Œuvres complètes (page 63)
1 Genes., III, 1.
aveugle, cette sainte obéissance. Aveugle comme celle d'Abraham, lorsque, sans égard à la parole de Dieu, qui lui promettait de multiplier sa race par Isaac, et sans entrer dans la moindre défiance touchant la vérité de cette promesse, il se mit en devoir d'immoler ce fils unique sur qui il comptait, espérant contre toute raison d'espérer : Contra spem in spem credidit (1). Aveugle comme celle de saint Paul, lorsque Dieu, sans lui déclarer autrement ses volontés, se contenta de l'envoyer à Damas, où il apprendrait ce qu'il aurait à faire : Ingredere civitatem, et ibi dicetur tibi quid te oporteat facere (2). Aveugle comme celle de ces soldats que le centenier de l'Evangile tenait sous son pouvoir, disant à l'un : Marchez, et il marchait ; à l'autre : Venez, et il venait : Dico huic: Vade, et vadit ; alii : Veni, et venit (3). Aveugle pour n'exiger jamais d'un supérieur aucune justification; pour ne s'engager jamais avec lui dans aucune recherche, dans aucune discussion, dans aucun éclaircissement; pour ne savoir que ces deux choses essentielles, l'ordre qui est porté, et l'obligation de l'accomplir. Non pas qu'en certaines conjonctures elle ne puisse découvrir ce qu'elle pense et le représenter, pourvu que ce soit avec humilité, avec simplicité, avec docilité. Voilà, dis-je, en quoi consiste cette obéissance aveugle dont les Pères nous font tant d'éloges, .et dont le mérite devant Dieu est si relevé.
Cependant, mes chères Sœurs, admirez-en l'avantage inestimable. Car autant qu'elle est aveugle d'une part, autant de l'autre est-elle éclairée. C'est cette lumière dont parle saint Pierre dans sa seconde Epître : Habemus firmiorem propheticam sermonem, cui benefacitis attendentes, quasi lucernœ lucenti in caliginoso loco (4). Vous avez les prophètes, vous avez les oracles de l'obéissance, mille fois plus assurés que toutes vos vues. Arrêtez-vous là ; et si ce n'est encore qu'une lueur obscure et ténébreuse, elle vous conduira mieux néanmoins que toutes vos connaissances propres et tous vos raisonnements. En effet, il en est toujours ici, par proportion, de l'obéissance comme de la foi. Point de conduite plus sage ni plus sûre pour tout homme chrétien, que la conduite de la foi; et point de voie plus courte ni plus droite pour tout religieux, que la voie de l'obéissance. En la suivant je ne m'égare jamais, parce que je suis dans la voie où Dieu veut que je marche. Mon supérieur peut se tromper en
1 Rom., IV, 18. — 2 Act., IX, 7. — 3 Matth., VIII, 9.
— 4 2 Petr., I, 19.
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ce qu'il me commande, ou du moins peut toujours craindre de s'y tromper : mais moi je suis certain de ne nie point tromper en l'exécutant, parce que Dieu veut que j'obéisse à ce qui m'est commandé. De se tromper ou de ne se pas tromper dans la disposition que mon supérieur fait de moi, c'est un soin qui le regarde, c'est sou affaire : mais la mienne est de faire ponctuellement ce qu'il m'enjoint, dès que je n' y vois rien qui me paraisse évidemment criminel. Il est chargé de tout le reste ; mais moi j'en suis quitte, et je ne réponds de rien autre chose que de ma soumission. S'il agit imprudemment dans les desseins qu'il forme et dans les mesures qu'il prend, j'agis prudemment dam l'obéissance que je lui rends : et si le succès n'est pas tel qu'il l'espérait, il est toujours tel pour moi que je le dois désirer; savoir, de contenter Dieu, et d'en recevoir un jour la récompense.
Il y a plus, mes chères Sœurs :
car comme Dieu dispense ses lumières et partage ses grâces selon les divers ministères où il nous emploie, on peut dire qu'il éclaire plus abondamment ceux qui doivent éclairer les autres et les gouverner ; qu'il les inspire et qu'il les conduit lui-même. Ainsi, en agissant selon leurs vues, j'agis selon les vues de Dieu, je suis dirigé dans toutes mes démarches par la lumière de Dieu, je me mets à couvert de tous les égarements et de toutes les illusions de mon propre sens, et je me trouve en assurance contre tant d'écueils où il lui est si ordinaire d'échouer, lorsqu'il n'a point d'autre guide que ses idées toujours incertaines et trompeuses. Solide sagesse de l’âme obéissante! Fut-elle d'ailleurs dépourvue de tous les dons naturels et de tous les trésors de la science, fût-ce de tous les génies le plus petit et le plus borné, en se laissant conduire, elle est mille fois moins exposée à s'écarter du chemin et à se perdre, que ces prétendus esprits forts qui se confient en eux-mêmes, et qui se prévalent de leur vaine suffisance. Ne le voyons-nous pas tous les jours? telle âme simple et peu pénétrante vit des quarante et des cinquante années dans une communauté sans aucun reproche. Elle est toujours discrète dans ses paroles, toujours circonspecte dans ses actions, toujours du bon parti : pourquoi ? parce que c'est une âme soumise, qui ne s'ingère en rien, qui ne dispute sur rien, qui ne prend jamais d'autres sentiments que ceux de ses supérieurs, qui ne suit point d'autre route que celle qu'ils lui ont marquée. Mais si c'était une de ces âmes présomptueuses qui, de leur autorité privée, se font arbitres de tout, car il n'y en a que trop de ce caractère jusque dans les plus saintes sociétés ; si c'était une de ces âmes orgueilleuses qui ne croient pas qu'il y ait rien de bien, à moins qu'elles n'y aient eu part, et que ce ne soit par leur conseil qu'on l'ait entrepris; que lui serait-il cent fois arrivé, et que lui arriverait-il en cent autres rencontres? ce qui arrive à ces esprits si habiles et si jaloux de leur fausse habileté. A les entendre parler et décider, ce sont les sages d'une maison : mais dans la pratique, ce sont les plus inconsidérés et les plus déréglés : mille fautes leur échappent qui font pitié, et qui vérifient le mot de l'Ecriture, que Dieu confond les superbes, et qu'il renverse leurs projets : Dispersit superbos mente cordis sui (1).
Mais enfin peut-on s'empêcher d'apercevoir les erreurs d'un supérieur, ou d'une supérieure, lorsqu'elles sont sensibles et qu'elles frappent les yeux? Voilà, mes chères Sœurs, ce que vous pouvez m'opposer de plus apparent; mais comprenez la réponse que je vous fais; car je vous demande, moi, quelle preuve si certaine vous avez que ce supérieur se trompe, ou que cette supérieure est dans l'erreur. J'en juge, dites-vous, par ce que je vois : mais ce que vous voyez est-il toujours suffisant pour en bien juger? Vous voyez les dehors, mais voyez-vous le fond ? Dans le même fait, et par rapport au même fait, combien y a-t-il de choses que vous ne savez pas, et dont une supérieure est instruite ? Est-elle obligée de vous en instruire vous-mêmes, et souvent, au contraire, n'est-elle pas obligée de les tenir secrètes et de vous les cacher? Or, parce qu'elle en est instruite, elle n'ordonne rien qui ne soit très à propos; et vous, qui ne les savez pas, vous la condamnez très-injustement, et vous êtes inexcusables, quelque spécieuses que soient vos raisons, de ne pas faire cette réflexion, qu'il peut y en avoir d'autres plus importantes encore dont vous n'êtes pas informées, et qui changent tout l'état de l'affaire.
Ah ! mes chères Sœurs , que cette réflexion bien faite et cette règle bien suivie arrêterait de jugements précipités , de discours mal fondés, de bruits et de mouvements qui troublent la paix des communautés ! Les supérieures en souffrent, et ce n'est pas là sans doute pour elles une petite croix : mais leur consolation doit être dans le témoignage de leur conscience, et dans la promesse que Dieu leur a faite de
1 Luc, 1, 51.
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prendre leur cause en main, parce que c'est sa propre cause. Car elles peuvent dire ce que disaient les conducteurs du peuple juif à cette nation opiniâtre et rebelle : Ce n'est pas contre nous que se tournent vos murmures, mais contre le Seigneur même, qui nous a mis à votre tête : Nec contra nos est mur mur vestrum, sed contra Dominum (1). C'est votre juge et le nôtre ; et puisque les outrages que nous recevons de vous retombent sur lui, craignez son juste ressentiment et ses vengeances.
Daigne le ciel en préserver cette maison , et y maintenir toujours l'ordre, en y maintenant l'obéissance ! C'est par son obéissance que Jésus-Christ nous a sauvés, et c'est par notre obéissance que nous nous sanctifierons et que nous nous sauverons. Non , ce n'est point précisément aux miracles du Fils de Dieu, ce n'est point précisément à ses prédications, ni aux autres actions de sa vie les plus éclatantes, que nous sommes redevables de notre salut, mais à son obéissance et à sa mort. Ainsi, mes chères Sœurs, ce ne sera point absolument par les austérités que nous parviendrons à la perfection religieuse, ce ne sera point par les jeûnes et par les veilles, ce ne sera pas même par la prière ni par tous les autres exercices de piété, mais par l'obéissance répandue en tout cela ; ou ce sera, si vous voulez, par tout cela, mais autant qu'il se trouvera conforme à l'obéissance, et réglé selon l'esprit de l'obéissance. Tout cela, hors de l'obéissance, n'est rien devant Dieu ; tout cela, contre l'obéissance , est rejeté de Dieu. Attachons-nous donc à une vertu qui doit être le principe de toutes nos vertus, qui en doit être la perfection, et qui, par une humble dépendance, nous fera mériter le royaume éternel que je vous souhaite, etc.
1 Exod., XVI, 8.
COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES IV
COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES IV
EXHORTATION POUR UNE COMMUNAUTÉ DE CARMÉLITES.
SUR SAINTE THÉRÈSE.
ANALYSE.
Sujet. Il viendra avec l'esprit et la vertu d’Elie pour former au Seigneur un peuple parfait.
C'est avec ce même esprit que Thérèse est venue, et pour le même dessein.
Division. Comment Thérèse, animée du double esprit d'Elie, et réformatrice d'un grand ordre, a réformé le corps par la mortification, qu'elle a elle-même pratiquée avec une constance héroïque : première partie; et comment elle a perfectionné l'esprit par l'usage de l'oraison, où elle s'est exercée avec de si merveilleux progrès : deuxième partie.
Première partie. Comment Thérèse a réformé le corps par la mortification, qu'elle a elle-même pratiquée avec une constance héroïque. Son premier désir fut celui du martyre, et c'est pour cela que, dès son enfance, elle quitta la maison de ses parents, voulant aller en Afrique.
Ramenée bientôt dans la maison paternelle, là elle se condamne à un autre martyre plus rigoureux par sa durée, qui est une mortification entière de ses sens. Esprit de pénitence que Dieu lui inspira par un attrait particulier, par des signes visibles et des apparitions.
De là cette devise qu'elle prit : Ou souffrir, ou mourir. Sentiment qui lui fit surmonter tout; et c'est par ce même sentiment qu'une âme religieuse devient victorieuse de tout.
Cependant de son coeur elle fait passer l'amour de la croix dans le cœur d'une infinité d'autres, par la réforme qu'elle établit au Mont-Carmel. Réforme qu'elle oppose à la fausse réforme de Luther et de Calvin. Réforme la plus mortifiante, et dont elle porte la première toute l'austérité.
Ce ne fut pas sans de grandes difficultés et de grandes contradictions qu'elle entreprit ce saint ouvrage; mais enfin elle le conduisit à sa perfection, et le déposa, pour ainsi dire, entre les mains de ses filles, à qui elle le confia. Or, elles ne le soutiendront jamais mieux que par ce qui en a été le principe, c'est-à-dire par la mortification et une pleine abnégation d'elles-mêmes. Quel sujet de reproche, si elles le laissaient déchoir?
Deuxième partie. Comment Thérèse a perfectionné l'esprit par l'usage de l'oraison, où elle s'est exercée avec de si merveilleux progrès. Il s'agit ici de cette oraison extraordinaire, où elle fut élevée; et son exemple nous apprend trois choses : 1° par où l'on se doit disposer à ce don de Dieu; 2° avec quel esprit il le faut recevoir; 3° de quelle manière on en peut faire le discernement.
Elle s'y est disposée par l'oraison commune et ordinaire, où elle a persévéré pendant vingt-deux ans, malgré toutes les aridités et toutes les sécheresses dont elle a été éprouvée de la part de Dieu. Nous, au contraire, nous abandonnons souvent cette oraison commune, ou du moins nous la négligeons, dès que nous y sentons la moindre peine, et qu'il y a la moindre violence à nous faire.
Elle a reçu ce don de contemplation et d'une oraison sublime et extraordinaire avec humilité, et sans rien perdre d'une docilité parfaite à la conduite de ses directeurs : mais nous, si nous n'y prenons garde, nous nous laissons enfler d'orgueil dès les premières faveurs que nous recevons de Dieu, et nous ne voulons plus d'autre guide que nous-mêmes.
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Elle en a fait le vrai discernement par trois signes non suspects, dont le premier est l'attachement à la foi de l'Eglise ; le second, la fidélité aux devoirs de son état; et le troisième, l'utilité de ces faveurs célestes dont Dieu la gratifiait. C'est aussi, à. notre pu où nous les pouvons discerner; sans cela, on prend pour vrai don d'oraison ce qui n'en a que l'apparence.
Et ipsi prœcedet in spiritu et virtute Eliœ, parare Domino plebem perfectam.
Il viendra avec l'esprit et la vertu d'Elie, pour former au Seigneur un peuple parfait. (Saint Luc, chap. I, 17.)
C’est une question parmi les interprètes, quel est ce douille esprit qu'Elisée demanda avec tant d'instance à Elie lorsqu'il le vit sur le point de son ravissement, et qu'il lui dit ces dernières paroles: Obsecro, ut fiat in me duplex spiritus tuus (1). Dans la pensée du docteur angélique saint Thomas, ce double esprit ne fut autre chose que le don de prophétie et celui des miracles; mais outre qu'Elisée possédait déjà l'un et l'autre, il y a quelque peine à le persuader qu'un homme aussi éclairé que ce prophète, pouvant obtenir toute autre grâce en conséquence de la promesse que lui avait faite Elie : Postula quodvis, ut faciam tibi (2), se fût borné à demander des grâces stériles, et qui, par elles-mêmes, ne contribuent en rien a la sainteté. C'est donc à l'explication de saint Paulin que je m'en tiens, et c'est de ses Epîtres que je la tire. Il parle de la forme de vie qu'observaient les anciens prophètes; et insistant sur Elie, leur patriarche et leur maître : C'était, dit-il, un ange sur la terre, et il n'avait de commerce avec les hommes que pour leur porter les ordres de Dieu. Il demeurait sur le Carmel, dégagé de tous les soins du monde , et la se repaissait de la rosée du ciel, qui lui faisait sans cesse goûter une douce et fréquente méditation des choses divines. Afin que son corps ne pût arrêter le vol de son esprit, il l'exerçait par une continuelle pénitence, le traitant comme un esclave, le domptant comme un ennemi, le châtiant comme un criminel. Qu'était-ce de sa nourriture? le jeûne; qu'était-ce que son repos? les veilles et le travail; qu'était-ce que son vêtement? un rude cilice. D'où ce l'ère conclut que le double esprit d'Elie fut donc, par rapport au corps, l'esprit de mortification , et par rapport à l’âme, l'esprit d'oraison et de contemplation. C'est de l'un et de l'autre que le divin précurseur Jean-Baptiste fui rempli dès qu'il parut sur la terre, et c'est pour cela que l'Evangile nous l'a représenté connue un second Elie : Et ipse prœcedet in spiritu et virtute Eliœ. Eloge magnifique dans le peu de paroles qu'il contient; mais pour l'appliquer, tout grand qu'il est à l’illustre
1 4 Reg., II, 9. — 2 Ibid.
Thérèse, je n'ai, mes très-chères Sœurs, qu'à vous mettre devant les yeux, en quelques traits, son histoire, et qu'à vous faire suivre l'ordre de sa vie. Qu'y trouverons-nous autre chose qu'une mort perpétuelle des sens par l'austérité la plus rigoureuse, et que de sublimes élévations de l’âme par toutes les ferveurs et toutes les extases de la prière ? Ce fut avec ces ailes mystérieuses qu'elle s'éleva au-dessus d'elle-même, et qu'elle alla se reposer dans le sein de son bien-aimé. En deux mots, double caractère de sa sainteté : un corps sacrifié comme une hostie vivante par la mortification, et une âme transformée en Dieu par l'oraison. Voilà tout le partage et tout le fond de cette exhortation ; voilà ce qui vérifie les paroles de mon texte et l'application que j'en fais, savoir, que Thérèse fut dans ces derniers siècles l'héritière, et, pour ainsi dire, la dépositaire de tout l'esprit d'Elie : In spiritu et virtute Eliœ. Mais à cela j'ajoute que c'est par ce même esprit qu'elle a fait dans l'ordre du Carmel cette fameuse réforme dont l'Eglise a reçu et reçoit encore de nos jours tant d'édification: Parare Domino plebem perfectam. Car, commençant par sa propre personne qui devait servir de modèle, elle a réformé le corps par l'austérité de vie qu'elle a pratiquée avec une constance héroïque ; et elle a perfectionné l'esprit par l'usage de l'oraison, où elle s'est exercée avec de si merveilleux progrès. Dans ces deux points je vous proposerai de grands exemples à imiter; et c'est de quoi j'ai cru devoir vous entretenir aux approches de cette fête que vous allez célébrer en l'honneur de votre glorieuse mère. Le sujet vous intéressera, et mérite toute votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Il faut convenir qu'une vie austère et mortifiée a quelque chose de grand, et qu'elle sert beaucoup à relever le lustre et le mérite de la sainteté. Nous avons de la vénération pour ceux qui, dans leurs personnes, en portent les caractères ; et quelque indulgence que nous ayons pour nous-mêmes, nous admirons cette sévérité dans les autres, et nous ne croyons pas pouvoir mieux exprimer une vertu rare et singulière qu'en la représentant comme une vertu rigoureuse dans sa conduite, tout opposée aux inclinations de la nature, et ennemie des
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sens et de la chair. Et, en effet, cette guerre que l'homme se fait à lui-même, ce détachement de son corps, cette application infatigable à le contredire en tout, et cette généreuse résolution de le persécuter sans relâche, de le crucifier, de le détruire : ce sont autant de miracles qui surpassent la faiblesse de notre humanité, et qui ne peuvent avoir d'autre principe que la grâce toute-puissante de Dieu. Jésus-Christ demandait aux Juifs ce qu'ils cherchaient dans le désert, quand ils y allaient en foule pour y voir son glorieux précurseur : Quid existis in desertum videre (1) ? Prétendez-vous trouver, leur disait-il, un homme mollement vêtu ? vous vous trompez : c'est chez les grands que règne cette mollesse, et Jean-Baptiste n'a point appris à se traiter de la sorte. Peut-être même vous fera-t-il horreur sous l'habit dont il est couvert ; mais c'est en cela que vous devez le considérer, non-seulement comme prophète, mais comme plus que prophète : Etiam dico vobis et plus quam prophetam (2). Parole, remarque saint Chrysostome, qui leur fit croire que c'était le Messie, tant ils s'en formaient une haute idée.
Permettez-moi, mes chères Sœurs, de vous faire aujourd'hui la même demande: Quid existis in desertum videre ? Vous voici assemblées au Carmel. C'est un désert et une sainte solitude, et, conduites par l'Esprit de Dieu, vous y êtes venues chercher Thérèse. Mais qu'avez-vous cru trouver en elle? une fille sujette aux délicatesses de son sexe, et qui, selon sa condition et sa naissance, ait su accommoder la piété avec les aises et les douceurs de la vie? Ah! vous le savez : c'est dans les cours des princes, c'est dans le grand monde que se trouvent ces dévotions aisées et commodes, ces dévotions que l'on veut accorder avec les maximes du siècle, et que l'on n'accorde jamais avec les maximes de Jésus-Christ : Ecce in domibus rerum sunt (3). Mais ce n'est point à cela que Thérèse s'est bornée. Ce chemin étroit qui mène au ciel, et que nous a marqué l'Evangile, lui parut encore trop large, et toute sa vie elle s'étudia à le rétrécir autant qu'il lui fut possible. Je vais vous la représenter dans son image naturelle, ou plutôt je vais vous la représenter dépouillée de toute la nature ; et vous verrez que si, pour être à Jésus-Christ, comme dit l'Apôtre, il faut crucifier sa chair : Qui Christi sunt, carnem suam crucifixerunt (1), elle a rempli toute l'étendue de son nom, et que ce ne fut point en vain qu'elle fut nommée Thérèse de Jésus.
1 Matth., XI, 7. — 2 Ibid. 9. — 3 Ibid. 8. — 4 Galat., V, 21.
Car elle a levé, pour m'exprimer ainsi, l'étendard de la plus sévère austérité. Elle l'a portée, cette sainte austérité, sur son propre corps, elle l'a fait triompher de tous ses sens, et jamais la pénitence n'eut de sujet plus soumis à toutes ses rigueurs : Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes (1).
Vous n'ignorez pas, mes chères Sœurs, l'essai qu'elle en voulut faire. Le martyre, qui est la consommation de la charité et la dernière épreuve du christianisme, fut le premier objet de ses désirs. Thérèse était encore enfant quand elle les conçut ; mais si elle était à peine capable de raisonner et de choisir, elle était déjà capable de souffrir. Allons, disait-elle à son frère, confident de son cœur, et dépositaire de la sainte résolution qu'elle avait formée, allons chercher dans l'Afrique les palmes que l'Espagne a cessé de porter. Jamais nous ne verserons de sang plus pur pour Dieu. Moins nous avons goûté de la vie, plus il nous en reste à sacrifier. Les premiers martyrs de l'Eglise ont été des enfants, et le ciel se plut à les couronner dès le berceau. Nous trouverons un persécuteur aussi bien qu'eux, et la faiblesse de notre âge sera une preuve invincible de la force de notre foi. Ainsi parlait Thérèse; et si elle eut assez de connaissance pour former ces sentiments, elle avait plus de courage qu'il n'en fallait pour les exécuter. Que fait-elle donc ? Le Saint-Esprit animant cette jeune vertu, elle sort de la maison de son père, aussi dégagée de tout qu'Abraham lorsqu'il renonça à l'héritage de ses ancêtres, et aussi généreuse qu'Isaac lorsqu'il voulut être lui-même la victime de son sacrifice.
Mais après tout, où va-t-elle, et qu'entreprend-elle ? L'Afrique n'est pas le lieu de son martyre : c'est dans l'Espagne même qu'elle le doit accomplir. Elle n'y trouvera ni tyran, ni bourreau ; mais elle en fera elle-même et pour elle-même l'office. La Providence ne veut pas la frustrer de son attente ; mais il y a un autre genre de martyre à quoi Dieu la destine, martyre qui ne dépendra ni de l'injustice ni de l'infidélité des hommes, mais de la seule charité qui la consume; martyre moins cruel dans son action présente, mais beaucoup plus rigoureux dans sa durée : c'est la mortification de la chair, par où elle ne mourra pas une fois seulement, mais tous les jours, pour dire avec le grand Apôtre : Quotidie morior (2). Or voilà, mes très-chères sœurs, le martyre où vous avez vous-mêmes aspiré, et voilà de quoi je ne puis
1 2 Cor., IV, 10. — 2 1 Cor., XV, 31.
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assez vous féliciter. Dès une première et florissante jeunesse, vous l'avez cherché ; et pour le trouver comme Thérèse, vous avez renoncé cernais elle à toutes les espérances du siècle. Remplies de l'esprit de l'Evangile, vous ne regretta point ce que vous avez quitté; et, détrompés des fausses idées du monde, où faites-vous consister sur la terre votre bonheur, si ce n'est à sacrifier au Maître qui vous a appelées tout le bonheur humain, et à pouvoir, dans le même sens que votre sainte mère, vous rendre le consolant témoignage que chaque jour vous meures pour Dieu? car votre vie, qu'est-ce autre chose qu'une mort? Quotidie morior.
Quoi qu'il en soit, ce fut là que Thérèse devint la plus implacable et la plus irréconciliable ennemie de son corps. Je ne dis point avec quel avantage et quelle victoire sur soi-même elle embrassa la profession religieuse. Dieu, qui, selon la conduite ordinaire de sa providence, y fait entrer les âmes chrétiennes comme dans un lieu de délices spirituelles, voulut qu'elle y entrât comme dans un purgatoire, et c'est d'elle-même que nous l'avons appris. Son corps, par un pressentiment de ce qu'il y devait souffrir, résista longtemps à ce dessein; mais c'était à ce corps mortel de recevoir la loi, et non pas de la donner. Thérèse lui en préparait une bien dure, mais c'est du ciel même que cette loi lui fut apportée; c'est, comme Moïse, par le ministère des anges qu'elle la reçut. Ce séraphin, avec lequel on la dépeint, lui grava cette loi sainte dans le cœur: Non in tabulis lapideis, sed in tabulis cordis (1) ; et pour
cela il se servit de cette flèche ardente, qui fut, pour user de ses expressions figurées, comme le style de l'amour détrempé dans le fiel du Calvaire, afin que tous ses traits représentassent mieux Jésus crucifié. Si vous me demandez pourquoi il n'imprima pas visiblement les sacrés stigmates sur la chair toute pure de cette vierge, ainsi qu'il les avait imprimés sur celle du séraphique François d'Assise, c'est afin que Thérèse le fit encore mieux par elle-même, et parce qu’en effet elle le devait faire, sans nul secours étranger, avec autant d'efficace et beaucoup plus de mérite.
C'est une merveille bien digne de notre admiration, mes chères sœurs, de voir par quels puissants attraits de la grâce, Dieu inspirait à cette grande âme l'esprit de pénitence, et par quels puissants attraits de la grâce, Dieu inspirait a cette grande âme l'esprit de pénitence,
1 2 Cor., III, 3.
et par quels accroissements il l'entretenait sans relâche, et l'augmentait. Au lieu que David était continuellement prévenu par des bénédictions de douceur, il n'y avait pour Thérèse que des bénédictions de rigueur et de souffrances. Jésus-Christ daigne-t-il lui apparaître, c'est toujours tel qu'il était au Calvaire, et jamais tel qu'il apparut sur le Thabor; c'est toujours couvert de. plaies, et jamais éclatant de gloire. La choisit-il pour son épouse (honneur réservé aux âmes les plus pures), il veut qu'elle signe de son sang cette glorieuse alliance; et, sans rien perdre ni de l'amour ni du respect qu'elle lui doit, elle ose bien lui faire la même plainte que Séphora : Sponsus sanguinem tu mihi es (1). Il est vrai, lui répond ce divin époux, la croix est comme le lit nuptial où vous devez prendre désormais votre repos; mais je n'en ai point eu d'autre pour moi, et quelque part ailleurs que vous me cherchiez, vous ne me trouverez jamais. Ainsi, dis-je, lui parle cet Homme-Dieu, et ce ne sont point là des productions de mon esprit, ni de vaines imaginations; ce furent des communications réelles et véritables : Thérèse a pris soin elle-même de nous les marquer, et presque dans les mêmes termes. Nous devons à son obéissance le récit fidèle qu'elle nous en a fait, et la vérité de son témoignage n'est que trop sûrement garantie par le mérite de son éminente sainteté.
Telle fut l'essentielle condition de l'alliance sacrée que lui proposa son Sauveur, et qu'elle accepta. En devenant l'épouse de Jésus-Christ, elle voulut épouser la croix ; et comme, par un sentiment de religion , nous rendons un culte à la croix aussi bien qu'à Jésus-Christ, elle se consacra également à l'un et à l'autre. On nous a dit cent fois quelle était sa grande maxime; mais la peut-on assez répéter pour la gloire de cette sainte pénitente et pour notre instruction : Aut pati, aut mori ; Ou souffrir, ou mourir. Voilà l'unique désir de Thérèse, et n'est-ce pas en cela que paraît toute la force de l'esprit évangélique? Vaincre ou mourir, c'est la maxime des conquérants, et du moins dans l'un des deux leur ambition se trouve satisfaite ; mais entre souffrir ou mourir, quel choix de sagesse y a-t-il à faire, sinon de cette sagesse qui s'apprend à l'école de la croix, et dont Thérèse eut une si parfaite connaissance? Voilà, encore une fois, quelle fut sa devise ordinaire : Aut pati, aut mori : aussi était-elle persuadée que, dans le christianisme, souffrir
1 Exod., IV, 25.
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ou mourir signifiait tout ce qu'exprime vaincre ou mourir : pourquoi ? parce qu'une âme chrétienne ne peut vaincre sans combat, et qu'elle ne peut combattre sans violence et sans effort.
Non, mes chères Sœurs, dans cette guerre que vous avez entreprise contre vous-mêmes, vous ne vaincrez jamais autrement ; il y a dans la voie où vous marchez bien des assauts à donner et bien des assauts à soutenir. Malgré l'ardeur qui vous a conduites dans la maison de Dieu, et qui vous a fait surmonter tant d'obstacles ; malgré ces renouvellements de zèle et de ferveur qui vous animent à certains temps, et qui semblent vous inspirer une fermeté inébranlable, il y a des moments où cette constance est rudement attaquée et dangereusement exposée ; il y a des jours de tentation, des jours de tribulation, des jours de trouble et de désolation, où le cœur, sec et aride, tombe dans une défaillance qui l'abat ; où l'esprit, agité de pensées tristes et sombres, n'a que des vues affligeantes qui le déconcertent et le rebutent ; où la nature se réveille tout entière et avec toute sa sensibilité. Or vous ne sortirez victorieuses et avec avantage de ces combats, qu'autant que vous vous serez bien établies dans ce sentiment, et bien affermies dans cette résolution tout héroïque, et, si je l'ose dire, toute divine : ou souffrir ou mourir : Aut pati, aut mori ; c'est-à-dire, qu'autant que vous vous serez bien déterminées à porter toute l'austérité de votre état, quoi qu'il exige de vous et quelque sacrifice qu'il y ait à faire ; qu'autant que vous aurez bien compris que la croix est tout votre partage en ce monde, et qu'il n'y a ni conjoncture, ni occasion, ni exercice, ni emploi où vous ne deviez la prendre avec courage et l'embrasser, qu'autant que vous vous trouverez disposées à renoncer pour cela au soin de votre santé, et même au soin de votre vie. Dès que vous viendrez à hésiter sur ce point capital, dès que vous voudrez y apporter des tempéraments, des ménagements, des adoucissements, il n'y aura plus de victoires que l'ennemi de votre salut et de votre perfection ne remporte peu à peu sur vous; aujourd'hui ce sera l'une et demain l'autre : les inclinations naturelles, trop favorablement écoutées, ne manqueront jamais de prétextes à vous suggérer; vous vous laisserez surprendre en mille rencontres aux illusions des sens, et plus vous leur accorderez, plus ils demanderont; plus vous les seconderez , plus ils se révolteront ; plus vous leur permettrez de défendre leurs intérêts et de se fortifier, plus ils vous affaibliront, ou plus vous vous affaiblirez vous-mêmes. Il n'y a donc qu'un vrai moyen, qu'un moyen également court et infaillible de les réprimer, de vous délivrer de leurs retours fréquents et de leurs sollicitations importunes, de vous rendre invincibles à toutes leurs attaques ; c'est de dire comme Thérèse, et de le penser comme elle : Aut pati, aut mori. Oui, je vivrai sur la croix ; et si je n'y puis vivre, j'y mourrai : l'un ou l'autre, voilà où je m'attache, et de quoi je ne me départirai jamais. Du moment que vous serez ainsi résolues, l'ennemi confondu se retirera, la nature désespérée se taira, les sens, n'ayant rien à prétendre, cesseront leurs poursuites ; votre triomphe, ou plutôt le triomphe de la grâce dans vous sera complet.
Qui l'eût cru, mes chères Sœurs, qu'un tel amour de la croix pût passer du cœur de Thérèse dans le cœur de tant d'autres ? c'est néanmoins le prodige que nous voyons, et dont nous devons bénir le ciel. Non, cette fidèle amante de Jésus crucifié ne sera pas seule embrasée des saintes ardeurs qui la consument : Adducentur virgines post eam (1) : un nombre presque infini de vierges brûleront du même feu, et leurs corps innocents seront immolés sur le même autel. Pro patribus tuis nati sunt tibi filii (2) : l'alliance qu'elle a contractée avec Jésus souffrant, par une merveilleuse fécondité, lui donnera pour enfants, dans l'ordre de la grâce, ceux mêmes qu'elle honorait d'ailleurs comme ses pères. Expliquons-nous : il s'agissait de la réformation du Carmel ; il fallait relever ou planter tout de nouveau la croix sur cette sainte montagne, et c'est à ce grand ouvrage que Thérèse devait être employée. Dieu la piqua d'une émulation toute religieuse pour rétablir l'ancienne discipline de son ordre, et pour s'opposer aux attentats de ces faux prophètes que l'hérésie, dans ces temps ténébreux, souleva contre l'Eglise, et qui, sans avoir ni l'esprit d'Elie, ni celui d'Elisée, ne furent pas moins écoutés que l'un et l'autre, ni moins suivis. Vains réformateurs ! je parle de Luther et de Calvin : à les en croire, ils étaient députés de Dieu pour corriger les abus, pour arrêter les désordres, pour sanctifier le peuple chrétien , c'est-à-dire qu'ils étaient députés pour abolir dans l'Eglise les plus salutaires et les plus solides observances, les jeûnes, les abstinences réglées, la profession
1 Psal.,
XLIV, 15. — 2 Ibid. 17.
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des voeux, les mortifications de la chair; de là cette application à décrier partout, dans leurs discours, dans leurs écrits, les austérités corporelles ; de là ces sanglantes satires contre le carême, contre le discernement des viandes à certains jours, contre les pratiques de pénitence les plus usitées par les saints, et même les plus autorisées parle témoignage de l'Ecriture. Au lieu que les vrais prophètes du Dieu vivant criaient sans cesse aux ministres des autels, qu'ils prissent le sac et la cendre : Accingite vos, sacerdotes ; et cuba te in sacco, ministri altaris (1) : ceux-ci les invitaient à satisfaire leur cupidité , et à se permettre les plaisirs qui leur étaient le plus expressément il le plus sagement défendus. Plus de célibat pour eux, plus de continence pour les personnes religieuses : voilà ce qui s'appelait réformer l'Eglise, et la remettre dans sa première pureté. Ah ! esprit d'Elie, où étiez-vous, dans ce pressant besoin et dans cette déplorable décadence? Autrefois vous vous élevâtes avec tant de zèle contre la fausse divinité de Mail : ne revivrez-vous point pour détruire cette idolâtrie de la chair, déguisée sous l'apparence de religion ? Disons mieux, où étiez-vous, esprit de Jésus, lorsque l'erreur et le vice conjuraient ainsi contre vous et contre la sévérité de votre Evangile?
Il était, mes chères Sœurs, dans le cœur de Thérèse ; et c'est de là, comme d'une place d'armes, si je puis parler de la sorte, qu'il allait faire de glorieuses sorties sur les ennemis de la croix. Pendant que le ciel préparait de savants hommes, des hommes apostoliques, pour confondre ces nouveaux docteurs par l'efficace et la vertu de la parole, Dieu disposait celle sainte institutrice à les combattre par la force de l'exemple, et par une austérité de vie dont toute l'Eglise fut édifiée. Le Sauveur lui-même se lit là-dessus entendre à elle. Hé quoi ! lui dit cet adorable Maître, dans un de ces entretiens secrets qu'il eut si souvent avec cette âme choisie et prédestinée, vous souffrirez que, suis nul obstacle de votre part, le scandale de ma croix soit anéanti ? Ergo evacuatum est scandalum crucis (2) ? on fera des réformes au gré des sens, pour les affranchir de la servitude, et leur donner une pleine liberté; et l'on n'en fera point pour les assujettir et les tenir sous le joug de ma loi? pensée la plus touchante pour Thérèse. Elle entreprend la réforme de son ordre, réforme que je pourrais appeler la ruine du corps humain ; réforme qui, dans une
1 Joël., I, 13.
— 2 Galat., V, 11.
règle étroite et mortifiante, ménageant à peine de quoi satisfaire à la loi naturelle, comprend toutes les rigueurs de la loi évangélique. Mais, providence de mon Dieu, que faites-vous ? Je vois Thérèse déjà tout épuisée des austérités communes et ordinaires, et vous voulez qu'elle en embrasse de nouvelles ! Il y a vingt ans qu'elle est dans la religion, c'est-à-dire dans la rigueur et dans l'infirmité ; vous l'avez jusqu'à présent accablée de maladies, sans qu'il lui soit jamais échappé une plainte ; mais ici ne peut-elle pas s'écrier, avec le patriarche Job, que vous la faites souffrir d'une étrange manière ? Mirabiliter me crucias (1). Toute faible qu'elle est, vous la destinez encore à des exercices qui feraient trembler les plus robustes ; et quoiqu'elle soit prête à succomber sous la croix dont elle est chargée, vous lui en présentez une autre plus pesante et vous lui ordonnez de la porter.
Que dis-je, mes chères Sœurs?
c'est pour cela même que Dieu choisit Thérèse ; c'est parce que, dans un corps infirme, la croix qu'on lui impose lui fera mieux sentir ses impressions; c'est parce que, dans sa faiblesse même, sa vertu se perfectionnera , et que , dans son infirmité , l'esprit de mortification dont elle sera animée paraîtra avec plus d'éclat ; enfin, c'est parce que l'exemple d'une fille, et d'une fille déjà si exténuée, sera pour le monde sensuel un reproche plus pressant et une plus évidente conviction. De vous dire tout ce que l'amour de la pénitence lui inspira pour affliger sa chair, ce serait une matière infinie ; et ce qui ne put lasser ni ralentir sa charité, lasserait peut-être votre attention. Lisez ce que les Pères, sur ce point, ont écrit de plus singulier : saint Epiphane, de la vie des premiers pharisiens, religieux de l'ancienne loi; Tertullien, de la vie des premiers chrétiens; saint Grégoire de Nysse, de celle de Saint Basile son frère ; saint Jérôme, de celle de sainte Paule : tout cela ne vous retracera point encore l'idée des austérités de Thérèse ; je dis des austérités qu'elle a pratiquées et qu'elle a fait pratiquer dans le christianisme à tant d'imitateurs et d'imitatrices de sa pénitence : solitude profonde, clôture la plus exacte, rigoureuse sujétion du corps, jeûnes continuels, retranchement absolu de toutes les commodités et de toutes les aises, vêtements grossiers, nudité des pieds au milieu des froids les plus piquants, fréquentes macérations.
Ce n'est pas que dans l'établissement d'une
1 Job, X, 16.
règle aussi austère que la proposa Thérèse, et que Dieu la lui dicta, elle n'ait trouvé bien des difficultés et bien des contradictions. Le monde, dit saint Bernard, se contente de révérer la croix, en figure et en représentation , mais il ne la peut souffrir dans la réalité et dans l'effet. Or cette parole, mes chères Sœurs, ne se vérifia que trop à l'égard de votre bienheureuse fondatrice. Jamais entreprise fut-elle plus traversée que la sienne ? Luther eut partout des approbateurs de sa réforme : où celle de Thérèse fut-elle reçue sans opposition et sans combat? A lire l'histoire de ses fondations, ne croirait-on pas lire les persécutions de saint Paul? Combien de calomnies eut-elle à essuyer, combien d'outrages à dévorer? en quelles extrémités se vit-elle souvent réduite, en quelle disette? Combien de fois fut-elle citée devant les tribunaux, et obligée de répondre à de sévères inquisiteurs? On eût dit qu'au lieu de réforme, elle allait pervertir toutes choses. Mais c'est le caractère des œuvres de Dieu d'être ainsi contredites, et nous n'en devons jamais attendre un plus heureux succès que lorsqu'il y a moins lieu, selon les vues humaines, de l'espérer. Thérèse triompha de tout, vint à bout de tout, exécuta tout.
Que reste-t-il, mes très-chères Sœurs, pour l'entière consommation de ce grand ouvrage ? C'est que vous le souteniez vous-mêmes ; car c'est en vos mains que cette glorieuse et sainte mère l'a déposé. Or vous ne le soutiendrez jamais que par le même esprit qui en a été le principe, je veux dire que par un esprit de sévérité pour vous-mêmes, et par une pleine abnégation de vous-mêmes. Esprit qui fut toujours le propre des âmes spécialement dévouées à Dieu. Esprit qui, par une grâce anticipée, forma ces héros de l'Ancien Testament, dont l'apôtre saint Paul faisait un si bel éloge aux Hébreux, en décrivant leurs combats et leurs souffrances : Circuierunt in melotis, in pellibus caprinis, egentes, angustiati, afflicti (1). Esprit qui dans le cours des siècles a rempli l'Eglise de martyrs, a peuplé les déserts d'anachorètes et de pénitents. Esprits de vos pères, et de tous ceux qui, selon le langage du docteur des nations, vous ont engendrées à l'Evangile. Mais en particulier, mes chères Sœurs, et par-dessus tout, esprit de Thérèse, dont vous faites gloire d'être les filles en Jésus-Christ, et par conséquent esprit de votre vocation.
Elle ne vous a point tracé une voie où elle n'ait elle-même marché avant vous. Elle ne
1 Hebr., XI, 37.
vous a point chargées d'un fardeau dont elle n'ait pas elle-même éprouvé toute la pesanteur. Elle n'a point commencé par dire, mais par faire; et quel soutien pour vous que la vue d'un tel modèle ! Si donc au milieu des violences et des efforts que demande nécessairement et incessamment une vie aussi mortifiée que la vôtre, et une observance aussi étroite et aussi contraire aux sens; si, dis-je, vous vous trouvez quelquefois dans ces découragements et ces abattements involontaires , où la plus ferme vertu est déconcertée, et où le cœur, ce semble, est sur le point de succomber; si la croix que vous avez choisie vous paraît moins supportable ; si l'amour-propre (car il s'introduit partout, et en vain nous flattons- nous de lui avoir donné la mort : il conserve toujours une étincelle de vie, qui se rallume bientôt jusque dans les lieux les plus consacrés à la pénitence) ; encore une fois, si cet amour de vous-mêmes se ranime et vous livre de dangereuses attaques, ce que vous avez à lui opposer, c'est l'exemple de cette conductrice que vous voyez à votre tête, et qui, d'un pas si assuré et avec tant de résolution, sut fournir toute la carrière qu'elle vous a ouverte.
Hé quoi ! doit se dire alors une âme qui veut s'encourager et se relever, Thérèse, dont je porte l'habit, dont je professe la règle, dont je prétends suivre l'esprit et la conduite, avait-elle une obligation particulière d'embrasser la croix? les mêmes motifs qui l'y ont engagée ne me sont-ils pas communs avec elle? Que dis-je! et la croix avec toutes ses rigueurs ne m'est-elle pas encore plus justement due, à moi coupable de tant d'infidélités, à moi responsable au tribunal de Dieu de tant de lâchetés et de tiédeurs, de tant de chutes et de dettes, qu'à cette âme pure et innocente, qu'à cette âme enrichie de toutes les vertus, qu'à cette âme comblée de mérites? Elle l'a portée par amour; ne la dois-je pas au moins porter par justice? Oui, c'est un devoir pour moi, et un devoir indispensable : il faut m'acquitter auprès de Dieu ; et le puis-je mieux que par là? mais à Dieu ne plaise que je m'en tienne là-dessus au devoir! ah! ce sera comme Thérèse, ce sera par amour que je la porterai, cette croix; ce sera pour ne pas dégénérer des sentiments d'une telle mère; ce sera pour ne pas renverser ses desseins, pour ne pas ébranler le principal fondement du saint édifice qu'elle a bâti à si grands frais, pour ne pas dissiper le précieux héritage qu'elle nous a acheté si cher, et qu'elle a remis dans nos mains; pour ne pas m'attirer
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le sanglant et l'accablant reproche d'avoir détruit, autant qu'il était en moi, par ma délicatesse, par ma faiblesse, par le soin de ma personne, ce qu'elle avait édifié par un abandonneront total d'elle-même.
Reproche, mes chères Sœurs, à quoi vous exposeraient ces relâchements qui se glissent, je ne dirai pas dans les communautés les plus régulières, mais dans quelques-uns des membres qui les composent. Car dans les communautés les plus saines, si je puis parler de la forte, il y a des membres infirmes et capables d(! gâter tout le corps, si l'on n'apportait à leur maladie le remède nécessaire, et si l'on donnait a la contagion le temps de se répandre. Or le remède ici le plus prompt, le plus présent, le plus efficace, c'est, a l'occasion de cette fête, un regard sur la glorieuse mère que vous honorez. Il n'est pas possible qu'ayant devant les yeux sa vie pénitente et crucifiée, une âme trop indulgente pour elle-même ne s'en confonde en la présence de Dieu, et qu'elle ne conçoive un nouveau zèle pour l'accomplissement des plus rigoureuses pratiques de son état. Car voilà, dit saint Chrysostome, pourquoi nous célébrons les fêtes des saints, et pourquoi nous en rappelons à certains temps la mémoire. C'est afin que le souvenir de ce qu'ils ont été nous apprenne ce que nous devons être; et que, d'étant pas ce qu'ils ont été, ni par conséquent ce que nous devons être, nous nous excitions à le devenir. Et ne serait-ce pas en effet une contradiction insoutenable de louer, par exemple, et de canoniser dans Thérèse ce renoncement partait où elle a vécu, à tout ce qui peut flatter les sens, tandis qu'on cherche à les satisfaire; tandis qu'on ménage autant qu'on peut leurs intérêts; tandis qu'on imagine pour cela mille prétextes, qu'on prend pour cela mille détours, qu'on use pour cela de vaines dispenses, qu'on se trompe pour cela et sur cela soi-même, et qu'on tâche, sans y vouloir prendre garde, à tromper des personnes supérieures, que leur charité, peut-être trop aveugle, rend également faciles, et à convenir des besoins qu'on leur expose, et à condescendre aux soulagements qu'on leur demande? Ne portons pas plus loin cette morale, mes chères Sœurs ; vos réflexions particulières y pourront suppléer; et moi cependant, après vous avoir représenté dans Thérèse un corps sacrifié à Dieu par la mortification, je dois faire voir une âme transformée en Dieu par l'oraison : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
J'entre, mes très-chères Sœurs, dans un sujet de la plus haute élévation. Parler de l'oraison de Thérèse et de ses contemplations, c'est vouloir pénétrer dans le sanctuaire même de la Divinité, où cette grande âme habitait, et entreprendre de découvrir ces profonds mystères, dont saint Paul disait qu'il n'était permis à nul homme mortel de révéler les secrets admirables et ineffables : Arcana verba, quœ non licet homini loqui (1). Je m'expliquerai, néanmoins, sans contrevenir en aucune sorte à la parole de l'Apôtre ; et ce qui peut-être vous surprendra, c'est que, sur une matière si sublime par elle-même et si abstraite, je ne vous dirai rien que de pratique, rien que d'instructif, rien qui ne se fasse aisément comprendre, et dont vous ne puissiez profiter dans votre état, et selon votre état.
Il s'agit ici de cette oraison extraordinaire et excellente, où l'âme, suivant la doctrine de saint Denis, reçoit les opérations divines, plutôt qu'elle n'opère elle-même. C'est à celle-là que Thérèse était appelée de Dieu, et c'est en cela qu'elle s'est distinguée, et qu'elle va vous servir de modèle. Je sais que saint Thomas, au quatrième livre des Sentences, prétend et prouve solidement que ce genre d'oraison n'est pas une vertu, mais un don du ciel; qu'il ne consiste dans aucun exercice des facultés humaines, mais dans une impression de l'esprit de Dieu ; que l'homme n'y contribue en rien, mais qu'il le souffre seulement et qu'il le ressent. Tout cela est vrai ;
et si vous concluez de là qu'on n'en peut donc pas prescrire des règles, j'en conviendrai avec vous, et j'avouerai, comme je l'avoue en effet, qu'il ne nous appartient pas d'expliquer ce qui se passe dans ce commerce intime de l'âme avec Dieu, beaucoup moins d'en donner des préceptes et d'entreprendre de le réduire en art. Mais cela même n'empêche pas que je ne puisse vous faire trouver dans l'exemple de Thérèse, et dans sa conduite, de très-utiles instructions touchant cette vie contemplative. Car si cette oraison tout extatique est un don de Dieu, comme le Docteur angélique le reconnaît, il vous est important d'apprendre trois choses ; premièrement, par où l'on s'y doit disposer; secondement, avec quel esprit il le faut recevoir; et en dernier lieu, comment on en peut faire le juste et vrai discernement pour se garantir des illusions de l'ange des ténèbres, et se mettre à couvert de ses prestiges. Saintes filles de Thérèse,
1 2 Cor., XII, 14.
voilà ce qui vous regarde encore plus particulièrement que le reste des fidèles. Dans la profession religieuse que vous avez embrassée, vos plus communs entretiens sont avec Dieu, ou y doivent être. J'ose même ajouter que le bras de Dieu n'étant point raccourci et que ses miséricordes n'ayant point de bornes ni de temps limités, il n'y a rien de si relevé dans l'oraison, où, sur les vestiges de votre bienheureuse mère, vous ne puissiez parvenir. Ecoutez-moi donc, et profitez des trois instructions les plus nécessaires dans le désir que vous avez conçu de vous avancer, selon votre vocation et par le secours de la grâce, aux degrés les plus éminents de la vie intérieure et spirituelle.
Avant que Thérèse eût paru au monde, il y avait eu des visions, des ravissements, des extases. Ces grâces, dit saint Bonaventure, n'ont jamais manqué dans l'Eglise ; Dieu les y a toujours conservées, mais il semble qu'il réservait à notre sainte de nous faire connaître les dispositions qu'il y faut apporter. Tout gratuit qu'est le don de contemplation, il ne le fut jamais moins que dans la personne de Thérèse ; et si Dieu peut être engagé par la fidélité d'une âme à l'en gratifier, nulle autre n'eut plus de quoi l'attirer dans elle, ni ne se mit plus en état de l'obtenir. Que faut-il pour cela? demande saint Bernard. Ah! répond ce Père, il faut être d'abord un Jacob luttant avec l'ange, afin d'être ensuite un Israël voyant Dieu. Frappez assidûment à la porte du ciel par la prière, dit saint Augustin, et l'on vous ouvrira par la contemplation : Pulsate orando, et aperietur vobis contemplando. Voilà ce qu'a pratiqué Thérèse, et comment elle s'est préparée aux faveurs divines. Vingt-deux ans de persévérance dans l'oraison commune et ordinaire, lui méritèrent enfin le précieux avantage d'être introduite dans la chambre de l'Epoux.
Comprenez-vous bien, mes chères Sœurs, ce que je dis? Ces paroles sont bientôt prononcées, vingt-deux ans de persévérance et d'oraison : mais une âme qui aime Dieu, et qui n'aime qui; lui, employer tout ce temps à le chercher, sans le trouver jamais, Quœsivi illum, et non inveni (1), quelle épreuve et quelle matière de combats! N'examinons point pourquoi Dieu, qui fait ses délices de converser avec les enfants des hommes, la laissa tant attendre, et se refusa si longtemps a elle : sa sagesse a des vues supérieures aux nôtres, et c'est ainsi que sa bonté l'ordonne aussi souvent que sa justice. Mais
1 Cant., III, 1.
admirons la constance de Thérèse à soutenir ces retardements. Jamais cette Chananéenne de l'Evangile ne se vit exposée à de tels rebuts : ni sentiment, ni goût, ni consolation ; le ciel est fermé pour elle, et son cœur demeure toujours comme une terre sèche et aride : Anima mea sicut terra sine aqua tibi (1). Que fera-t-elle, et n'est-il point à craindre que cette âme désolée et sans appui ne vienne enfin à se démentir? Quelle foi si courageuse et si ferme ne serait pas ébranlée, et le moyen de suivre toujours un Dieu qui ne daigne pas la favoriser d'un regard? Mais non, mes chères Sœurs; Thérèse peut être éprouvée, mais les plus fortes épreuves n'épuiseront point son invincible patience. Quelque insipides que lui deviennent les choses célestes, elle s'y attachera, et elle en fera toute la nourriture de son âme ; car que serait-ce de moi, disait-elle, si je ne méditais incessamment la loi de mon Dieu ? Nisi quod lex tua meditatio mea est, tunc forte periissem in humilitate mea (2). Puis-je mieux employer ma vie, que de rendre chaque jour mes hommages à un si grand Maître ? S'il ne m'écoute pas, du moins il souffre ma présence ; et s'il ne pense pas à moi, du moins il me permet de penser à lui. Ainsi raisonnait Thérèse, et de là cette assiduité à la prière que les plus nombreuses occupations ne purent interrompre; de là tant de jours et tant de nuits passés au pied de l'oratoire ou devant l'autel du Seigneur ; de là ce soin de recueillir son esprit et de purifier son cœur, selon le conseil du Sage, avant que de se présenter à Dieu et d'approcher d'une si haute majesté. Préparation qu'elle estimait d'autant plus nécessaire, que Dieu se communiquait moins à elle. Or n'est-ce pas là se rendre digne de ses grâces les plus signalées ; n'est-ce pas le forcer par une sainte violence à rompre le voile qui le couvrait, et à se faire voir dans son plus bel éclat? Et s'il n'eût pas exaucé les vœux de Thérèse, s'il ne se fût pas laissé gagner à une telle persévérance, et qu'il y eût toujours paru insensible, comment la parole de saint Paul se serait-elle vérifiée, qu'il est riche, et qu'il se montre infiniment libéral envers tous ceux qui l'invoquent? Dives in omnes qui invocant illum (3) : comment cet ordre qu'établissait le Prophète royal entre la réflexion et la contemplation, Vacate et videte (1), n'eût-il pas été troublé et déconcerté?
Ne nous étonnons donc point, mes chères Sœurs, que Thérèse, dans la suite de ses
1 Psal., CXLII, 6. — 2 Ibid., CXVIII, 92. — 3 Rom., X, 12. — 4 Psal., XLV, 11.
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ait fait des progrès si merveilleux, qu'elle ait été éclairée des plus pures lumières du ciel, qu'elle ait découvert les plus impénétrables secrets de la sagesse de Dieu, que par la sublimité de ses connaissances elle ait vu presque jusqu'à l'essence divine. Mais étonnons-nous que dans tous les états, même les plus retirés, même les plus religieux, il y ait maintenant si peu d'âmes contemplatives : ou plutôt n'en soyons point surpris, puisque dans tous les étals, je ne dis pas seulement dans tous les états du monde, mais dans tous les états de l'Eglise, et dans tous ceux de la religion, il y en a très-peu qui prennent la voie nécessaire pour atteindre à ce sublime degré ; car la voie qui conduit là, et par où tous les saints ont marché, ce sont les exercices ordinaires de l'oraison : exercices solidement pratiqués et constamment soutenus, malgré les stérilités, malgré les ennuis, malgré les vivacités naturelles de l'esprit, et les difficultés qu'il trouve à se captiver et à s'appliquer. C'est ainsi que Dieu peut être recherché ; et n'est-il pas bien juste qu'il le soit, puisqu'il est le centre de toute perfection ? Quœrite Dominum.
Mais disons la vérité, mes chères Sœurs, et ne craignons point d'en porter devant Dieu la contusion salutaire : quoique dans toutes les maisons religieuses il y ait des pratiques d'oraisons marquées et ordonnées, est-il rien néanmoins, même parmi les personnes religieuses, de plus négligé et de plus abandonné que l'oraison? On voudrait qu'elle ne coûtât aucune violence, aucune contrainte, aucune victoire sur soi-même. On voudrait du premier pas arriver à la terre de promission, et y être admis, sans passer par le désert. On voudrait toujours avancer dans la clarté d'un beau jour, et ne tomber jamais dans les obscurités et dans les ténèbres. nu voudrait que, d'abord et à chaque moment, l'Esprit de Dieu nous transportât, qu'il nous enivrât de ses saintes douceurs, qu'il nous ra\il, comme saint Paul, au troisième ciel, qu'il nous donnât, si je l'ose dire, dès cette vie, une claire vision de l'Etre divin et de ses adorables attributs. Mais parce que ce n'est point là l'ordre de la Providence, et que pour s'élever au point où l'on aspire, il y a des démarches à taire, il y a des épreuves à essuyer, il y a des Méthodes à garder, il y a des répugnances, des tristesses, des abattements, des langueurs, mille évagations, mille distractions, mille légèretés d'une imagination inconstante et volage a supporter, de là vient qu'on se rebute et qu'on demeure dès l'entrée de la carrière. On conçoit pour l'oraison un éloignement presque insurmontable ; on la regarde comme une gêne, comme un esclavage, comme un tourment de l'esprit et du cœur; on se persuade que tout ce qu'on y emploie de temps n'est qu'inutilité et qu'oisiveté ; on se sert de tous les prétextes qui se présentent pour l'abréger, pour en retrancher, pour s'en dispenser; ou bien on satisfait extérieurement à son devoir, on garde les apparences et les dehors, rien davantage ; c'est-à-dire qu'on fait l'oraison sans la faire, qu'on y est présent selon la coutume, et de corps, tandis que l'esprit ou s'entretient dans une dissipation continuelle et volontaire, ou s'appesantit dans une indolence paresseuse et lâche. Ni retour sur soi-même, ni réflexion, ni effort pour se recueillir, pour se relever et s'exciter. Après cela, plaignons-nous du peu d'union que nous avons avec Dieu ; envions le sort de ces âmes bien-aimées et prédestinées, qui, dans la prière, semblent le voir face à face : tel est le fruit de leurs soins, telle fut la récompense de la fidélité de Thérèse. Au milieu de tout ce qui pouvait la détacher du saint exercice de l'oraison, voilà par où elle s'ouvrit le chemin jusque dans le sein de Dieu, pour y jouir des plus insignes faveurs ; et comme elle vous apprend par là même quelle disposition vous y devez apporter, elle va encore vous apprendre la manière dont vous les devez recevoir.
En effet, mes chères Sœurs, Dieu, tout miséricordieux et tout bon, ne pouvait être insensible aux vœux d'une âme qui le désirait uniquement et si ardemment. Vingt-deux ans écoulés dans un travail perpétuel furent enfin suivis du repos. Dieu se communique à Thérèse avec toute la plénitude de ses dons; et, sans vouloir s'égaler à Marie, elle peut bien dire, comme cette mère du Sauveur, que le Tout-Puissant a fait pour elle de grandes choses : Fecit mihi magna qui potens est (1). Elle peut ajouter avec l'Apôtre, que ni les sens, ni l'esprit, ni le cœur de l'homme ne peuvent pénétrer ces mystères, et qu'ils peuvent encore moins les exprimer : Quod oculis non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit (2). Quelle abondance de lumières au-dessus de toutes les connaissances humaines ! Elle voit Dieu aussi clairement que les prophètes ; elle traite avec Dieu aussi familièrement que les patriarches, elle parle de Dieu plus hautement que les docteurs.
Il n'y a qu'à lire ces merveilleux ouvrages
1 Luc., I, 49.— 2 1 Cor., II,
9.
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qu'elle nous a laissés. Ils ont autrefois servi à convaincre et à gagner des hérétiques. Ils enflamment encore tous les jours la piété des fidèles. Pour peu qu'on entre dans ce mystérieux château dont elle nous a tracé le plan, on se trouve tout investi des splendeurs célestes, et l'on croit être dans ces demeures éternelles où règnent les saints : In splendoribus Sanctorum (1). Ne l'avez-vous pas éprouvé cent t'ois, mes chères Sœurs, que, sans bien comprendre la doctrine de ces excellents traités, on se sent néanmoins, à la seule lecture qu'on en fait, le cœur tout ému, et que l'on conçoit pour Dieu des ardeurs secrètes dont on ignore même le principe? C'est ce qu'avait remarqué avant nous ce savant maître de la vie mystique, Jean Avila. et c'est sur quoi nous ne pouvons trop bénir le Seigneur de ce qu'ayant mis souvent sa toute-puissance dans les mains d'une femme : Tradidit eum in manus feminœ (2), il a bien voulu combler celle-ci des trésors de sa science. Oui, grande sainte, nous le reconnaissons; et, abaissant l'orgueil de nos esprits, nous rendons hommage à la supériorité de vos vues, sans entreprendre d'y atteindre. La contemplation a été pour vous comme le char d'Elie, qui vous a transportée au-dessus de nous. C'est assez que nous demeurions au pied de la montagne pendant que vous conversez avec Dieu. Ce vol de l'esprit dont vous nous parlez, ce sommeil de toutes les puissances, cette quiétude, cette suspension de l'âme tout entière, ces assauts, ces blessures intérieures : tout cela ce sont des secrets que nous révérons. Mais après tout, j'ose le dire, voici ce que nous admirons encore davantage, et ce qui doit plus contribuer à notre édification : c'est que vous ne soyez point éblouies de tant de clartés, et que dans un rang si distingué où vous a portées la grâce de votre Dieu, vous ayez su ne rien perdre de vos plus humbles sentiments.
Chose étonnante, mes chères Sœurs! toutes les bénédictions du ciel sont désormais pour Thérèse, mais elle ne les reçoit qu'avec crainte, et quelque gage que Jésus-Christ lui donne de sa présence, jusqu'à lui dire comme aux apôtres : C'est moi, elle lui demande la permission d'en douter. Plus il redouble ses faveurs, plus elle se tient dans l'humiliation et dans la confusion. Elle ne peut se persuader qu'il n'y ait pas de l'illusion dans ce qu'elle ressent, tant elle s'en croit indigne, et tant elle est touchée de sa propre misère. Il lui faut des assurances; et pour les avoir, tout instruite
1 Psal., CIX, 3. — 2 Judith, XVI, 7.
qu'elle est des voies de Dieu, elle ne fait point difficulté de prendre des guides et des conducteurs qui la dirigent. Elle se souvient que Saul, converti par Jésus-Christ, fut toutefois envoyé auprès d'Ananias pour être formé au christianisme : Ingredere civitatem, et ibi dicetur tibi quid te oporteat facere (1). Saul obéit, et c'est dans le même esprit que. Thérèse, quoique possédée et toute remplie de Dieu, se soumet à la conduite des hommes ; et comment s'y soumet-elle? Jusqu'à se laisser condamner par des confesseurs ignorants ; jusqu'à résister par leurs ordres aux divines opérations; jusqu'à brûler par obéissance ce qu'elle avait tracé sur le papier, et qui lui avait été inspiré d'en-haut; jusqu'à rejeter les visions de son Dieu comme des apparitions du démon. Fais ce qu'ils te diront, lui dictait intérieurement le Seigneur. S'ils se trompent, leur erreur perfectionnera ta soumission, et ta soumission te fera mieux encore, dans la suite, découvrir la vérité. Maxime qu'elle entendit dans le vrai sens où elle lui fut donnée, et qu'elle suivit avec toutes les précautions convenables ; car ce n'est pas, du reste, que l'esprit de sagesse ne la portât à choisir toujours, autant qu'il était possible, pour la direction de son âme, des hommes capables et d'habiles ministres. Elle n'eut rien plus à cœur dans toute sa vie, aimant mieux, disait-elle, plus de vertu dans elle-même que de lumière, mais dans un directeur plus de lumière que de vertu ; et ajoutant même (ce que nous ne pouvons trop remarquer) qu'elle avait plus souffert du zèle aveugle de quelques personnes, que de leurs vices et de leurs passions. Ainsi en jugeait Thérèse ; et la Providence, en ce point comme dans les autres, ne lui manqua pas. Mais à quelque maître qu'il plût au ciel de l'assujettir, fut-il une âme plus docile, en fut-il une moins attachée à son sens et moins présomptueuse ?
Humilité, mes chères Sœurs, et docilité beaucoup plus rares que vous ne le pensez peut-être, dans les âmes que Dieu gratifie de certaines faveurs, ou qui s'en croient gratifiées. A-t-on dans une retraite, dans une communion, entrevu quelque lueur d'une grâce passagère ; a-t-on versé quelques larmes, poussé quelques soupirs; a-t-on senti quelques impressions de l'esprit divin et quelques transports d'un cœur sensiblement touché, il semble que tout à coup l'on soit monté jusqu'à la région supérieure du ciel, et qu'on ne tienne plus à la terre. Il semble qu'on ait droit de se regarder
1 Act., IX, 7.
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comme séparé du commun des chrétiens; et qu'on puisse, en se mettant au-dessus d'eux, dire comme le pharisien : Nom sum sicut cœteri (1). Il semble qu'on n'ait plus besoin ni dérègle,ni de méthode, ni de guide, ni de conseil, et qu'on se suffise à soi-même. Il semble que ce serait se dégrader et se rabaisser au-dessous de 100 état, que de s'en tenir aux pratiques usitées. et de se borner à certains sujets plus connus et plus sensibles. A peine même daigne-t-on s'occuper des mystères de la vie de Jésus-Christ. L'être de Dieu, l'essence infinie de Dieu, sa présence toute simple et dégagée de toute image, telles autres matières bonnes en elles-mêmes, mais dangereuses par leur subtilité , et très-souvent mal conçues ; voilà où l'on l'élancé d'abord, et la sphère que l’on se propose ; voilà sur quoi l'on s'exprime dans des termes d'autant plus fastueux, et que l'on prononce avec d'autant plus d'ostentation, qu'ils sont plus obscurs et moins intelligibles. Tout cela veut dire qu'on s'évanouit dans ses vaines idées ; et ce qui arrive de là, c'est que Dieu, qui donne sa grâce aux humbles et qui résiste aux superbes, laisse tomber ces âmes hautaines dans des égarements pitoyables : Dispersit superbos mente cordis sui (2).
N'est-ce pas ce qu'on a vu dans tous les siècles de l'Eglise ; et quel autre principe a formé tant de sectes de faux illuminés et de visionnaires ? Ah ! mes chères Sœurs, je ne puis douter qu'il n'y ait parmi vous bien des âmes que Dieu appelle par un attrait particulier aux plus sublimes exercices de l'oraison : c'est Mitre nourriture dans la sainte solitude où vous vous êtes enfermées, c'est votre aliment spirituel ; et plaise au ciel de conserver toujours dans votre, communauté cet esprit de prière ! il en sera le soutien , il en fera tout le bonheur. Mais un avis sur lequel je ne puis trop insister, et que vous ne devez jamais oublier, c'est de joindre à cet esprit de prière l'esprit de soumission, une défiance salutaire et un bas sentiment de vous-mêmes; c'est de vous souvenir toujours de cette parole du Sauveur du monde à ses apôtres, lorsqu'ils lui témoignaient quelque complaisance des miracles qu'ils avaient opérés en son nom : Videbam Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem (3). J'ai vu Satan, ce premier ange, précipité du plus haut des cieux; c'est de rentrer dans votre néant à mesure que Dieu paraît vous en tirer, de cacher dans le secret de votre cœur tout ce que la grâce y peut produire, et de n'en faire part qu'à
11. — 2 Luc, 1, 51. — 3 Ibid., X, 18.
Dieu même dans la personne de ses ministres; surtout de ne vous attacher à rien avec obstination, et d'avoir pour suspecte toute singularité , toute voie extraordinaire, tout ce qui éloigne des chemins les plus battus. Je ne veux pas dire que vous renonciez à toutes les faveurs du ciel, mais que vous les examiniez, mais que vous les soumettiez au jugement de ceux que Dieu a constitués pour en juger; mais que vous appreniez enfin de Thérèse à les discerner. C'est la dernière leçon par où je finis, et qu'elle vous fait par son exemple.
Saint Paul exhortait les fidèles à ce discernement des esprits, comme à un point d'une extrême conséquence, et rien, en effet, mes chères Sœurs, n'est plus important, soit en général pour le gouvernement de l'Eglise, soit en particulier pour la conduite des âmes. Or à quoi votre sainte et glorieuse mère reconnut-elle l'Esprit de Dieu, qui lui parlait, qui l'animait, qui la dirigeait? Admirables instructions pour nous ! c'est qu'elle observa que, dans toutes les vues qu'il lui inspirait, il n'y eut jamais rien de contraire ni aux coutumes, ni aux règles, ni aux vérités de la religion. C'est qu'elle remarqua que jamais elle ne sortait de ses extases sans en être plus confirmée dans la foi, et sans brûler d'un nouveau zèle pour la propagation de l'Eglise. C'est qu'elle s'aperçut que ces contemplations, où Dieu l'élevait, augmentaient en elle le désir de sa perfection et le soin de purifier son âme, d'en effacer jusqu'aux moindres taches, de travailler à acquérir les vertus , et de chercher en toutes ses actions la pure volonté de Dieu, et ce qui lui devait plaire davantage. C'est qu'elle éprouva que Dieu ne lui communiquait ses lumières que dans le besoin , et selon le besoin qu'elle en avait pour l'avancement de quelque œuvre sainte, pour l'établissement de sa réforme, pour la conversion des âmes et pour leur sanctification. Témoignages solides, qui lui faisaient conclure avec l'Epouse des Cantiques, qu'elle avait heureusement trouvé l'Epoux qu'elle aimait : Inverti quem diligit anima mea (1). Non, non, pouvait-elle dire alors, comme le disciple bien-aimé, ce n'est point un fantôme ; c'est le Seigneur lui-même que je vois et qui me parle ; c'est mon Dieu : Dominus est (2). Car le démon, cet esprit de mensonge, ne s'intéresse point pour le progrès de la vraie foi, ne porte point les âmes à la sainteté, n'inspire point de combattre les vices, de corriger les abus et de répandre le culte de Dieu.
1 Cant., III, 4.— 2 Joan., XXI, 7.
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Ainsi Thérèse avait-elle de quoi se rassurer; et voilà les principes certains qui doivent nous rassurer nous-mêmes : voilà par où nous pouvons connaître les dons du ciel. Car ne vous y trompez pas, mes chères Sœurs, et faites-y toute l'attention nécessaire : il y a des dons du ciel apparents, et il y en a de véritables. De n'avoir que l'apparence sans la réalité, c'est illusion ; d'autant plus dangereuse , que sous l'image d'un faux bien elle nous égare et nous perd. Il est donc d'une conséquence infinie de savoir démêler l'un de l'autre , et de ne prendre pas l'un pour l'autre. Or, encore une fois, je n'ai point là-dessus de règles plus sûres à vous donner que celles dont se servit si utilement et si sagement votre bienheureuse institutrice. Tant que l'oraison vous rendra plus fermes dans la foi de Jésus-Christ, plus respectueuses envers l'Eglise de Jésus-Christ, plus sensibles aux intérêts de l'Eglise de Jésus-Christ, plus soumises à ses décisions et plus exactes à ses observances et à ses pratiques ; tant que vous deviendrez par l'oraison plus zélées pour l'accomplissement de vos devoirs , plus assidues à vos fonctions, plus attentives à mortifier vos désirs, vos inclinations, vos passions ; plus vigilantes sur vous-mêmes et plus appliquées à vous perfectionner selon l'esprit de votre état ; tant que vous profiterez de l'oraison pour avoir plus de charité envers le prochain , plus d'obéissance aux ordres des supérieurs, plus de patience dans les contretemps et les chagrins de la vie, plus de douceur, de modération, de retenue, d'empire sur les mouvements de votre cœur et sur les paroles de votre bouche : à ces caractères, je reconnaîtrai le sceau de Dieu, et sans faire de longues perquisitions de la méthode d'oraison que vous gardez , ni de tout ce qui s'y passe, je vous dirai d'abord et sans hésiter : Ne craignez pas, le Seigneur est là : Dominus est.
Mais par une raison toute contraire, en vain me dira-t-on de celle-ci ou de celle-là que c'est une âme privilégiée, une âme prévenue de grandes grâces, que c'est une fille d'oraison : si je sais d'ailleurs que c'est une fille d'une foi équivoque, attachée à ses propres idées, infatuée de doctrines étrangères et d'opinions réprouvées de l'Eglise, n'écoutant rien de tout ce qu'on veut lui faire entendre pour la guérir de ses erreurs, et ne cherchant qu'à en infecter les autres, bien loin d'y renoncer elle-même ; si je sais que c'est une fille de parti, engagée dans des cabales et dans des intrigues, qu'elle est aussi ardente à soutenir qu'elle le devrait être à les attaquer et à les combattre ; si je vois qu'après tant d'oraisons et tant de contemplations, elle n'en est ni plus charitable, ni plus condescendante aux faiblesses d'autrui , ni moins maligne dans ses jugements, ni moins aigre dans ses discours, ni plus régulière, ni plus fidèle à la discipline domestique, ni plus souple aux volontés et aux avis des personnes qui la conduisent; en un mot, qu'elle est toujours sujette aux mêmes imperfections et aux mêmes défauts, sans prendre nul soin de se réformer et de changer, ah ! mes chères Sœurs, eût-elle tous les transports d'Elie, tous les ravissements de saint Paul, toutes les révélations des prophètes, ou parût-elle les avoir, je me défierai de tout cela, et l'on ne me convaincra jamais que l'Esprit de Dieu s'y trouve, ni qu'il en soit l'auteur : pourquoi? parce que l'Esprit de Dieu est un esprit de religion, et d'une religion pure et sans tache, parce que l'Esprit de Dieu est un esprit de charité, un esprit d'obéissance, un esprit de règle, un esprit de sainteté, et que je ne découvre aucun de ces fruits dans ces vides spéculations et dans ces contemplations prétendues.
Mais que fais-je, et qu'est-il nécessaire de m'étendre davantage sur un point qui ne peut regarder une maison aussi sainte et aussi édifiante que celle-ci? Quoi qu'il en soit, il était toujours bon , mes chères Sœurs, de vous prévenir contre des illusions et des désordres qui se glissent partout, et dont il y a partout à se défendre. Du reste, que l'esprit de Thérèse vive parmi vous, qu'il s'y ranime aujourd'hui, et qu'il y fasse sans cesse de nouveaux progrès. Sans cet esprit de mortification, l'oraison dégénère dans un pieux, mais vain amusement, et sans cet esprit d'oraison, la mortification ne peut subsister, et tombe enfin dans la langueur et le relâchement. L'un et l'autre fait la perfection de l'âme religieuse, et l'unit étroitement à Dieu dans ce monde, pour lui être encore plus inséparablement et plus intimement unie dans la félicité éternelle, que je vous souhaite, etc.
EXHORTATION PRÊTRES
EXHORTATION PRÊTRES
EXHORTATION SUR LA DIGNITÉ ET LES DEVOIRS DES PRÊTRES.
ANALYSE.
Sujet. Que vos prêtres, Seigneur, soient revêtus de justice et de sainteté !
Rien de plus nécessaire aux prêtres que cette sainteté et cette justice.
Division. Les prêtres doivent être saints, parce qu'ils sont les sacrificateurs du corps de Jésus-Christ : première partie; et parce qu'ils sont les pasteurs de l'Eglise de Jésus-Christ : deuxième partie.
Première partie. Les prêtres doivent être saints, parce qu'ils sont les sacrificateurs du corps de Jésus-Christ. En cette qualité, ils tiennent la place de Jésus-Christ, qui fut lui-même le premier sacrificateur de son propre corps, lorsqu'il institua son adorable sacrement. Or, quelle sainteté est nécessaire pour occuper dignement une telle place, et pour exercer un tel ministère? D'autant plus que le prêtre, quoique substitut de Jésus-Christ, a néanmoins, dans l'exercice de son ministère, une espèce de pouvoir sur Jésus-Christ même.
Quelle dignité! s'écrie saint Augustin; c'est en quelque sorte dans les mains des prêtres que le Verbe de Dieu s'incarne tout de nouveau. L'Eglise, poursuit ce même saint docteur, croit en avoir beaucoup dit, quand elle chante que le Verbe divin n'eut point horreur de demeurer dans le sein d'une vierge, toute sainte qu'elle était. N'est-ce pas le même Dieu qui descend sur l'autel, et prêtres portent dans leurs mains? Combien donc doivent-ils travailler à se sanctifier!
Mais par un étrange abus, on ne voit que trop de prêtres bien éloignés de la sainteté qui leur convient, c'est-à-dire qu'on ne voit que trop de prêtres mercenaires et intéressés, de prêtres ambitieux, de prêtres vains et présomptueux, de prêtres oisifs et voluptueux, de prêtres tout mondains. Honte du christianisme, ou plutôt de ceux qui déshonorent ainsi ce qu'il y a de plus vénérable dans le christianisme!
Deuxième partie. Les prêtres doivent être saints, parce qu'ils sont les pasteurs de l'Eglise de Jésus-Christ. Ils réconcilient les hommes avec Dieu, ils confèrent les sacrements, ils remettent les péchés, ils instruisent le peuple de Dieu : car tout cela est renfermé dans ces paroles de Jésus-Christ à ses apôtres : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel ; et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel.
Après cela, nous ne devons point nous étonner que les plus grands monarques du monde aient témoigné tant de révérence pour les prêtres, Mais ce qui doit nous surprendre, c'est que ces prêtres, si distingués par leur caractère, ne s'efforcent pas d'avoir toute la pureté et toute la sainteté des anges. Comment pourront-ils s'entremettre d'une réconciliation aussi sainte que celle des pécheurs avec Dieu, s'ils sont eux-mêmes ennemis de Dieu? Comment oseront-ils administrer les sacrements de Jésus-Christ, et verser sur les fidèles les mérites de son sang avec des mains impures? Comment entreprendront-ils de juger, de condamner, d'absoudre, dans les dépositions toutes criminelles? Enfin comment instruiront-ils le peuple de Dieu, en détruisant par leurs exemples ce qu'ils enseignent par leurs paroles?
Car leurs exemples font beaucoup plus d'impression que leurs paroles. Leurs moindres fautes sont remarquées, et les scandales des prêtres n'ont que trop de fois servi à autoriser le libertinage des laïques. De là le décri du sacerdoce. De là le compte rigoureux que Dieu exigera de tant de prêtres. Les Saints eux-mêmes en ont tremblé. Terribles paroles de saint Grégoire et de saint Chrysostome. Avis important du bienheureux Laurent Justinien.
Sacerdotes tui induantur justitiam.
Que vos prêtres, Seigneur, soient revêtus de justice et de sainteté. (Psaume CXXXI, 9)
C'est ainsi, Messieurs, que le Prophète vous lai! tout à la fois connaître l'excellence de votre sacerdoce et ses devoirs (1) ; et c'est là-dessus que
saint Ambroise, traitant de la dignité des prêtres, leur adresse des paroles aussi éloquentes pour exprimer la grandeur de leur ministère, qu'elles sont instructives pour en exercer saintement les fonctions : Audite me, stirps Levitica, germen sacerdotale, propago sanctificata, duces ac rectores gregis Christi; Ecoutez-moi, vous qui êtes les vrais héritiers de la tribu de Lévi, issus de la branche sacerdotale, sanctifiés par votre caractère, et constitués les chefs du troupeau de Jésus-Christ : Audite me
1 Cette exhortation fut faite pour une assemblée d'ecclésiastiques.
rogantem pariter et verentem; Ecoutez la prière que je vous fais, accompagnée du respect et de la vénération que je dois avoir pour vos personnes : Ut cum honoris vobis prœrogativam monstramus, congrua etiam mérita requiramus; afin que vous ayant montré l'éminence du rang où vous êtes élevés, je puisse exiger de vous toutes les vertus et toute la sainteté nécessaire pour la soutenir avec honneur. Paroles dignes d'un évoque qui, honoré d'un caractère supérieur encore à celui des prêtres que la Providence lui avait subordonnés, les instruisait en maître et s'expliquait avec autorité. Pour moi, Messieurs, qui n'ai parmi vous ni la même distinction, ni les mêmes droits, je n'entreprendrai point de vous prescrire ici des règles ; mais, sans m'oublier moi-même, et gardant toutes les mesures convenables, je puis du reste vous représenter les obligations
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qui se trouvent indispensablement attachées à votre état, et je n'aurai, pour m'en tracer l'idée juste, qu'à me tracer l'idée de votre conduite la plus ordinaire. C'est donc dans cet esprit, qu'usant de la liberté que vous me donnez, je ne craindrai point de vous dire ce que vous devez être, parce que je sais qu'en même temps je vous dirai ce que vous êtes. Je pourrais, dans un récit pompeux et en de magnifiques expressions, relever les avantages infinis et toutes les prérogatives du sacerdoce de la loi de grâce. Mais si j'en parle, ce ne sera que pour établir celle proposition si solide et si vraie, savoir, que tous les titres d'honneurs qui rehaussent l'éclat et le prix du sacerdoce, sont autant de raisons et de puissants motifs qui nous obligent, comme prêtres du Dieu vivant, à travailler sans relâche à la sanctification de notre vie et à notre propre perfection. Et parce que tous ces titres se réduisent à deux pouvoirs que le prêtre exerce en vertu de son ministère : le premier, que les théologiens appellent communément pouvoir de l'ordre, et le second appelé, selon le même langage de la théologie, pouvoir des clefs ou pouvoir de juridiction : celui-là, par rapport au corps réel de Jésus-Christ, qui est son sacrement ; et celui-ci, par rapport au corps mystique de Jésus-Christ, qui est son Eglise composée de tous les fidèles : je veux vous faire voir quel fonds de sainteté demandent indispensablement l'un et l'autre. En deux mots , sacrés ministres du Seigneur, soyez saints : pourquoi ? et parce que vous êtes les sacrificateurs du corps de Jésus-Christ : c'est la première partie ; et parce que vous êtes les pasteurs de l'Eglise de Jésus-Christ : c'est la seconde : Sacerdotes tui induantur justitiam. Voilà tout le sujet de cet entretien.
PREMIÈRE PARTIE.
J'ai, ce me semble, compris tout ce qui peut se dire de plus grand à l'avantage du sacerdoce, quand j'ai dit qu'il donne au prêtre une espèce de pouvoir sur la personne même du Sauveur : mais par là, Messieurs, je crois aussi vous faire assez entendre la plus essentielle et la plus étroite de vos obligations, qui est de vous purifier sans cesse, de veiller sans cesse sur vous-mêmes, et de soutenir par une vie sainte la sainteté de votre ministère.
Le Fils de Dieu, se présentant lui-même à son Père, se mit tout à la fois en deux états, ou fit tout ensemble deux offices bien différents : celui de prêtre et celui de victime. Dans les sacrifices de l'ancienne loi, remarque saint Augustin, le prêtre n'immolait qu'une victime étrangère ; mais dans le sacrifice de la loi nouvelle, c'est le même Dieu qui offre et qui est offert ; qui offre comme prêtre, et qui est offert comme hostie : Idem sacerdos et hostia. D'où il s'ensuit que le Sauveur des hommes en se sacrifiant exerce sur sa personne adorable une autorité propre, puisqu'on ne peut sacrifier une victime sans avoir droit sur son sang et sur sa vie. Et de là même encore suit une autre conséquence, qu'ayant substitué les prêtres à sa place pour continuer le même sacrifice qu'il offrit sur la croix, il leur a transporté le même droit sur sa sainte humanité, qu'il leur a ordonné d'user de ce droit tout divin, et que c'est pour cela qu'il les a établis : Hoc facile in meam commemorationem (1). Or, ceci posé comme une vérité incontestable dans les principes de notre religion, je vous demande, Messieurs, s'il y a, hors la sainteté de Dieu, une sainteté assez éminente pour répondre à l'honneur d'un ministère si relevé? L'ordre delà Providence est que quiconque a pouvoir sur un autre, ait quelque avantage et quelque perfection au-dessus de lui. Si par rapport à Jésus-Christ, Fils de Dieu et vrai Dieu, notre misère infinie et notre bassesse nous rend cet ordre impossible, du moins ne nous dispense-t-elle pas de diminuer, autant qu'il nous est libre et qu'il dépend de nos soins, l'extrême disproportion qui se rencontre entre ce Dieu-Homme et nous : du moins faut-il que, comme il n'a point mis de bornes à notre pouvoir, nous n'en mettions point à notre sanctification ; qu'à l'indignité qui nous est commune avec tous les hommes, nous n'en ajoutions pas une personnelle, et que si elle est nécessaire par la condition de notre nature, elle ne soit pas volontaire par le relâchement de nos mœurs.
Il est vrai, nous n'avons ce pouvoir qu'en qualité de vicaires de Jésus-Christ, et comme représentant Jésus-Christ, dont il est primitivement émané; mais cela même, à quoi ne nous engage-t-il pas? Car, pour représenter Jésus-Christ, il faut avoir quelque ressemblance avec Jésus-Christ ; et quelle monstrueuse indécence, que le Saint des saints fût représenté par des pécheurs ! Voici donc ce que je me dis à moi-même et ce que je dois me dire, en approchant de l'autel, et me disposant à célébrer le plus redoutable de tous les mystères: C'est la place d'un Dieu que je vais tenir, non point seulement par commission, non point
1 Luc,
XXII, 19.
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seulement pour déclarer la volonté qu'il a de s'immoler à son Père, mais comme s'il résidait lui-même en moi, ou que je fusse transformé en lui. Je vais parler comme lui, agir comme lui, opérer le même sacrement avec lui, et consacrer le même corps et le même sang. Quelle honte, si je profanais par mon péché une telle fonction, et si la sainteté de mon Sauveur se trouvait ainsi déshonorée par l'iniquité de son ministre! Tous ceux qu'il a spécialement choisis pour avoir quelque rapport à lui, ont été saints. Jean-Baptiste, pour être son précurseur, fut sanctifié dès le ventre de sa mère. Joseph, pour être le gardien de son humanité, fut comblé de vertus et de mérites. Il fallut que les apôtres fussent confirmés en grâce, et remplis de l'Esprit céleste, pour être les prédicateurs de sa parole. Que dois-je donc être, comme son substitut et son agent dans le plus redoutable sacrifice!
Au reste, quoique le prêtre ne soit dans ce sacrifice que le substitut de Jésus-Christ, il est certain néanmoins que Jésus-Christ se soumet a lui, qu'il s'y assujettit, et lui rend tous les juins sur nos autels la plus prompte et la plus exacte obéissance. Si la foi ne nous enseignait ces vérités, ne passeraient-elles pas dans nos esprits pour des fictions, et pourrions-nous même nous figurer de la part d'un Dieu un si prodigieux abaissement? pourrions-nous penser qu'un homme pût jamais atteindre à une telle élévation, et être revêtu d'un caractère qui le mil en état, si je l'ose dire, de commander à son souverain Seigneur, et de le faire descendre du ciel? Nous ne lisons qu'avec étonnement ce qui est rapporté dans l'Evangile, que Jésus obéissait à Marie : Et erat subditus illis (1). Il y a moins lieu toutefois de s'en étonner, puisque c'était le fils de Marie, et que La nature semblait donner pouvoir a cette mère sur son fils. Mais qu'est-ce que le prêtre, et quel titre a-t-il à l'égard de son Dieu, qui ne soit un titre de dépendance et de servitude ? Cependant, à la parole de ce serviteur, de cet esclave, la majesté divine vient tous les jours s'humilier dans le sanctuaire, et y renfermer toute sa gloire. Voilà, Messieurs, a quoi vous êtes employés : mais prenez garde, s'il vous plaît, et revenez-en toujours à la même conséquence. S'il faut des qualités éminentes pour exercer un empire légitime sur des hommes, que faut-il pour un empire qui s'étend jusqu'à Dieu même?
C'est sur cela que saint Augustin s'écrie: O veneranda sacerdotum dignitas! 0 dignité
1 Luc., II, 51.
des prêtres, que vous êtes vénérable ! Mais encore, quelle raison en apporte ce saint docteur? Elle mérite une attention particulière : In quorum manibus, velut in utero Virginie, Filius Dei incarnatur; Car, dit ce Père, c'est en quelque sorte dans les mains du prêtre, comme dans le sein virginal de Marie, que le Verbe de Dieu est conçu, et qu'il s'incarne tout de nouveau. Expression figurée, mais dont le sens n'en est pas moins solide, ni moins réel. Et de là quelle conclusion? que la charité du Fils de Dieu n'a point de bornes? c'est celle que tout le monde en doit tirer. Qu'il n'est rien de plus respectable que le caractère des prêtres? c'est l'idée que tout le peuple chrétien doit s'en former. Mais que ce caractère suréminent engage donc les prêtres à une vie tout angélique; c'est ce qu'ils doivent conclure eux-mêmes, pour leur propre édification.
Ecoutez, je vous prie, Messieurs, le raisonnement du même saint Augustin, écrivant aux anachorètes. Le plus grand obstacle au dessein de l'incarnation du Verbe fut l'impureté de notre nature. Mais que fit l'amour de Dieu? Pour surmonter cet obstacle, il prédestina, avant tous les siècles, une femme, ou plutôt un miracle de pureté, qui devait être la mère de l'Homme-Dieu. Il la sépara de la niasse commune et la conserva toute sainte jusqu'au milieu de la corruption. Ce n'était pas assez : il changea tout l'ordre et toutes les lois de la nature, et il ordonna que, par le prodige le plus singulier, la virginité subsisterait avec la maternité; c'est-à-dire qu'une vierge serait mère, et qu'une mère ne cesserait point d'être vierge. Qui jamais entendit rien de semblable? Mais après toutes ces merveilles qui sanctifièrent Marie, savez-vous néanmoins quel sentiment l'Eglise attribue au Verbe divin, quand il fallut accomplir le grand mystère de notre salut? Elle croit en avoir beaucoup dit quand elle chante qu'il n'eut point horreur de demeurer dans le sein de cette vierge : Non horruisti virginis uterum. N'est-ce pas le même Dieu qui descend sur l'autel, et que les prêtres portent dans leurs mains? n'est-il pas toujours également saint et ennemi du péché? la pureté n'est-elle pas toujours également l'objet de ses complaisances? Pourquoi donc n'a-t-il pas fait les mêmes miracles pour sanctifier ceux qui coopèrent à ce mystère ? c'est pour leur en laisser l'obligation et le mérite : de sorte que, considérant à quoi ils sont élevés , ils se confondent en eux-mêmes de se voir si éloignés de la sainteté de leur ministère, et
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qu'ils travaillent sans relâche à l'acquérir.
Mais qu'arrive-t-il? permettez-moi de m'expliquer, Messieurs : je ne dirai rien que vous ne remarquiez aussi bien que moi, et que vous ne déploriez avec la même douleur et le même zèle que moi. Qu'arrive-t-il donc, encore une fois? On sépare l'honneur d'avec la charge et le fardeau, et de deux choses essentiellement jointes ensemble, on prend celle qui flatte l'avarice, l'ambition, et l'on se dispense de celle qui engage à la réformation des mœurs, et à leur sanctification. Désordre dont nous ne pouvons assez gémir, et qui devient tous les jours plus commun dans le christianisme. Tellement que le sacerdoce aujourd'hui se trouve comme abandonné à toutes les convoitises des hommes. On en fait le partage des enfants, et c'est la ressource d'un père et d'une mère chargés d'une nombreuse famille. Pour les pauvres, c'est une fortune et un moyen de se garantir de la misère. Pour les riches, c'est une voie à des rangs honorables et à des distinctions éclatantes. De là combien voyons-nous de prêtres intéressés, de prêtres ambitieux, de prêtres vains et présomptueux, de prêtres oisifs et voluptueux, de prêtres tout mondains? Vous ne vous offenserez point, Messieurs, de cette morale, que je dois, par proportion, m'appliquer à moi-même, autant qu'elle me peut convenir, et dont nous devons tous profiter. Reprenons.
Je dis des prêtres mercenaires et intéressés. Je n'ignore pas la maxime de saint Paul ; elle est juste, elle est raisonnable : Quiconque sert à l'autel, doit vivre de l'autel. Qu'un ministre du Seigneur, en faisant les fonctions de son ministère, reçoive donc certaine rétribution qui y est assignée, c'est ce que l'Eglise approuve, et ce que je ne pourrais condamner sans une extrême témérité. Mais que dans des fonctions si excellentes et si sacrées, ce ministre n'ait en vue que la rétribution qu'il en tire ; qu'il ne s'y adonne que pour cette rétribution ; qu'il ne paraisse les estimer que par cette rétribution ; qu'il en fasse comme un trafic, comme un commerce, et que dès que cette rétribution viendrait a manquer ou à diminuer, il soit disposé à les négliger et à s'en exempter : voilà ce que toute l'Eglise réprouve, et ce que je ne saurais trop hautement réprouver moi-même. Car voilà le principe malheureux de tant de profanations du plus saint mystère. On le célèbre sans dévotion , sans onction, sans attention, souvent sans préparation, et sans la plus nécessaire préparation, qui est l'innocence du cœur. On a ce que l'on prétendait, dès qu'on ne se retire pas les mains vides. Tout le reste n'était que comme l'accessoire ; mais c'était là le capital.
Je dis des prêtres ambitieux. Il y a dans l'état ecclésiastique des degrés où l'on ne peut monter sans le sacerdoce. C'est une condition absolument requise pour obtenir tel bénéfice, et pour parvenir à telle dignité. Il faut donc entrer dans les ordres sacrés, et l'on y entre : pourquoi ? Est-ce pour avoir le précieux avantage d'offrir le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ? c'est à quoi l'on ne pense guère; et si le saint caractère n'était bon qu'à cela, on ne s'empresserait pas de le demander. Mais il peut servir à autre chose ; et on ne le recherche que pour cette autre chose. Non-seulement on est prêtre avec ambition, mais on ne l'est que par ambition. Est-on venu à bout de ses desseins, et se voit-on au terme où l'on aspirait, on ne se souvient plus en quelque manière de la qualité de prêtre, parce qu'elle n'est plus de nul usage. On passe les mois, on passe presque les années sans en faire nul exercice. On vit en laïque ; et plût à Dieu que l'on vécût au moins en laïque pieux et chrétien ! c'est le dernier souhait où nous réduisent tant de bénéficiers. Une courte messe où ils assistent, et où ils n'assistent qu'aux jours ordonnés, voilà souvent tout le fonds de leur piété et toute leur religion.
Je dis des prêtres vains et présomptueux. Jésus-Christ ne recommandait rien davantage à ses apôtres, qui furent les premiers prêtres de la loi nouvelle, que l'humilité. Saint Paul ne voulait pas qu'un ministre de l'Eglise cherchât à dominer dans l'Eglise même, beaucoup moins à dominer dans le monde. Mais depuis Jésus-Christ et depuis saint Paul, cet esprit de domination a fait dans le sacerdoce des progrès qu'il n'est pas aisé d'arrêter. Parce qu'on est prêtre, on est délicat et sensible sur le point d'honneur ; et tel, dans la condition où il est né, eût conservé toute la modestie de son état, qui n'a commencé à la perdre que du moment qu'il s'est vu couvert d'un habit qui devait le rendre plus modeste encore et plus humble. Parce qu'on est prêtre, on s'arroge le droit de juger de tout, de décider de tout, de l'emporter partout et sur tout. A l'exemple de ces pharisiens qui ne voulaient pas qu'on les approchât, on traite le reste des hommes de profanes, et l'on en exige des déférences que l'on s'attirerait bien mieux si l'on y était moins attentif, et si l'on en paraissait moins
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jaloux. Je sais de quel prétexte on veut s'autoriser. Ce n'est pas pour ma personne, dit-on, c'est pour mon caractère. Distinction spécieuse, mais sujette à la plus subtile illusion. (lai. dans cette union si étroite du caractère et de la personne, est-il rien de plus facile et rien de plus ordinaire que de confondre l'un avec l'autre? et en mille rencontres ne pourrait-on pas, avec plus de vérité, renverser la proposition, et dire tout au contraire : Ce n'est pas pour mon caractère, mais pour ma personne? Quoi qu'il en soit, jamais ni votre personne ni votre caractère ne seront plus respectés, que lorsque vous ne ferez plus apercevoir tant de vivacité et tant d'exactitude sur les respects qui leur sont dus. Il vous est permis de soutenir les prérogatives de votre sacerdoce, et d'en défendre les privilèges ; mais moins vous voudrez vous en prévaloir, moins s'attachera-t-on à vous les contester.
Je dis des prêtres oisifs et voluptueux. Ont-ils satisfait à un office qu'ils abrègent autant qu'il leur est possible, et qu'ils récitent très-légèrement, ils se tiennent quittes de tout. A quoi, du reste, se consument toutes les heures de la journée ? ni pratique de l'oraison , ni étude des sciences divines; visites fréquentes, conversations inutiles , parties de divertissement, vie molle, et par là vie très-dangereuse, et exposée à tous les écueils où l'oisiveté peut conduire : car l'oisiveté est la source de bien des maux dans tous les états, et si je vous faisais ici le dénombrement de ceux qu'elle a causés dans l'état ecclésiastique, et qu'elle y cause, je vous tracerais une peinture bien affreuse et bien affligeante ; et le moyen que des prêtres sans occupation au milieu du siècle se maintiennent dans la pureté de leur profession ? Un solitaire a sa solitude, un religieux sa retraite, pour rempart contre les occasions et les tentations : cependant, ni la solitude, ni la retraite, ne suffisent pas encore pour préserver l'un et l'autre; et sans le secours des saintes observances qui partagent tout leur temps et qui le remplissent, ils ne se croiraient pas en sûreté et ils n'y seraient pas. Que sera-ce d'un prêtre abandonné à lui-même, maître de lui-même et de ses actions, n'ayant pour l'éclairer d'autre inspecteur que Dieu , qu'on oublie aisément, ni pour le retenir d'autre frein que le devoir, dont on perd aussi facilement le souvenir ?
Enfin, je dis des prêtres tout mondains. Mondains dans les affaires où ils s'emploient, vivant dans une agitation perpétuelle de procédures, de poursuites, de soins temporels, dont quelquefois ils s'accablent, soit que ce soit pour eux ou pour leurs proches ; mondains dans leurs habitudes et leurs sociétés ; voulant être de toutes les assemblées, de tous les jeux, de tous les plaisirs, de tous les spectacles ; mondains dans leurs manières et leurs discours , affectant de se distinguer par des airs dissipés, par des paroles indécentes, par des excès de joie et des libertés dont ils se flattent qu'on leur applaudit, et dont ils se font un faux mérite; mondains jusque dans leurs vêtements, et par où? par toute la propreté, par tout l'ajustement, par tout le luxe qu'ils peuvent joindre à la simplicité évangélique. Ah ! Seigneur, sont-ce donc là ces ministres que vous avez spécialement consacrés? sont-ce là les dépositaires de voire puissance, et est-ce en de telles mains que vous avez prétendu livrer votre corps et votre sang ?
Honte du christianisme !
disons plutôt, honte de ceux qui déshonorent ainsi ce qu'il y a de plus vénérable dans le christianisme ! Quand je lis ce que saint Augustin raconte de certains prêtres éthiopiens, ou ce que saint Jérôme reprochait à Jovinien touchant les mœurs des prêtres d'Egypte, et que je viens à considérer que ces infidèles s'assujettissaient à une vie si rigoureuse et si austère pour mériter seulement l'estime des peuples, et pour se mettre en crédit auprès d'eux, j'ai compassion de leur aveuglement. Mais tandis que je le déplore avec saint Augustin, je déplore encore plus, comme ce saint docteur, notre misère, de ce que les infidèles nous font des leçons, qu'ils devraient recevoir de nous : O grandis christianorum miseria ! Ecce pagani doctores fidelium facti sunt. Quel assemblage ! dit saint Ambroise, et comment accorder ensemble deux choses si opposées, l'éminence de la dignité et l'imperfection de la vie, une profession toute divine et une conduite toute criminelle? Honor sublimis et vita deformis, deifica professio et illicita actio. Abus dont saint Rernard se plaignait si amèrement et avec tant de sujet au pape Eugène. Chacun travaille, lui disait-il, à devenir plus grand ; mais aucun ne s'étudie à devenir plus saint : Altiorem unumquemque, non meliorem esse delectat. Cependant la vraie grandeur, surtout la vraie grandeur du sacerdoce, consiste dans la sainteté. Otez-lui ce fond, vous la détruisez. Du moins autrefois était-elle soutenue par la noblesse. Dans la loi de nature, le droit d'aînesse lui servait de titre ; et dans la loi de
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Moïse, c'était une prérogative de la tribu de Lévi. Mais dans la loi de grâce, où, sans acception de personne, les prêtres sont admis aux mêmes mystères, c'est la sainteté qui en fait le plus bel ornement. Sainteté requise, non-seulement par rapport au pouvoir de l'ordre dont le prêtre est revêtu comme sacrificateur du corps de Jésus-Christ, mais encore par rapport au pouvoir de juridiction qu'il exerce comme pasteur de l'Eglise de Jésus-Christ. Renouvelez votre attention pour cette seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Ce ne fut point une parole sans effet que celle de Jésus-Christ à ses apôtres, lorsqu'il leur dit: Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel : et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. Les Pères et les interprètes reconnaissent que par là le Fils de Dieu soumit aux prêtres, dans la personne des apôtres, toute l'Eglise ; qu'il les revêtit d'un pouvoir qui s'étend sur tous les membres du corps mystique de ce Sauveur, et qu'il n'y a dans le monde ni prince ni monarque qui ne relève de cette juridiction, aussi souveraine qu'elle est universelle.
En voulez-vous, Messieurs, concevoir une légère idée? Imaginez-vous un homme qui, d'une fortune médiocre et d'une condition obscure, se trouve tout à coup élevé au premier ministère d'un grand Etat, et cela par la pure libéralité du maître, lequel veut faire éclater sa puissance dans l'élévation de son sujet : Sic honorabitur, quemcumque voluerit rex honorari (1). Le voilà l'arbitre de toutes choses, et les plus importantes affaires ne se conduisent que par lui ; c'est lui qui distribue les faveurs, lui qui assigne les récompenses, lui qui fait les heureux et les malheureux ; ses ordres sont reçus comme des ordres supérieurs, et tous les intérêts du prince lui sont confiés. Qu'un rebelle, qu'un criminel ait sa grâce à obtenir, c'est à ce médiateur qu'il s'adresse ; et par l'efficace de cette médiation, le plus coupable est en un moment rétabli dans tous ses droits et dans toutes ses espérances. Jamais entendit-on parler d'un tel crédit? et dans ce que l'Ecriture nous a marqué de celui d'Aman, y a-t-il rien qui puisse l'égaler? Je ne m'en étonne pas : car les princes de la terre n'ayant qu'un pouvoir borné, ils n'ont garde de le communiquer avec si peu de réserve. Mais il en est tout autrement à l'égard de Dieu : comme sa grandeur
1 Esth., VI, 9.
est infinie, il peut, sans rien lui ôter, en faire part à qui il lui plaît ; or il l'a, pour ainsi dire, déposée tout entière entre les mains de ses ministres, et c'est la belle réflexion de saint Chrysostome dans ses doctes commentaires sur le sacerdoce. Quelle merveille ! et qui le croirait? Le serviteur est établi juge sur la terre, et le maître dans le ciel ratifie toutes les sentences qu'il porte : Servus sedet in terra, et Dominus sequitur sententiam ; le ciel reçoit de la terre la règle et la forme de justice qu'il doit suivre : A terra judicandi formam cœlum accipit. De sorte, ajoute saint Cyprien , que le jugement des prêtres est comme le jugement anticipé de Jésus-Christ même : Anticipatum Christi judicium : encore ce jugement du prêtre a-t-il cet avantage, qu'il confère la grâce, qu'il efface les péchés, qu'il convertit les pécheurs en saints ; ce que n'aura point le dernier jugement que' prononcera le Sauveur du monde à la fin des siècles.
Voilà, Messieurs, le ministère de réconciliation que Dieu vous a commis. Vous êtes ses délégués, et, si j'ose user de ce terme, vous êtes ses plénipotentiaires, pour conclure cette grande paix qui se traite entre le ciel et la terre, entre Dieu offensé et l'homme pécheur. C'est à vous que le Créateur du monde remet sa cause et ses intérêts; c'est à vous qu'il dit encore plus qu'à ses prophètes : Judicate inter me et vineam meam (1) : Cet homme est pécheur, il m'a outragé, il a blessé ma gloire; je pourrais le juger moi-même; mais je m'en rapporte à vous. Tout ennemi qu'il était, je le tiendrai pour ami dès que vous l'aurez déclaré tel; il ne s'agit pour lui que de se rendre digne de l'absolution que vous lui donnerez : du moment que vous lui aurez pardonné, je lui pardonne, et toutes les portes du ciel, qui lui étaient fermées, s'ouvriront pour le recevoir. Voilà, dis-je, ministres de Jésus-Christ, comment Dieu vous parle, et voilà de quoi toute l'Eglise le doit glorifier comme ces troupes fidèles de l'Evangile : Et glorificaverunt Deum, qui dedit potestatem talem hominibus (2) ; car, en conséquence de ce pouvoir absolu, on peut dire que tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré est en votre disposition. Les grâces sont les richesses inestimables que le Sauveur des hommes nous a acquises par son sang; mais vous en êtes les dispensateurs: c'est vous qui conférez aux âmes leur première innocence, vous qui la leur faites retrouver lorsqu'elles l'ont perdue, vous qui leur partagez le pain de vie pour les nourrir, qui les
1 Isa., V, 3. — 2 Matth., IX, 8.
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dirigez dans les voies de l'éternité, et qui les conduisez jusque dans le sein de Dieu.
Après cela serons-nous surpris que les plus grands monarques du monde aient eu tant d'égards et témoigné tant de révérence pour les prêtres; qu'un Constantin, revêtu delà pourpre royale, n'ait pas osé s'asseoir le premier en présence des Pères d'un concile; qu'une impératrice se soit fait un honneur et un mérite de servir à sa table un évêque, et que de tout temps le respect des princes envers les prêtres ait été la plus illustre marque de leur religion ? Non, Messieurs, tout cela n'a rien que je ne comprenne aisément, puisque la foi leur découvrait dans les prêtres une puissance bien au-dessus de leur grandeur. Mais ce qui m'étonne et qui me paraît inexcusable, c'est que ces prêtres, si distingués des autres hommes par leur ministère, n'aient pas la pureté des anges, ou ne s'efforcent pas d'y parvenir : car dans toutes ces prééminences , j'aperçois tant de motifs de sainteté, que je ne sais de quoi ils doivent être les plus accablés, ou du poids de leurs honneurs, ou du poids de leurs obligations.
Venons au détail. Comment un homme peut-il s'entremettre d'une réconciliation aussi sainte que celle des pécheurs avec Dieu, s'il est lui-même ennemi de Dieu ? C'était le raisonnement de saint Grégoire, s'instruisant soi-même, et se considérant comme l'intercesseur et le patron de tout le peuple chrétien : Qua enim fiducia pro peccatis alienis intercessor venio, apud quem de propriis securus non sum ? De quel front, disait-il dans un sentiment d'humilité, et avec quelle assurance irai-je demander grâce pour les péchés de mes frères, lorsque j'ai à trembler pour mes propres péchés? C'est pour cela que le Sage nous représente d'abord le prêtre uni à Dieu par la grâce, agréable à Dieu par la sainteté de ses vertus : Ecce sacerdos magnus , qui in diebus suis placuit Deo, et inventus est justus (1) ; et ensuite qu'il nous le fait voir devant le trône de Dieu en qualité de pacificateur et de réconciliateur : Et in tempore iracundiœ factus est reconciliatio (2).
Comment un homme peut-il s'ingérer dans l'administration des sacrements de Jésus-Christ, et verser sur les fidèles les mérites et le sang de ce Dieu Sauveur, avec des mains impures? Il est vrai, malgré l'indignité du ministre, ce sang a toujours son prix, et l'efficace des sacrements est indépendante. Aussi ne veux-je rien conclure au préjudice du fidèle qui les reçoit,
1 Eccli., XLIV, 16. — 2 Ibid. 17.
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mais du prêtre dont il les reçoit : car comme le prédicateur, selon la terrible parole de l'Apôtre, peut devenir un réprouvé en convertissant tout le monde, ainsi arrive-t-il, (ô pensée bien humiliante pour nous, Messieurs, et vérité d'autant plus capable de nous confondre qu'elle est confirmée par de plus fréquents et de plus funestes exemples ! ) ainsi arrive-t-il souvent que le prêtre, enrichissant les autres des trésors de l'Eglise, n'en retienne rien pour lui ; que le même sang avec lequel il purifie les autres, et leur fournit de quoi acquitter leurs dettes, serve à augmenter les siennes ; que ce qu'il présente aux autres comme les sacrements et les moyens de leur salut lui soit une occasion de ruine et une matière de damnation. Je ne m'explique pas davantage : poursuivons.
Comment un homme peut-il entreprendre déjuger, de condamner, d'absoudre, dans des dispositions toutes criminelles? Car, pour être juge et pour en faire l'office, il doit être exempt de toute passion, exempt de tout intérêt, exempt de tout respect humain, exempt de tout reproche. Ce sont les qualités qu'exige de ses ministres la justice des hommes : tirez la conséquence, et voyez ce qu'exige à plus forte raison la justice de Dieu. Je vous le laisse à méditer, et je m'arrête à la remarque de saint Augustin. Elle m'a frappé, et elle convient parfaitement à mon sujet. Ce père examine pourquoi le Fils de Dieu ne voulut pas porter un arrêt de condamnation contre cette femme adultère que les Juifs produisirent devant lui : Nemo te condemnavit, nec ego te condemnabo (1) ; et après avoir exposé là-dessus les raisons ordinaires, il en ajoute une qui, pour n'être pas la plus naturelle, n'est pas la moins mystérieuse ni la moins instructive. C'est, dit ce saint docteur, parce que le Sauveur du monde était encore chargé de nos péchés, et que, portant sur sa personne innocente le caractère de pécheur, il ne croyait pas devoir se constituer juge, mais se réservait au temps où il aurait satisfait pour nos offenses. Belle leçon, mes Frères, reprend saint Augustin : nous apprenons de là quels doivent être ces juges que Dieu a choisis pour exercer son autorité et sa justice dans le tribunal de la conscience. Si ce ne sont pas des saints, c'est-à-dire si ce sont des hommes semblables au reste des hommes, des hommes faibles, des hommes passionnés, des hommes impatients et colères, des hommes sensuels et amateurs d'eux-mêmes, des hommes sujets aux intempérances, aux médisances, aux ressentiments
1 Joan., VIII, 10.
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et aux vengeances, à tous les vices, quelle confiance mériteront-ils, quelle créance s'attireront-ils, quels jugements donneront-ils? Enfin, comment un homme peut-il répandre l'édification dans l'Eglise et y servir de modèle, avec une conduite peu régulière et même absolument déréglée? Voici, Messieurs, un des points les plus essentiels, et qui regarde un de vos devoirs les plus indispensables : ne le perdez pas. Quelles idées devons-nous concevoir des prêtres, selon l'esprit et les figures de l'Evangile? Ce sont des flambeaux allumés pour éclairer l'Eglise : Vos estis lux mundi (1) Ce sont des villes placées sur le sommet des montagnes, afin qu'on puisse de toutes parts les apercevoir : Civitas supra montem posita (2). C'est le sel de la terre, dont la vertu communiquée aux corps les préserve de la corruption : Vos estis sol terrœ (3). En un mot, ce sont dans le christianisme des règles sensibles et animées. Titres spécieux, mais titres qui, bien loin de rehausser par leur éclat notre gloire, redoublent, si nous ne les soutenons pas, notre confusion, et nous rabaissent dans l'estime commune autant qu'ils devraient nous y élever. Prenez garde, je vous prie. Oui, tout homme adapté au sacerdoce de Jésus-Christ doit se regarder comme un exemple public, et vivre comme si toute la terre avait les yeux attachés sur lui, et était témoin de ses actions. Il doit être persuadé qu'il n'y a rien de médiocre dans les fautes qui lui échappent, parce qu'elles sont accompagnées de scandale ; et que si les injures faites à sa personne en deviennent plus grièves et sont d'une nature particulière, de même les péchés qu'il commet contractent une indignité personnelle par la sainteté de son état. Il doit s'humilier de voir des laïques qui l'égalent en perfection, mais surtout il doit se confondre d'en voir qui le surpassent. Il doit bien se convaincre que mille choses peuvent être permises aux gens du monde, et lui être défendues; qu'elles peuvent être sans conséquence dans les gens du monde, et être des crimes dans lui selon l'opinion même du monde. Car le monde, tout profane qu'il est, n'en juge point autrement que nous, et souvent il en juge encore plus rigoureusement que nous: ou si le monde ne nous condamne pas, ce n'est que pour tirer de nous une prétendue justification de ses désordres.
Ah ! combien de fois (je n'y puis penser qu'avec la plus vive douleur, et vous en êtes touchés comme moi, Messieurs), combien de fois
1 Matth., V, 14. — 2 Ibid. — 3 Ibid. 13.
les dérèglements des prêtres ont-ils autorisé les vices, et servi de prétexte à la licence des mœurs? Le libertinage, qui n'osait se montrer, et se tenait caché dans les ténèbres, a levé le masque depuis qu'il s'est vu introduit jusque dans le sanctuaire. L'impiété n'attendait que ce secours de la mauvaise édification des prêtres pour se fortifier et pour s'étendre. Les simples ont cru qu'ils pouvaient les imiter et les suivre, puisque ce sont leurs conducteurs; les libertins ont conclu qu'ils pouvaient pratiquer ce que les prêtres pratiquaient, puisque ce sont les docteurs de la loi. Les premiers se sont émancipés à faire ce qu'ils avaient auparavant en horreur ; les autres se sont confirmés dans ce qu'ils faisaient, et l'ont fait avec plus d'audace. Le scandale a été général : le sacerdoce est tombé dans le décri, les ecclésiastiques dans le mépris. L'Eglise en a gémi, et jamais Jérusalem, pleurant ses prêtres réduits dans une dure captivité, ne versa plus de larmes, ni ne fut plus sensiblement affligée.
Mais si les prêtres ont été ainsi exposés au mépris des peuples, à qui doit-on s'en prendre? est-ce aux peuples mêmes? Mais, répond saint Ambroise, comment les peuples respecteraient-ils un homme qui avilit son caractère, et qui dans sa conduite se rend en tout semblable à eux? Quomodo enim potest observari a populo, qui nihil habet separatum a populo ? Qu'admireront-ils dans sa personne, s'ils s'y reconnaissent eux-mêmes, et toutes leurs imperfections? Quid in illo miretur, si sua in illo recognoscat? fit le moyen qu'ils aient de la vénération pour celui en qui ils retrouvent tout ce qui les fait rougir dans eux-mêmes? Et si quae in se erubescit, in eo quem venerandum arbitratur, offendit ? A qui donc, je le répète, l'Eglise adressera-t-elle ses plaintes, si ce n'est aux auteurs de ce scandale? et quel droit n'a-t-elle pas de leur dire avec le même zèle et la même indignation que le Prophète : Vos autem recessistis de via, et scandalizastis plurimos in lege (1)? Vous, ministres de mes autels, vous qui deviez sanctifier le monde par vos exemples aussi bien que, par vos paroles et vos instructions, vous êtes sortis de mes voies, et vous avez entraîné après vous les faibles. Vous avez détruit d'une main ce que vous bâtissiez de l'autre ; et tant dames que vous aviez fait naître en Jésus-Christ par l'efficace et la vertu des sacrements, ont reçu de vous la mort par la liaison qu'elles ont eue avec vous, et par les effets contagieux de votre conversation. Justes reproches, mais
1 Malach., II, 8.
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reproches encore plus terribles, si nous y ajoutons les menaces du Dieu vivant. Car si la justice de Dieu doit être si exacte dans le compte qu'elle demandera à tous les hommes des devoirs de leur profession, elle ira jusqu'à la rigueur par rapport aux prêtres. Jésus-Christ leur avait confié ce qu'il avait sur la terre de plus cher, ses frères, le prix de sa croix, les brebis de son troupeau. Ils en devaient être les sanctificateurs : que sera-ce d'en avoir été les corrupteurs? Il faudrait peut-être, Messieurs, adoucir cette expression : mais laissons-lui toute sa force. Elle ne vous donnera rien à entendre qui passe vos connaissances, et qui ne vous ait plus d'une fois rempli le cœur d'amertume.
Voilà ce qui faisait trembler les saints; et entre les autres, voilà ce qui faisait trembler saint Jérôme. C'était l'ornement du désert, bien loin d'en être le scandale ; c'était dans l'Eglise, non-seulement un docteur consommé, mais un modèle de pénitence et de sainteté. Toutefois ce docteur, ce pénitent, ce saint, ne laissait pas d'être saisi de crainte, dès qu'il venait à faire celle réflexion : Grandis dignitas sacerdotum, sed grandis ruina eorum. C'est une grande dignité que celle des prêtres, mais leurs chutes n'en sont que plus profondes. Glorifions Dieu Se la sublimité du rang où il nous a appelés ; mais craignons encore plus le précipice où nous pouvons tomber : Lœtemur ad ascensum, ted timeamus ad lapsum. Saint Chrysostome va plus loin, et j'aurais peine à user ici de sa pensée, s'il ne nous assurait lui-même avoir l'ait à ce qu'il avance une sérieuse attention. C'est dans la seconde homélie sur les actes des apôtres. Non, dit ce docteur si éloquent et si solide, ce n'est pas sans y avoir bien réfléchi que je parle : Non temere dico. Je ne crois pas que dans l'état du sacerdoce il y en ait beaucoup qui se sauvent; et, selon mon sentiment, le plus grand nombre parmi les prêtres est de Ceux qui périssent. Quoi qu'il en soit de l'opinion de ce Père, c'est ainsi qu'il s'en est formellement et hautement expliqué : Ut affectus sum ac sentio, non arbitror inter sacerdotes multos esse qui salvi fiant, sed multo plures qui pereant.
La conclusion de tout ceci, Messieurs, c'est ce que nous recommande saint Grégoire : écoutez-le, et n'oubliez jamais le salutaire avis qu'il vous donne. Voici en quels termes il s'exprime, et ce qui comprend tout le fruit de cette exhortation. Craignons donc, mes chers Frères, craignons, et appliquons-nous à nous-mêmes cette importante leçon de l'Apôtre, d'opérer notre salut avec tremblement. Craignons qu'après avoir été prêtres de l'autel, nous ne soyons les victimes de l'enfer ; et qu'après avoir eu pouvoir sur le ciel et sur la terre, nous ne devenions les esclaves des démons. Pour prévenir ce malheur, accordons notre vie avec notre ministère, et faisons répondre la piété de l'une à la sainteté de l'autre. Voulez-vous encore un précis et un abrégé de tous vos devoirs? Le bienheureux Justinien nous l'a tracé en peu de mots : remportez-les avec vous, et méditez-les. Accedat sacerdos ad altaris tribunal ut Christus, assistat ut angelus, ministret ut sanctus, offerat vota populorum ut pontifex, interpellet pro pace ut mediator, pro se autem exoret ut homo : Que le prêtre approche de l'autel comme Jésus-Christ, par sa puissance ; qu'il y assiste comme un ange, par son respect ; qu'il y serve comme un saint, par la pureté de sa vie ; qu'il y offre les vœux du peuple comme un pontife , par sa charité envers le prochain ; qu'il y moyenne la paix comme médiateur, par son zèle pour la gloire de Dieu ; et qu'il y prie pour lui-même comme homme, par son humilité et par la connaissance de ses faiblesses. De cette sorte, non-seulement il ne sera pas condamné au jugement de Dieu, mais il ira continuer l'exercice de son pouvoir auprès du souverain Juge, et il s'assiéra sur le tribunal qui lui est préparé, pour juger avec Jésus-Christ les douze tribus d'Israël. Il accompagnera ce Dieu Sauveur dans sa gloire, et il recevra de sa main la couronne d'immortalité, que je vous souhaite, etc.
EXHORTATIONS CARÊME I
EXHORTATIONS CARÊME I
EXHORTATIONS POUR LE CARÊME.
EXHORTATION SUR LA PRIÈRE DE JÉSUS-CHRIST DANS LE JARDIN.
ANALYSE.
Sujet. S'étant avancé un peu plus loin, il se prosterna le visage contre terre, priant et disant : Mon Père, s’il est possible, faites que ce calice passe, et qu'il ne soit point pour moi ; cependant que votre volonté s'accomplisse et non la mienne.
Soumission de Jésus-Christ, modèle de la nôtre.
Division. La soumission chrétienne renferme deux choses, savoir : le sentiment et l'action : le sentiment dans le cœur pour vouloir tout ce que Dieu veut: première partie; et l'action dans la pratique pour faire tout ce que Dieu veut : deuxième partie. Deux devoirs que Jésus-Christ nous enseigne ici par son exemple.
Première partie. Soumission dans le sentiment pour vouloir tout ce que Dieu veut. Ainsi Jésus-Christ dans sa prière 1° se soumet au bon plaisir de son Père: Mon Père, dit-il, qu'il n'en soit pas comme je le veux, mais comme vous le voulez: 2° il s'y soumet dans un soulèvement général de toutes ses passions contre lui-même; ennui, crainte, tristesse, agonie; 3° il s'y soumet dans un délaissement total, à ce qu'il semble, et de la part du ciel, et de la part des hommes; 4° il s'y soumet de telle sorte qu'il agrée tout sans exception et sans réserve.
Vrai modèle d'une sainte soumission. Etre soumis au bon plaisir de Dieu, lorsqu'il n'y a rien que de contraire à nos inclinations; être docile et souple sous la main de Dieu, lorsque toutes nos passions se révoltent et se soulèvent; se conformer à la volonté de Dieu, lorsque Dieu ne nous soutient par aucunes consolations sensibles, et que le monde nous abandonne; enfin, ne point mettre de bornes à notre soumission et embrasser tout également, sans accepter une chose parce qu'elle nous fait moins de peine, ni rejeter l'autre parce qu'elle nous en fait davantage. Hors de là notre conformité et notre patience ne peut être d'un grand prix, et n'est pas même souvent une vertu chrétienne.
Deuxième partie. Soumission dans la pratique et l'action pour faire tout ce que Dieu veut. C'était la volonté de Dieu que Jésus-Christ fût livré aux Juifs et condamné à la mort. Jusque-là cet Homme-Dieu, malgré toutes ses répugnances naturelles, s'était contenté de recevoir là-dessus l'ordre du ciel, parce que le temps de l'exécution n'était pas encore venu: mais dès qu'il se trouve à cette heure marquée par son Père, et que les Juifs avancent pour se saisir de sa personne, quel merveilleux changement se fait en lui ! Auparavant, tout soumis qu'il était de cœur, il tremblait néanmoins, il ressentait les plus violentes révoltes, il se troublait et demandait à être délivré de sa passion : mais tout à coup le voilà plein de courage, qui anime ses apôtres, qui, sans se cacher, se fait au contraire connaître à ses ennemis, se présente à eux, défend à Pierre de rien entreprendre pour les arrêter, et s'abandonne lui-même entre leurs mains : Tout cela, dit-il, afin que le monde sache que j'aime mon Père, et que j'accomplis fidèlement tout ce qui lui plaît de m'ordonner.
Or, il y a par rapport à nous-mêmes des volontés de Dieu pratiques et qui tendent à l'action : mais les suivons-nous en effet, et agissons-nous conformément à ses vues? faisons-nous tout ce qu'il veut, et tout ce qu'il nous prescrit dans notre état? Nous manquons à nos plus essentielles obligations. En vain après cela disons-nous tous les jours à Dieu : Que votre volonté soit faite! ce n'est qu'un pur langage.
Il est vrai que cette soumission en pratique et en œuvres demanda de la contrainte et de la gêne : mais Dieu ne mérite-t-il pas bien que nous nous contraignions et que nous nous gênions pour lui? ne lui obéirons-nous que lorsqu'il ne nous en coulera rien? En quelque conjoncture que ce soit, imaginons-nous que Jésus-Christ nous dit comme aux apôtres : Levez-vous et marchons. Souvenons-nous de la grandeur du maître que nous servons, de ses promesses et de ses récompenses; et, dans la même résolution que saint Paul, disons-lui : Que voulez-vous, Seigneur, que je fasse?
Et progressus pusillum, procidit in faciem suam, orans et dicens : Pater mi, si possibile est, transeat a me calix iste : verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu.
S'étant avancé un peu plus loin, il se prosterna le visage contre terre, priant et disant : Mon Père, s'il est possible, faites que ce calice passe, et qu'il ne soit point pour moi : cependant que votre volonté s'accomplisse, et non la mienne. (Saint Matt., chap. XXVI, 39.)
Voilà, Chrétiens, le premier mystère et comme l'entrée de tous les mystères de la passion du Fils de Dieu, que nous devons méditer pendant le cours de ce carême. C'est la grande dévotion des âmes fidèles, surtout en ce saint temps, de considérer les souffrances de leur Sauveur ; et c'est de cette méditation que les saints ont retiré des fruits si merveilleux de grâce et de sainteté. Pour moi, mes Frères, disait saint Bernard, depuis le jour de ma conversion, mon soin le plus ordinaire et le plus fréquent a été de cueillir, comme l'Epouse, ce bouquet de myrrhe, composé de toutes les amertumes et de toutes les douleurs de Jésus-Christ, mon souverain Seigneur. Je l'ai mis dans mon sein, et je l'ai appliqué à toutes mes plaies : Hunc
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mihi fasciculum colligere et intra viscera mea collocare curavi, collectum ex amaritudinibus Domini mei. Car comment pourrais-je oublier les miséricordes d'un Dieu souffrant, ajoutait ce saint docteur, puisque ce sont elles qui m'ont donné la vie? et quel intérêt n'ai-je pas à les tenir profondément gravées dans mon souvenir, puisque c'est là que je trouve la vraie sagesse, que je trouve la plénitude de la science, que je trouve des trésors de salut, que je trouve enfin un fonds inépuisable de mérites? In his sapientiam, in his plenitudinem scientiœ, in his divitias salutis, in his copiam meritorum.
De là, mes Frères, continuait encore le même Père, parlant à ses religieux, de là vient que je la u si souvent dans la bouche, comme vous le savez ; et que je les ai encore plus dans le cœur, comme Dieu le sait : car c'est là toute ma philosophie, c'est à la seule connaissance de Jésus qu'elle se réduit, et de Jésus crucifié : Hœc philosophia mea, scire Jesum, et hune crucifixum. Tels étaient les sentiments de saint Bernard : faisons-en les nôtres, mes chers auditeurs; et puisque c'est pour cela que nous sommes ici assemblés, commençons dès aujourd'hui à étudier cette science sublime et suréminente de la charité de notre Dieu et de sa douloureuse passion. Ce que nous présente d'abord l'Evangile, c'est Jésus-Christ priant dans le jardin, et acceptant avec une pleine soumission le calice que son Père lui a destiné et préparé : Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu. Arrêtons-nous là, et pour notre édification apprenons nous-mêmes comment nous devons en tout nous conformer aux ordres de Dieu, et nous résigner à ses adorables volontés.
Soumission d'une nécessité indispensable ; soumission que tout chrétien doit conserver jusqu'à la mort, et sans laquelle il n'y a point de salut, puisque le salut devient impossible à quiconque refuse d'obéir à Dieu, et ne veut pas dépendre de Dieu ; mais soumission qui, de toutes les vertus, est peut-être la moins connue dans le christianisme et la moins pratiquée. Elle renferme deux choses qui vont partager cet entretien, savoir le sentiment et l'action ; le sentiment dans le cœur, et l'action dans la pratique : le sentiment dans le cœur, pour vouloir tout ce que Dieu veut, et l'action dans la pratique, pour exécuter ensuite et pour faire tout M que Dieu veut : deux devoirs que nous enseigne par son exemple le divin Maître qui s'est anéanti pour nous, et rendu obéissant jusques a la mort. Donnez, s'il vous plaît, à l'une et à l'autre une favorable attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Pour comprendre ce que c'est qu'une résignation parfaite aux ordres de Dieu, et que cette soumission du cœur qui consiste dans le sentiment, nous n'avons, Chrétiens, qu'à contempler le Fils de Dieu prosterné en la présence de son Père, et lui adressant l'humble prière que les évangélistes ont pris soin de rapporter. C'est là que ce Dieu Sauveur nous donne la plus haute idée d'une sainte conformité aux arrêts du ciel et à toutes les dispositions de la divine Providence; c'est là qu'il nous fait connaître toute l'étendue qu'elle doit avoir, et à quel degré de dépendance elle nous doit réduire; tellement qu'il n'y ait ni circonstances si rigoureuses, ni répugnances si vives et si naturelles, ni temps, ni conjonctures, où notre volonté ne soit soumise, et où nous ne réprimions toutes ses révoltes. Remarquez ceci, mes chers auditeurs; car voilà, j'ose le dire, un des points les plus importants de la morale chrétienne, et un des plus salutaires enseignements.
Que fait donc notre adorable Maître, retiré dans le jardin de Gethsémani, et se disposant à consommer, par une mort également ignominieuse et violente, le grand ouvrage de notre rédemption? Il prie, non pas pour une fois, mais jusques à trois fois; non pas pour quelques moments, mais pendant trois heures entières. Et dans tout le cours de cette oraison si souvent réitérée et si longtemps prolongée, que demande-t-il? Une seule chose et rien de plus ; une chose qu'il préfère à toutes les autres; une chose pour laquelle il est descendu sur la terre ; une chose qu'il a cherchée dans toute sa vie mortelle, et qu'il ne cessera point de chercher jusques à son dernier soupir : c'est, ô mon Dieu, Père tout-puissant, Père souverainement sage, souverainement juste, souverainement saint, que votre volonté soit faite, et non la sienne : Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu. Prenez garde, chrétiens: il se soumet, ce Fils unique de Dieu, au bon plaisir de son Père; il s'y soumet dans le dernier accablement de l'affliction, et lorsqu'il semble qu'un déluge de maux ait inondé son âme ; il s'y soumet dans un temps où ce Père même, qu'il veut glorifier par sa soumission, s'est retiré sensiblement de lui, et paraît l'avoir abandonné; il s'y soumet, sans trouver nulle consolation auprès des créatures; et il s'y soumet enfin de telle sorte, qu'il agrée tout, sans exception et sans réserve. Je reprends et je m'explique, pour vous faire encore mieux connaître tout le mérite
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d'une résignation si généreuse et si héroïque.
Il se soumet au bon plaisir de son Père : car le bon plaisir de son Père était qu'il souffrît, qu'il mourût, et que, par ses souffrances et sa mort, il procurât le salut de l'homme. Or voilà ce qu'il accepte, malgré la nature qui s'y oppose, et malgré tous les sentiments contraires qu'elle lui inspire. En vain se révolte-t-elle ; en vain, par la violence de ses révoltes, lui fait-elle dire : Transeat a me calix iste ! Que ce calice passe, et que je ne sois point réduit à le boire ! La grâce, par un effort supérieur, prévaut et l'emporte: le retour est prompt, et, sans égard à la parole que les sens lui ont en quelque sorte arrachée, il en revient bientôt au point capital qu'il s'est tracé comme la grande règle de sa vie, et qui est de ne vouloir que ce que le ciel a résolu, et que ce qu'il a déterminé dans ses immuables décrets : Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu.
Il se soumet ; et en quelles conjonctures? Ah ! chrétiens, en pouvons-nous imaginer de plus tristes et de plus désolantes? c'est dans un soulèvement général de toutes ses passions contre lui-même ; c'est au milieu des plus rudes combats que lui livrent tour à tour, tantôt la douleur la plus mortelle : Cœpit contristari (1) ; tantôt l'ennui le plus profond : Cœpit tœdere (2); tantôt la crainte et les plus vives frayeurs : Cœpit pavere (3); c'est au plus fort de son agonie, et dans une telle défaillance que le sang coule de tous les membres de son corps, et que la terre en est arrosée : Factus est sudor ejus sicut guttœ sanguinis decurrentis in terram (4) ; c'est, à ce qu'il semble, dans un délaissement total, et de la part du ciel et de la part des hommes. Il s'adresse à son Père, et son Père ne lui répond rien; les trois apôtres qui l'ont accompagné s'endorment, et le laissent seul dans la plus sombre nuit et la plus affreuse solitude. De là donc il se soumet sans recevoir nulle consolation, surtout nulle consolation humaine. S'il persiste dans la prière, ce n'est pas en vue d'y trouver un soulagement à sa peine, mais dans le dessein d'y prendre de nouvelles forces pour la supporter. Aussi l'ange que le ciel lui envoie ne lui rend-il point d'autre office que de le soutenir et de l'encourager : Apparuit autem angelus de cœlo, confortans eum (5); Observez cette parole, dit saint Augustin : l'Evangéliste ne nous fait pas entendre que l'ange le consola, mais seulement qu'il le fortifia: Confortans eum. Enfin, il se
1 Matth., XXVI, 37. — 2
Marc, XIV, 33. — 3 Ibid. — 4 Luc, XXII, 44. — 5 Ibid. 43.
soumet: et à quoi? A tout : c'est-à-dire non-seulement à la chose, mais à toutes les circonstances qui y doivent être jointes ; non-seulement à la substance de ce que Dieu veut, mais à la manière dont il le veut; non-seulement à la croix, mais à tous les opprobres et à toutes les ignominies particulières de la croix. D'où vient qu'il ne se contente pas de dire, Que ce que vous voulez se fasse ; mais il ajoute : Qu'il se fasse, et qu'il en soit comme vous le voulez : Non sicut ego volo, sed sicut tu.
Voilà, mes chers auditeurs, le vrai modèle de la soumission chrétienne ; voilà en quoi consiste cette conformité de cœur et de sentiment qui nous tient toujours unis à Dieu, quoi qu'il ordonne de nous, et en quelque situation qu'il lui plaise de nous mettre. Etre soumis dans l'adversité comme dans la prospérité, dans le trouble de la passion comme dans la paix ; être soumis quand Dieu nous traite en apparence dans toute la rigueur de sa justice, qu'il ne prend nul soin de nous, ou plutôt qu'il en use avec nous comme s'il n'en prenait nul soin, et qu'il nous eût absolument oubliés ! être soumis sans recourir au monde, à une famille, à des proches, à des amis qui pourraient nous être de quelque soutien, et apporter quelque remède au mal qui nous presse ; sans rien même attendre de la grâce, je dis rien de sensible, qui puisse nous adoucir l'amertume du calice que Dieu nous présente ; sans avoir d'autre ressource, ni d'autre asile , que l'autel et que l'oratoire, non pas pour y demander à être déchargé, mais à être secondé et conforté, et du reste pour y témoigner une fidélité inébranlable et une pleine résignation ; être soumis avec une détermination entière à tout ce que Dieu voudra, comme il le voudra, et dans l'ordre qu'il le voudra ; c'est là, encore une fois, ce que j'appelle une véritable conformité d'esprit et de volonté avec l'esprit et la volonté de Dieu. De tous ces points qu'il en manque un seul, je n'ai plus cette soumission que mon Sauveur m'a enseignée par son exemple, et je ne satisfais pas au devoir de la religion que je professe, ou je n'y satisfais qu'à demi.
Car, pour en venir au détail, de me conformer au bon plaisir de Dieu quand rien ne me morliïie, quand rien ne contredit mes inclinations, quand je me vois dans un état commode par lui-même, et qu'il ne m'arrive rien de désagréable et de fâcheux, est-ce là une vertu de chrétien, et serait-ce même une vertu de philosophe et de païen? Il est vrai néanmoins que je dois, en cet état comme en tout
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autre, me soumettre au gré de Dieu ; mais en même temps ma soumission me doit être bien suspecte ; j'ai bien lieu de m'en défier, et je dois dire à Dieu : Seigneur, je veux maintenant ce que vous voulez; mais après tout parce que vous ne voulez que ce qui me plaît, je n'ose presque compter sur une résignation si douce et si aisée : car c'est plutôt vous qui vous conformez à moi, que moi qui me conforme à vous; et selon que les choses succèdent, c'est vous qui faites ma volonté, plutôt que je ne fais la vôtre. C'est trop, mon Dieu, c'est trop me ménager et trop m'épargner : mais afin de nie connaître, afin de voir si je suis en effet dans la disposition d'un cœur solidement et chrétiennement soumis, éprouvez-moi, frappez-moi, affligez-moi : Proba me, Domine, et tenta me (1). Faites-moi passer par le creuset et par le feu de la tribulation : Ure renes meos et cor meum (2) : c'est ainsi que je pourrai savoir si ce n'est point par un effet de mon amour-propre que j'accepte ce que vous m'envoyez, et que je m'y résigne ; si ce n'est point parée qu'il m'est utile, selon le monde, parce qu'il m'est honorable et agréable. Sans cette épreuve de L'affliction et de la souffrance, je n'oserais vous répondre de mon cœur, ni en être garant : Proba me, Domine, et tenta me.
De même, Chrétiens, si je ne me trouve docile et souple sous la main de Dieu que lorsque mes passions sont dans le calme, que lorsque je ne sens en moi nulle agitation, que lorsqu'il ne s’élève dans mon âme nul mouvement qui me porte au murmure et à la résistance, quel sacrifice fais-je à Dieu ; et ma patience peut-elle être à ses yeux d'un grand prix ? Je n'ai nul ennemi à vaincre, je n'ai nulle victoire à remporter, je n'ai presque qu'à suivre le sentiment naturel qui me conduit. Il ne m'est pas difficile alors de m'écrier dans la ferveur de la méditation : Que votre volonté s'accomplisse, ô mon Dieu ! Fiat voluntas tua (3) ! Mais quand je suis dans l'ardeur d'une passion violente, qui s'est emparée de mon esprit; quand tontes les puissances de mon âme sont dans le désordre et dans la confusion ; quand la raison elle-même paraît choquée, et que toutes mes réflexions , que toutes mes connaissances ne servent qu'à m'aigrir davantage et à m'animer: au milieu de cette tempête et de ces soulèvements involontaires, m’arracher en quelque sorte à moi-même, me renoncer moi-même, pour rendre hommage à la providence de Dieu, et pour lui dire : Non sicut ego volo, sed sicut
2. — 2 Ibid. — 3
Matth., XXVI, 42.
tu; Il n'importe, Seigneur; n'ayez point d'égard à ce que je souhaiterais, ni à ce qui me semblerait même plus raisonnable, plus juste, plus saint; vous l'avez autrement réglé, cela me suffit : demeurer ferme dans cette disposition, et ne m'en pas départir un moment, c'est ce qui me distingue devant lui et ce qui m'élève auprès de lui : pourquoi? parce que c'est ce qui l'honore , parce que c'est ce qui le fait triompher dans moi de tout moi-même, en le faisant triompher de tout ce qu'il y a de plus vif et de plus intime dans mes inclinations et dans mes désirs. Heureux qu'il m'en coûtât une agonie pareille à celle de mou Sauveur ! heureux que, tout couvert comme lui de mon sang, je pusse mille fois redire après lui, et par proportion comme lui : Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu !
Mais si Dieu, dans l'orage dont nous sommes assaillis, s'éloigne de nous, ou pour parler plus juste , si Dieu se comporte envers nous comme s'il s'était éloigné de nous: car voilà quelquefois comment il traite une âme affligée, la livrant en apparence à elle-même, ne lui donnant ni vues, ni lumières, ni goût : tout la rebute, tout contribue à lui faire sentir le poids de sa peine. En quel abattement elle tombe ! Cœpit contristari; quel ennui la saisit et la désole ! Cœpit tœdere ; quelles sombres réflexions l'inquiètent et la tourmentent! Cœpit pavere. Sa foi vient au secours, et lui dicte intérieurement d'aller à Dieu : elle y va; mais elle le cherche et ne le trouve point. Elle frappe à la porte ; mais il semble que le ciel est fermé pour elle, il semble qu'il n'y a point de Dieu qui l'écoute : du moins c'est ce que les ennemis de son salut lui reprochent, c'est ce que la nature et les sens ne cessent point de lui suggérer : Dum dicitur mihi quotidie : Ubi est Deus tuus (1)
? Peut-être se rencontre-t-il un ministre du Seigneur qui, comme l'ange envoyé d'en haut, la relève, la rassure, la ranime : Apparuit ei angelus confortans ; mais c'est seulement un appui pour ne pas succomber, et non point un adoucissement qui lui rende la paix, et qui fasse couler sur elle quelques gouttes de l'onction divine. Or dans cette sécheresse et dans cet accablement, puis-je être bien résigné aux ordres de Dieu? Oui, je le puis, et je le dois. Car quand on me dit qu'il faut être soumis au bon plaisir de Dieu, il ne s'agit pas du temps de la consolation spirituelle, lorsque Dieu me remplit des douceurs de son esprit et de l'abondance de ses grâces.
1 Psal., XXI, 4.
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On sait assez que rien ne nous est pénible en cet état, et que nous disons avec la même confiance que David : Ego dixi in abundantia mea :
Non movebor in œternum (1). Combien de fois dans une communion où Dieu se faisait sentir à moi, dans les saintes ardeurs d'une prière oùje m'entretenais avec Dieu, dans un ravissement de mon cœur que Dieu touchait, que Dieu embrasait, que Dieu transportait, lui ai-je protesté que je n'aurais éternellement d'autre volonté que la sienne! Et fallait-il beaucoup prendre sur moi pour lui parler de la sorte? que dis-je ! et était-ce moi qui parlais alors, ou n'était-ce pas l'Esprit de Dieu qui parlait en moi et pour moi ? En quoi donc je puis bien marquer ma soumission , mais une soumission ferme et constante, mais une soumission solide et de quelque valeur dans l'estime de Dieu, c'est lorsque toutes les lumières qui m'éclairaient viennent à s'éteindre; c'est lorsque toute la ferveur qui m'excitait et qui m'emportait vient à se refroidir; c'est lorsque toutes ces larmes qu'une certaine tendresse de cœur et de dévotion me faisait répandre sont venues à sécher, et que toutes ces douceurs secrètes qui m'attiraient et qui m'attachaient se sont tournées en aridités et en dégoûts. Car voilà l'écueil où les âmes qui paraissent le mieux affermies ne sont que trop sujettes à échouer : c'est là qu'elles commencent à se démentir : Avertisti faciem tuam, et factus sum conturbatus (2). Mais c'est en ce temps d'épreuve que je dois m'armer de toute la force chrétienne, et faire à Dieu une sainte violence pour m'approcher de lui, malgré ses rébus apparents : Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu. Vous me délaissez, mon Dieu, mais je ne vous délaisserai point. Vous me délaissez en me privant de cette présence sensible dont vous favorisez vos élus ; mais je ne vous délaisserai point en perdant cette union inviolable et essentielle que vos élus ont avec vous, et qu'ils doivent toujours conserver. Au contraire, plus je me verrai abandonné de vous, ou plus je croirai l'être, plus je m'abandonnerai à vous ; et avec les simples vues de la foi qui me restent, je vous dirai tout ce que je vous disais en ces jours de bénédiction et de paix, où vous daigniez vous communiquer à moi et me gratifier de vos plus doux entretiens et de vos plus consolantes visites : Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu. De là, sans chercher les vaines consolations du monde, et sans avoir recours à des parents, à des amis qui pourraient la dissiper, et en