en plein jour dans son lit, oà il dormoit sur le midi : et ils apporterent sa tête à David *.
Ainsi finit la guerre civile, comme David l'avoit toujours espéré, sans presque verser de sang dans les combats. Mais David dont les mains en étoient pures, de peur qu'on ne crüt qu'il avoit eu part à l'ussassinat d'Abner et à celui d'Isboseth , s'en disculpa par deux actions éclatantes, qui lui gagnérent tous les cœurs.
La conjoncture des temps, où le règne qui commengoit étoit encore peu affermi, ne permettoit pas à David de faire punir loab, dont la personne étoit importante et les services nécessaires. Ce qu'il put faire au sujet du meurtre d'Abner fut de dire à toute l'armée et à Joab méme : « Déchirez vos habits, et revétez-vous de sacs, et pleurez dans les funérailles d'Abner. David hi-même suivoit le cercueil. Et quand on eut enterré Abner, David éleva sa voix, et dit en pleurant : Abner n'est pas mort comme un lâche : tes mains n'ont pas été liées, ainsi qu'on fait aux vaincus ; ni tes pieds n'ont pas été mis dans les entraves : tu es tombé comme il arrive aux plus braves, devant des enfans d'iniquité. À ces mots touf Israël redoubla ses pleurs. Et comme toute la multitude venoit pour manger avec le roi pendant le jour : A Dieu ne plaise, dit David, que j'interrompe le deuil, et que je goûte un morceau de pain avant le coucher du soleil.
1 11 Reg. ri, 9, 1C. — * Jbid., 17, 18, 19.—3 Ibid., 1v, 1. — * Ibid., 5-8.
Ainsi Dieu me soit en aide. Tout le peuple entendit ce serment; et louant ce que fit David, lereconnut innocent du meurtre d' Abner'.»
Jl fit plus, et « disoit tout haut à ses serviteurs : Ne voyez-vous pas qu'Israél perd aujourd'hui un grand capitaine ? Pour moi, je guis foible encore, et sacré depuis peu de temps. Ces enfans de Sarvia (c'étoit Joab et Abisaï son frère) me sont durs : le Seigneur rende aux méchans suivant leurs crimes?. » (C'est tout ce que permettoit la conjoncture des temps.
Pour ce qui regarde Isboseth, quand ces deux chefs de brigands, Baana et Réchab, lui en apportèrent la tête, croyant lui rendre un grand service : « Vive le Seigneur, dit-il, qui m'a toujours (a) délivré de toute angoisse. Celui qui vint m'annoncer la mort de Saül, dont il se vantoit d'étre l'auteur, et qui croyoit m'apporter une nouvelle agréable, dont il attendoit récompense, fut mis à mort par mon ordre. Combien plus redemanderai-je à deux traitres le sang d'un homme innocent, qu'ils ont tué sur son lit et qui ne leur avoit fait aucun mal?. » Ainsi périrent ces deux voleurs, comme avoit péri celui qui se glorifioit d'avoir tué le roi Saül. La différence qu'y mit David, c'est que celui-ci fat puni comme meurtrier de l'oint du Seigneur : et ceux-là furent tués comme coupables du sang d'un homme innocent qui ne leur faisoit aucun mal, sans l'appeler l'oint du Seigneur, parce qu’en effet il ne l'étoit pas.
On voit par la conduite de David, que dans une guerre civile un bon prince doit ménager le sang des citoyens. S'il arrive des meurtres, qu'on pourroit lui attribuer à cause qu'il en proflte, il doit s’en justifier si hautement, que tout le peuple en soit content.
Cinquième et sixième exemple. La guerre civile d'Absalon et de Séba : avec’ l'histoire d'Adonias. Jamais prince n'étoit né avec de plus grands avantages naturels, ni plus capable de causer de grands mouvemens et de former un grand parti dans un Etat, qu'Absalon fils de David. Outre
1 II Reg,, 111, 31, 32 et seq. — Ibid., 38, 39. — 3 [bid., 1v, 9, 10, 11. (a) Ile Edit. : Vive le Seigneur, qui m'a toujours..... |
'j accompagnoient toute sa personne !, c'étoit le plus * plus prévenant de tous les hommes. Il faisoit paur immense pour la justice, et savoit flatter par cet ous ceux qui paroissoient avoir le moindre sujet de se e*. Nous l'avons observé ailleurs : et je ne sais si nous 4s aussi remarqué que David s'étoit peut-être un peu ralenti de ce côte-là, durant qu'il étoit occupé de Bethsabée. Quoi qu'il en soit, Absalon sut profiter de la conjoncture, où la réputation du roi son père sembloit être entamée par cette foiblesse et encore plus par le meurtre odieux d'Urie, un si brave homme, si attaché au service et si fidèle à son maitre. Il étoit le fils aîné du roi : le trône le regardoit ; et il en étoit si proche, qu'à peine lui restoit-il un pas à faire pour y monter. ' Pour se donner un relief proportionné à une si haute naissance, «il se fit des chariots et des cavaliers, avec cinquante hommes qui le précédoient *; » et il imposoit au peuple avec cet éclat. Ce fut une faute contre la bonne politique : et il ne falloit rien permettre d'extraordinaire à un esprit si entreprenant. Le roi peu déflant de sa nature et toujours trop indulgent à ses enfans, ne le reprit pas de cette démarche hardie. Absalon le savoit gagner par les flatteries : et privé dans une disgrace de la présence du roi, il lui fit dire: « Pourquoi m'avez-vous retiré de Gessur où j'étois banni? Il m'y falloit laisser achever mes jours. Que je voie la face du roi,ou qu'il me donne la mort *. » — Quand il eut assez établi ses intelligences par tout le royaume ét qu'il se crut en état d'éclater, il choisit la ville d'Hébron, l'an&en siége de la royauté, qui lui étoit toute acquise, pour se déclarer. Le prétexte de s'éloigner de la Cour ne pouvoit être plus spécieux, ni plus flatteur pour le roi : « Pendant que j'étois banni de votre Cour, j'ai fait vœu, si je revenois à Jérusalem pour y jouir .de votre présence, de sacrifier au Seigneur dans Hébron *. » Absalon ne fut pas plutót à Hébron, qu'il fit donner le signal de la révolte à tout Israël. Et on s'écria de tous côtés : « Absalon règne dans Hébron *. »
3 11 Reg., xiv, 25. — 2 lbid., xv, 2 et seq. — * [bid., 1. — * Ibid., x1v, 32. + — 5 [bid., ZY, 1, 8. — € Ibid., 40.
Ce prince artificieux engagea dans ce voyage deux cents hommes des principaux de Jerusalem :, qui ne pensoient à rien moins qu à faire Absaion roi : mais ils se trouvèrent cependant forcés à se déclarer pour lui. En méme temps on vit paroitre à la tête de son conseil « Achitophel, le principal ministre et le conseiller de David *; que l'on consultoit comme Dieu, et sous David, et depuis sous Absalon *. » En méme temps Amasa, capitaine renommé, fut mis à la tête de ses troupes *, et ce prince n'oublia rien pour donner de la réputation à son parti.
Pour imprimer dans tous les esprits que l'affaire étoit irréconciliable, Achitophel conseilla à Absalon, aussitót qu'il fut arrivé à Jérusalem, d'entrer en plein jour dans l'appartement des femmes du roi *, afin que quand on verroit l'outrage qu'il faisoit au roi dont il souilloit la couche, tout le monde sentit aussitót qu'il étoit engagé sans retour, et qu'il n'y avoit plus de ménagement.
Tel étoit l'état des affaires du côté des rebelles. Considérons maintenant la conduite de David.
Il commenca d'abord par se donner du temps pour se reconnoitre; et abandonnant Jérusalem, oü le rebelle devoit venir bientót le plus fort pour l'accabler sans ressource, il se retira dans un lieu caché du désert avec l'élite des troupes *.
Comme il sentit la main de Dieu qui le punissoit selon la prédiction de Nathan, il entra à la vérité dans l'humiliation qui convenoit à un coupable que son Dieu frappoit, se retirant à pied en pleurant avec toute sa suite, la téte couverte et reconnoissant le doigt du Seigneur *. Mais en méme temps il n'oublia pas son devoir. Car ayant vu que tout le royaume étoit en péril par cette - révolte, il donna tous les ordres nécessaires pour s'assurer tout ce qu'il avoit de plus fidèles serviteurs ; comme les légions entretenues de Phéléthi et de Céréthi: comme la troupe étrangère d'Ethal Géthéen : comme Sadoc et Abiathar avec leur famille*. Il songea aussi à étre averti des démarches du parti rebelle, en diviser les conseils, et détruire celui d' Achitophel qui étoit le plus redoutable*.
1 ]] Reg., xv 11. — * Ibid., 39. — 8 Ibid., xv1,23. — * Ibid., xvii, 25. — 8 Ibid., Xvi, 20, 21. — * Ibid., xv, 15, 18, 28. — 7 ILid., 16, 24, 30. — 8 Jbid., 17, 92, 21. — * Ibid. 31, 32 et seq.
Après avoir ainsi arrêté le premier feu de la rébellion, et pourvu aux plus pressans besoins par des ordres qui lui réussirent, il se mit en état de combattre. Il partagea lui-même son armée en trois (ce qu'il faut une fois observer), parce que cette division étoit nécessaire pour faire combattre sans confusion, surtout de grands corps d'armées telles qu'on les avoit alors. Il en nomma les officiers et les commandans, et leur dit : « Je marcherai à vo» tre tête '. » Il vit bien qu'il y alloit du tout pour la royauté : et crut qu'il n'avoit point à se ménager, comme on a vu qu'il avoit fait contre Isboseth.
Tout le peuple s'y opposa, en lui disant « qu'ils le comptoient lui seul pour dix mille hommes : et que quelque malheur qui leur arrivât dans le combat, ils ne seroient point sans ressource,
tant que le roi leur resteroit ?. »
Nous avons remarqué ailleurs *, qu'il ne fit point le faux brave à contre-temps, et qu'il céda aux sages conseils qui avoient pour objet le bien du royaume.
Il n'oublia pas le devoir de pére; et recommanda tout haut à loab et aux autres chefs de sauver Absalon *. Le sang royal est un bien de tout l'Etat, que David devoit ménager, non-seulement comme père, mais encore comme roi.
On sait l'événement de la bataille; comme Absalon y périt, malgré les ordres de David; etcomme, pour épargner les citoyens, on cessa de poursuivre les fuyards *.
David cependant fit une faute considérable, où le jeta son bon naturel. Il s'affligeoit démesurément de la perte de son fils, s’écriant sans cesse d'un ton lamentable : « Mon fils Absalon, Absalon mon fils, qui me donnera de mourir en votre place! O Ab* salon mon cher fils, mon fils bien-aimé *! »
La nouvelle en vint à l’armée, et la victoire fut changée en deuil : le peuple étoit découragé, et comme un peuple battu et mis en déroute, il n'osoit paroitre devant le roi. Cequi obligea enfin Joab à lui donner le conseil que nous avons remarqué ailleurs*.
3 Il. Reg., xvirt, 1 et seq. — * Jhid., 3. — * Ci-devant, liv. IIT, art. 111, X1° pro' pos. — * II. Reg., xviii, 5, 12. — * Jbid., 6, 7 et seq. — 9 Ibid., 33. — 7 Ibid.,
XIX , 1. 2 et seq. — # Ci-deyant, liv. V, art. 11, r11* propos.
Et ce qui doit faire entendre aux princes que dans les guerres civiles, malgré sa propre douleur contre laquelle il faut fairg effort, on doit savoir prendre part à la joie publique que la victoire inspire; autrement on aliene les esprits, et l'on s'atüire et au royaume de nouveaux malheurs.
Cependant la rébellion ne fut pas sans suite. Séba fils de Bochri, de la famille de Jémini, qui étoit celle de Saül, souleva par ces paroles de mépris le peuple encore ému : « Nous n’avons rien de commun avec David, et le fils d'Isai ne nous touche en rien. Le roi connutle péril, et dit à Amasa : Hátez-vous d'assembler tout Juda. 11 exécuta cet ordre lentement; et David dit à Abisai : Le fils de Bochri va nous faire plus de mal qu'Absalon : hátez-vous donc, et prenez ce qu'il y a de meilleures troupes, sans lui laisser le temps de se reconnoitre et de s'emparer de quelque ville *. » Abisai prit les légions de Céréthi et de Phéléthi, avec ce qu'il y avoit de meilleurs soldats dans Jérusalem. Joab de son côté poursuivoit Séba, qui alloit de tribu en tribu soulevant le peuple, et emmenant ce qu'il pouvoit de troupes choisies. Mais Joab fit entendre à ceux d'Abéla, oü le rebelle s'étoit renfermé, qu'il ne Sagissoit que de lui seul. À sa persuasion une femme sage du pays, qui se plaignoit qu'on vouloit perdre une si belle ville , sut la délivrer en faisant jeter à . Joab la téte de Séba par-dessus les murailles.
Ainsi finit la révolte, sans qu'il en coütàt de sang que celui du chef des rebelles. La diligence de David sauva l'Etat. Il avoit raison de penser que cette seconde révolte, qui venoit comme du propre mouvement du peuple et d'un sentiment de mépris, étoit plus à craindre que celle qu'avoit excitée la présence du
fils du roi. Il connut aussi combien il étoit utile d'avoir de vieux '
corps de troupes sous sa main : et tels furent les remèdes qu'il opposa aux rebelles.
On peut rapporter à ce propos ce qui arriva à Adonias, fils de David *. Ce prince se prévalant de la vieillesse du roi son pére, dont il étoit l'ainé, vouloit malgré lui s'emparer du royaume, et s'entendoit pour cela avec Joab et avec Abiathar, grand sacrificae -
IT Reg., xx, 1, 2 ct seq — * III Reg , 1, 1, 7, 8 et seq.
teur. Mais Sadoc, le prince des prêtres après lui, et Banaias avec les troupes dont il avoit le commandement et la force de l'armée de David , n'étoit point pour Adonias. David avec ce secours prévint la guerre civile qu'Adonias, soutenu d'un grand parti, méditoit; et laissa le royaume paisible à Salomon, à qui il le destinoit par ordre de Dieu.
Ainsi l'on continua à reconnoître l'utilité des troupes entretenues, par lesquelles un roi demeure toujours armé et le plus fort.
Dernier exemple des guerres civiles : celle qui commenga sous Roboam par la division de dix tribus.
La cause de cette révolte, dans laquelle le royaume d'Israël ou des dix tribus fut érigé, viendra plus à propos ci-aprés dans d'autres endroits. Nous remarquerons ici seulement :
En premier lieu, que les rois de Juda aprés une si grande révolte qui partagea le royaume, obligés à se défendre non-seulement contre l'étranger !, mais encore contre leurs freres rebelles, bâtirent dans le territoire de la tribu de Juda un grand nombre de nouvelles forteresses et des arsenaux, où il y avoit des magasins de vivres en abondance, et à la fois de toute sorte d'armures ?.
En second lieu, ils se préparèrent à reconquérir par les armes le nouveau royaume que la rébellion avoit élevé contre la maison de David. Mais Dieu qui voulut montrer combien le sang d'Israél devoit être cher à leurs frères, et que méme après la division il ne falloit pas oublier la source commune, fit défendre par son
prophète à ceux de Juda de faire la guerre à leurs frères ?, > quoi_ que rebelles et schismatiques.
Il arriva méme dans la suite, et c'est ce? qu'on remarque en troisième lieu, que le royaume de Juda s'unit par une étroite allance avec le royaume rebelle. Car encore que contre la volonté de Dieu, et peut-être plus par la faute de ceux d'Israël que de ceux de Juda, il y eùt durant quelques régnes une guerre contiant Reg., Xiv, 26. — * 111 Par., xt, 5, 6, 7 et seq. — 3 Reg., x11, 24; II Par.
nuelle entre les deux royaumes‘ : néanmoins par la suite du temps l'alliance fut établie si solidement entre eux, que le pieux roi Josaphat, invité par Achab roi d'Israél, à joindre ses armes avec celles des Israélites, pour les aider à recouvrer sur le roi de Syrie une place forte qu'ils prétendoient, vint en personne pour lui dire : « Vous et moi nous ne sommes qu'un. Votre peuple n'est qu'un méme peuple avec le mien : ma cavalerie est la vótre?. »
L'alliance se confirma dans la suite : et le méme Josaphat répondit encore à Joram roi d'Israél, qui le prioit de le secourir contre le roi de Moab: « J'irai avec vous : qui est à moi est à vous; mon peuple est votre peuple, et ma cavalerie est la vótre?. »
On voit par là, que pour le bien de la paix et pour la stabilité des choses humaines, les royaumes fondés d'abord sur la rébellion, dans la suite sont regardés comme devenus légitimes, ou par la longue possession, ou par les traités et la reconnoissance des rois précédens.
Et remarquez que la loi de la possession a eu lieu dans un royaume, qui avoit joint la révolte contre la religion véritable à la défection.
En quatrième lieu, les rois légitimes se doivent toujours montrer les plus modérés, en tàchant de ramener par la raison ceux qui s'étoient écartés de leur devoir. Ainsi en usa le roi Abia fils de Roboam, avant que d'en venir aux mains avec les rebelles : et les armées étant en présence, il monta sur une éminence, où il fit aux Israélites avec autant de force que de douceur ce beau discours qui commence ainsi : « Ecoutez, Jéroboam et tout Israél, » leur remontrant par vives raisons le tort qu'ils avoient contre Dieu et contre leurs rois*. Il étoit le plus fort sans comparaison; mais plus soigneux encore de ramener les rebelles que de profiter de cet avantage, il ne s'apercut pas que Jéroboam l'environnoit par derrière. Il se trouva presque enveloppé par ses ennemis. Dieu prit son parti, et répandit la terreur sur les rebelles, qui prirent la fuite.
, 3 IIl Reg., xiv, 30; xv, 32. — * Ibid., xxu, 5. — * 1V Reg., 111, 7. — * lI Par., XIII, 4, 13, 14 et seq.
Nous donnerons pour cinquiéme et derniére remarque, que le royaume d'Israël, quoique rendu par la suite légitime et trèspuissant, n'égala jamais la fermeté du royaume de Juda, d’où il s’étoit séparé.
Comme il s'étoit établi par la division, il fut souvent divisé contre lui-méme. Les rois se chassoient les uns les autres. Baasa chassa la famille de Jéroboam, qui avoit fondé le royaume, dés la seconde génération. Zambri sujet de Baasa se souleva contre lui, et ne régna que sept jours. Amri prit sa place, et le contraignit à mettre lui-même le feu dans le palais, où il se brüla : le royaume se divisa en deux. Amri, dont le parti prévalut et qui sembloit avoir relevé le royaume d'Israél en bátissant Samarie !, y régna peu : et sa famille périt sous son petit-fils. Les familles royales les mieux établies virent à peine quatre ou cinq races. Et celle de Jéhu, que Dieu méme avoit fait sacrer par Elisée, tomba bientôt par la révolte de Sellum, qui tua le roi et s'em- . para du royaume*.
Au contraire dans le royaume de Juda, où la succession étoit légitime, la famille de David demeura tranquille sur le trône, et il n'y eut plus de guerre civile : on aimoit le nom de David et de sa maison. Parmi tant de rois qui régnèrent sur Israel, il n'y en eut pas un seul que Dieu approuvát : mais il sortit de David de grands et de saints rois imitateurs de sa piété. Le royaume de Juda eut le bonheur de conserver la loi de Moise et la religion de ses pères. Il est vrai que pour leurs péchés, ceux de Juda furent iransportés dans Babylone, et le tróne de David fut renversé: mais Dieu ne laissa pas sans ressource le peuple de Juda, à qui il promit son retour dans la terre de ses pères aprés soixante et dix ans de captivité. Mais pour le royaume d'Israél, outre qu'il tomba plus tôt, il fut dissipé sans ressource par les mains de Salmanasar, roi d'Assyrie *, et se perdit parmi les Gentils.
Telle fut la constitution et la catastrophe de ces deux royaumes. Celui que la révolte avoit élevé malgré les rois légitimes, quoiqu'ensuite reconnu par les mémes rois, eut en lui-méme une
11 Reg., xv, 27; xv1, 9, 10, 16, 18, 21, 24. — * IV Reg, 1x , et x, 30; xv, 10,
12. — 3 Jbid., xvi, xvi.
perpétuelle instabilité, et périt enfin sans espérance par ses fautes.
Encore que Dieu fit la guerre pour son peuple d'une facon extraordinaire et miraculeuse, il voulut qu'il s'aguerrtt en lui donnant des rois belliqueuz et de grands capitaines. |
Dieu faisoit la guerre pour son peuple du plus haut des cieux , d'une façon
extraordinaire et miraculeuse.
Ainsi l'avoit dit Moise sur les bords de la mer Rouge : « Ne craignez point ce peuple immense dont vous étes poursuivi. Le Seigneur combattra pour vous, et vous n'aurez qu'à demeurer en repos !. »
Outre qu'il ouvrit la mer devant eux, il mit son ange, pendant . qu'ils passoient, entre eux et les Egyptiens, pour empécher Pharaon de les approcher?. »
A la fameuse journée où le soleil s'arréta à la voix de Josué, pendant que l'ennemi étoit en fuite, Dieu fit tomber du ciel de grosses pierres comme une grêle *, afin que personne ne püf échapper, et que ceux qui avoient évité l'épée fussent accablés des coups d'en haut.
Les murailles tomboient devant l'arche; les fleuves remontoient à leur source pour lui donner (a) passage”, et tout lui cédoit. |
Quelquefois Dieu envoyoit à leurs ennemis dans leurs songes, des pronostics affreux de leur perte. Ils voyoient l'épée de Gédéon qui les poursuivoit de si prés, qu'ils ne pouvoient échapper; et ils fuyoient en désordre avec de terribles hurlemens, au bruit de ses trompettes et à la lumiere de ses flambeaux, et tiroient l'épée l'un contre l'autre, ne sachant à qui se prendre de leur déroute *.
Une semblable fureur saisit les Philistins, quand Jonathas les
t Ezod., xiv, 13, 14. — ? Ibid., 19, 90. — 8 Jos., x, 10, 11, 12, 13. — * Jos., n1 et vI.— 5 Jud., vi, 13 et seq.
(a) ile Edit. : Leur donner.
attaqua, et ils firent un carnage horrible de leurs propres troupes *.
Dieu faisoit gronder son tonnerre sur les fuyards *, qui glacés de frayeur se laissoient tuer sans résistance.
Quelquefois on entendoit un bruit de chevaux et de chariots
armés, qui épouvantoit l'ennemi, et lui faisoit croire qu'un grand secours étoit arrivé aux Israélites ; en sorte qu'il se mit en fuite, et abandonna le camp avec tous les équipages *. . D'autres fois, au lieu de ce bruit, Elisée faisoit apparoitre des chariots enflammés à son compagnon effrayé *, qui crut voir autour d'eux une-armée invisible , plus forte que celle des Syricns leurs ennemis. Le méme prophète frappa les Syriens d'aveuglement, et les conduisit jusqu'au milieu de Samarie *.
On sait le carnage que fit un ange de Dieu en une nuit, à la prière d'Ezéchias, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes de Sennachérib, qui assiégeoit Jérusalem.
Mais il faut finir ces récits par quelque spectace encore plus surprenant.
Josaphat, qui ne voyoit aucune ressource contre l'armée effroyable de la ligue des Iduméens, des Moabites et des Ammonites , soutenus par les Syriens' ; aprés avoir imploré le secours de Dieu, et en avoir obtenu les assurances certaines par la bouche d'un saint prophéte, comme il a été remarqué ailleurs, marcha contre l'ennemi par le désert de Thécué, et donna ce nouvel ordre de guerre : « Qu'on mit à la téte de l'armée les chantres du Seigneur, qui tous ensemble chantassent ce divin Psaume : Louez le Seigneur, parce qu'il est bon, parce que ses miséricordes sont éternelles *. » Ainsi l'armée change (a) en chœur de musique : à peine eut-elle commencé ce divin chant, que les ennemis qui étoient en embuscade se tournèrent l'un contre l'autre, et se taillrent eux-mêmes en pièces : en sorte que ceux de Juda arrivés àune bauteur vers la solitude, virent de loin tout le pays couvert de corps morts, sans qu'il restát un seul homme en vie
.. 11 Reg., Xiv, 19, 20. — 3 Jbid., vit, 10. Eccli., xLvi, 20, 21. — * IV Reg., vil, 6, 1. — + Jbid,, v1, 16, 11. — 5 Ibid., 18, 19. — * IV Reg.. xix, 35. — 7 II Pa*alip., 1, 2 et eoq. — * Ibid., 21.
(a) II édit. : Se change.
parmi les ennemis : et trois jours ne suffirent pas à ramasser leurs riches dépouilles. Cette vallée s'appela la Vallée de Bénédiction, parce que ce fut en bénissant Dieu qu'ils défirent une armée qui paroissoit invincible. Josaphat retourna à Jérusalem en grand triomphe ; et entrant dans la maison du Seigneur au bruit de leurs harpes, de leurs guitares et de leurs trompettes, on continua les louanges de Dieu, qui avoit montré sa bonté dans la punition de ces injustes agresseurs.
C'est ainsi que s'accomplissoit ce qu'avoit chanté la prophétesse Debbora : « Le Seigneur a choisi une nouvelle manière de faire la guerre : on a combattu du ciel pour nous? et les étoiles, sans quitter leur poste, ont renversé Sisara'. » Toute la nature étoit pour nous : les astres se sont déclarés; etles anges quiy président sous l'ordre de Dieu, et à la maniere qu'il sait, ont lancé d'en haut leurs javelots.
Cette manière extraordinaire de faire la guerre n’étoit pas perpétuelle : le peuple ordinairement combattoit à main armée, et Dieu n’en donnoit pas moins la victoire.
La plupart des batailles de David se donnèrent à la manière ordinaire. Il en fut de méme des autres rois : et les guerres des Machabées ne se firent pas autrement. Dieu vouloit former des combattans, et que la vertu militaire éclatät dans son peuple.
Ainsi fut conquise la Terre-Sainte par les valeureux exploits des tribus. Ils forcoient l'ennemi dans ses camps et dans ses villes, parce qu'ils étoient de vigoureux attaquans *. C'étoit Dieu toujours qui donnoit aux chefs dans les occasions les résolutions convenables , et aux soldats l'intrépidité et l'obéissance : au lieu qu'il envoyoit au camp ennemi l'épouvante, la discorde et la confusion. Jabès, le plus brave de tous ses frères, invoqua le Dieu d'Israél, et lui fit un vœu qui lui attira son secours*: mais ce fut en combattant vaillamment. Ainsi Caleb : ainsi Juda : ainsi les autres. Ruben et Gad conquirent les Agaréens et leurs alliés, « parce qu'ils invoquerent le Seigneur dans le combat; et il
1 Judic., v, 8, 20. — * 1 Paral., vu, 2, 4. 5 et seq. — 9? I Paral., 1v, 10.
écouta leurs priéres, à cause qu'ils eurent confiance en lui en combattant !. »
Dieu vouloit aguerrir son peuple : et comment.
« Je ne détruirai pas entièrement les nations que Josué a laissées en état avant sa mort?. » Dieu donc les a laissées en état, et ne les a pas voulu exterminer tout à fait, ni les livrer aux mains de Josué, « afin qu'Israël fût instruit par leur résistance : et que tous ceux qui n'ont pas vu les guerres de Chanaan, apprissent eux et leurs enfans à combattre l'ennemi, et s'accoutumassent à la guerre*. »
Dieu & donné à son peuple de grands capitaines et des princes belliqueux.
C'étoit un nouveau moyen de le former à la guerre. Et il ne faut que nommer un Josué : un Jephté : un Gédéon : un Saül et un Jonathas : un David, et sous lui un Joab, un Abisai, un Abner et un Ámasa : un Josaphat : un Ozias : un Ezéchias : un Judas le Machabée, avec ses deux frères Jonathas et Simon : un Jean Hircan, fils du dernier : et tant d'autres dont les noms sont cékbres dans les saints livres et dans les archives du peuple de Dieu. Il ne faut, dis-je, que les nommer, pour voir dans ce peuple plus de grands capitaines et de princes belliqueux, de qui les Israélites ont appris la guerre, qu'on n'en connoit dans les autres nations.
On voit méme, à commencer par Abraham, que ce grand homme si renommé par sa foi, ne l'est pas moins dans les combats.
Tous les saints Livres sont remplis d'entreprises militaires des plus renommées , faites non-seulement en corps de nation, mais aussi par les tribus particulières, dans la conquête de la Terre Sainte : ainsi qu'il paroit par les neuf premiers chapitres du premier livre des Paralipoménes. Si bien qu'on ne peut douter que la vertu militaire n'ait éclaté par excellence dans le peuple saint.
#1 Paral., v, 20. — * Judic., 11, 1, 23. — ? Ibid. , 111, 1, 2.
Les femmes mêmes, dans le peuple saint, ont excellé en courage, et ont fait des actes étonnans.
Ainsi Jahel, femme de Haber, perça de part en part les tempes de Sisara avec un clou. Ainsi sous les ordres de Darac et de Debbora la prophétesse , se donna la sanglante bataille où Sisara fut taillé en pièces‘. |
La prophétesse chanta sa défaite par une ode?*, dont le ton sublime surpasse celui de la lyre d'un Pindare et d'un Alcée, avec celle d'un Horace leur ivitateur. Sur la fin, on y entend le discours de la mére de Sisara, qui regarde par la fenétre, et s'étonne de ne pas entendre le bruit de son char victorieux : pendant que la plus habile de ses femmes répondoit chantant ses victoires, et se le représentoit comme un vainqneur à qui le sort destinoit, dans sa part d'un riche butin, la plus belle de toutes les femmes”, comme faisoient les peuples barbares. Mais au contraire il étoit tombé par la main d'une femme. « Ainsi périssent, Seigneur, conclut Debbora, tous tes ennemis : et que ceux qui t'aiment brillent comme un beau soleil dans son orient *. » Telle fut donc la victoire qui donna quarante ans de paix au peuple de Dieu. -
Tout le monde me prévient ici pour y ajouter une Judith, avec la tête d'un Holoferne qu'elle avoit coupée, et par ce moyen mis en déroute l'armée des Assyriens commandée par un si grand général.
Ce fut en vain qu'il assembla une redoutable armée, qu'il surmonta tant de montagnes, força tant de places, traversa de si grands fleuves, mit le feu dans tant de provinces, recut les soumissions de tant de villes importantes, où il choisissoit ce qu'il y avoit de braves soldats pour grossir ses troupes *.
Sa vigilance à mener ses troupes, à les augmenter dans sa marche, à visiter les quartiers, à reconnoitre les lieux par où une place pouvoit être réduite, et à lui couper les eaux, lui fut
! Judic., 1V.— * Ibid., v, 1, 2 et seq.— ? Ibid., v, 28, 29, 90. —5 [bid., n, 22. — * Judith, I, II , Ill.
inutile : sa tête étoit réservée à une femme, dont ce fier général croyoit s'être rendu le maitre.
Cette femme par ses vigoureux conseils avoit premièrement relevé le courage de ses citoyens : et par la mort d'un seul homme, elle dissipa le superbe camp des Assyriens. « Ce ne fut point une vigoureuse jeunesse ; ce ne furent point les Titans hautains, ni les Géans, qui frappérent leur capitaine : c'est Judith fille de Mérari, qui le captiva par ses yeux, et le fit tomber sous sa main. Les Perses furent effrayés de sa constance, et les Mèdes de son audace!. » Ainsi chantoit-elle, comme une autre Debbora, la victoire du Seigneur par une femme, qui durant tout le reste de sa vie fit l'ornement de toutes les fêtes, et demeura à jamais célèbre? pour avoir su joindre la force à la chasteté.
Les Romains vantent leur Clélie et ses compagnes, dont la hardiesse à traverser le fleuve étonna et intimida le camp de Porsenna. Voici, sans exagérer, quelque chose de plus. Et je n'en dis pas davantage. .
Avec les conditions requises, la guerre n ’est pas seujement légitime, mais encore pieuse et sainte.
« Chacun disoit à son prochain : Allons ; combattons pour notre peuple, pour nos saints lieux, pour nos saintes lois, pour nos saintes cérémonies?. »
C'est de telles guerres qu'il est dit véritablement : « Sanctifiez la guerre *, » au sens que Moise disoit aux Lévites : « Vous avez aujourd'hui consacré vos mains au Seigneur’, » quand vous les avez armées pour sa querelle.
Dieu s'appelle ordinairement lui-même le Dieu des armées , et les sanctifie en prenant ce nom.
Dieu néanmoins, après tout, n'aime pas la guerre; et préfère les pacifiques aux guerriers.
« David appela son fils Salomon, et lui parla en cette sorte : Mon fils, je voulois bâtir une maison au nom du Seigneur mon
5 Judith, xv1, 8, 12. — 2 Ibid., 25, 26, 21. — * 1 Machab., 11r, 43. — + Jerem., v1, 4. — * Exod., xxxi), 29.
Dieu : mais la parole du Seigneur me fut adressée en ces termes : Vous avez répandu beaucoup de sang, et vous avez entrepris beaucoup de guerres : vous ne pourrez édifler une maison à mon nom‘. Je n'ai pas laissé de préparer pour la dépense de Ja maison du Seigneur cent mille talens d'or et dix millions de talens d'argent, avec de l'airain et du fer sans nombre, et des bois et des pierres pour tout l'ouvrage, avec des ouvriers excellens pour mettre tout cela en œuvre. Prenez donc courage, exécutez l'entreprise, et le Seigneur sera avec vous *. »
Dieu ne veut point recevoir de temple d'une main sanglante. David étoit un saint roi, et le modéle des princes : si agréable à Dieu qu'il avoit daigné le nommer l'homme selon son cœur. Jamais il n'avoit répandu que du sang infidèle dans les guerres qu'o1 appeloit guerres du Seigneur : et s'il avoit répandu celui des Israélites, c'étoit celui des rebelles, qu'il avoit encore épargné autant qu'il. avoit pu. Mais il suffit que ce fût du sang humain, pour le faire juger indigne de présenter un temple au Seigneur, auteur et protecteur de la vie humaine.
Telle fut l'exclusion que Dieu lui donna dans Ja première partie du discours prophétique. Mais la seconde n'est pas moins remarquable : c'est le choix de Salomon pour bátir le temple. Le titre que Dieu lui donne est celui de Pacifique. Des mains si pures de sang sont les seules dignes d'élever le sanctuaire. Dieu n'en demeure pas là, il donne la gloire d'affermir le trône à ce Pacifique *, qu'il préfére aux guerriers par cet honneur. Bien plus, il fait de ce Pacifique la plus excellente figure de son Fils incarné : et lui donne le titre de Fils de Dieu, avec presque la même force qu'à Jésus-Christ (a).
David avoit concu le dessein de bátir le temple par un excellent motif : et il parla en ces termes au prophète Nathan : « J'habite dans une maison de cèdre : et l'arche de l'alliance du Seigneur est encore sous des tentes et sous des peaux *. » Le saint
1 | Paralip., xxi, 6, 7, 8; xxvin, 3. — 3 Jbid., xxi, 16, 15, 16. — * Jbid., 9, 10. — * I1 Reg., v11, 2; I Paralip., xvi, 1, 9.
(a) 11e Edit.: 11 fait de ce Pacifique une des plus excellentes figures de son Fils incarné.
prophète avoit même approuvé ce grand et pieux dessein, en lui disant : « Faites ce que vous avez dans le cœur : car le Seigneur est avec vous *. Mais la parole de Dieu fut adressée à Nathan la nuit suivante en ces termes : Voici ce que dit le Seigneur : Vous ne bátirez point de temple en mon nom. Quand vous aurez achevé le cours de votre vie, un des fils que je ferai naitre de votre sang, bâtira le temple, et j'affermirai son trône à jamais *. »
Dieu refuse à David son agrément en haine du sang dont il voit ses mains toutes trempées. Tant de sainteté dans ce prince n'en avoit pu effacer la tache. Dieu aime les pacifiques : et la gloire de la paix a la préférence sur celle des armes, quoique saintes et religieuses.
Vertus, institutions, ordres et exercices militaires.
La gloire préférée à la vie.
Bacchides et Alcime avoient vingt mille hommes, avec deux mille chevaux, devant Jérusalem : et Judas étoit campé auprès avec trois mille hommes seulement, tirés des meilleures troupes. Comme ils virent la multitude de l'armée ennemie, ils en furent effrayés. Cette crainte dissipa l'armée, oà il ne demeura que huit cents hommes *. Judas dont l'armée s'étoit écoulée, pressé de combattre en cet état, sans avoir le temps de ramasser ses forces, eut le courage abattu. C'est le premier sentiment, qui est celui de la nature. Mais on le peut vaincre par celui de la vertu. « Judas dit à ceux qui restoient. Prenons courage : marchons à nos ennemis, et combattons-les. Ils l'en détournoient en disant : Il est impossible ; sauvons-nous quant à présent : rejoignons nos frères, et aprés nous reviendrons au combat. Nous sommes trop foibles, et en trop petit nombre pour résister maintenant. Mais Judas reprit ainsi*: A Dieu ne plaise que nous fassions une action si honteuse, et que nous prenions la fuite. Si notre heure est venue et
1 |I Reg. vit, 3. — 3 Jbid., 5, 12, 13. — 31 Mach., 1x, 4-7. — * Ibid., 8, 9,
10 et seq.
qu'il nous faille mourir, mourons courageusement en combattant
pour nos frères, et ne laissons point cette tache à notre gloire. A ces mots il sort du camp : l'armée marche au combat en bon or.dre. » L'aile droite de Bacchides étoit la plus forte : Judas l'attaqua avec ses meilleurs soldats, et la mit en fuite. Ceux de l'aile gauche voyant la déroute, prirent Judas par derrière, pendant qu'il poursuivoit l'ennemi : le combat s'échauffa, il y eut d'abord beaucoup de blessés de part et d'autre : Judas fut tué, et le reste prit la fuite.
Il y a des occasions où la gloire de mourir courageusement vaut mieux que la victoire. La gloire soutient la guerre. Ceux qui savent courir pour leur pays à une mort assurée, y laissent une réputation de valeur qui étonne l'ennemi : et par ce moyen ils sont plus utiles àleur patrie que s'ils demeuroient en vie.
C'est ce qu'opeére l'amour de la gloire. Mais il faut toujours se souvenir que c'est la gloire de défendre son pays et sa liberté. Les Machabées s'étoient d'abord proposé cette fin, lorsqu'ils disoient : « Mourons tous dans notre simplicité : le ciel et la terre seront témoins que vous nous attaquez injustement !. » Et après : « Nous combattrons pour nos vies, pour nos femmes, pour nos enfans, pour nos ames et pour nos lois *. » Et encore : «Ne vaut-il pas mieux mourir en combattant que de voir périr devant nos yeux notre pays, et abolir nos saintes lois? Arrive ce que le Ciel -en a résolu *. » Et pour tout dire en un mot, mourons pour nos frères, comme le dit le courageux Judas. Laissons-leur l'exemple de mourir pour nos saintes lois : et que la mémoire de notre vaeur fasse trembler ceux qui voudront attaquer des gens si déterminés à la mort. Qu'il soit dit éternellement en Israël : Quelque foibles que nous soyons, qu'on ne nous attaque pas impunément.
La nécessité donne du courage.
« Il n'en est pas aujourd'hui comme hier et avant-hier. Nous avons l'ennemi en face, disoit Jonathas aux siens; le Jourdain
111 Mach., 11, 31. — ? Ibid., ni, 90, 21. — ? Jbid., 11, 59, 60.
decà et delà, avec des rivages désavantageux, des marais, des bois, qui rompent l'armée; il n'y a pas moyen de reculer : pous8008 nos cris jusqu'au ciel !. » En méme temps on marche à l'ennemi : Bacchides est poussé par Jonathas, qui le voyant ébranlé, passe le Jourdain à nage (a) pour le poursuivre, et lui tue mille hommes.
On court à la mort certaine.
Samson en avoit donné l'exemple. Après lui avoir crevé les yeux, les Philistins assemblés louoient leur dieu Dagon, qui leur avoit donné la victoire sur un ennemi si redoutable. Ils le faisoient venir dans leurs assemblées et dans leur banquet, pour s'en divertir : et le mirent au milieu de la salle, entre deux piliers qui soutenoient l'édifice *.
Samson, qui sentoit avec la renaissance de ses cheveux le retour de sa force, «dit au jeune homme qui le menoit : Laisse-moi reposer un moment sur ces piliers *. » Toute la maison étoit pleine d'hommes et de femmes : et tous les princes des Philistins y étoient au nombre d'environ trois mille, qui étoient venus pour voir Samson, dont ils se jouoient. Alors il invoqua Dieu en cette sorte : « Seigneur, souvenez-vous de moi : rendez-moi ma première force, à mon Dieu! et que je me venge de mes ennemjs (qui étoient ceux du peuple de Dieu, dont il étoit le chef et le juge) : et que par une seule ruine, je me venge des deux yeux qu'ils m'ont ótés *. » En méme temps saisissant les deux colonnes qui soutenoient l'édifice, l'une de sa main droite et l'autre de sa main gauche : « Que je meure, dit-il, avec les Philistins *. » Et ébranlant les colonnes, il renversa toute la maison sur les Philistins ; et en tua plus en mourant par ce seul coup, qu'il n'avoit fait pendant sa vie. |
Les interprètes prouvent trés-bien par l’Ecclésiastique et par l'Epitre aur Hébreuz, que Samson étoit inspiré dans cette action.
11 Mach, IX , 44 et seq. — * Judic., xv1, Xx1 et seq. — © Ibid, 26, — * Ibid,,
- (à) ile Edit, : A la nage.
Dieu donnoit de tels exemples d'un courage déterminé à la mort, pour accoutumer son peuple à la mépriser.
On peut croire qu'une semblable inspiration poussa Eléazar, qui voyoit le peuple étonné de la prodigieuse armée d'Antiochus, et plus encore du nombre et de la grandeur de ses éléphans, d'aller droit à celui du roi, qu'on reconnoissoit à sa hauteur et à son armure. « Il se livra pour son peuple, et pour s’acquérir un nom éternel. Et s'étant fait jour à droite et à gauche, au milieu des ennemis qui tomboient decà et delà à ses pieds, il se mit sous l'éléphant, lui perca le ventre et fut écrasé par sa chute !. »
Ces actions d'une valeur étonnante, faisoient voir que tout est possible à qui sait mépriser sa vie; et remplissoient à la fois, et le citoyen de courage, et l'ennemi de terreur.
Modération dans la victoire.
Les exemples en sont infinis. Celui de Gédéon est remarquable.
Le peuple affranchi par ses victoires signalées, vint lui dire en corps : « Soyez notre seigneur souverain, vous et vos enfans, et les enfans de vos enfans, parce que nous vous devons notre liberté *. » Mais Gédéon sans s'enorgueillir et sans vouloir changer le gouvernement, répondit : « Je ne serai point votre seigneur, ni mon fils, ni notre postérité; et le Seigneur demeurera le seul souverain. »
Dés l'origine de la nation Abraham , aprés avoir repris tout le bien des rois ses amis que l'ennemi avoit enlevé, paie la dime au grand pontife du Seigneur, conserve à ses alliés leur part du butin ; et du reste sans se réserver « un seul fil ni une courroie, rend tout : et ne veut rien devoir à aucun mortel”. »
Faire la guerre équitablement.
Ménager ses anciens alliés, et leur demander le passage à de justes conditions : c'est ce qu'on a exposé dés le commencement de ce livre.
11 Mach., v1, 43-46. — 3 Jud., vint, 92, 23. — 5 Gen., xIV, 23. — + Ci-dessus, p. 133.
Par l'effet de la méme équité, on posoit des bornes entre les peuples voisins. C'étoient des témoins immortels de ce qui leur appartenoit. Twmwulus testis *.
« Ne transgressez point les bornes que vos pères ont établies, » dit le Sage *.
Respecter ces bornes, c'est respecter Dieu, qu'on avoit pris à témoin et qui seul étoit présent quand on les posoit. « Nous n'avons témoin de nos traités que Dieu seul, qui est présent et qui nous regarde ?. »
On le prend aussi pour vengeur de la foi violée : « Qu'il nous voie ; et qu'il voie entre nous, quand nous nous serons séparés *. »
C'est aussi par esprit de justice qu'Abraham, qui traitoit d'égal et de souverain à souverain avec le roi Abimélech , lui reproche la violence qu'on avoit faite à ses serviteurs, au lieu de commencer par se plaindre à lui. « Mais Abimélech repartit : Je ne l'ai pas su : vous ne m'en avez rien dit, et c'est d'aujourd'hui que je le sais*. » '
Enfin cet esprit d'équité qui doit régner méme au milieu des armes, ne paroit nulle part avec plus d'évidence que dans la manière de faire la guerre que Dieu prescrit à son peuple en lui mettant les armes à la main. .
« Si vous assiégez une ville, d'abord vous lui offrirez la paix. Si elle l'accepte et qu'elle vous ouvre ses portes, tout le peuple : qu'elle contient sera sauvé, et vous servira sous tribut. Si elle refuse l'accommodement et qu'elle vous fasse la guerre, vous la forcerez : et quand le Seigneur vous l’aura mise entre les mains, vous passerez au fil de l'épée tout ce qu'elle aura de combattans, en épargnant les femmes, les enfans et les animaux. Vous ferez ainsi à toutes les villes éloignées, et qui ne sont pas du nombre de celles qui doivent vous être données pour votre demeure. » A celles-là, Dieu n'ordonne point de miséricorde pour des raisons particulières, que nous avons déjà remarquées' : mais c'est une exception qui, comme on dit, affermit la loi.
! Gen,, XXXI, 48.— % Prov., xxx11,28.— 3 Gen., xx1, 50.— * Ibid., 49. — * Ibid., xxi, 25, 26. —* Deut., xx, 10, 11 et seq. — * Ci-dessus, art. 1, 2° propos, peg. 129 et suiv.
Moïse continue de la part de Dieu: « Lorsque vous tiendrez longtemps une ville assiégée, et que vous l'aurez environnée de travaux, vous ne couperez point les arbres fruitiers, et vous ne ravagerez point les environs. Vous ne vous armerez point de cognées contre les plantes; car c'est du bois, et non pas des hommes qui peuvent accroitre le nombre de ceux qui vous combattront (cela s'entend des arbres fruitiers). Mais pour les arbres sauvages, qui sont propres à d'autres usages, coupez-les, et dressez vos machines jusqu'à ce que la ville soit prise !. »
La prudence, la persévérance et en méme temps la justice avec la bénignité, reluisent dans ces paroles.
Ne se point rendre odieux dans une terre étrangére.
« Vous me troublez par la guerre injuste que vous avez entreprise contre ceux de Sichem : et vous me rendez odieux aux peuples de cette contrée, que j'avois toujours si bien ménagés,s dit Jacob à Siméon et à Lévi ses enfans!. Il se retire, et cherche la paix.
Cri militaire avant le combat, pour connottre la disposition du soldat.
« Quand on sera prét à venir aux mains, les chefs de chaque escadron feront cette. publication à toute l'armée : Si quelqu'un a báti une maison et ne l'a pas dédiée, qu'il y retourne : et qu'il n'ait point le regret de la laisser peut-étre dédier à un autre. Qui a planté une vigne dont il n'a point encore exposé le fruit en vente, qu'il fasse de méme. Qui a fiancé une femme, et ne l'a point encore épousée, qu'il aille la prendre, et ne la laisse point à un autre.»
Ce cri vouloit des soldats qui n'eussent rien à cœur que le com bat, et n'eussent rien dans le souvenir qui püt ralentir leur ardeur.
Après on faisoit encore ce cri général* : « Si quelqu'un est
Deer XX, 19, 20. — 3 Gen., xxxiv, 30. — ? Deut., xx, 2, 5 et seq.— id., 8.
effrayé dans son cœur, qu'il se retire dans sa maison, de peur
qu'il n'inspire à ses fréres la terreur dont il est rempli. » La coutume de ce cri duroit encore dans les guerres des Machabées !. Elle ne laissoit au soldat que l'amour de la patrie, avec
le soin de combattre, sans avoir regret à sa vie.
Choix du soldat.
" Quand Gédéon assembla l'armée pour poursuivre les MadiaDites, il reçut cet ordre de Dieu : « Parle au peuple, et que tout le monde entende ceci : Qui a peur, qu'il se retire. Il se retira vingt-deux mille hommes, et il n'en resta que dix mille. » Dieu continua * : « Méne ce peuple au bord des eaux. Que ceux qui lécheront les eaux en passant, à la manière des chiens, et que ceux qui fléchiront les genoux (pour boire à leur aise), soient mis à part : et le nombre des premiers qui prenant l'eau avec la main la portérent à leur bouche, fut de trois cents seulement, que Dieu choisit pour combattre? ; » et apprit à ce général que ceux qui se trouveroient les plus propres à supporter la faim et la soif étoient les meilleurs soldats.
Qualité d'un homme de commandement.
«Sois courageux et fort. Soyez homme : ne craignez rien : -appréhendez rien *, » C’est la première qu'on demande aux hommes de commandement, et le fondement de tout le reste. . C’est aussi ce qui faisoit dire à Néhémias, gouverneur de la ludée, lorsqu'on lui inspiroit des conseils timides : « Mes pareils A'ont point peur, et ne fuient jamais'. »
. 31 Mach., 111, 56.—* Judic., viI, 9.— * Ibid., 4,5, 6.— * Jos., 1, 6, 7,9; I Paral, XXI, 13. — Ld il Eedr., VI, 44.
Intrépidité..
« Josué leva les yeux, et vit devant lui un homme qui le menacoit l'épée nue. Il s'avance sans s'effrayer, et lui dit : Etes-vous des nótres, ou du parti ennemi!? » comme qui diroit parmi nous : Qui vive? Il apprit, en approchant, que c'étoit un ange. « Je suis, dit-il, un des princes del'armée du Seigneur » (de cette armée invisible toujours préte à combattre pour ses serviteurs). Et Josué tourna son attaque en adoration, aprés néanmoins avoir appris par cette preuve qu'il ne faut rien craindre à la guerre, pas méme un ange de Dieu en forme humaine.
Ordre d'un général.
« Que chacun fasse comme moi, et suive ce qu'il me verra exécuter *, les yeux attachés au général et le cœur prêt à le suivre dans tous les périls. »
Ainsi parla Gédéon au commencement d'un combat. C'est l'ordre le plus noble et le plus fier que général donna jamais à ses soldats.
Les tribus se plaignoient lorsqu'on ne les mandoit pas d'abord pour combattre l'ennemi.
« Ceux de la tribu d'Ephraïm disoient à Gédéon : D'oà vient que vous ne nous avez pas mandés plus tót, et dés le moment que vous alliez à la guerre contre Madian? Ils lui parloient durement, tout prêts à lui faire violence?*. »
On les avoit seulement mandés pour poursuivre l'ennemi mis en déroute, et ils avoient coupé chemin aux Madianites : en sorfe qu'ils avoient pris Oreb et Zeb, deux de leurs chefs, dont ils pottoient les tétes au bout de leurs piques*. Et l'envie de combattre étoit si grande, qu'ils murmuroient contre Gédéon, comme on vient d'entendre.
! Jos., v, 13- 16, — * Judic., vit, 17, —* [bid., vii, 4. — * Ibid., vii; 24, 35.
Un général apaise de braves gens en les louant.
« Mais Gédéon leur répondit : Qu'ai-je pu faire qui égale vos vaillans exploits ? Un raisin de la tribu d'Ephraim vaut mieux que toute la vendange d'Abiézer (quelque abondant que soit ce pays). Le Seigneur vous a livré Oreb et Zeb : qu'ai-je pu faire qui vous égalát ‘? » Leur colère fut apaisée par cette louange.
Mourir, ou vaincre.
C'est ce qui fait des soldats déterminés, qui ne démordent jamais : tels que furent ceux dont il est parlé dans la guerre entre David et Isboseth.
« Abner dit à Joab : Que notre jeunesse joue devant nous? : » c'est-à-dire qu'elle combatte à outrance, en combat singulier, comme on faisoit dans nos tournois. « Aussitôt on en choisit douze de la tribu de Benjamin du côté d'Isboseth, et douze du côté de David. En ce moment ils s'approchent. Chacun d'eux prit la tête de son ennemi (à la facon peut-être des gladiateurs, qui avoient un rets à la main pour cela), et en méme temps lui enfonça le poignard dans le flanc : et ils tombèrent tous morts l'un sur l'autre en méme temps. » Sur l'heure on récompensa leur valeur, en appelant ce champ : Le champ des forts en Gabaon. Et le titre lui en demeura en mémoire d'une action si déterminée.
Accoutumer le soldat à mépriser l'ennemi.
« Àmenez-moi ces cinq rois qui se sont cachés dans cet antre*. » Dieu les avoit condamnés à mort. « Quand on les eut amenés, Josué appela ses soldats, et en leur présence il donna cet ordre aux chefs : Mettez le pied sur la gorge à ces malheureux. Et pendant qu'on les fouloit ainsi aux pieds : Dieu, poursuit-il, en fera autant à tous vos ennemis. Soyez gens de cœur et ne crai1Judic., vi, 2, 3. — * I1 Reg., 11, 14, 15, 16. — 3 Josue., x, 22, 93.
gnez rien. Et après les avoir tués, on les attacha à cinq poteaux
jusqu'au soir, pour être en spectacle au peuple : et on les jeta
dans la caverne oü ils avoient été pris, entassant selon la coutume
d'alors de grosses pierres à son ouverture, pour mémorial éternel
à la postérité !. »
La diligence et la précaution dans les expéditions et dans toutes les affaires de: la guerre.
« Prenez des vivres autant qu'il en faut. Dans trois jours (à jour nommé) vous passerez le Jourdain : et vous entrerez dans le pays ennemi *. » |
En même temps Josué envoie des gens aux nouvelles, et fait observer Jéricho. Il apprit que tout étoit dans l'épouvante. fl marche toute la nuit *, voulant signaler le commencement de sa. nouvelle principauté par quelque action d'éclat. « Je commencerai, dit le Seigneur, aujourd'hui à faire éclater ton nom comme celui de Moise *. »
Gédéon se léve la nuit : assemble l'armée : bat l'ennemi : le poursuit sans relâche, tombe à limpourvu sur quinze mille hommes qui restoieni : prit leurs commandans, qui se reposoient en assurance ct ne s’attendoient à rien moins qu'à être attaqués; tailla tout en pieces, et revint devant le coucher du soleil 5.
Pour profiter de son avantage, et voyant que le soldat avoit repris cœur, Saül sans perdre un moment et sans méme donner le temps de se rafraichir, prend dix mille hommes qu'il trouva sous sa main : « Et, dit-il, maudit celui qui mangera avant que je sois vengé de mes ennemis. » Il en fit un grand carnage depuis Machmis jusqu'à Aialon, dans un grand pays *. Non content de cette victoire, quoique ses soldats fussent trés-fatigués : « Marchons, disoit-il, tombons-leur dessus pendant la nuit, et ne cessons de faire main basse jusqu'au matin ”. »
Baasa roi d'Israél, fortifioit Rama, et empéchoit par ce moyen les rois de Juda de mettre les pieds sur ses terres, s'assurant un
1 Josue., x, 24,95, 26.— * Jlid., 1 11. — ? Jbid., 11, 1, 2, 24 ; 101, 1. — VJos., 1, 7.— 9 Judie, vit, 5; vin, 41, 12, ^43. — * I Reg., xiv, 24 et seq. — 1 Ibid, 88.
poste d’où il tiroit de grands avantages. Mais Asa roi de Juda en vit l'importance. Sans ménager ni or ni argent, il gagne le roi de Syrie contre Baasa : l'ouvrage est interrompu par cette guerre imprévue, et Baasa se retire *. Asa sans perdre de temps, envoie ses ordres par tout son royaume, en cette forme absolue : « Que personne ne soit excusé. Ainsi on enleva en diligence les matériaux de la nouvelle fortification de Rama : et Asa en Lâtit deux forteresses *. » Tel fut l'effet de sa diligence. Elle affoiblit l'ennemi, et le fortifia lui-même.
On iroit à l'infini, si l’on vouloit rapporter les exemples d'activité, de vigilance, de précautions qu'ont donnés dans les expéditions de guerre les Josué, les Gédéon, les David, les Machabées, et les autres grands capitaines dont l'histoire sainte nous a conservé la mémoire.
Alliance à propos.
On en vient de voir un bel exemple, quand Asa s’unit si à propos avec le roi de Syrie : les autres seroient superflus ; et il suffit de remarquer une fois, qu'il y a des conjonctures oü il ne faut
rien épargner.
La réputation d'étre homme de guerre tient l'ennemi dans la crainte.
« Chusai dit à Absalon : Vous connoissez votre pére et les braves gens qu'il a avec lui, d'un courage intrépide et qui s'irrite par ses pertes, comme une ourse à qui on a ôté ses petits. Votre père est un homme de guerre, et ne s'arrétera point avec le reste du peuple : il vous attend dans quelque embuscade, ou dans quelque lieu avantageux. S'il vous arrive le moindre échec, le bruit aussitôt s'en répandra de tous côtés, et on publiera qu'Absalon a été battu : et ceux qui sont à présent comme des lions, perdront courage par cette nouvelle. Car on sait que votre père est un homme fort, et qu'il est environné de braves gens *. » Il eoncluoit à ne rien hasarder, et à l'attaquer à coup sür. Ce qui
! [m Reg, xv, 17-91. — ? Jbid., 22. — * Jl Reg, xvit, 8, 9, 10.
donnoit à David le temps de se reconnoitre, et lui assuroit la vietoire. Et il arréta par cette seule considération l'impétuosité d'Absalon, qui craignit dans David les ressources que ce grand capitaine pouvoit trouver dans son habileté dans la guerre, et dans son courage.
Honneurs militaires.
Saülaprés ses victoires érigea un arc de triomphe !, en mémoire à la postérité et pour l'animer par les exemples et par de pareilles marques d'honneurs.
La constitution du pays ne permettoit pas alors d'ériger des statues, que la loi de Dieu réprouvoit. On érigeoit des autels, pour servir de mémorial *; ou l'on faisoit des amas de pierre *.
Exercices militaires, et distinctions marquées parmi les gens de guerre.
David fit apprendre aux Israélites à tirer de l'arc * : et fit un cantique pour cet exercice, à la louange de Saül, qui apparemment l'avoit établi.
Ceux de la tribu d'Issachar étoient en réputation de savoir mieux que les autres le métier de la guerre. «Il y avoit deux cents hommes de cette tribu qui étoient trés-habiles, et savoient instruire Israël à faire en son temps et à propos toute sorte de mouvemens ; et le reste de la tribu suivoit leurs conseils *. »
Dans la paix profonde du régne de Salomon, les exercices militaires demeurérent en honneur, et deux cent cinquante chefs instruisoient le peuple *. |
Ce prince si pacifique entretenoit dans le peuple l'humeur guerrière. Il employoit les étrangers aux ouvrages royaux, mais non pas les enfans d'Israël. C'étoient eux qu'il occupoit de la guerre *. Ils étoient les premiers capitaines, et commandoient la cavalerie et les chariots.
Les uns, et principalement ceux de Juda et de Nephthali, com3 ] Reg., xv, 12. -- * Ibid., xiv, 35. — 3 Jos., x, 21; II Reg., xvi, 47, 18, — * 11 Reg., 1, 18. — * I Paralip., xit, 32. — * 11 Par., vit, 40, — 7 Jbid., 9.
battoient avec le bouclier et la pique : les autres joignoient l'arc avec le bouclier ! : et chacun étoit instruit à manier les armes dont il se servoit.
Josaphat, quoiqu'il fit la guerre plus pour ses alliés que pour lui-même, se rendit célèbre par le bon ordre qu'il donna à la milice *.
La réputation d'Ozias fut portée bien loin par une semblable vigilance, qui lui fit ajouter aux soins des rois ses prédécesseurs celui de construire des magasins d'armes, de casques, de boucliers, d'arcs et de frondes, avec des machines de toutes les sortes ; tant celles qu'il conservoit dans les tours que celles qu'il tenoit dressées sur les murailles, pour tirer des dards et jeter de grosses pierres *. En sorte que rien ne manquoit à l'exercice des armes.
Les distinctions honorables animérent aussi le courage des braves gens.
On distinguoit sous David de ces espéces de titres * : les trois forts, de deux ordres différens : avec les trente qui avoient leur chef. Leurs actions étoient remarquées dans les registres publics. Il y en avoit qu'on nommoit les capitaines du roi, les grands ou les premiers capitaines *, ou les capitaines des capitaines *.
On voit ailleurs comme un Etatede deux mille six cents officiers principaux ". Sous chaque prince, on connoit ceux qui étoient établis pour les commandans généraux, ceux qui commandoient aprés eux, et tout l'ordre de la milice *.
Dieu vouloit montrer dans son peuple un Etat parfaitement constitué, non-seulement pour la religion et pour la justice, mais encore pour la guerre comme pour la paix : et conserver la gloire aux princes guerriers.
11 Paral., vii, 40; xit, 24, 34, 38. — * IE Paral., xvir, 2, 10, 13 et seq. — SJbid., xxvi, 8, 15, 15. — * 11 Reg., xxii, 9 et seq; I Paral, x1, 10, 11, 15 et
.—9 II Paral., xxv1, 11; vii, 9.— 61 Paral., vir, 40.— 7 11 Paral., xxvi, 12, — 9 [bid., xx, 44, 15 et seq.
Sur la paix et la guerre : observations sur l'une et sur l'autre.
Le prince doit affectionner les braves gens.
Saül, en qui l'on admiroit de si grandes qualités, se faisoit remarquer par celle-ci : « Tout homme qu'il voyoit courageux et propre à la guerre, il se l'attachoit ‘. »
C'est le moyen de s'acquérir tous les braves. Vous en prenez un, vous en gagnez cent. Quand on voit que c'est le mérite et la valeur que vous cherchez, on entre en reconnoissance du bien que vous faites aux autres, et chacun espére y venir à son tour.
] 'ya rien de plus beau, dans la guerre, que l'intelligence entre les chefs et la conspiration de tout l'Etat.
Joab se voyant comme environné des ennemis, partagea l'armée en deux, pour faire téte de tous cótes : une partie contre les Ammonites, et une partie contre les Syriens. « Si les Syriens me forcent, dit Joab à Abisai, secourez-moi : et si les Ammonites prévalent de votre cóté, je serai à votre secours. Soyez homme de courage, et combattons pour notre peuple et pour Ia cité de notre Dieu. Aprés cela, que le Seigneur fasse ce qui plaira à ses yeux?. » Faire ce qu'on doit, s'entendre, être attentif l'un à l'autre, être résolu à tout et soumis à Dieu : c’est tout ce que doivent faire de bons généraux.
Judas parla en ces termes à son frére Simon : « Choisissez des hommes : marchez, et délivrez vos fréres dans la Galilée : et moi, avec Jonathas, nous irons dans le pays de Galaad *. » Tl laissa Joseph fils de Zacharie, et Azarias, deux chefs de l'armée, avec le reste des troupes pour garder la Judée, leur défendant de combattre jusqu'à leur retour. Simon avec trois mille hommes, com1 1 Reg., xiv, 52. — I[ Reg , x, 11, 12. — * I Mach., v, 17 et seq.
battit heureusement dans la Galilée, poursuivit les vaincus bien avant, et jusqu'aux portes de Ptolémaide : fit beaucoup de butin, et amena en Judée ceux que les Gentils tenoient captifs avec leurs femmes et leurs enfans. En méme temps, Judas et Jonathas passèrent le Jourdain avec huit mille hommes, prirent beaucoup de places fortes dans Galaad : et aprés avoir remporté sans perte et signalées victoires, ils retournérent en triomphe dans Sion, où ils offrirent leurs holocaustes en action de graces. Le peuple saint prit le dessus de sesennemis par ce concours des trois chefs. : Joseph, fils de Zacharie, et Azarie, un des chefs, rompirent ce beau concert, et firent une grande plaie en Israël, comme on le dira dans un moment.
Sous Saül, Jabés en Galaad, ville au delà du Jourdain, assiégée par Naas roi des Ammonites, offrit de traiter et de se soumettre à sa puissance. Naas répondit avec une dérision sanglante : « Tout le traité que je veux faire avec vous, c'est que vous me livriez chacun son œil droit, et que je vous fasse l’opprobre de tout Israél. Le conseil de la ville répondit : Donneznous sept jours pour envoyer aux tribus : et si dans ce temps nous ne sommes secourus, nous nous rendrons à votre volonté *. » Leurs envoyés vinrent donc à Gabaa, oü Saül faisoit sa résidence , et ils déclarerent à tout le peuple l'état où étoit la ville: tout le peuple éleva sa voix, et fondit en larmes. Chacun pleuroit une ville qu'on alloit perdre, comme si on lui arrachoit un de ses membres. Saül arriva pendant l'assemblée, suivant ses bœufs qui venoient de la campagne. Car nous avons déjà vu que tout sacré qu'il étoit, et reconnu roi , il faisoit sans facon etsans s'élever davantage, son premier métier. Telle étoit la simplicité dc ces temps (a). Etant venu dans l'assemblée, il dit : « Quel est le sujet de tant de larmes, et de ces cris lamentables de tout le peuple ?? » Alors on lui raconta l'état de Jabès. « L'esprit de Dieu le saisit, il mit en pièces ses deux bœufs, et en envoya les morceaux par tout Israël avec cet ordre : Ainsi sera fait aux bœufs de tout homme qui manquera de suivre Saül, et de marcher en
17 Reg., X1, 1, 2 et seq.—? J Ties, x1, 5, 6.
(a) lle édit. : De ce temps.
campagne !. » On obéit : il fit la revue : il trouva sous ses étendards trois cent mille combattans : et la seule tribu de Juda y en ajouta trente mille. Il renvoya les députés de Jabès avec cette réponse précise : « Vous serez secourus demain. » L'effet suivit la parole. Dès le matin, Saül partagea son armée en trois : entra au milieu du camp ennemi, et ne cessa de tuer jusqu'à la grande chaleur du jour : tous les ennemis furent dispersés, et il ne resta pas deux hommes ensemble. C'est ce que fit l'intérét public, la diligence, la conspiration du roi, du peuple et de toutes les forces de l'Etat. | On conserva éternellement la mémoire d’un tel bienfait. Ceux de Jabès-Galaad touchés de ce souvenir, furent fidèles à Saül jusqu'après sa mort, et furent les seuls de tout Israël qui l'ensevelirent. David leur en sut bon gré, et leur fit dire : « Bénis soyezvous de Dieu, vous qui avez conservé vos reconnoissances à Saül votre seigneur : le Seigneur vous le rendra, et moi-méme je vous récompenserai de ce devoir de piété. Car encore que Saül votre seigneur soit mort, Juda m'a choisi pour roi. Et je suecéderai à l'amitié qu'il avoit pour vous, ainsi qu'à son trône. »
Ne point combattre contre les ordres.
Pendant que Judas et Simon firent les exploits qu'on a vus en Galilée et dans Galaad*, Joseph et Azarie, les deux chefs à qui ils avoient laissó la garde de la Judée, avec défense de combattre jusqu'à la réunion de toute l'armée, furent flattés de la fausse gloire de se faire un nom à leur exemple, en combattant les Gentils dont ils étoient environnés. Ils sortirent donc en campagne : mais Gorgias vint à leur rencontre, et les poussa jusqu'aux confins de la Judée. Deux mille hommes des leurs demeurérent sur la place, et la frayeur se mit dans tout le pays : parce qu'ils n'obéirent pas aux sages ordres qu'ils avoient reçus de Judas, s'imaginant de partager (a) avec lui la gloire de sauver le peuple.
1 JI Reg., 11, 4, 5 et seq. — * I Mach., v, 55, 56 et seq.
(a) Le édit. : S'imaginant partager.
« Mais ils n'étoient pas de la race dont devoit venir le salut !. »
Leur général les connoissoit mieux qu'ils ne se connoissoient eux-mémes. On les laissoit pour garder le pays, et ils n'avoient quà demeurer sur la défensive. Faute d'avoir obéi, ils firent perdre à leurs troupes l'avantage de combattre avec tout le reste de l'armée et sous de plus sages chefs.
11 est bon d'accoutumer l'armée à un méme général.
« Tout Israél et Juda aimoit David, méme du vivant de Saül, parce qu'ils le voyoient toujours marcher à leur téte, et sortir en campagne devant eux *. » On s'accoutume, on s'attache, on prend conflance, on regarde un général comme un père qui pense à vous plus que vous-méme.
On s'en souvint, lorsqu'il fallut réunir les tribus pour reconnoitre David. « Hier et avant-hier, vous cherchiez David pour le faire régner sur vous. Faites donc, et rangez-vous sous son . étendard*. » Ce n'est pas un inconnu que je vous propose, dit Abner à tout Israël.
La paix affermit les conquétes.
I] est bon qu'un Etat ait du repos. La paix du temps de Salomon assura les conquêtes de David. Les Héthéens, les Amorrhées et les autres peuples que les Israélites n'avoient pas encore entiérement abattus, furent subjugués par Salomon, et devinrent ses tributaires *.
La peix est donnée pour fortifier le dedans.
De quelque paix qu'on jouisse, toujours environné de voisins jaloux, il ne faut jamais entierement oublier la guerre, qui vient tout à coup. Pendant que l'on vous laisse en repos, c'est le temps de se fortifler au dedans.
1 I Mach., v, 62— 3 I Reg., xviii, 16.— 9 IT Reg., 111, 17, 18.— * 7I Paralip.,
Salomon en donna l'exemple. Il bátit les villes qu'Hiram lui avoit cédées, et y établit des colonies d'Israélites *. Il fortifia Emath-Suba, place éloignée dans la Syrie et ancien siége des rois. Il bátit Palmire dans le désert, qui plusieurs siècles aprés fut une ville royale, oà Odenat et Zénobie tenoient leur siége. Il érigea en Emath plusieurs villes fortes, il éleva la haute et la basse Bethoron, et d'autres places murées, avec des remparts et des portes. Il établit aussi des places pour y tenir sa cavalerie et : ges chariots : et il remplit de ses bátimens Jérusalem, le Liban et toutes les terres de son obéissance.
Les autres grands rois, Asa, Josaphat et Ozias l’imitèrent.
« Asa construisoit des villes fortes, parce qu'il étoit dans le repos, et ne se trouvoit pressé d'aucune guerre. » La guerre demande d'autres soins, et ne donne pas ce loisir. Il prit donc ce temps pour dire à ceux de Juda : « Bátissons ces villes : entourons-les de murailles : munissons-les par des tours : fortifions les portes, pendant que tout est paisible et qu'aueune guerre ne nous presse. Ils les bâtirent donc sans empéchement?. » On voit, en passant, les fortifications dont ces temps avoient besoin ; et l'on n'en négligeoit aucune.
« Josaphat bâtit aussi des châteaux en forme, et environna plusieurs villes de murailles : et on vit de tous côtés de grands travaux *. »
« Ozias fortifia les portes de Jérusalem, en les munissant de tours : la porte de l'angle et la porte de la vallée, et les autres du méme cóté de la muraille*. » C'étoient apparemment les endroits les plus difficiles à défendre, et qu'il falloit tâcher de rendre imprenables. |
Au milieu des soins vigilans, il faut toujours avoir en vue l'incertitude des événemens.
Entre plusieurs exemples que nous fournit l'Ecriture de chutes inopinées (a), celui d'Abimélech est des plus remarquables.
! II Paralip., vin, 2, 3 et seq. — 3 [bid , xiv, 6. — ? [bid., 1. — * Ibid., XVI, 49, 13. — * Ibid., xxvi, 9.
(a) Edit. : Des chutes inopinées.
Abimélech, fils de Gédéon, avoit persuadé à ceux de Sichem de se rendre à lui ‘. Ce poste étoit important, et c'est là où fut depuis bâtie Samarie. Il leva des troupes, de l’argent qu'ils lui donnèrent : et s'empara du lieu où étoient ses frères au nombre de soixante et dix, qu'il massacra tous sur une méme pierre, à la réserve de Joatham le plus jeune, qu'on cacha. Il fut élu roi à un chêne prés de Sichem, quoique Joatham leur reprochát leur ingratitude envers la maison de Gédéon leur libérateur : mais il fut contraint de prendre la fuite par la crainte d'Abimélech, qui demeura le maitre durant trois ans, sans aucun trouble.
Après les trois ans, il se sema un esprit de division entre lui et les habitans de Sichem, qui commencèrent à le hair, et les grands de Sichem, qui l'avoient aidé dans le parricide exécrable qu'il avoit commis contre ses fréres. Au temps donc qu'Abimélech étoit absent, ils se firent un chef nommé Gaal, fils d'Obed , qui étant entré dans Sichem , donna courage aux habitans soulevés, qui alloient pillant et ravageant tout aux environs, et maudissant Abimélech au milieu de leurs festins et dans le temple de leur Dieu. Il restoit à Abimélech un ami fidéle, nommé Zébul, à qui il avoit laissé le gouvernement de la ville, qui aussi lui donna de secrets avis de tout ce qu'il avoit vu, l'exhortant à faire tout ce qu'il pourroit sans perdre de temps.
Abimélech part la nuit, et marche vers Sichem, où Gaal étoit le maitre. Le combat se donne à la porte : e Gaal est contraint de se renfermer dans la place, qu'Abimélech assiégea. Les gens de Gaal furent battus et défaits pour la seconde fois. Abimélech pressoit le siége sans relâche; et ne laissa aucun habitant, ni pierre sur pierre dans la ville, qu'il réduisit (a) en une campagne qu'il sema de sel. Il restoit aux Sichémites un vieux temple, qu'ils avoient fortifié avec soin : mais Abimélech y fit transporter toute une forét, et ayant allumé autour un grand feu, y fit crever de fumée ges ennemis.
Vainqueur de ce cóté-là, il assiégea Thèbes, qu'il réduisit bientôt. ll y avoit une haute tour où les hommes et les femmes
1 Judic., IX , 1, 2 et seq.
(a) Edit. : Réduisoit.
s'étoient réfugiés avec les principaux de la ville. Abimélech la pressoit avec vigueur, prêt à y mettre le feu : car il avoit tout l'avantage : mais une femme trouvant sous sa main un morceau d'une meule, la lui jeta sur la téte. Il tomba mourant; et celui qui faisoit la guerre si ardemment et si heureusement, que rien ne lui résistoit, périt par une main si foible : contraint dans son désespoir de se faire percer le flanc par un de ses soldats, « de peur qu'il ne füt dit qu'une femme lui avoit donné le coup de la mort !. » |
Ne vous fiez ni dans votre force, ni dans votre diligence, ni dans vos heureux succès, surtout dans les entreprises"injustes et tyranniques. La mort, ou quelque désastre affreux, vous viendra du côté dont vous l'attendez le moins; et la haine publique, qui armera contre vous la plus foible main, vous accablera.
Le luxe, le faste, la débauche avenglent les hommes dans la guerre, et les font périr.
Ela roi d'Israél, fils de Baasa , faisoit la guerre aux Philistins; et son armée assiégeoit Gebbethon, une de leurs places des plus fortes : sans se mettre en peine de ce qui se passoit à l'armée et à la Cour : content de faire bonne chère chez le gouverneur de Thersa, apparemment aussi peu soigneux des affaires que son maitre. Zambri cependant, à qui sans le bien connoitre, Ela avoit donné le commandement de la moitié de la cavalerie, l'ayant surpri dans le vin et à demi ivre chez le gouverneur, l'égorgea avec sa famille et ses amis, et s'empara du royaume. Le bruit de cette nouvelle étant venu dans l'armée qui assiégeoit Gebbethon, elle fit un roi de son cóté, nommé Amri, qui en étoit le général : et Zambri se trouva forcé à se brüler dans le palais, aprés un régne de sept jours *.
L'aventure de Bénadad roi de Syrie, n'est guére moins surprenante. ll assiégeoit Samarie, capitale du royaume d'Israël, avec une armee immense et trente-deux rois ses alliés *. Il étoit à table
1 Judic., IX , 54. — Ill Reg., xv1, 8, 9 et seq. — * Ioid., xx, 4, 2 et seq.
avec eux sous le couvert de sa tente, plein de vin et d'emportement. On vit avancer quelques hommes : et on vint dire à Bénadad que quelqu'un étoit sorti de Samarie. « Allez, dit-il aussitôt, et qu'on les prenne vifs, soit qu'ils viennent pour capituler ou pour combattre!.» Il ne songeoit pas que sept mille hommes suivoient. On tua tous les Syriens qui s'avancoient à la négligence. L'armée syrienne se mit en fuite : Bénadad prit la fuite aussi avec sa cavalerie, et laissa toute sa dépouille au roi d'Israél.
Pour lui relever le courage, ses conseillers l'amusérent par des superstitions de sa religion, en lui disant : « Les dieux des mon- tagnes sont leurs dieux : et si nous les combattons en pleine campagne, nous aurons pour nous les dieux des vallées *. » Mais ils ajoutérent à ce vain propos un conseil bien plus solide : « Laissez tous ces rois (qui ne font qu'embarrasser une armée), et mettez de bons capitaines à la place : rétablissez votre armée sur le méme pied qu'elle étoit : combattez-les dans la plaine et à découvert, et vous remporterez la victoire. » Le conseil étoit admirable : mais Bénadad étoit un roi timide et vain , qui n'avoit que du faste et de l'orgueil. Et Dieu le livra encore entre les mains du roi d'Israël : trop heureux de trouver de l'humanité dans son vainqueur.
ll faut avant toutes choses connoitre et mesurer ses forces.
« Qui est le roi qui ayant à faire la guerre contre un roi, ne songe pas auparavant en lui-méme s'il pourra marcher avec dix mille hommes à la rencontre de celui qui en a vingt mille? Autrement pendant que son ennemi est encore éloigné, il envoie une ambassade pour lui demander la paix *. » C'est ce que dit la Sagesse éternelle.
Alors pour négocier la paix, on fait marcher devant les présens, comme Jacob fit à Esaü : et comme lui, on les accompagne de paroles douces *. Car il est écrit, que « la parole vaut mieux que le don *. »
1111 Reg., xx, 18. — * Ibid., 23. — * Luc., x1v, 31, 82.— * Gen., xxxiI, 3, 4, b; XXXIII; 9, 10, 41. — 8 Eccli., XVIII; 46.
11 y a des moyens de s'assurer des peuples vaincus, après la guerre achevée avec avantage. |
David non-seulement crut nécessaire de mettre des garnisons dans les villes de la Syrie, de Damas et de l'Idumée, qu'il avoit conquises : mais lorsque les peuples étoient plus rebelles, il les désarmoit encore, et faisoit rompre les cuisses aux chevaux *.
On punissoit rigoureusement les violateurs des traités. Ainsi les Israélites, non contens de détruire toutes les villes de Moab, ils couvroient de pierres les meilleures terres : ils bouchoient les sources : ils coupoient les arbres, et démolissoient les murailles *.
Dans les guerres entreprises par des attentats plus horribles, comme lorsque les Ammonites violérent avec une dérision cruelle, dans les ambassadeurs de David, les lois les plus sacrées parmi les hommes : on usa d'une plus terrible vengeance. Il voulut en faire un exemple, qui laissát éternellement dans tous ces peuples une impression de terreur qui leur ótàt tout courage de combattre: leur faisant passer sur le corps, dans toutes leurs villes, des chariots armés de couteaux ?.
On peut rabattre de cette rigueur ce que l'esprit de douceur et de clémence inspire dans la loi nouvelle: de peur qu'il ne nous soit dit, comme à ces disciples qui vouloient tout foudroyer : « Vous ne songez pas de quel esprit vous êtes *. »
Un vainqueur chrétien doit épargner le sang; et l'esprit de l'Evangile est là-dessus bien différent de celui de la loi.
I] faut observer les commencemens et les fins des régnes , par rapport aux révoltes Lorsque l'Idumée fut assujettie par David, Adad, jeune prince de la race royale, trouva moyen de se retirer en Egypte, où il fut trés-bien recu de Pharaon *. Comme il apprit la mort de David et
LIT Reg., vii, &, 5, 13, 14. — * IV. Reg,, 111, 4, 5, 35. — 8 11 Reg., xu, 314. — * Luc., 1x, 55. — 5 MI Reg., x1, 17, 18.
celle de Joab, arrivée au commencement du règne de Salomon, croyant le royaume affoibli par la perte d’un si grand roi et par celle d'un général si renommé, il dit à Pharaon : « Laissez-moi aller dans ma terre *. » C'étoit pour y réveiller ses amis, et jeter les semences d'une guerre qu'on vit éclore en son temps.
L'extréme vieillesse de David donna lieu à des mouvemens qui menacérent l'Etat d'une guerre civile.
Adonias, fils ainé de David aprés Absalon, faisoit revivre son frère par sa bonne mine, par le bruit et l'ostentation de ses équipages et par son ambition *. Il avoit sur Absalon ce malheureux avantage, qu'il trouva David défaillant, qui avoit besoin, non d'être poussé, puisqu'il avoit sa vigueur entière, mais d’être réveillé par ses serviteurs. Il avoit mis dans son parti Joab qui commandoit les armées, et Abiathar, souverain pontife, autrefois si fidéle à David, et beaucoup d'autres des serviteurs du roi de la tribu de Juda. Avec ce secours, il n'aspiroit à rien moins qu'à envahir le royaume du vivant du roi, et contre la disposition qu'il en avoit déclarée, en désignant Salomon pour son successeur et le faisant reconnoitre par tous les grands, par toute l'armée, comme celui que Dieu préféroit à ses autres fréres, pour le remplir de sagesse, et lui faire bátir son temple au milieu d'une paix profonde ?. |
Adonias vouloit renverser un ordre si bien établi. Pour rassembler le parti, et donner comme le signal à ses amis de le faire reconnoître pour roi, ce jeune prince fit un sacrifice solennel, suivi d'un superbe festin. Toute la Cour étoit attentive. L'on remarqua quil avoit prié les principaux de Juda, avec Joab et Abiathar, et à la réserve de Salomon, tous les fils du roi. Comme on n'y vit ni ce prince, ni Sadoc sacriflcateur, ni Nathan, ni Bapaïas trés-assuré à David et qui commandoit les vieilles troupes, tous attachés au roi et à Salomon, on pénétra le dessein d'Adonias, et on découvrit le mystère. En méme temps Nathan et Bethsabée, mère de Salomon, agirent avec grand concert auprès de David, en lui parlant coup sur coup. Ils ouvrirent les yeux à ce prince, qui jusqu'alors demeuroit tranquille, non par mol1 III Reg., X1, 21, 22.— 3 Ibid., 1, 4, 2, 5 etseq.— I Paral., xxvin, 1, 2et seq,
lesse, maïs par confiance, dans un pouvoir aussi établi que le sien et dans une résolution aussi expliquée. Le roi parla avec tant de fermeté et d'autorité ; ses ordres furent si précis et si promptement exécutés, qu'avant la fin du festin d'Adonias, toute la ville retentissoit de la joie du couronnement de Salomon. Joab, tout hardi qu'il étoit et tout expérimenté, fut surpris ; la chose se trouva faite, et chacun s'en retourna honteux et tremblant. Le nouveau roi parla à Adonias d'un ton de maitre : rien ne branla dans le royaume, et la rebellion qui grondoit fut assoupie.
Elle ne revint qu'au commencement du régne de Roboam. Et c'est là un temps de foiblesse qu'il faut toujours observer avec plus de soin, si l'on veut bien assurer le repos public.
Les rois sont toujours armés.
Nous avons vu sous David les légions Céléthi et Phéléthi , que Banaias commandoit, toujours sur pied.
Il avoit aussi conservé le corps de six cents vaillans combattans, commandés par Ethai Gethéen, et des autres qui étoient venus avec lui pendant sa disgrace!.
Je ne parlerai point des autres troupes entrelenues, si nécessaires à un Etat. Ce sont tous des corps immortels, qui en se renouvelant daus le méme esprit qu'ils ont été formés, rendent éternelles leur fidélité et leur valeur.
On ornoit ces troupes choisies d'une fagon particuliére, pour les distinguer. Et c'est à quoi étoient destinées les deux cents piques garnies d'or, et les deux cents boucliers lourds et pesans couverts de lames d'or, avec trois cents autres d'une autre figure, pareillement couverts d'or très-affiné et d'un grand poids, que Salomon gardoit dans ses arsenaux *.
Outre les garnisons des places qu'on trouve partout dans les livres des Rois et des Chroniques, et outre les troupes qui
— 5 [I Reg., Xv, 48, 19; III. Reg., 1, 8, 10, 38; I Paralip., xit, 4 et seq.
8 111 Reg., X, 16, 17; 11 Paralip., 1x, 15, 16.
étoient sur pied, il y en avoit d'infinies sous la main du roi , avec des chefs désignés et qui étoient prêts au premier ordre‘.
On ne sait en quel rang placer les gens de guerre, qui se relevolent au nombre de vingt-quatre mille, à chaque premier du mois avec douze commandans *.
Il n'est pas nécessaire de marquer que, pour ne point charger l'Etat de dépenses, on les assembloit selon le besoin, dont l'on a beaucoup d'exemples.
Ainsi les Etats demeurent forts au dehors contre l'ennemi , et au dedans contre les méchans et les rebelles; etla paix publique est assurée. |
Des richesses ou des finances. Du commerce : el des impôts.
Il y a des dépenses de nécessité : il y en a de splendeur et de dignité.
« Qui jamais fit la guerre à ses dépens? Quel soldat ne recoit pas sa paye*? »
On peut ranger parmi ces dépenses de nécessité, toutes celles quil faut pour la guerre, comme la fortification des places, les arsenaux, les magasins et les munitions, dont il a été parlé.
Les dépenses de magniflcence et de dignité ne sont pas moins
! II Paralip., xvit, 44 et eeq.; xxv1, 12, 13. — 9 I Paralip., xxvit, 1, 2 et seq. — 9] Cor., IX, 7.
nécessaires à leurs manières, pour le soutien de la majesté, aux yeux des peuples et des étrangers.
Ce seroit une chose infinie de raconter les magnificences de Salomon.
Premièrement dans le temple, qui fut l'ornement comme la défense du royaume et de la ville. Rien ne l'égaloit dans toute la terre, non plus que le Dieu qu'on y servoit. Ce temple porta jusqu'au ciel et dans toute la postérité, la gloire de la nation et le nom de Salomon son fondateur *.
Treize ans entiers furent employés à bátir le palais du roi dans Jérusalem, avec les bois, les pierres, les marbres et les matériaux les plus précieux, comme avec la plus belle et la plus riche architecture qu'on eüt jamais vue. On l'appeloit le Liban, à cause de la multitude de cédres qu'on y posa, en hautes colonnes comme une forét, dans de vastes et longues galeries et avec un ordre merveilleux *.
On y admiroit en particulier le trône royal, où tout resplendissoit d'or, avec la superbe galerie où il étoit érigé. Le siége en étoit d'ivoire, revêtu de l'or le plus pur : les six degrés par où lon montoit au tróne et les escabeaux oü posoient les pieds, étoient du méme métal : les ornemens qui l'environnoient étoient aussi d'or massif”.
Auprès se voyoit l'endroit particulier de la galerie où se rendoit la justice, tout construit d'un pareil ouvrage.
Salomon bâtit en méme temps le palais de la reine sa femme, fille du roi Pharaon’, où tout étinceloit des pierreries, et où avec la magniflcence on voyoit reluire une propreté exquise.
Ce prince appela pour ces beaux ouvrages, tant de son royaume que des pays étrangers, les ouvriers les plus renommés pour le dessin, pour la sculpture *, pour l'architecture , dont les noms sont consacrés à jamais dans les registres du peuple de Dieu, c'est-à-dire dans les saints Livres.
3 IIl Reg., v1, vit, viri, 1x ; Hl Paralip., 1, rr, 1i, iv, v, vi, VU. — * 1 Paralip., XXIX , 23, 24, 25. — 5 [11 Reg., vit, 1, 2 et seq. — * Jbid., X, 18, 19, 20; II Par., X, 11, 18,19. — 5 ]]I Reg., 11, 1; 1x , 24; Il Poralip., vii, 14. —8 dbid., n,
Ajoutons les lieux destinés aux équipages :. où les chevaux, les chariots, les attelages étoient innombrables.
Les tables , et les officiers de la maison du roi pour la chasse, pour les nourritures, pour tout le service, dans leur nombre comme dans leur ordre, répondoient à cette magniflcence *.
Le roi étoit servi en vaisselle d'or. Tous les vases de la maison du Liban étoient de fin or *. Et le Saint-Esprit ne dédaigne pas de descendre dans tout ce détail, parce qu'il servit dans ce temps de paix à faire admirer et craindre, au dedans et au dehors, la puissance d'un si grand roi.
Une grande reine attirée par la réputation de tant de merveilles, vint les voir dans le plus superbe appareil et avec des chameaux chargés de toute sorte de richesses*. Mais quoique accoutumée à la grandeur où elle étoit née, elle demeuroit éperdue à l'aspect de tant de magnificences de la Cour de Salomon. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans son voyage, c'est qu'elle admira la sagesse du roi plus que toutes ses autres grandeurs : et qu'il arriva ce qui arrive toujours à l'approche des grands hommes , qu'elle reconnut dans Salomon un mérite qui surpassoit sa réputation.
Les présens qu'elle lui fit en or, en pierreries, et en parfums les plus exquis, furent immenses : et demeurerent cependant beaucoup au-dessous de ceux que Salomon lui rendit*. Par oü le Saint-Esprit nous fait entendre qu'on doit trouver dans les grands rois une grandeur d'ame qui surpasse tous leurs trésors : et que c'est là ce qui fait véritablement une ame royale.
Les grands ouvrages de Josaphat, d'Ozias, d'Ezéchias et des autres grands rois de Juda; les villes, les aqueducs, les bains publics et les autres choses qu'ils firent, non-seulement pour la süreté et pour la commodité publique, mais encore pour l'ornement du palais et du royaume, sont marqués avec soin dans l'Ecriture *. Elle n'oublie pas les meubles précieux qui paroient leur palais et ceux qu'ils y faisoient garder : non plus que les ca3 JJ] Reg., 1v, 26; x, 26; II Paralip., 1, 14; Ix , 25. — 3 III Reg., 1v, 22 , 23. — 5 [bid., x,94 ; Il Paralip., 1x , 20. — * III Reg., x, 1, 2 et seq.; Il Paralip., 1x,
4, 9 et seq. — * III Reg., X,1, 2 et seq.; II Paralip., 1X, 4, 2 et seq. — *IV Reg., XX, 13, 20; 1I Paralip., xvii , Xxv1 , xxxil , 21, 28, 29.
binets des parfums, les vaisseaux d'or et d'argent, tous les ouvrages exquis et les curiosités qu'on y ramassoit.
Dieu défendoit l'ostentation que la vanité inspire, et la folle enflure d'un cœur enivré de ses richesses : mais il vouloit cependant que la Cour des rois fût éclatante et magnifique, pour imprimer aux peuples un certain respect.
Et encore aujourd'hui, au sacre des rois, comme on a déjà vu, - l'Eglise fait cette priére : « Puisse la dignité glorieuse et la majesté du palais, faire éclater aux yeux de tous la grande splendeur de la puissance royale ; en sorte que la lumière, semblable à celle d'un éclair, en rayonne de tous côtés !. » Toutes paroles ehoisies pour exprimer la magniflcence d'une Cour royale, qui est demandée à Dieu comme un soutien nécessaire de la royauté.
Un Etat florissant est riche en or et en argent : et c'est un des fruits d'une
longue paix.
L'or abondoit tellement durant le régne de Salomon, « qu'on y comptoit l'argent pour rien : et qu'il étoit (pour ainsi parler) aussi commun que les pierres : et les cédres aussi vulgaires que les sycomores, qui croissent (fortuitement) dans la campagne ?. »
Comme c'étoit là le fruit d'une longue paix, le Saint-Esprit le remarque, pour faire aimer aux princes la paix, qui produit de si grandes choses.
La première source de tant de richesses est le commerce et la navigation.
« Car les navires du roi alloient en Tharsis et en pleine mer, avec les sujets d'Hiram roi de Tyr; et rapportoient tous les trois ans de l'or, de l'argent et de l'ivoire, avec les animaux les plus rares ?. »
Salomon avoit une flotte à Asiongaber auprés d'Ailath, sur le bord de la mer Rouge: et Hiram roi de Tyr y joignoit la sienne, où étoient les Tyriens, peuples les plus renommés de toute la
1 Cérém. Frang., pag. 19, 35, 641. — 2 IIl Reg., x, 21, 27 ; IL Paral., 1x, 26, 21. —9 1I] Reg., x, 22; II Paralip., 1x, 21. -
terre pour la navigation et pour le commerce : qui rapportoient d'Ophir (quel qu'ait été ce pays) pour le compte de Salomon, quatre cent vingt talens d'or, souvent méme quatre cent cinquante, avec les bois les plus précieux et des pierreries !.
La sagesse de Salomon paroit ici par deux endroits. L'un, qu’après avoir connu la nécessité du commerce pour enrichir son royaume, il ait pris, pour l'établir, le temps d'une paix profonde, où l'Etat n'étoit point accablé des dépenses de la guerre. L'autre, que ses sujets n'étant point encore exercés dans le négoce et dans l'art de naviguer, il ait su s'associer les habiles marchands et les guides les plus assurés dans la navigation qui fussent au monde, cest-à-dire les Tyriens; et faire avec eux des traités si avantageux et si sûrs.
Quand les Israélites furent instruits par eux-mêmes dans les secrets du commerce, ils se passèrent de ces alliés: et l'entreprise quoique malheureuse du roi Josaphat, dont la flotte périt dans le port d'Asiongaber?, fait voir que les rois continuoient le commerce et les voyages vers Ophir, sans qu'il soit fait mention du secours des Tyriens.
Seconde source des richesses : le domaine du prince.
Du temps de David, il y avoit des trésors dans Jérusalem: et Azmoth fils d'Adiel en étoit le garde*. Pour les trésors qu'on gardoit dans les villes, dans les villages et dans les châteaux ou dans les tours, Joathan fils d'Ozias en avoit la charge. Ezri fils de Chelub avoit soin de ceux qui étoient occupés au labourage et aux travaux de la campagne. Il y avoit un gouverneur particulier pour ceux qui faisoient les vignes et prenoient soin des celliers: et c'étoit Semeias et Zabdias. Balanan étoit préposé pour la culture des oliviers et des figuiers : et Joas veilloit sur les-réservoirs d'huile. On voit par là que le prince avoit des fonds et des officiers préposés pour les régir.
On marque aussi les villages qui étoient à lui, et le soin qu'il
! JI Reg., 1x , 26, 27, 98; x, 11; 1l Paralip,. virt, 17, 18.—* 111 Reg., x\n, 49; Il Paral., xx, 36, 31. — 9 1 Paral., xxvi, 25-28.
eut de les entourer de murailles‘. On faisoit des nourritures dans les pâturages de la montagne de Saron, et sur les vallons qui y étoient destinés. L'Ecriture spécifie les bêtes à corne, les chameaux et les troupeaux de brebis. Chaque ouvrage avoit son préfet : « et tels étoient les gouverneurs ou les intendans, qui avoient soin des biens et des richesses du roi David *. »
La méme chose continue sous les autres rois. Et il est écrit d'Ozias : «a qu'il creusa beaucoup de citernes, parce qu'il nourrissoit beaucoup de troupeaux dans les páturages et dans les vastes campagnes : qu'il prenoit grand soin de la culture des vignes et de ceux qui y étoient employés, dans les coteaux et sur le Carmel: et qu'il étoit fort affectionné à l'agriculture *. »
Ces grands rois connoissoient le prix des richesses naturelles, qui fournissent les nécessités de la vie, et enrichissent les peuples plus que les mines d'or et d'argent.
Les Israélites avoient appris dès leur origine ces utiles exercices. Et il est écrit d'Abraham « qu'il étoit trés-riche en or et en argent*. » Ce qui sans connoitre les lieux où la nature resserre ces riches métaux, lui provenoit seulement des soins de la nourriture et des troupeaux. D'oü est venue aussi la réputation de la vie pastorale, que ce patriarche et ses descendans ont embrassée.
Troisiéme source ces richesses : les tributs imposés aux rois et aux nations vaincues, qu'on appeloit des présens.
Ainsi David imposa tribut aux Moabites et à Damas, et y établit des garnisons pour leur faire payer ces présens *.
Salomon avoit soumis tous les royaumes depuis le fleuve de la terre des Philistins, jusqu'aux confins de l'Egypte. Et tous les rois de ces pays lui offroient des présens, et lui devoient certains services *,
Le poids de l'or, qu'on payoit tous les ans à Salomon, étoit de six cents talens; outre ce qu'avoient accoutumé de payer les ambassadeurs de diverses nations, et les riches marchands étran1 [II Reg., 1x , 19. — * I Paralip., xxvir, 29- 31. — * II Paralip., XXVI , 10. — * Gen., x11, 2. '— 5 1 Paralip., XVL1, 2, 6. — * III Reg., iv, 21,
gers, et tous les rois d'Arabie, et les princes des autres terres, qui lui apportoient de l'or et de l'argent!. C'est ainsi qu'on l'avoit chanté par avance sous le roi David *, que les filles de Tyr (c'està-dire les villes opulentes) et leurs plus riches marchands, apporteroient leurs présens à la cour de Salomon.
Tous les rois des terres voisines envoyoient chaque année leurs présens à Salomon, qui consistoient en vases d'or et d'argent, en riches habits, en armes, en parfums, en chevaux et en mulets *; c'est-à-dire ce que chaque pays avoit de meilleur.
Les Ammonites apportoient des présens à Ozias : et son nom étoit célèbre jusqu'aux confins de l'Egypte *.
On comptoit parmi ces présens, non-seulement l'or et l'argent, mais encore des troupeaux : et c'est ainsi que les Arabes payoient par an à Josaphat sept mille sept cents béliers et autant de boucs ou de chevreaux *.
Quatrième source des richesses : les impôts que payoit le peuple.
Dans tous les Etats, le peuple contribue aux charges publiques , c'est-à-dire à sa propre conservation : et cette partie qu'il donne de ses biens, lui en assure le reste, avec sa liberté et son
L'ordre des finances sous les rois David et Salomon, étoit qu'il y avoit un surintendant préposé à tous les impóts, pour donner les ordres généraux *.
Il y avoit pour le détail douze intendans distribués par cantons : et ceux-ci étoient chargés, chacun à son mois, des contributions nécessaires à la dépense du roi et de sa maison. Leur département étoit grand, puisqu'un seul avoit à sa charge soixante grandes villes environnées de murailles, avec des serrures d'airain ". |
On lit aussi de Jéroboam « que Salomon , qui le voyoit dans sa jeunesse homme de courage, appliqué et industrieux (ou agis1 JII Reg., x, 14, 15; II Paralip., 1x, 13, 14. — * Psal. xL1V, 13. — 3 II Paral., ix, 23, 24. — * 11 Paralip., xxvi, 8. — * Ibid., xvit, 141. — SIL Reg., xx, 24;
NT Reg., 1v, 6; xii, 18; Il Paralip., X, 18. — 7 [1 Reg., 1v, 7, 8 et seq. —
sant , comme parle l'original), le préposa aux tribus de la maison de Joseph ; » c'est-à-dire aux deux tribus d'Ephraim et de Manassé. Ce qui montre, en passant, les qualités qu'un si sage roi demandoit pour de telles fonctions, encore que sa prudence ait été trompée dans le choix de la personne.
Le prince doit modérer les impóts, et ne point accabler le peuple.
« Qui presse trop la mamelle pour en tirer du lait , en l'échauffant et en la tourmentant, tire du beurre : qui se mouche trop fortement, fait venir le sang : qui presse trop les hommes, excite des révoltes et des séditions *. » C'est la régle que donne Salomon.
L'exemple de Roboam apprend sur cela le devoir aux rois.
Comme cette histoire est connue et qu'elle a déjà été touchée ci-devant?, nous ferons seulement quelques réflexions.
En premier lieu, sur les plaintes que le peuple fit à Roboam contre Salomon, qui avoit fait des levées extraordinaires*. Tout abondoit dans son règne, ainsi que nous avons vu. Cependant comme l’histoire sainte ne dit rien contre ce reproche, et qu'il y passe au contraire pour avéré, il est à croire que sur la fin de sa vie, abandonné à l'amour des femmes, sa foiblesse le portoit à des dépenses excessives, pour contenter leur avarice et leur ambition.
C'est le malheur ou plutôt l'aveuglement, où sont menés les plus sages rois par ces déplorables excés.
En second lieu, la réponse dure et menacante de Roboam poussa le peuple à la révolte, dont l'effet le plus remarquable fut d'accabler à coups de pierres Aduram chargé du soin des tributs, quoique envoyé par le roi pour l'exécution de ses rigoureuses réponses. Ce qui effraya tellement ce prince, qu'il monta préripitamment sur son char, et s'enfuit vers Jérusalem: : tant il se vit en péril.
En troisiéme lieu, la dureté de Roboam à refuser tout soula1 |I]. Reg., x1, 28.— * Prov., xxx, 33.— * Tom. XXII, liv. 1v, art. 11, 2° proParal., x, 18.
gement à son peuple, et la menace obstinée d'en aggraver le joug jusqu'à un excès insupportable, a mis ce prince au rang des insensés. « À Salomon succéda la folie de la nation, dit le SaintEsprit, et Roboam, destitué de prudence, qui aliéna le peuple par le conseil qu'il suivit!. » Jusque-là que son propre fils et son successeur, Abia, l'appelle ignorant et d'un cœur láche *.
En quatrième lieu, cette réponse orgueilleuse et inhumaine est attribuée à un aveuglement permis de Dieu, et regardé comme un effet de cette justice qui met l'esprit de vertige dans les conseils des rois. « Le roi n'acquiesca pas à la prière de son peuple, parce que le Seigneur s'étoit éloigné de lui pour accomplir la parole d'Ahias Silonite, qui avoit prédit du vivant de Salomon la révolte des dix tribus et la division du royaume?. » Ainsi quand Dieu veut punir les pères, il livre leurs enfans aux mauvais conseils, et chátie tout ensemble les uns et les autres.
En cinquième lieu, la suite est encore plus terrible. Dieu permit que le peuple soulevé oubliát tout respect, en massacrant comme aux yeux du roi un de ses principaux ministres, et renonçant tout ouvertement à l'obéissance.
En sixième lieu, ce n'est pas que ce massacre et cette révolte ne fussent des crimes. On sait assez que Dieu en permet dans les uns, pour châtier ceux des autres. Le peuple eut tort, Roboam eut tort : et Dieu punit l'énorme injustice d'un roi, qui se faisoit un honneur d'opprimer son peuple, c'est-à-dire ses enfans.
En septième lieu, cette dureté de Roboam effaca par un seul trait le souvenir de David et de toutes ses bontés, aussi bien que celui de ses conquétes et de ses autres grandes actions. « Quel intérêt, dit le peuple d'Israël, prenons-nous à David, et que nous importe ce que deviendra le fils d'Isai? O David, pourvoyez à votre maison , et à la tribu de Juda. Pour nous, allons-nous-en chacun chez nous, sans nous soucier de David ni de sa race*.» Jérusalem, le temple, la religion, la loi de Moïse furent aussi oubliés : et le peuple ne fut plus sensible qu'à sa vengeance.
Enfin en huitième lieu, quoique l'attentat du peuple füt inex1 Eccli., xLVN , 27, 28.— * II Paralip., xit, 7.— 9 Ill Reg., xri, 15; I Paral., 1, 15. — * III Reg., xi1, 16; 11 Paralip., x, 16.
cusable, Dieu sembla vouloir ensuite autoriser le nouveau royaume qui s'établit par ce soulèvement : et il défendit à Roboam de faire la guerre aux tribus révoltées, « parce que, dit-il, tout cela s'est fait par ma volonté !, » par ma permission expresse et par un juste conseil. Jéroboam paroit devenir un roi légitime, par le don que Dieu lui fit du nouveau royaume. Ses successeurs constamment furent de vrais rois, que Dieu fit sacrer par ses prophétes. Ce n'étoit pas qu'il aimát ces princes, qui faisoient régner toutes sortes d'idolátries et de méchantes actions ; mais il voulut laisser aux rois un monument éternel qui leur fit sentir combien leur dureté envers leurs sujets étoit odieuse à Dieu et aux hommes.
Conduite de Joseph dans le temps de cette horrible famine, dont toute l'Egypte et le voisinage furent affligés.
Joseph en vendant du blé aux Egyptiens, mit tout l'argent de l'Egypte dans les coffres du roi. Par ce moyen il acquit aussi pour le prince tous leurs bestiaux, et enfin toutes leurs terres, et méme jusqu'à leurs personnes, qui furent mises dans la servitude *.
Loin de s'offenser de cette conduite, toute rigoureuse qu'elle paroisse, la gloire de Joseph fut immortelle. Ce sage ministre tourna iout au bien public. Il fournit au peuple de quoi ensemencer leurs terres, que Pharaon leur rendit : il régla les impôts qu'ils devoient au roi, à la cinquiéme partie de leurs revenus; et fit honneur à la religion, en exemptant de ce tribut les terres sacerdotales. C'est ainsi qu'il accomplit tout le devoir d'un zélé ministre envers le roi et envers le peuple, et qu'il mérita le titre de Sauveur du monde *.
Remarques sur les paroles de Jésus-Christ et de ses apôtres, touchant les tributs.
« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu *, » dit Jésus-Christ. Pour prononcer cette sentence, sans
1 11 Reg., xir, 23, 24; 11 Paralip., x1, 8, 4. — 3 Gen., xLvit, 13-15 et seq.—
3 [bid., xy1, 45. — * Matth., xxi, 21.
demander comment et avec quel ordre se levoient les impôts, il ne regarde que l'inscription du nom de César gravé sur la monnoie publique.
Son Apótre prononce de méme : « Rendez le tribut à qui vous devez le tribut : et l'impót à qui vous devez l'impôt (en argent ou en espèces, selon que la coutume l'établit) : l'honneur à qui vous devez l'honneur : la crainte à qui vous devez la crainte *. »
Saint Jean-Baptiste avoit dit aux publicains chargés de lever les droits de l'empire : « N'exigez rien au delà de ce qui vous est ordonné *. »
La religion n'entre point dans les maniéres d'établir les impóts publics, que chaque nation connolt. La seule règle divine et inviolable parmi tous les peuples du monde, est de ne point accabler les peuples, et de mesurer les impóts sur les besoins de l'Etat et sur les charges publiques.
Réflexions sur la doctrine précédente : et définition des véritables richesses. -
On doit conclure des passages que nous avons rapportés, que les véritables richesses sont celles que nous avons appelées naturelles, à cause qu'elles fournissent à la nature ses vrais besoins. La fécondité de la terre et celle des animaux, est une source inépuisable des vrais biens : l'or et l'argent ne sont venus qu'apres pour faciliter les échanges.
Tl faut donc à l'exemple des grands rois que nous avons nommés, prendre un soin particulier de cultiver la terre, et d'entretenir les pâturages des animaux, avec l’art vraiment fructueux d'élever des troupeaux, conformément à cette parole : « Ne négligez point les ouvrages, quoique laborieux, dela campagne, et le labourage que le Trés-Haut a créé*. » Et encore : « Prenez garde à vos bestiaux : ayez soin de les bien connoitre. Considérez vos troupeaux. »
Le prince qui veille à ces choses, rendra ses peuples heureux et son état florissant.
1 Rom., xu1, 71. — 9% Luc., 111, 13. — 3 Eccli., vit, 16. — * Ibid., 24, et Prov., IXvi, 23.
Les vraies richesses d’un royaume sont les hommes.
On est ravi quand on voit sous les bons rois, la multitude incroyable du peuple par la grandeur étonnante des armées. Au contraire on est honteux pour Achab et pour le royaume d'Israël épuisé de peuple, quand on voit camper son armée « comme deux petits troupeaux de chèvres‘; » pendant que l'armée syrienne, qu'elle avoit en téte, couvroit toute la face de la terre.
Parmi le dénombrement des richesses immenses de Salomon, il n'y a rien de plus beau que ces paroles: « Juda et Israël étoient innombrables comme le sable de la mer *. »
Mais voici le comble de la félicité et de la richesse. C'est que tout ce peuple innombrable « mangeoit et buvoit du fruit de ses mains, et chacun sous sa vigne et son figuier et étoit en joie*. » Car la joie rend les corps sains et vigoureux : et fait profiter l'innocent repas que l'on prend avec sa famille, loin de la crainte de l'ennemi, et bénissant comme l'auteur de tant de biens le prince qui aime la paix, encore qu'il soit en état de faire la guerre, et ne la craigne que par bonté et par justice. Un peuple triste et languissant perd courage et n'est propre à rien : la terre même se ressent de la nonchalance où il tombe; et les familles sont foibles et désolées.
Moyens certains d'augmenter le peuple.
C'est qu'il soit un peu à son aise, comme on vient de voir.
Sous un prince sage l'oisiveté doit étre odieuse, et on ne la doit point laisser dans la jouissance de son injuste repos. C'est elle qui corrompt les mœurs et fait naître les brigandages. Elle produit aussi les mendians, autre race qu'il faut bannir d'un royaume bien policé, et se souvenir de cette loi : « Qu'il n'y ait point d'indigent ni de mendiant parmi vous *. » On ne doit pas les compter parmi les citoyens, parce qu'ils sont à charge à l'Etat,
1111 Reg., x1, 27. — 9 Ibid., 1v, 20. — 3 Jbid., 20, 25. — + Deut., xv, 4.
eux et leurs enfans. Mais pour ôter la mendidcité , il faut trouver des moyens contre l'indigence.
Surtout il faut avoir soin des mariages, rendre facile et heureuse l'éducation des enfans, et s'opposer aux unions illicites. La fidélité, la sainteté et le bonheur des mariages est un intérét public et une source de félicité pour les Etats.
Cette loi est politique autant que morale et religieuse : « Qu'il n'y ait point de femmes de mauvaise vie parmi les filles d'Israël, ni de débauchés parmi ses enfans!. » Soient maudites de Dieu et des hommes les unions dont on ne veut point voir de fruit, et dont les vœux sont d'être stériles. Toutes les femmes de la famille d'Abimélech le devinrent par un expres jugement de Dieu, à cause de Sara, femme d'Abraham *. Au contraire Dieu favorise et bénit les fruits des mariages légitimes. On voit croitre ses enfans autour de sa table comme de jeunes oliviers? : une femme ravie d'étre mére, est regardée avec complaisance de celui qu'elle a rendu pére de si aimables enfans. On leur apprend que la modestie, la frugalité et l'épargne conduite par la raison, est la principale partie de la richesse : et nourris dans une bonne maison, mais réglée, ils savent mépriser la vanité qu'ils n'ont point vue chez leurs parens.
La loi seconde leurs désirs, quand elle réprime le luxe. Les premiers qu'elle soulevoit contre leurs enfans déréglés, étoient les peres et les méres, qu'elle contraignoit à les déférer au magistrat, en lui disant : « Voilà notre fils désobéissant, qui sans écouter nos avis et nos corrections, passe sa vie dans la bonne chére, dans le désordre, et dans la débauche. » La peine de ce débauché incorrigible étoit « d'étre lapidé ; et tout Israél saisi de crainte, se retiroit du désordre *. » On n'en étoit pas quitte en disant : Je ne fais tort à personne ; on se trompe : dans les déréglemens qui empêchent ou qui troublent les mariages, il faut éviter et punir, non-seulement le scandale, l'injure qu'on fait aux particuliers, mais encore celle qu'on fait au public, qui est plus grande et plus sérieuse qu'on ne pense.
1 Deut., xxu1, 17. — * Gen., xx, 17, 18. — 3 Ps. cxxvit. 3. — * Deut., Xx1,
Concluons donc avec le plus sage de tous les rois : « La gloire du roi et sa dignité, est la multitude du peuple : sa honte est de le voir amoindri et diminué par sa faute !. »
Les conseils.
. Nous en avons déjà beaucoup parlé et posé les principes?, surtout quand nous avons traité des moyens dont un prince se doit servir pour acquérir les connoissances qui lui sont nécessaires pour bien gouverner. Mais l'on approfondit ici encore davantage ce qui regarde une matière de cette importance; et l'on réunit sous un méme point de vue, les préceptes et les exemples que l'Ecriture nous fournit, méme quelques-uns de ceux qui se trouvent dispersés dans cet ouvrage , afin qu'après en avoir posé les principes, on en puisse voir dans un méme lieu l'application et le détail dans toute son étendue.
Quels ministres ou officiers sont remarqués auprès des anciens rois.
Sous David, Joab commandoit l'armée : Banaïas avoit la conduite des légions Céréthi et Phéléthi, qui étoient comme la garde du prince, et sembloient étre détachées du commandement général des armées sous un chef particulier, qui ne répondoit qu'au roi; Aduram étoit chargé des tributs ou finances ; Josaphat étoit secrétaire et garde des registres; Siva, qu'on appelle ailleurs Saraia, est appelé scribe, homme lettré auprès du prince; Ira étoit prétre de David*; Jonathan oncle de David, son conseiller, homme intelligent et lettré ; il étoit avec Jahiel, gouverneur des enfans du roi; Achitophel fut le conseiller du roi, et après lui Joïada et Abiathar : et Chusai étoit l'ami du roi *.
On marque auprés de Salomon, des personnes appelées gens de lettres: Banaias commandant les troupes. Azarias fils de Na1 Prov., xiv, 28. — 3 Ci-devant , liv. v, art. 1; et art. 11. — * [I Reg., viti, 46, 17, 18; xx, 23, 24, 25, 26. — * I Paralip., xxvi , 32, 33, 34.
than, étoit à la tête de ceux qui assistoient auprès du roi. Zabud étoit prêtre, et l'ami du roi. Ahisar (s'il étoit permis de traduire ainsi), étoit grand maitre de sa maison ; et Adoniram étoit chargé des finances!.
On nomme aussi les grands prétres , ou les principaux d'entre les prêtres qui étoient alors?*, pour montrer que leur sacré ministère leur donnoit rang parmi les officiers publics, et que sous les rois ils se méloient des plus grandes affaires: témoin Sadoc, qui eut tant de part à celle où il s'agissoit de donner un successeur au royaume ?.
La dignité de leur sacerdoce étoit si éminente, que cet éclat donnoit lieu à dire que « les enfans de David étoient prétres *, » quoiqu'ils ne pussent pas l'étre, n'étant pas de la race sacerdotale, ni de la tribu d’où les prêtres étoient tirés. Mais on leur donnoit ce grand nom, pour montrer la part qu'ils avoient dans les grandes affaires. Ce qui semble étre la méme chose que ce que l'Ecriture remarque ailleurs: « Des enfans de David étoient les premiers sous la main du roi » c'est-à-dire *, étoient les premiers à porter et à exécuter ses ordres.
Le soin qu'on prenoit à les élever dans les lettres, paroit par la qualité d'homme lettré , qu'on donne à Jonathan leur gouverneur.
Il est aussi marqué sous Ozias, que les troupes étoient commandées par Jéhiel et Maasias *, qui sont appelés scribes, docteurs, ou gens de lettres : pour montrer que les grands hommes ne dédaignoient pas de joindre la gloire du savoir à celle des armes.
Ce qu'on appelle lettrés, étoient ceux qui étoient versés dans les lois, et qui dirigeoient les conseils du prince à leur observance.
Le soin de la religion se déclare, non-seulement par la part quavoient les grands- prétres dans le ministére public, mais encore par l'office de prétre du roi, qui semble étre celui qui régloit dans la maison du prince les affaires de la religion. Tel
! III Reg., 1,2, 3, 4, 5, 6. — * Ibid. —* Ibid., 1, 8, 32, 4&4. —* ll Reg., Vn, 18. — 011 Paralip:, xxvi, 11. — * I Paralip., xvii , 17.
étoit, comme on a vu, Ira sous David, et Zabud sous Salomon, dont il est encore appelé l'ami.
Cette qualité d'ami du roi, qu'on a vue dans le dénombrement des ministres publics, appelés et caractérisés par un terme particulier, est remarquable, et faisoit souvenir le roi qu'il n'étoit pas exempt des besoins et des foiblesses communes de la nature humaine; et qu'ainsi outre ses autres ministres, qu'on appeloit ses conseillers, à cause qu'ils lui donnoient leurs avis sur les affaires , il devoit choisir avec soin un ami, c'est-à-dire un dépositaire de ses peines secrètes et de ses autres sentimens les plus intimes. u
La charge de secrétaire et de garde des registres publics, semble originairement venir de Moise, à qui Dieu parla ainsi : « Ecrivez ceci dans un livre (la défaite des Amalécites), pour servir de monument éternel: car je détruirai de dessous le ciel le nom d'Amalec'. » Comme s'il disoit: Je veux que l'on se souvienne des faits mémorables, afin que le gouvernement des hommes mortels conduit par l'expérience et les exemples des choses passées, ait des conseils immortels. |
Cest par le moyen de ces registres qu'on se souvenoit de ceux qui avoient servi l'Etat, pour en marquer la reconnoissance envers leur famille. | |
Une des maximes les plus sages du peuple de Dieu, étoit que les services rendus au public ne fussent point oubliés. Ainsi dans le sac de Jéricho, on publia cet ordre: « Que cette ville soit anathème: que la seule Rahab vive, elle et toute sa famille, parce qu'elle a sauvé nos envoyés ?. »
Lorsqu'on passa au fil de l'épée tous les habitans de Luza, on eut soin de sauver avec toute sa parenté, celui qui avoit montré le passage par où l'on y aborda*.
Le public ordinairement passe pour ingrat: et il étoit de l'intérét de l'Etat de le purger de cette tache, afin qu'on füt invité à bien servir.
Personne n'ignore comme Assuérus roi de Perse, dans une insomnie qui le travailloit, se fit lire les archives, où il trouva le
1 Exod., xvii, 14. — 2 Jos., v1, 41. — 9 Judic., 1, 24 ; 25.
service de Mardochée, qui lui avoit sauvé la vie, enregistré suivant la coutume! : et comme il fut excité par cette lecture à le reconnoitre par une récompense éclatante, mais plus glorieuse au rpi qu'à Mardochée méme.
Lorsqu'on informa Darius roi de Perse de la conduite des Juifs retournés dans leur pays, ses officiers les interrogèrent pour en rendre compte au roi: et lui racontérent ce que leurs vieillards avoient répondu, touchant les ordonnances de Cyrus dans la première année de son règne. Après quoi ils ajoutoient ces paroles : « Maintenant, s'il plait au roi, il fera rechercher dans la bibliothéque royale, et dans les registres publics qui se trouveront à Babylone, ce qui a été ordonné par Cyrus sur la réédification du temple: et il nous expliquera ses volontés?. » Les registres se trouvèrent, non point à Babylone, comme on avoit cru, mais dans Ecbatanes* : tout y étoit conforme à la prétention des Juifs, qui aussi fut autorisée par le roi.
Tel étoit l'usage des registres publics, et de la charge établie pour les garder. Elle conservoit la mémoire des services rendus; elle immortalisoit les conseils: et ces archives des rois en leur proposant les exemples des siécles passés, étoient des conseils toujours prêts à leur dire la vérité, et qui ne pouvoient être flatteurs.
Au reste on ne prétend pas proposer pour règles invariables ces pratiques des anciens royaumes, et ce dénombrement des officiers de David et de Salomon : c'est assez qu'ils puissent donDer des vues aux grands rois, dont la prudence se gouvernera selon les lieux et les temps.
Les conseils des rois de Perse, par qui dirigés.
« Le roi consulta les sages qui étoient toujours auprès de sa personne, qui savoient les lois et le droit, et les coutumes des ancêtres : et il faisoit tout par leur conseil *. » Les premiers et les
1 Esther, v1,1, 2 et seq. — * I Esdr., v, 7, 11.— ? Ibïd., vi, 1, 2 et seq.— * Esther 1, 13, 14.
plus intimes étoient les sept chefs ; ou, si l'on veut traduire ainsi, les sept ducs ou les princes des Perses et des Mèdes, qui voyoient le roi. Car le reste, méme des seigneurs, ne le voyoient guère.
Réflexion sur l'utilité des registres publics, joints aux conseils vivans.
L'utilité des registres publics étoit appuyée sur cette sentence du Sage: « Qu'est-ce qui a été? ce qui sera. Qu'est. ce qui a été fait? ce qui se fera encore. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil ; et personne ne peut dire : Cela est nouveau; car il a déjà précédé dans les siècles qui ont été avant nous‘. » Et les grands événemens des choses humaines ne font, pour aiusi parler, que se renouveler tous les jours sur le grand théâtre du monde. Il semble qu'il n'y a qu'à consulter le passé, comme un fldéle miroir de ce qui se passe à nos yeux.
D'autre côté le Sage ajoute que, quelques registres qu'on tienne, il échappe des circonstances qui changent les choses. Ce qui lui fait dire : « La mémoire des choses passées se perd ; la postérité oubliera ce qui est arrivé auparavant *. » Et il est rare de trouver des exemples qui cadrent juste avec les événemens sur lesquels il se faut déterminer.
Il faut donc joindre les histoires des temps passés avec le conseil des sages, qui bien instruits des coutumes et du droit ancien, comme on vient de dire des ministres des rois de Perse, en sachent faire l'application à ce qu'il faut régler de leurs jours.
De tels ministres sont des registres vivans, qui toujours portés à conserver les antiquités, ne les changent qu'étant forcés par des nécessités imprévues et particulières, avec un esprit de profiter à la fois, et de l'expérience du passé, et des conjonctures du présent. C'est pourquoi leurs conseils sages et stables produisent des lois qui ont toute la fermeté et, pour ainsi dire, l'immobilité dont les choses humaines sont capables. « Si vous l'avez agréable, disent ces ministres à Assuérus, qu'il parte un édit de devant le roi selon la loi des Perses et des Médes, qu'il ne soit point per1 Eccles., 1, 9, 10. — 3 Jbid., 1, 11.
mis de changer, et qui soit publié pour étre inviolable dans toute l'étendue de votre empire. »
C'étoit l'esprit de la nation : et tant les rois que les peuples tenoient pour maxime cette immutabilité des décrets publics.
Les grands, qui vouloient perdre Daniel, vinrent dire au roi : « N'avez-vous pas défendu de faire durant trente jours aucune prière aux dieux et aux hommes, sous peine d’être jeté dans la fosse aux lions? Il est ainsi, répondit le roi; et il a été prononcé par un édit qui doit être inviolable à jamais ?. »
Quand aprés il voulut chercher une excuse en faveur de Daniel, qui avoit prié trois fois le jour tourné vers Jérusalem, on osa lui dire : « Sachez, prince, que c'est la loi des Mèdes et des Perses, qu'il n'est pas permis de changer les ordonnances du
TOi *. »
C'étoit en effet la loi du pays : mais on abuse des meilleures choses. La premiére condition de ces lois, qu'on doit regarder comme sacrées et inviolables, c'est qu'elles soient justes : et on apercevoit du premier regard une impiété manifeste à vouloir faire la loi à Dieu méme, et à lui défendre de recevoir les vœux de ses serviteurs. Le roi de Perse devoit donc connoitre qu'il avoit été surpris dans cette loi, comme il est expressément mar- qué*; et que c'étoit là une cabale des grands contre son service, afin de perdre Daniel, le plus fidèle et le plus utile de tous ses ministres, dont le crédit leur donna de la jalousie.
Le prince se doit faire soulager.
C'est le conseil que donna Jethro à Moise, qui par un zéle de la justice et une immense charité, vouloit tout faire par luiméme. «a Que faites-vous, lui dit-il, en tenant le peuple du matin au soir à attendre votre audience ? Vous vous consumez par un travail inutile, vous et le peuple qui vous environne : vous entreprenez un ouvrage qui passe vos forces. Réservez-vous les grandes affaires : et choisissez les plus sages et les plus craignans
1 Esther, 1, 19, 20. — ? Dan., VI, 12. — 9 Ibid, , 1, 45. —^ Ibid., 6.
Dieu qui jugent le peuple à chaque moment (qui expédient les affaires à mesure qu'elles viennent), et qui vous fassent rapport de ce qu'il y aura de plus important !. »
Remarquez trois sortes d'affaires. Celles que le prince se réserve expressément, et dont il doit prendre connoissance par luiméme. Celles de moindre importance, dont la multitude l'accableroit, et aussi qu'il laisse expédier à ses officiers. Enfin celles dont il ordonne qu'on lui fera le rapport, ou pour les décider lui-même, ou pour les faire examiner avec plus de soin. Par ce moyen, tout s'expédie avec ordre et distinction.
Les plus sages sont les plus dociles à eroire conseil.
Moïse nourri dés son enfance dans toute la sagesse des Egyptiens, et de plus inspiré de Dieu dans le degré le plus éminent de la prophétie, non-seulement consulte Jethro, et lui donne la liberté de lui reprocher dans l'immensité de son travail une espèce de folie ; mais encore il recoit son avis en bonne part, et il exécute de point en point tout ce qu'il lui conseilloit. C'est ce qui vient d'étre dit.
N'avons-nous pas aussi déjà vu avec quelle docilité David trop accablé de douleur de la mort de son fils Absalon, écouta les réproches amers de Joab, se rendit à son conseil, et changea entiérement de conduite? Et Salomon, le plus sage des rois, ne " demandoit-il pas à Dieu un cœur docile, en lui demandant la sagesse ?
Le conseil doit étre choisi avec discrétion. a Ayez plusieurs hommes avec qui vous viviez en paix (à qui
vous donniez accés auprés de vous) : mais pour conseiller, choisissez-en un entre mille ?. »
1 Exod., xvni, 14 et seq. — ? Eccli, vr , 6.
Le conseiller du prince doit avoir passé par beaucoup d'épreuves.
« Celui qui n'a point été éprouvé que sait-il !? » I ne sait rien: il ne se connoit pas lui-méme : et comment démélera-t-il les pensées des autres, qui est le sujet des plus importantes délibérations? Au contraire «celui qui est exercé, pensera beaucoup, » continue le Sage. Il ne fera rien légèrement, et ne marchera point à l'étourdie.
C'est ce qui faisoit dire au saint homme Job : « Où se trouvera la sagesse? On ne la trouvera pas dans la terre de ceux qui vivent doucement? » et nonchalamment parmi les plaisirs.
Et encore : « Elle est cachée aux yeux des hommes : les oiseaux (les esprits sublimes qui semblent percer les nues) ne la connoissent pas. La mort (lextréme vieillesse) a dit : Nous en avons oui la renommée*. » C'est à force d'expérience, en patissant beaucoup, qu'à la fln vous en acquerrez quelque petite lumiére.
Quelque soin que le prince ait pris de choisir et d'éprouver son conseil , il ne $'y doit point livrer.
«Si vous avez un ami acquérez-le avec épreuve, et ne vous livrez point à lui par trop de facilité *. »
Le caractère d'un prince livré le fait connoitre et mépriser.
« Hérode (Agrippa, roi de Judée) étoit irrité contre ceux de Tyr et de Sidon. Ils le vinrent trouver d'un commun accord : et ayant gagné Blaste, qui étoit chambellan du roi, ils demandérent la paix , parce que leur pays tiroit sa subsistance des terres du roi. Hérode donc ayant pris jour pour leur parler, parut vétu d'une robe royale, et étant sur son trône il les haranguoit (dans une audience publique, selon la coutume du temps) ; et le peuple disoit : C'est un Dieu qui parle, et non pas un homme". »
On voit ici une ambassade solennelle , une audience publique
1 Eccli., xxxiv, 9. — * Job., xxvi, 12, 13. — 3 Ihid., 21, 22. — + Eccli., vI, 7, — 5 Act., xl, 21, 22.
avec tout l'appareil de la royauté, les acclamations de tout le peuple pour le prince qui croit avoit tout fait : mais on savoit le fond : c'est enfin que les Tyriens avoierit mis Blaste dans leur intérét, qui étoit grand dans cette affaire; et peut-étre l'avoientils corrompu par leurs présens. Quoi qu'il en soit, tout étoit fait avant le traité solennel : et si l'on en fit l'honneur au roi, tout le monde savoit, et on se nommoit à l'oreille, le vrai auteur du succès.
Le Saint-Esprit n'a pas dédaigné de marquer en un mot ce caractère d'Ilérode Agrippa, pour apprendre aux princes qui ne Sont que vains l'estime qu'on fait d'eux, et comme on les repait d'une fausse gloire.
Les conseils des jeunes gens, qui ne sont pas nourris aux affaires, ont une suite funeste, surtout duns un nouveau règne.
Sur la plainte de Jéroboam faite à Roboam fils et successeur de Salomon, à la tête des dix tribus, pour lui demander quelque diminution des impôts du roi son père, ce prince leur répondit : « Venez dans trois jours. Et le peuple s'étant retiré, il tint conseil avec les vieux conseillers du roi son père, et leur dit : Quel conseil me donnez-vous : et quelle réponse ferai-je à ce peuple? Il lui dirent : Si (aujourd'hui et dans le commencement de votre régne! vous déférez à leur prière, et que vous leur disiez des paroles douces, ils vous serviront le reste de vos jours. Roboam méprisa le conseil de ces sages vieillards : et appela les jeunes gens, qui avoient été élevés auprés de lui, et qui le suivoient toujours. Ils lui parlérent comme de jeunes gens nourris avec Jui dans les plaisirs ; et ils lui dirent : Répondez ainsi à ce peuple: Mon petit doigt est plus gros que tout le corps de mon pére : mon père vous a imposé un joug pesant, et moi je l'augmenterai: mon pere vous a frappés avec des fouets, et moi je vous frapperai avec des verges de fer. Roboam selon ce conseil, lorsque Jéroboam avec tout le peuple revint à lui au troisiéme jour, leur répondit durement : leur répéta les mémes paroles que les jeunes gens lui avoient inspirées : et rejeta le conseil des
vieillards. I! ne déféra donc point aux prières de son peuple, parce que le Seigneur s'étoit retiré de lui, pour accomplir la prophétie d'Ahias le Silonite, sur la division du royaume. Quand les dix tribus eurent oui cette réponse, ils se retirérent, en se disant les uns aux autres : Quel intérêt avons-nous à la maison de David? Et que nous importe de conserver l'héritage au fils d'Isai? Retirons-nous chacun dans nos pavillons : et que David gouverne sa maison'. »
Ce fut d'abord à Roboam une sage précaution, de prendre un temps pour demander conseil, et de se tourner vers les ministres expérimentés qui avoient servi sous Salomon. Mais ce prince ne trouva pas sa puissance et sa grandeur assez flattée par des conseils modérés. La jeunesse impétueuse et vive lui plut davantage : mais son erreur fut extréme. Ce que les sages vieillards conseilloient le plus, c'étoient des paroles douces : mais au contraire la fière et imprudente jeunesse, au lieu qu'en conseillant des choses dures elle devoit du moins en tempérer la rigueur par la douceur des expressions, joignit l'insulte au refus ; et affecta de rendre les discours plus superbes et plus fàcheux que la chose méme. C'est aussi ce qui perdit tout. Le peuple, qui avoit fait sa requête avec quelque modestie, en demandant seulement une légère diminution du fardeau?, fut poussé à bout par la dureté des menaces dont la réponse fut accompagnée.
Ces téméraires conseillers ne manquoient pas de prétextes. Il faut, disoient-ils, abattre d'abord un peuple qui commence à lever la tête, sinon c'est le rendre plus insolent. Mais ils se trompèrent faute d'avoir su connoitre la secrète pente des dix tribus à faire un royaume à part, et à se désunir de celle de Juda, dont ils étoient jaloux. Les vieux conseillers, qui avoient vu si souvent du temps de David les tristes effets de cette jalousie, les vouloient remettre devant les yeux de Roboam, et les lui auroient pu faire entendre : et bien instruits de ces dangereuses dispositions, ils conseilloient une douce réponse. La jeunesse flatteuse et bouillante méprisa ces tempéramens : et porta la jalousie des dix tri1111 Reg., x11, 5, 6 et seq.; ll Paralip., x , 3, & et seq. — 3 lll Reg., xit, 4; I1 Paralip., x, ^.
bus jusqu'à leur faire dire avec amertume et raillerie : Quel intérêt avons-nous à la grandeur de Juda ? David, contentez-vous de votre tribu. Nous voulons un roi tiré des nôtres.
La puissance veut être flattée, et regarde les ménagemens comme une foiblesse. Mais outre cette raison, les jeunes gens nourris dans les plaisirs (comme remarque le texte sacré), espéroient trouver dans les richesses du roi de quoi entretenir leur cupidité : et craignoient d'en voir la source tarie par la diminution des impóts. Ainsi en flattant le nouveau roi, ils songeoient à ce secret intérét.
Le caractère de Roboam aidoit à l'erreur. « C'étoit un homme ignorant, et d'un courage timide incapable de résister aux rebelles!, » comme son fils Abia est contraint de l'avouer. Ignorant: qui ne savoit pas les maximes du gouvernement, ni l'art de manier les esprits. Timide : et du naturel de ceux qui flers et menacans d'abord, làchent le pied dans le péril; comme on a vu que fit Roboam, lorsqu'il prit la fuite au premier bruit. Un homme vraiment courageux est capable de conseils modérés ; mais quand il est engagé, il se soutient mieux.
Il faut ménager les hommes d'importance, et ne pas les mécontenter.
Aprés la mort de Saül, lorsque tout le monde alloit à David, « Abner fils de Ner (qui commandoit les armées sous Saül) prit Isboseth fils de ce roi, et le montra à l'armée de rang en rang, et le fit reconnoitre roi par les dix tribus*. » Un seul homme par son grand crédit, fit un si grand ouvrage.
Le méme Abner maltraité par Isboseth sur un sujet un peu important, dit à ce prince : « Suis-je à mépriser, moi, qui seul fidèle à votre père Saül, vous ai fait régner ? Et vous me traitez comme un malheureux pour une femme! Vive le Seigneur; j'établirai le trône de David *. » Il le fit, et Isboseth fut abandonné.
Ce n’est pas seulement dans les régnes foibles, et sous Isboseth
! IE Paralip., xit! , 1. — 2 11 Reg., 11, 8, 9. — 9 Jbid., 111, 7-10.
« qui craignoit Abner et qui n'osoit lui répondre, » qu'on a besoin de tels ménagemens. Nous avons vu que David ménagea Joab, et la famille de Sarvia, quoiqu'elle lui füt à charge. Quelquefois aussi il faut prendre de vigoureuses résolutions, comme fit Salomon. Tout dépend de savoir connoitre les conjonctures, et de ne pas pousser toujours les braves gens sans mesure et à toute outrance:
Le fort du conseil est de s'attacher à déconcerter l'ennemi, et à détruire ce qu'il a de plus ferme.
Les conseils ne font pas moins que le courage dans les grands périls.
Ainsi dans la révolte d'Absalon, où il s'agissoit du salut de tout le royaume, David ne se soutint pas seulement par courage, mais il employa toute sa prudence*, comme on a déjà remarqué ailleurs?. Et pour aller à la source, il tourna tout son esprit à détruire le conseil d'Achitophel, où étoit toute la force du parti contraire. Pour s'y opposer utilement, il envoya Chusai, qu'il munit des instructions et des secours nécessaires : lui donnant Sadoc et Abiathar comme des hommes de conflance, pour agir sous lui. Par ce moyen Chusai l'emporta sur Achitophel , qui se voyant déconcerté, désespéra du succès, et se donna la mort*.
L'adresse de Chusai contre Achitophel paroit en ce que, sans attaquer la réputation de sa prévoyance, trop reconnue pour étre affoiblie, il se contente de dire : « Pour cette fois Achitophel n'a pas donné un bon conseil* : » ce qui ne l'accuse que d'un défaut passager et comme par accident.
D faut savoir pénétrer et dissiper lee cabales, sans leur donner le temps de se reconnoitre.
Par cela on doit observer tout ce qui se passa dans la révolte
d'Adonias fils de David, qui contre sa volonté vouloit monter sur
1 I[. Reg. , 111, 11. — * [oid., Xv, 31, 33 et seq. — ? Ci-devant, liv. V, art. 1,
xuie propos.; et liv. ]X, art. 111, ve propos. — *l Reg., xvii, 15, 23, —
le tróne destiné à Salomon. Cette histoire est déjà rapportée ailleurs: dans toute son étendue. Voici ce qu'on remarque seulement ici.
À la fin de la vie du roi son pere, Adonias flt un festin solennel à la famille royale et à tous les grands de sa cabale *. Ce festin fut à Joab et à ceux de son intelligence, comme un signal de la rébellion : mais il ouvrit les yeux au roi. Il prévint Adonias ; et dans ce festin où ce jeune prince avoit espéré de s'autoriser, on lui vint annoncer sa perte, et que Salomon étoit couronne. A ce moment l'effroi se répand dans le parti : la cabale est dissipée ; « chacun s'en retourna dans sa maison. » Le coup est frappé : et la trahison s'en va avec l'espérance.
La vigilance et la pénétration des fidèles ministres de David, qui avertirent ce prince à propos; la fermeté de ce roi, et ses ordres exécutés avec promptitude, sauvérent l'Etat, et achevèrent ce grand ouvrage sans effusion de sang.
Les conseils relèvent le courage du prince.
Ezéchias menacé par le roi d'AÁssyrie, « tint conseil avec les grands du royaume et avec les gens de courage.» Et ce concert produisit les grands ouvrages et les généreuses résolutions qui relevèrent les cœurs abattus, et qui firent dire à Isaie : « Ce prince aura des pensées dignes d'un prince. »
Le peuple doit ressentir cet effet. Et Judith avoit raison de dire à Ozias et aux chefs qui défendoient Déthulie : « Puisque vous étes les sénateurs, et que l'ame de vos citoyens est en vos mains, élevez-leur le courage par vos discours *. »
Les bons succés sont souvent dus à un sage conseiller. a Joas roi de Juda régna quarante ans. Il fit bien devant le Seigneur, tout le temps que Joiada vécut, et lui donna ses con! Ci-devant, liv. IX , art. vi, xi? propos. — 3111 Reg., 1, 1, 5, 9, 19 et seq.— 5 11 Paralip., XxXi1, 3 et seq. — * [s., Xxxi1, 8. — 5 Judilh., vit, 21.
seils!. Aprés la mort de Joiada, les grands du royaume vinrent à ses pieds : et gagné par leurs flatteries, il suivit leurs mauvais conseils?, » qui à la fin le perdirent.
La bonté est naturelle aux rois : et ils n'ont rien tant à craindre que les mauvais | conseils.
« Les mauvais ministres, disoit le grand roi Artaxercès (dans ‘la lettre qu'il adressa aux peuples de cent vingt-sept provinces soumises à son empire), en imposant par leurs mensonges artiflcieux aux oreilles des princes, qui sont simples, et qui naturellement bienfaisans, jugent des autres hommes par eux-mêmes ?. »
La sage polilique, méme des Gentils et des Romains, est louée par le SaintEsprit.
Nous en trouvons ces beaux traits dans lelivre des Machabées.
« Premièrement, qu'ils ont assujetti l'Espagne, avec les mines d'or et d'argent dont elle abondoit, par leur conseil et leur patience*. » Où l'on fait cette réflexion importante : que sans jamais rien précipiter, ces sages Romains, tout belliqueux qu'ils étoient, croyoient avancer et affermir leurs conquêtes plus encore par conseil et par patience, que par la force des armes.
Le second trait de la sagesse romaine loué par le Saint-Esprit dans ce divin Livre : c'est que leur amitié étoit süre*; et que non contens d'assurer le repos de leurs alliés par leur protection , qui ne leur manquoit jamais, ils savoient les enrichir et les agrandir : comme ils firent le roi Euménes (a), en augmentant son royaume des provinces qu'ils avoient conquises. Ce qui faisoit désirer leur amitié à tout le monde. ;
Le troisième trait, c'est qu'ils gagnoient de proche en proche, soumettant premièrement les royaumes voisins : et se contentarit pour les pays éloignés de les remplir de leur gloire, et d'y en1 IV Reg., Xi1, 1, 2; 11 Paralip., xxiv, 1, 2. — 3 IDbid., 11, 18'et seq, — * EstA,, XVI, 6.—*1 Mach., vii, 3. — 9 [bid., vii, 12.
3 (a) II Edit. : Le roi d'Euménes.
voyer de loin leur réputation, comme l’avant-courrière de leurs victoires ‘.
On remarque aussi que, pour régler toutes leurs démarches, « et faire des choses dignes d'eux , ils tenoient conseil tous les jours, sans division et sans jalousie *, » et uniquement attentifs à Ja patrie et au bien commun.
Au reste dans ces beaux temps de la république romaine, au milieu de tant de grandeurs, on gardoit l'égalité et la modestie convenable à un état populaire, « sans que personne voulüt dominer sur ses concitoyens ; sans pourpre, sans diadéme et sans aucun titre fastueux. On obéissoit au magistrat annuel?» (c'étoit- - à-dire aux consuls, dont chacun avoit son année), avec autant de soumission et de ponctualité, qu'on eüt fait dans les monarchies les plus absolues.
I] ne reste plus qu'à remarquer que quand ce bel ordre changea, le peuple romain vit tomber sa majesté et sa puissance.
Tels sont les conseils qu'on peut prendre de la politique romaine, pourvu qu'on sache d'ailleurs mesurer tous ses pas par la règle de la justice. |
La grande sagesse consiste à employer chacun selon ses talens.
« Je sais que votre frère Simon est un homme de conseil : écoutez-le en tout, et il sera comme votre père. Judas Machabée .est brave et courageux dés sa jeunesse : qu'il marche à la téte des armées, et qu'il fasse la guerre pour le peuple*. »
C'est ainsi que parla Mathathias prêt à rendre les derniers soupirs : et il posa dans sa famille les fondemens de la royauté, à laquelle elle étoit destinée bientót aprés, sur tout le peuple d'Israël:
Au reste Simon étoit guerrier comme Judas, et la suite le fit bien paroitre. Mais ce n'étoit pas au même degré : et le SaintEsprit nous enseigne à prendre les hommes par ce qu'ils ont de plus éminent.
1 l Mach., VII, 13.— 1 Ibid., 15, 16.— $ Jbid., 14, 16.— * Ibid., Il, 65, 66.
I1 faut prendre garde aux qualités personnelles: et aux intérêts cachés de ceux dont on prend conseil.
« Ne traitez point de la religion avec l'impie : ni de la justice avec l'injuste : ni avec la femme jalouse des affaires de sa rivale. Ne consultez point les cœurs timides sur la guerre : ni celui qui trafique, sur le prix du transport des marchandises (qu'il fera toujours excessif) : ni sur la valeur des choses à vendre celui qui a dessein de les acheter : ni les envieux de quelqu'un sur la récompense que vous devez à ses services. N'écoutez pas le cœur dur et impitoyable sur la largesse et sur les bienfaits (qu'il voudra toujours restreindre) : ni sur les régles de l'honnéteté et de la vertu celui dont les mœurs sont corrompues : ni les ouvriers de la campagne sur le prix de leur travail journalier : ni celui que vous louez pour un an sur la fin de son ouvrage (qu'il voudra toujours tirer en longueur et n'y mettre jamais de fin) : ni un serviteur paresseux sur les ouvrages qu'il faut entreprendre. » N'appelez jamais de telles gens à aucun conseil.
L'abrégé de tout ce sage discours est de découvrir l'aveuglement de ceux qui prennent des conseils intéressés et corrompus, ou méme douteux et suspects, pour se déterminer dans les affaires importantes.
Lo premiére qualité d'un sage conseiller, c'est qu'il soit homme de bien.
« Ayez toujours auprès de vous un homme saint : celui que vous connoîtrez craignant Dieu et observateur de la loi, dont l'ame sera conforme à la vôtre, » sensible à vos intérêts et dans les mêmes dispositions pour la vertu.
tL'ame d'un homme de bien (sans fard, qui ne saura point Vous flatter), vous instruira de la vérité plus que ne feront sept Sentinelles que vous aurez mises en garde sur une tour ou sur
! Eccli, , xxxvi1, 12 et seq. Il faut ici conférer l'original grec avec la Vulgate,
1 Eceli., xxxVII, 15.
quelque lieu éminent, pour tout découvrir et vous rapporter cles nouvelles !. »
On propose au prince divers caractéres des ministres ou conseillers : boras, mélés de bien et de mal , et méchans.
On commence par le caractére de Samuel.
Je ne veux pas tant remarquer ce qu'un si grand caractère a de surnaturel et de prophétique, que ce qui le rapproche de nous et des voies ordinaires.
Samuel a cela de grand et de singulier, qu'ayant durant vingz * ans et jusqu'à sa vieillesse jugé le peuple en souverain, il se v & comme dégradé sans se plaindre. Le peuple lui vient demande un roi. On ne lui cache pas le sujet de cette demande. « Vous ète# vieux, lui dit-on, et vos enfans ne marchent pas dans vos voies Donnez-nous un roi qui nous juge *. » Ainsi on lui reproche sor grand âge, et le mécontentement qu'on avoit de ses enfans. Quos de plus dur à un père, qui bien loin de l'espérance qu'il pouvoi avoir en récompense d'un si long et si sage gouvernement, de voir ses enfans succéder à sa dignité, s'en voit dépouillé luiméme de son vivant?
Il sentit l'affront : « Ce discours déplut aux yeux de Samuel *. » Mais sans se plaindre ni murmurer, son recours fut « de venir prier le Seigneur, qui lui ordonne d'aquiescer au désir du peuple *. » Ce qui étoit le réduire à la vie privée.
Il ne lui reste qu'à se soumettre au roi qu'il avoit établi, c'étoit Saül; et de lui rendre compte de sa conduite devant tout le peuple, ce peuple qu'il avoit vu durant tant d'années recevoir se$ — ordres souverains. « J'ai toujours été sous vos yeux depuis ma ^ jeunesse. Dites devant le Seigneur et devant son Christ, si j'ai — -* pris le bœuf ou l'àne de quelqu'un; si j'ai opprimé quelqu'un, ou A»
si j'ai pris des présens de la main de qui que ce soit : et jele rem —7
1 Eccli., xaxvir, 18. — 21 Reg., virt, 4, 5. — 3 Ibid., 0. — * Ibid., 1.
drai. » On n'eut rien à lui reprocher. « Et il ajouta : Le Seigneur et son Oint-seront témoins contre vous de mon innocence !, » et que ce n'est point pour mes crimes que vous m'avez déposé.
Ce fut là toute sa plainte : et tant qu'il fut écoute, il n'abandonna pas tout à fait le soin des affaires. On voit le peuple s'adresser à lui dans les conjonctures importantes ?, avec la méme confiance que s'il ne l'avoit point offensé.
Loin de dégoüter ce peuple du nouveau roi qu'on avoit établi à son préjudice, il profita de toutes les conjonctures favorables pour affermir son tróne. Et le jour d'une glorieuse victoire de Saül sur les Philistins, il donna ce sage conseil : « Venez : allons tous en Galgala : renouvelons le royaume. Et on reconnut Saül devant le Seigneur : et on immola des victimes ; et la joie fut grande dans tout Israël *. »
Depuis ce temps il vécut en particulier : se contentant d'avertir le nouveau roi de ses devoirs, de lui porter les ordres de Dieu, et de lui dénoncer ses jugemens *.
Comme il vit ses conseils méprisés, il n'eut plus qu'à se retirer
dans sa maison à Ramatha, où nuit et jour il pleuroit Saül devant Dieu, et ne cessoit d'intercéder pour ce prince ingrat. « Pourquoi pleures-tu Saül, que j'ai rejeté de devant ma face? » lui dit le Seigneur. Va sacrer un autre roi. Ce fut David. Il sembloit que pour récompense du souverain empire qu'il avoit perdu sur le peuple, Dieu le voulüt faire l'arbitre des rois, et lui donner la puissance de les établir. ' La maison de ce souverain dépossédé fut un asile à David, pendant que Saül le persécutoit. Saül ne respecta pas cet asile, qui devoit étre sacré. Il envoya courrier sur courrier et messager sur messager, pour y prendre David *, qui fut contraint de prendre la fuite, de quitter ce sacré refuge, et bientót aprés le royaume. Et le secours de Samuel lui fut inutile.
Ainsi vécut Samuel retiré dans sa maison, comme un conseiller fidéle dont on méprisoitles avis, et qui n'a plus qu'à prier Dieu pour son roi. Une si belle retraite laissa au peuple de Dieu un
1 ] Reg., x11, 3-5. — 2 Ibid., xí, 12. — ? Ibid., 14, 15. — Ibid., xv. —
9 Ibid., xvi, 1. — * 15i4., xix , 18, 19 et seq.
souvenir éternel d'une magnanimité qui jusqu'alors n'avoit point d'exemple. Il y mourut plein de jours, et mérita que « tout Israél s'assemblàt à Ramatha pour l'ensevelir, et faire le deuil de sa mort en grande consternation !. »
Le caractère de Néhémias, modèle des bons gouverneurs.
Les Juifs rétablissoient leurs temples, et commencoient à relever Jérusalem sous les favorables édits des rois de Perse, dont ils étoient devenus sujets par la conquête de Babylone : mais ils étoient traversés par les continuelles hostilités des Samaritains, et de leurs autres voisins anciens ennemis de leur nation, et même par les ministres des rois, avec une opiniâtreté invincible *.
Ce fut dans ces conjonctures que Néhémias fut envoyé par Artaxercés roi de Perse, pour en étre le gouverneur. L'ambition ne l'éleva pas à cette haute charge, mais l'amour de ses concitoyens : etil ne se prévalut des bonnes gráces du roi son maitre, que pour avoir le moyen de les soulager.
Parti de Perse dans cette pensée, il trouva que Jérusalem désolée et de tous cótés en ruine, n'étoit plus que le cadavre d'une grande ville, où l'on ne connoissoit ni forts, ni remparts, ni portes, ni rues, ni maisons.
Aprés avoir commencé de réparer ces ruines plus par ses exemples que par ses ordres, la première chose qu'il fit fut de tenir une grande assemblée contre ceux qui opprimoient leurs frères. «Quoi! leur disoit-il, vous exigez d'eux des usures: pendant qu'ils ne songent qu'à engager leurs prés et leurs vignes, et méme à vendre jusqu'à leurs enfans pour avoir du pain, et payer les tributs au roi? Vous savez, poursuivoit-il, que nous avons racheté nos fréres qu'on avoit vendus aux Gentils: et vous vendrez les vôtres, pour nous obliger encore à les racheter *? » Tl confondit par ce discours tous les oppresseurs de leurs fréres. Et surtout quand il ajouta, en secouant son sein, comme s'il eüt voulu s'épuiser lui-même : « Moi, et mes frères, et mes domes! [ Reg., xxv, 35; xxvi, 2. — 3 11 Esdr., 1-1V. — 8 Jbid., v, 1, 2, 3, 7, 8.
tiques, avons prêté du blé et de l'argent aux pauvres: et nous leur quittons cet emprunt.»
« Les gouverneurs qui m'ont prérédé, et encore plus leurs ministres (car c'est l'ordinaire) avoient accablé le peuple qui n'en pouvoit plus. Mais moi au contraire j'ai remis les droits attribués au gouvernement *. » I] savoit qu'en certains états d'indigence extréme de ceux qui nous doivent, exiger ce qui nous est dü légitimement, c'est une espèce de vol.
« Sa table étoit ouverte aux magistrats et aux voisins survenus. On y trouvoit des viandes choisies et en abondance, et des vins de toutes les sortes*. » Il avoit besoin dans la conjoncture de soutenir sa dignité : et concilioit les esprits par cet éclat.
« J'ai, dit-il, vécu ainsi durant douze ans. J'ai rebâti la muraille à mes dépens : personne n'étoit inutile dans ma maison; et tous mes domestiques travailloient aux ouvrages publics *. »
Voici encore qui est remarquable et d'une exacte justice : « Je n'ai acheté aucune terre*. » C'est un vol de se prévaloir de son autorité et de l'indigence publique, pour acheter ce qu'on veut et à tel prix qu'on y veut donner.
Ce qu'il y a de plus beau, c'est qu'il faisoit tout cela dans la seule vue de Dieu et de son devoir ; et lui disoit avec confiance : « Seigneur, souvenez-vous de moi selon tout le bien que j'ai fait à ce peuple *. »
Il ne faut pas s'étonner s'il employoit son autorité à faire observer exactement le sabbat, les ordonnances de la loi et tout le droit lévitique et sacerdotal ". » |
Venons aux vertus militaires, si nécessaires à ce grand emploi.
Pendant qu'on rebátissoit la ville avec diligence, pour la mettre hors de péril, « il flt partager les citoyens, dont la moitié bâtissoit, pendant que l'autre gardoit ceux qui travailloient et repoussoit l'ennemi à main armée*. » Mais dans l'ouvrage méme, les travailleurs étoient préts à prendre les armes. Tout le monde étoit armé; et comme s'exprime l'Ecriture, « d'une main on tenoit l'épée et on travailloit de l'autre*. » Et comme ils étoient dis1 M Esdr., v, 10,13. — 2 Jbid., 14, 15. — 3 [lid., 41, 18. — * Ibid., 14, 16. — 9 [bid., 16. — 6 [bid., 19. — 1 Ibid, xi. — € Ibid., 1v, 46, — 9 Ibid. 41.
persés en divers endroits, l'ordre étoit si bon, qu'on savoit où se rassembler au premier signal.
Comme on ne pouvoit abattre Néhémias par les armes, on tâchoit de l'engager dans des traités captieux avec l'ennemi. Sanaballat et les autres chefs avoient gagné plusieurs magistrats, et l'environnoient de leurs émissaires, qui les vantoient auprés de lui. On tàchoit de l'épouvanter par des lettres qu'on faisoit courir, et par de faux bruits. On lui faisoit craindre de secrétes machinations contre sa vie, pour l'obliger à prendre la fuite ; et on ne cessoit de lui proposer des conseils timides, qui auroient mis la terreur parmi le peuple. « Renfermons- nous, disoient-ils, et tenons des conseils secrets au dedans du temple, à huis clos *. » Mais il rérondoit avec une noble fierté qui rassuroit tout le monde : « Mes pareils ne craignent rien, et ne savent ni se cacher ni prendre la fuite?. » Par taut de trames diverses, on ne tendoit qu'à le ralentir ou à l'amuser, si on ne pouvoit le vaincre; mais il se trouva également au-dessus de la surprise et de la violence.
La source de tant de biens étoit une solide piété, un désintéressement parfait, une attention toujours vive à ses devoirs et un courage intrépide.
Le caractère de Joab, mélé de grandes vertus et de grands vices, sous David.
David trouva dans sa famille et en la personne de Joab, fils de sa sœur Sarvia *, un appui de son trône.
Dès le commencement de son règne, il le jugea le plus digne de la charge de général des armées. Mais il vouloit qu'il la méritât par quelque service signalé rendu à l'Etat : car il étoit indigne d'un si grand roi et peu glorieux à Joab, que David parüt n'avoir eu égard qu'au sang et à l'intérét particulier. Lorsque ce prince attaqua Jébus, qui fut depuis appelée Jérusalem, et que David destinoit à étre le siége de la religion et de l'empire, il fit cette solennelle déclaration: « Celui qui aura le premier poussé le Jébuséen et forcé la muraille, sera le chef de la milice (ce fut le
‘11 Esdr., v1, 4, 2 et seq. — Ibid. , 10. — 3 Jbid., 14. — * ) Paralip., 11, 16.
prix qu'il proposa à la valeur). Joab monta le premier; et il fut fait chef des armées. Ainsi fut prise la citadelle de Sion, qui fut appelée la cité de David, à cause qu'il y établit sa demeure '. »
Après cette belle conquête, « David bátit la ville aux environs, depuis le lieu appelé Mello: et Joab (qui avoit eu tant de part à la victoire) acheva le reste’. » Ainsi il se signala dans la construction des ouvrages publics, comme dans les combats: et tint auprès de David, la place que l'histoire donne auprès d'Auguste au grand Agrippa son gendre.
Quand David pour son malheur eut entrepris dans Juda et dans Israél le dénombrement des hommes capables de porter les armes, qui lui attira le fléau de Dieu, Joab, à qui il en donna le commandement, fit en fidéle ministre ce qu'il put pour l'en détourner, en lui disant: « Que le Seigneur augmente le peuple du roi mon seigneur, jusqu'au centuple de ce qu'il est! Mais que prétend le roi mon seigneur par un tel dénombrement ? N'est-ce pas assez que vous sachiez qu'ils sont tous vos serviteurs ? Que cherchezvous davantage, et pourquoi faire une chose qui tournera en péché à Israél*? » Dieu ne vouloit pas qu'Israél, ni son roi, mit sa confiance dans la multitude de ses combattans, qu'il falloit laisser multiplier à celui « qui avoit promis d'en égaler le nombre aux étoiles du ciel et au sable de la mer *. »
Le roi persista : et Joab obéit, quoiqu'à regret. Ainsi au bout de neuf mois, il porta au roi le dénombrement, qui tout imparfait qu'il étoit, fit voir à David à diverses reprises qu'il avoit quinze cent mille combattans sous sa puissance *.
« Le cœur de David fut frappé, quand il vit le dénombrement‘. » ll sentit sa faute; et sa vanité ne fut pas plutôt satisfaite, qu'elle se tourna en remords et en componction. En sorte qu'il n'osa faire insérer le dénombrement dans les registres royaux *.
Que lui servit d'avoir vu sur du papier tant de milliers de jeunesse préte à combattre, pendant que la peste que Dieu envoya
3 |I Reg., v, 7,8; 1 Paralip., x1, 4,5, 6, 1. — * Ibid., 8. — ?* II Reg., xxiv,
2,3; l'aralip., xxi, 2, 3. — * Ibid., xxvi1, 23. — 8 Ibid., xx1, 4, 5, 6; Il Reg., XXIV, 8, 9. — 6 Ibid., xxiv, 10. — 71 Paralip, xxvn1, 24.
ravageoit le peuple, et en faisoit des tas de morts? Joab avoit prévu ce malheur : et on a pu remarquer dans son discours, avec toute la force que la chose méritoit, tous les ménagemens possibles et les plus douces insinuations.
Nous avons déjà vu en un autre endroit, et lorsque David aprés la mort d'Absalon s'abandonna à la douleur, comme Joab lui fit connoitre qu'il mettoit au désespoir tous ses serviteurs; qu'ils voyoient tous que David les auroit sacrifiés volontiers pour Absalon; que l'armée étoit déjà découragée; et qu'il alloit s'attirer des maux plus grands que tous ceux qu'il avoit jamais éprouvés !. C'étoit parler à son maitre avec toute la liberté que l'importance de la chose, son zéle et ses services lui inspiroient. Il alla jusqu'à une espèce de dureté : sachant bien que la douleur poussée à l'extrémité, veut être comme gourmandée et abattue par une espèce de violence ; autrement elle trouve toujours de quoi s'entretenir elle-même, et consume l'esprit comme le corps par le plus mortel de tous les poisons.
Au reste il aimoit la gloire de son roi. Dans le siége important de la ville et des forteresses de Rabbath, il fit dire à David : « J'ai combattu heureusement, la ville est pressée; assemblez le reste des troupes, et venez achever le siége, afin que la victoire ne soit point attribuée à mon nom*?. » Ce n'étoit pas un trait d'habile courtisan : David n'avoit pas besoin d'honneurs mendiés : et Joab savoit quand il falloit finir les conquétes. Mais c'étoit ici une action d'éclat, où il s'agissoit de venger sur les Ammonites un insigne outrage fait aux ambassadeurs de ‘David : et la conjoncture des temps demandoit qu'on en donnát la gloire au prince.
Quand il fallut lui parler pour le retour d'Absalon, et entrer dans les affaires de la famille royale, Joab, bien instruit qu'il y a des choses où il vaut mieux agir par d'autres que par soi-même, ménagea la délicatesse du roi : et il employa auprès de David cette femme sage de Thécué. Mais un prince si intelligent reconnut bientót « la main de Joab, et lui dit: J'ai accordé votre demande: faites revenir Absalon. Joab prosterné à terre, répondit: Votre
3I Reg., xix , 1, 2 et seq. Ci-devant, liv. v, art. i1, in° propos. Et encore, liv. 1x , art. 111, Ve propos. — 3 I1 Reg., xi1, 27, 98.
serviteur connoit aujourd'hui qu'il a trouvé grace devant son Seigneur, puisqu'il fait ce qu'il lui propose!. » Il sentit la bonté du roi dans cette occasion, oü il s'agissoit de l'intérét d'autrui, plus vivement que dans les graces quoique infinies qu'il avoit reçues en sa personne.
Je passe les autres traits qui feroient connoitre l'habileté de Joab et ses sages ménagemens. Les vengeances particulières et ses ambitieuses jalousies lui firent perdre tant d'avantage, et au roi l'utilité de tant de services.
Nous avons raconté ailleurs le honteux assassinat d'Abner, que David ne put punir sur un homme aussi nécessaire à l'Etat qu'étoit Joab, et dont il fut contraint de se disculper en public *.
Il se vit méme forcé de destiner sa place à un autre: et il choisit Amasa *, qui en étoit digne. Mais Joab le tua en traître. « Et ses amis disoient: Voilà celui qui vouloit avoir la charge de Joab *. » I1 mettoit sa gloire à sefaire redouter, comme un homme que l'on n'attaquoit pas impunément.
En un mot, il étoit de ceux qui veulent le bien : mais qui veulent le faire seuls sous le roi. Dangereux caractère s'il en fut jamais, puisque la jalousie des ministres, toujours préte à se traverser (a) les uns les autres, et à tout immoler à leur ambition, est une source inépuisable de mauvais conseils, et n'est guére moins préjudiciable au service que la rébellion.
C'est le désir de se maintenir qui le fit entrer dans les intéréts d'Adonias, contre Salomon et contre David.
On sait les ordres secrets que ce roi mourant fut obligé de laisser à son successeur* contre un ministre qui s'étoit rendu si nécessaire, que les conjonctures ne lui permettoient pas de le punir. Il fallut enfin verser son sang, comme il avoit versé celui des autres. Trop complaisant pour David, il fut complice de la mort d'Urie, que ce prince rendit porteur des ordres donnés pour sa perte à Joab même‘. Dieu le punit par David, dont il flatta la
SIL Reg., xiv, 19, 21, 22. — 2 [bid., 11 , 27, 28 et seq.; Ci-devant, liv. IX, art. 117, 1v* propos. — 311 Reg., xix, 13. —* Jbid., xx ,9, 10, 11. — * III Reg.,
(a) Ile édit. : A traverser.
passion. C'est alors plus que jamais qu'il devoit le contredire, et faire sentir aux rois que c'est les servir que d'empécher qu'ils ne trouvent des exécuteurs de leurs sanguinaires desseins.
Holoferne, sous Nabuchodonosor, roi de Ninive et d'Assyrie.
Judith lui parle en ces termes : « Vive Nabuchodonosor roi de la terre, et vive sa puissance qu'il a mise en vous pour la correction de toute ame errante! Non-seulement les hommes lui seront soumis par votre vertu, mais encore les bétes lui obéiront. Car le bruit de votre sagesse s'est répandu par toutes les nations de l'univers. On sait par toute la terre, que vous étes le seul bon et le seul puissant dans tout son royaume : et le bon ordre que vous y établissez se publie dans toutes les provinces !. »
Il paroit par ces paroles, qu'il n'étoit pas seulement chef des armes; mais encore qu'il avoit la direction de toutes les affaires : et qu'il avoit la réputation de faire régner la justice, et de réprimer les injures et les violences. ]
Son zèle pour le roi son maitre éclate dans ses premières paroles à Judith : « Soyez en repos et ne craignez rien : je n'ai jamais nui à ceux qui sont disposés à servir le roi Nabuchodonosor *.» . Partout il parle avec raison, avec dignité. Les ordres qu'il donne dans la guerre, seront approuvés de tous les gens du métier : et on ne trouve rien à désirer à ses précautions dans les marches, ni à sa prévoyance pour les recrues et la subsistance des troupes.
Il ne faut point attendre de religion des hommes ambitieux. « Si votre Dieu accomplit la promesse que vous me faites, de me livrer votre peuple, il sera mon Dieu comme le vôtre *. » Le Dieu des ames superbes est toujours celui qui contente leur ambition.
« C'étoit un opprobre parmi les Assyriens, si une femme se moquoit d'un homme * » (en conservant sa pudeur). Les gens de
1 Judith, x1, 5, 6. — * Ibid., 1. — * [bid., x1, 21. — + Ibid., xit , 41.
guerre par-dessus les autres se piquent de ces malheureuses victoires, et regardent un sexe infirme comme la proie assurée d'une profession si brillante.
. Holoferne possédé de cette passion insensée, parut hors de luiméme à la vue de l'étonnante beauté de Judith ; et la grace de ses discours acheva sa perte. La raillerie s'en méla : « Quelle agréable conquéte que celle d'un pays qui nourrit un si beau sang! et quel plus digne sujet de nos combats !! » L'aveugle Assyrien se mit en joie : enivré d'amour plus que de vin, il ne songeoit qu'à contenter ses désirs.
On croit ces passions (qui, dit-on, ne font tort à personne! innocentes ou indifférentes dans les hommes de commandement. C'est parlà que périt Holoferne, un si habile homme d'ailleurs. C'est par là que se ruinérent les affaires de l'Assyrie et d'un si grand roi. Chacun en sait l'événement, à la honte éternelle des grandes armées. Une femme les met en déroute par un seul coup de sa foible main, plus aisément que n'auroient fait cent mille combattans.
Si on vouloit raconter tous les malheurs, tous les désordres, tous les contre-temps que les histoires rapportent à ces passions qu'on ne juge pas indignes des héros, le récit en seroit trop long : et il vaut mieux marquer ici d'autres caractères.
Aman, sous Assuérus, roi de Perse.
L'aventure est si célèbre, et le caractère si connu, qu'il en faudra toucher les principaux traits.
« Le roi Assuérus éleva Aman au-dessus de tous les grands du royaume. Et tous les serviteurs du roi fléchissoient le genou , et adoroient le favori, comine le roi l'avoit commandé, excepté le seul Mardochée *. » Il étoit Juif, et sa religion ne lui permettoit pas une adoration qui tenoit de l'honneur divin.
Aman enflé de sa faveur, « appela sa femme et ses amis; et commenca à leur vanter ses richesses, le grand nombre de ses
! Judith, x, 18. —? Esth,, 111, 1, 2.
enfans et la gloire où le roi l'avoit élevé ‘. » Tout concouroit à sa grandeur; et la nature méme sembloit seconder les volontés du roi. Et il ajouta comme le comble de sa faveur : « La reine méme n'a invité que moi seul au festin qu'elle donne au roi : et demain j'aurai cet honneur. Mais quoique j'aie tous ces avantages, je crois n'avoir rien, quand je vois le Juif Mardochée qui, à la porte du roi, ne branle pas de sa place à mon abord *. »
Ce qui flatte les ambitieux, c'est une image de toute-puissance, qui semble en faire des dieux sur la terre. On ne peut voir sans chagrin l'endroit par où elle manque, et tout paroit manquer par ce seul endroit : plus l'obstacle qu'on trouve à ses grandeurs paroit faible, plus l'ambition s'irrite de ne pas le vaincre ; et tout le repos de la vie en est troublé.
Par malheur pour le favori, il avoit une femme aussi hautaine et aussi ambitieuse que lui. « Faites élever, lui dit-elle, une potence de cinquante coudées ; et faites-y pendre Mardochée. Ainsi vous irez en joie au festin du roi *. » Une vengeance éclatante et prompte, est aux ames ambitieuses le plus délicat de tous les mets. « Ce conseil plut au favori : et il fit dresser le funébre appareil. » 2
.« Mais il jugea peu digne de lui de mettre les mains sur Mardochée seul; et il résolut de perdre à la fois toute la nation * : » soit qu'il voulüt couvrir une vengeance particulière sous un ordre plus général : soit qu'il s'en prit à la religion, qui inspiroit ce refus à Mardochée : soit qu'il se plût à donner à l'univers une marque plus éclatante de son pouvoir, et que le supplice d un seul particulier fût une trop légère pâture à sa vanité.
Le prétexte ne pouvoit pas être plus spécieux. « Il y a un peuple, dit-il au roi, dispersé par tout votre empire, qui trouble là paix publique par ses singularités *.» (Personne ne s'intéresse à la conservation d'une nation si étrange). Ils sont en divers endroits, remarque-t-il (sans pouvoir s'entre-secourir, et il est facile de les opprimer). C'est une race désobéissante à vos ordres, ajoute cet artificieux ministre (dont il faut réprimer l'insolence).
! Esth, v, 10, 11. — * Ibid., 19, 13. — 3 Ibid, 44, — ^ Ibid. 11, 6. — 5 Ibid. 8. -
‘Ont ne pouvoit pas proposer à un roi une vue politique mieux colorée : la nécessité et la facilité concouroient ensemble. Aman d'ailleurs, qui savoit que souvent les plus grands rois, pour le malheur du genre humain, au milieu de leur abondance, ne sont pas insensibles à l'augmentation de leurs trésors, ajouta pour conclusion : « Ordonnez qu'ils périssent : et (par la confiscation de leurs biens) je ferai entrer dix mille talens dans vos coffres *. »
Le roi étoit au-dessus de la tentation d'avoir de l'argent; mais non au-dessus de celle de le donner, pour enrichir un ministre si agréable, et qui lui parut si affectionné aux intérêts de l'Etat et de sa personne. « L'argent est à vous, dit-il, faites ce que vous voudrez de ce peuple : et il lui donna son anneau pour sceller les ordres *. » |
Un favori heureux n'est plein que de lui-même. Aman n'imagine pas que le roi puisse compter d'autres services que les siens. Ainsi consulté sur les honneurs que le roi avoit destinés à Mardochée qui lui avoit sauvé la vie, il procure les plus grands honneurs à son ennemi, et à lui-méme la plus honteuse humiliation. Les rois se plaisent souvent à donner les plus grands dégoüts à leurs favoris, ravis de se montrer maîtres. Il fallut qu'Aman marchát à pied devant Mardochée, et qu'il füt le héraut de sa gloire dans toutes les places publiques *. On vit dés lors, et on lui prédit l'ascendant que Mardochée alloit prendre sur lui : et sa perte g'approchoit.
Vint enfin le moment du festin fatal de la reine *, dont le favori s'éloit tant enorgueilli. Les hommes ne connoissent point leur destinée. Les ambitieux sont aisés à tromper, puisqu'ils aident eux-mémes à la séduction, et qu'ils ne croient que trop aisément qu'on les favorise. Ce fut à ce festin tant désiré par Aman, qu'il reçut le dernier coup par la juste plainte de cette princesse. Le roi ouvrit les yeux sur le conseil sanguinaire que lui avoit donné son ministre : et il en eut horreur. Pour comble de disgrace le roi, qui vit Aman aux pieds de la reine pour implorer sa clémence, s'alla encore mettre dans l'esprit qu'il entreprenoit sur
1 Esth., 11, 9. —3 Ibid., 10, 11. —? Ibid., v1, 4, 2 et seq. — * Ibid,, vit , 1,
2 et seq..
son honneur : chose qui n'avoit pas la moindre apparence en l’état où étoit Aman. Mais la confiance une fois blessée se porte aux sentimens les plus extrémes. Àman périt; et décu par sa propre gloire, il fut lui-méme l'artisan de sa perte, jusqu'à avoir fabriqué la potence oü il fut attaché, puisque ce fut celle qu'il avoit préparée à son ennemi.
Pour aider le prince à bien connottre les hommes, on lui en montre en général quelques caractéres tracés par le Saint- Esprit dans les livres de la Sagesse.
Qui sont ceux qu'il faut éloigner des emplois publics : et des Cours mêmes, s'il est possible.
Nous avons remarqué ailleurs, qu'une des plus nécessaires connoissances du prince étoit de connoitre les hommes. Nous lui avons facilité cette connoissance, en réalisant dans plusieurs particuliers des caracteres marqués en bien et en mal. Nous allons encore tirer des livres de la Sagesse des caractéres généraux, qui feront connoitre qui sont ceux qu'il faut éloigner des emplois publies et des Cours mémes, s'il se peut.
Il y en a qui ne trouvent rien de bon que ce qu'ils pensent, rien de juste que ce qu'ils veulent : ils croient avoir renfermé dans leur esprit tout ce qu'il y a d'utile et de bon sens, sans vouloir rien écouter. C'est à ceux-là que Salomon dit : «Ne soyez point sage en vous-méme !. » Et ailleurs : «Le fol n'entend rien que ce qu'il a dans sa téte : et les paroles prudentes n'y ont point d'entrée*. » Et enfin : « L'insensé croit toujours avoir raison? : le sage écoute conseil. »
Il y a aussi « l'innocent, qui croit à toule parole : mais le sage (tient le milieu et) considère ses pas *. » C'est le parti que le prince prudent doit toujours suivre.
« Le brouillon cause des procés : et le discoureur sépare les
! Prov,, rit, 7. — ? [bid., xvi , 2. — ? [bid., xir, 15. —* Ioid., xiv, 45.
princes!,» en disant indiscretement ce qui nuit, comme ce qui sert. « L'homme a deux langues a deux paroles. : le menteur et le brouillon affecte un langage simple : mais il pénètre dans le sein*. » Il y laisse des impressions, et fait des blessures profondes par ses rapports deguises.
« Chassez le railleur et le moqueur, et la contention s'en ira avec lui : les disputes et les injures cesseront ?. »
Surtout craignez le flatteur, qui est le vice des Cours et la peste de la vie humaine. « Les morsures de l'ami :qui ne vous offense qu'en disant la vérite., valent mieux que les baisers trompeurs d'un ennemi, » qui se cache sous une belle apparence.
Le fanfaron, «celui qui se vante et s'exalte, fait des querelles *. » À chaque mot, on se sent poussé à le contredire.
« L'homme qui se háte de s'enrichir ne sera point innocent *. » Et ailleurs : « La pauvreté pousse au crime : et le désir des richesses aveugle”. » Les fortunes précipitées sont suspectes. Le bien médiocre qu'on a de ses péres, fait présumer une bonne éducation.
« L'impatient ne se sauvera pas de la perte *. » Les affaires se gätent entre ses mains par la précipitation et les contre-temps.
Au contraire, « l'esprit paresseux et irrésolu veut et ne veut pas*. » Il ne sait jamais se déterminer : tout lui échappe des mains, parce que, ou il ne donne point aux affaires le temps de mürir, ou qu'il ne connoit point les momens. Et parce qu'il a ou dire qu'il ne faut rien précipiter : et que « celui dont le pied va vite tombera !*, il se croit plus sage dans sa lenteur que sept sages qui prononcent des sentences ; dont les paroles sont autant d'oracles * . »
Pour éviter ces inconvéniens, la décision du Sage est que e toute affaire a son moment et son occasion. » Tl ne faut ni la laisser échapper, ni trop aller au-devant, mais l'attendre et veiller toujours.
- * Proe., xvi, 29. — 3 Ibid, XVI, 8; m. 23, — * [bid., xxu, 19. — + Ibid, Z1vii, 6. — 5 [bid., xxvi , 35. — * [bid. es 20. — Eccli., Xxvi1, 1. — * Prov., qu, 19. —* Jiid., Xi], 4. — 10 Jbid., xix, 2 — 11 Jbid., xxvi, 16. — !3 Eccle., vin, 6.
Vous êtes toujours en joie, toujours content de vous-même? Vous ne voyez rien : les choses humaines ne portent pas ce perpétuel transport. C'est ce qui fait dire à l'Ecclésigste : « Le cœur du sage est celui où il y a de la tristesse : et le cœur de l'insensé est celui qui est toujours dans la joie!. »
a Ne soyez point trop juste, ni plus sage qu'il ne faut, de peur que vous ne deveniez comme un stupide *, » sans vie et sans mouvement. Etre trop scrupuleux, c'est une foiblesse. Vouloir assurer les choses humaines plus que leur nature ne le permet, c'en est une autre qui fait tomber, non-seulement dans la léthargie et dans l'engourdissement, mais encore dans le désespoir.
Il y a un vice contraire, de tout oser sans mesure, de ne faire scrupule de rien. Et le Sage le reprend aussitót aprés : « N'agissez pas comme un impie*. » Ne vous affermissez pas dans le crime, comme s'il n'y avoit point de loi ni de religion pour vous.
. Ceux qui songent à contenter tout le monde et nagent comme incertains entre deux partis, ou qui se tournent tantót vers l'un ou tantôt vers l'autre, sont ceux dont il est écrit : « Le cœur qui entre en deux voies (et qui veut tromper tout le monde), aura un mauvais succés*. » Il n'aura ni ami fidèle, ni alliance assurée ; et il mettra à la fin tout le monde contre lui.
C'est à de tels esprits que le Sage dit : « Ne tournez point à tout vent : n'entrez point en toute voie, et n'ayez point une langue double*. » Que vos démarches soient fermes : que votre conduite soit régulière : et que la süreté soit dans vos parolest
« N'ayez point la réputation d'un brouillon, et qu'on ne vous confonde point par vos paroles*. » Tels sont ceux à qui on ne cesse de reprocher la légèreté de leurs paroles, qui se détruisent les unes les autres.
, Ceux qui s’ingèrent auprès des rois, qui se veulent rendre nécessaires dans les Cours, sont notés par celte sentence : « Ne vous empressez pas à paroître sage auprès des rois ". » La sagesse ne se déclare qu'à propos. Ces gens qui veulent toujours donner tous les bons conseils, sont ceux dont il est écrit: « Tout con, A Eccle, vit, 5. — 9 Ibid., 1. — 9 Ibid, 48. — * Eceli., 11, 28. — 4 Ibid., v, 44, — 6 Jhid., 16. — 7 Ibid., v1, 5.
seiller vante son conseil!, » et par là le rend inutile et méprisable.
L'homme avare doit étre en exécration. « Celui qui est mauvais à lui-même, et qui se plaint tout ce qu'il goûte de ses biens, à qui sera-t-il bon? Il n'y a rien de plus mauvais que celui qui g'envie à lui-même son soulagement : et c'est la juste punition de sa malice *. »
Enfin les caractéres les plus odieux sont réunis, et marqués dans ces paroles. « Il y a six choses que le Seigneur hait, dit le Sage ; et son ame déteste la septième : les yeux altiers : la langue amie du mensonge : les mains qui répandent le sang innocent : le cœur qui forme de noirs desseins : les pieds légers pour courir au mal : le faux témoin : enfin celui qui sème la discorde parmi ses frères *. »
On propose trois conseils du Sage, contre trois mauvais caractéres.
«Ne vous opposez point à la vérité : et si vous vous étes trompé, humiliez-vous*. » Qui est le mortel qui ne se trompe jamais? Faites un bon usage de vos fautes, et qu'elles vous éclairent pour uno autre occasion.
a Ne rougissez pas d'avouer vos fautes: mais ne vous laissez pas redresser par tout le monde‘, » comme font les hommes foibles, qui se désespérent et perdent courage.
« Ne résistez pas à celui dont la puissance est supérieure : et n'allez pas contre le torrent ou contre le courant du fleuve, qui entraine tout*. » Le téméraire'croit tout possible, et rien ne l'arréte.
Voici encore trois caractères maudits par le Sage.
a Malheur au cœur double, qui marche en deux voies’, » et fait son fort du déguisement et de l'inconstance.
a Malheur au cœur lâche (qui se laisse abattre au premier coup), faute de mettre sa confiance en Dieu *. » :
« Malheur à celui qui perd la patience*, » qui se lasse de poursuivre un bon dessein.
1 E-clí., xxxvi, 8. — ? Jbid., xiv, 5, 6.— 9 Prov., V1, 16-19.— * Eccli., 1v, 30. -— b Ibid., 31. — 9 Ibid., 32. —— 3 Ibid, NH, 14, —? loid., 15, — 9 [bid., 16.
Le caractére de faux ami.
C'est celui qu'il faut le plus observer. Nous l'avons déjà marqué ; mais on ne peut trop le faire observer au prince pour l'en éloigner, puisque c'est la marque la plus assurée d'une ame mal élevée et d'un cœur corrompu.
« Tout ami dit : J'ai fait un ami, » et celui est une grande joie. « Mais il y a un ami qui n'est ami que de nom : n'est-ce pas de quoi s'affliger jusqu'à la mort !, » quand on voit l'abus d'un nom ai saint ?
Cet ami de nom seulement « est l'ami selon le temps, et qui vous abandonne dans l'affliction *, lorsque vous avez le plus de besoin d'un tel secours.
« Il y a l'ami compagnon de table*. » Il ne cherche que son plaisir, et vous quitte dans l'adversité.
« L'ami qui trahit le secret de son ami, est le désespoir d'une ame malheureuse", » qui ne sait plus à qui se fier, et ne voit nulle ressource à son malheur.
« Mais il y a encore un ami plus pernicieux. C'est celui qui va découvrir les haines cachées, et ce qu'on a dit dans la colère et dans la dispute *. » Il y a l'ami léger et volage, « qui ne cherche qu'une occasion, un prétexte pour rompre avec son ami : c'est un homme digne d'un éternel opprobre *. » Un homme qui fait paroitre une fois en sa vie un tel défaut est caractérisé à jamais, et fait l'horreur éternelle de la société humaine.
Le vrai usage des amis et des conseils. « Le fer s'aiguise par le fer: et l'ami aiguise les vues de son ami'. »
Le bon conseil ne donne pas de l'esprit à qui n'en a pas : mais il excite, il éveille celui qui en a. « Il faut avoir un conseil en
1 Eccli., xxxvir, 1. — 2 Ibid., v1, 8. — 3 Ibid., 10. — * lbid., xxvn, 34. —
8 Ibid., v1, 9. — * Prov., xviti, 4. — 7 [bid., xxvii, 11.
soi-même !, » si l'on veut que le conseil serve. Il y a même des cas où il se faut conseiller soi-même. 1l faut se sentir, et prendre sur soi certaines choses décisives, où l'on ne peut vous conseiller que foiblement.
La règle que le Sage donne pour les amitiés est admirable: « Séparez-vous de voire ennemi (ne lui donnez point votre confiance): mais prenez garde à l'ami’, » n'en épousez point les passions.
L'amitié doit supposer la crainte de Dieu.
« Un bon ami est un remède d'immortalité et de vie: celui qui craint Dieu, le trouvera. » La crainte de Dieu donne des principes: et la bonne foi se maintient sous ses yeux qui percent tout.
. Le caractère d'un homme d'Etat.
« Le conseil est dans le cœur de l’homme comme une eau profonde: l'homme sage l’épuisera *. » On ne le découvre point, tant ses conduites sont profondes : mais il sonde le cœur des autres, et on diroit qu'il devine, tant ses conjectures sont sûres.
Il ne parle qu'à propos : car « il sait le temps et la réponse *. » Isaie l'appelle architecte *. Il fait des plans pour longtemps; il les suit : il ne bâtit'pas au hasard.
L'égalité.de sa conduite est une marque de sa sagesse, et le fait regarder comme un homme assuré dans toutes ses démarches. « L'homme de bien dans sa sagesse, demeure comme le soleil : le fou change comme la lune”. » Le vrai sage ne change point : on ne le trouve jamais en défaut. Ni humeur ni prévention ne l'altère.
La piété donne quelquefois du crédit, même auprès des méchans rois. Elisée disoit à la Sunamite : « Avez-vous quelque affaire? Et
- 3 Eccli., xxxvii, 8. — * Jbid., vr, 13. — 8 [bid., 16. — * Prov., xx, 5. — $ Eccle., viti, 5$. — 9 Isa., 1, 3. — 7 Eccli., xxvit, 12,
voulez-vous que je parle au roi, ou au chef de la justice? » L'impie Achab méme, qui étoit ce roi, l'appeloit : Mon pére *.
« Herode craignoit saint Jean-Baptiste, sachant que c'étoit un homme saint et juste : et quoiqu'il le tint en prison, il l'écoutoit volontiers, et faisoit beaucoup de choses à sa considération *. » A la fin pourtant on sait le traitement qu'il lui fit. Et Achab en préparoit un semblable à Elisée : « Que je sois maudit de Dieu, dit ce prince, si aujourd'hui la téte d'Elisée est sur ses épaules *. »
La religion se fait craindre à ceux-là méme qui ne la suivent pas : mais la terreur superstitieuse qui est sans amour, rend l'homme foible, timide, défiant, cruel, sanguinaire, et tout ce que veut la passion.
La faveur ne voit guére deux générations.
Quels plus grands services que ceux de Joseph ? Il avoit gouverné l'Egypte quatre-vingts ans avec une puissance absolue : et avoit eu tout le temps de s'affermir lui et les siens. « Cependant il vint un nouveau roi qui ne connoissoit pas Joseph *. » Le prince oublia que l'Etat lui devoit, non-seulement sa grandeur, mais encore son salut : et il ne songea plus qu'à perdre ceux que son prédécesseur avoit favorisés.
On voit auprès des anciens rois un conseil de religiorq
S'il falloit parler ici du ministère prophétique, nous avons vu Samuel auprès de Saül, l'interpréte des volontés de Dieu *. Nathan, qui reprit David de son péché, entroit dans les plus grandes affaires de l'Etat ".
Mais outre cela nous connoissons un ministére plus ordinaire, puisque Ira est nommé « le prétre de David *. » Zabud étoit celui de Salomon : et il est appelé «l'ami du roi * : » marque certaine
1 [V. Reg., 1v, 13. — * ILid., v1, 21. — ?* Marc., vi, 20. — * IV Reg., vi, 31. 5 Exod., 1, 8-10. — 5 ] Reg., X , XII , XIII, XV, xvi. —? HI Reg., 1, 10, 12 23,