Œuvres complètes (page 82)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Act., VI, 3.

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mon propre bien le mérite de ma vie ; mais je dois an public, et à son progrès dans le chemin du saint, l’intégrité de ma réputation. Morale dont il avait le modèle dans saint Paul. On pourrait être surpris d'abord que ce docteur des nations racontât lui-même les grâces extraordinaires qu'il avait reçues, ses révélations, son ravissement jusques au troisième ciel ; que lui-même il fit le récit de ses courses évangéliques, de ses combats, de ses travaux immenses, et qu'il ne feignît pas même d'ajouter qu'il avait plus travaillé que le reste des apôtres. Ce n'était point là blesser l'humilité, comme il le montre assez ailleurs : mais il savait combien il lui était important pour la conversion des infidèles, et pour le soutien de ceux qui avaient déjà embrassé l'Evangile, de s'accréditer dans leurs esprits, afin qu'ils devinssent par là plus dociles à l'écouter et à profiler de ses instructions. Voilà pourquoi il croyait devoir ménager sa réputation ; de sorte qu'étant condamné au fouet, il se tint obligé, pour éviter la honte de ce châtiment, de déclarer qu'il était citoyen romain, et que; se voyant cite à Jérusalem pour répondre devant le proconsul Festus, il refusa d'y comparaître, et en appela à César.

Mais outre cette bonne réputation, dont il ne s'agit point ici précisément, il y en a une autre que nous appelons, selon le terme ordinaire, une grande réputation. La bonne réputation est sans contredit un bien précieux dans l'estime de tout le monde, et néanmoins elle ne suffit pas aux âmes ambitieuses et orgueilleuses: car il lui manque quelque chose qui contente leur orgueil et qui flatte leur vanité. J'explique ma pensée. Une bonne réputation, quoique honorable, n'a rien dans le fond qui nous distingue beaucoup. C'est un état commun à une multitude de gens raisonnables parmi lesquels nous vivons, et dont le nombre dans la société humaine n'est pas petit. Ils sont réguliers, ils se conduisent bien, ils s'acquittent bien, chacun dans sa profession, de leurs exercices, et remplissent fidèlement leurs obligations. On les approuve, et l'on a pour eux toute la considération qui leur est due ; mais cette considération, après tout, ne leur donne pas ce lustre, cet éclat, cette vogue qui fait la grande réputation. On ne dit point d'eux, comme on le dit de quelques autres : C'est un grand homme, un grand magistrat, un grand politique, un grand théologien, un grand écrivain, un grand orateur, un grand prédicateur: noms fastueux et brillantes qualités qui éblouissent, et dont on est souverainement jaloux. Ainsi la grande réputation est au-dessus de la bonne réputation. Or, en matière de réputation et d'honneur, dès qu'on n'est pas au plus haut point, on compte communément assez peu tout le reste. Mais moi, je prétends que dans ces grandes réputations il y a souvent bien de l'illusion. Je prétends, lors même qu'elles sont le plus justement acquises, comme quelques-unes peuvent l'être, qu'il y a du moins bien du danger, et qu'il est infiniment à craindre que, par les sentiments qu'elles inspirent, elles ne deviennent plus pernicieuses qu'elles ne sont glorieuses et avantageuses. Je n'avance rien sans preuve ; et, de toutes les preuves, la plus sensible c'est la connaissance que nous avons du monde, et ce que l'usage de la vie nous apprend.

I. Illusion : car si nous observons bien sur quoi sont établies ces réputations qui font tant de bruit, nous trouverons que la plupart n'ont pour fondement que l'occasion et le hasard, que la conjoncture favorable des temps, que le défaut de compétiteurs et de gens de mérite, que le caprice et le mauvais goût du public, que quelques dehors spécieux, accompagnés de beaucoup de confiance et de présomption, que des secours étrangers et cachés, que la distinction de la naissance et du rang, que l'inclination , la faveur, et particulièrement l'intrigue. Gardons-nous de blesser personne: ce n'est pas mon dessein ; à Dieu ne plaise ! Je parle en général, et quiconque voudrait faire là-dessus des applications odieuses ne doit les imputer1 qu'a lui-même, et ne peut m'en rendre responsable.

Mais dette déclaration faite de ma part, et sans entrer dans aucun détail, je reprends ma proposition, et, de bonne foi, je demande combien on a vu de ces prétendus grands hommes qui «levaient toute leur réputation à un succès où je ne sais quelle heureuse aventure avait eu plus de part que le génie et l'habileté. Tel dans les armes est devenu célèbre par une victoire qu'il a remportée, ou plutôt qu'on a remportée pour lui et en son nom. Elle lui est attribuée, parce qu'il avait le commandement, et il en a l'honneur, sans en avoir, à bien dire, ni soutenu le travail, ni couru le péril.

Il en est de même dans le maniement des affaires, de même dans la magistrature et la dispensation de la justice ; de même dans les lettres et les sciences, soit divines, soit humaines; de même (le croirait-on, si l'expérience ne nous en convainquait pas?) dans le ministère

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évangélique, dans la direction des consciences, dans la pratique de la perfection et de la sainteté chrétienne. L'un est regardé comme un esprit supérieur, comme un homme intelligent, sage dans ses entreprises, solide dans ses vues, juste dans ses mesures. Il réussit ; et parce qu'il est ordinaire de juger par les événements, de là vient là haute estime qu'on en fait. On ne cesse point de l'admirer et de l'exalter. Mais ces lumières si pures, mais ces vues si droites, ces mesures si justes, est-ce de son fonds qu'il les tire, ou ne sont-ce pas peut-être des amis qu'il consulte, des subalternes auxquels il se confie, qui, secrètement, et quelquefois sans qu'il l'aperçoive lui-même, le guident dans toutes ses démarches, et l'éclairent dans toutes ses délibérations et toutes ses résolutions ? L'autre se fait écouter comme un maître, tant il paraît avoir acquis de connaissances, et être versé en tout genre d'érudition. On le met entre les savants au premier rang; et il est vrai qu'il n'y a point de matière sur quoi il ne s'explique d'une manière à en imposer. Je dis à en imposer : car tout cet appareil de doctrine n'est souvent autre chose qu'une belle superficie, sous laquelle il y a beaucoup de vide et fort peu de substance. A force de tout savoir, ou de vouloir tout savoir, il arrive assez qu'on ne sait rien. On se fait néanmoins valoir par une facilité de s'énoncer et une abondance de paroles qui ne tarit point, par un ton décisif et assuré, qui semble ne pas permettre le moindre doute et prévenir toutes les difficultés, par un étalage de termes, de noms, de raisonnements , de faits qui ne peuvent guère être contredits, parce que la plupart de ceux qui les entendent n'y comprennent rien , et que, n'étant pas en état d'en voir le faible, ils deviennent adorateurs de ce qu'ils ignorent.

Que dirai-je de ces orateurs dont la vaine et spécieuse éloquence attire à leurs discours les villes entières? On les suit avec empressement ; le concours croît de jour en jour : ce sont les oracles de tout un pays. Heureux d'avoir eu à se produire dans des temps de décadence et de disette ! je veux dire, dans des temps où le goût dépravé du siècle ne discernait ni l'excellent ni le médiocre, mais les confondait ensemble , et négligeait le solide et le vrai pour s'attacher à de fausses lueurs; dans des temps où le talent se bornait au son de la voix dont l'oreille était flattée, et à certain extérieur qui frappait les yeux ; surtout dans des temps où de secrets intérêts engageaient un puissant parti à soutenir l'orateur, et à le mettre dans un crédit dont l'éclat rejaillît sur le parti même, et servît à l'illustrer et à l'autoriser.

Ce n'est pas pour une fois que se sont ainsi formées les plus grandes réputations , non-seulement en matière d'éloquence, mais, l'oserai-je dire?en matière de mœurs, en matière de direction et de conduite des âmes, en matière de piété et de religion. On transforme en anges de lumière des hommes très-peu éclairés dans les choses de Dieu. On les propose comme les dépositaires de la plus pure morale de l'Evangile, comme les seuls guides instruits des voies du salut et capables de les enseigner. On répand leurs ouvrages comme autant de chefs-d'œuvre , et comme le précis de toute la vie spirituelle. Mille esprits aisés à séduire se laissent préoccuper de ces idées. De l'un elles se communiquent à l'autre. C'est bientôt une opinion presque universelle et une réputation hors de toute atteinte.

Du moins si des gens qui se voient préconiser de la sorte rentraient en eux-mêmes, s'ils se rendaient quelque justice, et qu'ils reconnussent de bonne foi combien ils sont au-dessous de ce qu'on pense d'eux, et combien leur réputation passe leur mérite ? C'est ce que l'humilité demanderait, et ce que la seule équité naturelle ne manquerait pas de leur inspirer, s'ils la consultaient. Ils seraient peu touchés alors des applaudissements qu'ils reçoivent. S'ils ne se tenaient pas toujours obligés de les arrêter au dehors en se déclarant, ils les désavoueraient dans le fond de l'âme ; ils les tourneraient même à leur confusion , bien loin de s'en faire une gloire, parce qu'ils sentiraient combien peu ils leur sont dus, et quelle en est l'illusion. Ils iraient encore plus avant, et, par la comparaison qu'ils feraient d'eux-mêmes avec d autres qui valent mieux qu'eux, et qui demeurent dans l'oubli, ils comprendraient que ce ne sont pas toujours les vrais mérites qui éclatent. Ils les honoreraient jusque dans leur obscurité; ils les respecteraient, et se garderaient bien de leur témoigner le moindre mépris, ni de s'arroger une supériorité dont ils se déporteraient volontiers en leur faveur. Telles sont, dis-je , les dispositions où ils devraient être ; mais, par l'aveuglement et l'enchantement de notre orgueil, tout le contraire arrive, et voilà, outre l'illusion, quel est encore le danger d'une grande réputation.

II. Danger : car un homme s'enivre de son succès. Il n'examine point comment ni par où il est parvenu : peu lui importe de le savoir,

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et même il se plaît à en perdre le souvenir. Il jouit de sa réputation, bien ou mal acquise ; il en perçoit et en goûte les fruits : c'est assez. Que dis-je? il va même aisément jusqu'à se persuader qu'il y a en effet dans sa personne quelque chose qui le relève, et qui lui donne rang à part. Il l'entend dire si communément, et ce langage lui est si agréable, qu'il n'a pas de peine aie croire. De là donc les retours sur soi-même, les complaisances secrètes où il aime à s'entretenir; de là les hauteurs d'esprit, les airs impérieux, les paroles sèches et dédaigneuses ; de là il s'attend bien qu'on le ménagera, qu'on aura pour lui des égards, que dans une société, dans une compagnie, on lui accordera des privilèges, parce qu'il fait honneur au corps , et qu'il en est un des premiers ornements ; de là il ne peut souffrir que, dans les mêmes fonctions et le même emploi, qui que ce soit ose s'égaler à lui. Il trouverait même fort étrange que quelqu'un entreprît d'en approcher, voulant qu'il ne soit parlé que de lui, et concevant pour autrui la même jalousie qu'il excite dans les autres à son égard. Enfants des hommes, que vous êtes vains, en recherchant comme vous faites la vanité ; et qu'il y a d'erreur et de mensonge dans ce que vous poursuivez avec plus d'ardeur!

Ceci, au reste, ne regarde pas seulement ces grandes réputations que j'ai dit être mal fondées, mais celles mêmes qui sont le plus solidement et le plus justement établies. Car il y en a, il y a de ces hommes singuliers et rares, qui emportent avec raison tous les suffrages , et à qui la plus maligne envie est forcée de rendre une espèce d'hommage par son silence et par son estime ; elle plie devant eux, et elle se tait. On en fait mention de tous côtés ; partout on les reçoit avec agrément : grands et petits , tout le monde leur témoigne du respect et de la vénération. Or par là ils sont exposés à la même tentation que les autres; et quoique quelques-uns peut-être, par le bon caractère de leur esprit, se préservent de ce danger, il n'y en a que trop qui y succombent.

Et à dire vrai, il en est d'une grande réputation comme d'une grande fortune : il est également difficile de bien soutenir l'une et l'autre, et de ne s'y point oublier. Quand on se voit dans un certain degré d'élévation et de distinction , il semble qu'on ait été tout à coup métamorphosé dans un nouvel homme. Ce sont des pensées, des affections, des sentiments tout différents ; c'est une conduite tout opposée à celle qu'on avait tenue jusque-là. On était d'un commerce aisé, commode , honnête ; on se familiarisait avec des amis ; mais les temps sont changés, et il s'est fait le même changement dans le cœur : on est devenu homme trop important, pour entretenir désormais de pareilles liaisons ; on a pris son vol bien plus haut, et l'on ne s'associe plus qu'avec les grands : comme si, à l'exemple de ces pharisiens qui se séparaient du peuple, on disait au reste du monde : Tenez-vous loin de moi. On le dit, non pas de vive voix, ni d'une façon si grossière , mais on le donne assez à entendre par un visage froid et composé, par une réserve affectée, par une conversation sérieuse, par mille témoignages qui se font tout d'un coup apercevoir. Pitoyable faiblesse , où se laissent aller les meilleurs esprits ! Il n'est point de poison plus subtil que l'orgueil. Il a corrompu jusque dans le ciel les plus sublimes intelligences : ne nous étonnons pas que sur la terre il puisse pervertir les âmes d'ailleurs les mieux constituées et les plus fermes.

Encore si ce n'était là qu'une de ces faiblesses humaines qui n'ont nul rapport au salut, et qui n'y causent aucun dommage l mais en est-il une plus pernicieuse , puisqu'elle est capable de nous enlever devant Dieu tout le fruit d'une vie passée dans les plus longs et les plus rudes travaux ? car il n'en coûte pas peu pour se faire une grande réputation, et pour la conserver. Que la nature nous ait doués des plus belles qualités , cela ne suffit pas. Ces qualités naturelles sont des talents, mais il les faut cultiver ; c'est une bonne terre , mais il y faut planter, il y faut semer, il y faut faire germer et croître le grain. Sans cette culture tout dépérit, et rien ne profite.

Aussi sommes-nous témoins des soins infinis, de l'application continuelle,des études, des recherches , des fatigues d'un homme qui veut, par la voie du mérite, se signaler dans sa profession et rendre son nom célèbre. Toute son attention va là ; il ne pense qu'à cette réputation, il n'est en peine que de cette réputation ; il ne mesure ses avantages et ses progrès que par cette réputation. Si cette réputation augmente et se répand, il se tient heureux : si quelque événement l'arrête, et qu'elle ne soit pas aussi prompte à s'avancer qu'il le désire , il en est désolé ; et parce qu'il n'est rien de plus facile à blesser, est-il précautions qu'il ne prenne pour la ménager? est-il efforts qu'il ne redouble pour la rétablir, du moment qu'elle commence à déchoir et à tomber ? Si bien que l'unique objet de ses vœux, c'est cette réputation ;

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que l'unique fin de ses actions, c'est cette réputation ; que son idole et comme sa divinité, c'est cette réputation.

Je n'exagère point. Je ne dis que ce que nous observons dans tous les états , et tous les jours. Or de là que s'ensuit-il ? un grand désordre et un grand malheur : c'est-à-dire que nous rapportons tout à notre gloire et non à la gloire de Dieu , voilà le désordre ; et que ne faisant rien en vue de Dieu et de sa gloire, tout ce que nous faisons n'est rien devant Dieu, voilà le malheur. Malheur et désordre d'autant plus déplorables, que les plus saints ministères ne sont pas exempts de l'un ni de l'autre: et n'est-ce pas ce que je puis justement appeler l'abomination de désolation dans le lien saint?

Car pour nous instruire nous-mêmes, nous, ministres et prédicateurs de l'Evangile, et pour apprendre à nous garantir de la plus mortelle contagion que nous ayons à craindre, est-il rien dans nos fonctions apostoliques de plus fréquent, que de se laisser surprendre à l'attrait d'une grande réputation ? En prêchant la parole de Dieu , on la profane, parce qu'on l'emploie , non point à faire connaître et honorer Dieu , mais à se faire honorer et connaître soi-même. Peut-être avait-on eu d'abord des vues plus épurées ; peut-être en recevant sa mission et se mettant en devoir de l'exercer, avait-on dit comme l'Apôtre : Nous ne nous prêchons point nous-mêmes , mais nous prêchons Jésus-Christ Notre-Seigneur  (1). On avait été élevé dans ces sentiments, on les avait apportés au saint ministère, et l'importance était d'y persévérer; mais bientôt l'ennemi est venu jeter l'ivraie dans le champ du. père de famille. Ce n'est point à la faveur des ténèbres , mais au grand jour d'une réputation naissante et brillante. Une foule d'auditeurs qu'on traîne après soi ; leur assiduité, leur attention , leurs acclamations ; toutes les chaires ouvertes au nouveau prédicateur, tous les honneurs qu'on lui rend; les personnes du plus haut rang qui l'appellent auprès d'eux, et l'accueil favorable qu'ils lui font dès qu'il se présente : tout cela met à d'étranges épreuves la pureté de son zèle et la droiture de ses intentions. Insensiblement ses premières vues s'effacent, et le monde prend dans son cœur la place de Dieu. Car autant qu'il plaît au monde et parce qu'il plaît au monde, le monde commence à lui plaire. Je veux dire qu'il s'attache au monde , qu'il aime à voir le monde, à converser avec le monde, à se faire d'agréables sociétés dans le monde, non

1 2 Cor., IV, 5.

point pour la sanctification du monde, mais pour sa propre satisfaction. Et comme on devient bon avec les bons, méchant avec les méchants, il devient mondain avec les mondains: de sorte que , malgré la sainteté de son ministère, qui de soi-même ne tend qu'à rendre gloire à Dieu et à procurer le salut des âmes, il n'a que des idées mondaines, et n'est touché que de sa réputation, et des agréments qu'elle lui fait goûter parmi le monde.

Voilà, dis-je, le grand intérêt qui l'anime et qui le soutient dans ses laborieuses occupations; voilà le grand principe qui le meut, qui l'engage à ne se donner aucun relâche ni aucun repos; qui d'année en année le pique d'une ardeur et d'une émulation toujours nouvelle: voulant fournir avec le, même honneur et la même estime toute sa carrière, et ne craignant rien davantage que de laisser apercevoir en lui quelque changement, et de dégénérer dans l'opinion publique. De cette manière ses jours s'écoulent, son âge avance, la mort approche, et il est enfin question de se disposer a paraître devant Dieu, et à subir ce terrible examen où Dieu lui demandera compte des talents dont il avait été si libéralement pourvu. Or qui peut exprimer de quel étonnement et de quelle frayeur il sera saisi, lorsque, réfléchissant sur lui-même, il entendra dans le secret de lame la voix de sa conscience, qui lui redira ce que le Sauveur du monde disait à ses disciples: Prenez garde de ne point faire vos bonnes aunes devant les hommes pour en être mot considérés ; autrement vous n’en recevrez nulle récompense de votre Père céleste (1). Il aura beaucoup travaillé, il aura fait de violentes contentions d'esprit et de corps, et il se sera consumé de veilles; mais avec quelle douleur verra t-il s'accomplir en lui ce reproche du prophète Aggée : Repassez sur toute votre vie; faites réflexion sur votre conduite : vous avez beaucoup semé et vous n'avez rien recueilli (2) . A juger de vos actions par les dehors et selon les apparences, vous devez avoir amassé beaucoup de mérites; mais comme un homme qui mettrait son trésor dans un sac percé, ce que vous avez gagné d'une part, vous l'avez perdu de l'autre.

Ce n'est pas assez : il aura même produit beaucoup de fruits par l'efficace et la vertu de la grâce attachée à la divine parole; il aura opéré beaucoup de conversions, beaucoup fléchi d'âmes endurcies, éclairé dames aveugles , fortifié d'âmes faibles , excité d'âmes lâches, élevé d'âmes pieuses et justes; mais

1 Matth., VI, 16-18. — 2 Agg., I, 6.

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avec quelle confusion et quel triste retour sur soi-même se représentera-t-il le sort de ces faux prophètes qui, dans le jugement dernier, diront au Fils de Dieu : Seigneur, nous avons prophétisé, chassé les démons en votre nom (1), et qui n'auront pour toute réponse que ce formidable arrêt: Retirez-vous de moi, ouvriers d'iniquité! Car c'était une iniquité de dérobera Dieu la gloire qui lui appartenait, de n'agir pas uniquement pour Dieu, dont il était l'ambassadeur et le ministre ; de renverser ainsi les desseins de Dieu, qui ne l'avait choisi que pour le sanctifier en l'employant à l'édification de son Eglise et à la sanctification du prochain. Contre des réflexions si touchantes et si affligeantes, quelle pourrait être sa ressource? Serait-ce une immortalité chimérique, c'est-à-dire la vaine espérance de vivre, mais après la mort, dans la mémoire des hommes? Frivole consolation ! Hélas ! s'écrie là-dessus un saint docteur, parlant de ces fameux personnages que l'antiquité a tant honorés, et dont le souvenir s'est perpétué jusqu'à nous, on les loue où ils ne sont plus; et ils endurent de cruels tourments là où ils sont, et où ils seront pendant toute l'éternité.

Tirons de là des conséquences bien raisonnables et bien véritables, savoir : 1° Qu'une grande réputation est communément un grand obstacle au salut et à la perfection, surtout de ceux que leur vocation a appelés au ministère évangélique. 2° Que plus nous réussissons dans ce sacré ministère et plus nous sommes connus dans le monde, bien loin de nous enorgueillir, plus nous devons trembler, nous humilier, veiller sur nous-mêmes, dans la juste crainte qu'une fausse gloire ne nous ravisse le fruit solide et le mérite de nos peines. 3° Qu'au lieu d'envier aux autres leur réputation et de les en féliciter comme d'un avantage, nous avons plutôt sujet de les plaindre, et de nous féliciter nous mêmes de n'être pas exposés à la même tentation. 4° Qu'il n'est point d'état plus digne d'envie, parce qu'il n'en est point de plus tranquille ni de plus assuré que celui d'un homme qui, dans une retraite volontaire, sert Dieu et le prochain sans éclat, sans nom, content d'un travail obscur, pourvu qu'il soit utile et conforme aux vues de la Providence. 5° Que s'il plaît au Seigneur, qui, selon les conseils de sa sagesse, élève et abaisse, de nous mettre sur le Chandelier pour faire luire notre lumière aux yeux du monde, il n'est pas toujours nécessaire ni même à propos de le cacher sous le boisseau, et de nous ensevelir dans les ténèbres :  mais

1 Matth.,VII, 22.

que le devoir d'un vrai ministre de Jésus-Christ demande alors qu'il ne fasse nul autre usage de l'estime dont on est prévenu à son égard, que pour agir plus efficacement et pour mieux accomplir l'œuvre de Dieu qui lui est confiée. 6° Que nous ne pouvons graver trop profondément dans nos coeurs, ni suivre trop régulièrement dans la pratique, la grande leçon du Fils de Dieu aux septante disciples qu'il avait envoyés prêcher son Evangile, lorsque, au retour de leur mission, leur entendant dire avec quelque sentiment de complaisance que les démons mêmes leur étaient soumis, il leur fit cette admirable réponse : J'ai vu Satan qui tombait du ciel comme un foudre. Il est vrai, je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et d'abattre toutes les forces de l'ennemi, sans que rien soit capable de vous nuire : cependant il ne faut point vous réjouir de ce que les esprits se soumettent à vous, ni de ce que cela vous fait craindre et révérer sur la terre ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel (1).

PENSÉES  DIVERSES SUR L'HUMILITÉ ET  L'ORGUEIL.

Nous aimons tant l'humilité dans les autres : quand travaillerons-nous à la former dans nous-mêmes? Partout où nous l'apercevons hors de nous, elle nous plaît, elle nous charme. Elle nous plaît dans un grand, qui ne s'enfle point de sa grandeur. Elle nous plaît dans un intérieur, qui reconnaît sa sujétion et sa dépendance. Elle nous plaît dans un égal ; et quoique la jalousie naisse assez communément entre les égaux, si c'est néanmoins un homme humble que cet égal, et que la Providence vienne à l'élever, nous lui rendons justice, et ne pensons point à lui envier son élévation. Or puisque l'humilité nous paraît si aimable dans autrui, pourquoi donc, lorsqu'il s'agit de l'acquérir nous-mêmes et de la pratiquer, y avons-nous tant d'opposition? quelle diversité et quelle contrariété de sentiments ! Mais voici le mystère que je puis appeler mystère d'orgueil et d'iniquité. Car que fait l'humilité dans les autres? elle les porte à s'abaisser au-dessous de nous, et voilà ce que nous aimons : mais que ferait la même humilité dans nous? elle nous porterait à nous abaisser au-dessous des autres, et voilà ce que nous n'aimons pas.

On s'est échappé dans une rencontre, on a parlé, agi mal à propos. C'est une faute ; et si d'abord on la reconnaissait, si l'on en convenait

1 Luc, X, 20.

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de bonne foi et qu'on témoignât de la peine, la chose en demeurerait là. Mais parce qu'on veut se justifier et se disculper, parce qu'on ne veut pas subir une légère confusion, combien s'en attire-t-on d'autres? Vous contestez, et les gens s'élèvent contre vous ; ils vous traitent d'esprit opiniâtre ; et, piqués de votre obstination, ils prennent à tâche de vous mortifier, de vous rabaisser, de vous humilier. Avec un peu d'humilité, qu'on s'épargnerait d'humiliations !

Il s'est élevé bien des savants dans le monde, et il s'en forme tous les jours. Quelles découvertes n'ont-ils pas faites et ne font-ils pas encore? Depuis l'hysope jusqu'au cèdre, et depuis la terre jusqu'au ciel, est-il rien de si secret, soit dans l'art, soit dans la nature, où l'on n'ait pénétré ? Hélas! on n'ignore rien, ce semble, et l'on possède toutes les sciences hors la science de soi-même. Selon l'ancien proverbe, cité par Jésus-Christ même, on disait et l'on dit encore : Médecin, guérissez-vous vous-même (1); ainsi je puis dire : Savants, si curieux de connaître tout ce qui est hors de vous, hé ! quand apprendrez-vous à vous connaître vous-mêmes?

Il est vrai, vous ne parlez de vous que dans les termes les plus modestes et les plus humbles. Vous rejetez tous les éloges qu'on vous donne ; vous rabaissez toutes les bonnes qualités qu'on vous attribue ; vous paraissez confus de tous les honneurs qu'on vous rend ; enfin , vous ne témoignez pour vous-même que du mépris. Tout cela est édifiant. Mais du reste, ce même mépris de votre personne, que quelque autre vienne à vous le marquer, ou par une parole, ou par un geste, ou par une œillade, vous voilà tout à coup déconcerté : votre cœur se soulève , le feu vous monte au visage, vous vous mettez en défense, et vous répondez avec aigreur. Que d'humilité et d'orgueil tout ensemble! Mais tout opposés que semble être l'un et l'autre, il n'est pas malaisé de les concilier. C'est qu'à parler modestement et à témoigner du mépris pour soi-même, il n'y a qu'une humiliation apparente, et qu'il y a même une sorte de gloire; mais à se voir méprisé de la part d'autrui, c'est là que l'humiliation est véritable, et par là même qu'elle devient insupportable.

Humilions-nous, mais sincèrement, mais profondément, et notre humilité vaudra mieux pour nous que les plus grands talents , mieux que tous les succès que nous pourrions

1 Luc, IV, 23.

avoir dans les emplois même les plus saints et dans les plus excellents ministères, mieux que tous les miracles que Dieu pourrait opérer par nous : comment cela? parce que notre humilité sera pour nous une voie de salut beaucoup plus sûre. Plusieurs se sont perdus par l'éclat de leurs talents, de leurs succès, de leurs miracles : nul ne s'est perdu par les sentiments dune vraie et solide humilité.

Ainsi vous ne pouvez vous appliquer à l'oraison? humiliez-vous de la sécheresse de votre cœur, et des perpétuelles évagations de votre esprit. Votre faiblesse ne peut soutenir le travail? humiliez-vous de l'inaction où vous êtes, et du repos où vous vivez. Votre santé ne vous permet pas de pratiquer des austérités et des pénitences? humiliez-vous des ménagements dont vous usez, et des soulagements dont vous ne sauriez vous passer. De cette sorte, l'humilité sera devant Dieu le supplément des œuvres qui vous manquent : supplément sans comparaison plus méritoire que ces œuvres mêmes. Car au-dessus de toutes les œuvres, ce qu'il y a dans le christianisme de plus difficile, ce n'est pas de faire oraison, ce n'est pas de travailler ni de se mortifier, mais de s'humilier.

Vous vous plaignez de n'avoir pas reçu de Dieu certains dons naturels qui brillent dans les autres, et qui les distinguent; mais surtout vous ajoutez que ce qui vous afflige, c'est de ne pouvoir pas, faute de talent, glorifier Dieu comme les autres le glorifient : illusion. Car si vous examinez bien le fond de votre cœur, vous trouverez que ce qui vous afflige, ce n'est point précisément de ne pouvoir pas glorifier Dieu comme les autres, mais de ne pouvoir pas, en glorifiant Dieu comme les autres, vous glorifier vous-même. Que notre orgueil est subtil, et qu'il a de détours pour nous surprendre! jusque dans la gloire de Dieu, il nous fait désirer et chercher notre propre gloire.

Quand on voit dans le ministère évangélique un homme doué de certaines qualités, d'un génie élevé, d'un esprit vif, d'une imagination noble, d'une éloquence forte et naturelle, on conclut que c'est un sujet bien propre à procurer la gloire de Dieu, sans examiner d'ailleurs s'il a le fonds d'humilité nécessaire qui doit servir de base à toutes les œuvres sainte! et les soutenir. Mais Dieu en juge tout autrement que nous. Car si cet homme manque d'humilité, si c'est un homme vain et présomptueux, on peut dire de lui ce que Samuel dit de chacun des six enfants d’Isaïe, frère de

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David, et ses aînés : Ce n’est point là celui que le Seigneur a choisi (1). Sur qui donc tombera son choix? sur un homme modeste et humble: voila l'homme de sa droite, voilà le digne sujet qu'il emploiera aux plus merveilleux ouvrages de sa grâce, et de qui il tirera plus de gloire. Mais c'est un mérite médiocre, ou, pour ainsi parler, ce n'est rien selon les idées du monde. Je réponds qu'indépendamment de tout autre mérite, il a devant Dieu le mérite le plus essentiel, qui est celui de l'humilité : et de plus j'ajoute que, n'étant rien ou presque rien dans l'estime commune, c'est cela même qui relevé davantage la gloire de Dieu, ta qui seul il appartient de faire de rien les plus grandes choses.

On peut m'objecter ce que l'expérience après tout nous fait connaître, par exemple, de deux prédicateurs. Car, sans être le plus humble, nous voyons toutefois que l'un, avec les avantages qu'il a reçus de la nature, réussit beaucoup mieux dans l'opinion du public, et l'emporte infiniment sur l'autre. On goûte le premier, on le suit; au lieu que l'autre, dépourvu des mêmes dispositions et des mêmes dons, travaille dans l'obscurité, et qu'il n'est fait de lui aucune mention. Je sais tout cela, mais je sais aussi que nous donnons ordinairement dans une erreur grossière sur ce qui regarde la gloire de Dieu. Nous croyons la trouver où elle n'est pas, et nous ne la cherchons pas où elle est. Etre admiré, vanté, écouté des grands, produit aux yeux des plus nombreuses et des plus augustes assemblées, voilà où nous faisons consister la gloire de Dieu ; mais souvent elle n'est point là. Où donc est-elle? dans la conversion des pécheurs, dans l'instruction des ignorants, dans l'avancement et l'édification des âmes; et un bon missionnaire, homme sans nom, sans réputation, mais humble, zélé, plein de confiance en Dieu, vivant parmi les sauvages, parcourant des villages et des campagnes, convertira plus de pécheurs, instruira plus d'esprits simples, gagnera plus d’âmes à Jésus-Christ, et les avancera plus dans les voies de Dieu, que le plus célèbre prédicateur. Disons en deux mots : l'un fait beaucoup de bruit, mais l'autre beaucoup plus de fruit. Or ce bruit ne sert communément qu'à glorifier l'homme ; mais ce fruit, c'est ce qui glorifie Dieu.

Un père a eu raison de dire que le souvenir de nos péchés nous est infiniment plus utile que le souvenir de nos bonnes œuvres. Pour

1 Reg., XVI, 9.

entendre la pensée de ce saint docteur, il faut distinguer deux choses : nos actions, et le souvenir de nos actions. Or il n'en est pas de l'un comme de l'autre, et ils ont des effets tout opposés. Nos bonnes actions nous sanctifient, mais le souvenir de nos bonnes actions nous corrompt, parce qu'il nous enorgueillit : au contraire, nos mauvaises actions nous corrompent, mais le souvenir de nos mauvaises actions sert à nous sanctifier, parce qu'il sert à nous humilier. De là, double conséquence. Pratiquons la vertu ; et dès que nous l'avons pratiquée, que l'humilité nous mette un voile sur les yeux pour ne plus voir le bien que nous avons fait. Et. par une règle toute différente, fuyons le péché; mais quand nous avons eu le malheur d'y tomber, que l'humilité nous tire le voile de dessus les yeux, pour voir toujours le mal que nous avons commis. Ainsi nous serons vertueux sans danger, et ce ne sera pas même sans fruit que nous aurons été pécheurs.

Il y a un monde au-dessus de nous, un monde au-dessous de nous, et un monde autour de nous.

Un monde au-dessus de nous, ce sont les grands ; un monde au-dessous de nous, ce sont ceux que la naissance ou que le besoin a réduits dans une condition inférieure à la nôtre ; un monde autour de nous, ce sont nos égaux. Selon ces divers degrés, nous prenons divers sentiments. Ce monde qui est au-dessus de nous devient souvent le sujet de notre vanité, et de la vanité la plus puérile. Ce monde qui est au-dessous de nous devient ordinairement l'objet de nos mépris et de nos fiertés. Et ce monde qui est autour de nous excite plus communément nos jalousies et nos animosités. Il faut expliquer ceci, et reprendre par ordre chaque proposition.

Le monde qui est au-dessus de nous devient souvent le sujet de notre vanité. Je ne dis pas qu'il devient le sujet de notre ambition : cela est plus rare. Car il n'est pas ordinaire qu'un homme d'une condition commune, quoique honnête d'ailleurs, se mette dans l'esprit de parvenir à certains états d'élévation et de grandeur. Mais du reste, il tombe dans une faiblesse pitoyable : c'est de vouloir au moins s'approcher des grands, de vouloir être connu des grands et les connaître, de n'avoir de commerce qu'avec les grands, de ne visiter que les grands, de s'ingérer dans toutes les affaires et toutes les intrigues des grands, de s'en faire un mérite et un point d'honneur. Ecoutez-le parler, vous ne lui entendiez jamais

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citer que de grands noms, que des personnes de la première distinction et du plus haut rang, chez qui il est bien reçu, avec qui il a de fréquents entretiens, qui l'honorent de leur confiance, et par qui il est instruit à fond de tout ce qui se passe. Fausse gloire et vraie petitesse, où, voulant s'élever au-dessus de soi-même, l'on se rabaisse dans l'estime de tous les esprits droits et de bon sens!

Le monde qui st au dessous de nous devient ordinairement l'objet de nos mépris et de nos fiertés. Dès qu'on a quelque supériorité sur les autres, on veut la leur faire sentir. On les traite avec hauteur, on leur parle avec empire, on ne s'explique en leur présence qu'en des termes et qu'avec des airs d'autorité ; on les tient dans une soumission dure et dans une dépendance toute servile, comme si l'on voulait en quelque manière se dédommager sur eux de tous les dédains qu'on a soi-même à essuyer de la part des maîtres de qui l'on dépend. Car voilà ce que l'expérience tous les jours nous fait voir : des gens humbles et souples jusqu'à la bassesse devant les puissances qui sont sur leur tête, mais absolus et fiers jusqu'à l'insolence envers ceux qu'ils ont sous leur domination.

Le monde qui est autour de nous excite plus communément nos jalousies et nos animosités. On ne se mesure ni avec les grands ni avec les petits, parce qu'il y a trop de disproportion entre eux et nous; mais on se mesure avec des égaux : et comme il n'est pas possible que l'égalité demeure toujours entière, et que l'un de temps en temps n'ait l'avantage sur l'autre, de là naissent mille envies qui rongent le cœur, qui même éclatent au dehors, et se tournent en querelles et en inimitiés. Car c'est assez qu'un homme l'emporte sur nous, ou, sans qu'il l'emporte, c'est assez qu'il concoure en quelque chose avec nous, pour nous indisposer et nous aigrir contre lui ; et n'est-ce pas là ce qui cause entre les personnes de même profession, et jusque dans les états les plus saints, tant de partis et tant de divisions? Etrange injustice où nous porte notre orgueil ! Ayons l’Esprit de Dieu, et suivons-le. Conduits par cet esprit de sagesse, d'équité, de charité, d'humilité, nous rendrons au monde que la Providence a placé au-dessus de nous tout ce qui lui est dû, mais sans nous en faire esclaves, et sans nous prévaloir, par une vaine ostentation, de l'accès que nous aurons auprès de lui. Nous conserverons sur le monde que le ciel a mis au-dessous de nous tous nos privilèges et tous nos droits, mais sans le mépriser, ni lui refuser aucun devoir de civilité, d'honnêteté, d'une charitable condescendance; et nous vivrons en paix avec tout le monde qui est au-dessus de nous, sans le traverser mal à propos dans ses desseins, ni lui envier le bien qu'il posséda Des gens de bien, ou réputés tels, se font un prétendu mérite d'une sorte d'indépendance, qu'ils confondent mal à propos avec l’indépendance chrétienne. S'établir dans une sainte indépendance selon l'Evangile, c'est mourir tellement à toutes choses et à soi-même, que rien de tout ce qui n'est pas Dieu ne touche l'âme ni ne l'affectionne: d'où vient qu'elle est au-dessus de toutes les prétentions, de tons les intérêts, de tous les événements humains. La prospérité ne l'enfle point, l'adversité ne l'abat point. Elle ne craint que Dieu, elle n'aime que Dieu, elle n'espère qu'en Dieu, elle ne cherche à plaire qu'à Dieu, et elle verrait ainsi tout l'univers ligué contre elle, qu'elle demeurerai tranquille et en paix dans le sein de Dieu. Ce n'est pas qu'elle veuille par là s'affranchir de certains devoirs envers le monde, de certaines bienséances et de certains égards, ni qu'elle se propose de suppléer seule à tous ses besoins, et de n'avoir recours à personne : mais comme en tout cela elle n'envisage que Dieu, qu'elle n'agit que selon le gré de Dieu, et qu'avec une pleine conformité à toutes les dispositions de sa providence, rien aussi de tout cela, quelque chose qui arrive, ne fait impression sur elle et n'est capable de l'altérer. Telle a été l'indépendance des saints, et telle est celle du vrai chrétien. Mais de dire : Je veux prendre des mesures pour ne dépendre de qui que ce soit, parce que la dépendance m'est onéreuse; j'aime mieux vivre dans une retraite entière et dans l'obscurité, sans me mêler de rien, ni avoir part à rien ; j'aime mieux me passer de tout, et n'avoir ni vues, ni desseins, ni espérances, pour ne devoir rien à personne, et pour n'être point obligé à des assiduités et à des ménagements qui me déplaisent : penser de la sorte, et se conduire suivant ces principes, c'est une indépendance toute naturelle, une indépendance de philosophe, une indépendance d'orgueil. Dieu veut au contraire qu'il y ait entre nous un rapport mutuel et continuel, que nous ayons affaire les uns des autres, que nous nous demandions et nous prêtions secours les uns aux autres, que nous sachions nous assujettir, nous captiver, nous faire violence les uns pour les autres. Voilà l'ordre de sa sagesse, et c'est ce qui entretient la subordination,

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ce qui maintient la charité et l'union, surtout ce qui rabaisse notre présomption, enfin ce qui nous fait mieux sentir la grandeur du Dieu que nous adorons, puisqu'il n'appartient qu'à lui de se suffire à lui même, et d'être seul tout-puissant et indépendant.

La ressource de l'orgueilleux , lorsque l'évidence des choses le convainc malgré lui de son incapacité et de son insuffisance , est de se persuader qu'elle lui est commune avec les antres. Ce qu'il n'est pas capable de bien faire, il ne peut croire qu'il y ait quelqu'un qui le fasse bien, lu mauvais orateur ne convient qu'avec des peines extrêmes qu'il y en ait de bons. Il reconnaîtra aisément qu'il y en a eu autrefois, parce qu'il n'entre avec ceux d'autrefois en nulle concurrence. Il les exaltera même comme des modèles inimitables ; il les regrettera, il demandera où ils sont, s'épanchera là-dessus dans les termes les plus pompeux et les plus magnifiques : mais pourquoi? est-ce qu'il s'intéresse beaucoup à la gloire de ces morts? non certes : mais, pour une maligne consolation de son orgueil, il voudrait, en relevant le mérite des morts, obscurcir le mérite des vivants et le rabaisser.

S'humilier dans l'humiliation , c'est l'ordre naturel et chrétien ; mais dans l'humiliation même s'élever et s'enfler, c'est, ce me semble, le dernier désordre où peut se porter l'orgueil. Voilà ce qui arrive tous les jours. Des gens sont humiliés : on ne pense point à eux, on ne parle point d'eux, on ne les emploie point, on ne les pousse à rien. En sont-ils moins orgueilleux , et est-ce à eux-mêmes qu'ils s'en prennent des mauvais succès qui leur ont fait perdre tout crédit, ou à la cour, ou ailleurs? Bien loin de cela , c'est alors que leur cœur se grossit davantage, et qu'ils deviennent plus présomptueux que jamais. S'ils demeurent en arrière, ce n'est, à ce qu'ils prétendent, que par l'injustice de la cour, que par l'ignorance du public. A les en croire , et par la seule raison qu'on ne les avance pas , tout est renversé dans le monde. Il n'y a plus ni récompense de la vertu , ni distinction des personnes, ni discernement du mérite. Que l'orgueil est une maladie difficile à guérir! l'élévation le nourrit, et l'humiliation , qui devrait l'abattre , ne sert souvent qu'à le réveiller et à l'exciter.

Notre vanité nous séduit, et nous fait perdre l'estime du monde dans les choses mêmes où noirs la cherchons, et par les moyens que nous y employons. Une femme naturellement vaine s'ingère, dans les conversations, à parler de tout, à raisonner sur tout. Elle juge , elle prononce, elle décide, parce qu'elle se croit femme spirituelle et intelligente ; mais elle aurait beaucoup plus de raison et plus d'esprit, si elle s'en croyait moins pourvue ; et voulant trop faire voir qu'elle en a, c'est justement parla même qu'elle en fait moins paraître.

On loue beaucoup les grands; car ils aiment à être loués et applaudis. Mais, à bien considérer les louanges qu'on leur donne, on trouvera que la plupart des choses dont on les loue, et qui semblent en effet louables selon le monde , sont dans le fond et selon le christianisme, selon même la seule raison naturelle, plutôt des vices que des vertus.

Tel aurait été un grand homme, si on ne l'avait jamais loué ; mais la louange l'a perdu. Elle l'a rendu vain, et sa vanité l'a fait tomber dairs des faiblesses pitoyables, et en mille simplicités qui inspirent pour lui du mépris. Je dis en mille simplicités ; car quelque fonds de mérite qu'on ait d'ailleurs, il n'y a point ni dans les discours, ni dans les manières d'agir, d'homme plus simple qu'un homme vain. On lui fera accroire toutes choses , dès qu'elles seront à sa louange. Est-il chagrin et de mauvaise humeur: louez-le, et bientôt vous lui verrez reprendre toute sa gaieté. Les gens le remarquent , le font remarquer aux autres, et s'en divertissent. C'est ainsi que , sans le vouloir ni l'apercevoir, il vérifie dans sa personne cette parole de l'Evangile, que celui qui s élève sera abaissé et humilié. Comme donc l'ambition, selon le mot de saint Bernard, est la croix de l'ambitieux, je puis ajouter que souvent l'orgueil devient l'humiliation de l'orgueilleux.

Cet homme est toujours content de lui ; et, n'eût-il eu aucun succès, il se persuade toujours avoir réussi le mieux du monde. Contentez-vous de savoir ce qui en est, et d'en croire ce que vous devez ; mais du reste, pourquoi cherchez-vous à le détromper de son erreur, puisqu'elle le satisfait, et qu'elle ne nuit à personne? Ce n'est pas qu'il n'y ait quelquefois des raisons qui peuvent vous engager à lui ouvrir les yeux, et à lui faire connaître l'illusion où il est ; mais avouez-le de bonne foi, c'est une malignité secrète, c'est une espèce d'envie qui vous porte à l'humilier, et à lui faire perdre cette idée dont il s'est laissé prévenir en sa faveur. Car mille gens sont ainsi faits : non-seulement ils sont jaloux de la réputation solide et vraie qu'on a dans le monde , mais de plus, par une délicatesse infinie de leur orgueil, ils sont en quelque manière jaloux de la

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bonne opinion, quoique mal fondée, qu'un homme a de lui-même.

Qu'il me soit permis de faire une comparaison. Il y a des mérites, et en très-grand nombre, qui ne devraient se produire à la lumière qu'avec des précautions dont on use à l'égard de certaines étoffes pour les débiter. On ne les montre que dans un demi-jour, parce que le grand jour y ferait paraître des défauts qui en rabaisseraient le prix. Combien de gens peuvent s'appliquer la parole du Prophète : Mon élévation a été mon humiliation ? C'est-à-dire qu'ils semblent ne s'être élevés que pour se rendre méprisables, que pour laisser apercevoir leur faible, que pour perdu toute la bonne opinion qu'on avait conçue d'eux. Tant qu'ils se sont tenus à peu près dans le rang où la Providence les avait fait naître, ils réussissaient, on les honorait, on parlait d'eux avec éloge; mais, par une manie que l'orgueil ne manque point d'inspirer, ils ont voulu prendre l'essor, et porter plus haut leur vol : c'est là qu'on a commencé à les mieux connaître, et qu'en les connaissant mieux, on a appris à les estimer moins. En un mot. ils étaient auparavant dans leur place, et ils y faisaient bien ; mais ils n'y sont plus, et tout ce qui n'est pas dans sa place blesse la vue.

DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE

DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE

DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE, ET DES AMITIÉS HUMAINES.

CARACTÈRE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE.

DEUX SORTES D'AMITIÉS : LES UNES SOLIDES OU PRÉTENDUES SOLIDES ; LES AUTRES SENSIBLES ET PRÉTENDUES INNOCENTES.

AMITIÉS PRÉTENDUES SOLIDES.

AMITIÉS SENSIBLES ET PRÉTENDUES INNOCENTES.

PENSÉES DIVERSES SUR LA CHARITÉ DU PROCHAIN ET LES AMITIÉS HUMAINES.

CARACTÈRE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE.

Je dois aimer mon prochain dans Dieu, pour Dieu, et comme Dieu l'aime : l'aimer dans Dieu, en sorte que Dieu soit le principe de ma charité ; l'aimer pour Dieu, en sorte que Dieu soit le motif de ma charité ; l'aimer comme Dieu l'aime , en sorte que Dieu soit le modèle de ma charité : trois points essentiels dont voici le sens.

I. Je dois aimer mon prochain dans Dieu : c'est-à-dire que je dois l'aimer comme étant l'ouvrage de Dieu, qui l'a créé par sa toute-puissance ; comme étant l'image vivante de Dieu , qui l'a formé à sa ressemblance ; comme étant la conquête et le prix des mérites d'un Dieu qui l'a racheté de son sang ; comme étant sous la garde de la providence de Dieu, qui veille sur lui sans cesse, et s'applique à le conserver et à le conduire ; comme ayant Dieu aussi bien que moi pour fin dernière, comme étant appelé à vivre avec moi dans la gloire et le royaume de Dieu. De sorte que je puis et que je dois considérer ce vaste univers comme la maison de Dieu, et tout ce qu'il y a d'hommes dans le monde, comme une grande famille dont Dieu est le père. Nous sommes tous ses enfants, tous ses héritiers, tous frères et tous, pour ainsi parler, rassemblés sous ses ailes et entre ses bras. D'où il est aisé de juger quelle union il doit y avoir entre nous, et combien nous devenons coupables, quand il nous arrive de nous tourner les uns contre les autres jusque dans le sein de notre Père céleste. N'est-ce pas, si j'ose m'exprimer en ces termes, n'est-ce pas déchirer ces entrailles de charité où il nous porte et où il nous embrasse tous sans distinction ? N'est-ce pas, par proportion, lui causer des douleurs pareilles à celles que ressentit la mère d’Esaü et de Jacob, lorsque ces deux enfants, avant que de naître , se combattaient l'un l'autre dans le sein même où ils avaient été conçus ?

Or voilà néanmoins le triste spectacle que nous avons continuellement devant les yeux. Il semble que le monde soit comme un champ de bataille, où, de part et d'autre, on ne pense qu'à s'entre-détruire et à se perdre. On y emploie tout, la force ouverte et les violences, les intrigues et les cabales secrètes, la malignité de la médisance, les artifices de la chicane, le poids de l'autorité, le crédit et la faveur, le mensonge, les trahisons et les plus insignes perfidies : car c'est là que tous les jours on se laisse entraîner par les différentes passions qui nous dominent, et qui, pour se satisfaire,étouffent dans les cœurs tout sentiment de charité, et souvent même tout sentiment d'humanité. Tellement que dans la société humaine, au lieu que chaque homme devrait être à l'égard des autres hommes un frère pour les aimer et les traiter en frères, un soutien pour les appuyer et les aider dans les rencontres, un patron pour s'intéresser en leur faveur et les défendre, un conseil pour leur communiquer ses lumières et les diriger, un confident à qui ils puissent ouvrir leur âme et déclarer avec assurance leurs pensées, un consolateur qui prît part à leurs peines et qui s'employât à les soulager, on peut dire, au contraire, quoiqu'avec la restriction

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convenable , que par le renversement le plus affreux, et selon l'expression commune, la plupart des hommes sont, au regard des autres hommes, comme des loups ravissants, qui ne cherchent qu'à surprendre leur proie et à la dévorer  (1).

On se hait et l'on s'offense mutuellement les uns les autres, on se décrie et l'on se ruine de réputation les uns les autres, on se dresse des embûches, et l'on travaille à se tromper, à se supplanter, à se dépouiller les uns les autres. Que voyons-nous autre chose que des querelles et des divisions, et de quoi entendons-nous parler plus ordinairement que de procès, de contestations, d'inimitiés, de calomnies, de fourberies, d'impostures, d'injustices, de vexations ? D'où il arrive que quiconque aime la paix et veut assurer son repos, se tient, autant qu'il peut, éloigné de la multitude, comme si la compagnie des hommes et leur présence était incompatible avec la douceur et la tranquillité de la vie.

Que ces désordres règnent dans les cours des princes, je n'en suis point surpris : car on sait assez quel est l'esprit de la cour; et parce que les intérêts y sont beaucoup plus grands que partout ailleurs, les passions y sont aussi beaucoup plus vives et plus ardentes. Qu'est-ce en effet que la cour? le siège de la politique, mais d'une politique la plus intéressée. On n'y est occupé que de sa fortune , et l'on n'y a d'autre vue ni d'autre soin que de s'avancer, de s'élever, de se maintenir aux dépens de qui que ce soit, et par quelque voie que ce soit. Telle est L'âme qui anime tout, tel est le mobile qui remue tout, tel est le principal agent qui met tout en œuvre. Et de là même qu'est-ce communément que ce qui s'appelle gens de cour? gens fans charité et sans amitié, malgré les apparences les plus spécieuses et les plus belles démonstrations; gens obligés d'être toujours sur la réserve , toujours dans la défiance, toujours en garde , parce que chacun jugeant des autres par soi-même, ils se connaissent tous, et qu'aucun deux n'ignore cette maxime générale, que, dans le train de la cour, il y a sans cesse quelque mauvais coup à craindre, et de nouvelles attaques , ou à livrer, ou à repousser.

Qu'on voie encore ces mêmes désordres dans des états du monde moins relevés, et jusque dans les dernières conditions, je n'ai point de peine à le comprendre. Eu égard à la diversité des esprits, à la différence des tempéraments, à la variété et même à la contrariété absolue des

1 Homo homini lupus.

idées et des prétentions, où l'un pense d'une façon , et l'autre tout autrement, où l'un veut ceci, et l'autre cela, il n'est guère possible que le monde ne soit pas perpétuellement agité de discordes et de dissensions : pourquoi? parce que le seul lien capable d'unir les cœurs, malgré tous les sujets de désunion qui naissent, et le seul moyen qui pourrait prévenir tous les troubles et les arrêter, c'est un esprit de christianisme et de charité, et que cet esprit de charité, cet esprit chrétien, est presque entièrement banni du monde, et qu'il n'y a plus ni vertu ni action.

Mais voici ce qui me paraît bien déplorable et bien étrange. Ce n'est pas seulement à la cour ni dans le monde profane et corrompu que la passion suscite ces guerres et cause ces mésintelligences; mais elles ne sont que trop fréquentes au milieu même de l'église, jusque dans le sanctuaire de Jésus-Christ et entre ses ministres, jusque dans la solitude du cloître et dans le centre de la religion. Le Fils de Dieu nous a dit à tous, dans la personne de ses apôtres : On connaîtra que vous êtes mes disciples, par l'affection mutuelle que vous aurez, et que vous témoignerez les uns envers les autres. Suivant ce principe, et pour donner à leur divin Maître cette preuve d'un attachement si inviolable ,  les   premiers  chrétiens n'avaient rien plus à cœur que la charité, et que le soin de la conserver entre eux. Mais dans la suite des temps, la charité de plusieurs étant venue à se refroidir, et la paix ayant commencé à se troubler parmi le troupeau fidèle, du moins lui restait-il, ce semble, un asile en certains états plus parfaits, et spécialement dévoués à Dieu par leur caractère et leur profession. Qui l'eût cru que jamais on dût voir ce qu'on a vu tant de fois, je veux dire parmi des hommes d'Eglise, parmi des prêtres du Dieu vivant, dans des retraites et des monastères, les animosités ,  les jalousies, les partis, les brigues, et tous les maux qui en sont les suites funestes et scandaleuses? Où donc la charité pourra-t-elle se retirer sur la terre, et où sera-t-elle à couvert? qui la maintiendra, si ceux-là mêmes qui, selon leur ministère, devraient donner tous leurs soins à l'entretenir, qui devraient être autant de médiateurs pour concilier les esprits et terminer les différends ; qui, par l'exemple d'une modération inaltérable et d'un   plein  désintéressement, devraient  apprendre  aux fidèles à réprimer leurs sentiments trop vifs  et à sacrifier sur mille points peu importants leurs droits

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prétendus, plutôt que de les défendre aux dépens de la tranquillité et du repos commun : si, dis-je, ceux-là mêmes s'échappent, comme 1< s autres, dans les rencontres, et ont leurs démêlés et leurs aversions? N'insistons pas là-dessus davantage : on n'en est que trop instruit, mais on n'en peut assez gémir.

II. Je dois aimer mon prochain pour Dieu ; c'est-à-dire que je dois l'aimer en vue d'obéir à Dieu qui me l'ordonne; en vue de plaire à Dieu , qui semble n'avoir rien plus à cœur et ne nous recommander rien plus expressément; en vue de marquer à Dieu ma fidélité, ma reconnaissance, mon amour, puisqu'un des témoignages les plus certains que Je puis lui en donner, et qu'il attend de moi, est de renoncer pour lui à mes propres sentiments, quelque justes d'ailleurs qu'ils me paraissent, et d'étouffer tout chagrin, toute haine, toute envie , toute antipathie qui m'indisposerait contre le prochain et m'en éloignerait. Motif excellent, qui relève notre charité au-dessus de tout amour purement humain, et qui en fait une charité surnaturelle et toute divine. Motif universel, qui donne à notre charité une étendue sans bornes, et qui la répand sur toutes sortes de sujets, grands et petits, riches et pauvres, domestiques, étrangers, amis, ennemis. Motif nécessaire, et sans lequel il n'est pas possible d'accomplir tout le précepte de la charité chrétienne. Car nous aurons beau consulter la raison, jamais la raison seule ne nous déterminera à certains devoirs que la charité néanmoins exige indispensablement de nous. Il n'y a qu'une vue supérieure qui puisse nous y engager, et c'est la vue de Dieu. Sous cet aspect tout nous devient, non-seulement praticable, mais facile; et la charité ne nous prescrit rien alors de si héroïque, qui nous étonne. A toute autre considération, nous pouvons opposer des difficultés : mais il n'y a point de réplique à celle-ci ; et que pourrions-nous alléguer pour notre défense, quand on nous dit : Dieu vous le demande ; faites-le pour Dieu ?

De là donc il est aisé de voir l'illusion qui nous séduit et la fausseté de nos excuses, quand nous voulons nous prévaloir des défauts du prochain, ou des offenses que nous pensons-en avoir reçues, pour autoriser notre indifférence à son égard, et le ressentiment que nous lui témoignons par noire conduite et nos manières. On dit : C'est un homme inquiet et bizarre; d'un moment à l'autre on ne le connaît plus, et quoi qu'on fasse on ne peut le contenter. Le moyen d'essuyer toutes ses humeurs et d'être sans cesse exposé à ses caprices? On dit : C'est un homme violent et emporté; on ne saurait lui dire une parole qu'il n'éclate tout d'un coup , et qu'il ne vous brusque sans modération et sans ménagement. On dit : C'est un mauvais cœur et un ingrat ; on a beau lui faire du bien, il n'en a nulle reconnaissance, et ne voudrait pas vous rendre le plus léger service, après qu'on lui en a rendu d'essentiels. On dit: C'est un malade bien importun; il ne vous entretient que de ses infirmités; et à force de se plaindre, il devient fatigant, et ne donne pour lui que du dégoût. On dit : C'est mon ennemi; il a pris parti contre moi en plus d'une affaire : et je n'en ai jamais eu que des désagréments. Enfin que ne dit-on pas? car il n'est point de matière où l'on soit plus éloquent, que lorsqu'il s'agit des autres et de leurs imperfections. Les raisons, vraies ou apparentes, ne manquent point pour les mépriser et les condamner. On s'établit là-dessus, et l'on demande.: Comment vivre avec des gens de ce caractère, et comment aimer ce qui n'est pas aimable?

Comment l'aimer? à cette question la réponse est aisée et prompte : la voici telle que je l'ai déjà fait, entendre , et elle est sans réplique. Comment, dis-je, l'aimer? pour Dieu: point d'autre raison ; et si cette raison ne nous suffit pas , nous cessons d'être chrétiens, et en perdant la charité du prochain , nous perdons la charité de Dieu. Développons ceci, et rendons cette importante leçon plus intelligible. Si je vous disais d'aimer le prochain, parce que l'un est homme de mérite, et qu'il a d'excellentes qualités; parce que l'autre est un esprit doux, patient, accommodant; parce que celui-ci est d'une probité reconnue, dune piété exemplaire, d'une vertu consommée; parce que celui-là, prévenu en votre faveur, vous comble de grâces et ne cherche qu'a vous obliger et à vous faire plaisir, vous pourriez alors mesurer votre charité selon la diversité des talents et la différence des personnes; vous pourriez la borner à un certain nombre, et en exclure ceux qui n'auraient pas les mêmes avantages et seraient sujets à des vices tout opposés. Vous auriez droit de vous en tenir a la règle que je vous aurais prescrite, et vous pourriez me représenter que tels et tels ne vous conviennent point, et qu'ils n'ont rien d'engageant pour vous; qu'ils sont fiers et hautains, qu'ils sont critiques et médisants, qu'ils sont faux et menteurs; que ce sont de petits génies, sans lumière et sans connaissance;

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que ce sont des âmes dures , sans condescendance et sans pitié; qu'ils n'ont ni retenue, ni pudeur, ni crainte de Dieu, ni religion; que pus d'une fois même ils vous ont personnellement attaqué et insulté, et que tout cela justifie assez l'indifférence avec laquelle vous les regardez, et le peu de part que vous prenez à ce qui les touche.

Ces considérations, je l'avoue, ne sont pas tout à fait déraisonnables, à en juger suivant les vues purement humaines. Aimer ceux qui nous aiment, ceux qui nous marquent de l'estime, de la confiance, de la bienveillance; ceux avec qui nous sympathisons et qui nous plaisent; ceux qui dans la société ont des manières plus liantes et plus propres à nous attacher; au contraire, mépriser qui nous méprise; fuir qui nous déplaît, qui nous ennuie, qui nous gêne, qui nous choque; se ressentir d'une injure, et user de retour envers celui qui nous blesse; le traiter comme il nous traite, ou le délaisser comme il nous délaisse : voilà ce qu'inspire la nature; mais ce n'est point ce que l'Evangile nous apprend. Ce n'est point là seulement ce qu'exige de nous la loi de Dieu; et puisque je parle ici en qualité de ministre de Dieu et de son Evangile, la charité que je prétends vous enseigner ne connaît point toutes ces distinctions et ne les souffre point, parce que le motif sur quoi elle est fondée s'étend à tout sans distinction, et qu'il comprend généralement tout ce qu'il y a d'hommes sur la terre , sans exception de personne.

Car je vous dis précisément d'aimer le prochain, soit qu'il ait toutes les perfections qu'on peut désirer dans un homme accompli, ou qu'il n'en ait aucune; soit qu'il possède tous les dons d'intelligence, de science, de sagesse, de probité, d'équité, de politesse, d'honnêteté, ou qu'il en soit absolument dépourvu; soit que su naissance, sa fortune le relève, ou que sa condition et sa misère l'avilisse. En un mot, quel qu'il soit et en quelque situation que vous le supposiez, c'est toujours votre prochain; et comme votre prochain, Dieu veut que vous l'aimiez. Il le veut, dis-je, et il vous dit : Si ce n'est pas pour lui-même que vous l'aimez, aimez-le pour moi. De ne l'aimer que pour lui-même, ce serait une charité toute profane sujette à mille exceptions et à mille variations ; mais de l'aimer pour moi, c'est ce qui doit rehausser le prix de votre charité et la sanctifier. Afin de nous ôter tout prétexte, et de donner à notre charité un mérite supérieur en lui proposant un objet tout sacré et tout

divin. Dieu se substitue à la place du prochain. Il nous déclare, dans les termes les plus exprès et les plus touchants, que tout le bien que nous ferons à autrui, fût-ce au plus petit et au dernier des hommes, il l'acceptera et le comptera comme fait à lui-même, dès que nous le ferons en son nom. Qu'aurions-nous là-dessus à répondre ? et si nous sommes insensibles à cette raison souveraine, il faut que nous ne connaissions, ni ce que nous devons à Dieu, ni ce que nous nous devons à nous-mêmes.

Je dis ce que nous devons à Dieu : car, pour appliquer ici ce que saint Paul écrivait à son disciple Philémon, en lui renvoyant Onésime et lui recommandant de recevoir avec douceur et avec bonté cet esclave fugitif il me semble que Dieu, dans le fond de l'âme, nous adresse les mêmes paroles au sujet de chacun de nos frères : Usez-en envers lui comme si c'était moi-même. Peut-être vous a-t-il fait tort, et peut être vous est-il redevable en quelque chose; mais je prends tout sur moi, et si tous voulez, c'est moi qui vous le dois : je vous satisferai, pour ne pas dire que vous vous devez vous-même tout à moi (1) .

J'ajoute ce que nous nous devons à nous-mêmes. Et en effet, nous sommes doublement intéressés à maintenir cette loi de charité établie de Dieu : car, en premier lieu, la même loi qui nous ordonne d'aimer le prochain, sans égard à toutes les raisons qui, selon le sentiment naturel pourraient nous indisposer contre lui et nous retirer de lui, ordonne pareillement au prochain d'avoir pour nous la même indulgence, et de nous rendre les mêmes devoirs de la charité évangélique. Eu second lieu, cette vue de Dieu que nous devons nous proposer dans l'amour du prochain, c'est ce qui consacre, pour ainsi parler, notre charité, et ce qui y attache le mérite le plus excellent. Nous y pouvons faire à Dieu bien des sacrifices, par la pénitence et les austérités, par la patience dans les adversités, par le renoncement au monde et à toutes ses vanités ; mais de tous les sacrifices, j'ose dire qu'il n'en est point de plus méritoire devant Dieu que le sacrifice de notre cœur et de ses affections par la charité. Supporter le prochain pour Dieu, pardonner au prochain pour Dieu, modérer pour Dieu nos ressentiments, adoucir nos aigreurs, réprimer nos colères, surmonter nos répugnances, que c'est une vertu peu connue des personnes même qui font une plus haute profession de piété ! ou, pour mieux dire, sans cette vertu y

III. Je dois aimer mou prochain comme Dieu : c'est-à-dire que je dois l'aimer de la même manière, par proportion, que Dieu l'aime. Grand et divin modèle que Jésus Christ lui-même nous a proposé dans son Evangile, lorsqu'instruisant ses disciples sur la charité du prochain, et en particulier sur le pardon des injures et l'amour des ennemis, il conclut : Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait (1). Car, selon le texte sacré, cette perfection en quoi Dieu veut surtout que nous l'imitions, autant qu'il est possible à notre faiblesse aidée du secours de la grâce, c'est la perfection de la charité, et c'est aussi conformément à cette même règle, et dans le même sens, que le Sauveur du monde disait aux apôtres : Je vous fais un commandement nouveau, qui est de vous entr'aimer comme je vous ai aimés (2).

Commandement nouveau, non point que la charité n'ait pas été une vertu de tous les temps, mais parce qu'elle est singulièrement et plus excellemment la vertu du christianisme. Or comment Dieu, comment Jésus-Christ. Fils de Dieu et vrai Dieu, nous a-t-il aimés? d'un amour sincère, d'un amour efficace, et, pour m'exprimer de la sorte, d'un amour salutaire et sanctifiant. D'un amour sincère, par une bienveillance et une affection véritable du cœur; d'un amour efficace, et mis en œuvre par mille bienfaits ; enfin, d'un amour que j'appelle salutaire et sanctifiant, parce que dans les vues de Dieu il ne tend qu'à notre sanctification et à notre salut, et que c'en est là le dernier et le principal objet : trois qualités de la vraie charité. Plût au ciel qu'elles fussent aussi communes qu'elles sont conformes à l'esprit de la religion, et à cette loi d'amour qu'un Dieu-Homme est venu établir parmi les hommes !

Charité sincère et du cœur. A juger par les dehors, jamais siècle ne fut plus charitable que le nôtre, puisque jamais siècle n'eut plus l'extérieur et toutes les apparences de la charité. On est civil, honnête, poli; on a des airs affables, gracieux, insinuants ; on affecte une complaisance infinie dans la société; on sait et l'on se pique de savoir se conformer au goût, aux inclinations, à toutes les volontés des personnes avec qui l'on est en relation. Voilà en quoi consiste la science du monde. Ce ne sont que promesses obligeantes, qu'expressions affectueuses, que protestations  de

1 Matth., V, 48. — 2 Joan., XII,

34.

service, et d'un dévouement sans réserve. Mais dans le fond, qu'est-ce que tout cela, sinon un langage? Langage qui dit tout, et qui ne dit rien; qui embrasse tout, et qui ne va à rien ; où le cœur paraît s'épancher dans les plus beaux sentiments , et ne sent rien : langage dont le monde n'est point la dupe. Car, avec le moindre rayon de lumière, on perce tout d'un coup au travers de ces apparences, et l'on entend tout ce qu'elles signifient. On réduit les paroles à leur vrai sens, les empressements étudiés, les témoignages les plus spécieux, à leur juste valeur. Ce sont, selon l'opinion commune, des compliments; ce sont des bienséances, des usages , des façons d'agir : rien davantage. De sorte que quiconque ferait fond sur cela, et voudrait tirer de là quelque conséquence en sa faveur, serait regardé comme un homme sans expérience, et dépourvu de toute raison.

En effet, si nous pouvions pénétrer dans le secret des âmes et en découvrir les dispositions intérieures, de quoi serions-nous témoins, et sous ce voile de charité que verrions nous? l'indifférence la plus parfaite à l'égard de ceux-là mêmes pour qui il semble qu'on brûle de zèle. Encore est-ce peu que cette indifférence; et si du moins on s'en tenait là, ce sciait un état plus tolérable , et le mal serait moins grand ; mais je dis plus, et sous cet extérieur charitable et officieux, que verrions-nous? les soulèvements de cœur, les mépris, les jalousies, les desseins de nuire, de traverser, d'abaisser, de perdre ; les mesures prises à celle fin, les moyens imaginés, médités , prépares de loin et concertés; les intrigues formées en secret, conduites avec art, avancées peu à peu et sans bruit, soutenues jusqu'au bout, aux dépens de toute équité, et au préjudice de tout autre intérêt que le sien propre. Je n'exagère point, et, au lieu d'outrer la chose, peut-être en dis-je trop peu. Or est-ce la charité, ou n'est-ce pas artifice, dissimulation, mauvaise foi? n'est-ce pas imposture et tromperie? De là vient qu'il n'y a presque plus de confiance entre les hommes, et que par sagesse on est obligé de se tenir toujours en garde les uns contre les autres : car à qui se fier, dit-on? On le dit, et on a bien sujet de le dire. Dieu voulait que la charité nous unît tous. Il voulait que, par une confiance réciproque, la charité ouvrît les cœurs, et que dans ces ouvertures de cœur les hommes pussent avoir entre eux de sûres et d'utiles communications. C'était la douceur de la société humaine ; c'en était

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l'avantage le plus solide : mais il fallait pour cela une charité sans fard et sans déguisement, une charité intime et véritable. Or, où la trouver? et tant qu'elle sera aussi rare qu'elle l'est, il n'est pas surprenant que chacun de part et d'autre se tienne si resserré, et qu'entre les esprits il y ait si peu d'accord et de bonne intelligence.

Charité efficace et pratique. Parce que Dieu nous a aimés et qu'il nous aime sincèrement, il nous a aimés et il nous aime efficacement. L'un suit de l'autre , et en est l'effet immanquable. Car aimer sincèrement, c'est vouloir sincèrement du  bien à celui qu'on aime ; et dès qu'on lui veut du bien sincèrement, on le fait du moment qu'on le peut et selon qu'on le peut. Aussi quels biens  n'avons-nous pas reçus de notre Dieu ? Quels  biens n'en recevons-nous pas tous les jours,  et que nous réserve-t- il encore dans l'avenir? Marque essentielle par  où le Fils de  Dieu donnait à juger de l'amour de son  Père   pour nous. Voulez-vous savoir, disait-il à un docteur de la loi, comment Dieu a aimé le monde? Il l'a aimé jusqu'à livrer son Fils unique pour le monde (1). Marque sensible et convaincante à quoi l'apôtre saint Paul reconnaissait l'amour de Jésus-Christ même pour lui en particulier: Il m’a aimé (2), s'écriait ce maître des Gentils , saisi d'étonnement et comme ravi hors de lui-même ; il m'a aimé, ce Dieu Sauveur; et la preuve de son amour la plus incontestable et la plus touchante est de s'être livré pour moi. Il est vrai que la charité ne nous engage pas toujours à ces sortes de sacrifices; il est vrai qu'elle ne nous oblige pas toujours à exposer notre vie ni à la perdre pour le prochain. Il y a des rencontres où nous le devons; mais ces rencontres, après tout, ces occasions ne sont pas fréquentes, et je veux bien ne point les compter parmi les devoirs communs de la charité. Je me borne à ces devoirs ordinaires, dont les sujets se présentent presque à toute heure, et dont je ne fais point le détail, parce qu'il serait infini. Une âme que la charité anime n'a pas besoin qu'on les lui fasse connaître, elle les aperçoit d'elle-même; et peur les découvrir, elle devient aussi clairvoyante et aussi ingénieuse que sa charité est prompte et ardente. Elle sait prévenir, servir, faire plaisir selon toute l'étendue de son pouvoir. Elle sait assaisonner les services qu'elle rend par des manières encore plus gracieuses que les grâces mêmes   qu'elle  fait.  Elle sait compatir aux

1 Joan., III, 16. — 2 Gal., II, 20.

maux du prochain , le soulager, lui prêter secours, et l'aider à propos. Elle sait, par l'esprit de charité qui l'inspire et qui la conduit, parler, se taire, agir, s'arrêter, se gêner, se mortifier, relâcher de ses intérêts, et renoncer à de justes prétentions. Elle sait, dis-je , tout cela , parce qu'elle s'affectionne à tout cela, parce qu'elle s'étudie à tout cela, parce qu'intérieurement portée à tout cela, elle y pense incessamment , et ne laisse rien échapper à son attention et à sa vigilance. Mais, par une règle toute contraire, que la charité vienne à se refroidir ou même à s'éteindre dans nos cœurs, tout cela disparaît à nos yeux et s'efface de notre souvenir. On n'est bon que pour soi-même, et l'on ne se croit chargé que de soi-même. Qu'ai-je affaire, dit-on, de celui-ci et de celui là? que puis-je faire pour eux? On ne le voit pas, parce qu'on ne le veut pas voir ; parce que, dans une indolence et une insensibilité que rien n'émeut, on ne veut pas, pour qui que ce soit, se donner la moindre peine, ni se causer le moindre embarras. On est amateur de son repos : quiconque peut le troubler passe pour importun, et fatigue par sa présence.

Charité sanctifiante et toute  salutaire : je m'explique. Je ne dis pas seulement salutaire et sanctifiante à l'égard de celui qui la pratique, et qui en a le mérite devant Dieu ; mais je dis sanctifiante  et   salutaire   pour  celui   même envers qui elle s'exerce, et qui en est Je sujet. Car de même que la charité de Dieu envers les hommes a pour fin principale leur sanctification et leur salut, et que toutes les vues de sa providence sur nous se rapportent là, de même est-il  de  notre  charité de  procurer , autant qu'il nous est possible, le salut du prochain, et de nous intéresser dans la plus grande affaire qui le regarde. Non pas que tous soient appelés à prêcher l'Evangile comme les apôtres, ni que tous aient été destinés à conduire les âmes comme les ministres et les pasteurs de l'Eglise. C'est une vocation particulière et spécialement propre de certains états :   mais, outre cette vocation spéciale, il y a une vocation commune et  générale à laquelle nous avons tous part,   et qui se trouve exprimée dans cet oracle du Saint-Esprit : Dieu les a tous chargés les uns des autres (1). Et certes si c'est pour nous un devoir de charité d'assister le prochain dans ses besoins temporels, n'en est-ce pas un encore plus important de l'assister dans ses besoins spirituels, quand nous le pouvons

1 Eccli, XVIII, 12.

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et de la manière que nous le pouvons? Or il y a mille conjonctures où nous le pouvons; où, dis je, nous pouvons donner au prochain d'utiles conseils par rapportai! salut; où, par de sages remontrances, nous pouvons détourner le prochain des voies corrompues du monde et l'attirer dans les voies du salut, où nous pouvons en de pieux entretiens instruire le prochain, l'éclairer, l'édifier, le porter à de saintes résolutions touchant le salut, et l'y confirmer. Il n'est point pour cela nécessaire que nous soyons revêtus de certaines dignités, ni que nous ayons l'autorité en main. D'égal à égal, on peut de la sorte se communiquer l'un à l’autre ses pensées et ses sentiments ; on peut être, pour ainsi dire, l'apôtre l'un de l'autre. Zèle d'autant plus digne de la charité chrétienne, que le salut est un bien plus excellent, et que c'est le souverain bien. Par là combien de mauvais exemples la charité ferait elle cesser? combien de scandales retrancherait-elle? combien écarterait-elle de dangers et d'obstacles du salut? Elle sanctifierait le monde, comme elle le sanctifia dans ces heureux temps de l'Eglise, où les fidèles vivaient ensemble avec la même union que s'ils n'eussent eu qu'un cœur et qu'une âme. C'est ainsi que nous espérons vivre éternellement dans le ciel, et c'est ainsi que dès maintenant la charité doit nous disposer à cette vie bienheureuse et immortelle où nous aspirons.

DEUX SORTES D'AMITIÉS : LES UNES SOLIDES OU PRÉTENDUES SOLIDES ; LES AUTRES SENSIBLES ET PRÉTENDUES  INNOCENTES.

Rien de plus louable ni de plus conforme, non-seulement à la raison, mais à la religion même de l'homme que l'amitié bien entendue, et prise selon les vraies idées que nous en devons concevoir. C'est, dit le Saint-Esprit, un trésor dont le prix est inestimable, c'est une protection contre l'injustice, c'est un remède contre les accidents et les revers de la fortune, c'est une source de lumières et de conseils, c'est l'assaisonnement des biens, c'est l'adoucissement des maux. Que d'avantages! et qui croirait que d'un si bon fonds il dût naître tant de mauvais fruits? Mais, par une malheureuse destinée, les meilleures choses sont sujettes à dégénérer et à se corrompre, comme nous le voyons dans l'amitié. Car, à ne parler même que des amitiés les plus honnêtes en apparence et selon l'opinion du monde, il y en a de deux sortes : savoir,   des amitiés solides et des amitiés sensibles. Amitiés solides ou prétendues solides, qui ne consentent point en certains sentiments tendres et affectueux, mais dans un attachement réel à la personne d'un ami, et dans un dévouement parfait à son service. Amitiés sensibles, qui font une impression plus vive sur le cœur, qui le touchent, qui l'affectionnent; mais du reste, à ce qu'il paraît, sans altérer en aucune manière son innocence, et sans le porter au delà des règles du devoir le plus rigoureux. Or examinons un peu les unes et les autres , telles que le monde les imagine, telles que le monde les demande, telles que le monde les autorise, telles qu'il les approuve et qu'il les vante , jusqu'à les ériger en vertus : quels désordres dans la pratique ! quels abus énormes n'y trouverons-nous pas? C'est ce que l'usage le plus ordinaire de la vie ne nous fait que trop connaître, et de quoi nous allons encore ici nous convaincre.

AMITIÉS  PRÉTENDUES SOLIDES.

Un ami solide : belle qualité. Un ami qui, sans s'arrêter à des paroles, à de spécieuses démonstrations, à de vains sentiments d'une affection et d'une tendresse puérile, agit efficacement pour son ami dans toutes les rencontres, et ne lui manque jamais au besoin : caractère digue d'une me bien née, et qu'on ne peut assez estimer. Mais dans ce caractère si estimable, il y a néanmoins des limites où il faut se contenir, et dis extrémités dont on doit se garantir : or ce sont ces limites que le monde ne connaît point, et c'est dans ces extrémités mêmes que le monde met la perfection de l'amitié. Car qu'est-ce qu'un solide ami selon les principes du monde? qu'est-ce qu'un ami sur qui l'on compte, de quoi l’on se tient assuré comme de soi-même, ai qui l'on a une confiance sans réserve, et dont on ne saurait trop exalter la droiture, la fidélité, le bon cœur? qu'est-ce, dis-je, que cet ami? c'est un homme prêt a entrer dans tous les intérêts de son ami, fussent ils les plus mal fondés et les plus injustes ; prêt à entrer dans toutes les passions de son ami, fussent elles les plus déréglées et les plus violentes; prêt même à entrer dans toutes les erreurs de son ami, fussent-elles les plus contraires à la religion et les plus fausses. Voilà ce que le monde appelle être solidement ami; voilà, selon le monde, le modèle des amis: mais quel renversement! Considérons la chose plus en détail.

I. On entre dans tous les intérêts d'un ami,

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et l’on s'y croit obligé par devoir : première maxime sur laquelle on règle sa conduite, et qui n'a rien, à ce qu'il semble d'abord, que de raisonnable. Mais parce que les intérêts de cet ami se trouvent souvent malheureusement attachés à des entreprises pleines d'injustices, à des prétentions suis fondement, à des usurpations, à des vexations, à des subtilités de chicane, et à des poursuites qui blessent toutes les lois de la conscience, en se portant pour ami, et voulant en faire l'office, on devient par amitié le fauteur et le complice de l'iniquité, de l'intrigue, de la fraude, de l'oppression, des plus criminels et des plus indignes procédés.

Par exemple, cet ami est engagé dans une affaire. C'est un procès qu'il intente mal à propos. Dès qu'on est son ami. on conclut qu'il faut le servir; et pour cela que ne fait-on pas? quels ressorts ne remue-t-on pas? y a-t-il voie que l'on ne tente, adresse que l’on n'emploie, crédit et faveur que l'on n'épuise? combien de brigues, combien de prières, combien de sollicitations et d'intercessions pour appuyer un prétendu droit que l'amitié seule soutient? On y réussit, on en vient à bout; mais de quels crimes se trouve-t-on chargé devant Dieu, pour avoir donné sa protection à une cause qui damnera tout à la fois et celui qui l'a gagnée, parce qu'elle le met en possession d'un bien mal acquis; et celui qui l'a perdue, parce qu'elle le jette dans le désespoir; et celui qui en a connu, parce qu'il a trahi son ministère; et l'ami qui en a pris soin, parce qu'il s'est rendu responsable de tous les dommages qui en doivent provenir? N'est-ce pas là ce qui se passe tous les jours? ne sont-ce pas les preuves que le monde attend d'un attachement véritable et effectif? ne sont-ce pas dans son langage les coups d'ami? Coups d'ami ! c'est-à-dire détours, artifices, mensonges, fourberies. Coups d'ami ! c'est-à-dire vols et brigandages, cabales formées contre le pauvre et l'innocent, contre la veuve et l'orphelin. Coups d'ami ! c’est-à-dire inhumanités, cruautés, tyrannies.

Cependant n'exagérons rien ; et, sans sortir de notre exemple et du fait particulier que je rapparie, exposons-le dans les termes Us plus simples et les plus favorables. Je sais que dans l'amitié dont je parle, il y a divers degrés d'abus et de désordres. Je sais que cette amitié mondaine n'agit pas également sur toutes sortes de sujets; qu'elle ne corrompt pas jusques à ce point tous les amis, et qu'il y en a d'une conscience assez timorée pour ne vouloir pas s'abandonner ouvertement à de semblables excès.

Voilà de quoi je conviens; mais du reste, dans la distinction que je veux bien faire de ces degrés différents , et dans les tempéraments mêmes qu'on prend, et où l'on croit pouvoir s'en tenir, je prétends qu'il n'y en a aucun qui puisse être justifié en quelque manière par le prétexte de l'amitié, parce qu'il n'y en a aucun qui puisse en quelque manière s'accorder, non-seulement avec le christianisme le plus exact et le plus étroit, mais avec le christianisme le plus modéré et le moins sévère.

En effet, les uns, quoique d'ailleurs ils ne manquent pas de probité, s'embarquent, pour user de cette expression, témérairement et en aveugles, dans l'affaire d'un ami, sans savoir s'il a droit ou s'il ne l'a pas, sans prendre soin de s'en éclaircir, ne voulant pas même s'en faire instruire, et croyant que ce respect est dû à l'amitié. C'est mon ami, dit-on. Je suppose qu'il est homme d honneur, et qu'il n'a rien entrepris que dans l'ordre. Je l'offenserais de témoigner là-dessus le moindre doute, et d'en venir à une discussion qui lui serait injurieuse. C'est ainsi qu'on raisonne, et, rassuré par ce faux raisonnement, on met tout en œuvre pour cet homme réputé ou supposé honnête homme. On agit pour lui avec la même chaleur et le même zèle que si l'on était convaincu qu'il a raison, et que la justice est de son côté. Mais est-il donc permis de se mettre si aisément au hasard de la violer, cette justice qu'on ne connaît pas, et qui peut être toute pour une partie adverse que l'on accable? Dieu tient sans cesse la balance en main pour peser ce qui appartient à chacun : souffrira-t-il qu'impunément l'équité soit exposée de la sorte aux indiscrétions d'une amitié zélée, qui donne à tout sans discernement? Car si cet ami a tort, si cet ami est mal établi dans ses demandes, si cet ami veut avoir ce qui n'est point à lui, et que par votre secours il l'obtienne contre le bon droit, les conséquences n'en peuvent être que très-pernicieuses. Mais à qui pernicieuses? sera-ce seulement au juste et au faible que le pouls de votre autorité a fait succomber? ne sera-ce pas encore plus à vous même? Quand Dieu, comme s'exprime l'Ecriture, viendra juger les justices, quand il faudra lui rendre compte de cette sentence, de cet arrêt qui, pour seconder les criminelles intentions d'un ami, lequel abusait de votre crédulité, vous a coûté tant de démarches et tant de soins, quelle excuse et quel titre de justification aurez-vous à produire? En serez-vous quitte pour dire : Seigneur, c'était mon ami. Je ne pensais pas

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qu'il fut capable d'attaquer personne sans sujet, ni qu'il voulût enlever le bien d'autrui : je ne le savais pas. Mais si vous ne le saviez pas, pourquoi ne vous en informiez-vous pas? mais si vous ne le saviez pas, pourquoi vous êtes-vous ingéré avec tant d'ardeur dans une cause dont le fond vous était inconnu, et dont les suites devaient retomber sur vous?

D'autres sont plus éclairés.

L'affaire de leur ami leur paraît insoutenable, et ils n'ont garde aussi de la défendre. Ils en auraient trop de scrupule, et ce serait même se déshonorer dans le public, et se couvrir de confusion. Mais, après tout, que faire, disent-ils? c'est un ami : le voilà dans un mauvais pas ; l'amitié veut qu'on l'en tire le moins mal qu'il sera possible. Quel est donc l'expédient qu'on imagine ? c'est de lui ménager un accommodement qui arrête le cours d'une affaire si épineuse et si fâcheuse, qui en prévienne le jugement, qui assoupisse tout, et qui lui ouvre une belle porte pour sortir d'un embarras où il était en danger de se perdre. Ce n'est pas assez, et l'on va plus avant; car la même amitié demande que cet accommodement qu'on médite, on tâche de le rendre, à l'ami qu'on sert, le plus avantageux ou le moins onéreux qu'il le peut être; qu'on lui en épargne les avances, les frais, les charges; qu'au moins on les réduise à l'égalité, quoique les droits soient si inégaux ; enfin, qu'on ajuste si bien les choses, ou plutôt qu'on les embrouille tellement, qu'il ne paraisse jamais qui des deux avait plus lieu que l'autre de se plaindre. Mais la partie lésée en souffrira : c'est à quoi l'on n'a point d'égard , selon la maxime générale qu'on pense pouvoir suivre, et qu'on applique très-faussement à l'affaire présente, savoir, qu'en matière d'accommodement il est nécessaire que chacun se relâche, et qu'alors la perte comme le gain doit être partagée. Mais si cette partie offensée n'y consent pas ; si cet homme, voyant les conditions dures et hors de raison qu'on lui propose, refuse de s'y soumettre et les rejette, on saura bien l'y faire venir. On formera tant d'oppositions, on suscitera tant d'incidents , on le fatiguera partant de délais, on l'intimidera par tant de menaces, on le pressera par de si fortes instances, on rendormira par de si agréables promesses, on l'éblouira par des espérances si engageantes, en un mot, on le tournera de telle façon, qu'on lui arrachera un aveu forcé, et qu'on l'amènera presque malgré lui à ce qu'on avait en vue, qui était de dégager cet ami, et de le sauver d'un écueil où il allait infailliblement échouer.

L'affaire est donc ainsi conclue, et l'on s'en applaudit, on en fait gloire, on en triomphe : gloire dont les grands et les puissants du siècle sont surtout jaloux. Dès qu'une fois ils ont pris quelqu'un sous leur protection, dès qu'ils l'ont honoré de leur faveur, il semble que ce soit désormais une personne sacrée. Il faut prendre garde à ne la pas heurter le moins du monde. Ce serait s'attaquer à eux-mêmes, et oublier le respect dû à leur grandeur et à leur rang ; ce serait assez pour encourir toute leur indignation, et pour s'attirer de leur part d'étranges retours.

De là vient qu'il y a des gens contre qui l'on ne peut jamais espérer de justice. Quelque dommage qu'on en reçoive, on aime mieux, sans éclat et sans bruit, se tenir dans le silence et ne rien dire, que d'avoir aucun démêlé avec eux. Et en effet, c'est souvent le parti le plus sûr el le plus sage : pourquoi ? parce qu'ils ont des amis qu'ils vous mettront en tète, et qu'à l'abri de ces protecteurs ils sont en état de repousser tous vos coups, et de résister a tous vos efforts.

De là même vient encore qu'il y a des gens qui, sans nul avantage naturel, sans talent, sans service, sans nom, parviennent atout, tandis que d'autres , avec les meilleures dispositions et d'excellentes qualités, demeurent en arrière, et ne peuvent s'avancer. Dans une concurrence, un homme de rien, et peut -être, pour n'user point d'une expression plus forte, un malhonnête homme , l'emportera sur un homme de naissance et plein de vertu. Un ignorant occupera une place que le plus habile ne peut obtenir : comment cela ? c'est que celui-là est porté par des amis qui le poussent, au lieu que celui-ci n'a pour patron ni pour soutien que lui-même et que son mérite. Or le mérite sans les amis ne fait rien ; comme au contraire, indépendamment du mérite, il n'y a rien où l'on ne puisse prétendre avec le secours des amis. Car ce sont encore là les services d'amis, d'élever un ami, de lui procurer des emplois utiles et lucratifs, de l'établir dans des postes honorables et importants, sans considérer s'il y est propre, ou s'il ne l'est pas; de se servir pour cela de la confiance de ceux qui distribuent les grâces, et de les tromper en leur représentant cet ami comme un homme incomparable, et un très-digne sujet; d'écarter et de supplanter quiconque pourrait se trouver en son chemin, et lui faire obstacle; de ne ménager personne, et de sacrifier le bon ordre et le bien public à nos affections particulières et à la fortune d'un seul qu'où veut pourvoir.

Servons nos amis, ayons du zèle pour leurs

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intérêts ; mais un zèle réglé, mais un zèle selon la conscience, la justice, la raison, la prudence. Si, dans leurs vues et dans leurs projets, ils s'éloignent du devoir, et qu'ils quittent les voies droites et permises, bien loin de les autoriser, faisons-leur entendre qu'en de pareilles conjonctures ils ne doivent point compter sur nous. Découvrons-leur, avec autant de fermeté et de liberté que de charité et de douceur leurs égarements. Tâchons de les redresser par nos représentations et nos remontrances. S'ils nous écoutent, nous en bénirons Dieu, et ils en profileront. S'ils ne nous écoutent pas, nous en gémirons ; mais du reste nous aurons la consolation <pic, sans nous rendre complices de leurs mauvaises pratiques et de leurs injustes desseins, nous nous serons acquittés d'une des plus essentielles obligations de l'amitié, qui était de les avertir et de leur donner de bons conseils. C'est ainsi qu'on est ou qu'on doit être ami solide.

II. On entre dans toutes les passions d'un ami, fussent-elles les plus déréglées et les plus violentes. La complaisance naturelle entre les amis, la conformité des inclinations, la sympathie des humeurs, mêmes connaissances, mêmes habitudes, mêmes sociétés, c'est ce qui lie l'amitié, et ce qui l'entretient. Mais, après tout, cette complaisance ne doit point aller trop loin ; cette conformité d'inclinations, cette sympathie d humeurs, ces connaissances, ces habitudes, ces sociétés, tout cela peut être très-dangereux et très-pernicieux, si l'on n'y met certaines barrières où l'on se renferme étroitement, et hors desquelles on se fasse une loi inviolable de ne sortir jamais. Voilà pourquoi le choix qu'on fait de ses amis demande tant de circonspection et de précaution; car il est d'une conséquence infinie de ne se point unir d'amitié avec des gens vicieux, débauchés, passionnés, parce qu'insensiblement l'amitié et la familiarité nous entraînent dans tous leurs vices, nous plongent dans tous leurs désordres, nous inspirent toutes leurs passions.

Et le moyen de s'en défendre, quand on se trouve communément ensemble, qu'on traite librement les uns avec les autres, qu'on n'a rien de particulier les uns pour les autres, et que d'ailleurs on est imbu de ces beaux principes du monde: qu'il faut vivre avec ses amis; qu'il faut s'accommoder à eux, faire comme eux, ou rompre avec eux ; que d'être si facile à se séparer, ce serait être un ami bien faible ; que d’être si scrupuleux et si régulier,ce serait être un ami bien importun ; qu'une solide amitié est un lien indissoluble, et un engagement irrévocable où l'ami est tout à son ami ; que c'est un commerce, une espèce d'association où l'on s'unit réciproquement, pour agir toujours de concert, et pour se conduire selon les mêmes maximes; que c'est comme une ligne offensive et défensive, pour se prêter la main dans l'occasion, envers tous et contre tous? Car telles sont les idées du monde ; et, suivant ces idées, comment parle-t-on d'un ami?comment le définit-on ? On dit : Voilà un ami sur qui je puis faire fonds, c'est un homme à moi. Mais qu'est-ce à dire, un homme à moi? A bien prendre le sens des termes, c'est-à-dire un homme disposé à devenir le compagnon de toutes mes débauches, l'entremetteur de toutes mes liaisons criminelles, et de tous mes plaisirs, même les plus infâmes, l'agent de toutes mes cabales et de toutes mes prétentions, le ministre de toutes mes inimitiés et de toutes mes vengeances, le coopérateur et l'exécuteur de toutes mes volontés, et de tout ce que peut me suggérer ou l'orgueil qui me possède, ou l'ambition qui me dévore, ou la cupidité qui me brûle, ou l'envie qui me pique, ou la haine qui m'anime, ou le ressentiment et la colère qui me transporte.

Ce ne sont point là des exagérations: on en peut juger par la pratique. Qu'un ami soit un homme de bonne chère; que ce soit un homme ennemi du travail, et plongé dans une vie molle, sensuelle, tout animale, il n'y a point d'excès ni d'intempérances où l'on ne s'abandonne pour lui tenir compagnie et pour lui complaire: que dis-je? on est le premier à l'exciter et à le réveiller. Excès où l'on s'abrutit dans les sens, où l'on éteint toutes les lumières de sa raison, où l'on ruine sa santé, où l'on se perd d'honneur et de réputation, où l'on se porte même souvent sans goût, et contre le penchant naturel et l'inclination. Mais il n'importe (belle réponse qu'on fait aux remontrances qu'on entend quelquefois là-dessus), il n'importe : c'est un ami, nous ne nous quittons point. Et n'est-ce pas ainsi qu'on voit dans le monde, surtout parmi la jeunesse, toutes ces sociétés d'amis oisifs et sans occupation, dont les années s'écoulent et tout le temps se consume en des réjouissances et de vains divertissements qui tour à tour se succèdent? Avec les talents que plusieurs ont reçus de la nature ils pourraient s'employer honorablement, faire leur chemin, se rendre utiles au public, et encore plus utiles à leurs familles, à leurs proches, à eux-mêmes, à leurs propres intérêts;

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mais le malheureux engagement où ils se trouvent, et la liaison qu'ils ont entre eux, les arrêtent, et leur font oublier, non-seulement le soin de leur salut, mais le soin de leur établissement et de leur fortune.

Qu'un ami soit joueur, on est de toutes les parties de jeu qu'il propose. On y passe avec lui les journées, et souvent les nuits entières; tellement que la vie n'est qu'un cercle perpétuel du jeu à la table, et de la table au jeu. D'où il arrive qu'au lieu de corriger cet ami d'une passion si ruineuse, et pour l'âme, et pour le corps, et pour les biens temporels, on l'y entretient ; et qu'au lieu de s'en préserver comme d'une contagion très-mortelle, on la prend soi-même, et l'on devient joueur de profession et d'habitude , après ne l'avoir été d'abord que par trop de facilité et trop de condescendance. Passion qui n'est réputée entre les amis que pour un amusement honnête et un délassement : mais l'expérience de tous les temps a bien montré quels en sont les funestes effets, et combien même elle est dommageable à l'amitié par les contestations qui en naissent, et par les ruptures qui les suivent.

Qu'un ami soit querelleur, on épouse toutes ses querelles ; et dès là l'on ne se croit plus permis de voir des gens avec qui néanmoins on n'a jamais rien eu de personnel à démêler. On ne s'informe point s'ils sont en faute ou non, s'ils sont offenseurs ou offensés. C'est assez qu'ils soient mal avec notre ami, c'est assez qu'il ne soit pas content d'eux, et qu'ils aient encouru sa disgrâce ; fussent-ils du reste les plus honnêtes gens du monde, on s'en éloigne, on les évite, on se déclare contre eux en toute rencontre, et sur quelque sujet que ce puisse être. C'est de quoi nous avons des exemples plus fréquents et plus marqués dans le grand monde, ou dans ceux qui approchent les grands du monde. Soit jalousie d'autorité, soit toute autre cause, on sait combien il est ordinaire que la diversité des intérêts divise les grandes maisons, et qu'elle les soulève l'une contre l'autre.

Divisions qui éclatent au dehors, et qui ne deviennent que trop publiques. Divisions, pour ainsi dire, héréditaires, qui des pères se communiquent aux enfants, et se perpétuent, de génération en génération. Or, selon la coutume et le train du monde, quelle conduite doivent tenir tous ceux que le lien de l'amitié attache à l'une de ces maisons? Il faut qu'ils se retirent absolument de l'autre, et qu'ils s'en séparent. Il faut que, sans avoir jamais reçu de cette maison le moindre déplaisir qui les touche en particulier et qui les regarde, ils lui fassent toutefois une guerre ouverte, et qu'ils en soient ennemis par état. Il faut qu'ils lui suscitent mille contradictions, qu'ils s'opposent à tous ses desseins, qu'ils s'affligent de ses prospérités, qu'ils se réjouissent de ses malheurs, qu'ils travaillent de tout leur pouvoir à l'abaisser et même à l'opprimer. Mais c'est encore bien pis, si la vengeance s'empare tellement du cœur d'un ami, qu'elle le porte à ces combats particuliers , détendus par les lois divines et humaines ; à ces duels qui ont fait répandre tant de sang, et qui ont ruiné tant de familles et damné tant d'âmes. C'est là que paraît avec plus d'éclat, ou pour mieux dire avec plus d'horreur, toute la tyrannie de la fausse amitié. Car, à en juger selon l'estime du monde profane et corrompu , vous vous voyez dans une espère de nécessité de seconder cet ami, de lui offrir votre secours , de l'accompagner; et contre qui? quelquefois contre des parents, du moins contre des adversaires à qui dans le fond vous ne voulez point de mal, et qui ne vous en veulent point. Cependant on en vient aux mains, et ce serait un opprobre de reculer; on se pousse avec acharnement, on se porta des coups mortels, on s'arrache la vie l'un à l'autre. Qu'est-ce que cette amitié sanguinaire et meurtrière? n'est-ce pas une fureur? n'est-ce pas une barbarie et une brutalité?

Quoi que ce soit, ce ne peut être une solide amitié. Un ami solide est un ami sage, un ami éclairé, capable de démêler les véritables intérêts de son ami, et incapable de se livrer, sans considération et sans égard , à ses violences et à ses dérèglements : il s'efforce d'ouvrir les yeux à cet ami qui se dérange, qui s'égare, qui se perd ; il lui fait voir à quoi le mène la passion qui l'aveugle, et en quel abîme elle le conduit ; il ne craint point de le contrister par des reproches salutaires et par d'utiles contradictions. Voilà ce que l'amitié lui inspire, et où il exerce volontiers son zèle : mais elle ne lui gâte point le cœur, elle ne le corrompt point. Il laisse à son ami les vices dont il voudrait et dont il ne peut le guérir : mais pour lui même, il se tient étroitement renfermé dans sa propre vertu , et sait résister généreusement à tout ce qui pourrait l'intéresser en quelque sorte et l'entamer.

III. On entre dans toutes les erreurs d'un ami, fussent-elles les plus contraires à la religion , et les plus mal fondées. On dit communément ami jusqu'aux autels, pour signifier

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que dans toutes les autres choses qui n'ont nul rapport à la religion , et qui d'ailleurs ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, on peut s'accorder avec un ami ; mais que dès qu'il s'agit de noire foi, il n'y a point d'ami qu'on ne doive abandonner pour la soutenir, puisque l'Evangile nous ordonne même de renoncer pour cela père, mère, frères, sœurs, tout ce que nous avons de plus cher dans la vie. Et certes cette loi est bien équitable : car il est question alors du culte de Dieu, qui est au-dessus de toute comparaison ; et il y va du plus grand de nos intérêts, qui est celui de notre éternité. Mais comme on a vu des hérésies dans tous les temps depuis la naissance du christianisme, on a vu aussi dans tous les temps des hérétiques ou des fauteurs d'hérésies, qui ne l’étaient que par certains engagements d'alliance et d'amitié. Tellement qu'on pouvait dire d'eux dans un vrai sens, mais bien différent de l'autre, qu'ils étaient amis jusqu'aux autels, c'est-à-dire qu'ils l'étaient jusques à quitter par amitié leur première et ancienne croyance ; jusques à embrasser, par le même principe , des doctrines étrangères et erronées ; jusques à défendre des dogmes proscrits et condamnés, jusques à se mêler dans des partis révoltés contre l'Eglise et frappés de ses anathèmes.

N'est-ce pas ce qui s'est encore passé dans ces derniers siècles, et sous nos yeux, au sujet des hérésies qui s'y sont élevées? Mille gens se sont attachés et s'attachent à des nouveautés avec une opiniâtreté que rien ne peut vaincre. On a beau leur opposer les décisions les plus formelles, les censures des pasteurs et des juges ecclésiastiques, qui sont le pape et les évêques ; on a beau raisonner, et lâcher de les convaincre par une multitude de preuves dont ils devraient être accablés: ils n'en sont pas moins fermes, ou, pour parler plus juste, ils n'en sont pas moins obstinés dans ces nouvelles opinions dont ils se sont laissé préoccuper. D'où procède cette obstination et cet aheurtement? Est-ce qu'un ange est venu du ciel leur révéler des vérités inconnues à toute l'Eglise? mais assurément ce ne sont pas des saints à révélations : et d'ailleurs l'apôtre saint ferai nous marque expressément que si un ange du ciel nous apportait une doctrine contraire à celle de l'Eglise, nous devrions le réprouver avec la doctrine qu'il nous enseignerait. Est-ce qu'ils ont des vues plus pénétrantes que les autres, et qu'ils ont mieux approfondi ces sortes de matières que les plus habiles théologiens et les docteurs les plus consommés? mais souvent ils avouent eux-mêmes qu'ils n'y comprennent rien : et comment y comprendraient-ils quelque chose, n'en ayant jamais fait aucune étude, et n'étant point dans leur état à portée de ces sciences abstraites, et trop relevées pour eux? Comment un homme du monde, une femme du monde, qui peut-être savent à peine les points fondamentaux et comme les éléments de la religion, seraient-ils suffisamment instruits sur des questions qui, pendant de longues années, ont de quoi occuper toute l'attention et foute la réflexion des esprits les plus clairvoyants et les plus intelligents? N'est-il donc pas merveilleux, qu'au lieu de se soumettre là-dessus avec docilité et avec simplicité au jugement de l'Eglise, ils osent prendre parti contre elle et contre ses définitions, et qu'ils se portent pour défenseurs de ce qu'elle a noté publiquement et qualifié d'erreur? Il est bien évident qu'ils n'agissent point en cela avec connaissance de cause, et que ce n'est point la raison qui les conduit. Qu'est-ce donc? l'amitié, et voilà le nœud de l'affaire. Ils ont des amis partisans de ces erreurs; ils tiennent par le sang, ou par quelque rapport que ce soit, à tel et à tel qui professent ces erreurs : sans autre motif, ni autre discussion, c'est assez pour les déterminer. Ainsi d'amis en amis l'erreur se communique, et répand de tous côtés son venin.

O la belle preuve pour un catholique, enfant de l'Eglise, pour un ministre même des autels, que ce qu'on entend dire à quelques-uns: Cet homme est de mes amis, il est naturel que je me joigne à lui ! 0 les belles conséquences, et l'admirable suite des raisonnements: C'est mon ami ; donc je dois lui assujettir ma foi, et la régler selon ses vues et ses préventions : c'est mon ami ; donc son autorité doit l'emporter dans mon esprit sur celle des souverains pontifes et des prélats, dépositaires de la saine doctrine : c'est mon ami ; donc je dois lui être plus fidèle qu'à l'Eglise même, et lui prouver mon attachement aux dépens de ma religion : c'est mon ami ; donc s'il se pervertit, je dois me pervertir comme lui ; et s'il est rebelle à la vérité, je dois par mon suffrage lui fournir des armes pour la combattre ! Certainement ce serait un mal bien pernicieux dans la vie humaine et dans le christianisme, que la solide amitié, si elle exigeait des amis une pareille déférence. Mais ce n'est point là ce qu'elle veut, ni à quoi elle se fait connaître. Ce qu'elle demanderait plutôt en de semblables occasions, c'est qu'après avoir fait tous les efforts possibles

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pour remettre un ami dans la bonne voie et pour fléchir la dureté de son cœur, on eût l'assurance de lui faire cette déclaration précise et positive : Je suis à vous, il est vrai, je suis votre ami ; mais je dois l'être encore plus rie Dieu, encore plus de l'Eglise, encore plus de la foi que j'ai reçue dans mon baptême, et que je veux conserver pure ; encore plus de mon devoir, qui est d'obéir et de croire ; encore plus de mon âme, dont le salut dépend de ma catholicité et de ma soumission.

Un ami de cette trempe est proprement un ami solide; et de tout ceci il faut conclure que, quoiqu'il n'y ait personne qui ne se pique d'être solide dans ses amitiés, il y en a néanmoins très-peu qui le soient véritablement, parce qu'il y en a très-peu qui aient l'idée juste d'une solide amitié.

AMITIÉS    SENSIBLES    ET    PRÉTENDUES   INNOCENTES.

Comme il y a des cœurs plus sensibles les uns que les autres, il y a aussi des amitiés beaucoup plus affectueuses et plus tendres; et c'est surtout entre les personnes de différent sexe que ces sortes d'amitiés sont plus communes. Amitiés d'estime mutuelle, d'inclination naturelle, de conformité d'humeurs, de sympathie, sans qu'il y entre de la passion: car c'est ainsi qu'on se le persuade. Amitiés qui ne servent, ce semble, qu'à la société, qu'à l'entretien, au délassement de la vie, et où l'on ne voudrait pas permettre qu'il se glissât le moindre désordre. De là, amitiés dont on ne se fait aucun scrupule, parce qu'on se flatte d'y garder toute l'honnêteté et toute l'innocence chrétienne. Mais que cette innocence est suspecte! et de tous les pièges que doivent craindre certaines âmes qui d'elles-mêmes ne sont pas vicieuses, et qui ont un fonds d'honneur et de vertu, voila, sans contredit, le plus subtil et le plus dangereux. En effet, selon la disposition la plus ordinaire de notre cœur, il est bien difficile et même presque impossible que ces amitiés prétendues innocentes ne soient pas, ou peu à peu ne deviennent pas criminelles en [dus d'une manière : criminelles par le péril qui y est attaché, et où l'on s'expose volontairement; criminelles par le scandale souvent qu'elles causent, et à quoi l'on n'a point assez d'égard ; criminelles par les impressions qu'elles font sur l'esprit et sur le cœur, et par les sentiments qu'elles produisent ; enfin, criminelles par les extrémités où elles entraînent, et les chutes funestes où elles précipitent. Vérité dont il ne faudrait point d'autre preuve que l'expérience. Heureux si, déplorant le malheur d'autrui, nous savions en profiter pour nous-mêmes !

I. Amitiés criminelles par le péril qui y est attaché, et où l'on s'expose volontairement. Car qu'est-ce qui forme ces amitiés sensibles et tendres? ce n'est pas la raison, mais c'est le penchant du cœur ; ce sont les sens : d'où vient que ces amitiés sont quelquefois si bizarres et si mal assorties, parce que les sens sont aveugles, et que le cœur dans ses affections, bien loin de consulter toujours la raison, agit souvent contre elle et la combat. Quoi qu'il en soit, toute liaison où les sens ont part, et où le cœur n'est attiré que par le poids de l'inclination et la pente de la nature, doit être d'un danger extrême : pourquoi? c'est que les sens, non plus que le cœur, ne tendent qu'à se contenter, et que, dans les progrès qu'ils laissent faire a leurs désirs tout naturels et tout humains, ils ne mettent point de bornes. Non pas que le cœur tout d'un coup, ni que les sens, prennent tellement l'empire sur la raison, qu'ils l'obligent de se taire; non pas qu'ils en éteignent toutes les lumières, et qu'ils entreprennent d'abord de nous porter au delà du devoir, et de nous faire franchir les lois de la conscience; tout charnels et tout grossiers qu'ils sont, ils y procèdent avec plus d'adresse : et c'est ce qui rend leurs atteintes d'autant plus dangereuses et plus mortelles, qu'elles se font moins apercevoir.

Cette amitié, dans sa naissance, n'est qu'une estime particulière de la personne, de sa modestie, de sa retenue, de sa sagesse. Elle plaît, parce qu'avec des manières engageantes, elle a du reste de la fermeté dans l'esprit, de la droiture dans le cœur, une régularité irréprochable dans la conduite. Quel sujet y aurait-il donc de s'en délier, et quel péril peut-il y avoir à entretenir une connaissance fondée sur de si excellentes qualités, sur la probité, l'ingénuité, la candeur d'âme, les bonnes mœurs, le mérite? C'est ainsi qu'on se rassure : mais cela même où l'on pense trouver sa sûreté, c'est justement ce qui doit inspirer plus de défiance, puisque c'est ce qui augmente le danger. Car, sans que ce soit une proposition outrée, il est certain qu'une personne mondaine, dissipée, dune vertu équivoque et réputée telle, si rail beaucoup moins à craindre. On en concevrait du soupçon et du mépris, on s'en garderait, on s'en dégoûterait. Mais celle-ci, qu'on estime, touche d'autant plus le cœur, qu'elle parait

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plus estimable et qu'elle l'est. On s'y attache; et si l'attache devient réciproque, eût-on d'ailleurs les intentions les plus pures, et fût-on de part et d'autre dans les plus saintes résolutions, on ne peut plus guère compter ni sur cette personne, ni sur soi-même.

Voila pourquoi   il   est alors d'une conséquence infinie d'user d'une grande réserve à se voir et à se parler; et c'est aussi pour cela que les Pères et les saints docteurs se sont toujours si hautement récriés contre les longues et fréquentes conversations des personnes de sexe différent. Ils n'ont point distingué là-dessus les états, les caractères, les emplois ; ils n'ont point considéré si c'étaient des personnes pieuses, ou ayant la réputation de l'être ; si c'étaient des personnes libres ou dévouées à Dieu ; si c'étaient des personnes du monde ou des personnes d'église, des personnes séculières ou des personnes religieuses. Us ont compris que, dans toutes les coéditions et toutes les professions, partout nous nous portions nous-mêmes, et avec nous-mêmes toute notre fragilité. Ils se sont donc expliqués en général, et sur ce point ils nous ont tracé les  règles les  plus sévères, et en même temps les plus nécessaires. Mais en quoi l'on commence à se rendre criminel, c'est qu'on croit pouvoir rabattra de   cette rigueur,  et qu'on ne veut point s'astreindre à des lois si salutaires, ni en reconnaître la nécessité. On se recherche  l'un l'autre;  il  n'y a presque point de jour qu'on ne passe plusieurs heures ensemble. On se traite familièrement, quoique toujours honnêtement. On se fait des confidences. Souvent même tout le discours roule sur des choses de Dieu. Un homme d'église, un directeur forme  par ses leçons la  personne qu'il conduit, et lui étale avec une abondance merveilleuse  les principes de sa  morale. Hé bien? disent-ils, quel mal y a-t-il à tout cela? nous n'y en  trouvons point, et nous n'y en cherchons point. Le mal, ce n'est pas précisément l'inclination que vous vous sentez l'un pour l'autre ; car ce sentiment ne dépend pas de vous : mais c'est de ne pas prendre les mesures convenables   pour  vous  précautionner contre cette inclination, et pour prévenir les suites mauvaises qu'elle peut avoir. Le mal, c'est que, par une confiance présomptueuse, et par un attrait que vous suivez trop naturellement, vous vous mettiez de vous-même dans un danger où Dieu peut-être, pour vous punir, permettra que vous succombiez.

Mais ce danger, nous   ne le voyons pas. Vous ne le voyez pas; mais c'est que vous ne le voulez pas voir ; mais on vous en a averti plus d'une fois; mais si vous n'avez reçu là-dessus aucun avis personnel, et qui vous regardât spécialement, les maximes générales que vous avez si souvent entendues sur cette matière doivent vous suffire ; mais vous-même, malgré vous, vous l'avez entrevu, ce péril, en plus d'une rencontre où votre conscience vous l'a représenté et vous l'a reproché ; mais enfin il ne tient qu'à vous de vous en convaincre par deux réflexions les plus palpables, et qui sont sans réplique. La première est que ces conversations où engage une amitié sensible ne sont ni si longues ni si fréquentes, que parce que le cœur y trouve du goût, et je ne sais quel goût sensuel ; car s'il n'y en trouvait pas, bientôt elles deviendraient fatigantes, et vous auriez cent raisons pour les abréger, ou pour vous en dispenser. Faites-y une attention sérieuse, et vous conviendrez de ce que je dis. La seconde réflexion est que ce goût du cœur, joint à la diversité des sexes, à la familiarité des entretiens, a leur durée et à leur privauté, mène insensiblement, mais immanquablement au vice, et y est la disposition la plus prochaine. Or de se mettre dans l'occasion du péché , et dans une occasion si prochaine , de s'y mettre sans besoin et par le seul désir de se satisfaire, qui peut douter que ce ne soit un péché ; et n'est-ce pas déjà en ce sens que se vérifie la parole du Saint-Esprit : Celui qui aime le péril y périra (1) ?

II. Amitiés criminelles par le scandale souvent qu'elles causent, et à quoi l'on n'a point assez d'égard. Il n'est pas moralement possible que deux personnes se voient avec trop d'assiduité sans qu'on le remarque , comme il n'est pas non plus possible qu'en le remarquant on n'en raisonne. Chacun en juge à sa manière ; mais de tous ceux qui en sont témoins, il n'y en a aucun qui ne blâme une amitié si peu discrète, et qui n'en prenne une sorte de scandale. Les uns, plus modérés et plus charitables, l'attribuent seulement à légèreté, à vivacité, à un manque de considération et de circonspection ; mais d'autres, plus rigoureux dans leurs jugements ou plus malins , n'en demeurent pas là; et, selon l'expérience qu'ils ont du monde, ils vont jusqu'à tirer des conséquences dont la vertu des personnes intéressées et leur réputation doit beaucoup souffrir. C'est le sujet de mille railleries, de mille paroles couvertes, lesquelles, quoiqu'enveloppées, n'en sont pas moins expressives ni  moins intelligibles. Si

1 Eccli., III, 27.

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celle-ci entre dans une compagnie , on conclut que celui là ne tardera pas, ci que dans peu il arrivera. Si quelqu'un demande où est un tel, on répond sans hésiter qu'il est avec une telle, ou qu'une telle est avec lui. Les signes de tète, les ris moqueurs, les œillades, les gestes, tout parle sur cela, et ne fait que trop bien comprendre ce que la langue ne prononce qu'à demi, et ce que la bouche n'ose tout à fait déclarer. Injurieuses idées qui peuvent être fausses, mais qui ne sont ni injustes ni téméraires, car elles ne sont pas sans fondement ; et en vérité , que peut-on penser quand des gens se livrent ainsi au penchant de leur cœur, et ne gardent aucuns dehors, ni aucunes règles de bienséance?

Ce qu'il va de plus déplorable, je l'ai déjà marqué en passant, et je ne fais point ici difficulté de le redire et de m'en expliquer : les mondains verront au moins par la que s'il se glisse des abus dans l'Eglise, on ne les y approuve pas, et qu'au contraire on les reconnaît de bonne foi, et on les condamne. Ce qu'il y a, dis-je, de plus déplorable, c'est que des ministres de Jésus-Christ , occupés à conduite des âmes, donnent lieu quelquefois eux-mêmes à de pareils discours, pour ne pas dire à de pareils scandales , jusque dans les plus saints exercices du sacré ministère, jusque dans la confession même et la direction. Il est vrai que leurs fonctions sont tout apostoliques, et que, pour les remplir dignement, ils doivent être disposés à recevoir toutes sortes de personnes, à les écouter et à leur répondre. C'est ce qu'ont fait les saints : mais les saints le faisaient sans exception et sans distinction; mais les saints ne bornaient point leur zèle au soin d'une personne qui leur fût plus chère que les autres; mais les saints n'étaient pas continuellement avec cette même personne, et ne perdaient pas des temps infinis à l'entretenir. Encore, malgré toute leur vigilance et toute leur réserve, quelques-uns n'ont pas été à couvert de la censure du monde et de la malignité de ses raisonnements. Que sera-ce d'un directeur qui semble n'avoir reçu mission de Dieu que pour une seule âme, à laquelle il donne toute son attention ; qui plusieurs fois chaque semaine, passe régulièrement avec elle des heures entières, ou au tribunal de la pénitence, ou hors du tribunal, dans des conversations dont on ne peut imaginer le sujet, ni concevoir l'utilité; qui expédie toute autre dans l'espace de quelques moments, et l'a bientôt congédiée, mais ne saurait presque finir dès qu'il s'agit de celle-ci; qui s'ingère même dans toutes ses affaires temporelles, en ordonne comme il lui plaît, et les prend autant et peut-être plus à cœur que si c'étaient les siennes propres? Est-ce donc là ce qu'inspire un zèle évangélique? Ce ne sont point seulement les maîtres de la morale chrétienne qui en jugent autrement, mais le monde le plus mondain. Il a peine à se figurer qu'il n'y ait rien dans une semblable conduite que de surnaturel, et il ne serait pas aisé de lui en donner des preuves bien certaines. Il pourrait interpréter les choses plus favorablement; mais dans le fond on ne sait qui est le plus coupable, ou le monde qui porte trop loin sa critique, ou ceux qui lui en fournissent l'occasion.

Toutefois des gens ne s'étonnent point des bruits qui courent sur leur compte, et ne s'en inquiètent point. Ils se contentent du témoignage qu'ils se rendent à eux-mêmes, et disent tranquillement avec saint Paul : Il m'importe peu que vous me condamniez, vous ou quelque autre homme que ce soit (1) . Dieu est mon juge, et il connaît mon cœur. Mais ils ne prennent pas garde à ces paroles du même Apôtre : Tout m'est permis ; mais tout n’est pas pour cela convenable ni expédient (2). Ils ne se souviennent pas de ce que disait encore ce Docteur des nations : Si mon frère se scandalise de me voir user de telle nourriture, toute ma vie je m'en abstiendrai (3), quoiqu'elle ne me soit pas défendue. Ils n'ont nul égard à cette grande leçon qu'il nous a faite , de ne pas fuir seulement ce qui est mal, mais d'éviter même jusqu'à l'apparence du mal (4). Dans l'engagement où ils sont, et qui leur fascine les yeux, rien n'est capable de les ébranler. Or, pour ne point parler de tout le reste , cette obstination n'est-elle pas condamnable? et quand ils seraient, dans le secret de l'âme et dans toutes leurs vues, aussi purs et aussi innocents qu'ils prétendent l'être, ne serait-ce pas toujours devant Dieu une offense plus griève qu'elle ne leur paraît, d'exposer de la sorte sa réputation, et de manquer à l'édification publique?

III. Amitiés criminelles par les impressions qu'elles font sur l'esprit et sur le cœur, et par les sentiments qu'elles y produisent. C'est une erreur en matière d'impureté, de ne compter pour péché que certaines fautes grossières. Tout ce qui ne va point jusque-là , on le traite de bagatelles, ou tout au plus de menus péchés. Mais qu'est-ce néanmoins que ces menus péchés,

1 Cor., IV, 4. — 2 Ibid., VI, 12. — 3 Ibid., VIII, 13.

— 4 1 Thess., V, 22.

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qu'est-ce que ces bagatelles où l'on se laisse aller si aisément et habituellement dans le cours d'une amitié sensible et tendre? ce sont mille idées, mille pensées, mille souvenirs d'une personne dont on a incessamment l'esprit occupé; mille retours et mille réflexions sur un entretien qu'on a eu avec elle, sur ce qu'on lui a dit et ce qu'elle a répondu , sur quelques mots obligeants de sa part, sur une honnêteté, une marque d'estime qu'on en a reçue; sur ses bonnes qualités, ses manières engageantes, son humeur agréable, son naturel doux et condescendant; en un mot, sur tout ce qui s'offre «à une imagination frappée de l'objet qui lui plaît et qui la remplit : ce sont, en présence de la personne, certaines complaisances du cœur, certaines sensibilités où l'on s'arrête, et qui flattent intérieurement, qui excitent et qui répandent dans l'âme une joie toujours nouvelle ; ce sont, dans toute la conversation, des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu, des protestations animées et cent fois réitérées, des assurances d'un dévouement parfait et sans réserve ; ce sont, dans bâtes les façons d agir, des airs , des démonstrations, des attentions, des soins, de petites libertés, ou, pour les mieux nommer, des badineries et des puérilités, souvent indignes du caractère des gens, et dont ils devraient rougir. Or je demande si l'on peut croire raisonnablement que , dans les impressions que tout cela fait et doit faire sur l'esprit, sur le cœur, sur les sens, il n'y a rien qui puisse blesser la plus délicate de toutes les vertus, qui est la pureté chrétienne ? Comment, si près de la flamme, n'en ressentir nulle atteinte? comment, dans un chemin si glissant, ne tomber jamais? comment, au milieu de mille traits, demeurer invulnérable? Est-il rien qui nous échappe plus vite que notre esprit, rien qui nous emporte avec plus de violence que notre cœur, rien qu'il nous soit plus difficile de retenir que nos sens? A peine une vertu angélique y suffirait-elle. Du moins les âmes les plus retirées et les plus pures, malgré la solitude où elles vivent, malgré leur vigilance continuelle, malgré toutes leurs austérités et toutes leurs pénitences, ont encore de rudes combats à soutenir, et craignent en bien des moments de s'être laissé vaincre : que faut-il conclure des autres ?

Mais ces âmes si timorées se font une conscience trop scrupuleuse. Voilà ce que disent des mondains séduits par la fausse prudence de la chair, et qui se conduisent par les principes les plus larges, dans un point où la religion

est plus resserrée et moins indulgente. Car, selon la morale du christianisme, c'est assez d'une pensée, d'un sentiment, d'un consentement passager, pour corrompre l'âme et pour lui imprimer une tache mortelle. Ce qui, posé comme une vérité constante, nous apprend de combien de péchés qu'on ne connaît pas, et qu'on refuse de connaître, une amitié telle que je viens de la représenter est la source inépuisable.

Mais nous résistons à toutes ces idées , nous désavouons tous ces sentiments ; nous renonçons à toutes ces impressions qui préviennent la raison et qui sont dans nous malgré nous. Si vous y renonciez réellement et sincèrement, vous renonceriez au sujet qui les fait naître , vous l'éloigneriez, vous observeriez ce grand précepte du Fils de Dieu : Arrachez votre œil, coupez votre bras, votre pied, s'ils vous scandalisent (1). Quand donc vous prendrez de telles mesures pour vous préserver, quand vous vous tiendrez à l'écart, et que, par une sage précaution , vous vous priverez du vain contentement que vous cherchiez dans une liaison trop naturelle et trop intime, alors, si la tentation vient vous assaillir jusque dans votre retraite , et que vous vous efforciez de la surmonter, vos résistances ne me seront plus suspectes, et je ne douterai point que vous ne soyez dans une vraie volonté de repousser les attaques de l'ennemi qui vous poursuit. Mais autrement je dirai que vous résistez à peu près comme saint Augustin confesse lui-même qu'il priait, avant qu'il se fût tout à fait dégagé de ses habitudes et converti à Dieu. Il demandait au ciel d'être dégagé d'une passion qui l'arrêtait; mais en même temps il craignait que le ciel ne l'exauçât. C'est-à-dire que ce qu'il demandait, il ne le voulait qu'à demi : or ne le vouloir qu'à demi, c'était, quant à l'effet, ne le point vouloir du tout. Voilà de quelle manière on résiste, et c'est une des plus subtiles illusions. On a encore, à ce qu'il paraît, assez de conscience, d'une part, pour ne vouloir pas entretenir une société où l'on crût qu'il y a de l'offense de Dieu ; d'autre part, on n'a pas assez de résolution pour quitter cette personne avec qui l'on est actuellement engagé. Cependant on entre quelquefois en inquiétude sur tout ce qu'on ressent dans le cœur. Mais à quoi a-t-on recours pour se tranquilliser? on se répond à soi-même qu'on ne consent à rien de mauvais ; que tous ces fantômes dont on est troublé , que toutes ces

1 Matth., XVIII, 89.

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images, toutes ces sensibilités, ne sont point dans la volonté. On le pense, ou l'on veut ainsi le penser; mais Dieu, qui sonde les cœurs, n'en juge pas comme nous. Les cieux mêmes ne sont pas purs devant lui, et il a trouvé de la corruption jusque dans ses anges. La vertu se forme difficilement, mais elle s'altère très-aisément. Raisonnons tant qu'il nous plaira, il sera toujours certain que de ne pas remédier aux principes lorsqu'on le peut et qu'on le doit, c'est vouloir toutes les suites où ils sont capables de porter.

IV. Amitiés criminelles par les extrémités où elles entraînent et les chutes funestes où elles précipitent. Gardons-nous de descendre ici dans un détail qui pourrait troubler les âmes vertueuses et chastes , et ne révélons point des horreurs qui ne serviraient qu'à décréditer les plus saintes professions, et qu'à déshonorer la religion. Il est moins surprenant qu'une amitié trop sensible et trop tendre dégénère bientôt, entre des mondains et des mondaines, dans l'amour le plus passionné, et qu'elle se termine enfin aux derniers excès où peut emporter l'aveuglement de l'esprit et le dérèglement du cœur. Mais ce qui doit nous saisir d'étonnement et nous remplir de frayeur, c'est que des gens élevés dans l'Eglise de Dieu aux ordres les plus sacrés, employés à la célébration des plus augustes mystères , revêtus du sacerdoce de Jésus-Christ, ses vicaires, ses substituts, que des personnes adonnées à toutes les bonnes œuvres et regardées comme des modèles de sainteté, en viennent quelquefois , par des chutes éclatantes, aux mêmes extrémités. Les exemples en sont connus, et les âmes zélées ont souvent gémi de voir, parmi le peuple fidèle et dans le lieu saint, de si déplorables renversements et une si affreuse désolation.

O vous qui teniez entre les anges du Seigneur le premier rang, vous qui brilliez avec tant d’éclat, comment êtes-vous tombé du ciel (1) ? Vous faisiez fonds sur vous-même, et, considérant la dignité de votre caractère, l'excellence de votre vocation, l'ardeur qui vous animait dans la pratique de vos devoirs, vous disiez avec confiance : Je monterai à la perfection la plus sublime. Je m'assiérai sur la montagne de l'alliance. Je me placerai au dessus des nuées , au-dessus même des astres. Je serai semblable au Très-Haut (2), ou je lâcherai d'acquérir toute la ressemblance que je puis avoir avec ce Dieu des vertus et ce Saint des saints.

1 Isa., XIV, 12. — 2 Ibid.,

14.

Vous le disiez, et vous le vouliez : mais vous voilà tout à coup déchu de cette gloire, et plongé dans l'abîme le plus profond. On le sait, et l'on en est dans une surprise qu'on ne peut exprimer. Est-ce là cet homme? sont ce ces personnes pour qui l'on était prévenu d'uni si haute estime?Quel prodigieux changement! et d'où est-il arrivé? Hélas! il n'a fallu pour cela qu'une inclination mutuelle, dont ils ne se défiaient en aucune sorte. De là est venin une fréquentation très-réservée dans ses commencements , et très-circonspecte. L’ange de Satan s'est transformé à leurs yeux en ange de lumière (1), pour leur justifier une amitié qui paraissait n'être que selon Dieu et ne tendre qu'à Dieu.

Cependant le feu s'allumait. C'était un feu caché ; mais souvent un feu caché n'en est que plus vif. Il prenait toujours de nouveaux accroissements d'un temps à l'autre, et une fatale occurrence l'a fait éclater. Dieu la permis, et leur présomption leur a attiré ce châtiment. Si leur vigilance ne s'était point relâchée, s'ils avaient su se modérer et user des préservatifs qu'une prudence chrétienne leur suggérait, s'ils avaient mieux reçu Ici conseils qu'on a voulu quelquefois leur donner, ou qu'ils eussent écouté ce que leur propre conscience leur dictait dans les rencontres, Dieu les eût aidés de sa grâce, je dis dune grâce spéciale, et les eût fortifiés contre l'occasion. Mais ils n'en ont voulu croire qu eux-mêmes, et Dieu aussi les a livrés à eux-mêmes. Ils se sont oubliés, et jusques à quel point? Or, si une amitié tendre et sensible est si contagieuse et si pernicieuse pour les plus justes, combien le doit-elle être encore plus pour la pécheurs, je veux dire pour ceux que leur condition engage dans le monde, et dans un certain monde où les passions dominent avec plus d'empire, et où la loi du Seigneur a moins de pouvoir, et est tous les jours violée avec plus d'impunité?

Quoi qu'il en soit, la sensibilité du cœur n'est point un crime en elle même, mais c'est le principe de bien des crimes : car aisément elle se change en sensualité. Il y a néanmoins une sensibilité qui est toute, pour ainsi dire, dans la raison, et celle-là ne porte à aucun désordre : on est sensible sur ce qui concerne un ami, on ressent ses prospérités et ses adversités, ses avantages et ses disgrâces; mais ce sentiment est tout spirituel. La sensibilité n'est donc si pernicieuse que lorsque les sens

1 2 Cor., XI, 14.

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y ont part ; mais comme souvent il est difficile de démêler quelle part ils y ont, et s'ils y en ont en effet quelqu'une, le plus sûr et le meilleur est de tourner toute la sensibilité de notre cœur vers Dieu, de n'aimer que Dieu dans nos amis, et de n'aimer nos amis qu'en Dieu et par rapport à Dieu. Telle est l'amitié chrétienne. Amitié d'autant plus pure que Dieu en est le sacré lien, et d'autant plus solide que la mort ne la peut rompre, et qu'elle doit durer éternellement par cette charité consommée qui unit ensemble tous les bienheureux.

PENSÉES DIVERSES SUR LA CHARITÉ DU PROCHAIN ET LES AMITIÉS HUMAINES.

Cet homme est sujet à mille faiblesses, c'est un esprit difficile. Je l'avoue ; mais que s’ensuit-il de là? Le moyen donc, concluez-vous, de bien vivre avec lui? Fausse conséquence et illusion; car Dieu vous ordonne d'aimer le prochain tel qu'il est, et avec toutes ses faiblesses : et ce sont les faiblesses mêmes du prochain qui doivent être la matière de votre charité. Si les gens étaient sans défauts, qu'aurions-nous à en souffrir? et n'ayant rien à souffrir de personne, comment accomplirions-nous cette divine leçon de saint Paul : Supportez-vous les uns les autres (1)? Mais que cet homme ne se corrige-t-il? De se corriger, c'est son affaire; mais de le supporter, quoiqu'il ne se corrige pas, c'est la vôtre. Faites ce qui est pour vous du devoir de la charité, et du reste n'examinez point si les autres font ce qu'ils doivent, ou s'ils ne le font pas, puisque vous n'aurez point à en rendre compte.

Ce qui cause les plus grandes divisions et ce qui excite les plus grands troubles, c'est le peu de soin qu'on a de ménager les esprits, et de ne pas aigrir imprudemment les passions d’autrui. Mais faut-il donc ne rien dire à un homme, et n'est-il pas bon de lui faire connaître ses défauts et de les lui faire sentir, afin qu'il y prenne garde? Cela est bon en général ; mais en particulier il y a une infinité d'esprits avec qui l'on n'a point d'autre parti à prendre que celui du silence. Quoi que vous disiez, vous ne les changerez pas : au contraire, vous les porterez à des éclats qui vous donneront de la peine, et vous aurez bien plus tôt fait de vous taire sagement et charitablement. Il est vrai, ils pourront abuser de votre facilité et de votre condescendance,   mais vous profilerez

1 Ephes., IV, 2.

devant Dieu de  votre patience et de votre charité.

Nous nous faisons de l'amitié une religion, et de la charité nous nous faisons tous les jours un sujet de profanation. C'est une charité, dit-on , d'humilier ces gens-là, de les mortifier, de leur apprendre leur devoir : beau prétexte dont on s'autorise pour les traiter dans toute la rigueur, pour les poursuivre à outrance, pour les calomnier, les décrier, les confondre; c'est-à-dire pour venger contre eux ses propres querelles, pour contenter ses ressentiments, ses antipathies, ses envies. Car voilà souvent où se réduit cette prétendue charité. Or employer la charité à de tels usages, est-ce la pratiquer? est-ce la profaner?

Qu'est-ce que ces airs de franchise, de simplicité, de cordialité, que nous affectons quelquefois en parlant au prochain, et lui disant certaines vérités très-désagréables ? Est-ce un adoucissement que nous prétendons mettre aux avis que nous lui donnons, pour en tempérer l'aigreur et pour les lui faire mieux goûter? rien moins que cela : mais tout au contraire, c'est souvent une voie plus subtile , plus adroite, que notre malignité nous inspire, pour mieux contenter, en l'outrageant et l'humiliant, la passion qui nous anime. On dit à une personne les choses les plus dures et les plus piquantes, de la manière, à ce qu'il semble, la plus douce et la plus naïve, et l'on prend plaisir à lui enfoncer le trait dans rame d'autant plus avant et plus sensiblement, qu'on paraît le faire plus charitablement et plus amiablement.

On se réconcilie au lit de la mort, on fait appeler des personnes qu'on ne voyait point depuis plusieurs années, et qu'on regardait comme ennemis ; on se remet en grâce avec eux, on leur pardonne, et on leur demande qu'ils nous accordent le même pardon. On en use ainsi par principe de religion et de conscience , et l'on ne se croirait pas autrement en état de recevoir les derniers sacrements de l'Eglise et d'aller paraître devant Dieu. Tout cela est bien : mais du reste, pourquoi attendre si tard? L'obligation de ne garder nulle inimitié dans le cœur n'est pas moins indispensable pendant tout le cours de la vie qu'à la dernière heure ; et n'est-ce pas l'aveuglement le plus étrange de vouloir vivre dans des dispositions et des sentiments où l'on ne voudrait pas mourir?

Je veux un ami véritable, et, autant qu'il se peut, un ami sincère, et tel dans le fond de

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l’âme qu'il est dans les apparences : un ami zélé pour mon bien, et désintéressé pour lui-même, qui s'attache à ma personne et non à ma fortune, à mon crédit, à mon rang, à tout ce qui est hors de moi et qui n'est point moi; un ami vigilant, prévenant, compatissant, auprès de qui je trouve de la consolation dans toutes mes peines et du soutien dans toutes mes disgrâces; un ami fidèle, sur qui je puisse compter; discret, à qui je puisse me confier; prudent et sage, que je puisse consulter, et qui soit capable de me conduire et de m'éclairer ; droit, juste, équitable, qui m'inspire la vertu, et avec qui je puisse utilement et saintement communiquer ; un ami constant, que l'humeur ne donne point, que  le caprice  ne change point, toujours le même malgré la diversité des temps, des événements, des conjonctures et des situations où je puis me rencontrer; enfin, un ami qui, seul et jusques aux derniers moments de ma vie, ait de quoi me suffire quand il ne me resterait nulle autre ressource, et que je ne pourrais attendre d'ailleurs ni recevoir aucun secours. Voilà, encore une fois, l'ami que je cherche ; mais où est-il, et de qui viens-je de tracer ici la peinture? Ah ! Seigneur, je le sais, je le sens, mon cœur me le dit, et à ces traits c'est vous, mon Dieu,  que je reconnais, et ce n'est que vous. Assez d'amis parmi les hommes, mais quels amis ! assez d'amis de nom, assez d'amis d'intérêt, assez d'amis d'intrigue et de politique, assez d'amis d'amusement, de compagnie, de   plaisir;  assez d'amis de civilité, d'honnêteté, de bienséance; assez d'amis en paroles, en expressions, en protestations; et si peut-être quelques-uns sont mieux disposés, à ce qu'il parait, on n'éprouve que trop néanmoins, dans l'occasion, combien sur ceux-là même il y a peu de fond à faire. Voilà de quoi le monde se plaint tous les jours, et de quoi il a bien sujet de se plaindre. Heureux  s'il en profitait pour s'élever vers vous, Seigneur, et ne s'appuyer que sur vous.

La plupart des hommes sont beaucoup plus vifs dans leurs haines que dans leurs amitiés. D'où vient cela ? de notre amour-propre, qui nous fait tout rapporter à nous-mêmes et tout mesurer par nous-mêmes. Comme donc les offenses qui excitent notre amitié et notre haine nous regardent spécialement et s'attaquent à nos personnes, et qu'au contraire le caractère de l'amitié est de nous détacher en quelque sorte de nous-mêmes pour nous attacher an prochain, il arrive de là communément que nous sommes tout à la fois et de froids amis et de violents ennemis.

Rien de plus fragile que les amitiés humaines. Il faut des années pour les former, il ne faut qu'un moment pour les rompre. Encore, s'il était facile de les renouer : mais souvent ce qu'un moment a détruit, des siècles ne le rétabliraient pas. Les amitiés chrétiennes sont beaucoup plus fermes et plus durables : pourquoi ? parce que le christianisme nous rend beaucoup plus patients, plus désintéressés, plus humbles, et par conséquent beaucoup moins vifs et moins sensibles sur tout ce qui fait les ruptures et les divisions.

On dit communément, et on a raison de le dire : L'ami de tout le monde n'est ami do personne. Il y a en effet des gens de ce caractère: ils vous aperçoivent, ils viennent à vous avec un visage ouvert, vous tendent les bras, vous saluent, vous embrassent, vous font les plus belles offres de service. Mais enfin, après mille protestations d'amitié , ils vous quittent, et demandent au premier qu'ils rencontrent comment vous vous appelez et qui vous êtes.

Une heure de prospérité fait oublier une amitié de vingt aimées. Depuis longtemps vous étiez lié avec cet homme, de connaissance et de société, parce que vous vous trouviez à peu près dans le même rang; mais la faveur l'a lait monter, et l'a placé au-dessus de vous. Allez désormais vous présenter à lui : il ne vous connaît plus; et comment vous connaîtrait-il, puisque, infatué de sa nouvelle grandeur, il ne se connaît plus lui-même?

Hérode et Pilate devinrent amis, mais aux dépens de Jésus-Christ. Hélas! combien de grands se sont liés de même et accordés ensemble, aux dépens du pauvre et de l'innocent?

Vous croyez faire un grand sacrifice à Dieu, parce que vous vivez retiré du monde, et que vous ne voyez presque plus personne. Cela est bon, et je conviens que vous ne voyez presque personne ; mais vous voyez trop une seule personne que vous ne devriez plus voir; voyez je reste du monde, et ne voyez point celle-là. Tout le reste du monde vous sera moins dangereux ; celle-là seule est le monde pour vous, et le monde le plus à craindre.

DE L'ÉGLISE

DE L'ÉGLISE

DE L'ÉGLISE, ET DE LA SOUMISSION QUI LUI EST DUE.

DE L'ÉGLISE, ET DE LA SOUMISSION QUI LUI EST DUE.

DEVOIRS INDISPENSABLES DE CHAQUE FIDELE ENVERS L'EGLISE.

MARQUE ESSENTIELLE ET CONDITION NÉCESSAIRE D'UNE VRAIE OBÉISSANCE A L'ÉGLISE.

ACTIONS DE  GRACES   D'UNE  AME  FIDÈLE, ET INVIOLABLEMENT ATTACHÉE   A   L'ÉGLISE.

ESPRIT DE NEUTRALITE DANS LES CONTESTATIONS DE L'EGLISE.

PENSÉES   DIVERSES   SUR   L'ÉGLISE ,    ET SUR  LA SOUMISSION   QUI  LUI EST DUE.

DEVOIRS INDISPENSABLES DE CHAQUE FIDELE ENVERS L'EGLISE.

Nous devons obéir à l'Eglise comme ses sujets, nous devons l'aimer comme ses enfants, et nous devons la soutenir et l'appuyer comme ses membres. En qualité de sujets, nous devons lui obéir comme à notre souveraine ; en qualité d'enfants, nous devons l'aimer comme nuire mère; et en qualité de membres, nous devons la soutenir et l'appuyer comme le corps Mystique de Jésus-Christ, où nous sommes agrégés. Elle est notre souveraine, puisque Jésus-Christ l'a substituée en sa place, et qu'il l'a revêtue de toute sa puissance, elle est notre père, dit saint Augustin, puisqu'elle nous a engendrés à Jésus-Christ, qu'elle nous a donné une éducation chrétienne, qu'elle nous a instruits et élevés dans la foi ; et elle est le corps mystique de Jésus-Christ, puisqu'il se l'est associée, et qu'il en a prétendu former une communauté dont il est le chef. Comme souveraine, elle impose des lois, elle fait des décrets, elle prononce îles jugements, et nous gouverne toujours selon les maximes de l'Evangile les plus pures elles plus saintes. Comme mère, elle nous porte dans son sein,elle nous fournit tous les secours spirituels elle pourvoit à tous nos besoins, et prend de nous les soins les plus affectueux et les plus constants. Comme corps mystique de Jésus-Christ, elle nous lie à ce chef adorable, elle lui sert de canal pour faire couler sur nous les divines influences de sa grâce, elle nous communique tous les mérites de son sang, et nous conduit enfin à sa gloire. Que déraisons pour nous attacher à cette Eglise; mais, hélas ! il est bien déplorable qu'il faille si peu de chose pour nous en détacher. Développons encore ceci, et donnons-y quelque éclaircissement..

I. Comme sujets, nous devons obéir à l'Eglise : pourquoi ? parce qu'elle a sur nous un pouvoir souverain, pouvoir évidemment et formellement exprimé dans ces paroles du Sauveur du monde à ses apôtres, qui dès lors représentaient l'Eglise : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel (1); c'est-à-dire tout ce que vous jugerez, tout ce que vous déciderez, tout ce que vous ordonnerez, ou pour la doctrine, ou pour les mœurs, sera confirmé et ratifié dans le ciel; si bien que tout jugement de l'Eglise, en tant qu'il est prononcé par l'Eglise, devient un jugement du ciel ; et que tout ordre de l'Eglise , en tant qu'il est émané de l'Eglise, devient pareillement un ordre du ciel même.

Pouvoir d'une telle étendue, que dans toutes les parties de la terre il n'y a point de puissance qui ne lui soit subordonnée. Non pas qu'elle entreprenne de passer les bornes que Jésus-Christ, son époux, lui a prescrites, ni qu'elle prétende porter plus loin son empire. Ce divin Sauveur nous a expressément déclaré que son royaume n'était pas de ce monde, voulant par la nous faire entendre que ce n'était pas un royaume temporel. Ainsi l’Eglise, bien loin de s'élever au-dessus des puissances humaines., ni d'affaiblir leur domination , est au contraire la plus zélée à maintenir leurs droits, et l'obéissance qui leur est due. Car voilà sur quoi elle s'est expliquée le plus hautement et le plus ouvertement par deux de ses plus grands oracles, l'un le Docteur des nations, et l'autre le Prince même des apôtres. Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, parce qu'elles sont établies de Dieu. Quiconque ose leur résister résiste à Dieu même, et s'attire une juste condamnation (2) : c'est la leçon que nous fait saint Paul. Rendez-vous obéissants à vos maîtres, soit au roi, comme à celui qui est au-dessus de tous ; soit aux commandants comme à ceux que le prince a envoyés et qu’il a revêtus de son autorité (3) : c'est ce que saint Pierre nous enseigne. Mais du reste, dès qu'il s'agit delà puissance spirituelle, il faut alors que tout plie, que tout s'humilie; que depuis le monarque qui domine sur le trône jusqu'au plus vil sujet qui rampe dans la poussière depuis le grand jusques au plus petit, depuis le savant jusques au plus simple, tous reconnaissent la souveraineté de l'Eglise, et se tiennent à son égard dans une dépendance légitime Point là-dessus d'exception ni de lieux, ni de rangs, ni de conditions.

1 Matth., XVI, 19. — 2 Rom., VII, 2.— 1 1 Petr., II, 13, 14.

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Pouvoir d'une telle prééminence, que nul autre parmi les hommes ne l'égale, ni ne peut atteindre au même degré. De tous les rois, de tous les princes et de tous les potentats du siècle, aucun n'a le même droit sur les opérations de mon âme, ni dans la même étendue : je veux dire qu'aucun ne peut m'ordonner de croire tout ce qu'il croit, de penser tout ce qu'il pense, de condamner intérieurement tout ce qu'il condamne, d'approuver tout ce qu'il approuve. Au dehors,  ils peuvent exiger de moi, ou un silence respectueux ,  ou certaines apparences d'un acquiescement extérieur. Je dois même, dans le fond du cœur, et par un esprit d'obéissance, me conformer, autant qu'il est possible, à ce qu'ils jugent et à ce qu'ils m'ordonnent; mais du reste, dans la persuasion où je suis qu'étant hommes comme les autres, ils ne sont pas plus exempts d'erreur que les autres ; s'ils se trompent en effet, je puis ne penser point comme ils pensent.  Il n'appartient qu'à l'Eglise, à cette Eglise souverainement dominante, de nous dire : Croyez ceci, et de nous imposer par là une obligation étroite de le croire ; de le croire, dis-je, de cœur, sans qu'il nous soit permis de douter, de raisonner, de former des difficultés, et de disputer sur ce qu'elle a une fois jugé et défini : elle a parlé, c'est assez. A cette seule décision, le plus sublime génie et l'esprit  le plus   borné doivent également se rendre, et il n'est pas plus libre à l'un qu'à l'autre d'entrer dans un examen qui leur est interdit. Quiconque refuserait à l'Eglise cette soumission, elle est autorisée à le traiter de rebelle, à le retrancher de sa communion, et à le frapper de ses anathèmes : triste état, où l'indocilité de tant d'hérétiques les a réduits. Ce sont des brebis errantes et perdues , à moins qu'il ne plaise à Dieu de les ramener par sa grâce. Demandons-lui pour eux ce retour si nécessaire ; mais surtout demandons-lui pour nous la simplicité de la foi, et une docilité d'esprit qui nous préserve des mêmes égarements.

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