Œuvres complètes (page 83)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

II. Comme enfants de l'Eglise, nous devons l'aimer, puisqu'elle est notre mère. Le Prophète disait : Une mère peut-elle oublier l'enfant qu'elle a mis au monde (1) ? et renversant la proposition sans la contredire, j'ajoute et je dis de même : Un enfant peut-il oublier la mère qui l'a conçu dans son sein, et à qui il est redevable de la vie et de la naissance ? Une mère qui abandonnerait son enfant et lui refuserait ses soins, serait indigne du nom de mère; et un enfant qui renoncerait sa mère, ou la regarderait

1 Isa , XLIX, 15.

avec indifférence, démentirait tous les sentiments naturels et toute l'humanité. Or que l'Eglise soit mère, et notre mère; qu'elle ait pour nous toute l'attention, toute la tendresse de mère, c'est, selon l'esprit et non selon la chair, l'aimable qualité et l'illustre prérogative qui ne lui peut être contestée, pour peu que nous considérions toute sa conduite envers chacun des fidèles.

Dès notre naissance elle nous a régénérés en Jésus-Christ par le baptême. Elle nous a marqués du sceau de Dieu et du caractère de la foi. Elle nous a recueillis dans ses bras, et elle s'est chargée de nous donner la nourriture spirituelle. Y a-t-il moyen qu'elle n'emploie dans tout le cours de nos années pour nous former, pour nous instruire et pour nous éclairer, pour nous diriger dans les voies de Dieu et nous y avancer, ou pour y appeler ceux qui ont eu le malheur d'en sortir? Que de ministres elle députe pour cela, que de secours elle nous fournit, que de prières elle adresse à Dieu , que d'offrandes et de sacrifices elle présente, toujours attentive à nos besoins et toujours sensible à nos véritables intérêts, qui sont les intérêts du salut! C'est ainsi qu'elle nous conduit dans les divers âges de notre vie, et qu'elle ne cesse point de veiller sur nous, ni d'agir pour nous.

Elle fait plus ; et c'est surtout à la mort, à ce passage si dangereux, qu'elle redouble sa vigilance, et qu'elle déploie dans toute son étendue son affection maternelle. Elle ouvre en notre faveur tous ses trésors ; elle donne aux prêtres qui nous assistent tous ses pouvoirs ; elle ne se réserve rien, et elle leur confère  toute sa juridiction pour pardonner et pour absoudre. Il n'y a qu'à l'entendre parler elle-même. En quels termes s'exprime-t-elle, dans cette recommandation qu'elle fait à Dieu de l'âme d'un mourant ! Est-il rien de plus vif, est-il rien de plus tendre et de plus touchant? Encore n'en demeure-t-elle pas là ; ses enfant lui sont toujours chers jusqu'à la mort,et après la mort ils disparaissent à ses yeux, mais leur mémoire ne s'efface point de son souvenir. Elle veut que leurs corps reposent dans une terre sainte, et que leurs ossements soient conserves avec la décence convenable. Cependant elle s'intéresse encore plus pour leurs âmes : et parce qu'elle a un juste sujet de craindre que ces âmes, quoique fidèles, redevables à Dieu, ne soient détenues dans un feu qui les purifie, et où elles doivent souffrir jusqu'à ce qu'elles aient satisfait à la justice du Seigneur, elles les aide,

453

autant qu'il est en elle, de ses suffrages, ne cessant point de prier, de solliciter, d'agir, tant qu'elle est incertaine de leur état, et qu'il lui reste là-dessus quelque doute.

Or, à un tel amour, par quel amour devons-nous répondre? Supposons un fils bien né, et qui ne peut ignorer le zèle, les soins infinis d'une mère à laquelle il doit tout : que sent-il pour elle, ou plutôt que ne sent-il pas, et que ne lui inspire pas un cœur reconnaissant? Est-il témoignage d'un attachement inviolable qu'il ne lui donne? est-il honneur qu'il ne lui défère ? est-il devoir qu'il refuse de lui rendre? Si nous aimons l'Eglise, voilà notre modèle ; et pouvons-nous ne l'aimer pas, dans la vue de tous les biens que nous en avons reçus et que nous en recevons tous les jours? Pour peu que nous y pensions et que nous les comprenions, nous nous tiendrons éternellement et inséparablement unis à cette mère des croyants. Dans le même esprit que David, et encore à plus juste titre, nous lui dirons ce que ce saint roi disait à Jérusalem, qui n'en était que la figure : Plutôt que de vous oublier jamais, que j'oublie ma main droite et que je m'oublie moi-même. Plutôt que de perdre un souvenir qui me doit être si doux, et dont je dois faire le principal sujet de ma joie, que ma langue se dessèche, et qu'elle demeure collée à mon palais (1). Point sur cela de respect, point de considération humaine : pourquoi? parce que rien dans notre estime n'entrera en comparaison avec l'Eglise, et que, par un intime dévouement, nous n'aurons avec elle qu'un même intérêt.

III. Comme membres de l'Eglise, nous devons la soutenir et l'appuyer. L'Eglise est un corps, je dis un corps mystique et moral. Ce corps a un chef, qui est Jésus-Christ, et il a des membres, qui sont les fidèles. Ainsi l'Apôtre saint Paul nous l'enseigne-t-il en divers endroits, mais surtout dans son Epître aux Ephésiens, où il parle de la sorte au sujet de Jésus-Christ : Dieu lui a mis toutes choses sous les pieds, et il l’a établi chef sur toute l'Eglise, laquelle est son corps et le représente tout entier, lui qui a dans tous ensemble toute sa perfection (2). Comme si le grand Apôtre disait : Mes Frères, nous ne faisons tous qu'un même corps avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ. L'assemblée de tous les fidèles unis à Jésus-Christ par la foi, voilà le corps de l'Eglise : mais ces mêmes fidèles pris séparément et considérés chacun en particulier, voilà les membres de

1 Psal., CXXXVI, 6. — 2 Ephes., II.

453

l'Eglise. Plus ces membres croissent et se fortifient, plus le corps prend d'accroissement et acquiert de force; et c'est ainsi que le chef reçoit lui-même plus de perfection en qualité de chef, à mesure que le corps, par l'union des membres, se fortifie et se perfectionne.

Quoi qu'il en soit, ce caractère , non-seulement d'enfants de l'Eglise , mais de membres de l'Eglise, est un des plus beaux titres dont nous puissions nous glorifier devant Dieu et selon Dieu. Comme membres de l'Eglise, nous appartenons spécialement à Jésus-Christ, puisqu'en vertu du baptême que nous avons reçu , et par où nous fûmes agrégés au corps de l'Eglise , nous avons contracté avec Jésus-Christ une alliance plus étroite et plus prochaine. Comme membres de l'Eglise, nous ne sommes point des étrangers ni des gens de dehors, mais nous sommes les domestiques de la foi ; nous sommes de la cité des saints et de la maison de Dieu , les pierres vivantes du nouvel édifice bâti sur le fondement des apôtres et des prophètes, où Jésus-Christ lui-même est la première pierre de l'angle (1). Comme membres de l'Eglise, nous participons à toutes les grâces qui découlent de son divin chef, et qu'il lui communique sans mesure. Car elle est dépositaire de ces sources sacrées du Sauveur, où nous puisons avec abondance les eaux du salut; elle est la dispensatrice de son sang précieux et de ses mérites infinis ; et n'est-ce pas sur nous qu'elle les répand par une effusion continuelle? Or de là nous voyons combien il est de notre intérêt que cette Eglise subsiste, et combien il nous importe de travailler tous et de concourir à son affermissement.

Je sais qu'indépendamment de nous, cette Eglise subsistera en effet jusques à la fin des siècles , et que , selon la promesse du Fils de Dieu , les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle ; mais ce corps, qu'il n'est pas au pouvoir des hommes de détruire, peut, après tout, selon la mauvaise disposition des membres qui le composent, avoir ses pertes et ses altérations, soit par la désertion de quelques-uns de ses enfants, soit par l'affaiblissement de la charité du plus grand nombre ; et voilà sur quoi tout notre zèle doit s'allumer. Tel fut le zèle des apôtres, quand, au péril même de leur vie et au prix de leur sang, ils s'employèrent sans relâche à former l'Eglise naissante , et à l'étendre dans toutes les parties du monde. Tel est encore de nos jours et parmi nous le zèle de tant d'hommes apostoliques,

1 Ephes., IV, 15, 16.

454

qui se consument d'études et de veilles pour la défense de l'Eglise ; qui dans les chaires, dans les tribunaux de la pénitence, dans les entretiens publics et particuliers, consacrent leurs talents et leurs soins à l'édification de l'Eglise ; qui passent les mers, et vont prêcher l'Evangile aux barbares et aux idolâtres , pour l'avancement du royaume de Dieu sur la terre et le progrès de l'Eglise. Tel enfin doit être par proportion le zèle de chaque fidèle , qui, selon le mot de Tertullien, devient soldat dès qu'il s'agit de l'Eglise, et est indispensablement obligé de combattre pour sa cause, autant qu'il est en son pouvoir.

Car, suivant la figure dont se servait saint Paul sur un autre sujet, et qui ne convient pas moins à celui-ci, de même que dans le corps humain chacun des membres contribue à la bonne constitution du corps, de sorte que tous s'aident au besoin les uns les autres; ainsi dans le corps de l'Eglise devons-nous tous, par une sainte unanimité, être tellement liés ensemble, que jamais nous ne permettions qu'on y donne la moindre atteinte, et que nous nous opposions comme un mur impénétrable à tous les coups que l'erreur, l'incrédulité, l'impiété pourraient entreprendre de lui porter. Devoir propre de certains états et de certaines fonctions dans le gouvernement de l'Eglise ; mais d'ailleurs, sans nulle différence de fonctions ni d'états, devoir commun et universel. Si ce n'est pas par le ministère de la parole que nous soutenons l'Eglise, et si nous n'avons pour cela ni le don ni la vocation nécessaire , soutenons-la par la pureté de nos mœurs, et rendons témoignage à la vérité de sa foi par la sainteté de nos œuvres. Si ce n'est pas par la pénétration de nos lumières ni par l'étendue de nos connaissances, soutenons-la par la docilité de notre soumission , et par une fermeté inébranlable à ne nous départir jamais ni de ses jugements, ni de ses commandements. Si ce n'est pas contre les tyrans, soutenons-la contre les artifices de l'hérésie, contre les insultes du libertinage ; et de quelque part que ce puisse être, ne souffrons point qu'elle soit attaquée impunément en notre présence. Nous lui devons tout cela ; et quand nous nous sommes engagés à elle, nous lui avons promis tout cela. A Dieu ne plaise que nous démentions un engagement si saint et si solennel! ce serait nous démentir nous-mêmes. Gardons-nous d'abandonner par une lâche désertion cette Eglise militante où nous vivons présentement, afin qu'éternellement nous régnions avec cette Eglise triomphante que forment dans le ciel les élus de Dieu et les héritiers de sa gloire.

MARQUE ESSENTIELLE ET CONDITION NÉCESSAIRE D'UNE VRAIE OBÉISSANCE A L'ÉGLISE.

Il en est de l'obéissance d'un fidèle à l'égard des décisions de l'Eglise, à peu près comme de l'obéissance d'un religieux à l'égard des ordres qu'il reçoit de son supérieur. Qu'un religieux obéisse quand on ne lui ordonne rien que de conforme a ses inclinations, c'est une obéissance très-équivoque, parce que la nature peut y avoir autant de part que l'esprit de Dieu : mais qu'il se montre également prompt à obéir lorsqu'on lui donne des ordres tout apposés à ses désirs, et qui le gênent, qui le mortifient, c'est la ce qu'on peut sûrement appeler une obéissance religieuse, puisqu'il n’y a qu'une vraie religion qui en puisse être le principe. D'où vient que ce grand maître de la vie monastique et régulière, saint Bernard, donnait à ses religieux cet important avis : Mes frères, ne vous abusez pas, et gardez-vous d'une illusion bien dangereuse et bien commune dans le cloître. Souvent on n'a de l'obéissance que le dehors et que le nom, sans en avoir la vertu ni le mérite. Quiconque, ou par adresse, ou par importunité, ou en quelque manière que ce soit, fait en sorte que ce qu'il souhaite et ce qui est de sa volonté propre, son supérieur le lui enjoigne, se trompe alors, et se flatte en vain d'être obéissant ; car, à proprement parler, ce n'est point lui qui obéit au supérieur, mais le supérieur qui lui obéit.

Or nous devons raisonner de même au regard de l'obéissance que nous rendons à l'Eglise. Qu'un fidèle, ou un homme réputé tel, se soumette aux décisions de l'Eglise, et qu'il les accepte, quand elles sont selon ses vues et selon son sens particulier, quoique sa soumission puisse être bonne et méritoire, elle n'est pas néanmoins à l'épreuve de tout soupçon; car ce peut être quelquefois autant une simple adhérence à son propre sentiment, qu'une véritable soumission au tribunal d'où ces définitions sont émanées. Mais que je voie cet homme aussi soumis d'esprit et de cœur quand l'Eglise décide contre lui, quand elle prononce des jugements qui le condamnent, qui l'humilient, c'est alors que je canonise sa foi, et que je lui applique, avec toute la proportion convenable. ce que le Fils de Dieu dit au Prince des apôtres :  Vous êtes heureux dans votre obéissance, puisque ce n'est point la chair ni le sang qui vous

455

l'a inspirée, mais  qu'elle ne peut venir que d’en-haut, et de la grâce du Père céleste (1).

Cette remarque regarde tous les temps, et spécialement le nôtre. Je demanderais volontiers à des gens : Pourquoi ce partage que vous laites, et pourquoi, contre la défense du Saint-Esprit, avez-vous un poids et un poids? Ou soumettez-vous à l'autorité de l'Eglise en tout ce qui concerne la foi, ou ne vous y soumettez en rien, et retirez-vous. Car c'est la même autorité qui définit un article aussi bien que l'autre; et elle n'est pas plus digne, ou, pour mieux dire, elle est aussi digne de créance sur l'un que sur l'autre.

En effet, dès que nous entreprendrons d'examiner les décisions de l'Eglise, et que nous nous croirons en droit de discerner les unes des autres; dès que nous voudrons, pour ainsi dire, partager notre soumission, et que selon notre sens nous recevrons celles qui nous plairont, ou nous rejetterons celles qui ne nous plairont pas, nous détruirons l'autorité de ce souverain tribunal, et la foi que nous y avons. Car la foi que nous devons avoir aux oracles de l'Eglise,  cette foi  ferme et inébranlable, n'est fondée que sur son infaillibilité, de même que son infaillibilité est établie sur cette promesse de Jésus-Christ: Voilà que je suis avec vous en tout temps jusqu'à la consommation des siècles (2). Or, du moment que nous refuserons notre créance à un seul point décidé par le jugement de l'Eglise, nous ne la regarderons plus comme infaillible, puisque nous prétendrons qu'en ce point particulier, non-seulement elle a pu faillir, mais qu'elle a failli en effet. Nous adhérerons, je le veux, à tous les autres ; mais ce qui nous y déterminera, ce ne sera point précisément l'Eglise, ni son témoignage. Nous y souscrirons, parce qu'ils se trouveront conformes à nos raisonnements et à nos principes : de sorte que, dans notre adhésion et notre soumission,  nous  ne   nous   réglerons point tant sur ce que l'Eglise aura jugé, que sur ce que nous aurons jugé nous-mêmes.

Car si l'autorité de l'Eglise était, comme elle doit l'être, la règle de notre obéissance, quoi qu'elle prononçât, nous n'aurions là-dessus ni doutes à former, ni difficultés à opposer. Il nous suffirait de savoir qu'elle a parlé ; sa parole fixerait toutes nos incertitudes, et arrêterait toutes les contestations. Peut-être sur tel article ou sur tel autre notre esprit naturellement indocile aurait-il de la peine à plier, et peut-être préoccupé de ses opinions, serait-il

1 Matth., XVI, 17. — 2 Ibid.,

XXVIII, 20.

porté à se disputer et à se défendre ; mais bientôt nous le réduirions sous le joug, et nous réprimerions ses révoltes. Nous nous dirions à nous-mêmes : En cette décision, ou c'est l'Eglise qui se trompe, ou, malgré mes prétendues connaissances et mes préjugés, c'est moi qui suis dans Terreur et qui m'égare. Il n'y a point de milieu. Or, de penser que, sur aucun point qui appartienne aux dogmes de la religion et à la doctrine chrétienne, l'Eglise de Dieu, l'épouse de Jésus Christ, l'organe vivant et l'interprète de l'Esprit de vérité, ait pu se méprendre et ait manqué de lumière, c'est de quoi dans une sainte catholicité, je ne puis avoir le moindre soupçon. Par conséquent, c'est moi qui me suis trompé jusques à cette heure et non point l'Eglise, toujours éclairée d'en haut. Elle a  pris soin de s'expliquer ; cela suffit. Pourquoi me persuaderais-je que l'assistance du ciel, dans la question  présente, lui ait été refusée, et que Dieu, dans cette conjoncture particulière, l'ait abandonnée? Comment irais-je jusqu'à cet excès de présomption, de m'imaginer que je suis mieux instruit quelle du sujet dont elle vient de connaître ; que je l'ai mieux approfondi, et que j'en ai une notion plus juste? Avant qu'elle se déclarât, et tandis que la question était entière, je pouvais raisonner à ma façon ; je pouvais réfléchir, méditer, user de recherches, alléguer mes preuves, et m'y attacher; mais maintenant il faut que l'autorité l'emporte, et si la raison ose encore tenir et ne veut pas se soumettre, il faut que ce soit une raison aveugle, prévenue, éblouie d'une fausse lueur qui la séduit, ou que ce soit une raison opiniâtre et inflexible dans son obstination. Voila, dis-je, les leçons qu'on se ferait à soi-même ;

et,  conformément à ces leçons on ne prendrait plus garde si ce sont nos sentiments que l'Eglise a proscrits, ou si ce sont ceux d'autrui ; si c'est ceci, ou si c'est cela. On s'humilierait  sous le poids d'une autorité si respectable et si vénérable ; on y reconnaîtrait l'autorité de Dieu même, et l'on aurait dans son obéissance un mérite d'autant plus excellent qu'elle nous coûterait un sacrifice plus difficile et plus contraire à l'orgueil de l'homme, qui est celui de notre propre jugement et de nos pensées.

Telle fut l'obéissance des premiers chrétiens dans une célèbre matière qu'ils agitèrent entre eux, et que saint Luc rapporte au quinzième chapitre des Apôtres. Le fait est mémorable et plût à Dieu que, dans toute la suite des temps, on eût profité de l'exemple de soumission

456

que donnèrent pour lors les premiers fidèles ! Il s'agissait de savoir si les Gentils convertis à la foi devaient être assujettis aux cérémonies judaïques; s'ils devaient observer la loi de Moïse, et s'ils étaient obligés à la circoncision. Les esprits ne convenaient pas : il y avait des raisons de part et d'autre, et chacun s'arrêtait à celles qui le touchaient davantage. Dans cette diversité d'opinions on contestait, on s'animait, et la chaleur de la dispute causait du bruit parmi le troupeau. Or, pour rendre la paix à l'Eglise, et pour rompre le cours d'une controverse dont les suites étaient à craindre, quel parti prirent les apôtres? Ce fut de s'assembler à Jérusalem, de discuter à fond et de concert le point en question, d'en faire un examen juridique, et d'en donner une résolution solennelle, qui réunit tout le corps des fidèles, juifs et gentils, dans une même créance et une même pratique. Tout s'exécute ainsi qu'on se l'était proposé. Sous la garde et la direction de ce divin Esprit qui préside à tous les conseils de l'Eglise, Pierre, vicaire de Jésus-Christ, au nom duquel il s'énonce, se lève dans l'assemblée, parle non point en homme simplement, mais en homme plein de Dieu, qui l'inspire et qui l'autorise ; déclare où l'on s'en doit tenir, et résout en peu de mots toute la difficulté. Mes Frères, dit-il, Dieu n'a mis nulle différence entre nous et les gentils, et ce n'est point par la loi de Moïse qu'il purifie les cœurs, mais par la foi. Maintenant donc , continue l'apôtre , pourquoi tentez-vous le Seigneur, jusqu'à charger les disciples d'un joug que nos pères ni nous n'avons pu porter (1) ?

C'était l'ancienne loi et toutes ses observances. Jacques, évêque de Jérusalem, prend ensuite la parole, et se joint au Prince des apôtres, qui tous ensemble jugent et décident comme lui. Le décret est envoyé an nom d'eux tous. Alors plus de dispute, consentement unanime de toute la multitude ; et c'est ce que l'historien sacré nous fait admirablement entendre dans une parole des plus courtes, mais en même temps des plus énergiques : Alors toute la multitude se tut. Nul qui entreprît de répliquer ; nul qui se crût en droit de renouveler une affaire finie, tant on était persuadé qu'après le jugement de l'Eglise il n'y a plus rien à revoir, et qu'elle est également incapable d'erreur, soit qu'elle décide pour nous ou contre nous.

Que  n'en sommes-nous   persuadés  nous-

1 Act., XV, 10.

mêmes, et que ne portons-nous jusque-là notre obéissance ! Avec cette obéissance pleine et sans réserve, qu'on eût épargné jusqu'à présent de combats à l'Eglise, et qu'on eût prévenu de scandales et de troubles parmi le peuple de Dieu ! Mais quel a été le désordre de tous les temps, et quel est encore celui de ces derniers siècles? C'est une chose merveilleuse de voir avec quels éloges et quel zèle on reçoit dans les rencontres une décision qui paraît nous favoriser, et noter nos adversaires. On n'a point de termes assez forts pour en relever la sagesse, l'équité, la sainteté, et là-dessus on épuise toute son éloquence. On voudrait la faire retentir dans les quatre parties du monde, et qu'il n'y eût pas un enfant de l'Eglise qui n'en fût informé. Enfin, conclut-on, refuser de souscrire à une vérité si authentiquement reconnue. ce serait une révolte, un attentat insoutenable. Tout cela est beau : mais le mal est que tout cela ne se soutient pas, et l'occasion ne le fait que trop connaître. Car dans la suite et sur d'autres sujets, que l'Eglise vienne à nous juger nous-mêmes, et à condamner nos opinions nouvelles et erronées, c'est assez pour la défigurer tellement à nos yeux, qu'elle nous devient méconnaissable. Par quelque organe qu'elle tâche alors de se faire entendre, sa voix est trop faible, et ne peut parvenir jusqu'à nos oreilles. Ce n'est plus, à nous en croire, cette voix si intelligible et si distincte ; mais c'est une voix obscure et sombre qu'il faut éclaircir. De là donc cette autorité de l'Eglise, qu'on portait si loin et qu'on faisait tant valoir, on la conteste, on la restreint, on lui prescrit des bornes, et des bornes très-étroites : c'est-à-dire qu'on prétend la régler selon son gré, et qu'au lieu de dépendre d'elle, on veut la faire dépendre de nous et de nos idées. En vérité, est-ce là obéir? et quelque soumis que l'on soit d'ailleurs ou qu'on le paraisse, n'est-ce pas ici qu'il faut dire avec saint Jacques : Celui qui pèche dans un point se rend coupable sur tout le reste (1).

ACTIONS DE  GRACES   D'UNE  AME  FIDÈLE, ET INVIOLABLEMENT ATTACHÉE   A   L'ÉGLISE.

Grâces immortelles vous soient rendues, Seigneur, de m'avoir fait naître au milieu de votre Eglise, de m'avoir mis au nombre des enfants de votre Eglise, de m'avoir nourri du pain, je veux dire de la doctrine de votre Eglise, de cette Eglise formée du sang de votre Fils

1 Jac.,II,10.

457

adorable, son chef visible , dont saint Pierre , et après lui ses successeurs, tiennent la place en qualité de chef visible ; de cette Eglise catholique, apostolique, romaine, la seule vraie Eglise ; de cette Eglise, la colonne de la vérité, et contre laquelle toutes les puissances de l'enfer n'ont jamais prévalu, ni ne prévaudront jamais.

Voilà, mon Dieu, le choix qu'il vous a plu faire de moi, parmi tant d'autres que vous avez laissés dans les ténèbres de l'infidélité et de l'erreur : et voilà ce que je dois regarder comme une marque de prédestination dont je ne puis assez vous bénir, ni vous témoigner assez ma reconnaissance. Combien de peuples sont nés dans l'idolâtrie, et ont reçu depuis leur naissance une éducation toute païenne ? La nuit s'est répandue sur la terre ; elle a enveloppé dans ses ombres les plus vastes contrées : les pères ont méconnu le vrai Dieu, et les enfants, instruits ou plutôt séduits par leurs pères, ont prodigué, comme eux, leur encens à de fausses divinités. Vous l'avez permis, Seigneur, et vous le permettez encore, par un de ces jugements où nos vues ne peuvent pénétrer, et où nous n'avons d'autre recherche à faire que d'adorer en silence la profondeur de vos conseils. Combien même, jusques au milieu du christianisme, sont nés dans l'hérésie, l'ont sucée avec le lait, y ont vécu, et ont eu le malheur d'y mourir? Pourquoi n'ont-ils pas été éclairés de votre lumière comme moi ; ou pourquoi ne suis-je pas tombé comme eux dans un sens réprouvé? C'est une distinction que je dois estimer par-dessus tout, et dont je dois profiter ; mais du reste, c'est un secret de providence qui passe ma raison, et dont il ne m'appartient pas de découvrir le mystère.

Vous avez encore plus fait, Seigneur; et, me faisant naître dans le sein de votre Eglise, vous m'avez donné une religieuse et pieuse affection pour cette sainte mère, pour ses intérêts, pour son honneur, pour son affermissement et son agrandissement. Car si je me trouve aussi sensible que je le suis, et que je fais gloire de l'être, à tout ce qui la touche, à tout ce qui peut blesser ses droits, à tout ce qui peut affaiblir son autorité, c'est à vous que je me tiens redevable de ces sentiments. C'est vous, mon Dieu, qui me les avez inspirés, et c'est ce que je compte pour une de vos grâces les plus particulières.

Hélas ! entre les enfants mêmes que l'Eglise a élevés, qu'elle a tant de fois reçus à ses divins mystères, pour qui elle a employé tous ses trésors, nous n'en voyons que trop qui la traitent avec la dernière indifférence, et je pourrais ajouter avec le dernier mépris. Gens toujours déterminés à railler de ses pratiques, à censurer la conduite de ses ministres, à se faire un divertissement et un jeu de ses troubles, de ses scandales, de ses afflictions et de ses pertes. Ah ! Seigneur, si votre Apôtre veut que nous pleurions avec ceux qui pleurent, et que nous nous réjouissions avec ceux qui ont sujet de se réjouir, fussent-ils d'ailleurs nos plus déclarés ennemis, à combien plus forte raison devons-nous prendre part et nous intéresser aux divers états de notre mère, à ses avantages et à ses disgrâces?

Pour moi, mon Dieu, quoique le plus indigne de ses enfants, j'ose le dire, et je ne perdrai rien de l'humilité et de la basse estime de moi-même qui me convient, en me rendant devant vous et à votre gloire ce témoignage, que tout ce qui part de votre Eglise m'est et me sera toujours respectable, toujours vénérable, toujours précieux et sacré; que tout ce qui s'attaque à elle me blesse dans la prunelle de l'œil, ou plutôt par l'endroit le plus vif de mon cœur ; et que, dans toutes ses épreuves et toutes ses douleurs, elle ne sent rien que je ne ressente avec elle. Oui, Seigneur, je le dis encore une fois, et dans cette confession que je fais en votre présence, et que je serais prêt de faire en présence du monde entier, je trouve une consolation que je ne puis exprimer, parce que j'y trouve un des gages les plus certains de mon salut.

Cependant, Seigneur, puisque j'ai commencé à raconter vos miséricordes envers moi, je n'ai garde d'omettre celle qui m'est encore la plus chère, et qui me découvre plus sensiblement les vues de votre aimable providence sur ma destinée éternelle : c'est, mon Dieu, cet esprit de docilité dont je me sens heureusement prévenu à l'égard de l'Eglise et de ses décisions. Vous nous l'avez prédit, Seigneur, que dans tous les temps il y aurait des contestations, des schismes, des partialités, et votre parole s'accomplit de nos jours, comme elle s'est accomplie dans les siècles qui nous ont précédés. Je vois bien des mouvements et des agitations, j'entends bien des discours et des raisonnements. L'un me dit: Le Christ est ici; l'autre Il est là. Mais dans ce tumulte, et parmi tant de questions qui partagent les esprits, je vais à l'oracle, je consulte l'Eglise, et je m'arrête à ce qu'elle m'enseigne. Dès qu'elle a parlé, je me soumets et je me tais. Je n'écoule plus, ni celui-ci,

458

ni celui-là ; ou je ne les écoule que pour rejeter l'un parce qu'il n'écoute pas l'Eglise ; et pour me joindre à l'autre, parce qu'il fait profession comme moi de n'écouter que l'Eglise.

Par là, mon Dieu, je me dégage de bien des embarras, et dans un moment je lève toutes les difficultés : car j'en ai tout d'un coup la résolution dans mon obéissance à l'Eglise. Par là ma foi devient plus pure, plus ferme, plus assurée et plus tranquille. Au milieu de toutes les tempêtes et de tous les orages, je me jette dans la barque de Pierre, et toute battue qu'elle est des flots, j'y goûte la douceur du calme le plus profond. Je passe à travers les écueils, et je ne crains rien : pourquoi? c'est que je sais que dans la barque de Pierre il n'y a pour moi ni écueils ni naufrages à craindre.

Ce n'est pas là sans doute, Seigneur, une de vos moindres faveurs. Que dis-je et ne puis-je pas avancer que cet esprit docile et soumis est le premier caractère de vos élus? Quand j'aurais tous les autres signes qui les font connaître, si je n'avais pas ce caractère essentiel, toutes mes espérances seraient renversées. Mais, mon Dieu, si d'autres me manquent, ah ! du moins j'ai celui-ci, et vous ne permettrez pas que jamais je vienne à le perdre. De cette sorte, quelque peu de bien que je fasse, je le ferai avec confiance, parce que je le ferai dans votre Eglise. Hors de là, que ferais-je sur quoi je pusse compter? car une vérité capitale et un principe incontestable dans la religion , c'est qu'il n'y a point de salut hors de l'Eglise. Vous nous l'avez ainsi déclaré vous-même dans votre Evangile, et dans les termes les plus exprès , lorsque vous nous avez donné pour maxime de regarder comme un publicain et comme un païen quiconque n'est pas uni à l'Eglise, et ne lui rend pas le devoir d'une obéissance filiale. Or puisque hors de l'Eglise il n'y a point de salut, il doit s'ensuivre que tout le bien qui ne se fait pas dans sa communion n'est qu'un bien apparent; que toutes les vertus qui se pratiquent ne sont que des vertus vides et sans mérite par rapport à l'éternité; qu'on n'est rien devant vous, et que rien ne profite pour s'avancer dans votre royaume. Tellement que, séparé de l'Eglise, en vain je ferais des miracles, en vain je transporterais les montagnes, je prédirais l'avenir, je répandrais tout ce que je possède en aumônes, je livrerais mon corps à la mort. Avec tout cela je ne pourrais être qu'un anathème, et je serais immanquablement rejeté, parce que, selon votre témoignage même, je n'entrerais pas par la porte, et que je ne serais pas de vos brebis.

Je veux donc, Seigneur, comme le Prophète, je veux confesser votre saint nom; mais je le veux confesser dans votre Eglise (1). Je veux publier vos grandeurs et célébrer vos louanges; mais je les veux célébrer dans votre Eglise. Je veux annoncer votre parole et vos divines vérités; mais je les veux annoncer dans votre Eglise. C'est la sainte montagne d'où votre loi devait sortir; c'est le temple auguste où les peuples devaient s'assembler de toutes les parties du monde, pour vous offrir leur encensa vous adresser leurs vœux ; c'est, le sanctuaire où vous voulez recevoir notre culte, et c'est la chaire où vous enseignez vos voies par la bouche de vos prédicateurs et de vos prophètes. Toute autre assemblée, (le dirai-je après un de vos apôtres?) toute autre assemblée n'est qu'une synagogue de Satan , et toute autre chaire qu'une chaire de pestilence. Heureux si, par une vie conforme aux divins enseignements et aux règles de cette Eglise où nous avens m l'avantage d'être élevés et adoptés parmi vos enfants, nous méritons d'être couronnés dans le séjour de votre gloire, et de participer au bonheur de vos élus ! Ainsi soit-il.

ESPRIT DE NEUTRALITE DANS LES CONTESTATIONS DE L'EGLISE.

Qu'ai-je affaire de telle et telle question qui causent tant de mouvements dans l'Eglise? qu'ai-je affaire de toutes ces contestations, et qu'est-il nécessaire que je me déclare là-dessus? Je n'examine point qui a raison, ni qui ne l'a pas; je ne suis pour personne ni contre personne. Tel est votre langage, et celui de bien d'autres comme vous. Mais voyons un peu quel principe vous fait demeurer dans cet élit de neutralité. Ou c'est ignorance, ou c'est erreur, ou c'est politique, ou c'est insensibilité, ou c'est lâcheté. Or rien de tout cela n'est bon.

Ignorance, parce que ce sont des matières au-dessus de vous, et que vous n'êtes pas capable d'en juger. Erreur, parce que vous voulez vous persuader que les questions qu'on agite, et sur lesquelles il est intervenu un jugement de l'Eglise, n'ont rien d'essentiel, et que chacun sur cela peut croire tout ce qui lui plaît, sans que la foi en soit altérée. Politique, parce que vous avez des intérêts particuliers à ménager; parce que vous avez certaines liaisons de dépendance, de société, d'amitié, à

1 Psal., XXXIV, 18.

459

quoi vous seriez obligé de renoncer; parce que vous recevez de certaine part certains secours qui vous seraient refusés, et dont il faudrait unis passer; parce que cet appui, cette protection vous manquerait, et que vous en avez besoin : car voilà ce qui n'entre que trop souvent dans la conduite qu'on tient, même en matière de religion. Insensibilité, parce que, tout occupé des choses de la vie et des affaires du monde, vous n'êtes guère en peine de ce qui regarde l'Eglise, et que tous les outrages qu'elle peut recevoir vous touchent peu. Enfin, lâcheté, parce que vous n'avez pas le courage de parler ouvertement, et que, dominé par une crainte humaine qui vous lie la langue et qui vous ferme la bouche, vous ne vous sentez pas assez de force, ni assez de résolution, pour résister au mensonge et à ceux qui le soutiennent. Mais encore une fois tout cela est criminel, ou vous êtes criminel en tout cela, et votre conscience devant Dieu en doit être chargée. Si vous m'en demandez les raisons, il est aisé de vous les donner, et il est à propos que vous les pesiez mûrement et que vous les compreniez, afin de vous détromper sur un point d'une tout autre importance que vous ne l'avez conçu jusques à présent. Reprenons tous les principes, ou plutôt tous les prétextes que je viens de parquer. J'ose dire qu'il n'y en a pas un dont vous ne reconnaissiez d'abord l'illusion et le désordre, si vous y faites l'attention convenable.

I. Est-ce ignorance? Il est vrai

: n'étant pas assez éclairé pour approfondir les sujets qui de part et d'autre sont controversés, et ne pouvant connaître par vous-même, entre les divers sentiments, quel est le mieux fondé et le plus conforme à la saine doctrine, vous seriez excusable de ne vous attacher à aucun et de demeurer dans l'incertitude,  si c'était par vos propres lumières que  vous dussiez vous déterminer. Mais vous avez une autre règle qui doit vous suffire, et qui  vous ôte toute excuse,  parce qu'elle supplée parfaitement a l'ignorance où vous pouvez être. Règle générale,  règle commune aux esprits les plus grossiers comme aux plus pénétrants et aux plus subtils,  règle  visible et qui tombe sous les sens,  règle qui ne vous peut tromper, et dont vous êtes obligé de reconnaître la supériorité, l'autorité, l'infaillibilité sur tout ce qui a rapport a votre croyance. Cette règle, c'est la décision de l'Eglise. Dès là que l'Eglise a  parlé,  dès là que le souverain pontife et les premiers  pasteurs qui la conduisent se sont fait entendre, il ne vous en faut pas davantage pour vous fixer ; et si vous restez volontairement et opiniâtrement dans votre doute, vous êtes dès lors coupable, parce que vous ne vous soumettez pus à l'Eglise.

Prenez donc bien garde à ce qu'on vous demande, et à ce qui est pour vous d'une obligation indispensable. On ne vous demande pas que vous examiniez en théologien les questions sur lesquelles on dispute; on ne vous demande pas que vous en fassiez une étude expresse, ni que vous en ayez une claire connaissance. Celte étude, cette connaissance ne vous sont point nécessaires: mais c'est assez que vous sachiez que l'Eglise a défini telle chose, et que vous devez adhérer d'esprit, de cœur, de vive voix à tout ce qu'elle a défini. Voire science sur les matières présentes, et dans la situation où vous êtes, ne doit point aller plus loin. Croyez, agissez selon cette créance, et vous croirez, vous agirez en catholique.

Ainsi il est inutile de dire: Je ne sais rien, et je ne suis pas d'un état et d'une profession à faire là-dessus de longues et sérieuses recherches; j'ai  d'autres affaires.  On  veut que je condamne cet ouvrage, et je ne l'ai jamais lu. On veut que je rejette cette doctrine, et je ne l'entends pas. C'est aux savants et aux docteurs à produire leurs pensées et à s'expliquer ; mais cela me passe, et m'appartient-il de m'ingérer en ce qui n'est point de  mon ressort? Non, encore une fois,  il ne vous appartient pas de vous engager en de curieux examens, ni d'entreprendre de démêler la vérité au travers des nuages dont on l'enveloppe et dont on lâche de l'obscurcir ;  il. ne  vous appartient pas de vous ériger en juge de la doctrine. Mais il vous appartient d'écouler l'Eglise, qui en a juge, et de souscrire de bonne foi à ce qu'elle a jugé. Mais il vous appartient de condamner ce que l'Eglise condamne, et de rejeter ce que l'Eglise rejette, sans en vouloir d'autre raison,   sinon que l'Eglise l'a condamné et qu'elle l'a rejeté. Mais il vous appartient d'embrasser ouvertement et hautement ce que l'Eglise vous propose à croire, et de vous y attacher. Voila, dis-je, ce qui vous appartient; et pour vous en défendre, il n'y a point d'ignorance à alléguer. Car il n'est pas besoin d'une grande pénétration pour savoir quels sont les sentiments de l'Eglise,   puisqu'elle   les   publie partout,   et qu'elle  les annonce dans tout le monde chrétien. Or, du moment que vous les savez, et que vous ne pouvez les ignorer ; du moment que vous savez encore d'ailleurs que l'Eglise de Jésus-Christ ne peut s'égarer et ne veut point vous égarer, vous avez toute l'habileté et toute

460

l’érudition qu'il faut pour vous résoudre et pour bien prendre votre parti, qui est celui d'une ferme adhésion, et d'une humble et parfaite obéissance. Hé ! où en serions-nous, s'il en fallait davantage ? Il faudrait donc que chacun, sans nulle différence ni de caractère ni de condition, allât s'instruire dans les écoles de théologie, que chacun s'appliquât à la lecture des saints Pères, que chacun quittât son emploi pour vaquer à l'étude de l'Ecriture et des saints canons? Ce serait multiplier étrangement les docteurs, et, à force de doctrine, renverser toute l'économie et toute la conduite du monde.

II. Est-ce erreur? c'est-à-dire est-ce que vous êtes dans l'opinion que telles et telles propositions, que les uns attaquent avec tant de zèle et que les autres défendent avec tant de chaleur, ne sont d'aucune conséquence à l'égard de la foi, et que, de quelque manière que vous en pensiez, votre religion n'en sera pas moins pure, ni votre croyance moins orthodoxe? Je conviens que comme le Sage a dit des choses du monde, qu'il a plu à Dieu de les abandonner aux découvertes et aux subtilités des philosophes, on peut dire aussi de certaines matières, que l'Eglise les abandonne à nos vues particulières et à nos raisonnements. Les esprits sont partagés en ce qui n'est point défini : l'un enseigne d'une façon, et l'autre d'une autre; l'un s'appuie sur un principe qu'il croit véritable, et l'autre se fonde sur un principe tout contraire, et suit un système tout opposé qui lui paraît plus juste et plus raisonnable; on apporte de part et d'autre ses preuves, on propose ses difficultés, on fait valoir ses pensées autant qu'on le peut, et l'on s'y arrête : mais la foi en tout cela ne court aucun risque, parce que ce sont des questions problématiques, sur lesquelles l'Eglise a gardé jusqu'à présent le silence, et n'a rien prononcé.

Que sur tous ces articles vous suspendiez votre jugement sans incliner d'un côté plus que de l'autre ; j'y consens , et l'Eglise vous le permet. Je sais, de plus, qu'on s'efforce de vous persuader qu'il en est de même des points dont il s'agit présentement ; car c'est là que tendent ces discours que vous entendez partout : Qu'on veut tyranniser les esprits, et leur ôter une liberté qui leur est acquise de plein droit; qu'on veut bannir des écoles catholiques les plus grands maîtres, qui sont sans contredit saint Augustin et saint Thomas ; qu'on veut proscrire des opinions répandues de toutes parts, reçues dans les corps les plus célèbres et dans les plus savantes compagnies , établies par l'Ecriture, autorisées par la tradition et par la plus vénérable antiquité ; que ce sont au reste de ces sentiments qu'on peut embrasser ou contredire, sans cesser d'être uni à l'Eglise; et qu'en un mot, soit qu'on les admette ou qu'on les combatte, le sacré dépôt de la doctrine de Jésus-Christ est toujours à couvert. Voilà ce qu'on vous rebat continuellement, et ce qu'on tâche de vous imprimer dans l'esprit, et voilà en même temps ce qui vous rassure : mais n'est-ce point une fausse assurance que celle où vous êtes ? ne vous trompez-vous point? ne vous trompe-t-on point? Un doute de cette nature, et sur un sujet de cette importance, mérite bien que vous preniez soin de l'éclaircir. Or, où en chercherez-vous l'éclaircissement, et où le trouverez-vous ? vous lavez dans vos mains et sous vos yeux ; car je vous renvoie toujours au même oracle , qui est l'Eglise. Voyez quel jugement est émané de son tribunal : lisez et convainquez-vous. Quoi! ce que l'Eglise, ce que son chef visible, ce que ses pasteurs qualifient de scandaleux, de faux, d'hérétique, vous le regarderez comme indifférent par rapport à la foi? Ces anathèmes partis du siège apostolique, et secondés de tant d'autres qui les ont accompagnés ou suivis dans les églises particulières, tout cela ne vous étonne point, vous pouvez tenir contre tout cela? vous pouvez vous figurer que tout cela ne tombe que sur de pures opinions, que sur des opinions permises et arbitraires ? Vous me répondez qu'on vous le dit de la sorte : mais qui sont ceux qui vous le disent ! quels qu'ils puissent être , devez-vous compter sur leur témoignage, lorsque vous le voyez démenti par l'Eglise universelle ?

III. Est-ce politique ? Car la politique se mêle dans les affaires de religion comme dans toutes les autres. On veut garder des mesures, et quoi qu'on pense ce qu'on doit penser, on prétend avoir de bonnes raisons pour ne pas parler de même. Il ne reste donc que l'une de ces deux choses à faire : ou de parler autrement qu'on ne pense, et ce serait une mauvaise foi dont on n'est pas capable, et dont on ne pourrait porter le reproche au fond de sa conscience ; ou de ne point parler du tout et de ne rien dire, et c'est à ce milieu qu'on s'en tient, comme au tempérament le plus juste et le plus sage. Je ne suis, dit-on, ni ne veux être de rien : j'ai mes vues, j'ai mes prétentions ; et pour y réussir, il faut être ami de tout le monde. Ces gens-là peuvent m'être utiles dans

461

les rencontres , ou ils me le sont même actuellement. D'ailleurs , ce sont la plupart des personnes de connaissance , et j'ai toujours été en commerce avec eux ; la prudence m'engage à les ménager. La prudence ! mais quelle prudence? la prudence de la chair. Or, selon saint Paul, cette prudence de la chair est ennemie de Dieu (1) ; et puisqu'elle est ennemie de Dieu , il s'ensuit que c'est une prudence criminelle devant Dieu, et réprouvée de Dieu.

Comment ne le serait-elle pas? Y a-t-il raison de fortune, de parenté, de société ; y a-t-il considération el intérêt humain, qui doive vous lier la langue , et vous empêcher de vous déclarer, de vous élever pour la cause de l'Eglise et pour celle du Seigneur ? On vous parle tant en d'autres conjonctures des engagements de votre baptême, et ils sont grands en effet : à Dieu ne plaise que j'en diminue l'obligation ! Mais plus ils sont grands, plus ils sont authentiques et solennels, et plus vous êtes coupable de les soutenir si mal. Est-ce là ce que vous avez promis à Dieu et à son Eglise sur les sacrés fonts où vous fûtes régénéré en Jésus-Christ ? Avez-vous renoncé au monde, pour vous conduire par des vues si mondaines ? Du moins si c'était en ce qui regarde le monde ; mais en matière de foi, quelle part la sagesse du monde doit-elle avoir ? Qu’ y a-t-il de commun entre la justice et l’iniquité, entre la lumière et les ténèbres ; et qu'a le fidèle à partager avec l’infidèle (2) ?

Soyez sage et circonspect ; je le veux, et je suis le premier à vous y exhorter : mais soyez-le avec cette sobriété que demande l'Apôtre, soyez-le jusqu'à certain point, et non au delà. Ayez des égards, j'y consens; mais n'en ayez que jusqu'à l'autel. Car à l'autel, c'est-à-dire quand la religion est en compromis, et qu'il y va de l'honneur et de l'autorité de l'Eglise, vous devez oublier tout le reste, et ne vous souvenir que des paroles du Fils de Dieu : Quiconque aura quitté pour mon nom sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses héritages, je le mettrai au nombre de mes disciples, et il possédera la vie éternelle (3). Voilà une promesse bien avantageuse ; mais écoutez en même temps une menace bien terrible, et digne de votre réflexion : Celui qui sauve sa vie, la perdra; et celui qui la perdra pour moi, la sauvera (4). Dans le sens de l'Evangile, qu'est-ce que cela signifie? Ce que vous ne pouvez

1 Rom , VIII, 6. — 2 2 Cor., VI. — 3 Matth., XIX, 14, 45.— 4 Ibid., X, 39.

trop méditer : savoir, qu'en toutes choses, mais surtout dans les choses de Dieu, on ne doit point tant avoir de ménagement pour le monde ; et qu'en voulant se sauver pour le temps présent, on se perd pour l'éternité.

IV. Est-ce insensibilité? est-ce que vous vous souciez peu de tout ce qui concerne l'Eglise et la religion? Mais à quoi serez-vous donc sensible, si vous ne l’êtes pas à ce qui touche la foi que vous devez professer, où vous devez vivre et où vous devez mourir? Est-il rien qui vous soit plus important que de la conserver pure, cette foi, laquelle doit être le fondement de votre sanctification et de votre salut?

Vous me direz : Je ne l'attaque pas. Non, vous ne l'attaquez pas directement; mais vous souffrez qu'on l'attaque impunément ; mais on l'attaque, et vous ne vous y opposez pas; mais vous ne la soutenez pas , mais vous ne la défendez pas. Or quiconque n'est pas pour elle est contre elle; de même que quiconque n'est pas pour Jésus-Christ est contre Jésus-Christ (1). Vous me direz : Il n'est question que de quelques points; et faut-il tant se remuer pour cela et se troubler? Je le sais, ce n'est que de quelques points ; mais ce sont des points essentiels, ce sont des points de foi. Or, à l'égard de la foi, tout est d'une extrême conséquence , et il n'y a rien à négliger. Vous me direz : Ce n'est pas là mon affaire ; mais de qui sera-ce donc l'affaire? Est-ce l'affaire des hérétiques? est-ce l'affaire des infidèles? ou n'est-ce pas l'affaire de tous les enfants de l'Eglise, de s'intéresser pour leur mère, et de résister en face à ses ennemis? Je dis l'affaire de tous les enfants de l'Eglise : car c'est une affaire commune, et chacun y est pour soi, quoique différemment et par proportion. Ah ! de tous ceux qui tiennent pour le parti contraire, j'ose avancer qu'il n'y en a pas un, ou presque pas un, qui ne se fasse une affaire de l'appuyer de toutes ses forces. On a du zèle pour le mensonge, on en manque pour la vérité. Vous me direz : Quand je me déclarerai, la cause de l'Eglise n'en sera pas meilleure. Et que suis-je en effet? De quel poids peut être le suffrage d'un homme comme moi, d'un homme sans lettre et sans étude? On vous l'accorde : l'Eglise peut fort bien se passer de votre suffrage; et si l'on vous presse de vous déclarer, ce n'est point précisément afin que la cause de l'Eglise en devienne meilleure , mais c'est afin que vous-même, en vous déclarant, vous en soyez meilleur. C'est, dis-je, afin que vous vous acquittiez de votre devoir

1 Matth., XII, 30.

462

envers l'Eglise, afin que vous rendiez à l'Eglise l’hommage d'une soumission publique qu'elle exige de vous, et que vous ne pouvez lui refuser sans violer ses droits, et sans être coupable. De sorte que je puis appliquer ici ce que disait saint Augustin dans l'affaire du pélagianisme, et à l'occasion de quelques-uns qui gardaient le silence, et ne voulaient point donner à connaître ce qu'ils pensaient : Faisons-leur, écrivait ce saint docteur à Sixte, seulement piètre alors, et depuis pontife, faisons-leur une salutaire violence pour les attirer à nous, non point dans la crainte qu'ils ne nous nuisent, mais dans la crainte qu'ils ne se perdent.

V. Est-ce lâcheté? Elle serait honteuse dans le service d'un prince de la terre; et pour en éviter la bonté, il n'y a point de péril où l'on ne s'exposât : on n'y épargnerait pas sa vie. Mais présentement, qu'est-ce que je vous demande au nom de l'Eglise? une parole, un simple témoignage de votre déférence à ses sentiments; et vous n'avez pas assez de résolution pour la prononcer, cette parole, ni pour le donner, ce témoignage! Où donc est l'esprit du martyre, dont tout catholique doit être animé? Mais encore que craignez-vous, et qui craignez-vous? Faut-il si peu de chose pour vous étonner?

Malheureuse neutralité qui forme tant de fausses consciences! car, sous le frivole et vain prétexte qu'on demeure à l'écart et qu'on ne prend part à rien, on croit sa conscience en sûreté : comme si la foi ne voulait de nous point d'autre confession que le silence. Neutralité scandaleuse : c'est un outrage que vous faites à l'Eglise, de n'oser pas vous ranger de son côté, ni professer ouvertement ce qu'elle vous enseigne. D'ailleurs, à combien de gens persuadez-vous par votre conduite que vous ne recevez pas le jugement que l'Eglise a porté, et que dans le cœur vous le rejetez, quoique au dehors vous gardiez des mesures et que vous affectiez de paraître neutre? A combien d'autres donnez-vous au moins lieu de penser qu'ils n'ont pas plus à se mettre en peine que vous, et que le mieux est de laisser toutes ces affaires comme indécises? Ils  se déclareraient, si vous vous étiez une bonne fois déclaré vous-même. Neutralité que l'Eglise aussi, dans tous les temps , a condamnée, et traitée de prévarication.

Enfin, neutralité favorable à toutes les hérésies, et qui sert à les établir et à les répandre. Car de même que clans une guerre civile les factieux sont contents pourvu qu'on ne s'oppose point à leurs entreprises, ainsi les hérétiques ne souhaitent rien davantage, sinon qu'on ne les contredise point, et qu'on ne forme aucun obstacle à leurs progrès. Ils savent bien du reste céder et se fortifier. Ce sont les premiers à demander la neutralité, mais à condition qu'ils ne l'observeront pas, et qu'ils n'omettront rien pou r agir sourdement et plus efficacement! Ce sont les premiers à demander la paix ; mais bien entendu qu'ils profiteront de cette paix pour continuer la guerre avec d'autant plus de succès, qu'elle se fera avec moins d'éclat. Une infinité de personnes, même de ceux qui ne sont point malintentionnés, se laissent surprendre à ce piège. Que ne vit-on en paix, disent-ils, et pourquoi tout ce bruit ? J'aimerais autant, quand le loup est dans la bergerie,et que le berger crie de toutes ses forces pour appeler du secours, qu'on lui demandât pourquoi il se donne tant de mouvements et fait tant de bruit. Sans ces mouvements, sans ce bruit, que deviendrait le troupeau? La paix est à désirer : qui en doute? mais il faut que ce soit une bonne paix.

PENSÉES   DIVERSES   SUR   L'ÉGLISE ,    ET SUR  LA SOUMISSION   QUI  LUI EST DUE.

Il y en a qui, des intérêts de l'Eglise, font leurs propres intérêts : et il y en a qui, de leurs intérêts propres, font les intérêts de l'Eglise. Grande différence des uns et des autres. La disposition des premiers est bonne et toute sainte, et celle des st couds est mauvaise et toute profane. Que veux-je dire? le voici. Les uns font des intérêts de l'Eglise leurs propres intérêts : comment et par où? par leur zèle pour l'Eglise, par leur attachement inviolable à l'Eglise, par la sensibilité de leur cœur sur tout ce qui a rapport à l'Eglise, soit sur ses avantages, pour y prendre part et s'en réjouir, soit sur ses disgrâces, pour s'en affliger et y compatir. De sorte que, sans égard à aucun intérêt personnel, ils envisagent d'abord en toutes choses les intérêts de l'Eglise, et y adressent toutes leurs intentions et tous leurs désirs. Mais les autres se conduisent par un principe et un sentiment tout opposé. Ils font de leurs intérêts propres les intérêts de l'Eglise; c’est-à-dire que pour autoriser l'ardeur qu'ils témoignent à rechercher les dignités ecclésiastiques, ils se regardent volontiers comme des sujets utiles à l'Eglise, comme des gens capables de rendre à l'Eglise des services importants, et

463

d'y faire beaucoup de bien. Hé ! que ne sont-ils de meilleure foi , et que ne connaissent-ils mieux le fond de leur âme ! Leur vue directe et primitive n'est pas tant le bien qu'ils feront dans l'Eglise, que le bien et les revenus dont ils y jouiront.

On ne peut trop respecter la primitive Eglise ; mais la haute idée qu'on en a ne doit pas servir à nous faire mépriser l'Eglise des derniers siècles. Dans la primitive Eglise, parmi beaucoup de sainteté, il ne laissait pas de se glisser des relâchements; et dans l'Eglise des derniers siècles, parmi les relâchements qui s'y sont glissés, il ne laisse pas d'y avoir encore beaucoup de sainteté.

Oserai-je faire une comparaison ? Elle est odieuse, mais elle n'en est pas moins juste. N'avoir pour l'Eglise et pour ses jugements qu'une soumission de respect, ne lui rendre qu'un honneur apparent et extérieur, ne déférer à ses oracles que par le silence, lorsqu'en secret on s'élève contre elle , lorsqu'on lui résiste dans le cœur et môme par les effets, n'est-ce pas traiter cette épouse de Jésus-Christ comme Jésus-Christ lui-même son divin époux, fut traité des soldats auxquels on l'abandonna dans sa passion ? Ils le couronnèrent, ils lui mirent un sceptre dans la main, ils venaient tour à tour se prosterner à ses pieds et l'adorer : voilà de grands témoignages de respect; mais en même temps ils le frappaient au visage, et lui donnaient des soufflets.

Cette grande lumière du monde chrétien, ce docteur par excellence et ce défenseur de la grâce, cet homme d’un génie si élevé et d'une si haute réputation dans tous les siècles qui l'ont suivi, saint Augustin, en traitant des matières de religion, ne voulait pas qu'on le crût sur son autorité particulière, ni sur parole; mais il renvoyait au témoignage de l'Eglise. Aujourd'hui des troupes de femmes faisant profession de piété, et conduites par un directeur qui certainement n'est rien moins que saint Augustin, se laissent tellement prévenir en sa faveur, que dès qu'il a parlé, elles ne veulent déférer à nul autre tribunal, quel qu'il soit. Ce seul homme, souvent d'un savoir très-superficiel, voilà leur évêque, leur pape, leur Eglise.

On me dira qu'elles agissent de bonne foi, et que leur simplicité les excuse. Qu'il y ait en cela de la simplicité, j'en conviens : mais il faut aussi convenir qu'il y a encore plus d'opiniâtreté. Or je doute fort qu'une simplicité accompagnée d'un tel aheurtement et de tant d'opiniâtreté doive être traitée de bonne foi, ou qu'une telle bonne foi puisse être devant Dieu un titre de justification.

Je m'en tiens à ce que m'enseigne mon directeur : c'est le pasteur de mon âme : voilà ma règle. Mais, selon cette règle, croyez-vous être en droit de rejeter toutes les décisions de l'Eglise auxquelles ce directeur n'est pas soumis ? conduite pitoyable et hors de toute raison. Car quand vous vous élevez contre l'Eglise pour vous attacher à ce directeur, cela montre que vous ne vous y attachez que par entêtement, et non par le vrai principe, qui est un principe de la religion, puisque la même religion qui vous ordonne d'écouter ce pasteur particulier vous ordonne encore beaucoup plus expressément d'écouter le commun pasteur des fidèles et le corps des évêques, qui lui sont unis de communion.

Dieu , par le prophète Isaïe, se plaint qu'il a formé son peuple, qu'il a pris soin de les nourrir comme ses enfants, de les élever, et qu'ils l'ont méprisé (1). Les prédicateurs appliquent quelquefois ces paroles à l'Eglise, et lui font dire , dans un sens moral et spirituel, qu'elle nous a formés en Jésus-Christ; que dès notre naissance, et par la grâce de notre baptême, elle nous a reçus entre ses bras et dans son sein, qu'elle nous y a fait croître, et qu'elle n'a point cessé pour cela de nous fournir une nourriture toute céleste, qui sont ses divines instructions et ses sacrements; mais que nous ne lui témoignons que du mépris, que nous la déshonorons, que nous la scandalisons par notre conduite, et par une perpétuelle transgression de ses commandements. Cette application est juste, et cette plainte solide est bien fondée. Mais laissons ce sens spirituel et moral, et prenons la chose dans le sens des termes le plus littéral, dans le sens le plus propre; l'application n'en sera pas moins raisonnable. Et en effet, combien de gens ne sont distingués que par le rang qu'ils tiennent dans l'Eglise , ne sont riches que des biens de l'Eglise, ne vivent que du patrimoine de l'Eglise, et sont toutefois les plus rebelles à l'Eglise, et les plus déclarés contre elle? C'est bien à leur sujet, et bien à la lettre, que l'Eglise peut dire des uns: Je les ai nourris (enutrivi), et la subsistance qui peut-être leur eût manqué dans le monde, ils l'ont trouvée à l'autel ; des autres : Je les ai élevés (exaltavi), agrandis ; et sans l'éclat qui leur vient de moi, peut-être ne seraient-ils jamais

1 Isa., I, 2.

464

sortis de l'obscurité et des ténèbres. Cependant leur reconnaissance , à quoi se réduit-elle? à une obstination invincible contre mes plus sages et mes plus saintes ordonnances (spreverunt me).

On voit des femmes d'un zèle merveilleux pour la réformation de l'Eglise : c'est là leur attrait, c'est leur dévotion. Elles entrent dans toutes les intrigues et tous les mystères ; car certain zèle n'agit que par mystères et que par intrigues. Elles s'entremettent dans toutes les affaires. Mais cependant si l'on vient à examiner ce qui se passe dans leur maison, on trouve que tout y est en désordre. Un mari, des enfants, des domestiques en souffrent ; mais c'est de quoi elles sont peu inquiètes. Pour leur citer l'Ecriture, qu'elles ont si souvent dans les mains, et où elles se piquent tant d'être versées et intelligentes, on peut bien leur dire avec saint Paul : Celui qui ne prend pas soin de sa propre maison , comment veut-il prendre soin de l'Eglise de Dieu (1).

Zèle pour l'Eglise, zèle qu'on ne peut louer assez, ni assez recommander. Mais du reste c'est une vertu, et toute vertu consiste dans un milieu et dans un juste tempérament, qui évite toutes les extrémités. Vous prenez les intérêts de l'Eglise, et en cela vous faites votre devoir, et le devoir de tout chrétien , de tout catholique. Mais ne les prenez-vous point quelquefois plus que l'Eglise ne les prend elle-même? Pourquoi ces abattements, ces désolations où vous tombez? pourquoi ces inquiétudes, ces alarmes continuelles? pourquoi ces aigreurs, ces amertumes de cœur? N'omettez rien de tout ce qui dépend de votre vigilance et de votre attention ; parlez , agissez : mais au regard du succès, laissez à Dieu le soin de son Eglise ; c'est son affaire plus que la vôtre. Le mal vient de ce qu'il se glisse dans la plupart de ces disputes beaucoup de naturel, beaucoup d'humain. Si l'on n'y prend garde, une guerre de religion devient une guerre de passion.

Ce n'est pas toujours par la profession que nous faisons d'être attachés à l'Eglise, qu'on peut bien discerner si nous sommes vraiment catholiques, ou si nous ne le sommes pas. Il n'y a point de langage plus ordinaire aux hérétiques et aux novateurs, que de témoigner dans leurs discours et dans leurs écrits un grand attachement à l'Eglise , que de prêcher la soumission à l'Eglise, que d'exhorter les fidèles à prier pour l'Eglise. Mais quelle est cette Eglise pour laquelle ils semblent si zélés ?

1 Tim., III, 5.

une Eglise à leur mode , et qu'ils se sont faite; une Eglise , ou plutôt une secte séparée de la vraie Eglise. Voilà ce qu'ils entendent sous ce titre pompeux d'Eglise, et voilà ce qui éblouit les simples et ce qui les trompe. La voix est de Jacob , mais les mains sont d’Esaü (1). C'est donc à la règle et au caractère distinctif que nous a marqué saint Ambroise , qu'il faut s'en tenir. Ce Père parle de Satyre, son frère, et voici ce qu'il en dit. Après un naufrage d'où il était échappé, il voulut en action de grâces participer au sacrement de l'autel, et, dans cette pensée, il s'adressa à l'évêque du lieu. Mais comme c'était un temps de division et de schisme , il s'informa d'abord si cet évêque était catholique : C'est-à-dire, ajoute saint Ambroise, expliquant ce terme de catholique, s'il était uni de communion et de créance avec l'Eglise romaine. Car sans cela, Satyre ne reconnaissait point de vraie catholicité, et n'en devait point reconnaître.

Tout est subordonné dans l'Eglise : mais ce grand principe, ce principe si raisonnable et si essentiel pour la conduite et le bon ordre de toute société , nous l'entendons diversement , selon les divers rapports sous lesquels nous le considérons. A l'égard de ceux qui dépendent de nous, nous sommes les plus rigides et les plus implacables défenseurs de la subordination. Mais s'il s'agit d'une puissance supérieure de qui nous dépendons nous-mêmes, c'est sous ce rapport que la subordination n'excite plus tant notre zèle : il se ralentit beaucoup, et même il s'éteint absolument. Ainsi, entendez parler un supérieur ecclésiastique de ceux qui sont soumis à sa juridiction : ce sont des plaintes perpétuelles du peu de docilité qu'il trouve dans les esprits ; ce sont de profonds gémissements sur le renversement de la discipline, parce que chacun veut suivre ses idées et vivre à sa mode ; ce sont les discours les plus pathétiques et les plus belles maximes sur la nécessité de la dépendance, pour établit la règle et pour la maintenir. Tout ce qu'il dit est sage , solide, incontestable : mais il serait question de voir si ce qu'il dit, il le pratique lui-même à l'égard d'une souveraine et légitime puissance dont il relève et à qui il doit se soumettre. Voilà néanmoins ce qui serait bien plus efficace et plus persuasif, que tant de gémissements et tant de plaintes, que tant de belles maximes et tant de discours. Peut-être croirait-on, en se soumettant, affaiblir l'autorité dont on est revêtu, et c'est au contraire ce

1 Genes., XXVII, 22.

465

qui l'affermirait. Voulons-nous qu'on nous rende volontiers l'obéissance qui nous est due; donnons nous-mêmes l'exemple, et rendons de bonne grâce l'obéissance que nous devons.

Dans les troubles de l'Etat, le bon parti est toujours celui du roi et de son conseil; et dans les troubles de l'Eglise, en matière de créance et de doctrine, le bon parti est toujours celui du vicaire de Jésus-Christ, du siège apostolique et du corps des évêques.

Un époux infidèle qui quitte son épouse pour en prendre une plus noble ou plus riche, voilà ridée que je conçois d'un bénéficier qui, par un intérêt temporel et tout humain, quitte son église pour passera une autre. Mais, dit-il, Je ne fais rien contre les règles, dès que la puissance ecclésiastique et supérieure me donne sur cela les pouvoirs nécessaires. Pour lui répondre, je me servirai encore de la même figure : il en fera telle application qu'il lui plaira. Des pharisiens vinrent demander au Fils de Dieu s'il était permis à un homme de renvoyer la femme qu'il avait épousée. Qu'est-ce que Moïse a ordonné là-dessus, leur répondit  le Sauveur du monde ! Moïse, dirent-ils, a permis de faire un acte de divorce, et de se séparer ainsi de sa femme. Il est vrai, reprit Jésus-Christ, Moïse vous l'a accordé; mais il ne l'a l'accordé qu'à la dureté de votre cœur (1).

D'autres n'ont garde d'abandonner un bénéfice qu'ils possèdent, et ne pensent point à le quitter. Il est dans leurs mains, mais leurs mains n'en sont pas remplies. Que faut-il donc? accumuler bénéfices sur bénéfices. Ils disent aisément, et le disent même bien haut : Ce n'est pas assez ; mais on ne les entend jamais dire : C'est trop. Le prophète, parlant à ces riches qui entassent acquêts sur acquêts et joignent maisons à maisons, s'écriait : N'y aura-t-il que vous sur la terre pour l'habiter (2) ? Il  me semble que je pourrais m'écrier de même : N'y aura-t-il que vous dans l'Eglise pour la servir ? Mais que dis-je, pour servir l'Eglise? Elle serait souvent bien mal servie, si elle ne l'était que par ceux qui veulent avoir plus de raisons et plus d'obligation de la servir.

1 Matth., XIX, 8. — 2 Isa., V, 8.

DE L’ÉTAT RELIGIEUX

DE L’ÉTAT RELIGIEUX

DE L’ÉTAT RELIGIEUX.

DE L’ÉTAT RELIGIEUX.

VÉRITABLE BONHEUR DE L'ÉTAT RELIGIEUX.

VOCATION  RELIGIEUSE : COMBIEN IL EST IMPORTANT DE S'Y RENDRE FIDÈLE ET DE LA  SUIVRE.

ESPRIT  RELIGIEUX : QUELS BIENS IL PRODUIT,  COMMENT IL S'ETEINT, ET COMMENT ON PEUT LE FAIRE REVIVRE.

HABIT RELIGIEUX :  CE QU'IL SIGNIFIE,  ET A  QUOI IL ENGAGE.

VOEUX DE RELIGION, OU SACRIFICE RELIGIEUX.

JUGEMENT DU  RELIGIEUX, OU  LE RELIGIEUX AU  JUGEMENT  DE  DIEU.

SAINTES  RÉSOLUTIONS  D'UNE AME  RELIGIEUSE QUI RECONNAIT  L’IMPERFECTION  DE SON ÉTAT, ET SE CONFOND DE  SES INFIDÉLITÉS.

GOUVERNEMENT RELIGIEUX, ET QU’ELLES VERTUS  Y SONT PLUS NÉCESSAIRES.

PENSÉES  DIVERSES  SUR L'ÉTAT  RELIGIEUX.

VÉRITABLE BONHEUR DE L'ÉTAT RELIGIEUX.

Quand on parle du bonheur de l'état religieux, il me semble qu'on en donne quelquefois des idées bien humaines ; et j'avoue que je l'entends pas volontiers des prédicateurs nous représenter la vie religieuse comme une vie douce, exempte de toute peine et dégagée de tout soin. On dirait, à les en croire, que le religieux n'a rien à souffrir, rien à supporter ; que rien ne lui manque et que tout lui rit; que tout succède selon ses désirs. Pour une maison qu'il a quittée, cent autres et au delà lui sont ouvertes; pour un père et une mère dont il s'est séparé, autant d'autres qu'il y a de supérieurs chargés de sa conduite. Tout cela est beau : mais le mal est que tout cela n'est guère Évangélique. Et pourquoi faudrait-il renoncer au monde, si c'était là le centuple que Jésus-Christ nous eût promis, et qu'on eût à attendre dans la religion ? Outre qu'on trouverait beaucoup à décompter des espérances qu'on aurait conçues en embrassant l'état religieux, il serait sans doute fort étrange qu'on cherchât hors du monde ce qu'on a prétendu fuir en sortant du monde, c'est-à-dire des avantages purement temporels et des douceurs toutes naturelles.

Le grand avantage de la profession religieuse, c'est l'abnégation chrétienne, c'est la mortification des sens, c'est la croix ; et voilà sous quel aspect on la doit envisager. Tout ce qui s'éloigne

. de cette vue s'éloigne de la vérité, et par conséquent n'est qu'illusion. Je veux donc qu'on ne dissimule en rien à une jeune personne qui forme le dessein de se retirer dans la maison de Dieu, et qui s'y sent appelée. Je veux qu'on ne lui déguise rien par de brillantes, mais de fausses peintures; qu'on lui laisse voir toutes

. les suites du choix qu'elle fait ; qu'on lui propose les objets tels qu'ils sont, et qu'on lui montre les épines dont est semée la voie où elle entre. Car qu'est-ce en effet que la vie religieuse, sinon l'Evangile réduit en pratique, et dans la pratique la plus parfaite ? Et qu'est-ce que l'Evangile, sinon une loi de renoncement à soi-même, de mort à soi-même, de guerre perpétuelle contre soi-même ?

Mais on me dira que ces pensées peuvent décourager une âme et la rebuter ; et moi je réponds que c'est de là même au contraire

466

qu'elle peut et qu'elle doit tirer les motifs les plus propres à la résoudre et à l'affermir dans sa résolution : comment? parce que c'est de là qu'elle apprend à estimer l'état religieux par où il est précisément et souverainement estimable, savoir : comme un état de sanctification, comme un état de perfection, comme un état de salut, comme un état où l'âme religieuse peut amasser chaque jour de nouveaux mérites pour l'éternité, et accumuler sans cesse couronnes sur couronnes. Point capital auquel elle doit uniquement s'attacher, et en quoi elle doit faire consister sur la terre tout son bonheur. Aussi est-ce sur cela seul que le prédicateur lui-même doit insister, et en cela seul qu'il doit renfermer les excellentes prérogatives de la profession religieuse. Quoi qu'il en soit de tout le reste, et quelques couleurs que l'on emploie à l'embellir et à le relever, dès qu'on s'écartera de cette importante considération du salut, je n'hésiterai point à dire en particulier de l'état religieux et des personnes qui s'y engagent, ce que saint Paul disait en général du christianisme et des chrétiens qui le professaient : Si l'espérance que nous avons se borne à cette vie, de tous les hommes, nous sommes les plus malheureux (1).

Voilà ce que je dirai, sans craindre d'en être désavoué par aucun de ceux qui ont quelque connaissance de la vie religieuse, et surtout de ceux qui en ont quelque expérience. Mais du moment qu'on m'alléguera le salut, qu'on me parlera de la vocation religieuse comme d'un gage de prédestination et de salut, qu'on m'y fera reconnaître une prédilection de Dieu, et une providence spéciale par rapport à mon salut, ah ! c'est alors que je m'écrierai avec le même saint Paul : Au milieu de mes tribulations et dans les plus rudes épreuves de mon état, je suis rempli de consolation, je suis comblé de joie (2).

J'ajouterai encore, comme le Prophète royal : Un jour dans votre maison, ô mon Dieu, vaut mieux pour moi que mille années parmi les pécheurs du siècle (3). Que j'y sois humilié, dans cette maison de mon Dieu, et que j'y occupe les dernières places; que j'y ressente toutes les incommodités d'une étroite pauvreté, et que j'y porte tout le poids d'une obéissance rigoureuse; que la nature avec toutes ses convoitises y soit combattue, domptée, immolée : il me suffit que ce soit une maison de salut, pour me la rendre, non-seulement supportable, mais agréable,  mais aimable. Je n'y demande rien

1 1 Cor, XV, 19. — 2 2 Cor., VII, 4.— 3 Psal., LXXXIII,  11.

autre chose, et c'est là que je porte toutes mes prétentions. Traiter de la sorte le bonheur de la profession religieuse, c'est prendre dans le sujet ce qu'il y a de solide et de réel, et c'est toujours, dans chaque sujet, à ce qu'il y a de réel et de solide qu'un prédicateur doit s'arrêter; autrement il dira de belles paroles qui frapperont l'air, mais sans convaincre les esprits ni toucher les cœurs.

Et il ne faut point me répondre que l'Evangile, après tout, que tous les Pères de l'Eglise, fondés sur la parole de Jésus-Christ, promettent aux religieux, non-seulement le centuple de l'autre vie, qui est le salut éternel, mais encore, dès cette vie présente, un centuple qui ne peut être autre chose que le repos dont on jouit et toutes les douceurs qui l'accompagnent. Il est vrai que le Sauveur du monde a parlé de ce double centuple, l'un de la vie future, l'autre du temps présent, puisqu'il a dit dans les termes les plus formels : Personne ne quittera pour moi sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou ses héritages, qui dès à présent ne reçoive cent fois autant, et qui, dans le siècle à venir, n’obtienne la vie éternelle (1). Il n'est pas moins vrai que le centuple de cette vie ne peut être, pour une âme religieuse, que la paix qu'elle goûte dans son état, et qui seule vaut cent fois mieux que tous les héritages et tous les biens auxquels elle a renoncé : car c'est ainsi que les interprètes vérifient ce beau passage de saint Marc, et qu'ils entendent la promesse du Fils de Dieu. Mais qu'est-ce que cette paix ? Voilà l'article essentiel et sur quoi de jeunes personnes peuvent être dans une erreur dont il est bon de les détromper, au lieu de les y entretenir par des discours flatteurs et de vaines exagérations.

Quand Jésus-Christ donna la paix à ses disciples, il les avertit en même temps que ce n'était point une paix telle que le monde la conçoit, ni qu'il la désire. Je vous donne ma paix, leur dit ce divin Maître : c'est la mienne, et non point la paix du monde. Cette paix du monde, cette paix fausse et réprouvée, est une paix oisive, molle, fondée sur les aises et les commodités de la vie, sur tout ce qui plaît à la nature et qui satisfait l'amour-propre : mais la paix de l'âme religieuse est établie sur des principes tout contraires, sur la haine de soi-même, sur un sacrifice perpétuel de ses appétits sensuels, de ses inclinations, de ses passions, de ses volontés. Tellement que le religieux ne peut être content dans sa retraite qu'autant

1 Matth., XIX, 29.

467

qu'il sait s'humilier, se crucifier, se vaincre, se rendre obéissant, pauvre, patient, assidu au travail, exact à ses devoirs, ne se dispensant de rien, ne se ménageant en rien, ne voulant être épargné sur rien. Il lui en doit coûter pour cela : mais, par une espèce de miracle, moins il se ménage, moins il s'épargne lui-même, et plus il sent l'abondance de la paix se répandre dans son cœur.

Et ne voyons-nous pas aussi que c'est justement dans les communautés les plus régulières et les plus austères qu'on témoigne plus de satisfaction, et qu'on trouve le joug de Jésus-Christ plus doux et son fardeau plus léger? Tout contribue à ce contentement et à cette tranquillité d'une âme vraiment religieuse : l'indifférence où elle est à l'égard de toutes les choses humaines, et son dégagement de tous les intérêts qui causent aux mondains tant d'inquiétudes; l'entier abandonnement de sa personne entre les mains de ses supérieurs, pour se laisser conduire selon leur gré et selon leurs vues ; le calme de la conscience ; l'attente de cette souveraine béatitude où elle aspire uniquement, et vers laquelle elle travaille chaque jour à s'avancer par de nouveaux propres; et surtout l'onction intérieure de la grâce divine qui la remplit. Car Dieu, fidèle à sa parole, a mille voies secrètes pour se communiquer à cette âme, et pour la combler des plus pures délices.

A en juger par les dehors, on ne voit rien dans tout le plan de sa vie que de pénible et de rebutant: clôture, solitude, silence, dépendance continuelle, soumission aveugle, règle gênante, observances incommodes, fonctions laborieuses, exercices humiliants, abstinences, jeûnes, macérations de la chair. Mais sous ces dehors capables d'effrayer des âmes qui n'ont jamais pénétré plus avant, et qui n'ont appris par nulle épreuve à connaître les mystères de Dieu, combien y a-t-il de ces consolations cachées, suivant le témoignage du Prophète, et réservées à ceux qui craignent le Seigneur ! combien plus encore y en a-t-il pour ceux qui l'aiment, et qui le servent eu esprit et en vérité !

De là vient, par une merveille que l'homme terrestre et animal ne comprend pas et ne comprendra jamais, mais qui se découvre à l'homme religieux et spirituel par l'expérience et le goût le plus sensible; de là, dis-je, il arrive qu'au lieu que les gens du monde, avec tous leurs biens, tous leurs honneurs, tous leurs plaisirs, sent presque toujours mal contents et se plaignent incessamment de leur sort, le religieux, dans son dénuement, dans son obscurité, sous l'obédience la plus rigide et dans les pratiques les plus mortifiantes, ne cesse point de bénir sa condition, et fournit paisiblement toute sa carrière. La paix qu'il possède est la paix de Dieu; et l'Apôtre, qui l'avait lui-même éprouvée, nous assure que la paix de Dieu est au-dessus de tous les sens, et que rien en ce monde ne l'égale. Or voilà, encore une fois, par où je veux qu'on représente aux personnes religieuses le bonheur de leur état. Voilà sur quoi je veux qu'on insiste, et ce qui servira à exciter leur zèle, leur vigilance, leur ferveur, en leur faisant conclure qu'elles ne seront heureuses que par là ; mais que par là même aussi elles le seront pleinement et constamment.

VOCATION  RELIGIEUSE : COMBIEN IL EST IMPORTANT DE S'Y RENDRE FIDÈLE ET DE LA  SUIVRE.

Ce n'est point une chose indifférente ni d'une légère importance, de manquer à la vocation de Dieu, quand il appelle à l'état religieux. Nous avons là-dessus dans l'Evangile même un exemple, qui seul suffira pour nous faire entendre à quoi s'expose quiconque ferme l'oreille à la voix du Seigneur et résiste à l'attrait de sa grâce. Examinons-en toutes les circonstances, et il nous sera aisé de comprendre où peut enfin conduire une infidélité sur un point aussi essentiel que celui-ci, et quelles en sont les suites malheureuses.

Cet exemple si convaincant, c'est celui de ce jeune homme qui s'adressa au Fils de Dieu pour apprendre de ce divin Maître comment il pourrait parvenir à la vie éternelle. Gardez les commandements (1), lui répondit le Sauveur du  monde. Sur quoi ce jeune homme répliqua : Seigneur, c'est ce que j'ai fait jusqu'à présent et ce que je fais encore. Sainte disposition où se trouvent communément ceux à qui Dieu inspire le dessein de la retraite, et qu'il veut s'attacher plus étroitement dans la religion. Ce sont de jeunes gens dont les mœurs sont assez réglées, et dont le monde jusque-là n'a corrompu ni l'esprit ni le cœur. Quoi qu'il en soit, Jésus-Christ parut touché de la réponse du jeune homme qui lui parlait; il témoigna concevoir pour lui une affection particulière; il l'envisagea d'un œil  de bienveillance, et, l'invitant à une sainteté plus relevée : Si vous voulez, lui dit-il, être parfait, allez,  rendez tous vos biens, donnez-les aux pauvres,

1 Matth., XIX, 17.

468

et suivez-moi. Voilà à peu près la vocation religieuse, mais c'est là même que le zèle de ce jeune homme commence à se refroidir. La proposition du Fils de Dieu l'étonné ; il lui est dur d'abandonner tous ses héritages et de s'en défaire ; cette pensée l'attriste : il ne saurait s'y résoudre, il se retire. De là que s'ensuit-il, et qu'en doit-on naturellement conclure, sinon que ce jeune homme quittait les voies de la perfection qui lui étaient ouvertes, sans quitter néanmoins les voies du salut, puisqu'il gardait les préceptes, et que, pour être sauvé, c'est assez de les avoir observés? Mais le Fils de Dieu conclut bien autrement : car se tournant vers ses disciples : Je vous le dis en vérité, s'écrie-t-il, difficilement un riche entrera dans le royaume des cieux (1). Quelle conclusion ! Quoiqu'elle regardât tous les riches en général, elle avait un rapport particulier à ce jeune homme, qui possédait de grands biens, et qui, par attachement aux richesses temporelles, avait seulement refusé de tendre à une plus haute perfection que la simple pratique des commandements. D'où il semblait que le Sauveur du monde ne dût tirer d'autre conséquence que celle-ci : Difficilement un riche parviendra à la perfection de mon Evangile. Cependant il ne s'en tient pas là ; mais il déclare expressément que ce riche de qui il s'agissait aurait bien de la peine à se sauver, et qu'il était fort à craindre qu'il ne se sauvât jamais : pourquoi ? parce que si la perfection qu'on lui avait proposée n'était pour les autres qu'un conseil , elle était devenue pour lui comme une obligation, en vertu de la grâce spéciale qui l'y appelait, et qu'il rendait inutile par sa résistance.

Il y va donc du salut : et en faut-il davantage pour déterminer une jeune personne que la vocation divine porte à la vie religieuse, et qui sur cela se croit suffisamment instruite des volontés du Seigneur? C'est là qu'elle doit imiter, autant qu'il lui est possible, la promptitude et l'ardeur de Madeleine, qui, dans le moment, quitta tout dès qu'on vint lui dire : Le maître est ici, et il vous demande (2). Et parce qu'une telle résolution est quelquefois sujette , ou par une considération de fortune, ou par une affection naturelle, à de grandes contradictions de la part dune famille, c'est là que lui est non-seulement permise, mais en quelque sorte ordonnée, une pieuse dureté, pour voir, sans se troubler, le trouble d'un père, et, sans s'attendrir, les larmes d'une mère. Car

1 Matth., XIX, 24. — 2 Joan., X, 28.

je veux sauver mon âme, disait, dans une pareille conjoncture, la généreuse Paule. Cette seule raison répond à tout, et tout doit céder à un intérêt qui est au-dessus de tout.

De là même nous devons juger combien, de leur part, des parents se rendent coupable lorsqu'ils s'opposent à la vocation de leurs enfants, et qu'ils les empêchent de suivre la voix de Dieu qui se fait entendre à eux. C'est s'opposer à Dieu même en s'opposant à ses desseins, et c'est détourner des enfants de la voie du salut qui leur est marquée. On me dira qu'on ne prétend point absolument les détourner de la profession religieuse, mais qu'on veut seulement éprouver leur vocation : c'est-à-dire, ainsi que s'en expliquent des parents même assez chrétiens d'ailleurs, qu'on veut, par exemple, que cette fille n'agisse point en aveugle, qu'on veut qu'elle sache ce qu'elle quitte, et pour cela qu'elle voie le monde, qu'elle le connaisse avant que d'y renoncer. Principe spécieux et raisonnable dans l'apparence , mais dans la pratique très-dangereux , et souvent en effet très-pernicieux. On en sera convaincu par une réflexion que peu de gens font, et qui néanmoins est solide et importante. Car à quoi se réduit cette connaissance du monde qu'on prétend donner à une jeune personne? Elle consiste à lui faire voir ce qui peut lui inspirer du goût pour le monde, sans lui faire en même temps connaître ce qui est capable de l'en dégoûter. De sorte que d'une part on lui présente le poison , sans lui présenter, d'autre part, le contre-poison ; et de cette minière on la jette dans le péril le plus évident, et on l'expose à la tentation la plus forte. Développons ceci davantage, et faisons-le mieux comprendre.

Si l'on pouvait désiller les yeux à une jeune fille, et lui révéler les secrets des cœurs; si l'on pouvait la rendre témoin de ce qui se passe dans l'intérieur des familles, et lui découvrir toutes les peines, tous les chagrins, toutes les traverses dont le faux bonheur du monde est accompagné, ce serait pour elle un préservatif: mais tout cela ne s'apprend que par l'expérience ; et cette expérience, elle ne peut encore l'avoir acquise dans l'âge où elle est Cependant on la produit dans le monde, on la pare des ornements du monde, on la mène dans les compagnies du monde, on la fait entrer dans les parties de plaisir, dans les jeux, dans les spectacles du monde. Elle n'aperçoit devant elle qu'une figure brillante et agréable qui l’éblouit, et qui naturellement doit lui

469

plaire. D'où il arrive de deux choses l’une : ou qu'elle se laisse prendre à l'attrait et qu'elle succombe à l'occasion, perdant ses premiers sentiments et manquant aux desseins de Dieu sur elle; ou du moins que, persistant dans sa résolution, et se mettant en devoir de l'accomplir, elle emporte avec elle une idée du monde, qui ne servira qu'à la troubler à certains moments d'amertume et d'ennui presque inévitables, jusque dans les plus saintes communautés. Or, pour ne rien dire de plus, il vaudrait assurément beaucoup mieux la préserver de telles occasions, et prévenir de si mauvais effets. Mais elle ne connaîtra donc point le monde ? Qu'est-il nécessaire qu'elle le connaisse, puisque Dieu même la retire justement du monde, afin qu'elle ne le connaisse point ? Plût au ciel que bien d'autres ne l'eussent jamais connu! Quoiqu'il en soit, c'est une victime que le Seigneur s'est réservée. Contentez-vous que, de votre côté, son choix soit pleinement libre, et du reste laissez-la marcher à l'autel le bandeau sur les yeux. Dieu l'y attend, et il saura bien, dans sa sainte maison , l'éprouver lui-même autant qu'il faut et selon qu'il faut. Elle ne peut être en de meilleures mains.

J'ai dit que ce devait être assez pour vous qu'en se dévouant à l'étal religieux, son choix, de votre part, fût pleinement libre ; et en cela j'ai voulu marquer un autre excès où se portent des parents tout mondains, par des vues également contraires et à l'esprit du christianisme, et aux sentiments de l'humanité. Car, quelque respectable et quelque inviolable que soit la liberté des enfants au regard de la vocation, surtout de la vocation religieuse, on abuse de l'autorité qu'on a sur eux , en l'étendant jusque sur leur volonté ; et, sans les consulter, ni consulter Dieu , on les détermine , par une espèce de contrainte, à une profession qui ne leur convient en aucune sorte, et à laquelle ils ne conviennent point, puisque ce n'est point l'état où ils se sentent appelés. Or, qu'est-ce que cela? Je n'en puis donner une figure plus juste, mais tout ensemble plus terrible, que ce qui nous est représenté dans l'Ecriture : le voici.

On ne peut lire sans horreur ce qui est dit au Psaume cent cinquième, où le Prophète rapporte que les Juifs , séduits par les nations étrangères et engagés dans leur idolâtrie, conduisaient eux-mêmes leurs propres enfants aux pieds des idoles, et que là, sans respect de la nature et de ses droits, ils versaient le sang de ces innocentes victimes, et les immolaient aux démons. Quels meurtres ! quels parricides ! Mais je puis le dire, et ce ne sera point une exagération : voilà ce que nous voyons encore de nos jours, quand des pères et des mères, trompés parles fausses maximes du monde, font violence à des enfants pour les bannir de la maison paternelle , et les confiner dans un cloître. Que dis-je? après tout, ce n'est point aux démons , c'est à Dieu qu'ils les sacrifient. Ah ! c'est à Dieu ! Hé ! ne sait on pas combien ces parents inhumains sont peu en peine de la gloire de Dieu et de son service? Mais ce qui les touche, c'est leur cupidité et leur intérêt : ces enfants coûteraient trop à entretenir, et il faut à moins de frais s'en défaire. Ce qui les touche, c'est leur ambition démesurée, et la passion d'élever une famille : pour la mieux établir, il faut la soulager et en réunir les biens , qui se trouveraient partagés entre trop d'héritiers. Ce qui les touche, c'est leur fol amour et leur prédilection pour un fils uniquement cher : il faut qu'il emporte tout, et que l'héritage des autres soit la retraite et la pauvreté religieuse. Ainsi cet intérêt, cette ambition , cette prédilection , voilà les idoles, voilà les démons auxquels sont immolées de tendres victimes dont le sang crie au tribunal de Dieu. Je dis immolées, car c'est leur donner la mort : une mort purement civile, j'en conviens, mais plus dure peut-être que ne le serait la mort naturelle, dès que cette mort, quoique civile seulement, est une mort violente et forcée. Je m'exprime là-dessus en des termes bien forts et bien vifs ; mais c'est que je conçois fortement et vivement la chose : et si dans le monde on la concevait de même, tant de pères et de mères y feraient plus d'attention. Heureux ceux qui font au Seigneur un plein sacrifice d'eux-mêmes! mais il ne peut être saint ni agréé de Dieu, si le cœur n'y a part, et si ce n'est un sacrifice volontaire.

ESPRIT  RELIGIEUX : QUELS BIENS IL PRODUIT,  COMMENT IL S'ETEINT, ET COMMENT ON PEUT LE FAIRE REVIVRE.

Comme il y a une multitude infinie de chrétiens qui ne sont pas vraiment chrétiens, on peut dire qu'il y a bien des religieux qui ne sont pas vraiment religieux. Ainsi l'Apôtre disait en ce même sens, que tous les descendants d'Israël, quoique descendants d'Israël, n étaient pas pour cela de vrais Israélites (1) : et que leur

1 Rom., IX, 6.

470

manquait-il pour l'être? l'esprit de la loi. Que manque-t-il de même à une infinité de chrétiens pour être de vrais chrétiens? l'esprit chrétien. Et que manque-t-il à un grand nombre de religieux pour être de vrais religieux? l'esprit religieux.

Mais qu'est-ce que cet esprit religieux? c'est une sincère estime de sa vocation , et une disposition intérieure et habituelle à remplir toute la mesure de perfection où l'on se sent appelé en qualité de religieux : si bien que cette perfection religieuse, qu'on sait être de la volonté de Dieu , soit la fin prochaine et immédiate de toutes nos intentions, de toutes nos affections, de toutes nos actions. Tel est l'esprit dont le religieux doit toujours être animé ; telle est l'âme qui doit lui donner la vie , je dis cette vie spirituelle, cette vie divine et surnaturelle, sans quoi il ne peut plus être dans la maison de Dieu qu'un membre mort et inutile, soit pour la religion, soit pour lui-même. Il est donc d'une conséquence extrême d'entretenir, autant qu'il est possible, cet esprit dans une communauté religieuse, et dans le cœur de chaque personne religieuse. Quels biens n'est-il pas capable de produire? Quels abus, au contraire , quels désordres s'introduisent dans les sociétés les plus régulières , dès qu'il commence à s'éteindre? comment le perd-on? comment peut-on le faire revivre et le ressusciter? Autant de points dignes des plus sérieuses réflexions, et dont il importe infiniment d'être instruit.

I. Et d'abord quels biens cet esprit religieux n'est-il pas capable de produire? On peut lui appliquer ce que Salomon a dit de la sagesse : Tous les biens me sont venus avec elle (1). En effet, qu'un religieux soit rempli de cet esprit, de là lui vient le goût de son état, la fidélité à tous les devoirs de son état, l'exactitude aux moindres pratiques de son état, le prix devant Dieu et la sanctification des exercices de son état, enfin la paix et un parfait contentement dans son état. Que d'avantages! comprenons-les bien, et considérons-les chacun en particulier.

Le goût de son état : pourquoi ? parce qu'alors le religieux estime son état. Or, de l'estime suit naturellement le goût. Et c'est ainsi qu'on a vu et que nous voyons encore de nos jours tant de personnes religieuses, de l'un et de l'autre sexe, s'affectionner à des états dont l'austérité révolte tous les sens, et semble être au-dessus des forces humaines : tellement que

1 Sap., VII, 11.

la nature des choses paraît changer à leur égard, et que ce qui devrait, selon le? sentiments ordinaires, leur inspirer de l'horreur et les rebuter, leur devient un attrait pour les engager et les attacher. La fidélité à tous les devoirs de son état : pourquoi ? parce qu'alors le religieux aspire à la perfection de son état, qu'il la désire véritablement et ardemment, qu'il la désire même uniquement. Or, n'ignorant pas d'ailleurs qu'elle est toute renfermée dans ses devoirs, il s'y porte avec un zèle infatigable et une ferveur que rien n'arrête. Toute son étude, ce sont ses devoirs ; toute son occupation, ce sont ses devoirs; toute sa vie, ce sont ses devoirs. Il n'en omet pas un, et il n'y en a pas un où il n'apporte autant de vigilance et autant de soin que si c'était le seul dont il fût chargé et dont il eût à répondre. L'exactitude aux moindres pratiques de son état: pourquoi ? parce qu'alors le religieux n'ayant rien plus à cœur que son avancement dans les voies de Dieu, et sachant combien y peuvent contribuer certaines pratiques, qui, sans être proprement des devoirs ni d'une obligation étroite, sont néanmoins des usages communs et des coutumes établies, il s'en fait à lui-même des règles, et comme des lois inviolables. Rien n'est petit pour lui, dès que c'est un moyen de s'élever à Dieu, et de faire quelque progrès dans l'humilité, dans la charité, dans l'obéissance, dans la mortification cl la patience, dans toutes les vertus. Il embrasse tout, il se réduit à tout, il profite de tout. Le prix devant Dieu et la sanctification des exercices de son état : pourquoi ? parce qu'alors le religieux ayant toujours Dieu présent, et en conservant partout le souvenir, il ne se conduit que par des vues supérieures et toutes religieuses. Point d'autre principe qui le fasse agir, point d'autre motif que le bon plaisir de Dieu. Or, ce qui donne à toutes nos œuvres un caractère de sainteté plus excellent, et ce qui en rehausse particulièrement la valeur, c'est la sainteté même du principe d'où elles partent et l'excellence du motif qui les accompagne.

Enfin la paix et un parfait contentement dans son état : dernier avantage, qui est la suite immanquable des autres. Car le religieux aimant son état, goûtant tous les devoirs de son état, s'affectionnant aux moindres pratiques de son état, envisageant Dieu dans tous les exercices de son état, et y trouvant un trésor de mérites qu'il amasse et qu'il grossit d'un jour à l'autre, doit, par une conséquence infaillible, se plaire dans son état et y ressentir

471

les plus solides consolations. C'est ce que mille temples jusqu'à présent ont vérifié ; et comme le bras de Dieu n'est point raccourci, et que sa grâce, malgré l'iniquité du siècle, opère toujours avec la même onction, c'est encore maintenant ce que mille exemples vérifient. Ces consolations, au reste, cette onction que Dieu répand dans l'âme religieuse, n'ont rien de ces plaisirs grossiers ni de ces vaines douceurs où les mondains font consister leur prétendu bonheur. Ce sont des consolations toutes pures, toutes célestes, qui, par l'alliance la plus merveilleuse, s'accordent avec toutes les rigueurs de l'abnégation évangélique et toute la sévérité de la pénitence. Car voilà le miracle que nous ne pouvons assez admirer : dans une vie où la nature est incessamment combattue, où chaque jour elle est domptée, mortifiée, crucifiée, on jouit d'un repos inaltérable, on ne cesse point de bénir son sort, et l'on s'y estime plus heureux qu'au milieu de toutes les pompes et de toutes les joies du monde.

Or, encore une fois, qui fait tout cela? je l'ai dit, l'esprit religieux. Esprit intérieur qui, du fond de l'âme où il réside, se communique au dehors, et se montre dans tout l'extérieur du religieux : dans ses discours, dans son air, dans sa marche, dans toutes ses manières. Les gens du monde s'en aperçoivent bien, et de deux religieux ils savent bien distinguer celui qui se comporte en religieux, et celui qui parle, qui converse, qui se conduit en séculier. D'où vient le respect qu'ils ont pour l'un, et le mépris qu'ils témoignent quelquefois pour l'autre. Voilà pourquoi dans ce premier noviciat, par où, selon l'ordre et la sage discipline de l'Eglise, il faut passer avant que de prendre avec la religion un engagement fixe et immuable, les maîtres à qui l'on confie le soin de fermer ces jeunes élèves que Dieu retire du milieu de Babylone, et. qu'il rassemble auprès de lui, s'étudient par-dessus tout à leur imprimer profondément cet esprit religieux, et ne leur recommandent rien avec plus d'instance que de le nourrir dans eux, de l'y fortifier, et de l'y maintenir jusqu'à la mort. Tant on est persuadé que c'est le premier fondement de l'édifice spirituel qu'ils ont à bâtir, et que de cette racine doivent procéder tous les fruits de justice que Dieu attend d'une vie régulière et conforme à la profession religieuse.

II. Mais parce que les contraires ne paraissent jamais mieux que lorsqu'on les oppose à leurs contraires, après avoir vu quels biens produit l'esprit religieux,  voyons quels abus et quels désordres s'introduisent dans une communauté dès qu'il commence à s'éteindre. Il serait à souhaiter qu'on en eût des preuves moins fréquentes et moins éclatantes; mais on est obligé de le reconnaître, quoique avec une extrême douleur : c'est par la que sont tombées des maisons entières, où la régularité, depuis leur établissement, s'était conservée dans toute sa vigueur, et qui longtemps avaient été l'édification de l'Eglise. Dieu y était servi fidèlement et saintement; la bonne odeur de leur piété se répandait de jour en jour, et se perpétuait d'année en année ; tout le public en était instruit et les regardait comme des asiles de l'innocence chrétienne et de la pureté des mœurs la plus parfaite. On vantait de tous côtés la tranquillité, l'union, la charité qui y régnait, et qui, d'un grand nombre de sujets, ne faisait qu'un même cœur et qu'une même âme. Mais quelle malheureuse révolution a troublé cette harmonie et renversé ce bel ordre ? comment est arrivé ce changement prodigieux, et cette triste décadence qui a perdu des communautés où l'observance était si exacte et la règle si bien établie ? C'est qu'on y a laissé entrer l'esprit du monde, et que l'esprit du monde en a banni l'esprit religieux : je veux dire qu'il en a banni l'esprit de retraite, l'esprit d'oraison, l'esprit de dévotion, l'esprit de pauvreté, de pénitence, de soumission, l'esprit de détachement, de renoncement à soi-même, et qu'il y a porté avec lui un esprit de dissipation, un esprit de licence et d'indépendance, un esprit de tiédeur et d'éloignement des choses de Dieu, un esprit de propriété, de commodité, de paresse; un esprit vain, hautain, jaloux des préférences et des distinctions, impatient, délicat, sensible, et la source enfin de mille divisions ; car voilà quel est cet esprit du monde qui prend la place de l'esprit de religion.

Faut-il alors s'étonner que cette ivraie, semée dans le champ du père de famille, y étouffe tout le bon grain? Faut-il, dis-je, être surpris qu'une maison se dérange, et qu'elle prenne une face toute nouvelle? que de maison de Dieu qu'elle était, elle devienne, une maison de confusion, où les plus anciennes pratiques s'abolissent, où les plus saints règlements sont négligés, où chacun vit selon son gré, et où les fautes demeurent impunies ; où il n'y a plus ni subordination à l'égard des supérieurs, ni déférence à leurs avis et à leurs répréhensions, ni assiduité à la prière, ni zèle pour la fréquentation des sacrements, ni

472

amour de la solitude, ni recueillement, ni pauvreté, ni austérités? S'il y reste encore quelques âmes vraiment religieuses, de quel œil voient-elles une défection si générale et si déplorable, et de quel amertume sont-elles remplies dans le cœur, quand elles comparent l'état présent,  où la communauté se trouve réduite avec ce premier état, cet état florissant dont elles ont été témoins, et dont elles ne peuvent presque plus découvrir le moindre vestige? C'est le sujet de leurs gémissements, d'autant plus douloureux  qu'elles se croient moins capables de remédier au mal qui les afflige : car souvent elles sont même obligées de se taire là-dessus, et n'osent s'en expliquer ni déclarer leurs sentiments, parce qu'elles savent que tout ce qu'elles diraient serait mal reçu, et ne servirait qu'à irriter les esprits. Cependant le désordre, bien loin de se corriger, croît tous les jours :  à mesure que l'esprit religieux s'en va, une certaine crainte de Dieu s'efface,  une certaine tendresse de conscience diminue ; on s'enhardit, pour ainsi dire, à faire certains pas, à franchir certaines barrières : et en de telles conjonctures, à quoi n'est-on pas exposé, à quels égarements, à quels scandales? Hélas Ile souvenir du passé est sur cela une leçon bien terrible et bien touchante.

Il est vrai, après tout, que de pareilles chutes sont moins ordinaires et moins à craindre pour toute une maison religieuse, que pour quelques particuliers qui s'oublient, et qui s'écartent de leurs devoirs. Car quoique le corps d'une communauté se soutienne, il peut y avoir des membres infirmes et mal affectés ; c'est-à-dire qu'il peut y avoir de mauvais sujets qui se relâchent, et qui dégénèrent de la sainteté de leur vocation. Or n'y en eût-il qu'un seul, il est certain que la cause de son malheur est, ou de n'avoir jamais bien pris l'esprit religieux, ou de l'avoir perdu. Peut-être avec cet esprit avait-il eu d'abord les plus heureux commencements ; peut-être était-il entré dans la carrière avec une ardeur et une résolution dont il semblait qu'on dût tout espérer pour l'avenir. Mais ces espérances peu à peu se sont évanouies ; au milieu de sa course il s'est arrêté, il s'est dérouté, il a quitté son chemin ; et qui sait quand il le reprendra ? Combien d'autres , après s'être égarés comme lui, n'en sont plus revenus ! O aveugles et insensés ! disait saint Paul aux Galates, vous êtes si dépourvus de raison, qu'ayant commencé par l'esprit, vous finissez maintenant par la chair. Vous marchiez bien : pourquoi n’avez-vous pas continué de même et quel obstacle s'est opposé à votre persévérance (1) ? Cet obstacle, à l'égard du religieux dont nous parlons, et à qui nous pouvons appliquer dans toute leur force les paroles de l'Apôtre, c'est qu'il n'a plus le même esprit qui le dirigeait et le gouvernait. Trop de commerce, et de distractions au dehors, trop de mouvements même et d'agitations au dedans, omissions trop libres et trop fréquentes de l'observance régulière , négligences et tiédeurs dans ses exercices de piété, nouvelles idées, nouvelles inclinations, nouvelles patentions : tout cela insensiblement a déraciné de son cœur les principes de religion où il avait été élevé.

Or, n'ayant plus le même esprit, il n'a plus les mêmes maximes ; il ne pense plus comme il pensait, il ne goûte plus ce qu'il goûtait, il n'agit plus dans les mêmes vues qu'il agissait. Son état, qu'il aimait, lui devient ennuyeux et insipide ; ses devoirs auxquels il était inviolablement attaché, lui paraissent incommodes et gênants ; mille petites pratiques qui ont passé en coutume, et qu'une sainte ferveur ajoute à la règle, ne sont plus dans son estime que des minuties et des dévotions de novice. Il se ménage, il s'épargne, et tâche de s'adoucir le joug en se déchargeant de tout ce qu'il peut. Ce qu'il observe même par une obligation dont il n'est pas en son pouvoir de se dispenser, il n'y satisfait qu'à demi, que de mauvaise grâce, qu'avec une espèce de regret, que par un respect humain, que par une crainte servile, et qu'autant qu'il est éclairé de l'œil des supérieurs. Ainsi, dans une langueur mortelle, il traîne une vie lâche, imparfaite et sans mérite. Que dis je, une vie sans mérite? Plût au ciel qu'elle lût seulement inutile, et qu'elle ne lut pas aussi criminelle qu'elle l'est! Car dans ce relâchement, il n'est pas possible qu'on ne soit exposé à bien des péchés beaucoup plus griefs qu'on ne les conçoit, et qui au jugement de Dieu seront pour la conscience de rudes charges. Puissions-nous y faire présentement toute l'attention nécessaire, et n'attendre pas à y chercher le remède lorsqu'il n'y en aura plus! Il y en a encore : et quel est-il? ce serait un esprit plus religieux. S'il est mort n nous, travaillons à le ranimer : c'est l'entreprise la plus digne de nos soins.

1 Galat., III, 3.

473

le rappeler, et il ne s'amortit point de telle sorte qu'on ne puisse le réveiller et le ressusciter. Vérité dont il est important avant toutes choses de se bien convaincre, et confiance qu'on ne doit jamais perdre, à quelque degré d'attiédissement et d'imperfection qu'on en soit venu. Car le démon, ennemi du progrès spirituel et de la sanctification du religieux, comme il est l'ennemi du salut de tous les hommes, n'a point d'artifice plus dangereux ni plus puissant pour empêcher le retour d'une âme religieuse, et pour s'opposer à la grâce qui la sollicite intérieurement et qui l'attire, que de la décourager de lui persuader qu'elle ne pourra rentrer dans ses premières voies, ou qu'en y rentrant elle ne pourra s'y maintenir. Elle se représente là-dessus à elle-même des difficultés qu'elle n'ose espérer de vaincre. Elle se sent dans une aridité, une sécheresse, un dégoût et un abattement où il lui semble qu'elle restera toujours, quelque bonne volonté qu'elle ait d'en sortir; mais c'est une illusion. Tout ne dépend que d'un seul point, qui est de faire revivre dans elle l'esprit religieux. Or pourquoi ne le pourrait-elle pas? Hé ! les plus grands pécheurs du siècle peuvent bien, avec l'assistance divine, reprendre l'esprit du christianisme; pourquoi lui serait-il plus difficile, avec le même secours, de reprendre l'esprit de sa vocation ? Il y a des moyens pour cela, et les plus efficaces se réduisent à trois, qui sont la réflexion, l'action, la prière.

Car si je veux me rétablir dans cet esprit de religion qui m'a fait renoncer au monde, et dont j'ai reçu les prémices en recevant l'habit religieux; ou si je veux lé rétablir dans moi, le premier moyen que j'y dois employer est la réflexion. C'est-à-dire que je dois attentivement considérer et me remettre devant les yeux ces grands objets dont j'ai ressenti l'impression à certains temps de ma vie et en certaines rencontres, surtout quand je me suis dévoué à Dieu dans sa sainte maison ; que je dois me retracer vivement ces grandes vues que j'avais alors de l'importance de mon salut, du prix de mon âme, de la vanité du monde et de ses dangers, des avantages de la retraite et de la profession religieuse, des desseins de Dieu sur moi et de l'obligation d'y répondre, de mes devoirs envers lui, soit généraux comme chrétien , soit particuliers comme religieux; des hommages qui lui sont dus, des grâces dont il m'a comblé, de la reconnaissance qu'il en attend et qu'il a droit d'en attendre, des promesses que je lui ai faites, de la fidélité constante à quoi elles m'engagent. Frappé de ces idées, je dois ensuite me tourner vers moi-même et contre moi-même; je dois me dire : Où en suis-je, et que fais-je dans mon état, dans cet état de sainteté et de perfection? Je l'ai choisi; mais en le choisissant que me suis-je proposé, et en m'y consacrant qu'ai-je prétendu? J'ai voulu mettre en sûreté le salut de mon âme; et jusque dans l'asile où elle devrait être à couvert de tout péril, je la perds. J'ai voulu me garantir de la contagion du monde ; et ce monde que je fuyais, je le recherche, je me rapproche de lui à toute occasion, ou je tache de le rapprocher de moi ; je ne me plais qu'avec lui, et tout sans lui m'est un désert et m'ennuie. J'ai voulu me sanctifier par une vie religieuse; mais, de bonne foi, qu'est-ce que ma vie? n'est-elle pas moins religieuse que séculière? et combien de personnes séculières vivent beaucoup plus régulièrement et plus religieusement que je ne vis? J'ai voulu me donner à Dieu, et m'y donner sans réserve ; j'ai voulu suivre sa voix qui m'appelait, et remplir les desseins de sa providence ; j'ai voulu l'honorer, le servir, m'unir à lui par les nœuds les plus étroits ; je lui en ai fait au pied de son autel une protestation solennelle : mais en vérité puis-je croire que je sois à lui comme je le dois, que je marche dans ses voies, et que j'accomplisse ses desseins, que je le serve selon qu'il le demande et qu'il le mérite; que je m'acquitte à son égard de tout ce que je lui ai promis, et que je lui garde la fidélité que je lui ai jurée? Hélas! comment pourrais-je me le persuader, lorsque je tiens une conduite dont je ne puis ignorer le dérèglement? Voilà, dis-je, quels reproches je dois me faire, et voici ce qu'il y faut ajouter. Car cette conduite si peu religieuse, où doit-elle enfin aboutir? demeurera-t-elle toujours impunie? Après que mes supérieurs auront eu peut-être assez de condescendance pour la tolérer, Dieu en usera-t-il de même? et quand je paraîtrai à son tribunal, aura-t-il la même indulgence?Toutes ces pensées, bien approfondies en de sérieuses méditations, sont capables de rallumer le feu dans une âme, et c'est le premier moyen d'y exciter par la réflexion, et d'y renouveler l'esprit religieux.

Le second est l'action. Saint Augustin, au sujet de la foi, parlant à un homme qui dit : Si je comprenais, je croirais, lui répond : Croyez, et vous comprendrez. On peut faire la même réponse à un religieux. Si j'avais, dites-vous, l'esprit religieux, j'agirais; mais pour

474

l'avoir, agissez : c'est en agissant que vous le formerez dans vous et que vous l'y ferez renaître. Vous l'avez perdu, cet esprit religieux, en cessant de pratiquer les exercices de votre état; et vous le retrouverez en les reprenant. Mais puis-je agir sans cet esprit ? vous le pouvez, aidé de la vertu céleste; vous pouvez, dis-je, indépendamment du goût, du sentiment, de la vivacité que donne cet esprit, vous rendre assidu à tout ce qui est de votre règle; vous pouvez, aux heures et aux temps prescrits, vous recueillir devant Dieu et méditer, lire de bons livres et vous y appliquer, rentrer en vous-même et faire l'examen de votre conscience, approcher plus souvent du tribunal de la pénitence, de la sainte table, et y apporter plus de préparation ; assister plus exactement aux divins offices, et les réciter avec plus de révérence et plus de modestie; vaquer à toutes vos fonctions, sans en rien omettre ni en rien négliger. Il n'est pas besoin de descendre là-dessus dans un plus long détail. Vous savez assez quelles sont les observances propres de votre institut; vous en voyez la pratique dans votre communauté : soumettez-vous à tout cela, et n'en passez pas un point, quelque léger qu'il soit. Vous y aurez de la peine, j'en conviens; vous n'agirez qu'avec répugnance : mais si vous vous armez d'une généreuse résolution, et que vous teniez ferme, marchant toujours du même pas et suivant toujours la même route, malgré toutes les épines qui s'y rencontreront, j'ose vous assurer que ce ne sera pas en vain, et je puis vous promettre que l'esprit religieux qui s'était éloigné, ou plutôt que vous aviez vous-même éloigné de vous, reviendra; qu'il ramènera avec lui l'Esprit de Dieu, ou, pour mieux dire, que l'Esprit de Dieu le ramènera lui-même, et qu'il vous secondera. Vous serez surpris d'une si heureuse conversion ; vous en bénirez mille fois le ciel, et vous vous écrierez comme le saint homme Job : Ce que mon âme rejetait avec horreur est maintenant nui plus douce nourriture (1). Votre profession et tous ses engagements, bien loin d'être encore pour vous un fardeau aussi pesant qu'ils l'étaient ou qu'ils vous le semblaient, vous deviendront aisés, et vous porterez le joug du Seigneur avec une sainte allégresse.

Mais achevons, et disons quelque chose du troisième moyen, qui est la prière. Il n'y a rien qu'elle ne puisse obtenir, et voilà ce que le Sauveur des hommes nous a fait entendre dans son Evangile par ces paroles si expresses :

1 Job., VI, 7.

Demandez, et vous recevrez. Or, si Dieu est toujours disposé à nous écouter, lors même qu'il n'est question que d'affaires humaines et d'intérêts temporels, que sera-ce quand nous voudrons attirer sur nous les dons de son Esprit, et que dans ce dessein nous élèverons vers lui nos cœurs? Ainsi l'âme religieuse concevant les dommages infinis que lui a causés la porte qu'elle a faite de l'esprit religieux, et touchée d'un vrai désir de les réparer, n'a point de ressource plus prompte ni plus solide que de recourir à Dieu. Qu'elle lui représente sa misère: Hélas! Seigneur, elle est extrême, et vous en êtes témoin; vous voyez la désolation de mon cœur et le triste abandonnement où il se trouve. Il est en votre présence comme une paille sans suc et toute desséchée (1). Ah ! mon Dieu, il n'y a plus rien en moi de religieux que le nom. Qu'elle se reconnaisse coupable, et qu'elle lui en témoigne humblement et affectueusement son repentir. Non, Seigneur, ce n'est point à vous que je puis imputer le désordre de mon état, mais à moi-même; ce n'est point à vous que je puis m'en prendre, mais je n'en dois accuser que moi-même. Je m'en accuse à vos pieds, et je confesse devant vous que j'ai péché: juste sujet de mes regrets et de mes gémissements ! S'ils ne sont point encore aussi vifs que je le voudrais, du moins ils sont sincères, et vous le savez. Qu'elle implore avec confiance sa miséricorde, et qu'elle lui redemande cet esprit de grâce qui peut seul la relever, ou la mettre en disposition de se relever elle-même: Jusqu'à quand, ô mon Dieu? jusqu'à quand? N'y a-t-il donc pas assez de temps que je languis dans le fond de mon indolence, et ne sortirai-je point de mon assoupissement? Daignez me renvoyer votre esprit, et l'esprit de la sainte religion où il vous a plu de m'appeler : avec cet esprit religieux, vous me rendez la vie; mais sans cet esprit religieux, je n'ai ni sentiment ni mouvement. Qu'elle le fasse souvenir de ses bontés passées, et des miracles que sa grâce a opérés en faveur de tant d'autres. Pourquoi, Seigneur, ne ferez-vous pas pour moi ce que vous avez fait pour eux? Ils s'étaient égarés comme moi, et peut-être plus que moi ; mais au premier signe qu'ils ont donné d'un retour véritable, au premier désir qu’ils en ont marqué, vous leur avez tendu les bras, vous les avez recueillis dans votre sein, vous les avez embrasés d'un feu céleste, et revêtus d'une force divine. Leur changement a comblé de consolation toute une communauté; et,

1 Job., XIII, 25.

après en avoir été le scandale, ils en sont devenus l'exemple. Hé ! mon Dieu, puissiez-vous répandre sur moi les mêmes bénédictions ! J'en ai le même besoin, je les désire avec la même ardeur; il ne tient qu'à vous que je n'en ressente les mêmes effets. Enfin, que l'âme religieuse insiste toujours, et qu'elle ne cesse point de prier, jusqu'à ce que Dieu se soit laissé fléchir, et qu'il l'ait exaucée. Il n'éprouvera pas longtemps sa persévérance; car il n'est point de prière qu'il agrée davantage, parce qu'il n'en est point qui soit plus selon ses vues. Quoi qu'il en soit, on ne peut rechercher avec trop d'empressement, ni demander avec trop d'instance, un aussi grand don que l'esprit religieux. C'est le trésor évangélique, trésor caché et tout intérieur; mais si nécessaire et si précieux qu'il faut tout vendre pour l'acheter. Heureux quiconque le possède, plus heureux quiconque le conserve , l'entretient, le fait croître jusques à la mort !

HABIT RELIGIEUX :  CE QU'IL SIGNIFIE,  ET A  QUOI IL ENGAGE.

Ce que l'apôtre saint Paul recommandait aux premiers fidèles, il nous le recommande à tous, qui est de nous revêtir de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1). Or, dans un sens spirituel, se revêtir de Jésus-Christ, c'est se remplir l'esprit et le cœur des maximes de Jésus-Christ et de ses sentiments, c'est conformer sa vie à la vie de Jésus-Christ, et régler toute sa conduite sur ce divin modèle. Mais, prenant les paroles du grand Apôtre plus à la lettre, on peut bien les appliquer à l'habit religieux, et dire plus proprement d'une personne appelée à la religion, et admise à ce saint état, que, dans la cérémonie de sa vêture, c'est de Jésus-Christ qu'elle se revêt. En effet, elle se revêt de la pauvreté de Jésus-Christ, puisque l'habit religieux est un habit pauvre ; elle se revêt de l'humilité de Jésus-Christ, puisque l'habit religieux est un habit modeste et humble ; elle se revêt de la pénitence de Jésus-Christ, puisque l'habit religieux est un habit pénitent. Ainsi du reste.

Mais entrons en quelque détail, et voyons plus en particulier quel est le mystère du saint habit que nous portons en qualité de religieux. Voyons quels en sont les engagements, quels en sont les avantages, comment il nous instruit de nos obligations, comment il condamne nos relâchements, de quelle manière il nous honore, et de quelle manière nous l'honorons ou nous

1 Rom., XIII, 14.

le déshonorons, selon l'esprit qui nous anime, et la bonne ou mauvaise édification que nous donnons au dehors. De tout ceci nous pourrons tirer des leçons très-salutaires, et de puissants motifs pour allumer toute notre ferveur dans la pratique de nos devoirs.

Qu'est-ce que l'habit religieux?

c'est, pour user de cette expression, une espèce de sacrement: je veux dire que c'est un signe visible des dispositions intérieures et des sentiments invisibles de l'âme religieuse. Le religieux touché de Dieu, et sentant l'efficace de cette parole évangélique, Bienheureux les pauvres, ne se contente pas d'une pauvreté en esprit, mais embrasse réellement la pauvreté de Jésus-Christ par un dépouillement absolu de toutes choses; et c'est pour en faire une profession ouverte qu'il se revêt d'un habit pauvre, afin de donner ainsi à entendre que toute la fortune du monde ne lui est rien, qu'il y a renoncé, et qu'il n'aspire qu'aux richesses immortelles qui lui sont réservées dans le ciel. Le religieux, disciple d'un Dieu humilié, et connaissant toute la vanité du faste et de l'orgueil humain, s'attache à l'humilité de Jésus-Christ; et c'est pour en faire une déclaration publique qu'il se revêt d'un habit modeste et humble, afin de témoigner par là combien il est ennemi de tout ce qui s'appelle pompes du siècle, combien il les méprise, et qu'au lieu de chercher à paraître et à se distinguer par un faux éclat, toute son ambition est de tendre sans cesse vers l'héritage éternel, et d'y briller dans la splendeur des saints. Le religieux mort à lui-même ou désirant d'y mourir, et sachant quelle est la corruption des sens, et combien il importe de les tenir dans la sujétion, prend pour son partage la mortification de Jésus-Christ; et c'est pour notifier le choix qu'il fait, qu'il se revêt d'un habit grossier et pénitent; comme s'il disait : Que les mondains, idolâtres de leur chair, la flattent et l'entretiennent dans une mollesse criminelle; pour moi, je suivrai mon Sauveur crucifié, et chaque jour je me chargerai de sa croix, et la porterai sur mon corps.

A cet habit religieux, les personnes du sexe ajoutent le voile, ce voile sacré que Tertullien compare à un bouclier, qui sert de défense à l'âme contre tous les scandales où elle pourrait être exposée, et contre tous les assauts de la tentation qu'elle aurait à soutenir. Mais, quoi qu'il en soit de la pensée de ce Père, ce qui est certain, c'est qu'en se couvrant de ce voile, une vierge chrétienne fait une protestation authentique et solennelle de la résolution où elle est

476

de fermer désormais les yeux à tous les objets terrestres et profanes ; d'étouffer dans elle les deux désirs les plus pernicieux et néanmoins les plus ordinaires, qui sont le désir de voir et le désir d'être vue, de s'ensevelir toute vivante, et de se cacher dans l'obscurité de la retraite, pour n'être plus du monde et n'avoir plus de rapport avec le monde; de ne s'occuper que du soin de plaire à son divin époux, et de le gagner; de se dévouer uniquement à Dieu, et de n'avoir plus de conversation et de commerce qu'avec Dieu.

Voilà, dis-je, de quoi l'habit religieux est un témoignage sensible ; voilà ce qu'il signifie et ce qu'il annonce. Et de là même ce respect qu'il inspire communément aux gens du monde, qui le regardent comme un habit d'honneur : je dis comme un habit d'honneur ; car s'il y a des habits pour le seul usage et la seule commodité, il y en a aussi pour marquer la distinction et la dignité. Ainsi voyons-nous les rois porter dans les grandes solennités le manteau royal, comme le symbole et le caractère de la majesté de leur personne; ainsi voit-on les souverains pontifes vêtus de leur habit de cérémonie , qui les fait reconnaître entre tous les prélats de l'Eglise ; ainsi les bienheureux mêmes dans le ciel ont-ils, selon l'expression de l'Ecriture, un vêtement de gloire, proportionné au degré de leur béatitude et de leur sainteté. Or tel est par comparaison l'habit religieux ; et c'est ce qui en fait l'ornement et le prix. Carie prix et l'ornement d'un habit ne doit point précisément consister dans la matière qui le compose, mais dans le ministère auquel il est affecté, mais dans la condition, dans l'élévation, dans le rang et la prééminence qu'il représente. D'où vient donc que l'habit de la religion, avec toute sa simplicité et toute sa pauvreté, est cependant si respectable et si honorable ? ce ne peut être que parce qu'il représente des amis de Dieu, des hommes spécialement engagés et consacrés à Dieu, des serviteurs et des servantes de Dieu par état, des épouses de Jésus-Christ, des vierges de Jésus-Christ, des pauvres de Jésus-Christ, de fidèles imitateurs de Jésus-Christ, dont ils ont pris les livrées, et à qui seul ils font gloire d'appartenir.

Ce sont là en effet les premières idées que le monde conçoit d'une personne religieuse, à en juger par son habit. Mais allons plus avant; et de tout cela que doit apprendre le religieux? que doit-il conclure? quel retour doit-il faire sur lui-même? qu'a-t-il à se reprocher, et de quoi doit-il se confondre ? C'était la pratique

de saint Bernard; il se remettait sans cesse devant les yeux les devoirs de sa profession, et il se demandait : Où êtes-vous venu, et pourquoi y êtes-vous venu ? Solide réflexion, et utile souvenir qui ne devrait jamais s'effacer de l'esprit d'un religieux.

Car c'est à peu près comme saint Bernard, et même avec plus de sujet que saint Bernard, qu'il doit s'interroger souvent lui-même, et se demander : Quel est l'habit que je porte, et qu'ai-je prétendu ou qu'ai-je dû me proposer en le recevant ? C'est un habit pauvre, par où je professe devant le monde la pauvreté de Jésus-Christ : hé ! qu'est-ce donc d'avoir sous cet habit pauvre des sentiments tout opposés à la pauvreté que j'ai choisie ; de veiller avec tant de soin à ce que rien ne me manque; de trouver si étrange que quelque chose me soit refusé ; de ne pouvoir me réduire au nécessaire, mais de rechercher avec un empressement extrême des superfluités qui m'accommodent ; de n'avoir point de repos qu'elles ne nie soient accordées, et d'imaginer mille prétextes pour m'en justifier l'usage ; d'affecter même quelquefois (pitoyable faiblesse dont les sociétés religieuses ne sont pas toujours exemptes), d'affecter pour ainsi dire, jusque dans le sac et le ciliée, un arrangement, un air de propreté qui se ressent de l'esprit mondain dont mon cœur ne s'est encore jamais bien dégagé ? C'est un habit modeste et humble, par où je professe l'humilité de Jésus-Christ: hé ! qu'est-ce donc de conserver sous cet habit humble et modeste des sentiments tout contraires à l'humilité chrétienne, de savoir si peu m'abaisser, céder dans les rencontres, supporter un mépris. écouter un avertissement; de désirer avec tant d'ardeur certaines préférences, certaines places qui piquent mon orgueil, et de prendre tant de mesures pour les emporter ; de nourrir au fond de mon cœur tant de jalousies secrètes contre ceux ou celles à qui l'on donne l'ascendant sur moi, et qui sont dans une certaine estime à laquelle je n'ai pu encore parvenir ; de faire tant d'attention à tout ce qui est capable, ou de me causer le moindre désavantage, ou de me procurer le moindre éclat, parce que l'un blesse ma vanité, et qu'elle se repaît de l'autre ? C’est un habit grossier et pénitent, par où je professe devant le monde la mortification de Jésus-Christ : hé ! qu'est-ce donc, dans cet habit pénitent et grossier, d'être d'une si grande délicatesse sur ce qui concerne ma personne, mes aises, mes commodités ; ne voulant nie gêna en rien , fuyant, autant que je le puis, la peine

477

elle travail ; usant de toutes les fausses raisons que mon imagination me suggère, pour m'adoucir la rigueur de l'observance régulière et pour m'en décharger; me laissant abattre à la plus légère infirmité qui m'arrive, et m'en servant pour demander des dispenses et obtenir des soulagements dont je pourrais fort bien me passer; enfin , vivant au gré de mes sens et ne leur faisant aucune violence ?

Mais qu'est-ce encore, sous un voile qui me consacre à la solitude et au silence d'une vie retirée, et qui me fait disparaître aux yeux du monde pour me séparer du monde ; sous un voile qui marque le détachement, le recueillement, l'esprit intérieur si propre de ma vocation : qu'est-ce, dis-je, sous ce voile, d'aimer toutefois le monde,  c'est-à-dire  d'aimer  les visites du monde, les conversations du monde, les liaisons avec le monde, d'y prendre un goût qui m'attache le cœur, qui me distrait et me dissipe, qui me détourne de mes exercices et me les rend ennuyeux , qui me refroidit dans l'oraison, dans la communion ; qui, peu à peu, éteint en moi toute la ferveur de la dévotion et tout le zèle de mon avancement et de ma perfection; qui, peut-être à certaines heures, me retrace assez vivement les pensées du monde, pour me faire soupirer dans mes liens , et regretter presque la liberté que j'ai sacrifiée?

Qu'est-ce en effet que tout cela? Quelle contrariété entre l'habit et les sentiments ! et, dans cette contrariété, à qui peut-on mieux comparer le religieux, qu'à ces faux prophètes qui, selon l'expression de l'Evangile, se montraient sous des vêtements de brebis , mais qui dans le fond n'étaient rien moins que ce qu'ils paraissaient? L'habit religieux n'est donc alors qu'une hypocrisie, qui peut en imposer aux hommes, mais qui ne peut tromper Dieu.

C'est bien pis quand le monde même vient à s'apercevoir d'une telle contradiction. Et comment ne s'en apercevrait-il pas? Car, outre qu'il est d'une critique et d'une pénétration extrême à l'égard des religieux, il faut convenir que, comme il y a des séculiers qui, sous l'habit du monde, font voir des sentiments tout religieux , il n'y a que trop de religieux qui, sous l'habit de religion , font voir des sentiments tout séculiers. On les découvre à leurs manières libres, à leurs airs évaporés, à leurs paroles peu mesurées et peu discrètes, sans retenue et sans nulle considération. Le monde qui les voit et qui les entend, en est surpris : et s'il ne leur témoigne pas la surprise où il est, si même devant eux il semble leur applaudir,

477

il sait bien s'en expliquer dès qu'ils se sont retirés. Sont-ce là, dit-on,des religieux? ils pensent comme nous, ils parlent comme nous, ils agissent comme nous : à l'habit près, quelle différence y a-t-il entre eux et nous?

Scandale qui retombe sur l'habit même , et qui le déshonore : mais faisons-le cesser, ce scandale qui se répand si aisément et si vite. Il ne tient qu'à nous, et nous le pouvons par une conduite digne de notre profession. Ne soyons pas religieux seulement par l'habit ; mais que notre habit et nos mœurs s'accordent parfaitement ensemble. Craignons que ce saint habit ne devienne un témoin irréprochable , quand nous paraîtrons au jugement de Dieu. Soutenons-en la sainteté , et honorons-le de telle sorte, par une fidélité entière et une exacte régularité , que ce soit pour nous une robe de noce, avec laquelle nous puissions être reçus au festin de l'époux, et avoir part au banquet céleste.

VOEUX DE RELIGION, OU SACRIFICE RELIGIEUX.

Ce qui fait essentiellement le religieux, ce sont les trois vœux de religion ; et il faut bien que la profession de ces vœux soit quelque chose de grand et de relevé, puisque les Pères de l'Eglise en ont parlé avec tant d'éloges , et qu'ils lui attribuent des qualités si glorieuses et si avantageuses. Car les uns l'ont appelée un second baptême qui efface les péchés, et qui ne fait plus seulement renaître l'âme chrétienne à la vie de la grâce, mais à une vie sainte et à un état de perfection. Les autres l'ont regardée comme un vrai martyre, non point de la foi, mais de la charité : martyre, dit saint Bernard , qui, sans effusion de sang , et sans l'horreur apparente de toutes ces cruautés que les tyrans exerçaient contre les défenseurs du nom chrétien, n'est pas dans le fond, à raison de sa durée, moins rigoureux, et semble même plus difficile à soutenir. Voilà quels ont été les sentiments de ces saints docteurs. Pensées nobles et sublimes, mais auxquelles je ne crois pas néanmoins devoir ici m'attacher, parce qu'il me paraît que le Prophète royal, plus directement encore inspiré du ciel , nous donne de cette profession des vœux une idée plus naturelle et plus propre, lorsqu'il nous la représente comme un sacrifice : Offrez au Seigneur votre Dieu (ce sont ses paroles), offrez-lui un sacrifice de louange, et présentez vos vœux au Très-Haut (1).

1 Psal., XLIX, 14.

478

Sacrifice tout religieux : comment? en deux manières dont l'alliance est remarquable. En premier lieu, parce que dans ce sacrifice c'est le religieux qui, lui-même et en personne, fait la fonction de sacrificateur et de prêtre. Et en second lieu , parce que , dans ce sacrifice, c'est le religieux qui, lui-même et en personne, tient la place d'hostie et de victime. Le religieux dans la profession de ses vœux, prêtre et victime tout ensemble. Prêtre qui offre, et victime qui est offerte. Prêtre qui offre , et qui, par cette oblation et ce sacrifice, s'engage à Dieu solennellement et authentiquement ; victime qui est offerte , et qui en conséquence de cette oblation et de ce sacrifice , appartient désormais à Dieu spécialement et totalement. Deux rapports sous lesquels toute âme religieuse peut se considérer : deux vues qui lui doivent servir de règle dans la conduite de toute sa vie, et qui Tune et l'autre ont de quoi lui fournir sur son état et sur les devoirs de son état des réflexions très-édifiantes et de très-salutaires instructions.

Tous les livres