Œuvres complètes (page 64)
1 Psal., XXIX, 7. — 2 Ibid.
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quelque manière la dédommager de ce qu'elle ne trouve point auprès de Dieu, une âme soumise ne veut que Dieu; et de quelques épines que la voie où elle marche soit semée, il lui suffit de savoir que c'est la voie de Dieu, et qu'elle y est par la volonté de Dieu. Cette seule pensée lui inspire un courage qui la dispose à tout, et qui lui fait accepter tout. Je dis tout, sans restriction et sans choix. Car à quoi je ne puis trop prendre garde, c'est que ce ne serait point encore assez, et même que ce ne serait rien pour moi de me soumettre, si ma soumission n'était universelle, et si je prétendais me résigner à une chose et non à l'autre. Dès que l'une et l'autre se trouvent également marquées d u sceau de la volonté de Dieu, l'une et l'autre, sous cet aspect, ne doivent être également sacrées , puisque la volonté de Dieu est, dans l'une comme dans l'autre également respectable et adorable. Quel calice le Fils de Dieu consent-il à boire? Celui que son Père lui présente, celui que son Père lui a choisi, celui que son Père lui envoie par le ministère de l'ange, et non pas celui qu'il s'est préparé, ni qu'il a choisi lui-même : Calicem quem dedit mihi Pater (1). Si j'avais moi-même à me prescrire mes peines, mes disgrâces, mes mortifications, mes humiliations ; si je pouvais, à mon gré, et selon mon goût, prendre l'une et laisser l'autre, autant qu'il y aurait de mon goût et de mon gré, autant y aurait-il de ma volonté, j'entends ma propre volonté. Or, ce qui s'appelle ma propre volonté ne peut compatir avec la volonté de Dieu, ou plutôt avec une sincère et véritable soumission à la volonté de Dieu : pourquoi ? parce que l'essence de cette soumission est que toute propre volonté soit anéantie dans moi, et comme absorbée dans la volonté de Dieu.
Ainsi je dois reconnaître l'illusion de ce langage si commun dans le christianisme, et que tiennent tant d'âmes pieuses du reste, et régulières dans leur conduite. On dit : Je veux bien souffrir, puisque Dieu l'ordonne ; mais je voudrais que ce ne fût point ceci ou cela. On dit : Que Dieu m'afflige d'une infirmité, d'une maladie, je la porterai sans me plaindre : mais je ne puis vivre dans l'abaissement où je suis, ni digérer les outrages que je reçois et les traitements indignes qu'on me fait. On dit : Que Dieu me frappe dans mes biens ; je les lui offre tous, et il en est le maître : mais que ma réputation soit attaquée, mais que cet homme l'emporte sur moi, et que mes droits soient si injustement
1 Joan., XVIII, 11.
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blessés ; mais que le repos de ma vie soit sans cesse troublé par les chagrins, par les humeurs, par les contradictions perpétuelles de cet esprit bizarre et inquiet, c'est ce qui ne me paraît pas soutenable. Voilà comment on s'explique, et le sentiment où l'on s'entretient : mais c'est en cela même qu'on s'égare et qu'on perd toute soumission. parce qu'on n'en a qu'une imparfaite et bornée. Car ce calice qu'on rejette, c'est justement celui que Dieu nous a destiné par sa providence, et par conséquent celui qui nous doit sanctifier, celui qui doit être la matière de notre obéissance, et qui en doit faire le mérite : Calicem quem dedit mihi Pater. Tout autre nous serait inutile, parce qu'il ne nous viendrait pas de la main de Dieu, et que ce n'est point par celui-là qu'il lui a plu d'éprouver notre soumission, ni à celui-là qu'il a voulu attacher notre salut et notre perfection. D'où il s'ensuit que si je veux être soumis à Dieu, je ne dois rien excepter : rien, dis-je, non-seulement par rapport aux choses, mais même par rapport aux moindres circonstances des choses. Et, en effet, remarque saint Thomas, ce que Dieu veut, hors des conjonctures où il veut, et sans les circonstances avec lesquelles il le veut, n'est plus, à le bien prendre, ce qu'il veut. Dire donc : De la part d'un autre, je supporterais cette parole, ce mépris, ce refus ; mais de la part de telle personne, c'est ce que je ne saurais dissimuler ni tolérer ; dire : En d'autres rencontres et dans un autre temps, je me tairais; mais maintenant, il faut que je me contente et que j'éclate : penser de la sorte, et être ainsi disposé, n'est-ce pas vouloir faire la loi à Dieu? Celte circonstance du lieu, du temps, de l'occasion, de la personne, est-elle moins dépendante de lui et de sa suprême volonté, que tout le reste?
Ah ! Seigneur, que la nature est ingénieuse pour défendre ses intérêts ! et que le cœur de l'homme, jaloux de sa liberté et impatient sous le joug, devient adroit à s'autoriser contre vous et à justifier ses révoltes! Trop longtemps, mon Dieu, et trop souvent j'ai moi-même écouté les faux prétextes d'un esprit aigri, d'un esprit animé, d'un esprit rebelle, et j'en ai suivi les mouvements : mais il faut enfin qu'il plie; et, après un exemple comme le vôtre, il ne lui est plus permis d'avoir d'autre sentiment que celui d'une humble et d'une aveugle soumission. Soumission dans les plus fâcheux revers et dans les plus tristes accidents ; soumission dans les calamités, dans les besoins, dans les traverses, dans toutes les misères de la vie ; soumission malgré les répugnances, malgré les soulèvements de cœur, malgré tout le bruit et tous les retours des passions les plus vives et les plus ardentes ; soumission au milieu des plus profondes ténèbres, au milieu des découragements, des désolations, des langueurs, et sans nulle goutte de cette rosée céleste que vous faites couler, Seigneur, à certains moments et sur certaines âmes ; soumission toute pure et toute surnaturelle, où ne se mêle rien d'humain, rien de tout ce que le monde me peut offrir pour me soulager ou pour me distraire ; soumission générale et complète, qui embrasse tous les événements, quels qu'ils soient ou qu'ils puissent être, et dans chaque événement jusques aux plus légères particularités. Car telle est, mon Dieu, la soumission que je vous dois, et dont je ne puis me départir sans oublier ce que vous êtes et ce que je suis. Elle a pour moi bien des difficultés, et j'y trouve dans moi bien des obstacles. Tout ce qu'il y a de charnel dans mon cœur y forme de continuelles oppositions, et cette guerre intestine m'expose à de rudes assauts. Mais avec votre grâce, Seigneur, la raison et la religion réprimeront la chair ; ou si elles ne peuvent lui imposer silence, au milieu de ses cris, et sans prêter l'oreille à ses murmures, je ne cesserai point de répéter cette parole que je vous ai déjà bien des fois adressée, et dont je comprends aujourd'hui le sens mieux que jamais : Verumtamen non sicut ego volo , sed sicut tu. Quand je ne chercherais que le repos de mon âme, c'est dans cette disposition que je le trouverai; et sans cette disposition, je ne puis l'avoir ; car vous êtes, Seigneur, le centre de mon repos ; et, par conséquent, il n'y a de repos à espérer pour moi qu'autant que je serai uni à vous. Le supplice des damnés dans l'enfer est d'avoir une volonté contraire à la vôtre, et par là même, de vouloir éternellement ce qui jamais ne sera, et de ne vouloir jamais ce qui sera pendant toute l'éternité. Le bonheur des prédestinés dans le ciel est de n'avoir qu'une même volonté avec vous. Ils vous voient, ils vous aiment, ils vous possèdent ; mais cette vision, cet amour, cette possession ne les rendent bienheureux que parce que ce sont les principes de cette admirable et ineffable conformité qu'ils ont avec vous. De sorte que si quelqu'un de ces bienheureux n'était pas content de l'état où vous l'avez mis, et qu'il désirât un autre degré de gloire que celui qu'il a reçu, il ne serait plus bienheureux. Or il ne tient qu'à moi d'entrer
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dès à présent, par une soumission chrétienne, en participation de ce bonheur, et d'acquérir par choix et par mérite cet avantage dont les bienheureux jouissent par récompense et par nécessité. Soumission dans le sentiment, pour vouloir tout ce que Dieu veut, et soumission encore dans l'action, pour faire tout ce que Dieu veut : c'est ce que j'ai maintenant à vous expliquer.
DEUXIÈME PARTIE.
Il y a, disent les théologiens, deux sortes de vertus : les unes, selon le langage de l'école, vertus affectives ; et les autres, vertus effectives; c'est-à-dire qu'il y a des vertus qui sont toutes renfermées dans le cœur, et qui ne consistent qu'en de simples complaisances, dans le désir, l'affection, le sentiment ; et qu'il y a des vertus qui se produisent au dehors par des effets, et dont le mérite est d'exécuter, d'accomplir, de pratiquer. La conformité chrétienne et la soumission aux volontés de Dieu comprend l'une et l'autre espèce : non-seulement elle nous fait aimer et accepter ce que Dieu veut; mais,dans la pratique, elle nous fait agir conséquemment à ce que Dieu veut, et selon qu'il le veut. Voyons-le dans la conduite de notre divin Maître, et tirons de son exemple cette nouvelle instruction.
Il était marqué dans les décrets de la sagesse divine que cet Homme-Dieu serait livré à la mort. Lange venait encore de lui annoncer là-dessus l'ordre du ciel : c'était un commandement exprès, et par l'effort le plus généreux il s'y était résigné, il y avait consenti. Mais dans l'extrême défaillance où il se trouvait, épuisé de forces, et ayant presque déjà perdu tout son sang, était-il en état de se présenter si tôt à cette cruelle passion dont il avait ressenti si vivement les approches ? La seule idée qu'il en avait conçue l'avait consterné, l'avait accablé, l'avait jeté dans un trouble et réduit dans une faiblesse où il se connaissait à peine lui-même. Il avait été plus d'une fois obligé d'avoir recours à ses apôtres pour le soutenir; il les avait avertis de veiller, de se tenir prêts et sur leurs gardes, de ne le point abandonner: Sustinete hic, et vigilate mecum (1) ! ; comme s'il se fût défié de sa résolution, dit saint Chrysostome, et qu'il eût cru avoir besoin de leur présence. Y avait-il donc lieu d'attendre qu'il osât entrer dans un combat où il semblait si mal disposé; qu'il osât se mettre lui-même entre les mains de ses ennemis ; que bien loin de
1 Matth., XXVI, 38.
prendre la fuite au bruit des soldats qui le cherchaient, il allât le premier à eux et qu'il les prévînt : tout cela, par un saint empressement de satisfaire à ce que son Père demandait de lui, et de se conformer à ses desseins sur lui? Non, Chrétiens, à en juger selon les vues humaines, on ne pouvait guère l'espérer ; mais c'est là même aussi que nous devons reconnaître et que nous ne pouvons assez admirer l'efficace toute-puissante d'une résignation parfaite, et secondée de la grâce. Il n'y a rien à quoi elle ne nous porte ; rien, dis-je, de si pénible qu'elle ne nous fasse entreprendre, rien de si rebutant qu'elle ne nous fasse embrasser, rien de si ennuyeux et de si fatigant où elle ne nous fasse persévérer, jusqu'à ce que l'ordre de Dieu, que sa volonté ait tout l'accomplissement qui dépend de nous, et que nous lui pouvons donner. En voici la preuve ; et pour nous en convaincre, ayons toujours les yeux attachés sur Jésus-Christ, notre exemplaire et notre guide.
Quel prodige en effet, et quel changement merveilleux ! quelle intrépidité dans cet homme auparavant si timide, à ce qu'il paraissait, et saisi de si mortelles alarmes? quelle constance et quelle fermeté dans cet homme auparavant tout abattu, tout interdit, et prêt à succomber sous le poids de sa douleur ! quelle promptitude et quelle activité dans cet homme auparavant tout appesanti selon les sens, tout atténué, étendu par terre, et sur le point de rendre l'âme ! Qu'est-il arrivé, et qui eu a pu faire de la sorte comme un autre homme? Voici le mystère, chrétiens auditeurs, et l'une des plus salutaires instructions pour nous. C'est toujours le même Homme-Dieu, et ce l'a toujours été; toujours pénétré des mêmes sentiments de soumission à la volonté de Dieu ; mais cette soumission demeurait renfermée dans le cœur, parce que ce n'était pas encore le temps de la prouver par les œuvres, et d'agir. Elle a été rudement attaquée, fortement combattue, violemmenl agitée, et presque déconcertée;
mais dans le fond elle ne fut jamais altérée, ni jamais elle ne s'est démentie. De là l'heure est-elle venue où il faut enfin accomplir le commandement de Dieu : c'est alors que cette soumission se montre dans tout son éclat, et qu'elle déploie toute sa vertu. A ce moment toutes les frayeurs de Jésus-Christ se dissipent, toutes ses inquiétudes se calment, toutes ses répugnances s'évanouissent ; rien ne l'étonné, rien ne l'arrête. A ce moment toutes les puissances de son âme se réveillent et se fortifient. Suivons-le,
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voyons-le marcher vers ses apôtres, écoutons-le parler. Il ne leur dit plus: Ne vous endormez pas, observez exactement toutes choses, et ne me quittez point, comme s'il eût voulu qu'ils fussent toujours attentifs à sa défense; mais : Dormez maintenant, leur dit-il, et reposez : Dormite jam et requiescite (1) ; voulant ainsi, selon la pensée de saint Chrysostome, leur donner à connaître qu'il ne comptait point sur eux, qu'il n'y avait point pour lui à reculer, que son parti était pris, que son jour était marqué, que c'était celui-là, et qu'il ne cherchait point à l'éviter: Ecce appropinquavit hora (2). Il ne leur témoigne plus ni tristesse, ni crainte, ni irrésolution ; mais, dans le feu et l'ardeur qui le transporte, il hausse la voix, il les presse, il les excite. Allons, reprend-il d'un ton vif et assuré, levez-vous et avançons : Surgite , eamus (3) :
pourquoi ? c'est que le perfide qui me doit trahir n'est pas loin, et que je ne veux pas qu'il ait l'avantage d'avoir été plus prompt à me trouver, que je ne l'aurais été à m'offrir moi-même. C'est que la troupe qu'il conduit va bientôt paraître, et qu'il ne convient pas qu'ils lussent plus déterminés à se saisir de ma personne, que je ne l'aurais été moi-même a la leur abandonner : Surgite, eamus; ecce appropinquavit qui me tradet (4). Il ne se retire plus a l'écart, ni dans le lieu du jardin le plus solitaire, comme s'il eût eu peur d'être découvert et aperçu de ses ennemis ; mais il va au-devant d'eux, mais il les aborde, il les interroge, il leur demande quel dessein les amène, et contre qui ils sont envoyés: Quem quœritis (5)? S’ils lui répondent que leur commission regarde Jésus de Nazareth, et qu'ils viennent à lui, il ne se dissimule point, il ne se déduise point : C'est moi. me voilà : Ego sum (6). Si la majesté de son visage, si sa parole toute divine leur imprime d'abord du respect, et leur donne même une telle épouvante qu'ils en sont tous renverses, il leur permet de se relever, il leur parle une seconde l'ois : De quoi s'agit-il? je vous ai dit que je suis ce Jésus que vous cherches; faites tout ce qui vous est ordonné: Dixi vobis, quia ego sum (7). S'il se met de la sorte en leur pouvoir, il leur défend de rien entreprendre contre ses apôtres, et de les arrêter avec lui, parce qu'ils ne lui sont point nécessaires, et qu'il ne les considère point comme des appuis. Pour moi, vous me traiterez de la manière qu'il vous plaira, puisque c'est à moi que vous tu voulez; mais pour ces disciples, laissez-les
5 Joan., XVIII, 4. — 6 Ibid. 5. — 7 Ibid.
aller: Si ergo me quœritis, sinite hos abire (1). Enfin quand, par un excès de zèle pour son maître, Pierre tire l'épée et frappe un des gens du pontife, on dirait, selon la belle expression de Tertullien, que du même coup la soumission de Jésus-Christ et sa patience est blessée : Patientia Domini in Malcho vulnerata est. Il condamne l'impétuosité de cet apôtre trop ardent, il lui retient le bras, et dans le moment même il fait un miracle pour guérir la blessure que Malchus avait reçue. Car il ne peut souffrir qu'on forme le moindre empêchement à ce que son Père désire de lui, et à l'ouvrage dont il est chargé. Il ne pense plus qu'à cela, il ne soupire plus qu'après cela, il ne s'occupe plus que de cela. Dès qu'il y envisage la volonté de son Père, il ne lui faut point d'autre motif, d'autre intérêt, d'autre soutien : et c'est lui-même qui s'en déclare le plus hautement et le plus expressément dans cet admirable passage de l'évangile de saint Jean : Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem, et sicut mandatum dedit mihi Pater, sic facio; surgite, eamus (2) ; Ne balançons point, et ne différons point. Je sais ce qui m'est réservé, et à quoi je suis appelé ; mais il n'y a rien de si rigoureux que je ne veuille subir, point de supplice si cruel que je ne sois résolu d'endurer; afin que le monde sache que j'aime mon Père, afin de faire voir au monde combien les ordres de mon Père me sont vénérables et me sont chers; afin d'instruire le monde, et de lui apprendre comment il doit respecter les volontés de mon Père, et s'y conformer dans toutes ses démarches : Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem, et sicut mandatum dedit mihi Pater, sic facio.
Or, mes Frères, ce monde que le Fils de Dieu a voulu instruire aux dépens de sa propre vie, c'est nous-mêmes. Il y a, comme vous l'avez pu déjà comprendre, il y a des volontés de Dieu qui n'exigent de nous autre chose que le gré du cœur, qu'une acceptation volontaire et libre, que la patience à recevoir et à supporter. Mais il y en a qui tendent à l'action, qui nous imposent certains exercices, certains devoirs, et qui nous obligent à les remplir : volontés de pratique, volontés dont il est présentement question : et là-dessus voici ce que nous enseigne l'excellent modèle que je viens de vous proposer; car dès qu'une fois elles nous sont connues, ces divines volontés, et que nous sentons le mouvement de la grâce qui nous presse de les exécuter et de les suivre, malheur à quiconque délibère et demeure dans une
1 Joan., XVIII, 8. — 2 Ibid., XIV, 31.
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oisiveté lente et paresseuse ! En vain d'ailleurs nous flattons-nous d'une prétendue résolution d'être fidèles à Dieu ; du moment que cette résolution est sans effet, c'est une résolution chimérique et une erreur qui nous trompe. Dans Tordre de la grâce, vouloir et faire n'est qu'une même chose, puisque si la grâce, dit saint Augustin, n'est donnée de Dieu que pour vouloir, le vouloir n'est donné par la grâce que pour faire. Si donc ce vouloir dont nous nous prévalons n'opère rien, ce n'est plus qu'un vouloir imaginaire ; et l'on ne peut mieux nous comparer qu'à ces idoles dont parle Moïse, qui ont des pieds, mais qui ne marchent jamais ; qui ont des bras, mais qui n'agissent jamais ; qui ont une bouche, et qui jamais ne prononcent une parole.
Tel est néanmoins, mes chers auditeurs, le pitoyable aveuglement où tombent une infinité de chrétiens. Ils disent cent fois le jour à Dieu : Fiat voluntas tua : Seigneur, que votre volonté soit faite ; ils le disent, et se font un mérite de l'avoir dit : tellement que, à les en croire, ce sont autant d'actes de soumission et de résignation. Cependant que font-ils de tout ce que Dieu veut, et de tout ce qu'il leur a prescrit dans leur état? à quoi se montrent ils assidus et réguliers? combien d'obligations indispensables négligent-ils? et de celles même qu'ils accomplissent peut-être en partie, que ne retranchent-ils point, et que n'oublient-ils point? Or se dire soumis à Dieu, et toutefois ne se conduire presque en rien selon les vues de Dieu ; témoigner à Dieu qu'on est résigné à tout ce qui lui plaît, et ne pratiquer presque rien de ce qui lui plaît, et que nous savons lui devoir plaire ; demander chaque jour à Dieu que tout se fasse dans le ciel et sur la terre, dans nous et hors de nous, conformément à sa volonté, et s'écarter sans cesse de cette volonté divine, et ne garder presque rien des règles que nous a tracées cette volonté divine, et vivre dans une omission fréquente, ordinaire, presque universelle de ce que nous inspire cette volonté divine, n'est-ce pas se jouer de Dieu même, et vouloir faire un fantôme d'une des plus solides et des plus saintes vertus du christianisme?
Rendons-nous justice, chrétiens auditeurs, et jugeons-nous de bonne foi nous-mêmes. Nous professons une religion dont les maximes, les conseils, les préceptes, toutes les observances sont à notre égard des déclarations formelles et précises de la volonté de Dieu. Nous sommes dans des conditions, dans des ordres, dans des sociétés où Dieu nous a appelés, où Dieu nous a marqué nos voies, où Dieu nous a distribué nos fonctions et nos emplois. En mille occasions particulières et en mille conjonctures nous nous sentons intérieurement touchés, sollicités, pressés de Dieu, qui nous fait connaître ce qui lui agréerait, ce qui l'honorerait, ce qui nous sanctifierait, ce qui coopérerait aux vues de miséricorde et de salut qu'il a conçues en notre faveur. Si nous l'écoutons, si nous entrons dans la route qu'il nous ouvre, et où il nous attire par sa grâce ; si nous nous acquittons chrétiennement et constamment du ministère dont il nous a chargés, et que nous nous adonnions sans relâche à tout ce qui est de notre profession; si nous accordons nos mœurs et tout le plan de notre vie avec son Evangile, avec notre foi, avec le culte qui lui est dû, et que, jusqu'au dernier soupir, nous nous attachions à le servir comme il mérite de l'être, et comme il veut l'être : alors prenons confiance; nous pouvons avec quelque certitude nous répondre que nous lui sommes unis d'esprit et de volonté. Sans cela, nous avons beau nous humilier devant ses autels, nous avons beau le reconnaître pour le souverain arbitre et le maître de toutes choses, nous avons beau là-dessus, à certains moments, nous épancher dans les protestations les plus animées et les plus spécieuses : ce n'est qu'un pur langage, ce ne sont que de simples complaisances, qui, séparées des œuvres qu'elles devraient produire, ne peuvent être réputées devant Dieu, ni comptées pour une véritable soumission.
Vous me direz que cette soumission en pratique et en œuvres demande bien de la contrainte et de la gêne ; qu'il y a des exercices très-laborieux et très-fatigants ; qu'il y a des temps où ils sont supportables, et qu'il y en a d'autres où ils ne le sont plus ; qu'on n'est pas toujours en disposition de se faire violence, et d'agir de la même manière, avec la même promptitude et le même zèle, dans la même étendue et la même exactitude. Ah ! Chrétiens, en parlant de la sorte et voulant vous prévaloir de telles excuses, pensez-vous au Maître à qui vous appartenez comme ses créatures , et dont vous relevez nécessairement et essentiellement? comprenez-vous sa grandeur et ses droits? n'est-il pas toujours votre Dieu? ne l'est-il pas partout et dans tous les lieux? ne l'est-il pas en toutes rencontres, et en quelque situation, ou intérieure ou extérieure que vous puissiez vous trouver ? La volonté de ce premier Etre n'est-
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elle pas une volonté supérieure? et par quel renversement faudra-t-il que cette volonté suprême, cette première volonté, dépende de nos faiblesses et de nos lâchetés, dépende de nos humeurs et de nos caprices, dépende de nos légèretés et de nos inconstances? Quoi donc! ce Dieu si puissant et si digne d'être servi et obéi ne verra ses ordres suivis que lorsqu'ils nous plairont, que lorsqu'ils nous seront aisés et faciles, que lorsqu'ils ne nous exerceront point, qu'ils ne nous captiveront point, qu'ils ne nous mortifieront point ! il se conformera à nos changements et à nos variations? il attendra le temps favorable où notre ferveur se rallumera, et où nous serons touchés d'un attrait tout nouveau ; comme si c'était à lui de s'accommoder à nous, et non pas à nous de nous accommoder à lui et à toutes ses ordonnances? Non, Seigneur, il n'en doit pas être ainsi, et ce serait non-seulement un désordre, mais une indignité. Car pourquoi vous serais-je soumis plutôt aujourd'hui que demain, plutôt dans une occasion que dans un autre , plutôt sur tel sujet que sur tel autre? N'êtes-vous pas toujours pour moi le même Dieu, et ne suis-je pas toujours à votre égard dans la même dépendance? Votre volonté estime volonté éternelle, et je suis l'instabilité même; mais il faut que mon instabilité soit fixée par votre éternité, et qu'en tout ce qui sera de votre bon plaisir, ma volonté soit immuable par vertu, comme la vôtre est immuable par nature. Le même empire impose toujours la même obligation, et le même maître m'engage toujours à la même obéissance.
Sur cela, Chrétiens , qu'avons-nous à faire? C'est de rentrer en nous-mêmes, et de nous examiner sérieusement nous-mêmes; c'est de voir en quoi particulièrement nous sommes plus lâches a pratiquer la volonté de Dieu, et plus libres à nous affranchir des règles et des devoirs qu'il nous a prescrits. Est-ce dans les exercices de piété, dans la prière, dans la pénitence, dans l'usage des sacrements et dans les divins mystères? est-ce dans les soins temporels , dans les fonctions d'une charge, dans l'administration d'un bien, dans la conduite d'un ménage, dans l'éducation des enfants ? De même, quels sont les accidents de la vie, les événements, les disgrâces, où nous sommes plus sujets à nous troubler et à murmurer? Sont-ce les maladies dont Dieu nous afflige? sont-ce les injustices que nous font les hommes, et les persécutions qu'ils nous suscitent? Sont-ce les pertes qui nous arrivent dans un commerce et dans les affaires que nous entreprenons? sont-ce les mépris qu'on nous témoigne, et les humiliations où nous sommes exposés ? sont-ce les travaux dont on nous charge, et les fatigues dont on nous accable, ou dont nous nous croyons accablés? Reconnaissons-le en la présence de Dieu ; car il ne tient qu'à nous de le découvrir, et nous savons assez ce qui altère plus communément notre cœur, et ce qui nous fait plus de peine. Ne nous contentons pas de le savoir, mais prémunissons-nous contre cela même; et toutes les fois que la chose en effet se présente, et qu'il faut mettre la main à l'œuvre, qu'il faut baisser la tête et porter le fardeau, qu'il faut se renoncer soi-même et s'assujettir , qu'il faut se réprimer ou faire effort, imaginons-nous que nous nous trouvons à la place des trois disciples, et que Jésus-Christ, marchant devant nous comme notre conducteur, nous dit : Surgite, eamus : ecce appropinquavit hora : Hâtez-vous, âmes chrétiennes, et ne tardez pas un moment. Voilà l'heure où votre Dieu vous appelle, et où vous devez me suivre. C'est dans cette occasion, dans cette action, que vous avez à montrer votre amour, votre attachement, votre obéissance, et à en donner un témoignage certain. Gardez-vous de vous comporter ici avec négligence, et avec un esprit chagrin et chancelant. Gardez-vous de faire un pas en arrière, ou de vous tenir dans un lâche assoupissement et dans un repos oisif : Surgite, eamus. Souvenez-vous de la grandeur du Maître qui veut cela de vous, et qui vous l'enjoint. Souvenez-vous de la gloire qu'il en attend, et de la récompense que vous en recevrez. Souvenez-vous que vous l'aurez pour témoin, pour spectateur, pour juge. Souvenez-vous que c'est de là peut-être qu'il a fait dépendre votre sanctification , votre salut, votre prédestination éternelle. Souvenez-vous qu'il y a peut-être attaché les dons les plus précieux de sa grâce, et que peut-être, manquant là-dessus de soumission, vous vous priverez de ses plus insignes faveurs et de ses plus abondantes bénédictions : Surgite , eamus. Figurons-nous , dis-je, mes Frères, que c'est le Sauveur même qui nous presse de la sorte, et qui nous sollicite. S'il nous reste un degré de foi, y a-t-il rien à quoi ces motifs ne soient capables de nous déterminer? Plus résignés alors que jamais et plus résolus à toutes les volontés de notre Dieu, nous nous écrierons comme saint Paul : Domine, quid me vis facere (1) ?
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Expliquez-vous, Seigneur, et me déclarez, ou me faites annoncer de votre part, ce que vous désirez de moi : quoi que ce soit, j'y consens; je vous tends les bras, et mon cœur est prêt. Pour nous confirmer dans cette disposition, nous en reviendrons au sentiment du Fils de Dieu ; et quelque victoire qu'il y ait à remporter, ou sur nous-mêmes, ou sur le monde, nous dirons : Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem ; et sicut maudatum dedit mihi Pater, sic facio. Ah ! Seigneur, le monde n'a guère connu jusqu'à présent si je vous aimais, et je ne l'ai guère connu moi-même : mais il est temps enfin de l'en convaincre pour son édification, et de m'en convaincre moi-même pour ma consolation. Car jamais je ne donnerai au monde, ni moi-même je n'aurai jamais de preuve plus convaincante, que je vous aime sincèrement, efficacement, pleinement, que lorsque je me trouverai, et dans le sentiment et dans la pratique, comme transformé en vous par une inviolable et entière conformité de volonté. Ce ne sera pas en vain ; et jamais aussi n'aurai-je de meilleur titre pour aspirer à votre gloire, et pour être reçu dans votre royaume, où nous conduise, etc.
EXHORTATIONS CARÊME II
EXHORTATIONS CARÊME II
EXHORTATION SUR LA TRAHISON DE JUDAS.
ANALYSE.
Sujet. Le Sauveur du monde n'avait pas encore achevé de parler, que Judas, l'un des douze apôtres, arrive, et avec lui une troupe d'hommes armés, qui étaient envoyés par les princes des prêtres. Or, le disciple qui le trahissait leur avait donné ce signal, et leur avait dit : Celui que je baiserai est celui que vous cherchez; saisissez-le.
Ces seules paroles expriment assez toute l'horreur de la trahison de Judas.
Division. Le principe du crime de Judas, ce fut une passion mal réglée : première partie; et le comble de son crime, ce fut un aveugle désespoir : deuxième partie.
Première partie. Le principe du crime de Judas, ce fut une passion mal réglée. Quelle passion? Sa seule avarice. Se voyant frustré du gain qu'il eût fait, si l'on eût vendu ce parfum que Madeleine répandit sur les pieds de Jésus-Christ, et qu'on lui en eût mis l'argent entre les mains, il voulut ?e dédommager, et vendit pour cela Jésus-Christ même trente deniers.
De là concluons trois choses, qui regardent toute passion en général : combien il est dangereux de fomenter une passion dans notre cœur, puisqu'elle peut nous conduire aux plus grands désordres. Elle a fait de Judas un apostat et un homicide. Aussi quand Dieu a voulu punir les hommes sur la terre, et les plus grands hommes, il n'y a point employé de plus terrible châtiment que de les livrer à leurs passions.
Combien il est important d'attaquer la passion de bonne heure, puisque, lorsqu'elle s'est fortifiée, on ne peut, sans une extrême difficulté, la surmonter.
Combien il est nécessaire de n'en épargner aucune et de les réprimer toutes, puisqu'une seule suffit pour nous perdre. C'est une maladie mortelle, et il ne faut qu'une maladie mortelle pour nous causer la mort. Prière à Dieu.
Deuxième partie. Le comble du crime de Judas, ce fut un aveugle désespoir. Un apôtre réprouvé, quel abîme des jugements de Dieu! C'est là néanmoins que s'est terminée la trahison de Judas : pourquoi? Parce qu'il désespéra de la miséricorde de Dieu. Il fut touché de repentir, mais d'un repentir de démon, parce qu'il n'était pas accompagné de l'espérance chrétienne. Il reconnut son péché, mais il ne reconnut pas en même temps, remarque saint Bernard, la bonté de Dieu envers les pécheurs. Il rendit le prix pour lequel il avait vendu son maître; mais, dit saint Augustin, il ne fit point attention au prix dont son maître l'avait racheté. C'est ce qui le porta à ce dernier attentat, où, s'arrachant lui-même la vie, il consomma son éternelle damnation.
De là apprenons, 1° à craindre Dieu et à opérer notre salut avec tremblement, en quelque état et en quelque profession que nous soyons; 2° à ne point séparer la confiance de la crainte, mais à espérer toujours en Dieu, quelque pécheurs que nous ayons été. Le plus grand artifice de l'esprit séducteur est de nous donner de la confiance avant le péché, et de nous l'ôter après le péché. Tant que le pécheur se confiera en la grâce divine, ce sera toujours pour lui une ressource, parce que ce sera un motif capable de l'attirer à Dieu, et de lui faire prendre une sainte résolution de se convertir.
Adhuc eo loquente, unus de duodecim venit, et cum eo turba multa, missi a principibus sacerdotum. Qui autem tradiderat enm, dedit illis signum, dicens : Quemcumque osculatus fuero, ipse est, tenete eum.
Le Sauveur du monde n'avait pas encore achevé de parler, que Judas, l'un des douze apôtres, arriva, et avec lui une troupe d'hommes armés, qui étaient envoyés par les princes des prêtres. Or, le disciple qui le trahissait leur avait donné ce signal, et leur avait dit : Celui que je baiserai, est celui que vous cherchez ; saisissez-le. (Saint Matthieu, chap. XXVI, 47, 48.)
Que puis-je, Chrétiens, ajouter à ces paroles? et pour vous faire concevoir une juste horreur de la trahison de Judas, quelle autre image vous en tracerais-je, et en quels caractères plus marqués pourrais-je vous la représenter? C'est un disciple de Jésus-Christ, et c'est même un des disciples favoris, puisque c'est un des douze apôtres : Unus de duodecim. Il paraît à la tête d'une troupe armée : contre qui? contre son Maître ; et envoyé par qui ? par les ennemis de son Maître : Et cum eo turba multa, missi a principibus sacerdotum. C'est lui-même qui le trahit, cet adorable Maître, et lui-même qui l'a vendu aux Juifs : Qui autem tradiderat
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eum. Enfin le signal qu'il leur donne pour le connaître et pour le prendre, c'est un baiser : Quemcumque osculatus fuero, ipse est, tenete eum. Voilà sans doute, entre les souffrances de Jésus-Christ dans sa passion, ce qui lui dut être le plus sensible ; et c'est de quoi je viens aujourd'hui vous entretenir. Je ne prétends point m'arrêter à une longue et inutile déclamation contre l'attentai de cette âme lâche et sans foi. Une simple vue en découvre d'abord toute l'énormité. Mais, afin d'en tirer des leçons qui nous soient profitables, nous devons considérer dans le crime de Judas surtout deux choses, savoir, ce qui en a été le principe, et ce qui en a été le comble. Or le principe de son crime, ce fut une passion mal réglée, vous le verrez dans la première partie; et le comble de son crime, ce fut un aveugle désespoir. Je vous le montrerai dans la seconde partie. De là nous apprendrons en premier lieu de quelle conséquence il est de ne souffrir dans notre cœur nulle passion qui le puisse corrompre; et en second lieu, qu'à quelques excès néanmoins que la passion nous ait conduits, il n’y a jamais sujet de perdre espérance, et de se croire absolument abandonné de Dieu. Deux points que je vous prie de bien remarquer et qui vont partager cet entretien.
PREMIÈRE PARTIE.
Rien de plus dangereux, Chrétiens, ni rien qui traîne après soi de plus funestes conséquences, qu'aune passion mal gouvernée, et à qui peu à peu nous laissons prendre l'ascendant sur nous. C’est un serpent qui se nourrit dans notre sein, mais qui n'en sort ensuite qu'en le déchirant, c’est une étincelle de feu qui s’entretient sous la cendre, mais qui peut causer un incendie général. C'est ce lion domestique et familier dont parle l'Ecriture, qui, venant à croître, porte la désolation partout,
et dévore tout ce qu'il rencontre. Vérité dont le perfide Judas sera dans tous les âges un exemple déplorable. Il a trahi le Sauveur du monde, en le livrant à ses ennemis :
voila de tous les crimes le plus abominable. Mais quel en a été le principe? Si l'évangéliste ne nous l’avait marqué en termes exprès, nous ne pourrions nous le persuader, et nous aurions formé sur cela mille conjectures, sans jamais découvrir la cause d'une si détestable entreprise. Car en voyant un disciple se tourner contre son Maître, et travailler à le perdre, nous aurions cru qu'il l'était déterminé à cet attentat par quelqu'un de ces violents transports qui aveuglent l'esprit et troublent les sens ; par un emportement de colère, par une ardeur de vengeance, dans le ressentiment vif et tout récent d'une offense reçue. Supposé même toute l'énormité du fait, du moins aurions-nous jugé qu'il y eût quelque chose en cela de plus qu'humain, et que Judas, en s'abandonnant à cette perfidie, était possédé du démon qui agissait en lui, et dont il n'était que l'instrument et le ministre. Mais non, Chrétiens, ce n'a rien été de tout cela. Judas a trahi le Fils de Dieu sans emportement, sans ressentiment, sans vengeance, sans haine et sans aversion de sa personne. Car quel sujet en eût-il pu avoir? Pendant les trois années de son apostolat, de quelles grâces ne l'avait pas comblé ce Dieu Sauveur, et qu'était-il arrivé qui dût l'aigrir contre lui, et l'engager à une si noire trahison ? Comment donc oublia-t-il tant de bienfaits, et sacrifia-t-il si indignement son bienfaiteur? Encore une fois, mes Frères, l'eussiez-vous jamais pensé, si le Saint-Esprit ne vous l'avait pas fait entendre ? Une avare convoitise, l'esprit d'intérêt, la passion d'avoir, voilà ce qui corrompit le cœur de ce traître, et ce qui le précipita dans le plus profond abîme de l'iniquité. Reprenons la chose d'un peu plus haut ; et expliquons-nous.
Il avait été présent lorsque Marie-Madeleine vint répandre sur les pieds de Jésus-Christ un parfum de très-grand prix. Il en avait conçu de la peine, et s'en était hautement déclaré. Son avarice lui avait fait traiter de profusion et condamner une action si sainte : Ut quid perditio hœc (1)? Pour justifier son sentiment, il l'avait coloré d'une apparence de piété et de charité : Hé quoi ! ne pouvait-on pas vendre nette liqueur ? on en eût retiré une somme considérable, et cette somme eût servi au soulagement des pauvres : Potuit enim istud venunrandi multo, et dari pauperibus (2). Rien de plus spécieux que ce prétexte ; mais ce n'était qu'un prétexte; et si vous voulez savoir la vraie raison qui le touchait, le texte sacré va vous rapprendre. Car, dit saint Jean, il n'avait guère en vue les misères des pauvres ; et, en parlant d'eux, ce n'était pas pour eux qu'il parlait. Mais il amassait et il thésaurisait ; mais ayant soin de recueillir les aumônes faites à Jésus-Christ, il les gardait et se les appropriait : Non quia de egenis pertinebat ad eum, sed quia fur erat et loculos habens (3.) De là que fait-il ? et quelle résolution, et quelle affreuse extrémité ! Judas se voit frustré de son espérance ;
1 Matth., XXVI, 8. — 2 Ibid. 9. — 3 Joan., XII, 6.
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ce gain qui lui fût revenu de ce baume précieux qu'avait apporté Madeleine, ce gain sordide qu'il se proposait, lui échappe des mains. Il veut s'en dédommager ; et parce qu'il en trouve l'occasion prompte et commode, en vendant son Maître même , ce parricide ne l'étonné point. Il en a bientôt formé le dessein, il se met bientôt en état de l'exécuter : le voilà dans le conseil des princes des prêtres ; du sacré collège des apôtres qu'il a quitté, le voilà dans la synagogue des Juifs, avec qui il vient délibérer et négocier. Que me donnerez-vous, et je vous réponds de ce Jésus que vous cherchez : je vous l'amènerai : Quid vultis mihi dare, et ego eum vobis tradam (1). Ah ! disciple ingrat, que promettez-vous? que dites-vous? ou plutôt, mes chers auditeurs, que dis-je moi-même? et comment pourrais-je fléchir un cœur que la cupidité domine? Cette âme intéressée n'écoute que ce qui la peut satisfaire. On convient de part et d'autre : trente deniers sont offerts et sont acceptés : tout est conclu. Judas prend des mesures ; il agit, il livre Jésus, et ne s'estime pas moins heureux de pouvoir, aux dépens de cet adorable Sauveur, contenter l'insatiable désir qui le dévore , que les Juifs de pouvoir, à si peu de frais, contenter leur animosité et leur envie.
Voilà, Chrétiens, tout le fond de son crime, en voilà l'origine. C'a été un déicide, parce que c'était un voleur: Fur erat; et c'était un voleur, parce qu'il était avare. De son avarice sont venus tous ses larcins, et ses larcins ont enfin abouti jusqu'à mettre la vie et le sang d'un Dieu au prix des esclaves : car le prix des esclaves était de trente deniers. Faut-il s'étonner qu'étant avare, il soit devenu traître? Non, certes, puisqu'il est comme essentiel à l'avare de n'avoir point de foi. Faut-il s'étonner qu'étant avare, il ait violé lâchement tous les devoirs de la reconnaissance et de l'amitié? Il n'y a rien en cela que de très-naturel, puisque l'amitié et l'avarice sont incompatibles : car le caractère de l'une est de se communiquer et de vouloir du bien à autrui ; au lieu que le caractère de l'autre est de se renfermer toute dans elle-même, et de ne vouloir que son propre bien. Faut-il s'étonner qu'étant avare, il ait renoncé son Maître? Je n'en suis point surpris, répond saint Chrysostome, puisque, selon l'oracle de la vérité éternelle, on ne peut servir deux maîtres, et que tout avare est asservi à son avarice. Faut-il même s'étonner qu'étant avare, il ait vendu jusqu'à son Dieu ? Je n'ai
1 Matth., XXVI, 15.
pas non plus de peine à le comprendre, poursuit saint Chrysostome, puisque l'avare ne veut point d'autre Dieu que son avarice, ou que son argent. Or il n'est pas difficile de concevoir qu'on vende le Dieu véritable pour un Dieu prétendu, quand ce Dieu prétendu est le seul qu'on reconnaît, et à qui l'on est dévoué. Tout cela, Chrétiens, ce sont des réflexions solides ; mais sans nous arrêter à ce point particulier, ni davantage insister sur la passion de l'intérêt, concluons de l'exemple de Judas trois choses qui regardent toute passion en général; et apprenons, premièrement, combien il est pernicieux de fomenter une passion dans notre cœur, et de s'y assujettir, puisqu'elle peut nous conduire aux plus grands désordres; secondement, de quelle importance il est de l'attaquer de bonne heure et de l'étouffer dès sa naissance, puisque lorsqu'elle s'est une fois établie et fortifiée, il faut une espèce de miracle pour la détruire et la surmonter ; en troisième lieu, combien il est nécessaire de n'en épargner aucune, quelle qu'elle soit, et de les réprimer toutes, puisqu'une seule suffit pour nous pervertir et pour nous perdre. Trois maximes d'une conséquence extrême dans le règlement de notre vie. Plaise au ciel que je puisse bien les imprimer dans vos cœurs, et que vous sachiez dans la pratique en profiter !
Car j'en appelle d'abord à vous-même, mon cher auditeur, et je vous demande ce que peut la passion, ou, pour mieux dire, ce qu'elle ne peut point, quand elle s'est emparée d'un cœur? Quelles entreprises et quels desseins criminels ne lui inspire-t-elle pas ? Elle a fait de Judas un apostat et un homicide : que ne fera-t-elle point de moi? Je n'ai qu'à rappeler ma conduite passée, et qu'à voir où m'a mené en mille rencontres une passion qui m'entraînait. N'est-ce pas là le principe de tous les dérèglements de ma vie? Si j'avais été guéri de cette passion, je n'aurais pas fait cent démarches dont je n'ai que trop lieu maintenant de me repentir ; je ne me serais jamais engagé en telles et telles habitudes ; je ne serais jamais allé jusqu'à ces excès ; ma raison s'y serait opposée, ma volonté en eût eu horreur : mais la passion m'a tout persuadé, et m'a fait franchir toutes les barrières qui pouvaient me retenir. Aussi quand Dieu a voulu punir les hommes sur la terre, et les plus grands hommes, il n'y a point employé de plus terrible châtiment que de les livrer à leurs passions : Tradidit illos Deus in desideria cordis eorum (1). C'étaient des
1 Rom., I, 24.
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impies, dit saint Paul, parlant des philosophes païens ; et c'est pour cela que Dieu les a abandonnés au gré de leurs désirs. Il ne les a pas livrés aux afflictions et aux adversités temporelles; au contraire, il les a comblés d'honneurs et de prospérités. Il ne les a pas livrés aux démons, ministres de sa justice, et les exécuteurs de ses vengeances : à qui donc? à eux-mêmes et à leurs passions déréglées : pourquoi? parce qu'une passion, répond saint Chrysostome, est pire qu'un démon, et que Dieu se tient plus vengé par ce démon intérieur et naturel, que par tous les démons de l'enfer. Et en effet, poursuit l'Apôtre, de quelles passions ont-ils été esclaves? des plus brutales et des plus honteuses : Tradidit illos in passiones ignominiœ (1).
Or, ce que Dieu a fait au regard de ces infidèles par de si sales passions, il l'a fait au regard de Judas par la passion de l'intérêt ; et c'est ce qu'il fait encore tous les jours à notre égard par tant de passions différentes qui nous tyrannisent. Hé bien 1 dit Dieu dans l'ardeur de sa colère, vis donc, et agis comme tu le voudras; suis le torrent qui t'emporte, et lâche impunément la bride à tes appétits les plus injustes et les plus désordonnés. Je t'avais jusques à présent arrêté par la force de ma grâce ; mais je te laisse désormais la carrière ouverte. Puisque tu veux être un pécheur, sois - le tout à l'ait; et puisque tu veux obéir à ta passion, qu'elle te maîtrise, et qu'elle te plonge dans tout ce qu'elle a de plus vicieux et de plus odieux. Car voilà, Chrétiens, le vrai sens de cette terrible parole du Docteur des nations : Tradidit illos in passiones; et voilà ce que le Sauveur fit entendre à Judas, lorsque, après avoir tenté toutes les voies pour le ramener à son devoir, il lui permit enfin, ou sembla lui permettre d'exécuter son exécrable projet : Quod facis, fac citius (2) ; Achève , perfide , achève ce que tu as médité et commencé. Depuis ce moment, ressentit-il la moindre peine au fond de son âme? hésita-t-il à se rendre aulnes des pontifes conjurés contre le Fils de Dieu? disputa-t-il quelque temps sur la convention qu'ils firent avec lui, et vendit-il au moins chèrement la sacrée personne de Jésus-Christ? Montra-t-il quelque répugnance à conduire lui-même les soldats dans le jardin, et lut-il ému de la présence du Maître le plus aimable, de l'accueil qu'il en reçut, et de ce reproche si tendre : Amice (3); Mon ami : Juda, osculo Filium hominis tradis (4)? Quoi ! Judas,
1 Rom.,
I, 26. — 2. Joan., XIII, 27.— 3 Matt., XXVI, 50.— 4 Luc, XXII, 48.
vous me trahissez, et c'est par un baiser? Ah ! la passion soutient tout cela, dévore tout cela, l'endurcit sur tout cela. Vous en êtes effrayés : mais, Chrétiens, n'y a-t-il eu qu'un Judas où la passion ait produit de si damnables effets? et combien voyons-nous encore dans le christianisme d'hommes passionnés vendre Jésus-Christ, le trahir, le sacrifier à leurs aveugles convoitises ? Supposez les crimes les plus énormes et les plus monstrueux attentats: l'homme en devient capable dès que la passion le gouverne. Supposez l'homme le plus vertueux et le plus attaché à ses devoirs : dès que la passion commencera à le solliciter, et qu'il lui prêtera l'oreille, il est en danger, et dans le danger prochain d'une ruine entière de sa conscience et de son âme. La raison en est que le caractère de la passion est de n'avoir point de bornes. Car les bornes que Dieu nous a prescrites ne peuvent nous être appliquées que par deux règles, qui sont la raison et la foi. Or le propre de la passion est de prévenir la raison et la foi, et que, les prévenant, elle prend l'avantage sur Tune et sur l'autre, et rend inutiles toutes leurs lumières.
Quel remède, mes chers auditeurs? Celui même que je vous ai marqué dans la seconde maxime, et que je trouve si bien exprimé dans ces belles paroles de l'Ecriture : Beatus qui tenebit et allidet parvulos tuos ad petram (1); Bienheureux celui qui écrasera tes petits contre la pierre ! Expressions figurées : et voici, selon saint Augustin, ce qu'elles nous représentent. Ces petits, remarque ce saint docteur, sont les passions de l'homme qui commencent à naître, et qui n'ont pas encore pris leur accroissement. Or, c'est alors que nous devons les écraser, les briser, les mortifier, parce qu'elles sont faibles, et qu'il est par conséquent beaucoup plus aisé de les vaincre et de s'en défaire. Mais si nous leur permettons de s'établir et de se fortifier, si nous les laissons se former en habitudes, dans peu nous n'en serons plus maîtres, et jusques au dernier soupir de notre vie, elles nous tiendront sous le joug, et nous feront éprouver leur malheureuse et cruelle domination : Beatus qui tenebit et allidet parvulos tuos ad petram !
Ce que je dis, au reste, mes Frères, regarde toutes les passions, sans en excepter aucune : pourquoi? parce qu'il n'en faut qu'une pour faire en nous d'étranges ravages, et qu'une seule peut nous égarer dans la voie du salut, et nous damner ; parce qu'il n'en faut qu'une
1 Psal., CXXXVI, 9.
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pour susciter toutes les autres, autant qu'elles peuvent lui être utiles et servir à ses fins ; parce que celle dont nous nous défions peut-être le moins, est justement celle dont nous avons le plus à craindre, et qui souvent a des suites plus funestes. Troisième et dernière maxime, non moins incontestable que les deux premières. Judas n'était ni ambitieux, ni impudique, ni sensuel, ni emporté : l'Evangile ne lui attribue aucun de ces vices; mais il était intéressé, et ce fut assez pour l'engager dans l'intrigue la plus criminelle et la plus sacrilège conspiration. C'est donc fort mal raisonner que de dire : Je n'ai qu'une passion, et Dieu m'a fait la grâce d'être, du reste, peu sujet aux passions ordinaires qui règnent dans le monde : c'est comme si je disais : Je n'ai qu'une maladie mortelle, et que, me croyant en sûreté, je n'usasse contre cette maladie de nulle précaution. Mais dès que c'est une maladie mortelle, pourrait-on me répondre, cela ne suffit-il pas, et ne devez-vous pas prendre tous les soins nécessaires pour en arrêter le cours? Car dans le fond, qu'importe que ce soit de plusieurs maladies compliquées ensemble, ou d'une seule, que vous mouriez, si vous venez en effet à mourir? Disons de même, Chrétiens, par rapport à la passion : c'est une maladie de l’âme, et une maladie qui peut nous donner la mort ; en faut-il davantage, et qu'importe que d'autres l'accompagnent, ou qu'elle agisse seule? qu'importe que ce soit celle-ci ou celle-là, si nous périssons par celle-ci aussi bien que par celle-là ; et s'il y a dans chacune séparément un poison assez malin et assez contagieux pour éteindre dans nous tous les principes de la vie?
Quelle prière faut-il donc faire plus souvent et plus ardemment à Dieu-que celle du Prophète royal ? Ne tradas bestiis animas confitentes tibi (1) ; Ah ! Seigneur, je le reconnais devant vous, et je le confesse ; j'ai mérité mille fois, en me révoltant contre vous, de ressentir la révolte de mes passions contre moi-même. Ce sont des bêtes féroces qui m'agitent, qui me tourmentent, et il est bien juste qu'une âme qui n'a pas voulu obéir à votre loi, ne soit pas elle-même obéie par ses propres convoitises. Mais après tout, mon Dieu, si vous avez à me châtier, que ce ne soit pas en me livrant à leurs désirs insensés : Ne tradas. Que j'aie de leur part des combats à soutenir; que j'aie, pour leur résister, des efforts à faire, et de grands efforts; que je sois obligé, pour ne pas
1 Psal., LXXIII, 19.
succomber à leurs attaques, de vivre dans une attention continuelle sur moi-même et dans un renoncement perpétuel à moi-même, c'est une peine qui m'est due ; et tant que j'en serai là et que vous voudrez m'éprouver par là, je ne penserai qu'à me soumettre, et qu'à bénir votre souveraine justice. Mais, Seigneur, si jamais vous allez plus avant, et que dans cette guerre intime vous m'abandonniez à ces ennemis de mon salut, que sera-ce de moi ? Tout autre châtiment, mon Dieu, je l'accepte de votre main : vous en avez de toutes les sortes; et quel que soit celui que vous choisirez, je m'y soumets : mais ce fatal abandonnèrent à mes passions, c'est, si je l'ose dire, Seigneur, à quoi je ne puis consentir ; c'est sur quoi je ne cesserai point d'implorer votre miséricorde, et de vous adresser mes vœux : Ne tradas bestiis animas confitentes tibi. Ce ne seront point, Chrétiens, des vœux stériles et sans fruit, pourvu qu'ils soient sincères. Dieu les écoutera : prenons confiance, et gardons-nous de l'autre malheur de Judas. La source de son crime, ce fut la passion ; mais le comble et la consommation de son crime, ce fut son désespoir, comme vous le verrez dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
11 n'est pas surprenant que l'attentat commis contre la personne de Jésus-Christ ait été la cause de la réprobation de Judas : car, selon que saint Chrysostome l'a très-judicieusement remarqué, un homme perdu, un homme réprouvé de Dieu, est quelque chose de bien moins qu'un Dieu trahi et un Dieu vendu. Mais ce qu'il y a de plus étrange et de plus effrayant pour nous, c'est qu'un apôtre de Jésus-Christ se soit porté jusqu'à cette perfidie, et que, par une telle perfidie, il soit tombé dans l'affreux état d'une damnation éternelle. Voilà ce que nous pouvons regarder comme un abîme des jugements de Dieu. Ces deux termes d'apôtre et de réprouvé joints ensemble, et néanmoins si opposés, sont capables de jeter la terreur dans tous les esprits. Car qu'est-ce qu'un apôtre ? Un élu de Dieu, un ministre de Jésus-Christ, un dépositaire de ses secrets, un dispensateur de ses mystères, un prédicateur de son Evangile, un prince de son Eglise, un pasteur de son troupeau, un homme rempli des plus riches dons de la grâce. Et qu'est-ce qu'un réprouvé ? L'abomination de Dieu, l'objet de la colère et de la vengeance de Dieu, une victime de l'enfer, un vase d'ignominie, selon l'expression de saint Paul, un homme frappé de la malédiction
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du ciel, et livré à sa plus rigoureuse justice. Or qui peut voir sans effroi tout cela réuni dans un même sujet? La réprobation d'un homme, quel qu'il soit et en quelque état que je me le figure, est sans doute bien terrible ; celle d'un juste qui, de l'état de grâce où il était élevé, tombe dans l'état de perdition, est encore beaucoup plus affreuse : que sera-ce de la réprobation d'un disciple du Sauveur, qui de l'émi-nence du trône apostolique, si je puis parler de la sorte, est précipité dans un feu qui ne s'éteindra jamais, et condamné à un opprobre que rien jamais ne pourra effacer !
C'est là toutefois, mes Frères, que s'est terminée la trahison de Judas. Elle en a fait d'abord un apostat ; son apostasie l'a conduit au désespoir ; son désespoir lui a inspiré la pensée d'attenter lui-même à sa propre vie ; et cette mort pleine d'horreur, en mettant le comble à son crime, a mis le comble à la damnation de son âme, et doit être suivie d'une éternité de supplices. Encore une fois, n'est-ce pas là qu'il faut s'écrier avec le maître des Gentils : O altitudo (1) ! 0 profondeur impénétrable ! et jamais cette parole fut-elle mieux appliquée et vérifiée plus à la lettre? car une profondeur suppose une élévation : or, que concevons-nous, dans l'ordre du salut et de la grâce, de plus relevé que l'apostolat? et par conséquent, que pouvons-nous concevoir de plus profond et de plus bas que la chute et la réprobation d'un apôtre? O altitudo ! O profondeur 1 mais de quoi ? non pas des richesses de la miséricorde et de la bonté de Dieu, mais des trésors de la justice et de la colère de Dieu : O altiludo divitiarum ! Car Dieu a des trésors de colère comme des trésors de bonté, et les uns et les autres sont également des trésors de sagesse et de science, Sapientiœ et scientiœ Dei, parce que Dieu n'est pas moins sage ni moins éclairé en réprouvant, qu'il l'est en prédestinant. Il a voulu nous découvrir ses trésors de colère dans la personne de Judas, pour nous apprendre à les craindre et à nous en garantir. Voyons donc encore plus en détail les circonstances de la réprobation de ce malheureux.
Après avoir traité avec les princes des prêtres, il renonce à Jésus-Christ et à sa compagnie; d'où vient qu'il est appelé par saint Ambroise le chef des apostats, Apostalarum caput, et que, selon le cardinal Pierre Damien, tout ce qu'il y a de chrétiens qui perdent la foi et qui apostasient, sont comme les descendants et la postérité de Judas : Judœ execranda progenies.
1 Rom., XI, 33.
Et ne fallait-il pas en effet qu'il portât dès lors le caractère des réprouvés, puisqu'au moment qu'il communia de la main du Fils de Dieu, il fut possédé du démon, qui entra dans lui ? et c'est ce que saint Jean nous déclare expressément : Et post buccellam introivit in eum Satanas (1). Or qu'était-ce, mes Frères, demande saint Cyrille d'Alexandrie, qu'un homme qui venait tout à la fois de recevoir dans son cœur Satan et Jésus-Christ? Satan, pour l'y faire régner; et Jésus-Christ, pour l'y faire mourir ; Satan, à qui il donnait dans lui-même un empire absolu ; et Jésus-Christ, qu'il y crucifiait : Satan, qu'il exaltait au-dessus de Jésus-Christ ; et Jésus-Christ, qu'il lui présentait comme une victime et qu'il lui sacrifiait! N'était-ce pas là le sceau de la réprobation ? n'en était-ce pas le dernier terme ?
Mais cette réprobation, après tout, ne fut pas l'effet nécessaire ni du sacrilège de Judas, ni de son apostasie, ni de sa trahison. Car, après avoir abandonné Jésus-Christ, après avoir trahi Jésus-Christ, après l'avoir livré au pouvoir des Juifs, il y avait une ressource pour lui dans la miséricorde de Dieu ; et s'il eût bien ménagé les grâces qui lui restaient, il pouvait encore rentrer dans la voie de la justification, et par là même dans la voie du ciel. Que ne fit point le Fils de Dieu pour l'y rappeler? Comment lui parla ce Dieu Sauveur, et quels retours ne lui donna-t-il pas occasion de faire sur lui-même? Mais le cœur de cet apostat et de ce traître s'était fermé pour jamais aux grâces divines ; et de là son désespoir. Non pas qu'il ne reconnaisse son crime : au contraire, c'est parce qu'il le reconnaît, parce qu'il le déteste, mais par une fausse pénitence, qu'il se désespère. Il le reconnaît, mais il ne le reconnaît qu'à demi. Il le reconnaît comme une production de sa malice, mais il ne le reconnaît pas comme un sujet capable encore d'exciter la bonté de Dieu. Le voilà touché de repentir : Pœnitentia ductus (2); mais repentir, disent les Pères, qui outrage Dieu, bien loin de l'apaiser; pourquoi? parce qu'il procède d'un faux jugement, que Dieu est moins miséricordieux qu'il n'est juste ; et parce que ce jugement, faux et erroné, au lieu d'attendrir le pécheur pour Dieu, et de le toucher d'un saint amour, ne lui inspire que de l'aversion et de la haine.
L'eussiez-vous jamais cru, mes chers auditeurs, que le démon, qui est l'auteur du péché, pût être l'auteur de la pénitence, et que la pénitence, qui doit réconcilier l'homme avec
1 Joan., XIII, 27. — 2 Matth., XXVII, 3.
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Dieu, ne dût servir qu'à l'en éloigner? Voilà néanmoins le mystère qui s'est accompli dans Judas. Sa pénitence a été l'ouvrage du démon : c'est le démon qui la lui a suggérée, le démon qui lui en a donné les règles, le démon qui la lui a fait exécuter. Car tout y a été de son esprit. Ce fut une pénitence sincère, puisque Judas se repentit véritablement de son péché ; ce fut une pénitence vive et affectueuse, puisqu'il conçut une sensible douleur de son péché ; ce fut même une pénitence beaucoup plus efficace que ne le sont communément les nôtres, puisqu'il alla trouver les princes des prêtres, qu'il leur témoigna l'innocence de Jésus-Christ, et qu'il leur rendit l'injuste salaire qu'il avait reçu : Pœnitentia ductus, retulit triginta argenteos (1) ; mais avec toutes ces qualités, ce fut une pénitence de démon : comment cela? parce qu'elle ne fut pas animée de l'espérance chrétienne. Il y a près de six mille ans que tous les démons, dans l'enfer, font une pareille pénitence : ils reconnaissent toujours leur péché, et le reconnaîtront toujours; mais sans nul amour pour Dieu, ni nul sentiment de confiance en Dieu. Le grand artifice de l'esprit de ténèbres est de nous inspirer cette pénitence défectueuse, et de nous porter à faire par volonté ce qu'il fait par une sorte de nécessité.
Ainsi Judas proteste qu'il est pécheur, il s'en déclare publiquement : J'ai péché, dit-il, j'ai vendu le sang du juste : Peccavi, tradens sanguinem justum (2). Mais ce n'est point assez, répond saint Bernard, de confesser que tu es pécheur ;il faut confesser que Dieu est bon, et joindre cette confession de la miséricorde de ton Dieu à la confession de ton crime, parce que c'est dans ces deux confessions que consiste le retour à la grâce. Judas fait l'un, mais il laisse l'autre ; et de là il se repent, mais il ne se convertit pas. Il jette dans le temple les trente deniers dont a on payé sa trahison ; mais il n'a pas recours au trésor inépuisable de l'infinie bonté de Dieu qu'il a trahi ; il jette le prix pour lequel il a vendu son Maître, et il ne connaît pas le prix dont son Maître l'a racheté : Pretium reddit quo vendiderat Dominum (ces paroles sont de saint Augustin), non agnoscit pretium quo redemptus est a Domino. Enfin, confus et interdit, n'espérant rien de la part de Dieu, il se tourne contre soi-même, et, dans l'horreur qu'il conçoit de lui-même, il devient lui-même son propre bourreau. Les pharisiens et les scribes l'avaient renvoyé, et lui avaient dit
1 Matth., XXVII, 3. — 2 Ibid.
en le renvoyant qu'ils ne se mêlaient point de ce qui le regardait et qu'ils n'y prenaient aucun intérêt : Que nous importe? c'est à vous de voir ce que vous avez à faire : Quid ad nos? tu videris (1). Il y pourvoit en effet, mais de la manière que lui dicte son aveugle fureur. Il se croit indigne de vivre, il se condamne à la mort : mais à quelle mort? à la plus infâme. De la même main dont il a reçu le prix du sang : Pretium sanguinis (2), il forme le nœud qui doit finir le cours de ses années et lui ravir le jour. Il meurt, et, expirant par un nouveau crime, il laisse sa mémoire en exécration à tous les siècles : Et suspensus crepuit medius (3).
Tel fut le sort de cet apôtre, déchu de son apostolat et dépouillé de toutes les grâces qui y étaient attachées. Or là-dessus, mes Frères, que de réflexions à faire, que de conclusions à tirer, que de résolutions à prendre ? Appliquons-nous bien à cet exemple, pour le considérer et l'étudier. C'est l'exemple d'un réprouvé ; mais l'exemple d'un réprouvé peut être pour nous une leçon aussi salutaire que les exemples des saints ; et la vue des damnés peut nous servir à connaître les voies de notre prédestination. Judas s'est perdu aux côtés de Jésus-Christ, et au milieu des apôtres; il n'y a donc plus d'état dans le monde qui soit assuré, il n'y a donc plus de lieu où l'on soit à couvert du péril ; on- peut donc se damner jusque dans les plus saintes professions ; on ne peut donc plus compter sur rien. Et en effet, sur quoi compterais-je ? est-ce sur les grâces de Dieu ? Judas en a eu de plus abondantes que moi. Est-ce sur l'usage des sacrements ? Judas a vécu et conversé avec l'auteur même des sacrements ; il a mangé à la table de Jésus-Christ, et il y a eu la même part que les autres disciples. Est-ce sur ma pénitence? Judas en a fait une infructueuse, et puis-je me promettre que la mienne aura plus de mérite et plus de pouvoir auprès de Dieu? Sur quoi donc, encore une fois, ferai-je fond ? Ah ! Seigneur, mon plus solide appui sera la crainte de vos jugements; car voilà par où vous voulez que le juste se soutienne aussi bien que le pécheur, et c'est en cela que votre grâce est admirable, d'avoir fait de la crainte, dont le propre est d'ébranler, l'affermissement de toutes les vertus. Il n'appartenait qu'à vous, ô mon Dieu, de lui donner une qualité si rare et si excellente. Dans l'ordre naturel, la crainte affaiblit ; mais dans l'ordre du salut, elle fortifie : et c'est par cette raison, remarque saint Ambroise, que le Fils de Dieu
1 Matth., XXVII, 4. — 2 Ibid. 6. — 3 Act., I, 18.
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a souffert Judas, et qu'il l’a admis au nombre de, ses disciples. Car ce choix n'a pas été sans un dessein particulier de sa Providence : Eligitur Judas, non per imprudentiam, sed per providentiam. Dieu a voulu que sa chute nous fût une preuve sensible de cette grande vérité, que nous devons opérer notre salut avec tremblement : Cum metu et tremore (1). Le premier ange nous avait déjà servi sur cela d'exemple, en se pervertissant dans le ciel ; mais son exemple, dit saint Bernard, n'était pas assez sensible pour nous. Le premier homme nous en avait donné un témoignage plus touchant en se perdant lui-même, et toute sa postérité avec lui, dans le paradis terrestre ; mais c'était un témoignage trop éloigné de nous : il en fallait un qui nous fût plus présent, et qui nous fit voir que dans le christianisme même où la grâce abonde , et dans les sociétés du christianisme les plus régulières et les plus parfaites, il y a toujours des dangers et des écueils à éviter. Or c'est de quoi nous avons la plus évidente conviction dans la personne de Judas ; et si nous présumons encore des miséricordes de notre Dieu, si nous oublions ses jugements redoutables , pour nous entretenir dans une vaine confiance, si nous négligeons l'affaire du salut, et que nous nous en reposions sur la providence du Seigneur, qui ne manque point aux hommes en cette vie, n'est-ce pas un aveuglement criminel, et une témérité sans excuse?
Mais devons-nous tellement craindre, que nous bannissions de notre cœur toute espérance? A Dieu ne plaise, Chrétiens ! Craignons, mais d'une crainte filiale : or cette crainte des enfants, bien loin d'exclure l'espérance, la demande au contraire , et la suppose comme une compagne inséparable. Judas a désespéré, et c'est son désespoir qui a consommé sa condamnation ; d'où il s'ensuit qu'il n'y a donc point de désordre, point d'habitude si invétérée, où il soit permis de se défier de la bonté divine, et de n'en plus attendre de grâce. Quand je serais aussi coupable et même plus coupable que Judas, tant que je suis sur la terre, je suis toujours dans la voie ; et tant que je suis dans la voie, Dieu veut que je le regarde comme nia fin , et que j'y aspire. Mais comment pourrais-je aspirer à ce que je n'espère plus ? David était devenu adultère ; David à son adultère avait ajouté l'homicide; David avait scandalisé tout son peuple ; David avait abusé de tous les dons de Dieu : mais entra-t-il pour cela dans
1 Philip., II, 12.
le moindre sentiment de désespoir? Que dis-je? plus il se reconnut criminel, plus il ranima son espérance, plus il la redoubla. Avant son péché, il appelait Dieu son Seigneur, son souverain, son roi ; mais depuis son péché, il usa d'un nom plus engageant et plus tendre, et commença de l'appeler sa miséricorde : Deus meus, misericordia mea (1). Car, selon la pensée de saint Augustin, étant pécheur devant Dieu, il ne trouva point détenue plus propre pour exprimer ce que Dieu lui était et lui voulait être : Non invenit quid appellaret Dominum, nisi misericordiam suam. D'où ce saint docteur conclut en s'écriant : O nomen sub quo nemini desperandum! O le grand nom, mes Frères ! nom qui condamne toutes les défiances des hommes, et qui nous apprend que personne, qui que nous soyons, ne peut, sans faire outrage à Dieu, se croire hors d'état de retourner à lui, et d'en obtenir une pleine rémission.
Pécheurs qui m'écoutez, comprenez ce que je dis, et ne l'oubliez jamais : ce qui a damné Judas, ce n'est point proprement la trahison qu'il avait commise, mais le désespoir où il s'abandonna après sa trahison ; car sans ce désespoir, tout traître qu'il était, il pouvait néanmoins encore se sauver. S'il eût espéré, sa trahison eût pu servir à sa justification, en servant à exciter sa pénitence et sa contrition. Son malheur est de s'être persuadé qu'il n'y avait plus de pardon pour lui ; et voilà ce qui perd tous les jours les grands pécheurs du monde.
Les pécheurs ordinaires se perdent par un excès de confiance, mais les libertins et les impies déclarés se perdent par un défaut de confiance. Les uns périssent parce qu'ils espèrent trop, et les autres parce qu'ils n'espèrent point du tout. Car voici la plus dangereuse illusion de l'esprit séducteur, qui ne Cherche qu'à nous attirer dans le précipice par quelque voie que ce puisse être. Avant le péché, il nous donne de la confiance, et il nous Vote après le péché ; c'est-à-dire qu'il nous donne de la confiance quand elle nous peut être préjudiciable, et qu'il nous l'ôte quand elle nous est salutaire et nécessaire. De même, avant le péché, il nous ôte la crainte des jugements de Dieu; mais il nous la rend après le péché, et nous la rend au double. De sorte, si je puis le dire, qu'il nous fait comme une espèce de restitution, en nous rendant après le péché ce qu'il nous avait ôté avant le péché. Mais, je me trompe : il ne nous rend point ce qu'il nous ôte, et il ne nous ôte point ce qu'il nous donne; car il nous rend après le péché
1 Psal., LVIII, 11.
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une fausse crainte, au lieu de la crainte véritable et religieuse qu'il nous a ôtée avant le péché, et ne nous ayant donné qu'une confiance présomptueuse avant le péché, il nous ôte après le péché la vraie confiance qui pourrait nous retirer de notre égarement, et nous ramener à Dieu.
Ah ! pécheurs, encore une fois, qu'il est important que vous conceviez bien ceci, et que vous y fassiez une sérieuse attention ! Si vous saviez espérer en Dieu, tout pécheurs que vous êtes, j'oserais vous répondre de votre salut; car si vous saviez espérer, vous espéreriez chrétiennement; c'est-à-dire que, malgré la multitude et la grièveté de vos offenses, vous espéreriez assez pour vous toucher, assez pour vous inspirer un saint désir de rentrer en grâce avec Dieu, assez pour vous en faire prendre la résolution et l'unique moyen, qui est la pénitence; assez pour vous soutenir, pour vous consoler, pour vous encourager dans votre retour; mais non point assez pour vous endurcir dans vos désordres, et pour vous confirmer dans vos habitudes vicieuses : c'est-à-dire que, ne perdant jamais l'idée de la miséricorde divine, et qu'au milieu des dérèglements de votre vie, rappelant le souvenir de cette bonté souveraine qui s'intéresse encore pour vous, qui vous ouvre son sein, qui vous tend les bras, qui vous invite, et qui vous promet une prompte et entière abolition dès que vous voudrez revenir, et que vous le voudrez bien, vous vous sentiriez émus jusque dans le fond de l'âme, pénétrés, attendris, piqués de reconnaissance envers le meilleur de tous les maîtres, confus de vos ingratitudes et indignés contre vous-mêmes, déterminés à tout, pour profiter de la grâce qui vous est offerte, et pour achever l'ouvrage de votre conversion. Plaise au ciel que ce soit là le fruit des saintes vérités que je viens de vous annoncer! plaise au ciel que tout ce qu'il y a de pécheurs dans cet auditoire, prosternés devant Dieu et humiliés au pied de cet autel, commencent dès aujourd'hui à mettre en œuvre cette espérance si avantageuse et si efficace que je leur prêche! Allons, mes Frères, et ne différons plus; le Seigneur nous attend, et il est prêt à nous recevoir. Nous sommes chargés de crimes, et c'est justement ce que nous devons d'abord confesser en sa présence : Peccavi, tradens sanguinem justum ; Oui, Seigneur, j'ai péché, et le perfide qui vous a vendu a-t-il plus péché que moi? J'ai déshonoré votre nom, j'ai violé votre loi, j'ai abusé de vos grâces, j'ai négligé vos sacrements, et combien de fois peut-être les ai-je profanés? J'ai sacrifié mon âme à mes passions, cette âme que vous aviez rachetée de votre sang : Tradens sanguinem justum. Je ne viens donc point m'excuser, mon Dieu ; je viens plutôt m'accuser comme Judas; mais du reste dans un autre sentiment que Judas. Peccavi : J'ai, péché contre vous, mais je ne cesserai point pour cela d'espérer en vous. J'ai péché; mais comme votre miséricorde est au-dessus de vos jugements, elle est au-dessus de tous mes péchés, et au-dessus de tous les péchés du monde. J'ai péché; mais plus j'ai péché, plus ma douleur augmente; et plus mon repentir est vif, plus vous êtes disposé à me pardonner. Dans cette confiance je vous réclamerai, et vous m'écouterez; je vous adresserai mes vœux, et vous les agréerez ; je travaillerai à vous satisfaire, je vous vengerai de moi-même, et vous me préserverez de vos vengeances pour me recevoir parmi vos élus, et me faire part de votre gloire, où nous conduise, etc.
EXHORTATIONS CAREME III
EXHORTATIONS CAREME III
EXHORTATION SUR LE RENIEMENT DE SAINT PIERRE.
ANALYSE
Sujet. Quelque temps après, ceux qui se trouvèrent là dirent à Pierre : Assurément vous êtes de ces gens-là; car vous êtes aussi de Galilée. Mais il se mit à faire des imprécations, et à dire avec serment : Je ne connais point cet homme-là dont vous me parlez.
C'est ainsi que l'on renonce encore Jésus-Christ, jusque dans le christianisme.
Division. Jésus-Christ renonce par les mauvais chrétien : première partie; les mauvais chrétiens renonces par Jésus-Christ : deuxième partie, lieux vérités affligeante», que le reniement de saint Pierre nous donne lieu de considérer.
Première partie. Jésus-Christ renoncé par les mauvais chrétiens. Faiblesse de Pierre, qui, malgré toutes les protestations qu'il avait faites au Fils de Dieu d'une fidélité inviolable, le méconnut dans l'occasion et le renonça. Ainsi le renoncent tant de mauvais chrétiens.
Renoncement le plus universel, car ou le renonce en tout; c'est-à-dire, dans sa vie et ses exemples : ou ne veut point s'y
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conformer. Dans sa mort et dans sa croix : c'est souvent pour nous, tout h la fois, et une folie et un scandale. Dans son Evangile et sa morale : on suit la morale du monde préférablement a la sienne. Dans ses sacrements, et surtout dans celui de son corps : on le déshonore par mille immodesties, par mille abominations, par un délaissement presque total. Dans ses disciples et ses sectateurs : on les méprise et on en raille.
Renoncement le plus criminel. Pierre fut d'autant plus coupable en renonçant Jésus-Christ, qu'il était un de ses apôtres; et ce qui nous rend plus criminels quand nous renonçons ce Dieu Sauveur, c'est la qualité de chrétiens dont nous sommes revêtus. Nous tombons alors dans une contradiction où ne tombent ni les infidèles mêmes, ni les hérétiques.
Deuxième partie. Les mauvais chrétiens renonces par Jésus-Christ. Il n'en fut pas ainsi de Pierre, parce que sa pénitence répara son péché. Mais comme les mauvais chrétiens ajoutent à leur péché l’impénitence, ils verront s'accomplir à leur égard cette terrible menace de l'Evangile où il est dit du Fils de Dieu qu'il sera la ruine de plusieurs, même en Israël.
Dès sa vie mortelle, il a commencé à contredire et à renoncer le monde et les partisans du monde : mais c'est dans son jugement dernier qu'il les renoncera avec plus d'éclat.
Or, entre ses ennemis qu'il réprouvera, il n'y en aura point qu'il traite plus rigoureusement que les mauvais chrétiens; pourquoi? 1° parce qu'ils auront été les plus rebelles; 2° parce qu'ils auront été les plus ingrats; 3° parce qu'ils auront eu plus de part aux avantages de sa loi. Voilà ce que nous ne pouvons prévenir avec trop de soin.
Et post pusillum, rursus qui astabant, dicebant Petro : Vere ex illis es, nam et Galilœus es. Ille autem cœpit anathematizare, et jurare : Quia nescio hominem istum quem dicitis.
Quelque temps après, ceux qui se trouvèrent là, dirent à Pierre : Assurément vous êtes de ces gens-là, car vous êtes aussi de Galilée. Mus il se mit à faire des imprécations, et à dire avec serment : Je ne connais point cet homme-là, dont vous me parlez. (Saint Marc, chap. XIV, 71.)
N'était-ce donc pas assez pour le Sauveur du monde qu'un de ses apôtres l'eût trahi et vendu; et fallait-il que, dans son affliction, il eût encore la douleur de voir le prince même îles apôtres le renoncer, et d'entendre celui qu'il destinait à être un jour le souverain pasteur des fidèles le charger d'anathèmes et le blasphémer? Providence de mon Dieu, vous le permîtes ainsi, selon les décrets éternels de cette justice impénétrable dont nous devons adorer les jugements, sans entreprendre d'en découvrir le fond et de les examiner. Quoi qu'il en soit, cette colonne sur laquelle devait porter le saint édifice de l'Eglise fut ébranlée; Pierre tomba, et nous donna tout à la lois, dans sa chute, et un exemple sensible de la fragilité humaine, et une triste image de ce qui se passe tous les jours parmi nous. Car, au milieu du christianisme, combien de chrétiens renoncent tout de nouveau Jésus-Christ? niais a\ee cette différence bien essentielle et bien funeste pour nous, que Pierre ne renonça son Maître que dans une rencontre, et que par une prompte pénitence il prévint les suites malheureuses de son infidélité ; au lieu que nous renonçons ce Dieu Sauveur habituellement, constamment, et que par Là nous nous exposons à être renonces nous-mêmes. En deux mots, qui comprennent tout le sujet de cet entretien, Jésus-Christ renoncé par les mauvais Chrétiens : ce sera la première partie; et les mauvais chrétiens, renonces par Jésus-Christ : ce sera la seconde. Deux vérités affligeantes que je prends ici occasion de traiter, et qui pourront vous engager à faire un retour salutaire sur vous-mêmes. Commençons.
PREMIÈRE PARTIE.
Ce fut sans doute un changement bien subit et bien étrange que celui de Pierre ; ce fut une faiblesse bien condamnable, lorsque, voyant Jésus-Christ entre les mains des Juifs, et craignant d'être arrêté lui-même comme son disciple et enveloppé dans le même sort, il ne se contenta pas de méconnaître publiquement ce divin Sauveur, mais qu'il en vint jusqu'aux imprécations et aux serments. Etait-ce là cet homme auparavant si résolu, ainsi qu'il le protesta plus d'une fois, et si déterminé à perdre la vie plutôt que d'abandonner jamais le Fils de Dieu ? Etiam si oportuerit me mori, non te negabo (1). Etait-ce cet apôtre si ferme et si intrépide, qui seul dans le jardin s'était présenté au combat contre une multitude de gens armés, et qui n'attendait qu'un ordre de son Maître pour se jeter au milieu d'eux? Domine, si percutimus in gladio (2)? Après de si belles démonstrations, après une conduite si hardie et des sentiments si généreux, une parole l'étonné, une simple fille le fait trembler : dans le trouble où il entre et la frayeur dont il est saisi, il devient blasphémateur et parjure ; il renonce son Dieu et sa foi : Nescio hominem istum (3). De dire qu'en ce moment la grâce lui avait manqué, ce serait renouveler une erreur proscrite dans l'Eglise, et flétrie de ses censures : mais disons avec plus de vérité, que dans cette fatale conjoncture il manqua à la grâce, qui pouvait le confirmer et le soutenir. De dire que sa chute fut une suite et le juste châtiment de sa présomption , c'est la pensée de tous les Pères et de tous les interprètes, autorisée par l'Evangile et fondée sur l'oracle du Saint-Esprit. Mais sans rechercher la source de son désordre, considérons le nôtre, et confondons-nous d'avoir tant de fois nous-mêmes renoncé Jésus-Christ , et de le renoncer peut-être
1 Matth., XXVI, 85.— 2 Luc., XXII, 49.— 3 Matth., XXVI, 72
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encore tous les jours. Vous me demandez comment, et je vais vous l'expliquer.
C'est une plainte que faisait saint Paul écrivant à Tito son disciple, et déplorant la conduite de quelques chrétiens, fidèles tout à la fois et infidèles ; fidèles dans les paroles, mais infidèles dans la pratique et dans les œuvres : Confitentur se nosse Deum, factis autem negant (1) ; Il est vrai, disait ce docteur des nations, ils parlent comme nous : mais ils n'agissent pas comme nous; ils confessent comme nous Jésus-Christ, Fils de Dieu et vrai Dieu ; mais ils n'observent pas comme nous sa loi, et par leurs mœurs ils blasphèment, non plus ce qu'ils ignorent, mais ce qu'ils connaissent et ce qu'ils croient. Or, tel est le déplorable désordre où nous sommes tombés dans le christianisme, et voilà comment le monde, même chrétien, a renoncé et renonce sans cesse Jésus-Christ. Renoncement le plus universel, et renoncement le plus criminel. Développons ces deux points, qui nous donneront bien lieu de gémir, pour peu que nous soyons sensibles aux intérêts, de la sainte religion que nous professons.
Renoncement le plus universel : car à quoi ne s'étend-il pas, et jusqu'où ne le porte-t-on pas? On le renonce , cet adorable et divin Maître, en tout : c'est-à-dire, qu'on le renonce dans sa vie et dans ses exemples, qu'on le renonce dans sa mort et dans sa croix, qu'on le renonce dans son Evangile et dans sa morale, qu'on le renonce dans ses sacrements, et en particulier dans le plus auguste et le plus saint de ses mystères ; enfin qu'on le renonce jusque dans ses disciples et ses sectateurs. Et pour en venir à la preuve, qu'est-ce que renoncer Jésus-Christ, ainsi que nous le devons présentement entendre? C'est tenir une conduite toute contraire à celle de Jésus-Christ; c'est suivre dans l'usage ordinaire de la vie des maximes et des règles incompatibles avec l'esprit de Jésus-Christ ; c'est rejeter ce qu'il a recherché, fuir ce qu'il a aimé, négliger sans attention et sans soin ce qu'il nous a laissé de plus salutaire et de plus précieux, l'attaquer jusque dans ses membres, et faire de ses imitateurs et de ce petit nombre de fidèles qui lui sont dévoués , le sujet ou des, plus malignes railleries, ou des plus violentes persécutions. Or, n'est-ce pas là comment le traitent une multitude innombrable de mondains, quoique éclairés des lumières de la foi et nourris dans le sein de son Eglise? Nous n'avons qu'à ouvrir
1 Tit., I, 16.
les yeux et qu'à les jeter autour de nous, pour nous en convaincre : l'expérience ne nous en instruit que trop, et il serait à souhaiter que nous n'en eussions pas des témoignages si sensibles et si communs.
On le renonce dans sa vie et dans ses exemples. Il nous les a proposés pour modèles, et c'est à nous aussi bien qu'à ses apôtres qu'il a dit: Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum ego feci, ita et vos faciatis (1) ; Je suis venu et j'ai vécu parmi vous, afin que vous puissiez vous former sur moi, et que, par une sainte conformité de pratiques et d'actions, on put me reconnaître en vous. L'Apôtre , dans le même sens, voulait que la vie de Jésus-Christ parût dans la vie des chrétiens, qui composent le corps mystique dont il est le chef : Ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris (2). Et ce maître des Gentils prenant pour lui-même ce qu'il enseignait aux autres, et se l'appliquant dans toute son étendue et toute sa force, croyait, sans perdre l'humilité chrétienne, pouvoir dire de lui : Ce n'est pas moi qui vis, mais Jésus- Christ qui vit en moi : Vivo autem jam non ego ; vivit vero in me Christus (3). Pouvons-nous parler de la sorte? et y a-t-il dans toute notre vie un seul trait qui ne soit pas directement opposé à la vie de Jésus-Christ pauvre et amateur de la pauvreté, de Jésus-Christ humble et amateur de l'humiliation et de l'obscurité, de Jésus-Christ ennemi du siècle et de ses fausses prospérités ?
On le renonce dans sa mort et dans sa croix. Cette croix, selon le langage de saint Paul, a été une folie pour les Gentils et un scandale pour les Juifs ; mais, dit saint Chrysostome, elle est souvent pour nous l'un et l'autre tout ensemble : une folie, quand nous devrions la rechercher nous-mêmes, et un scandale, quand nous sommes forcés de la porter; une folie, quand nous devrions la rechercher nous-mêmes, parce que, bien loin de la rechercher en effet, nous mettons toute notre sagesse à la fuir et à ne rien souffrir; un scandale, quand nous sommes forcés de la porter, parce que nous en faisons le sujet de nos révoltes intérieures et de nos murmures. Que Dieu nous envoie une affliction, et que par là il veuille nous associer à Jésus-Christ souffrant et crucifié, en quelle désolation ne tombons-nous pas? à quels excès, et quelquefois à quels désespoirs ne nous emportons-nous pas? On a beau nous dire que cette croix, cette peine qui nous arrive est une portion de la croix du Sauveur !
1 Joan., XIII, 15. — 2 2 Cor., IV, 10. — 3 Galat., II, 20.
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elle nous paraît insoutenable ; et quoiqu'elle nous soit présentée de la main même du Fils de Dieu, quelque légère d'ailleurs qu'elle puisse être, au lieu de la recevoir avec respect, nous la rejetons avec horreur.
On le renonce dans son Evangile et dans sa morale. Il y a deux morales qui se contredisent formellement, la morale de Jésus-Christ et la morale du monde. Parcourons les maximes de l'une et de l'autre, nous n'en trouverons point entre lesquelles il ne se rencontre une contrariété absolue. Selon la morale de Jésus-Christ, toute affection aux biens de la terre et aux richesses temporelles est réprouvée ; et selon la morale du monde, il faut avoir, et avoir le plus qu'on peut, et avoir le plus tôt qu'on peut, et avoir comme on peut. Il y faut tourner tous ses désirs et toutes ses réflexions ; il y faut Appliquer tous ses soins : car on ne vaut, et Ton n'est heureux qu'autant qu'on se voit à son aise et bien pourvu. Selon la morale de Jésus-Christ, c'est une béatitude que d'être doux et débonnaire, que d'être pacifique et patient, que d'endurer les injures et de les pardonner; et, selon la morale du monde , c'est une lâcheté que de supporter la moindre offense. Il n'y a point là-dessus de ménagement à garder, il n'y a point de satisfaction qu'on ne doive exiger, point de paix qu'on ne doive pour cela troubler, point d'intérêt qu'on ne doive sacrifier : autrement, ce serait se couvrir d'une tache ineffaçable, et se mettre dans un opprobre dont on ne se laverait jamais. Selon la morale de Jésus-Christ, nous n'entrons point dans le royaume du ciel, si nous ne nous faisons petits comme des enfants; et selon la morale du monde, c'est une bassesse de cœur que de ne travailler pas, autant qu'il est possible, à se distinguer, à se faire de la réputation, à s'attirer du respect, à s'établir dans l'autorité et dans le crédit, à se pousser dans les emplois, dans les dignités. L'ambition est une noblesse d'âme, et c'est n'avoir point d'honneur, que de ne se sentir pas piqué d'une si belle passion. Selon la morale de Jésus-Christ, l'état de ceux qui pleurent en cette vie, de ceux qui mortifient leurs sens, de ceux qui l'ont pénitence, est préférable à tous les plaisirs et à toutes les joies du siècle; mais là-dessus quelle est la morale du monde, et à quoi nous porte-t-elle? à se divertir, à jouir du temps, à se procurer tous les agréments de la vie, à être des jeux, des compagnies, des spectacles, des repas; à ne se faire aucune violence, à ne se gêner en rien. Il en est de même de tous les autres articles, qu'il serait trop long de parcourir en détail, et où la morale de Jésus-Christ et celle du monde ont des principes tout différents. Par conséquent, s'attacher à l'une, c'est renoncer à l'autre. Or , des deux laquelle suivons-nous? quelles maximes débitons-nous dans les entretiens? à nous entendre parler, et à voir la manière dont nous nous comportons en tout, peut-on se former quelque idée du christianisme? et si d'ailleurs l'on ne savait que nous en faisons une certaine profession, s'imaginerait-on jamais que nous avons été élevés à l'école de Jésus-Christ, et que nous croyons à son Evangile ?
On le renonce dans ses sacrements, et surtout dans le plus auguste et le plus saint de ses mystères, qui est la divine Eucharistie. Dans ce mystère adorable il se propose à nous comme l'objet de notre culte; mais au lieu des honneurs qui lui sont dus, quels outrages ne lui fait-on pas! Point de respect en sa présence, point d'attention ni de recueillement : encore si l'on ne le déshonorait que par de simples dissipations et de simples immodesties; mais jusque dans son sanctuaire, à quelles abominations n'en vient-on pas? quels discours y tient-on? quels sentiments y conçoit-on? quelles scènes y donne-t-on? quels scandales y cause-t-on? Les hommages qu'on devrait lui rendre, on les rend à une idole mortelle; l'encens qu'on devrait lui offrir comme au vrai Dieu, on l'offre à une fausse divinité. Ce n'est pas tout : dans ce même mystère, dans ce sacrement où il réside en personne, il a voulu demeurer avec nous jusqu'à la fin des siècles; il s'est attendu que nous irions l'y visiter, et que, dans ces saintes et salutaires visites, il serait notre conseil, notre consolation, notre ressource; il nous a promis que nous trouverions tout en lui, et nous l'abandonnons comme s'il ne devait rien être pour nous. N'est-il pas étrange que ses temples soient si solitaires et si délaissés! A peine y voit-on quelques personnes s'entretenir avec lui ; à peine y sommes-nous entrés à certains jours, que l'ennui nous prend, et que nous pensons à nous retirer. S'il n'y avait un précepte qui nous obligeât quelquefois d'y paraître, nous nous en absenterions durant des années entières. Il y a encore plus:, c'est qu'il nous a donné ce sacrement de son corps et de son sang comme un pain, comme une nourriture, comme le soutien de nos âmes ; mais ce pain de vie, nous ne le mangeons presque jamais; mais cette nourriture céleste, nous la négligeons, nous la rebutons, nous
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n'en usons qu'avec dégoût; mais ce soutien de nos âmes, souvent par de sacrilèges profanations, nous nous en faisons un poison; en sorte que ce qui devait être notre salut, devient notre mort: ainsi renversons-nous toutes les vues de Jésus-Christ, et abusons-nous de ses grâces contre lui-même et contre nous.
Enfin, on le renonce jusque dans ses disciples et dans ses sectateurs. Quoiqu'il n'y ait plus, comme autrefois, de tyrans qui persécutent l'Eglise de Jésus-Christ, il y a néanmoins, dans l'Eglise même, une espèce de persécution moins sanglante, mais du reste non moins dangereuse, qu'ont à soutenir les vrais chrétiens. Il semble que ce soit une honte dans le monde de se conduire selon les principes de la religion, et d'en pratiquer les devoirs. Qu'une personne prenne le parti de la piété, qu'elle en fasse une profession particulière; qu'une femme se détache de ses habitudes, et qu'elle se réduise à une vie moins mondaine et plus conforme à l'esprit de l'Evangile ; qu'un homme refuse de s'engager dans une affaire, parce qu'elle lui paraît délicate pour la conscience et qu'elle blesse la pureté de la loi chrétienne, cela suffit pour être exposé à mille discours et à mille jugements : d'où il arrive que, comme aux premiers siècles de l'Eglise, les fidèles qui confessaient Jésus-Christ étaient souvent dans la nécessité de se cacher, pour se mettre à couvert des arrêts et des violences de leurs persécuteurs, ceux maintenant qui veulent vivre selon les règles et la sainteté de la foi qu'ils professent sont quelquefois dans une espèce d'obligation de dérober leurs pieuses pratiques et leurs bonnes œuvres à la connaissance du public, pour se garantir de la malignité des chrétiens même et de leur mépris.
Voilà donc le renoncement le plus universel, et il est encore évident que c'est le renoncement le plus criminel. Car, comme la qualité d'apôtre dont Pierre était revêtu ne servit qu'à redoubler le crime de sa désertion, ainsi la qualité de chrétiens dont nous sommes honorés n'a point d'autre effet alors que de nous rendre plus coupables devant Dieu, et plus condamnables. Il est vrai, et il en faut convenir, tout ce qu'il y a eu d'infidèles ont renoncé Jésus-Christ ; ils s'en sont hautement déclarés, et quelque différents qu'ils fussent de secte et de religion, ils sont tous convenus en ce point, de faire la guerre à cet Homme-Dieu : Convenerunt in unum adversus Dominum et adversus Christum ejus (1). Mais, après tout, il y a là-dessus
1 Psal., II, 2.
une réflexion à faire, qui est essentielle : c'est que ces infidèles, qui se sont ligués contre le Fils de Dieu, ne le connaissaient pas pour ce qu'il était,et qu'ils n'y avaient pas la même créance que nous. Si donc, par exemple, les païens l'ont renoncé dans sa personne et dans sa divinité, c'est qu'en effet ils ne le regardaient pas comme un Dieu, et qu'ils traitaient les honneurs divins qu'on lui rendait de superstition et de profanation. En cela ils étaient aveugles, et malheureux dans leur aveuglement; ils étaient même coupables ; mais du reste, tout coupables qu'ils pouvaient être, ils agissaient conséquemment, et péchaient autant par erreur que par une malice délibérée. Si les Juifs l'ont renoncé dans sa doctrine et dans sa loi, c'est qu'ils ne le prenaient pas pour le Messie et l'envoyé de Dieu, et que, trop prévenus en faveur de la loi de Moïse, ils rejetaient comme une loi supposée le nouvel Evangile qu'il leur annonçait. Car, dit saint Paul, s'ils avaient été persuadés qu'il leur parlait de la part de Dieu, et qu'il était Dieu lui-même, ils ne l'auraient pas crucifié. C'était opiniâtreté dans eux de ne pas écouter sa parole, confirmée par tant de miracles, et leur ignorance était inexcusable; mais enfin l'animosité qu'ils témoignèrent contre lui était une suite naturelle do cette ignorance, et ils ne se portèrent à de si cruels excès, que par un faux principe où ils pensaient être bien fondés. Si les hérétiques l'ont renoncé dans ses principaux mystères, et, pour ne rien dire des autres, si les hérétiques de ces derniers siècles le renoncent dans le sacrement de ses autels, et s'ils refusent de l'y adorer, c'est qu'ils ne croient pas qu'il y soit réellement; ils se trompent, ils s'égarent, et ils sont condamnables dans leur égarement, parce qu'ils s'obstinent contre les témoignages les plus certains ; mais après tout, selon leur intention, ce n'est pas à lui directement qu'ils s'attaquent, et ils ne manqueraient pas de lui rendre tout l'honneur qu'il mérite, du moment qu'ils viendraient à se détromper, et à s'apercevoir de l'illusion où ils sont engagés.
De là il nous est aisé de conclure que, de toutes les contradictions où l'on tombe à l'égard de ce Dieu Sauveur, il n'en est point de plus injurieuse, ni par conséquent de plus criminelle que la nôtre : car en même temps que nous le renonçons, soit dans sa vie et dans ses exemples par une vie toute profane et toute mondaine, soit dans ses souffrances et dans sa croix par notre extrême délicatesse et nos sensualités, soit dans son Evangile et dans sa morale
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par des maximes et une conduite formellement opposées, soit dans son adorable sacrement et le précieux sacrifice de son corps et de son sang par nos négligences et nos irrévérences, soit dans ses disciples et ses sectateurs par nos mépris et la malignité de nos jugements, nous savons néanmoins, ainsi que la foi nous l'enseigne, que sa vie et ses exemples nous doivent servir de règle ; qu'il a souffert et qu'il est mort sur la croix, pour nous inspirer le détachement de nous-mêmes, et l'esprit et patience et de mortification ; que son Evangile est une parole de vérité, et que sa morale contient nos plus essentielles obligations ; qu'il est en personne dans son sacrement, ou plutôt que ce divin sacrement n'est autre chose que lui-même, vrai Dieu et vrai homme; enfin, que ses disciples et ses sectateurs sont ses élus, ses favoris, et qu'en s'attachant à lui ils ont pris le meilleur parti, et même le seul qu'il y ait à prendre. Or savoir tout cela, et cependant le renoncer en tout cela, n'est-ce pas le traitement le plus indigne et l'injure la plus outrageante?
Voilà ce que nous ne pouvons assez méditer, et c'est à quoi saint Paul exhortait les Hébreux de penser incessamment : Recogitate eum qui talem sustinuit a peccatoribus adverstis semetipsum contradictionem (1). Mes Frères, leur disait ce grand apôtre, pensez à Celui qui a souffert de la part des pécheurs une telle contradiction. Il ne leur dit pas qu'ils pensent aux affronts et aux outrages que Jésus-Christ a reçut de la part des Juifs, ni à la violence du supplice dont ils le firent mourir ; mais à la contradiction des pécheurs, parce que cette contradiction lui est mille fois plus sensible. Il ne leur dit pas seulement : Pensez-y; mais pensez continuellement : Recogitate ; n'en perdez jamais le souvenir, parce que ce souvenir, bien imprimé dans vos esprits, y produira des fruits infaillibles de conversion. Occupons-nous sans cesse nous-mêmes de cette pensée, conservons-la. entretenons-la dans notre cœur : Recogitate. A force de nous représenter souvent le désordre d'une contradiction qui dément toute notre toi, nous en concevrons de l'horreur, nous nous humilierons en la présence de Jésus-Christ, nous lui dirons : Ah! Seigneur, il n'est que trop vrai, et je suis obligé de le reconnaître a ma confusion, j'ai contredit votre loi, j'ai contredit vos actions, je vous ai contredit en tout ce que vous avez voulu être pour moi ; et en vous contredisant de la sorte, je me suis
1 Hebr., XII, 3.
contredit moi-même : car il ne m'était pas possible d'être bien d'accord avec moi-même, tandis que j'étais en contradiction avec vous ; et voilà ce qui a fait le trouble de mon âme. Si j'avais été tout à fait athée et sans religion, j'aurais eu du moins quelque sorte de paix dans les dérèglements de ma vie ; mais ce reste de foi que je n'ai point perdu, joint au désordre de ma conduite, a fait naître dans mon esprit des contradictions qui m'ont jeté en de cruelles inquiétudes. Ainsi, Seigneur, ou je dois me conformer désormais à vous, ou il faut renoncer à mon propre repos et à mon bonheur éternel ; car que puis-je attendre en contredisant et en renonçant l'auteur de mon salut, sinon d'en être à jamais renoncé moi-même et réprouvé? Jésus-Christ renoncé par les mauvais chrétiens, c'a été le premier point ; mais aussi les mauvais chrétiens renonces par Jésus-Christ, c'est l'autre point, dont nous devons être d'autant plus touchés qu'il y a plus de quoi nous intéresser.
DEUXIÈME PARTIE.
Quoique Pierre ait renoncé Jésus-Christ, ce n'est pas, dans le sens où je l'entends, une conséquence qu'il ait été renoncé de Jésus-Christ : pourquoi? parce que le repentir de cet apôtre suivit immédiatement son péché, et le rétablit promptement dans la grâce qu'il avait perdue. Vous savez comment le Sauveur se tourna vers lui, et le regarda : Et conversus Dominus respexit Petrum (1). Vous savez quelle impression fit ce regard sur le cœur de ce disciple infidèle. Pierre en fut pénétré, il se reconnut, il se retira à l'écart, il pleura amèrement. Ses larmes effacèrent le crime que sa bouche avait commis en reniant son Maître, et bientôt sa douleur le remit auprès du Fils de Dieu dans l'heureux état d'où l'avait précipité une crainte immodérée : Et egressus foras, flevit amare (2). Mais nous, mes Frères, si nous renonçons Jésus-Christ, c'est souvent avec une obstination sans retour : nous demeurons dans cette disposition criminelle, nous y vivons, nous y mourons ; et voilà pourquoi je dis que nous sommes aussi renonces de Jésus-Christ. Je m'explique ; et suivez-moi, s'il vous plaît.
C'est un secret de prédestination bien surprenant que Jésus-Christ, le Rédempteur et le Sauveur du monde, doive être un jour la ruine de plusieurs, et servir à leur réprobation : mais c'est un autre secret encore plus étonnant, que de tous les réprouvés il n'y en ait point pour
1 Luc, XXII, 61. — 2 Ibid. 23.
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qui Jésus-Christ soit le sujet d'une plus grande ruine et d'une plus grande damnation, que pour les mauvais chrétiens. Toutefois ces deux secrets nous sont révélés par le Saint-Esprit. Car l'Evangile ne nous a pas seulement fait entendre que cet Homme-Dieu sera la perte éternelle d'un grand nombre d'hommes : Positus est in ruinam multorum (1) ; mais il a ajouté que ce serait dans Israël, c'est-à-dire parmi le peuple de Dieu, parmi le peuple choisi de Dieu, parmi le peuple spécialement aimé de Dieu et favorisé de la connaissance de Dieu : In Israël. Or quel est ce peuple? Le peuple chrétien , qui a succédé au peuple juif, et qui, selon saint Paul, tient maintenant la place des vrais Israélites. Pour mieux comprendre ceci, souvenons-nous d'une chose bien terrible qui doit arriver à la fin des siècles : c'est que le Fils de Dieu , après avoir été renoncé par les hommes, les renoncera à son tour dans le jugement dernier, et que ce renoncement de la part de Jésus-Christ sera justement leur ruine, et comme le sceau de leur réprobation ; de sorte que le renoncement doit être mutuel et réciproque. Quiconque aura renoncé Jésus-Christ, en sera renoncé ; quiconque aura désavoué Jésus-Christ , en sera désavoué ; quiconque aura , pour ainsi parler, réprouvé Jésus-Christ, en S'ira réprouvé. Sa parole y est expresse : Qui negaverit me, negabo eum (2). Dès le temps même que ce Dieu Sauveur était sur la terre , il a commencé à vérifier cet oracle. Qu'a fait Jésus-Christ dans le monde, demande l'abbé Rupert? Il a contredit et renoncé le monde : Propterea exhibuit se mundo ut contradiceret mundo. Voilà son emploi et sa mission. Il a contredit et renoncé les sensualités du monde ; il a contredit et renoncé l'orgueil du monde ; il a contredit et renoncé les convoitises du monde ; il a contredit et renoncé les vengeances, les perfidies , les injustices du monde ; en un mot, toute sa vie n'a été qu'une contradiction et un renoncement perpétuel à l'égard du inonde. Mais après tout, remarque saint Augustin , tous les arrêts qu'il prononçait alors contre le monde n'étaient que comminatoires. Ils sortaient de sa bouche et de son cœur, mais ils ne passaient pas outre. Celaient des foudres qu'il faisait seulement gronder contre les pécheurs, sans les faire encore éclater sur eux. Mais dans son dernier jugement, poursuit le même saint docteur, il les renoncera pour les perdre, pour les détruire, pour les ruiner. Ce ne sera plus de simples menaces, ni de simples
1 Luc, II, 34. — 2 Matth., X,
33.
paroles : mais ce sera l'accomplissement et l'exécution de toutes ses paroles et de toutes ses menaces. Et comme il n'est rien de plus formidable que ses menaces et que ses paroles, jugeons de là combien à plus forte raison nous en devons craindre l'exécution et l'accomplissement. Autrefois David demandait à Dieu qu'il le préservât des contradictions du peuple : Eripies me de contradictionibus populi (1). Mais moi, mon Dieu , je vous demande tout autre chose. Je n'appréhende point les contradictions ni les jugements des hommes; mais pour les vôtres , je les crains souverainement. Que les hommes s'attachent à condamner ma vie et toute ma conduite, peu m'importe, pourvu que je ne sois pas condamné de vous. Car que peuvent contre moi tous les peuples de la terre, si vous êtes pour moi, si vous vous déclarez pour moi, si vous vous joignez à moi? Mais du moment que vous viendrez, en me renonçant, à me rejeter et à vous retirer de moi, me voilà perdu sans ressource, et frappé d'une malédiction éternelle : Qui negaverit me, negabo eum.
Cependant, à qui est-ce que ce renoncement de Jésus-Christ sera plus funeste, et de tous les impies que le Fils de Dieu, comme dit suint , Paul, exterminera dans son jugement, qui sont ceux contre qui il s'élèvera avec plus de rigueur? Ah! mes Frères, ce sont ceux qui auront été dans Israël, mais qui n'auront pas vécu en Israélites ; ceux qui, ayant été éclairés I de la foi, ne se seront pas mis en peine de suivre ses lumières , et qui, ayant connu Dieu, ne l'auront pas glorifié comme leur Dieu ; ceux enfin que nous comprenons sous le terme de mauvais chrétiens. La raison en est évidente, et la chose s'explique assez d'elle-même. Car il est juste (c'est la réflexion de Tertullien) que ceux qui auront été les plus rebelles à Jésus-Christ sentent à proportion les plus rudes effets de ses vengeances. Il est de la droite équité (c'est la pensée de saint Chrysostome), que ceux qui lui auront montré plus d'ingratitude, en reçoivent aussi de plus rigoureux châtiments. Et il est de l'ordre, conclut saint Bernard, que ceux qui auront eu part aux avantages de sa loi soient jugés selon toute la sévérité de sa loi. Or, entre les réprouvés , il n'y en aura point à qui tout cela convienne plus sensiblement, ni plus incontestablement, qu'aux mauvais chrétiens.
En effet, qu'appelons-nous mauvais chrétiens, sinon des hommes rebelles par profession
1 Psal., XVII, 44.
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et par état au Sauveur du monde, et dont par conséquent le Sauveur du monde doit se venger d'une manière plus éclatante? Souvenons-nous de la parabole et de la figure dont se servit là-dessus Jésus-Christ même, parlant aux pharisiens. Il leur dit qu'il était la pierre angulaire sur laquelle devait porter tout l'édifice de noire salut, mais qu'ils l'avaient rebuté ; et pour leur faire concevoir à quoi ils s'étaient exposés par leur obstination : Quiconque, ajouta-t-il, ira heurter contre cette pierre, elle le brisera ; et sur qui que ce soit que tombe cette pierre, elle l'écrasera. Les pharisiens, au lieu de profiter d'un avertissement si salutaire, n'en devinrent que plus animés contre ce divin Maître; et, selon l'expression de l'évangéliste, leur ressentiment passa jusques à la fureur. Ne nous endurcissons pas de la sorte; mais détournons , par une sainte pénitence et un prompt changement de vie, l'affreux malheur dont nous sommes menacés. C'est à nous-mêmes que le Fils de Dieu prétendait parler, aussi bien qu'aux pharisiens. Il est pour nous-mêmes, comme pour eux, cette pierre mystérieuse, cette pierre fondamentale. Or Dieu nous déclare que si jamais elle vient à tomber sur nous, nous en serons accablés ; et d'ailleurs il est indubitable qu'elle y tombera, si nous continuons à faire de criminels efforts pour la rejeter. Combien y en a-t-il déjà qu'elle a brisés? combien de grands de la terre? combien de potentats et de monarques? Quand un Julien s'écriait, dans l'extrémité de son désespoir: Vicisti, Galilœe;Tu as vaincu, Galiléen, ne confessait-il pas qu'il succombait sous le poids de la colère de ce Dieu vengeur, et que c'était son bras tout-puissant qui le frappait? Combien de particuliers dans le christianisme ont éprouvé le même sort, ou sont en danger de l'éprouver bientôt ?
Car non-seulement ce sont des rebelles à leur Sauveur, mais des ingrats, d'autant plus condamnables en qualité de chrétiens, qu'ils ont été plus comblés de grâces. Abus, de se persuader que Jésus-Christ, dans le jugement qu'il fera de nous, nous doive être plus favorable, parce que nous aurons eu plus de part à ses bienfaits et à son amour. C'est pour cela même, au contraire, qu'il se rendra plus inflexible à notre égard. Que disait-il à ces villes de Bethsaïde et de Corozaïn, lorsqu'il lançait contre elles ses anathèmes, parce qu'elles étaient demeurées dans leur aveuglement malgré ses miracles? Il leur reprochait que si des païens et des idolâtres eussent été témoins des mêmes merveilles, ils auraient pris le sac et le cilice pour faire pénitence ; et par là même il leur annonçait qu'elles seraient plus sévèrement punies que ces idolâtres et ces païens. Or qu'avait fait Jésus-Christ dans Bethsaïde, qu'avait-il fait dans Corozaïn, en comparaison de ce qu'il a fait dans nous et pour nous? Il ne visita qu'une fois Bethsaïde, et combien de fois nous a-t-il honorés de ses visites intérieures? Il ne fit entendre qu'une fois sa parole dans Corozaïn ; et ne l'avons-nous pas mille fois entendue? Que répondra donc un chrétien quand Jésus-Christ lui dira : Vois, malheureux, et compte toutes les grâces que tu as reçues de moi. Avec ces seules grâces, j'aurais converti dans le paganisme des nations entières, et tu n'en as pas été meilleur. A quoi t'ont servi tant d'avis, tant d'instructions, tant de connaissances, tant de bons sentiments, tant de moyens de salut? Tout cela me demande justice contre toi, et cette justice sera mesurée selon ma miséricorde. Or ma miséricorde pour toi n'a point eu de bornes : apprends quelle justice tu dois attendre.
Justice d'autant plus redoutable pour nous, qu'ayant vécu dans la loi de Jésus-Christ nous serons jugés selon la loi de Jésus-Christ. Quel titre de condamnation, et quel sujet de frayeur! y avons-nous jamais fait une réflexion sérieuse? Etre jugé selon la loi la plus sainte, selon la loi la plus pure, selon la loi la plus irrépréhensible ! tellement que cette loi de Jésus-Christ, qui devait être pour nous un fonds de mérite et un principe de vie, servira, contre l'intention de Dieu et de Jésus-Christ même, à notre réprobation et à notre perte. Ce n'est pas, au reste, que la loi de Jésus-Christ soit mauvaise en soi, ni que ce qui est bon en soi puisse être mauvais en nous : mais, dit l'Apôtre, c'est que la concupiscence et nos passions, dont nous nous laissons dominer, s'élèvent en nous contre cette loi, et qu'à l'occasion de cette loi qu'elles nous font violer, elles nous deviennent des sources plus abondantes de péché.
Voilà, mes chers auditeurs, ce que nous ne pouvons prévenir avec trop de soin. Ne sommes-nous donc chrétiens que pour être un jour plus réprouvés? Cette glorieuse qualité que nous portons ne sera-t-elle pour nous qu'un caractère de damnation ? A qui nous en pourrons-nous prendre, et qui en pourrons-nous accuser? Sera-ce Dieu qui nous a donné un Sauveur, et qui nous a aimés jusqu'à livrer pour notre salut son Fils unique? Sera-ce ce Sauveur que Dieu nous a donné, ce Fils unique
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du Père, lequel a bien voulu quitter le séjour de sa gloire, et venir sur la terre pour travailler à l'ouvrage de notre rédemption? Reconnaissons que nous serons nous-mêmes les auteurs de notre ruine, et que nous ne pourrons l'imputer qu'à nous-mêmes. Dans le juste effroi dont nous devons être saisis, adressons-nous à ce même Sauveur que nous avons tant de fois renoncé, et qui vent bien encore nous recevoir, malgré toutes nos infidélités. Ce n'est présentement qu'un Dieu de miséricorde : profitons de cette heureuse disposition, et ne laissons pas échapper un temps si favorable. Pleurons nos égarements passés: ce ne sera pas en vain, si nos larmes sont accompagnées d'une sainte résolution pour l'avenir. Faisons à Jésus-Christ la même protestation que Pierre, mais faisons-la avec plus d'humilité, et par là même avec plus d'efficace et plus de constance que ce disciple présomptueux : Etiam si oportuerit me mori, non te negabo (1); Je suis un infidèle, Seigneur, ou plutôt je l'ai été, et ne le veux plus être.
1 Matth., XXVI, 35.
Vous êtes encore assez miséricordieux pour oublier tontes mes révoltes ; et c'est ce qui m'attache à vous pour jamais : Non te negabo. Non, Seigneur, quoi qu'il arrive, et quoi qu'il m'en puisse coûter, je ne vous renoncerai plus. Que dis-je? et me suffit-il de ne vous plus renoncer? Il faut désormais me déclarer ouvertement pour vous, il faut pour la juste réparation de tant de scandales, et pour l'honneur de votre loi, la professer hautement, la pratiquer exactement, l'accomplir parfaitement et dans toute son étendue. Il le faut malgré toute considération humaine; il le faut, malgré tous les discours et tous les respects du monde; il le faut aux dépens de ma fortune, au péril de ma vie, au prix de mon sang : Etiam si oportuerit me mori. J'en serai bien payé, Seigneur, et bien récompensé, puisque vous me promettez de me reconnaître devant votre Père après que je vous aurai confessé devant les hommes, et de me mettre en possession de votre royaume, où nous conduise, etc.
EXHORTATIONS CAREME IV
EXHORTATIONS CAREME IV
EXHORTATION
SUR LE SOUFFLET DONNÉ A JÉSUS-CHRIST DEVANT LE GRAND PRÊTRE.
ANALYSE.
Sujet. Jésus ayant parlé de la sorte, un des soldats qui était à son côté lui donna un soufflet, en disant : Est-ce ainsi que vous répondez au grand prêtre ?
Jésus-Christ nous donne ici un bel exemple du pardon des injures.
Division. Supporter les injures comme Jésus-Christ sans en poursuivre la vengeance et sans éclater : première partie; agréer même les injures comme Jésus-Christ, jusqu'à s'y exposer en certaines rencontres et à les aimer : deuxième partie.
Première partie. Supporter les injures comme Jésus-Christ, sans en poursuivre la vengeance et sans éclater. Quelle injure» un soufflet reçu, et de la manière la plus outrageante! Combien de raisons semblaient engager le Sauveur du monde à venger sur l'heure cet outrage? Il le pouvait, puisque la vengeance lui appartient en qualité de Dieu : mais il aime mieux nous apprendre par son exemple à réprimer toutes nos vengeances, et il veut détruire par là tous les faux raisonnements et tous les prétextes dont notre passion cherche à s'autoriser.
Exemple si convaincant, qu'il ne nous laisse nulle ressource où nous puissions nous retrancher. S'il se fût contenté de nous dire: Je vous ordonne de ne point repousser la violence par la violence ; mais si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore la gauche, cette parole nous eût paru dure. Mais il nous l'adoucit en y ajoutant son exemple : car l'exemple de ce Dieu Sauveur doit être la règle de toute notre vie.
Cependant, il y en a bien peu qui le suivent. On voit des hommes, sages du reste, des hommes vertueux, des hommes religieux; mais où en voit-on qui soient patients dans les injures, et qui les reçoivent avec modération? On fait profession de piété et de la plus étroite morale, et néanmoins on est d'une sensibilité extrême sur les moindres offenses. Pour nous confondre, envisageons Jésus-Christ, et considérons cette face respectable et adorable aux anges mêmes, couverte d'un soufflet.
Deuxième partie. Agréer même les injures comme Jésus-Christ jusqu'à s'y exposer en certaines rencontres et à les aimer. Ainsi pour faire son devoir dans une charge, dans une dignité, dans un ministère, combien y a-t-il souvent de mépris, de railleries, de médisances, d'outrages à essuyer? Or, je m'en dois faire alors un mérite; je dois les aimer pour Dieu.
Cela est bien parfait et bien difficile : mais souvenons-nous que notre divin Maître a voulu être rassasié d'opprobres, et qu'il en a fait ses délices. C'est pour cela que les Saints, et entre les autres saint Paul et David, les ont reçu avec tant de joie; et sans cela même on ne peut avoir l'Esprit de Jésus-Christ, ni par conséquent être véritablement chrétien. Mais le moyen d'aimer ce qui nous offense, ce qui nous humilie? En le regardant comme une portion des opprobres de Jésus-Christ, et comme une matière de sacrifice à Jésus-Christ.
Mais encore à quoi dans la pratique se réduit là-dessus noire obligation? A aimer mieux se voir méprisé, moqué, condamné, persécuté, que de se départir jamais d'une exacte vertu en consentant à l'iniquité. Ce n'est pas que le cœur ne soit alors bien
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combattu ; mais au milieu de ces combats, mille considérations le soutiennent, et Dieu d'ailleurs ne lui refuse pas le secours de sa grâce. Avec la force et l'onction de cette grâce, on s'écrie comme le Prophète : C'est un bien, Seigneur, que j'aie été humilié, puisque je le suis pour vous. Plaise au ciel que nous soyons animés de ce sentiment! C'est par le mépris de la confusion, selon l'expression de l'Apôtre, que le Fils de Dieu a consommé notre foi; et c'est par l'amour de la confusion que nous la consommerons nous-mêmes, et que nous parviendrons au plus pur christianisme, et à la vraie gloire qui en est la récompense.
Hœc cum dixisset , unus assistens ministrorum dedit alapam Jesu, dicens : Sic respondet pontifici ?
Jésus ayant parlé de la sorte, un des soldats qui était à son côté lui donna un soufflet, en disant : Est-ce ainsi que vous répondez au grand prêtre ? (Saint Jean, chap. XVIII, 22.)
Qu'avait donc répondu le Sauveur du monde, interrogé par le grand prêtre, et qu'avait-il dit qui méritât une si prompte punition, et qui dut lui attirer un tel outrage? Anne lui démodait compte de sa doctrine, et pour la justifier devant ce pontife, il l'avait renvoyé à ses disciples, et voulait que sur ce point ils fussent appelés en témoignage. Etait-ce là son crime, et fallait-il pour cela l'insulter et lui meurtrir le visage d'un soufflet? Mais, Chrétiens, ne raisonnons point ici selon les lois de la justice : elles y sont toutes violées, et le moyen que le bon droit eût quelque part dans un jugement où la passion domine, et l'une des plus violentes passions, qui est l'envie? Ce que nous devons uniquement considérer comme le sujet tout ensemble et de notre admiration et de notre imitation, c'est l'invincible constance du Fils de Dieu dans une conjoncture capable de déconcerter et de troubler l'homme le plus ferme et le plus maître de lui-même. Voilà ce qu'il avait prévu, et sur quoi il s'était déjà si clairement expliqué, quand il disait, par la bouche de son prophète : Faciem meam non averti ab increpantibus, et conspuentibus in me (1) ; Je n'ai point détourné mon visage pour me mettre à couvert des coups de mes ennemis, et de toutes les extrémités où ils se portaient contre moi. Voilà par où il a prétendu nous former nous-mêmes aux injures, et nous apprendra comment nous devons les recevoir. Leçon, mes chers auditeurs, si nécessaire dans le commerce de la vie ! Recevoir les injures comme Jésus-Christ les a reçues, c'est-à-dire les supporter, et même les agréer : les supporter, en les recevant avec patience ; et même les agréer, en les recevant avec joie : les supporter sans en poursuivre la vengeance et sans éclater ; et même les agréer, surtout en de vaines rencontres, jusqu'à s'y exposer, et à les aimer. Que je m'estimerais heureux si je pouvais bien aujourd'hui vous imprimer l'un et l'autre dans le cœur ! C'est le dessein que je M propose, et tout le partage de cette exhortation.
1 Isa., L, 6.
PREMIÈRE PARTIE.
Quelle épreuve pour la patience de Jésus-Christ ! un soufflet reçu, et reçu devant une nombreuse assemblée, et reçu comme un châtiment et une correction, et reçu de la main d'un soldat et d'un homme méprisable ! car toutes ces circonstances sont remarquables. Et prenez garde encore, s'il vous plaît. De qui s'agit-il, et de quoi s'agit-il? De qui,dis-je, s'agit-il? Du Messie, de l'envoyé de Dieu, d'un Homme-Dieu, d'un Dieu. Et de quoi s'agit-il? De l'outrage le plus sanglant, d'une injure qui, parmi les hommes, est une insulte, est une flétrissure, est un opprobre et une ignominie. Le Sauveur du monde n'en pouvait-il pas tirer une vengeance éclatante? Ah ! Chrétiens, il n'a qu'à prononcer une parole, et le feu du ciel descendra pour foudroyer cet audacieux qui l'a frappé ; il n'a qu'à prier son Père, et son Père, s'il est besoin, lui enverra des légions d'anges pour le seconder ; il n'a qu'à mettre en œuvre sa propre vertu, et elle fera des miracles pour sa défense. Je dis plus : non-seulement il est en pouvoir de venger sur l'heure un tel affront, mais, selon toute la raison, il semble y être engagé, et le devoir ; car il est question de prévenir un scandale, ou de le réparer. On l'accuse d'avoir offensé le pontife, et blessé le respect dû à cette suprême dignité. C'est pour cela qu'on s'élève contre lui, et qu'on le maltraite. Le souffrira-t-il ? Mais ce sera autoriser le reproche qu'on lui fait, mais ce sera en quelque sorte justifier le traitement indigne qu'il reçoit, mais ce sera laisser impunément répandre une tache sur sa sainteté, dont on cherche à ternir l'éclat. Tout cela est vrai, mes chers auditeurs, et tout cela néanmoins ne le peut porter à se faire justice : pourquoi? parce que la justice qu'il se ferait, quoique juste et fondée sur le droit le plus certain, aurait toujours quelque couleur de ressentiment propre et de vengeance. Or il veut détruire dans le cœur des hommes et dans leur conduite tout ressentiment et toute vengeance, et même toute couleur de ressentiment et de vengeance.
Ce n'est pas que la vengeance ne lui appartienne : car en qualité de Dieu et de souverain Maître, il a dit et il a pu dire : Mihi vindicta (1). Mais si elle lui appartient en qualité de Dieu ,
1 Rom., XII, 19.
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elle ne lui appartient pas en qualité d'homme. Or, étant homme et Dieu tout ensemble, il y avait à craindre que ce qui viendrait de Dieu ne fût imputé à l'homme; et parce qu'il était important que jamais l'homme n'entreprît de se venger, et qu'il n'eût pour cela aucun titre apparent; voilà pourquoi ce Dieu-Homme ne se venge pas lui-même. Il avait fait un miracle dans le jardin , en renversant d'une parole les soldats envoyés pour se saisir de sa personne : mais il l'avait fait avant qu'ils l'eussent attaqué, et qu'ils eussent porté les mains sur lui ; c'est-à-dire dans un temps où l'on ne pouvait regarder ce miracle comme une vengeance. Maintenant qu'il a reçu l'injure, il demeure, pour ainsi dire, sans action. S'il faisait un nouveau miracle, il ferait redoutera ses ennemis sa toute-puissance; mais il aime mieux paraître faible, que de paraître agir avec aigreur et par passion. Si donc il répond à cet insolent qui l'outrage, ce n'est point en s'élevant, ni en se récriant, mais avec une modestie et une douceur que rien n'altère. Si j'ai mal parlé, lui dit-il, faites voir en quoi : sinon, pourquoi me frappez-vous? Si male locutus sum, testimoniam prrhibe de malo : si autem bene, cur me cœdis (1) ? Voilà où il s'en tient, et toute la satisfaction qu'il demande. Mais de prendre lui-même sa cause et ses intérêts, de rendre à l'injuste agresseur qui l'offense mal pour mal, et de réprimer son audace par une punition exemplaire, c'est ce qu'il ne fera pas, parce que cette punition , ainsi que je vous l'ai fait remarquer, quelque légitime d'ailleurs et quelque équitable qu'elle fût, pourrait être faussement interprétée, et confondue avec une vengeance toute naturelle.
Ainsi, mes Frères, ce divin Sauveur évite, autant qu'il est possible, et fuit jusqu'à l'ombre de la vengeance , parce qu'il est venu abolir la vengeance même, et l'extirper de la société des hommes. Or, en matière de vengeance, l'ombre et le corps sont presque inséparables; et pour détruire le corps, qui est un corps de péché, il en faut détruire l'ombre la plus légère. Comme législateur de la loi nouvelle, il avait fait là-dessus son commandement, et il s'en était déclaré dans ses divines instructions: mais, dit saint Chrysostome, cela ne suffisait pas. Il fallait pourvoir à la sûreté de ce commandement, et mettre ce précepte à couvert de tous les stratagèmes et de toutes les subtilités dont la passion des hommes se sert pour en éluder l'obligation et la pratique. Car il n'est
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pas croyable, ajoute ce saint docteur, combien de ruses et combien d'artifices l'amour-propre sait là-dessus imaginer, tantôt nous persuadant qu'on nous fait injure, lorsque ce n'est qu'une injure chimérique ; tantôt, s'il y a quelque chose de réel, nous l'exagérant, l'augmentant, le défigurant, l'empoisonnant; tantôt, pour colorer nos vengeances, nous les déguisant sous le masque de zèle et d'équité, nous les proposant comme permises , comme raisonnables , comme saintes ; nous fournissant des prétextes pour les exécuter, des autorités pour s'y conformer, mille adoucissements pour les pallier. Il était, dis-je, nécessaire, de renverser tout cela : et parce que, pour le renverser et l'anéantir, il était d'une égale importance d'ôter à l'homme sur ce point la liberté de son raisonnement; parce que, s'il y a chose pernicieuse et trompeuse, c'est le raisonnement d'un esprit piqué et animé, parce qu'il n'y a que la passion alors qui raisonne, et que rien n'est plus faux ni plus outré que le raisonnement de la passion, il fallait que Dieu, ou que Jésus-Christ, Fils de Dieu, fortifiât sa loi d'une conviction qui fût au-dessus de tout le raisonnement humain. Or, cette conviction sans réplique, poursuit saint Chrysostome, c'est son exemple.
Oui, chrétiens, c'est l'exemple de ce soufflet qu'il laisse impuni, et dont il ne demande nulle réparation. Car s'il ne voulait pas lui-même tirer raison d'une injure si publique et si atroce, s'il ne voulait pas y employer cette vertu souveraine qui dans un moment forme les tonnerres, et les lance sur la tête des criminels pour punir leurs crimes et leur faire sentir la sévérité de ses châtiments, du moins ne pouvait-il pas s'adresser au juge? ne pouvait-il pas lui porter sa plainte? ne pouvait-il pas le prendre à témoin, et de son innocence outragée, et de la dignité même de ce pontife, blessée par un attentat commis au pied de son tribunal et sous ses yeux? Mais il abandonne tous ses droits, il oublie tous ses intérêts, il sacrifie toute sa gloire, et n'est attentif qu'à nous donner un modèle sensible de la patience la plus héroïque et la plus parfaite.
Exemple, encore une fois, si convaincant, qu'il ne nous laisse nulle ressource où nous puissions nous retrancher. Car vous avez beau, mon cher auditeur, raisonner et vous défendre: après l'exemple de Jésus-Christ, il faut se taire et céder. Il n'y a point d'autre règle à suivre que celle-là, point d'autre principe de morale. Principe d'une évidence entière et absolue;
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principe d'autant plus incontestable, qu'il est plus proportionné à nos connaissances et plus palpable; principe selon lequel nous devons juger de tous les autres, auquel nous devons rapporter tous les autres, sur lequel nous devons rectifier tous les autres; principe seul capable de réprimer tous les mouvements et toutes les saillies du cœur le plus irrité et le plus emporté, pour peu que ce soit encore un cœur chrétien. En un mot, principe d'où suit nécessairement cette grande conséquence exprimée dans l'Evangile, et marquée par le Sauveur du monde comme un article capital de la doctrine toute céleste qu'il est venu nous enseigner : Ego autem dico vobis non resistere malo; sed si quis percusserit te in dexteram maxillam tuam, prœbe illi et alteram (1). Pour moi, je vous dis de ne point repousser la violence par la violence ; mais si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore la gauche ; c'est-à-dire souffrez-le sans bruit, sans animosité, sans fiel. Si Jésus-Christ eût seulement parlé de la sorte en maître et en docteur, ce serait toujours une parole respectable pour nous, puisqu'elle serait toujours pleine de sainteté et de sagesse : mais après tout, en la respectant, nous aurions pu dire que c'est une parole d'une sainteté bien sévère et d'une pratique bien dure : Durus est hic sermo. Ainsi s'expliquaient, quoique sur un autre sujet, les Capharnaïtes, et ainsi nous en serions-nous expliqués nous-mêmes. Le Fils de Dieu l’a prévu, et voici le remède qu'il y apporte. Hé bien ! nous dit-il, s'il faut tempérer la dureté apparente de ma parole, je la tempérerai, je l'adoucirai, et par où? par mon exemple. Car je ne veux pas qu'elle devienne un scandale pour vous, et que cette parole, qui est une parole de vie , vous donne lieu de me quitter, et de vous perdre en vous éloignant de moi. Est-il rien de plus outrageant qu'un soufflet? or je m'exposerai à cet outrage, et ma patience sera le tempérament et l'adoucissement de dite parole que vous trouvez si rigoureuse, il qui vous semble si impraticable.
En effet, Chrétiens, il est impossible de ne pas goûter cette parole du Sauveur des hommes, tout amère qu'elle paraît, quand on le voit l'accomplir lui-même avant nous. Et ne me répondez point qu'il en a trop exigé de nous, lorsqu'il a voulu que son exemple nous servît de règle : comme si l'exemple de cet Homme-Dieu ne devait pas être la règle de toute notre Vie; comme s'il n'avait pas prétendu réformer